CHOSES ANCIENNES
Reading edition
DISTRACTION MATINALE
Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche cosmopolite, entra.
« Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite absolue de l'opération.»
— Il me faut, Madame, quelques anneaux, boucles, parures, brimborions, mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des tentations… (Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot…), cinquante… Ce sont vos enfants, trois petites filles!… Je ne dépasserai pas, dis-je, cinquante… Charmantes créatures… mille francs. (Elle a pâli, elle porte la main à son cœur… Un grand, grand soupir… Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre contre sa poitrine, l'embrasse, affolée… Elle ouvre la vitrine à double glace, sa main tremble…) Je n'ai que cette somme sur moi et je paie toujours comptant.
— Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels… la confiance…
— Voyons, un dernier calcul… oui, c'est bien cela, cinquante francs et rien de plus.
— J'avais cru entendre… Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez jouer dans la cour.
« Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre… oh! cela va trop vite…» — Ai-je dit autre chose que cinquante mille francs?
— Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je suis sotte… Vous allez choisir… oh! Monsieur, nous nous entendrons facilement… Voici : bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes… oh! que je laisse à bien bon compte… petites breloques… qui seront, si vous le permettez, Monsieur, par-dessus le marché… Ah! mon Dieu… où es-tu?… Petites… Mariette… Ah!… C'est un peu d'étourdissement…
« Elle se remet, bon… très bon… Pourvu qu'elle soit de force à supporter l'expérience… C'est capital… Cela va… Elle sourit, elle est radieuse, empressée… je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de bon cœur… Chère petite femme… On peut dire qu'elle nage dans la joie… Elle prononce MONSIEUR, comme une amante le nom de son bien-aimé… Bravo!… Là, je vais faire un petit tas… Je m'y connais… Il y en a pour cinquante mille, juste.»
— Je crois, Madame, que cela ne dépassera pas mon prix…
— Voyons… Oh! non, Monsieur, au contraire… trente… trente-trois… quarante-huit… Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond… je mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis, hélas! cinq mille francs… et vous prendrez dans ces menues fantaisies les objets qui vous plairont…
— Bien, très bien… nous allons, comme vous dites, nous entendre… Oui, tout cela me plaît… oui… oui… (Maintenant, tout en jetant un dernier coup d'œil, tirer son portefeuille et le remettre, cela plusieurs fois de suite… Ah! ah! elle a un frisson… Bon… Un geste qui signifie : Décidément, non… puis se lever brusquement et dire de bonnes paroles…) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé… Ayez la bonté… je verrai… je repasserai tantôt… oui… tantôt… mettez-les à part, naturellement… car il est probable, plus que probable… (Elle connaît cela : est-ce qu'on revient jamais? Allons, encore une petite secousse)… Bah! autant les emporter moi-même!…
— Comme vous voudrez, Monsieur…
(Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer… Nous y sommes… Ah! vous voilà, larmes! Il y en a deux… joyaux, vrais joyaux, plus précieux que tous les diamants… oh! comme je voudrais vous boire dans un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement qu'elles ont jailli du fond de ton cœur, pauvre petite femme, pauvre petite mère?…)
— Au fait, non, j'ai une course à faire… tantôt… A tantôt, Madame, comptez sur moi… Et en tous cas, mille pardons. (Elle est brisée… Elle est vraiment brisée!…)
« Ah! me voilà dehors, je respire… Cela finissait par devenir trop émouvant… Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales. »
LA CLOISON
Un mois à la campagne. Ce n'est pas dans la montagne, — Ni au bord de la mer, — Où l'air est amer.
Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures, très bien rapiécées, y font tapisserie).
Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde : là-bas les bœufs dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais quelques-uns ruminent.
« Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature : son Primary en est, son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh! un vrai Amour!
« … Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille : cela caresse en même temps l'âme, le cœur et l'autre. Eh bien, pour déverser une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine et ployable comme une branche de saule, Primary est unique : Primary trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi blanc et propret de l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins), Primary disait : « Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort.»
« Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.
« Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le monde dort, même la petite madame Crocœur, une autre blondinette qui s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire.
« Aucun bruit : adieu les bœufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la fenêtre, me couche, souffle… Hé! on parle chez la petite madame Crocœur… Ah! cette voix… non… lui!… lui! Primary, mon amour? il me trahit et j'entends, et il faut que j'entende… Ah! Don Juan, je sais bien que tu me trompes mais fais-le plus loin… C'est bien lui, c'est sa voix… Il dit… que dit-il? Il dit :
« Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort.»
La petite madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que la grimace : les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace…
Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un : des bonjours ensommeillés. Primary est là, qui guette :
« Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet… Hé! elle aura été cinglée… Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser effacera! Je ne suis pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente de les faire saigner par métaphore, pauvres anges! »
Tout le monde est descendu : on attend la petite madame Doucin.
« Elle est si paresseuse, la chère mignonne! » dit la petite madame Crocœur.
Elle vient, la petite madame Doucin, elle vient, en songeant : « Je voudrais pleurer et je n'en fais que la grimace… Et toute la nuit, cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait toujours, toujours… Pourvu que cela se passe! Il va me trouver si laide! Oh! monstre, c'est toi! Et je t'adore… »
Elle vient, elle entre, Primary s'avance et la salue.
Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace… (« Mais, elle a un tic! »)… une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire.
LE RÊVE
Primary touchait à la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses qui crucifient leur chair, à elles, et qui la flattent, des choses comme seules elles peuvent en dire, des choses représentatives — absolument — de leur sexe :
— Tu sais, je suis enceinte.
— C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être à la peau de crevette cuite, le fœtus macéré par les alcools amniotiques : il rêvait : une fille : il la voyait montrant sous sa robe de huit ans, de fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et chatouilleurs ; il la voyait chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise…
— Ce sera pour ma vieillesse.
— Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres.
Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les draps que sous la neige une ellébore, — et familièrement, de femme à femme :
— Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien.
LE RACHAT DES LAIDES
Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp, disaient minuit : minuit, les trottoirs et les yeux aigus des femmes blêmes.
« Minuit, c'est fait, je puis rentrer. »
Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes lourdes, et des battements de cœur si drus que le sang vers ses tempes rebondissait et bouillonnait.
« C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément prévenus : « Dîner de fondation et refus inadmissible. » J'ai prévenu ma femme : « Ma toute bien-aimée, à minuit je serai rentré, — sans faute. »
Il remontait le boulevard Malesherbes.
— « C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était si laide! Dix-huit mois de mariage ne m'ont pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, à ces cheveux durs, à ce teint de métisse, et la taille pas fine, et la gorge, heu! et le reste, vulgaire!
« Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon cher Paul, tu l'as rédimée et tu m'as sauvé, mon cher, si cher ami! Quel autre que toi eût agi avec un désintéressement aussi rare, — quoique inconscient? Ah! demain, comme je t'écraserai les mains dans mes mains réjouies! Oui, je t'embrasserai.
« Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les laisser seuls, après avoir excité Paul par de petites tendresses pour ma femme adorée : Je baisais Juliette dans le cou, un peu longuement, puis ceci, puis ça, et je sais. Une brève course : « Faites donc un peu de musique. »
« Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant du bruit, et dans le silence du petit salon, un subit accord… « Eh bien, on ne s'est pas trop ennuyé? » Elle, presque câline et moins laide déjà : « Non, Paul est si gentil, mais tu abuses de lui! »
« C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle n'est pas si affreuse qu'elle en a l'air. C'est fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le temps je me disais, ce soir : « Il la dévêt, elle sourit, sérieuse un peu, tout de même, il pose ses lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il la couche, il vient, etc. » Ça fut une pénible soirée. C'est fait. »
Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit, — et plus : minuit passé, les yeux suraigus des femmes blêmes.
Sonner. Monter. Entrer.
Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas baissée, illuminait sa gorge et ses bras nus.
— Tu dors, chère? Tiens, cette petite tache rose, au sein, là… Tu te serres toujours trop dans ton corset… Ah! mais, tu sais, je te trouve charmante, ce soir! Oh! ce regard m'excite! Attends, petite coquine!
Il chantonnait : « C'est fait, c'est fait, c'est fait! »
Après un silence, il redit, se rapprochant du lit :
« Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, jolie, jolie! »
Et Juliette souriait, si perversement heureuse, qu'elle était presque jolie, — oui, presque.
LA CHÈVRE BLONDE
Elle pleurait, la tête sur les genoux de son mari, sa fine peau protégée par un mouchoir de soie, guettant du coin de l'œil une lettre que M. Pariétal relisait accablé. La main de la petite femme se soulevait, comme à pigeon-vole, prête à un geste vif.
— Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. Elle est signée, signée illisible, mais signée.
— Montre!
M. Pariétal inséra la dénonciation dans la poche de son gilet, reboutonna son coin-de-feu, et dit :
— Pauvre femme!
Mme Pariétal prit le parti de sangloter.
— Pauvre femme! répétait M. Pariétal, et la blonde adultère finissait par sangloter sérieusement, n'ayant plus pour se distraire le jeu de pigeon-vole, si captivant!
— Ah! c'est indigne! cria tout à coup M. Pariétal en surgissant d'un bond par-dessus sa femme stupéfaite, couchée par le choc, telle qu'une victime. Ainsi, tu as fait ça, toi? Tu m'as trompé? Réponds!
Mme Pariétal se relevait. Elle vint vers son mari et lui posant une main sur l'épaule, une main tamponnée de son mouchoir de soie :
— Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait? Comprends et compare!… C'était si beau, si bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus empoignée!… Voyons, tu devines et tu me pardonnes?… Mon ami, j'ai lu la Chèvre blonde, voilà tout.
— Ah! disait M. Pariétal.
— Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre blonde, ta chère petite chèvre…
— Ah! Ah! disait M. Pariétal.
— J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!… (Spasmes et sanglots.) C'est bien malheureux d'avoir un mari qui écrit des choses si passionnantes!… N'est-ce pas à en perdre la tête?
M. Pariétal (la baisant au front généreusement). — Ah! c'est la Chèvre blonde!… Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait sans influence sur mes contemporains, moi!… Nous sortons, dis, petite?… Ah! c'est ma Chèvre blonde!… Dis, petite, vois-tu d'ici le ravage, la désunion des oreillers bourgeois? (La baisant au front, tendrement.) Ah! c'est la Chèvre blonde!… Dis, petite, mets ta robe de dentelle, nous prendrons une voiture.
LA TOUR SAINT-JACQUES
La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve…
Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à une brève et instructive promenade : un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère Méliorat.
— Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens… Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées… Pourquoi? Parce que c'est ancien!…
Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la vieille tour solitaire et honteuse :
— Naturellement, ça ne sert à rien!
— Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des enfants? L'heure des jouets n'est plus, Monsieur… Nous avons appris à tirer parti des choses. Cette tour est utile : elle sert, Monsieur, elle sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses moellons déchiquetés : 1o un laboratoire de physique expérimentale ; 2o un baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique… Hein? Vous voyez?… Oh! ce vieux bute, cette antique coquille, ça ne doit pas être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la maçonnerie…
— Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain, — vous en êtes encore à respecter ça, ça…
— Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais non, je vous jure que non!…
Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le dos, — enfin! — à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve…
LES CYGNES
Des cygnes nageaient le long du Louvre ; deux cygnes plus las que nos cœurs, — et le courant les emportait ; deux cygnes plus sauvages que nos désirs, — et des femmes guettaient les naufragés.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un signal de capture ; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête ; deux mariniers partirent : ils ramaient avec ferveur, et la foule songeait : « En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grande baignoire pour se distraire, en cage! »
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à l'oreille (si joliment!) : « Oh! du bouillon de cygne! » Et dans ses yeux de poitrinaire, un peu sinistres! — étincelait le désir fou d'une cuisine blasphématoire.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
PARAPHRASES
(D'après l'anglais.)
Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite fille aux si blonds cheveux.
La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les heures matinales de Mai.
Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines : mais des anges, et des fées, et des joies, des bonbons.
« — Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!… Sa tête! Sa jolie tête!… »
Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux.
« — Maman! que je suis malheureuse! »
« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse, — demain! »
Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes, fleurs futures, la jolie fillette aux si blonds cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme les secondes heures des jours de Mai.
Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des rires, et des cris, des mamours.
« — Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!… Sa pomme! Sa jolie pomme!… »
Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées.
« — Maman! que je suis malheureuse! »
« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse, — demain! »
Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les orages adorables et royaux des tierces heures de Mai.
Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des perles, des jacinthes, des parfums.
« — Maman, maman! Ils m'ont brisé mon cœur!… Mon cœur! Mon joli cœur!… »
Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages.
« — Maman! que je suis malheureuse! »
« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur apaise-toi. Voyons, ce n'est rien? Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse, — demain! »
LA FILLE DE LOTH
Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge : Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le tourmentait : « Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi sur ma face? » Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses lèvres, aveuglait, comme un masque, le torrent de son haleine.
« L'Autre : elle avait nom la Mère… Quelle confusion dans les générations!… Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté, — mais l'Exultation, fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.
« Celle-ci : quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de Loth ; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait…
« Vainement!
« Elle dormait… C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul instant… Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie fille, — mais quelle confusion dans les générations futures!
« Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment, — et c'est surtout désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en ce moment même, fixer son père, de quels yeux sournois et, qui sait? goguenards, des yeux à cracher dedans… Si elle pleurait, au moins, je la consolerais. J'ai envie de la battre!
« Ah! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête, sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une gueule de chien, — et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce… »
Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de « pardon, pardon, pardon » : à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés… au Christ de l'alcôve, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, si amèrement… à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son silence, à la bouche écrasée par les morsures…
… A la bouche surtout, — mais la bouche de vierge et maintenant de femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser :
« Je t'aime! »
PETIT SUPPLÉMENT
— Tu m'aimeras?
— Je te montrerai de l'amour.
— Tu seras fidèle?
— Comme une femme qui connaît le prix de la fidélité.
— Tu seras tendre?
— Une atmosphère de tendresse te circonviendra.
— Complaisante?
— Serve.
— Ah! jolie? Tu t'y engages?
— J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, et, pour les intimités, la brise-vespérale, la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal, la pâte-illusion-des-nuits-blanches.
— Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, quand il le faudra!
— Je sais pleurer.
— Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter?
— Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter est une perle. Tu verras.
— Et les sourires? Il me faut les sourires.
— Je les ai tous, ami : le sourire-plein-de-promesses, le sourire-adorable-de-mutinerie, le sourire-troublant-du-Sphynx, le sourire-voilé-de-larmes… j'ai le sourire-sarcastique, le sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le sourire-vainqueur, j'ai le poétique-sourire et le sourire-nuancé-de-mélancolie… je les ai tous, te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires est très complet. J'ai même le sourire-après, si rare! le sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison! Tu vois…
— Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?
— Oh! je crois bien! A quoi penses-tu?
— Nous monterons au ciel, au septième, n'est-ce pas?
— Au septième, j'ai des ailes.
— Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma Bien-Aimée!
— Mon amour t'appartient.
— Tu m'aimeras passionnément?
— Ah! pour cela, mon cher, permettez. Avec un petit supplément, oui. Je sais le rôle. Volontiers, mais que cela soit bien entendu, la PASSION se paie à part.
LE CRIME DE LA RUE DU CIEL
Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!
Le fantomatique feuilleton se créait là.
Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.
C'était terrible et c'était bon.
L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et le cœur? Etre aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.
Un matin les draps sont lourds comme des suaires.
Rien de rare : une de ces faiblesses où défaille la chair des filles anémiées aux pâles nourritures ; l'aveuglement dès que le pied droit s'avance devant le pied gauche ; les menottes qui tremblotent comme la feuille menue.
L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si le pavé est loin de la fenêtre!
Les camarades du quartier défilèrent :
— Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera.
— Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!
— Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.
— Il y en a d'autres qu'elle qui passeront par là.
Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette, avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal :
— Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan… Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils s'arrêtent… Ah!…
Plus personne.
Victorine ouvrait la porte.
— Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie.
Une voix lointaine soufflait :
— « Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit : Un homme en blouse, entré et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière. LA FIN A DEMAIN. » Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le lirais, n'est-ce-pas? le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN, LA FIN!
— Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie n'attend qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments!
— LA FIN, LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!
— Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement : Seigneur pardonnez-moi, parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir… Vous saurez…
— Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?
Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent d'outre-vie la coucha disant :
« Alors, je puis mourir. »
PRESCIENCE
Elle ouvrit sa fenêtre :
C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube attardée et de lueurs attendues, — des cieux pâlement fleuris, l'envers d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle mauve…
Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues. Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction prochaine. L'Étoile mystique accouchait du Soleil d'Amour…
Elle referma sa fenêtre, disant :
« Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais. »
LES JOIES PRIMITIVES
Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, et pourquoi reviens-tu m'obséder tous les ans, à la même heure, à la dernière?
… Parfums des résédas épars et des tilleuls, charme des ancolies en deuil, franges des végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique grenouille aux yeux doux!…
— Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des ciguës, des suprêmes ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est pour te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle.
CHAMBRE DE PRESBYTÈRE
C'était, sous les pommiers amaigris, la languide rousseur d'un gazon mort, enfin décoloré par les gelées : la neige avait fondu qui, la veille encore, jetait sur cette désolation la fadeur naïve de son suaire sentimental. L'hiver grelottait tout nu, et parmi la noire dentelle des arbres en coupelle, un ciel bourbeux dormait, tel que l'eau des mares aux carrefours des chemins creux.
Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, hors du lit riche en plumes et en laines, cette vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans feu, refusait l'offrande du plus humble réconfort. Un hexagonal pavé de briques roses avec des trous qui faisaient hancher les lyres des chaises rempaillées et déniaient tout aplomb à la table de bois blanc, vêtue de toile écrue, où s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la fleur urcéolée d'un pot de faïence de Rouen ; des murs plâtrés peints couleur d'ocre avec l'unique attirance, sur une planchette, de la Vierge au rosaire, porcelaine blanche et souriante, vers qui se penchaient, innocents acolytes, deux tiges de lis, en boutons vierges, fuseaux pareils au pénis immaculé d'un enfant ; le lit à colonnettes, à ciel, à rideaux pers écartés des pieds et du chevet par des tringles à soroses d'or : ainsi la chambre où l'hôte, en cette matinée de décembre, songeait.
Il laissa sur les vitres verdies retomber la mince cotonnade jaune, de celles qui obstruent les fenêtres des séminaires, et lâchement enfonça sous les draps encore tièdes ses mains glacées.
Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui apparaissait, dans cette salle morne, comme un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.
L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES
Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant donjon, dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières.
Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives, toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc, éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants, au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes, d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressés, les fêtes grossières d'un siècle mercantile.
Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns, dont la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à l'ensemble de la vision.
Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des mêmes yeux bruns et doux, la lourde effervescence des reîtres bourguignons : peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier… Il entendit la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets ; des voix sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées…
NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES
C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une infortune ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je pris un sentier serré entre deux haies d'épines sans fleurs, de lamentables épines qui semblaient pleurer sur la cruauté de leur destination, et, après avoir marché pendant des heures en la prison des lamentables épines, je fus arrêté par une barrière érigée telle qu'une absurde estacade entre moi et l'infini.
Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis :
Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes, tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades, rien que des laitues, et parmi ce tendre pâturage, un troupeau de femmes nues. Je ne m'y trompai pas un instant ; les descriptions des voyageurs étaient précises ; je n'avais jamais vu de femmes : j'en voyais.
Elles m'apparurent telles qu'un animal assez gracieux. Comme le cheval, les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre ; leur poil est rare, dru à certaines places, plus clair ou plus foncé que la crinière ; elles n'ont pas de queue ; pour se gratter, elles relèvent la patte de devant, contrairement à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière ; leurs mamelles sont pectorales, tandis que, chez la plupart des mammifères, elles sont inguinales.
Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue, ici une feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins appétissante.
Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se courbaient avec plaisir vers la terre, contentes de justifier leurs appétits matériels, car, pendant plus d'une heure que je les examinai, pas une, une fois, ne releva la tête : la salade, la bonne laitue faisait toute leur passion.
Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point ; j'aurais voulu les voir de près, les toucher : je sifflai, j'appelai, j'imaginai les modulations les plus douces ; comme au jardin des plantes, je passai ma main à travers la barrière, faisant des signes d'appel, feignant de détenir en mes doigts de bonnes choses : le troupeau ne fut pas ému.
J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le troupeau ne fut pas ému.
Pourtant, je voulais une de ces bêtes!
La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination, encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière était franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes me fit approcher inaperçu d'une petite alezane écartée du gros de la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules ; je me retrouvai, après une fiévreuse escalade, de l'autre côté de la barrière, sans que la conscience bien nette de ce rapt étrange s'affirmât en mon esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la bonne bête volée, — qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une inertie singulièrement douce.
Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes blanches qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?
Hélas! je ne saurais le dire.
Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue, — oui, à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs fluides, — je devins ivre, et peut-être fou.
Que se passa-t-il?
Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.
Mais depuis ce moment-là, la bête dressée sur deux pattes, la bête devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte.
Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte laitue.
Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Iles Infortunées.
LA MAUVAISE FLEUR
Comme je passais devant les fleurs, devant la maison où les fleurs se pavanent et se pâment, je sentis une odeur émouvante et cruelle, une si mystérieuse odeur que j'en eus mal au cœur. Alors j'entrai dans la maison des fleurs et je dis :
« Madame, je vous en prie, donnez-moi cette fleur unique et triple qui sent les trois odeurs de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde et lointaine me fait si mal au cœur.
« Monsieur, nous n'avons plus de jasmins, ni de roses, ni d'héliotropes, et si vous parlez d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je sais le nom de toutes les fleurs qui veulent mourir sur le sein des femmes ou sur le lit des amants.
« Madame, cette fleur, unique et triple, n'est pas une fleur nouvelle ; elle était presque aussi vieille que moi, mais je crains qu'elle ne soit morte, un soir d'orage.
« Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs mortes. Toutes nos fleurs sont fraîches, jeunes et pleines d'amour ; elles vivent dans l'eau, parmi la menthe et les roseaux.
« Madame, je ne sais si elle est morte ou vivante, mais je sens son odeur, sa douloureuse odeur qui me fait mal au cœur. Oh! dites-moi d'où vient cette odeur de rancœur?
« Monsieur, elle vient peut-être de votre cœur, de votre pauvre cœur malade. Il y a des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie pour les avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous pas parlé d'un soir d'orage?
« Madame, la fleur est là, donnez-la-moi. J'ai senti son odeur en passant et je suis entré dans la maison des fleurs, appelé par son odeur émouvante et cruelle. Donnez-moi la fleur que je veux, la fleur d'amour et de rancœur.
« Monsieur, cherchez vous-même la fleur entre les fleurs, pendant que je mettrai dans l'eau ces grands iris princiers.
« Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était toute seule, toute écrasée sous une brassée de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur d'orage, de larmes et de bonheur?
« Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur de lande ou de grève. C'est une fleurette de genêt, apportée par le vent dans les vrilles des chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et laide.
« Madame, elle est vivante, elle est dorée, elle est jolie. Elle a la forme d'un petit cœur innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous cette odeur de cierge, d'amour et de mort?
« Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais ne m'avez-vous pas dit rose, héliotrope et jasmin? Une belle couronne discrète et parfumée. Nous mettrons des roses-thé, et, comme feuillage, de la pervenche?
« Madame, voici la seule fleur qu'il me faut, cette petite larme, ce petit cœur jaune, mais je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des plus belles couronnes funéraires.
« Monsieur, je vous le donne, ce petit cœur jaune, je vous le donne de tout mon cœur.
« Madame, je vous remercie de tout mon cœur. »
Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà hors de la porte, je me retournai et je dis :
« Madame, j'ai eu bien du malheur de passer un tel jour devant la maison des fleurs, un jour où il y avait chez vous de telles odeurs de rancœur que j'en eus mal au cœur. C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que celle que vous m'avez donnée, petit cœur de larmes, d'amour et de mort. Elle m'a dit des choses qu'elle n'aurait pas dû me dire, Madame, cette fleur que j'emporte pour la tuer. Je lui percerai le cœur, Madame, parce que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni les babioles sentimentales, ni les fleurs qu'on trouve dans des vieux livres à images ni celles que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles. J'ai des raisons pour cela, Madame, des raisons très justes que je ne vous dirai pas et que je vous prie de ne pas deviner. A l'avenir, surveillez vos chèvrefeuilles, et que je ne sente plus, en passant devant la maison des fleurs, cette insupportable odeur d'amour. »
Mais, par prudence, j'évite la maison des fleurs, la maison où les fleurs ironiques d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent et se pâment.
ITER AD LUXURIAM
Grain de raisin choisi à la vigne de la femme, tu vas vivre et tu seras un homme. Né de la luxure, tu aimeras la luxure, et, au jour de ta mort, tu pleureras d'entrer dans le royaume où elle n'entre pas, mais tu laisseras un fils qui répétera tes actes, miroir ressuscité où l'image que tu fus pâlira du même désir éternel.
D'abord, tu auras chaud dans les eaux maternelles, et le sang de ta mère te gonflera d'amour : comme tu es bien en cet habitacle aveugle qui te fait participer à une vie charmante! Ta mère est jolie. Tant qu'elle te méconnaîtra, tu seras bercé dans l'orage des valses et des chevauchées ; les jeunes filles presseront ingénues, contre toi, leur ventre pur, et le plaisir d'un homme, quand les nuits seront à moitié, viendra jusqu'au seuil de ta grotte choquer ton obscur sommeil de larve.
Puis, un mouvement dira ta vie et tu deviendras le centre d'un monde. Des yeux tendres, à travers la terre et l'eau, te toucheront comme des antennes. On te couchera sur des chaises longues.
Un jour, un tremblement prendra tes membres et ton cœur. Le lac vidé te laissera à sec, et tu auras si peur que, d'un tour de reins tu sauteras dans la vie. L'air est dur, tu crieras. Puis tu boiras, tu dormiras. Le jour où ta petite bouche rendra à ta mère un de ses dix mille baisers, elle aura des larmes dans les yeux, des larmes toutes pareilles aux larmes que tu arracheras aux yeux des autres femmes, car il n'y a qu'une qualité d'eau pour la diversité des yeux et des cœurs. Sorti de la femme, ton rêve adolescent sera d'y rentrer. Le ciel et la terre ne contiennent pas autre chose pour un jeune mâle. Tu féconderas la vigne dont tu es chu. Le grain enflé crèvera et tu verras l'image de ce que tu fus quand tu n'étais pas.
Les vignes se fanent et les hoyaux s'ébrèchent, mais en voici d'autres et d'autres. De luxure en luxure se perpétue la vie. Les yeux devinent sous les robes les beaux triangles. Les ventres s'attirent, aimants, amants. Aimer, c'est ventre à ventre. Le flambeau de la vie, c'est celui que tu levais et qui tombe. Laisse à ceux qui sont sortis de toi le soin de la luxure éternelle. Songe au pauvre chaînon que tu es devenu. Songe aux socs et aux chocs, si tu veux. La charrue, la terre, songe à la terre. C'est là que vient mourir le chemin de la luxure. Iter ad luxuriam.