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Cours familier de Littérature - Volume 02

Xe ENTRETIEN. (continued 2)

Reading edition

XXXVI

Tout s'écroula, et je retrouvai, en revenant à Paris quelques mois après, M. Thiers s'agitant au milieu des ruines et des reconstructions. Il essayait la tribune; on désespérait de lui aux premiers essais. La nature ne lui avait pas donné de voix, mais une volonté qui se passe de la nature. Il fallait être orateur, il le fut. Je refusai de me rattacher à un gouvernement qui n'avait ni mon cœur ni mon estime. J'allai voyager en Angleterre.

C'est là que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de Mirabeau, le débris toujours imposant de dix gouvernements et de dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité de l'homme d'État.

Il m'attira un soir sur un canapé, dans un arrière-salon éclairé d'un demi-jour. «Je désire causer avec vous sans témoin,» me dit-il de sa voix la plus creuse. «Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poëte, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manéges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome. La France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait l'équipage, si tout le monde se noyait avec le pilote? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes mémoires; je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi donc!»

Après cette prédiction, il passa au sujet du jour, et il déroula pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social de l'Europe qui éclairait la situation extérieure de 1830 d'un jour qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations. C'était une leçon de diplomatie donnée par un vieux ministre à un jeune poëte. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. «On a fait de moi un diseur de bons mots,» me dit-il à la fin de la soirée; «qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses, le mot juste!»

C'était la vérité. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie grave de sa voix. On voyait que c'était de la pensée filtrée sur ses lèvres. Cette conversation était très-littéraire, comme il convenait à un ami de Mirabeau et à un habitué des cours. Je m'y plaisais comme à la lecture d'une page de Pascal. Malgré nos différences d'âge et d'opinion, je le revis de temps en temps à Paris dans sa vieillesse. Je dînai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y avait ni altération dans son sourire, ni affaiblissement dans son esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fâché de ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de têtes plus au-dessus de la foule et de la banalité dans un siècle. C'était l'Odi profanum vulgus personnifié. Le mépris du vulgaire élevé à cette hauteur fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumière qui vient de l'esprit et une lumière qui vient de la conscience. Il n'avait que l'une des deux et ce n'était pas la meilleure.

XXXVII

L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de trouver son nom après celui de M. de Talleyrand), c'est le grand poëte Béranger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit heureusement pour moi rencontrer dans ces dernières années avant la république. Je ne parlerai point de ses œuvres de peur d'offenser mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes éloges paraîtraient des apostasies et mes blâmes des rancunes. J'ai oublié le poëte, et j'ai trouvé en lui l'homme, le politique et le philosophe supérieur encore à l'artiste.

Je n'ai éprouvé qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que me fait goûter jusqu'à l'ivresse la conversation de Béranger. Elle est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on éprouve, car on sent la conscience sous le génie et le cœur sous le mot.

On s'étonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vérité la plus démontrée pour moi: le grand poëte aurait été, s'il l'avait voulu, le politique le plus accompli de notre âge. Justesse d'idée, finesse de tact, sûreté de jugement, élévation de point de vue, largesse d'horizon, dignité de but, moralité de moyen, sang-froid dans le trouble, amour du peuple, dédain de la popularité, horreur de l'anarchie, haine des démagogues, pitié des utopistes, constance et modération dans le caractère, tout se réunissait en lui pour rendre cet homme rare digne et capable du rôle de conseiller confidentiel de la liberté. Il n'avait qu'un défaut, trop d'indifférence pour l'action, défaut opposé au mien, le trop d'impatience d'agir.

Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en spectateur relégué sur les derniers gradins du cirque au drame du monde, drame sans commencement et sans dénoûment, quand je veux me donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent dans les champs Élysées du Dante en causant des choses de la terre avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine vers l'extrémité presque suburbaine de la ville, et je monte l'escalier de bois qui mène à la petite chambre du philosophe. Nous causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur de Paul et Virginie accompagnait l'auteur du Contrat social dans ses herborisations au delà du faubourg de Ménilmontant. Nous nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et de femmes pressés d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et redescend sans cesse à cette heure les larges trottoirs du boulevard depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine. Son chapeau de feutre gris à longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses joues, ses traits pétris d'années, de pensées, de sensibilité sous ses fins sourires, le laissent passer ignoré, s'arrêter et causer aussi librement que moi dans ce désert de la foule où l'on s'isole aussi complétement que dans le désert des bois.

Rien n'égale ma secrète volupté d'esprit, quand je pense que ces deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs, se glissent maintenant impunément à l'abri de tout écho et de tout regard à travers cette multitude qui ne connaît plus leurs visages et qui ne sait qu'à peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des frissons intérieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre. J'éprouve, dans ce tête-à-tête avec Béranger au milieu de Paris, quelque chose de ce qu'on éprouve en s'élevant pendant l'automne de colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les vallées. Sentir qu'on a la tête au-dessus du brouillard de ce triste monde, juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurité de ses préjugés, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant misereor super turbam qui donne son cœur au monde et qui ne l'accuse que d'être le monde, c'est ce qu'on éprouve avec Béranger. Il est un de ces deux ou trois hommes par siècle qui ont les pieds sur cette fange, le cœur dans ce peuple, mais qui ont la tête au-dessus des brouillards humains!

Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel homme!

XXXVIII

Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature, presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le Conservateur, jusqu'au Globe, jusqu'à M. Thiers dans le Constitutionnel, et jusqu'à Carrel et Armand Marrast dans le National, à M. Chambolle dans le Siècle, à M. de Girardin seul contre tous dans la Presse; nommer les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années serait sans contredit le plus beau livre du siècle.

Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la tribune de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance? dans l'éloquence de M. de Tracy, le Wilberforce de la France, la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!

Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.

De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels noms, de la décadence de la nature en France!

XXXIX

Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul exemple, à quel point le fond même de la nation avait été en peu d'années policé, adouci et lettré par cette littérature universelle des classes même illettrées! Voyons si, de la tête de la nation, quelque chose de supérieur aux peuples antiques n'était pas descendu jusque dans les membres inférieurs!

Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire romaine, je lisais dans Lampride une grande convulsion de la soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus, sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire. La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride:

«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie... l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré... l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!... qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on le déchire!...

«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax... Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats! Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide! victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!... César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!... qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge, ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!... hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que son cadavre soit traîné!...»

XL

Écoutez maintenant le peuple français au milieu de la plus tragique émeute qui ait jamais amoncelé une foule haletante et vociférante sur la place publique, au bruit du canon, à l'odeur du sang. C'est moi ici qui suis Lampride:

C'était dans la soirée de la seconde journée de juin 1848. Une poignée d'anarchistes grisés d'encre le matin dans quelques feuilles incendiaires et de la fumée de clubs communistes le soir dans quelques faubourgs, avait construit des barricades et assiégeait Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poignée (quoi qu'on en pense) et je le dirai jusqu'à la fin; sur quinze cent mille citoyens de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et de derrière les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait, s'étonnait, regardait, pleurait, frémissait comme une masse d'eau indécise entre deux courants.

Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du Temple, emportées à la fin du jour par la Garde mobile, par les troupes et par l'artillerie. J'étais accompagné du brave Duclerc, ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux affaires, d'un jeune garde national à cheval du quartier, nommé Lachaud, qui s'était dévoué à moi, sans me connaître, et de Pierre Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parenté et qui venait d'avoir un de mes chevaux tué sous lui à côté de moi.

Justement inquiet de la nuit et de la journée qui allaient suivre, parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de cette sédition très-prévue, je voulus, quel que fût le danger, me rendre compte à moi-même du nombre et des dispositions du peuple innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille. Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude à cette hauteur, et je m'avançai seul avec ces trois hommes de cœur au milieu de la chaussée; la foule, repliée sur les deux trottoirs, s'étonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'étais; puis, apprenant mon nom, elle se précipita vers moi avec des bras levés, des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer mon cheval déjà effrayé du feu qu'il venait de subir. Mais des bras nus et vigoureux le saisirent par la tête et par la crinière et le flattèrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemblée, nommé Husson, ancien militaire, s'était emparé de la bride; il me faisait jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui s'établissait entre le peuple et moi.

XLI

Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de ces hommes désœuvrés qui balayent de leurs pieds indécis tous les ruisseaux, mais de quelques citoyens domiciliés dans les boutiques de ces quartiers, de ces honnêtes artisans établis, la moëlle de Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens, de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon. Cette foule avait en général l'œil doux, la figure souffrante, le visage pâle, les lèvres tremblantes d'émotion. On voyait au costume et à la maigreur l'exténuement d'une population à qui le travail manque et à qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme d'une ruche en ébullition.

J'avais prié Lachaud, qui était du quartier et qui me suivait à distance, de noter dans sa mémoire et ensuite sur le papier, les cris, les murmures, les vociférations qu'il entendrait, afin de bien connaître, par ce rapport, les griefs, les vœux, les reproches du peuple, et de mesurer les forces à la nature du danger. Ils se gravèrent assez d'eux-mêmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or, voici littéralement les voix de cette immense sédition, telles que ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les ai relevées des notes de cet ami:

«Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je veux toucher son cheval...» Quelques voix d'hommes mieux vêtus sur les contre-allées: «Mort à L***! Vive la république démocratique et sociale!...» Des millions de voix couvrent de huées ce cri de mort! Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et lui parlaient tous à la fois, les uns de près, les autres de loin, en tendant les bras vers lui! «N'ayez pas peur... n'ayez pas peur, L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des scélérats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honnêtes ouvriers, descendus de nos maisons au bruit du canon, et détestant comme vous ceux qui tirent sur leurs frères!...

«Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez! regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont là avec nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!..... Voyez comme ils sont pâles, maigres, mal couverts!..... Avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis à la ration pour payer la liberté ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!... nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la liberté aussi nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemblée nationale!... À bas l'Assemblée nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout seul!...»

L***—«Vous me demandez un crime! L'Assemblée, c'est la France! Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une séance!»

Mille voix.—«Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous comprend pas!... elle ne nous connaît pas!... Gouvernez-nous tout seul!... nous vous obéirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez fait garder les portes des riches pendant les nuits de Février, et éteindre l'incendie des Tuileries et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous n'avez pas voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez appelés, le 16 avril, pour vous délivrer de l'hôtel de ville où vous étiez assiégé par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levés cinq cent mille contre eux à votre voix?... Ne vous avons-nous pas obéi, le 15 mai, pour délivrer l'Assemblée nationale et pour marcher avec vous contre l'hôtel de ville occupé par le canon des insurgés?... Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obéi?... Nous sommes pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous vous obéirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la paix entre nous, voilà ce que nous voulons!...»

Des milliers de voix sur toute la ligne.—«Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemblée de bavards!... Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...»

L***—«Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la France sans défendre les braves gens comme vous contre une poignée de coupables?»

Des milliers de voix.—«C'est vrai pourtant!... c'est vrai!... Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!... nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais finissez vite, ou nous ne répondons pas de nous-mêmes!... Renvoyez l'Assemblée!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons plus d'ennemis à terre!... Les blessés à l'hôpital!... Grâce aux vaincus!... Les blessés à l'hôpital!... Nous y avons porté ensemble les vôtres et les nôtres en Février!... Point de vengeance!... point d'échafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un gouvernement!... Du travail!... du pain!... la liberté et la paix!... mais ne l'oubliez pas, grâce aux vaincus!... grâce aux vaincus!... les blessés à l'hôpital!... l'humanité pour tout le monde! nous sommes des Français!...»

Voilà, littéralement copié sur place par M. Lachaud, le cri confus, prolongé, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande sédition du peuple français, comparé au cri féroce, implacable et sanguinaire du peuple romain dans la même explosion d'âme populaire!... Comme on sent le cœur différent des deux peuples dans leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient férocisé la populace romaine; la liberté et la littérature, descendues depuis trente ans jusque dans les masses, avaient humanisé, adouci et ennobli le peuple français. Il était capable d'égarement, incapable de cruauté en masse. Que ceux qui craignent pour la société en France se rassurent: ce peuple, assaini par sa littérature, est sain de cœur comme de bon sens. Il peut avoir vingt révolutions, il n'aura pas de cataclysme social. C'est à la nature qu'il doit son bon cœur: c'est à sa littérature et à ses tribunes qu'il doit son bon sens!

Lamartine.

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