AVIS DE L'ÉDITEUR (continued 4)
Reading edition
Balzac prenait ses noms sur les enseignes. Beaucoup de mes confrères prennent les leurs dans les journaux, surtout quand ceux-ci publient des listes de souscription: la moisson y est large. Et le pis est que, en dehors de la nécessité où nous sommes de sauvegarder la vraisemblance, nous mettons toute sorte d'intentions littéraires dans les noms. Nous nous montrons très difficiles, nous voulons une certaine consonance, nous voyons souvent tout un caractère dans l'assemblage de certaines syllabes. Puis, quand nous en tenons enfin un qui nous contente, nous nous passionnons, nous nous habituons à lui, au point qu'il devient à nos yeux l'âme même du personnage. Gustave Flaubert poussait ainsi la religion du nom jusqu'à dire que, le nom n'existant plus, le roman n'existait plus. Et c'est alors qu'un monsieur réclame et veut qu'on change le nom. Mais c'est tuer le personnage! Mais c'est nous arracher le cœur! Le nom est à nous, car nous l'avons fait nôtre par notre talent. Sans doute, ce sont là des raisons littéraires et sentimentales, et je les donne seulement pour indiquer au public quel sacrifice on exige de nous quand on nous demande de débaptiser un héros: cela semble peu de chose, et nous en restons tout saignants.
On nous dira d'inventer les noms, de les déformer au moins, enfin de ne pas les prendre tout crus dans le Bottin. Eh! sans doute, c'est ce que nous faisons souvent. Mais cela ne nous réussit pas davantage; nous revenons quand même à des noms réels, tellement la variété est infinie. Pour mon compte, je croyais avoir inventé «Raquin», et il s'est trouvé qu'un pharmacien s'appelait ainsi; il aurait pu très bien me faire un procès, s'il n'avait pas été intelligent. Je citerais dix faits semblables. On a une mémoire latente, on retombe sur des syllabes entendues, à moins de monter eu pleine fantaisie, ce qui n'est pas le cas du roman actuel.
Remarquez que le nom seul est en question ici. M. Duverdy ignore ce que sera mon personnage; il porte son nom, cela suffit; il ne veut pas qu'un personnage de roman, qu'il soit noble ou abject, s'appelle comme lui. A la vérité, M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, se plaint que mon personnage soit conseiller à la Cour d'appel: pourtant, cela ne se ressemble guère, il n'y a pas même identité de fonctions. Enfin, n'oubliez pas que le nom de Duverdy est très répandu: je l'ai trouvé à chaque page de mon Bottin; ce n'est pas un de ces noms rares et éclatants que nous nous abstenons de prendre, car ils sonneraient faux dans nos livres, ils gêneraient les lecteurs. Donc, nous voilà dans le cas le plus commun: j'ai pris un nom très répandu; mon personnage n'a pas la même situation sociale que le plaignant; je déclare que je n'ai jamais vu celui-ci, que je n'ai rien mis de lui dans mon œuvre, ni de sa personne, ni de son existence; et je veux savoir si le fait d'avoir pris son nom seul, son nom dépouillé de la personnalité qu'il lui donne, constitue un délit et tombe sous le coup d'une loi.
Tel est donc le cas juridique que je prierai mon avocat de poser devant le tribunal. Je le répète, la question intéresse au plus haut point notre littérature contemporaine. S'il se trouve un tribunal pour me faire effacer de mon œuvre le nom de Duverdy, dans les conditions que je viens de poser, ce n'est pas moi seulement qui serai atteint, ce seront tous mes confrères. Le jour où un pareil précédent existerait, nous n'oserions plus employer un seul nom, nous serions sous la continuelle menace de poursuites possibles.
Ce serait la fin d'une littérature.
Par exemple, voici Pot-Bouille. Il y a, dans ce roman, une soixantaine de noms. Or, imaginez-vous que je sois condamné à changer Duverdy. Dès le lendemain, d'autres procès pleuvent. Pourquoi les Campardon, les Pichon, les Josserand, tous enfin, seraient-ils moins susceptibles que les Duverdy? Me voilà donc avec soixante procès sur les bras. N'est-ce pas comique? Et mon roman, que devient-il? Mais ce n'est pas tout, je consens à changer les soixante noms; seulement il faut bien que je les remplace par soixante autres; et le lendemain, j'ai encore soixante procès, car, je le répète, et tous mes confrères viendront en témoigner, nous ne pouvons aujourd'hui prendre nos noms en dehors de la réalité. Alors voyez-vous le ridicule d'un arrêt qui nous mettrait dans un tel gâchis? Autant nous défendre tout de suite de publier des romans!
Autre face de la question, et qui est plus catégorique encore. J'aurais pu ne pas publier Pot-Bouille dans Le Gaulois et faire paraître directement le livre en librairie. Or, imaginons que ce livre, comme Nana, soit tiré à cinquante mille exemplaires. Voilà une valeur marchande qui représente plus de cent cinquante mille francs. Est-ce que, dans ce cas, M. Duverdy trouverait un tribunal pour décider qu'on va mettre au pilon les cinquante mille exemplaires? En face de son nom, qui est sa propriété, il y aurait les volumes, qui seraient la propriété de l'éditeur.
Jamais des juges n'oseraient détruire cette propriété, d'autant plus que la bonne foi de l'éditeur et de l'auteur serait entière. Alors pourquoi défendre, dans un journal, ce qu'on tolérerait forcément dans un livre? C'est encore le gâchis.
Et je fais là une supposition qui est en partie une réalité. Si Pot-Bouille n'est pas tirée, elle est complètement composée chez mon éditeur. Nous attendons même la fin du procès pour commencer le tirage. Seulement, si je suis condamné, voyez quel sera mon embarras; car la porte restera ouverte à toutes les réclamations. J'ai déjà reçu une demande de dommages et intérêts, de la part d'un Hédouin; les autres peuvent suivre, comme je l'ai dit; le nom qui remplacera celui de Duverdy peut être condamné à disparaître à son tour; et voilà que les machines roulent chez l'imprimeur, et voilà que mon éditeur a déjà pour plus de cent mille francs de papier noirci, qui, sur la réclamation du dernier des Durand ou des Duval, va être rejeté à la cuve.
Est-ce une situation tolérable? Si le tribunal me condamne, ne serai-je pas en droit d'exiger des explications? Il devra me dire au moins dans quel délai la propriété du nom se périme; il devra décider si, oui ou non, je dois courir le risque d'imprimer. Qu'on nomme tout de suite une censure pour les noms. Qu'on crée, au Palais, un cadre où les romanciers devront afficher leurs listes des noms, avant d'être autorisés à les employer. Ce serait la seule solution pratique, mais elle ferait rire la France aux éclats.
Je sais bien qu'il y a des hommes d'esprit partout, et que, même si je suis condamné, tous les homonymes de mes personnages n'abuseront pas de l'arme que la justice leur aura fournie. En quoi un honnête homme est-il lésé, lorsqu'il trouve, dans un roman, même un coquin qui porte son nom? Il y a tant de coquins, dans la vie, qui portent votre nom, tandis que nous sommes là dans la fiction pure. On peut s'appeler Hulot et ne pas courir la gueuse, s'appeler Homais et n'avoir rien d'un imbécile, s'appeler Faustin et n'être pas une détraquée d'amour, s'appeler Roumestan et professer l'horreur du mensonge. Autant je comprends que des allusions, un portrait physique, des indiscrétions sur la vie intime puissent donner lieu à des protestations, autant je suis surpris qu'on réclame à propos d'un nom, lorsqu'il y a là une simple rencontre, sans aucune intention blessante. D'ailleurs, voyez à l'étranger: en Russie, en Allemagne, l'assignation de M. Duverdy stupéfierait; en Angleterre, Dickens prenait les noms les plus connus; on dit que la maison Dombey existait, et l'Angleterre entière aurait fait des gorges chaudes si cette maison avait eu l'étrange idée d'assigner le romancier. Mais, en France, nous sommes encore dans le pays de l'importance vaine et de la dignité mal placée.
Cette lettre est déjà bien longue. J'ai cédé au désir d'indiquer les arguments qui seront soumis au tribunal. Il faut que le tribunal sache de quel coup terrible il atteindra les romanciers, le jour où il décidera qu'ils commettent un vol en prenant un nom réel. La question est de régler judiciairement s'il y a simple tolérance lorsqu'on nous laisse tranquilles, ou si nous pouvons passer outre aux menaces qu'on nous adresse. Il existe un précédent pour le théâtre, m'assure-t-on; mais j'ignore dans quelles conditions on a pu condamner un auteur dramatique à changer un nom, et j'estime, du reste, qu'il est nécessaire de fixer la législation pour le roman, au grand jour. Si le tribunal me condamne, je m'inclinerai; mais, je le dis encore, car je ne saurais trop insister, il condamnera avec moi tous les romanciers contemporains, et il aura, du coup, rendu impossible notre roman moderne d'observation et d'analyse.
Cordialement à vous.
Au même.
Médan, 9 février 1882.
Mon cher Directeur,
Aujourd'hui jeudi, je reçois seulement Le Gaulois, à midi passé, au fond de ma solitude, et c'est avec une stupéfaction douloureuse que je lis les débats de mon procès.
Mettons de côté, encore une fois et pour toujours, l'honorable M. Duverdy. Il ne me connaît pas, je ne le connais pas, nous ne nous connaîtrons jamais: voilà qui est réglé. Mais je me trouve à cette heure devant une autre personnalité, je me trouve devant M. Rousse, avocat et académicien. Et, ici, l'affaire prend une tournure personnelle que je n'accepte pas. Comme il n'y a pas de tribunal pour la juger, je suis bien forcé de la juger moi-même.
Avez-vous remarqué qu'ils sont tous très distingués. dans ce procès? Mon avocat, avec un tact dont je le remercie, a couvert mes adversaires de fleurs. Il a épuisé les formules polies: M. Duverdy est un homme des plus remarquables et des plus sympathiques; M. Rousse est éminent et même illustre. Il n'y a que moi qui suis un pleutre. On me marchande jusqu'à la propreté de mes mains. J'aurais assassiné quelqu'un, qu'on se serait exprimé sur mon compte avec plus de ménagement. M. Rousse, après un début de galant homme, s'est échauffé peu à peu et m'a carrément jeté dans la boue.
Ainsi, voilà la tournure que prend l'affaire. J'ai mis très ingénument dans mon œuvre le nom de M. Duverdy, et en cela je ne lui ai porté aucun dommage réel, je n'ai pas même commis un délit qui tombe sous une loi. Puis, lorsque je me suis laissé faire un procès pour fixer une question de principe, un avocat est arrivé qui, sans provocation aucune, s'est rué sur mes quinze années de travail, m'a dénoncé au mépris des honnêtes gens, m'a sali et m'a diffamé, le tout simplement pour se tirer d'une mauvaise cause. Et c'est moi qui suis accusé d'avoir nui à mon semblable! et c'est contre moi qu'on réclame le respect de la dignité d'autrui! Il paraît que cela s'appelle la justice.
Le cas de M. Rousse est bien simple. Il s'est aperçu que tout craquait sous lui; la question de droit se dérobait, au point qu'il en a convenu lui-même: force lui a été de se réfugier dans cette invention stupéfiante, en matière juridique, que certains noms peuvent être pris par les romanciers, tandis que d'autres ne sauraient l'être. Alors, délibérément, lâchant le principe, il s'est attaqué à moi. Moi seul me suis trouvé en cause, au-dessus ou au-dessous de la loi, comme on voudra. M. Rousse a déclaré qu'il est permis à des auteurs privilégiés, tels que MM. Sandeau et Feuillet, ses collègues de l'institut, de choisir des noms dans la vie réelle, mais que moi, personnellement, je ne saurais le faire sans me rendre coupable du pire des crimes. En un mot, par un tour d'escamotage, c'est ma littérature qui a été mise sur la sellette.
On appelle cela plaider «la ficelle». Rien de plus commode, et l'effet est certain. Ni L'Assommoir ni Nana n'ont à intervenir dans l'affaire: on les y introduit. Toutes les passions que j'ai pu exposer en quinze ans de bataille littéraire sont exploitées méchamment. On ramasse les vilenies qui traînent sur mon compte dans la basse presse, on répète les sottises courantes. Et l'on va plus loin, on tâche d'ameuter la bourgeoisie, on insinue aux bourgeois qui détiennent le pouvoir: «Vous avez laissé dire la vérité sur le peuple et sur les filles; la laisserez-vous dire sur votre compte?» Et, ce qui est tout à fait odieux, on profite de ce qu'on se trouve devant un tribunal, pour exciter la magistrature à la rancune; oui, on prétend que je vais charger en noir le personnage de Duverdy, qui «au tort d'être bourgeois, joint le crime d'être magistrat». Comment voulez-vous que les juges ne fassent pas ensuite leur querelle personnelle d'une affaire présentée ainsi?
Voyons donc la morale, dans mon roman, puisque c'est à la morale de mes œuvres qu'on fait ce procès extraordinaire.
Je crois aller au Palais pour régler un point de droit, et pas du tout: un coup de théâtre se produit, on veut me convaincre d'être un écrivain immonde. Comme l'avocat de M. Duverdy ne saurait alléguer aucun tort réel porté à son client, comme il ne trouve même pas, jusqu'à présent, dans le personnage dont il me demande de changer le nom, un trait qui puisse alarmer la susceptibilité la plus délicate, il s'en prend à l'œuvre entière. Et de quelle façon, grand Dieu!
D'abord il n'a pas lu tous les feuilletons publiés, cela est clair. On lui a remis des notes, on lui a entouré au crayon rouge certains passages, ceux qu'il a apportés à l'audience. En effet, il confond tout, met le magasin de Mme Hédouin dans la maison de la rue de Choiseul, prend Octave pour Trublot, change les locataires d'étages. Voilà au point de vue de la conscience. Et ensuite, que dire de ce système d'extraits? Parbleu! je suis bon à pendre, si vous lisez les scènes séparément, sans établir la déduction qui les amène, sans indiquer la portée morale que j'en dégage.
Voici, par exemple, mon Saturnin. Maître Rousse l'appelle «un fils idiot, bestialement amoureux de sa sœur». Où a-t-il pris cela? C'est faux! J'ai voulu peindre, dans Saturnin, l'état d'un de ces pauvres êtres que les familles sacrifient et qui restent enfants. Allez demander aux médecins, aux spécialistes, l'état de ces cerveaux et de ces cœurs: ils vous en diront les affections souffrantes, les tendresses dévoyées. Mais rien de ce que j'ai écrit, ni dans ce qui a paru, ni dans ce qui doit paraître, ne justifie l'incroyable accusation d'inceste qui m'est lancée si ridiculement à la face.
Prenons Marie Pichon, maintenant. C'est vrai, celle-là cède à un amant. Mais est-ce que mon intention morale,—entendez-vous! je dis «morale»—ne saute pas à tous les yeux? Je soutiens que certaines éducations cloîtrées sont dangereuses, en supprimant la personnalité de la femme. J'ai des documents plein les mains à ce sujet. Le tableau est brutal, j'en conviens.
Pour qui me connaît, pour qui a lu mes œuvres, il est évident que je l'ai voulu ainsi, afin de donner au fait une puissance de logique décisive. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui nient en moi la volonté du moraliste, et qui s'entêtent à y voir je ne sais quel honteux calcul de spéculateur.
Continuons, arrivons à l'épisode de la petite Angèle et de la bonne Lisa. En vérité, ici, je cesse de comprendre. Comment! personne ne se souvient donc du procès abominable de Bordeaux, de cette bonne souillant les deux enfants confiés à sa garde? A ce moment-là, les journaux étaient pleins du terrible problème de la domesticité. Dans ces temps derniers encore, on étudiait la question; on cherchait la façon de moraliser la cuisine et l'antichambre. Et voilà que, le jour où je dramatise le fait dans un roman, où je dis aux familles: «Prenez garde, vous croyez la jeune fille à l'abri parce qu'elle ne sort pas; mais il y a là les bonnes qui peuvent la corrompre!» voilà que, ce jour-là, on me lance le marquis de Sade à la tête! A la fin, se moque-t-on de moi? Ai-je, oui ou non, le droit de prendre les problèmes sociaux tels qu'il se présentent et de les poser comme je l'entends?
Faut-il que je m'excuse encore de l'oncle Bachelard et de ses deux nièces, de cette scène où j'ai voulu montrer l'appétit de l'argent dans un milieu besogneux? Faut-il que je commente chaque page de mon roman en disant: «Ici, vous croyez que j'ai été sale à plaisir; eh bien! non, j'ai voulu simplement indiquer cette plaie, condamner ce vice!» Faut-il enfin que je sois sans cesse là à expliquer mes intentions les plus nettes, à me révolter contre les sous-entendus que les imaginations lubriques me prêtent? Je ne peux plus publier un roman sans que, dès le deuxième feuilleton, on veuille me convaincre, je ne dis pas seulement d'imbécillité, mais encore de scélératesse. Eh! attendez au moins que l'œuvre ait paru!
Je suis fait à cette guerre, il est vrai. Que les chroniqueurs à bout d'esprit vivent sur moi comme certains insectes sur un fruit; que les roquets d'un grand homme tombé m'aboient rageusement aux jambes, parce que j'ai prédit la chute; cela, en somme, n'a pas d'importance. Mais, lorsqu'un avocat comme M. Rousse, un avocat doublé d'un académicien, très écouté au Palais, m'assure-t-on, reprend à son compte toutes les calomnies de mes rivaux littéraires, le jeu finit par devenir dangereux, et je me plains d'être diffamé. Que dire du rôle de cet avocat qui lit devant un tribunal des extraits tronqués et dénaturés, sans expliquer pourquoi ni comment ils sont dans mon œuvre, en affectant même de les croire de simples ordures auxquelles je me suis plu par perversité? Moi, je dis qu'un pareil rôle est indigne de M. Rousse.
Oui, indigne! Toutes les armes sont peut-être bonnes pour l'avocat. On sauve comme on peut un client dont la cause est mauvaise, quitte à salir la partie adverse.
Seulement, si M. Rousse l'avocat ne me devait rien, pas même la vérité, j'estime que M. Rousse l'académicien, presque mon confrère, était tenu de me traiter comme je le mérite, en travailleur convaincu, en homme qui a donné sa vie tout entière aux lettres. Je puis me tromper, je ne soulève pas ici de discussion littéraire. Seulement, qui osera ne pas rendre justice à mon labeur et à ma bonne foi?
Je l'ai dit, il n'y a pas de tribunal auquel je puisse demander réparation des attaques injustifiables de M. Rousse. Lui qui plaide pour le dommage illusoire dont se plaint M. Duverdy, il vient de m'en causer un des plus réels, qui échappe à toute appréciation. Si, pourtant, il est un tribunal, et c'est lui qui jugera en dernier ressort: je veux parler de nos enfants. Ceux-là seront dégagés des passions actuelles; ils décideront si je suis un écrivain immonde, ou si M. Rousse est un calomniateur. Cette plaidoirie qu'il a laissée tomber, je la ramasse. Je la publierai, je l'afficherai. Il faut qu'elle vive. M. Rousse a osé parler du procès fait à Madame Bovary: ignore-t-il donc que le réquisitoire de M. Pinard, où il semble avoir pris ses phrases sur notre littérature contemporaine, est devenu un document d'impérissable drôlerie?
Cela doit suffire. J'avais simplement à cœur de qualifier la mauvaise action littéraire de M. Rousse l'académicien. Je voulais, en outre, établir ici la moralité de mon œuvre, mise en question d'une façon si imprévue, et dont le tribunal civil n'a pas à juger.
Maintenant, il faut conclure. Pas une page, pas une ligne de Pot-Bouille n'a été écrite par moi sans que ma volonté fût d'y mettre une intention morale. C'est sans doute une œuvre cruelle, mais c'est plus encore une œuvre morale, au sens vrai et philosophique du mot. Et on la défigure dès les premiers feuilletons, et on va en lire des passages à voix basse devant des juges, comme si on lisait un livre de provocation obscène!
Je proteste de toute mon indignation d'écrivain, j'en appelle à ma situation d'écrivain littéraire gagnée vaillamment, hautement, et que les imbéciles seuls méconnaissent. Encore un coup, cela est vilain, cela est indigne d'un esprit lettré; cela dépasse les droits honnêtes de la défense, surtout lorsqu'on n'a pas été attaqué. Je n'ai rien fait à M. Rousse ni à son client: pourquoi se permet-il de m'avilir?
Quant au reste, quant au point de droit, il sera fixé, je m'en remets avec confiance à la sagesse du tribunal. Mon avocat, M. Davrillé des Essarts, l'a établi avec un talent et une force de logique qui ont certainement fait la conviction dans tous les esprits.
Cordialement à vous.
Au même.
Médan, 14 février 1882.
Mon cher Directeur,
Eh bien! voilà qui est jugé. L'honorable M. Duverdy va disparaître de mon roman et nous le remplacerons par M. Trois-Étoiles. Je choisis ce nom, espérant qu'il n'est pas très porté. Cependant, s'il existait quelque vieille famille dont il fut l'honneur, je supplie cette famille de m'adresser sa réclamation au plus tôt.
Il paraît que le jugement rendu par la première chambre du tribunal civil est plein de finesses juridiques. Je n'y entends rien.
Est-ce à dire que M. Duverdy n'aurait pas eu à réclamer, si le personnage avait offert un heureux mélange de toutes les vertus unies à tous les héroïsmes? Est-ce à dire que mon crime est d'avoir un Duverdy conseiller à la Cour d'appel, lorsque le vrai Duverdy est avocat à la même Cour? Est-ce à dire enfin que l'auteur de L'Assommoir et de Nana se trouve hors la loi, comme l'a déclaré l'académicien M. Rousse? Autant de points à discuter, car les considérants laissent la porte ouverte à toutes les interprétations imaginables. Sans doute, le tribunal n'a pas voulu chômer de procès.
Des amis me poussent à aller en appel. Ils prétendent qu'on pourrait peut-être y obtenir quelque clarté. Je n'en ferai pourtant rien. Et voici mes raisons:
Je suis trop seul. Il me suffit que l'honorable M. Rousse m'ait dénoncé aux tribunaux comme un écrivain dont la société devrait se débarrasser. Traîné dans la boue par certains adversaires, couvert d'injures par les feuilles de M. Gambetta, qui tâchent d'atteindre par-dessus ma tête la direction politique du Gaulois, j'estime que je serais un grand niais de jouer plus longtemps le rôle d'un don Quichotte littéraire. Je désirais faire régler une question de droit, et l'on a répondu en voulant m'étrangler. C'est bien, j'ai assez de l'expérience pour le moment.
Certes, la question demeure. Je souhaite qu'un romancier agréable au tribunal, M. Sandeau ou M. Feuillet par exemple, la reprenne un de ces jours. Ils restent à cette heure le seul espoir de la littérature contemporaine, traquée par les huissiers.
Cordialement à vous.
Au même.
17 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je reçois la lettre ci-jointe, et je m'incline. Remarquez que le signataire, M. Louis Vabre, porte non seulement le nom d'un de mes personnages, mais qu'il en a encore le prénom. Du coup, si je résistais, je craindrais que le tribunal ne me fît jeter dans une basse-fosse.
M. Louis Vabre s'adresse à ma courtoisie. Il a bien tort. Le galant homme en moi ne lui accorde rien. C'est le condamné qui se soumet.
Donc, j'avertis mes lecteurs que les Vabre, dans notre feuilleton, s'appelleront désormais les Sans-Nom. L'illusion y perdra certainement un peu; mais, comme l'a énergiquement jugé le tribunal, périsse la littérature, pourvu que la propriété sacrée du nom patronymique soit respectée!
En vérité, le métier d'écrivain devient bien difficile. On m'apprend qu'il se forme une société d'honorables bourgeois dans le but d'assigner Molière devant le tribunal civil, afin de le forcer à supprimer de ses pièces leurs noms, qu'il a rendus ridicules ou odieux. Ce sont MM. George Dandin, Jourdain, Josse, Guillaume, Dubais, Lépine, Ribaudier, Harpin, Bobinet, Fleurant, Loyal, Robert, etc., etc. Deux dames se joignent même aux plaignants, la comtesse d'Escarbagnas et Mme Pernelle. Molière va, dit-on, confier sa défense à son ami, M. Rousse.
Cordialement à vous.
Au même.
Médan, 21 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je trouve ce matin, dans ma correspondance, quatre réclamations nouvelles: trois Josserand et un Mouret, qui me demandent d'effacer leurs noms de Pot-Bouille.
Les Josserand en question sont: M. Eugène Josserand, 28, rue des Feuillantines; M. Josserand, 2, rue de Poissy, et M. H. Josserand, employé de commerce à Rethel.
Le Mouret est M. Mouret, employé au ministère de la guerre.
Eh bien! je refuse très catégoriquement de faire droit à leurs réclamations. Même je déclare que je vais rétablir le nom de Vabre, que j'ai remplacé par «Sans-Nom», pour montrer à quelles œuvres ridicules nous conduirait l'interprétation absolue du jugement rendu contre moi par le tribunal civil. En un mot, je préviens les homonymes de mes personnages que je ne supprimerai leurs noms de mon roman que contraint par la justice. Ils peuvent m'envoyer du papier timbré. Autant de réclamations, autant de procès.
En faisant cela, je cède au seul désir de voir enfin s'établir une jurisprudence nette. Dans l'affaire Duverdy, il paraît qu'on a cru à une vengeance politique de ma part. L'opinion, au Palais, est que les juges ont voulu se prononcer sur un cas particulier, sans régler à jamais le point de droit. Voilà pourquoi je tiens à retourner devant le tribunal, de façon à ce que la question soit posée sur toutes ses faces et résolue d'une façon définitive. Si cette question ne peut être éclaircie, comme on le prétend, que par une série d'arrêts, il est nécessaire que ces arrêts soient rendus le plus tôt possible, car les romanciers ne sauraient travailler longtemps sous la menace du précédent Duverdy.
Qu'on nous dise tout de suite ce qu'on désire faire de nous. Si l'on entend tuer le roman moderne, il ne restera plus aux romanciers qu'à s'adresser au pouvoir législatif, pour lui demander une loi formelle qui décide de leur sort.
Par exemple, prenez la réclamation de M. Mouret. N'est-elle pas la plus stupéfiante du monde? En 1869, j'ai publié, dans Le Siècle, La Fortune des Rougon, premier roman de mon Histoire des Rougon-Macquart: et c'est là que j'ai employé pour la première fois le nom de Mouret. Depuis cette époque, depuis treize ans, ce nom de Mouret est revenu dans tous les romans qui ont suivi, particulièrement dans La Conquête de Plassans. Enfin j'ai écrit La Faute de l'abbé Mouret, dont la vingtième édition est en vente. C'est aujourd'hui qu'un Mouret se produit pour exiger la suppression de son nom, lorsque l'œuvre a treize ans de date et compte dix volumes. Voyez-vous un tribunal me condamner à enlever ce nom, condamner par là même mon éditeur à mettre au pilon une cinquantaine de mille francs de marchandises, condamner enfin mon œuvre entière? Cela n'est pas admissible.
Et toutes ces réclamations viennent du jugement Duverdy. Les plaignants ne s'en cachent pas, ils s'appuient sur la chose jugée, ils me somment d'obéir. Plus j'obéirai, plus les exigences redoubleront. Cette situation est intolérable. J'avoue que je suis absolument effaré. Ajoutez que mon éditeur n'ose pas tirer Pot-Bouille, et, comme le livre est composé, rien ne l'empêche de m'attaquer, lui aussi, devant les tribunaux. J'attends donc les procès; après un, un autre, et jusqu'à ce que je sache clairement ce qui m'est permis et ce qui ne m'est pas permis.
Bien cordialement à vous.
A Édouard Rod.
Médan, 27 avril 1882.
J'ai fini Côte à côte hier soir, mon cher Rod, et je veux vous dire brièvement que j'ai été en somme très satisfait.
D'abord, quelques restrictions. Votre Juliette n'est pas très d'aplomb, je crois; ou tout au moins vous n'avez pas assez expliqué en elle la crise, entre le dégoût que son mari finit par lui inspirer, et la tendresse dont elle se prend pour le pasteur Planel. Comment la femme froide du début devient-elle la femme passionnée de la fin? et surtout comment les rapports qu'elle a dû cesser avec son mari, par santé, peuvent-ils être repris impunément avec un amant. D'autre part, je regrette que vous n'ayez pas tiré tout le parti dramatique désirable de Marthe, la fille de la bonne. La présence de cette enfant dans le ménage aurait dû, je pense, déterminer certaines choses au dénouement. En somme, quoique bien construit, le roman aurait pu donner davantage, car le sujet est très beau.
Mais vous avez des choses tout à fait bien. Votre George se tient d'un bout à l'autre, et l'étude de sa déchéance est bien menée. Très bonnes pages chez la sage-femme. Excellente également, quoique un peu trop brusque, la rupture définitive du ménage. Tout cela est loin d'être gris; ce sont vos personnages secondaires qui donnent à l'œuvre des fonds gris. Et j'aime aussi beaucoup le dénouement, bien qu'il soit un peu voulu; car, malheureusement, les George, à moins d'être très vieux, tombent de gueuse en gueuse, et jusqu'au fond de l'égoût.
Ce dont je vous complimente encore, c'est de la forme, qui est simple et nette. Vous voilà dans une bonne voie.
Tout ceci au courant de la plume, pour vous dire que je vous ai lu. Mais je suis trop paresseux, j'attends de vous voir pour causer plus sérieusement de votre œuvre.
Cordialement à vous.
A Henry Céard.
Médan, 29 avril 1882.
Mon cher Céard,
Merci de la peine que vous avez prise pour me renseigner sur l'état de Manet. Je l'ai toujours senti très grave, je suis très inquiet.
Vous ne me verrez pas au vernissage. Je n'irai donner un coup d'œil au Salon que le jour de l'ouverture. Nous avons rendez-vous avec les Daudet et les Charpentier. Si vous êtes là, nous nous verrons sans doute.
Rien autre. Nous voilà réinstallés ici. Dès mercredi, j'ai attaqué l'écriture de mon roman. Je tâche de me désintéresser des grands effets, je voudrais le faire bonhomme.—Et, à ce propos, tâchez donc de me savoir quels sont les livres d'études que les étudiants en médecine possèdent, la première année et la seconde.
J'ai oublié d'emporter ce renseignement dont je vais avoir besoin.
Merci à l'avance et bien affectueusement à vous de la part du ménage.
A Frantz Jourdain.
Médan, 18 mai 1882.
Il me faut pourtant vous remercier, cher monsieur, au risque de vous contrarier. Vos notes sont fort claires et me seront d'un grand secours. Seulement, vous avez raison, il est préférable que je cause avec vous. Votre rêve superbe d'un grand bazar moderne ne s'applique pas entièrement à mon magasin[42]. D'abord, mes scènes se passent avant 1870, et je ne puis faire d'anachronisme, sans ameuter toute la critique. Ensuite, je suis forcé de rester davantage dans le déjà fait, le déjà vu. Je vous expliquerai tout cela et, en relisant vos notes ensemble, nous arrêterons le relatif dont j'ai besoin. Ah! quel beau décor je ferais avec votre bazar, si je n'étais tenu par mes scrupules d'historien!
Comme je n'ai pas besoin tout de suite de ces notes, je n'irai pas vous voir avant quelques semaines. Je me permettrai, deux ou trois jours à l'avance, de vous donner un rendez-vous chez vous. Ce sera le plus simple et le plus commode.
Merci encore, dussiez-vous m'en garder rancune.
Cordialement à vous
A Ivan Tourguéneff.
Médan, 25 octobre 1882.
Mon cher ami,
Votre lettre me rend bien heureux, car elle confirme les bonnes nouvelles qu'on m'avait données sur votre santé. Vingt fois, j'ai voulu aller vous voir; puis, la crainte de vous fatiguer, et aussi, il faut bien le dire, la fuite continuelle de la vie, m'ont empêché de réaliser mon projet. Enfin, dès votre réinstallation à Paris, j'irai vous serrer les deux mains et causer avec vous.
L'affaire de Russie me plaît infiniment. Je peux très bien donner une copie de mon manuscrit à l'avance. Seulement, il faut qu'on se presse, car le roman doit paraître dans Le Gil Blas à partir du 10 décembre. Le mieux est de m'envoyer tout de suite la personne; qu'elle prenne le train de 2 heures à la gare Saint-Lazare, qu'elle descende à la station de Villennes où on lui indiquera Médan. Et tout de suite.
Seulement, je vous prie de me dire courrier par courrier quelle est la plus forte somme que je puis demander. Vous connaissez la situation mieux que moi, dites-moi le prix que cela peut valoir.
Bonne santé, et bien affectueusement à vous, de ma part et de celle de ma femme.
Au même.
Médan, 10 décembre 1882.
Mon cher Tourguéneff,
J'avais tort de désespérer. J'ai reçu ce matin les quinze cents francs, et je viens d'envoyer la suite du manuscrit directement à M. Pawlovski, pour vous éviter le souci de le lui transmettre. D'ailleurs, il me le demandait en hâte.
Donc, tout va très bien, et il ne me reste qu'à vous remercier encore de votre bon intermédiaire, ce que j'irai faire d'ailleurs de vive voix vers le 20, car je compte aller vers cette époque à Paris et monter vous serrer la main.
Ici, je suis au bout du monde, sans nouvelles des vivants. Nous avons failli être inondés. Un morceau d'île que je possède est couvert de deux mètres d'eau. J'ai craint un instant d'être coupé de Paris. Enfin, la rivière baisse. Puis, je suis tellement enfoncé dans la fin de mon roman, que rien ne me touche des cataclysmes de la terre.
Merci encore, et bien affectueusement à vous.
A Théodore Duret.
Médan, 22 décembre 1882.
Mon cher Duret,
Quel voyageur vous faites! On vous croit sur un coin du globe, et vous êtes aux antipodes. Votre lettre tombe chez moi comme une grosse surprise.
Mon Dieu! non, je ne connais personne à Saint-Pétersbourg, si ce n'est M. Stassulewitch, le directeur du Messager de l'Europe, et encore pas assez intimement pour me permettre de vous adresser à lui. Je regrette bien ma sauvagerie qui me rend si réfractaire aux relations nouvelles.
Mais vous devez déjà avoir là-bas des amis, car vous êtes cosmopolite, vous vous trouvez partout chez vous. Et, puisque la Russie vous surprend et vous émeut, je compte bien que vous m'en causerez longuement à votre retour. En mars, nous serons à Paris, que vous ne traverserez pas, je l'espère, sans venir nous demander à dîner.
Moi, je suis encore ici pour un mois, plongé dans la fin de mon roman. Depuis juin, je n'ai pas bougé, et j'avoue que je suis très las. Mais que voulez-vous? ma besogne est lourde, il me faut cet effort pour la mener à bien.
C'est le cas de vous souhaiter un bon et beau voyage, mon cher ami. Ma femme est très sensible à votre souvenir, et moi, je vous serre cordialement la main.
A Alphonse Daudet.
Médan, 10 janvier 1883.
Mon cher Daudet,
Pourquoi attendrais-je l'envoi du volume pour vous parler de L'Évangéliste, que j'ai lue dans Le Figaro, et bien lue? Laissez-moi vous écrire tout de suite que c'est, à mon sens, votre étude la plus soutenue et la plus pénétrante. J'entends que je n'ai aucune réserve à faire, que je n'y ai pas trouvé, un de ces gâteaux de miel destinés au public, et qui, personnellement, me sont amers.
Votre sujet était bien beau, bien humain, mais terriblement mal commode. Soyez sûr que vous avez fait un tour de force en intéressant le public à cette histoire sombre, qui ne remue que des idées grises. J'ai remarqué que le protestantisme, en littérature, porte malheur. Et vous en avez triomphé, c'est bien beau cela! Vous devez une fière chandelle à votre don de la vie.
Nous recauserons du livre. Mais je vous signale tout de suite les passages qui m'ont le plus empoigné: la course affolée de la mère cherchant sa fille, à Petit-Port; le serment d'Aussandon et le refus de communion, la page la plus grande du livre, tout à fait superbe; enfin le dénouement, d'une simplicité déchirante. Vous avez un Antheman inoubliable, bien qu'il traverse à peine le livre. Votre Lorie vaut votre Delobelle, dans une note que je trouve même plus délicate. Madame Ebsen est d'une grande justesse, sans trop de maternité sentimentale, ce qui était l'écueil.—Et, çà et là, que de jolies choses en quelques lignes, des échappées de campagne, des horizons de Paris, des choses qui nous ravissent, nous les poètes de l'observation.—Enfin, tout cela m'a plu, et je vous le dis en hâte, sachant que je suis un de ceux pour qui vous écrivez, comme vous êtes un de ceux auxquels je songe.
Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.
A Frantz Jourdain.
Paris, 24 mars 1883.
C'est donc vous, mon cher confrère, qui signez «Spiridion» dans Le Phare de la Loire! Voici plusieurs années que je me savais un ami inconnu dans ce Spiridion, sans pouvoir mettre un nom sous le masque. Et voilà que vous vous découvrez seulement aujourd'hui. C'est mal de m'avoir fait tant attendre.
Merci donc, et pour le passé et pour le présent: vous êtes un de mes vieux défenseurs. Votre nouveau plaidoyer m'a beaucoup touché, car vous tâchez de faire un peu de vérité sur l'homme en moi, qui est en effet bien mal connu. Je n'accepte pas tous vos éloges, mais vous avez raison, je me crois au moins un brave homme, et c'est la seule «réclame» que je voudrais répandre.
Merci encore, et bien à vous.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 10 mai 1883.
J'achève votre Art moderne, mon cher Huysmans, et je veux vous dire les bonnes heures que vous venez de me faire passer.
Je crois bien que, sur les opinions, nous ne nous entendrions pas toujours ensemble. Je n'en suis pas à jeter Courbet aux démolitions et à proclamer Degas le plus grand artiste moderne. Plus je vais et plus je me détache des coins d'observation simplement curieux, plus j'ai l'amour des grands créateurs abondants qui apportent un monde. Je connais beaucoup Degas, et depuis longtemps. Ce n'est qu'un constipé du plus joli talent.
Mais ce qui me fait du bien, dans votre livre, ce qui m'a ravi et ce dont je vous remercie comme d'une amabilité personnelle, c'est votre haine furibonde de la sottise, c'est votre campagne sans pitié contre le faux et le bête. Soyez sûr que votre livre restera par cette belle indignation. Vous nous avez tous soulagés.
Rien, ici; je travaille, j'ai déjà abattu le premier chapitre de mon bouquin. Le printemps était d'une douceur charmante, mais voici la pluie, et tout se gâte.
Bonne santé, bon travail, et bien affectueusement à vous.
Vos pages sur le fer dans l'architecture et sur les albums anglais sont particulièrement réussies.
A Théodore Duret.
Médan, 16 juin 1883.
Mon cher Duret,
Je regrette de ne pas vous avoir eu à Médan, mais je suis heureux des nouvelles que vous me donnez, au sujet de la vente de Manet. Je vous avouerai que je n'étais pas sans inquiétude, et je reste même un peu inquiet: en vente publique, les tableaux de Manet n'ont jamais été sérieusement poussés; d'autre part, tout un an de délai laissera refroidir l'émotion qui s'est produite au lendemain de la mort. Enfin, il faut avoir bon espoir.
A l'hiver prochain donc, puisqu'on ne peut vous avoir. Je crois bien que nous allons partir le mois prochain pour la Bretagne.
Ma femme se joint à moi, et nous vous envoyons nos amitiés.
A Gustave Geffroy.
Médan, 30 juin 1883.
Certes, oui, mon cher confrère, on va commettre une douloureuse injustice, et je comprends que tous les cœurs littéraires battent d'indignation[43]. Mais que faire contre la bêtise d'une ville et la mauvaise foi d'une coterie? Si je prenais la parole, comme vous m'y invitez, on crierait encore que je bats la grosse caisse pour mon compte sur les épaules de Balzac. Je suis réduit à l'impuissance. C'est à vous, les jeunes, de protester. Et puis, la punition est dans cette statue de Dumas qui pèsera lourd, au vingtième siècle, sur la conscience de Paris.
Cordialement à vous.
A Henry Céard.
Bénodet (Finistère), 1er juillet 1883.
Mon cher Céard,
Arrivée tragique que la nôtre. D'abord un voyage extrêmement fatigant, vingt-quatre heures à traîner dans les wagons, dans les voitures, dans les hôtels. Puis, en débarquant enfin, la déception de ne pas trouver la mer sous nos fenêtres, mais seulement un bras de mer, quelque chose qui ressemble à Charentonneau, avec une Seine géante. Nous étions atterrés.
Voici huit jours de cela, et notre impression a bien changé. Le pays est superbe, d'une sauvagerie inquiétante. A quinze minutes, nous avons une plage de sable d'une lieue, du sable à perte de vue, sans une pierre. Et une mer formidable. Ajoutez que notre isolement est absolu, il faut aller chercher les provisions et la correspondance en barque, comme si nous étions dans une île. Vous savez que je travaille partout, eh bien! l'air est tellement autre ici, que je ne sens plus mes phrases d'aplomb.
Je vous attends. Si vous prenez un laissez-passer, demandez-le pour Brest, et vous bifurquerez ensuite sur Quimper. Pouvez-vous me fixer dès maintenant l'époque de votre arrivée, car j'ai envie de vous attendre pour faire la grande excursion que je médite à la pointe du Raz.
Toutes nos vives amitiés, à vous et à votre famille.
Au même.
Bénodet, 4 septembre 1883.
Merci, mon bon ami, de la pensée qui vous a fait m'envoyer une dépêche pour m'annoncer la mort de notre brave Tourguéneff. Mais que faire? Il m'est difficile de partir d'ici sur-le-champ; peut-être même arriverais-je trop tard. Puis, je ne connais aucune des personnes qui sont à Bougival, ni les parents, ni les amis, à ce point qu'il ne m'est pas même permis d'envoyer une lettre de regret. Je viens bien de songer à écrire quelques lignes d'adieu, que j'aurais données au Figaro ou au Gil Blas, mais j'ai peur qu'on ne comprenne pas cet adieu public. Ce que je regrette, c'est de ne pas collaborer en ce moment à un journal d'une façon régulière, car il serait tout naturel alors que je vide mon cœur dans mon prochain article.
Comme je vous l'ai télégraphié, je pense que je dois attendre. L'occasion se présentera sans doute un jour; je dirai combien j'ai aimé Tourguéneff et toute la reconnaissance que je lui garde pour ses bons services en Russie. Je crois qu'il avait de l'affection pour moi, je perds un ami, et la perte est grande.
Affectueusement à vous.
Au même.
Médan, 10 octobre 1883.
Mon cher Céard,
Cela me fera très grand plaisir, de vous voir et de voir Thénard. Mais ne pouvez-vous pas remettre votre visite à la semaine prochaine, le vendredi ou le samedi, ou encore le dimanche, si cela vous est plus commode personnellement?
Imaginez-vous que je veille chaque soir jusqu'à deux heures du matin pour mettre sur pied les trois premiers actes de Pot-Bouille, que j'ai formellement promis de donner à l'Ambigu dans dix jours. J'ai un mal de chien, je vous expliquerai cela. Et, comme je ne veux pas lâcher mon roman le matin, de façon à m'en débarrasser et à rentrer à Paris, je travaille à la pièce le soir, ce qui me prend mes journées entières. Ce n'est d'ailleurs que le coup de collier d'un moment.
Si Thénard avait besoin de sa lettre pour Marpon tout de suite, je pourrais la lui envoyer. Elle n'aurait qu'à me dire dans quel sens je dois l'écrire. Mais je pense que huit jours de retard ne la gêneront pas. Vous m'avertirez du jour de votre visite, et vous dînerez avec nous, n'est-ce pas?
Excusez-moi et faites des vœux pour me retrouver avec tout mon bon sens. Je suis dans le caca jusqu'au cou.
Cordialement.
A Gustave Geffroy.
Médan, 10 novembre 1883.
Mon cher confrère,
Vous êtes le seul qui ayez osé dire la vérité dans la presse, à propos du crime de lèse-littérature qui vient d'être commis. Ce colossal Dumas[44] de bronze est une honte pour le Paris de notre siècle. Merci de votre article qui m'a un peu soulagé. Il faudra revenir sur ce soufflet que nous avons tous reçu. Je sens, moi, que je ne pourrai toujours me taire.
Et comme vous avez raison aussi dans votre article sur les filles! La critique est ignorante et de mauvaise foi. Ce qu'elle regrette, c'est le vice excusé, comme vous l'avez, très bien dit. Ah! que n'êtes-vous une dizaine ayant vos idées et votre courage! vous feriez enfin de la bonne besogne.
Merci encore et bien à vous.
A Léon Hennique.
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Hennique,
Enfin, je puis vous écrire et vous dire ma grande admiration pour votre livre que j'achève à peine. Imaginez-vous une telle bousculade de travail, que j'ai dû passer une nuit pour vous lire.
Cette fois, vous voilà hors de pair. La lecture du volume entier m'a fait une impression énorme, de beaucoup supérieure à celle des chapitres détachés que vous m'aviez lus. Il y a là-dedans une originalité qui s'affirme, un sens très curieux de la bêtise humaine. Votre adultère est d'une imbécillité vraie à donner des frissons. Les conversations amoureuses sont surtout stupéfiantes comme cruautés photographiques. Et je ne parle pas de certaines pages d'analyse, absolument supérieures.
Parmi les passages très bons: tous les rendez-vous de votre madame Hébert et de son capitaine, surtout celui où elle succombe, avec l'accompagnement de l'exercice voisin, d'un comique excellent; puis, les grands tableaux, la revue, le feu d'artifice, le dîner sur l'herbe, et la fausse couche, et surtout le dernier chapitre, cette fin si simple, d'un effet si grand. Jusqu'aux personnages secondaires qui sont merveilleusement plantés, les officiers, les magistrats, la vieille mère raide et noire.
Je ne sais ce qu'on en dira, mais soyez très content, mon ami, car vous faites là une rentrée superbe, vous nous apportez une œuvre qui est une belle réponse à toutes les vilenies qui traînent dans les journaux. Quant à moi, je suis très fier de votre dédicace, je vous remercie d'avoir mis mon nom à votre première page, car il est très honoré d'être là.
Nous rentrons demain à Paris. Venez donc un matin à dix heures, si vous êtes libre: nous causerons, je vous parlerai de votre roman plus longuement. Les répétitions de Pot-Bouille vont me prendre toutes mes après-midi.—Ma femme envoie toutes ses amitiés à la vôtre, et bien affectueusement à vous.
A Paul Bourget.
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Bourget,
J'achève seulement votre volume[45], et je vous prie de m'excuser si j'ai mis un si long temps à le lire, car je viens d'être terriblement bousculé par la fin de mon roman et par la pièce de l'Ambigu.
Vous avez écrit là de la critique bien spéciale et bien intéressante. Nous n'avons certainement pas le crâne fait de même, et ma nature exigerait plus de chair, plus de matérialité solide. Mais je n'en goûte pas moins beaucoup ces mélodies critiques, au dessin parfois si ingénieux, aux raffinements presque maladifs. Votre cas personnel est aussi curieux que les cas des écrivains soumis à votre analyse. Il faut un âge bien troublé, pour en venir à ces complications du jugement, à ces nervosités de la compréhension.
Si je vous rencontrais, nous causerions longuement. Aujourd'hui, je ne veux vous envoyer qu'un grand merci et qu'une bonne poignée de main. Faites-nous de la belle critique bien claire et bien juste, nous avons tant besoin de quelque grand porte-lumière!
Cordialement à vous.
Au Dr Maurice de Fleury.
Médan, 30 décembre 1883.
Monsieur,
J'ai un remords dont il faut que je me débarrasse avant la fin de cette année: le remords de ne pas vous avoir répondu.
Je retrouve vos deux lettres dans mes papiers, et je veux vous dire que je n'aurais pas pris en effet la responsabilité de diriger votre conscience en matière religieuse; mais je désire que vous sachiez combien votre sympathie si jeune et si franche m'a touché au fond. C'est à vous de vous faire une croyance, je suis déjà troublé de vous avoir donné le tourment du vrai.
Bien cordialement à vous.
A Antoine Guillemet.
Médan, 30 décembre 1883.
Mon cher Guillemet,
Je lance ma réponse au hasard. Il a fallu que je me réfugie ici, pour trouver le temps de répondre à l'avalanche de lettres qui m'est tombée sur la tête.
Hélas! je crois que vous ne verrez pas Pot-Bouille. Le succès a été très gros, mais la bourgeoisie boude, et c'est la bourgeoisie qui paie. Nous ne faisons pas d'argent, ces gaillards-là refusent de lâcher leurs écus pour s'entendre dire des choses désagréables, ce que je comprends du reste. Cette fois-ci, nous aurons travaillé pour l'honneur. Au demeurant, je suis très satisfait.
J'espère que vous vous portez bien, vous et les vôtres. J'attends votre retour, pour aller tailler une bonne bavette. Nous ne rentrerons à Paris que le 8.
Bonne année au ménage et à Jeanne: ma femme vous envoie à tous ses bonnes amitiés. Et à bientôt, n'est-ce pas? et bien affectueusement à vous.
A Simon[46].
Médan, 7 janvier 1884.
Cher Monsieur Simon,
Vous êtes bien aimable, votre lettre me fait grand plaisir, et je vous remercie de toutes les bonnes choses qu'elle contient.
Mon seul et grand regret sera que notre pièce ne vous ait pas récompensé, sous le rapport des recettes, de toute l'intelligence et de toute la sympathie que vous et vos artistes avez mises à la présenter au public. Je suis bien certain que vous ferez l'impossible pour la soutenir, je ne saurais vous dire combien je suis touché de vos efforts pour sauver cette partie compromise.
Je vais rentrer à Paris et j'irai vous serrer la main, le premier soir où je serai libre.
Dites bien à Mme Kolb que nous parlons souvent du talent qu'elle a dépensé dans le rôle ingrat de Berthe, et que nous sommes navrés de la voir si mal récompensée, elle aussi.
Enfin, il faut payer ses audaces. J'ai encore plus d'ennemis que je ne croyais.
A bientôt, et encore merci.
Cordialement.
A Frantz Jourdain.
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, de la pensée qui vous a fait songer à moi. Mais si vous connaissiez mon horreur de tout spectacle, si vous saviez combien j'exècre payer de ma personne, vous vous expliqueriez et vous me pardonneriez mon refus.
Entre nous, ces banquets me semblent si inutiles et si pleins de banalité! Je les repousserais pour moi de toute ma force, et je n'ai jamais eu le courage d'aller à ceux des autres. Cela vient sans doute de ma nature de solitaire.
Enfin, excusez-moi, et merci encore d'avoir cru qu'on pouvait avoir besoin de moi, lorsque tant d'autres sont de bonne volonté partout où il y a du bruit.
Cordialement à vous.
A Ferdinand Fabre.
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, pour l'aimable envoi du Roi Ramire, que je suis en train de lire. Il y a là une originalité très puissante, cette bonne senteur du terroir que vous possédez à un si haut point. Ce que j'aime surtout dans vos livres, c'est leur solidité, une qualité qui ne court pas les rues.
Bien à vous.
A Édouard Rod.
Paris, 16 mars 1884.
Merci, mon bon ami, de votre excellent article du Fanfulla, que j'avais lu avant de recevoir le numéro envoyé par vous. Mon orgueil, si j'en avais, y trouverait trop de fleurs, et pourtant j'aurais discuté volontiers vos restrictions sur Lazare[47], si je vous avais tenu là. Jamais de la vie je n'ai voulu en faire un métaphysicien, un parfait disciple de Schopenhauer, car cette espèce n'existe pas en France. Je dis au contraire que Lazare a «mal digéré» la doctrine, qu'il est un produit des idées pessimistes telles qu'elles circulent chez nous. J'ai pris le type le plus commun, pourquoi voulez-vous que je me sois lancé dans l'exception en construisant de toutes pièces le philosophe allemand selon votre cœur? Nous en recauserons du reste.
Votre article, je le répète, ne m'en est pas moins allé au cœur, et merci encore, merci toujours.—Si vous venez le mois prochain, ce n'est pas à Paris que vous nous verrez, mais à Médan, si votre congé vous le permet. J'ai tous mes documents pour un roman socialiste[48] et je vais m'enfermer aux champs dès la fin de la semaine.—Rien de nouveau, du reste. J'ai donné votre adresse à Huysmans qui vous enverra prochainement A Rebours. Les autres camarades vont bien, mais me paraissent travailler sans grand enthousiasme. Il faut que vous nous reveniez avec un beau roman, puisque vous êtes si libre et si tranquille.
Ma femme répondra prochainement à la vôtre, à laquelle, en attendant, nous envoyons nos bien vives amitiés.
Bonne Angleterre et bon travail, mon cher ami, et cordialement à vous.
Envoyez-moi votre nouvelle adresse, le mois prochain.
A Antoine Guillemet.
Médan, 3 avril 1884.
Mon cher Guillemet,
Votre lettre est tombée dans notre déménagement, et je vous réponds d'ici, très ennuyé de n'avoir pu disposer d'une matinée pour aller vous serrer la main rue Clauzel.
Enfin, j'enregistre votre promesse. Si le temps n'est pas trop mauvais et si vous êtes libre, il faudra nous venir voir.
Moi, je me suis remis au travail, à un grand coquin de roman qui a pour cadre une mine de houille et pour sujet central une grève. Je crains qu'il ne me donne beaucoup de mal. Mais, que voulez-vous faire? il faut labourer son champ.
Vous n'avez vraiment pas de chance, au milieu de tous vos soucis de santé. Nous espérons que votre femme se sera reposée et qu'elle va mieux. Enfin, bon courage, bon travail, et à bientôt, j'espère.
Nos amitiés à toute la maison.
A Ernst Ziégler.
(FRAGMENT)
16 avril 1884.
... Je crois pouvoir vous promettre que mon prochain roman n'effarouchera pas les dames. Ce sera un pendant à L'Assommoir, mais sans les crudités de ce dernier.
Le roman ne roule pas sur des questions physiologiques, et je crois qu'il n'alarmera pas trop la pudeur des lectrices. Mais je n'ai jamais écrit pour les pensionnats.
A Auguste Barrau[49].
Médan, 18 avril 1884.
Monsieur et cher confrère,
Votre lettre est tombée dans ma réinstallation à la campagne, et je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas répondu plus tôt.
Vous me demandez une préface, et le pis est que j'ai fait serment de n'en écrire aucune, après certaines grosses contrariétés. Soyez donc plus fier! comme le disait le grand Flaubert. Marchez tout seul, au lieu de vous appuyer à l'épaule d'un aîné. Cela n'avance à rien, croyez moi, d'être présenté au public le plus souvent en phrases menteuses. Ayez le courage de ne rien devoir qu'à vous-même, dans votre début.
Et croyez que je parle ici en ami, en homme d'expérience. Si vous ne devez être personne, à quoi bon vous mettre sous mon pavillon? Si vous devez être quelqu'un, pourquoi vous coller dans le dos mon étiquette, qui vous gênerait certainement un jour.
Réfléchissez, vous me remercierez plus tard.
Cordialement à vous.
A Georges Renard[50].
Médan, 10 mai 1884.
Monsieur,
Un ami m'envoie seulement aujourd'hui votre étude sur Le Naturalisme contemporain, et je veux vous dire avec quel intérêt je l'ai lue. C'est certainement la première qui paraisse en France si juste et si logique. Plusieurs dans cet esprit ont été publiées en Autriche, en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais, je le répète, chez nous, je n'en connais pas une encore de cette conscience et de cette rigueur de méthode.
Presque partout je suis avec vous. Un seul reproche: vous nous voyez trop enfermés dans le bas, le grossier, le populaire. Personnellement, j'ai au plus deux romans sur le peuple, et j'en ai dix sur la bourgeoisie petite et grande. Vous avez cédé là à la légende, qui nous fait payer certains succès bruyants en ne voyant plus de notre œuvre que ces succès. La vérité est que nous avons abordé tous les mondes, en poursuivant dans chacun, il est vrai, l'étude physiologique.
Maintenant, je n'accepte pas sans réserve votre conclusion. Nous n'avons jamais chassé de l'homme ce que vous appelez l'idéal, et il est inutile de l'y faire rentrer. Puis, je serais plus à l'aise si vous vouliez remplacer ce mot d'idéal, par celui d'hypothèse, qui en est l'équivalent scientifique. Certes, j'attends la réaction fatale, mais je crois qu'elle se fera plus contre notre rhétorique que contre notre formule. C'est le romantisme qui achèvera d'être battu en nous, tandis que le naturalisme se simplifiera et s'apaisera. Ce sera moins une réaction qu'une pacification, qu'un élargissement. Je l'ai toujours annoncé. Peut-être est-ce cela que vous avez voulu dire, mais j'ai été gêné par cet idéal qui arrive à la dernière page, comme le rêve d'un cœur jeune, démentant le jugement porté sur le siècle et la rigueur scientifique de tout le reste.
Merci, Monsieur, du grand plaisir que vous m'avez fait, et veuillez me croire votre confrère dévoué.
A Édouard Rod.
Médan, 21 mai 1884.
Mon cher Rod,
Je voulais vous répondre longuement, puis la paresse me gagne: d'autant plus que c'est toute une discussion à avoir. Donc, je vous attends. Nous resterons à Médan jusqu'au 15 juillet.
Rien de nouveau, beaucoup de travail. La littérature est remuée à Paris depuis le livre de Goncourt: les romans tombent drus comme grêle, je crois à un gros succès pour Daudet et à un grand ébahissement pour Huysmans.
Pourquoi diable êtes-vous allé à Londres? Je n'ai pas encore avalé ça.
Nos bonnes amitiés à votre femme, et une vigoureuse poignée de main pour vous.
A Henry Céard.
Médan, 14 juin 1884.
Merci mille fois, mon bon ami, d'avoir songé à m'avertir; mais je laisserai vendre. Si j'arrêtais ces lettres, on les regarderait comme des documents terribles, tandis qu'au contraire je ne suis pas fâché qu'elles viennent appuyer l'histoire vraie du Bouton de Rose, déjà contée par moi.—Je n'ai pas de secrets, les clefs sont sur les armoires; on peut publier mes lettres un jour, elles ne démentiront ni une de mes amitiés, ni une de mes assertions.
Le travail va son petit train, un travail de chien comme je n'en ai encore eu pour un roman; et cela sans grand espoir d'être récompensé. C'est un de ces livres qu'on fait pour soi, par conscience.—Nous irons au Mont-Dore dans les derniers jours de juillet seulement; et, à ce propos, écrivez-moi quel hôtel nous devons choisir entre les trois hôtels de premier ordre qu'on me désigne: Hôtel Chabaury aîné, Hôtel de Paris et Grand Hôtel. Quel est celui qui est le plus près de l'établissement thermal et où nous serons le mieux? Tachez aussi de savoir les prix comparés de la pension par jour. Merci à l'avance.
Voilà.—Je pense que vous travaillez bien de votre côté. Je viens de lire un tas de livres très médiocres. Fin de saison encombrée, mais à part Chérie, Sapho et A Rebours, rien de fort.—J'ai vu Huysmans, lors de mon dernier voyage à Paris, et il m'a promis de s'entendre avec vous, pour venir dans les premiers jours de juillet.
Nos souhaits d'une meilleure santé aux vôtres, et nos vives amitiés à tous.
Au même.
Mont-Dore, 12 août 1884.
Grâce à vous, mon bon ami, nous avons fait un bon voyage jusqu'à Clermont. Mais nos douze lieues, de Clermont au Mont-Dore, ont été égayées par un terrible orage qui a crevé sur nous, au delà de Randanne, lorsque nous commencions à gravir les pentes, en face des Monts-Dômes. Notre cocher n'a eu que le temps de fermer le landau; et nous voilà en plein désert, en pleine montagne, sous un déluge accompagné de grêlons énormes, au beau milieu des coups de foudre qui frappaient les arbres autour de nous. Une jolie musique, je vous assure, et qui a duré une bonne heure. Nos chevaux aveuglés ne marchaient plus qu'au pas. Enfin, nous avons aperçu, au bord de la route, une maison isolée, où nous nous sommes abrités un instant. Jusque-là, je l'avoue, le paysage m'avait médiocrement touché. Mais, lorsque la pluie a cessé, en me retournant, j'ai été très ému de l'étrangeté grandiose de ces Monts-Dômes, dominés par le Puy-de-Dôme. Chacun, pris à part, n'est qu'une bosse ronde, de hauteur médiocre; seulement, la succession de tous ces cratères éteints, ce défilé au fond de la plaine nue et inculte, m'a saisi d'étonnement comme en face d'un paysage lunaire.—Très belles aussi les gorges où l'eau file pendant trois lieues, avant le Mont-Dore; d'autant plus belles ce jour-là, que l'orage avait fait de toutes les hauteurs des cascades, et que nous galopions au milieu des torrents, avec l'accompagnement lointain de la foudre, car le tonnerre a grondé jusqu'au soir. Même des cantonniers avaient averti notre cocher qu'à un certain endroit nous ne passerions pas: nous avons passé, mais nos chevaux ont dû traverser une véritable rivière. Vous voyez que, pour un brave homme de naturaliste, voilà un voyage d'un romantisme échevelé.
Et depuis une semaine bientôt, nous sommes ici, brisés de fatigue sans cause aucune, désorientés par la vie d'hôtel, ahuris de ne pas trouver nos habitudes. Je crois bien que nous ne nous sommes pas encore éloignés de deux kilomètres, sur les routes. Nous avons en projet l'excursion de Murols, celle de Latour et une ou deux autres encore; mais ces orages quotidiens nous bloquent dans notre fond de cuvette, sans compter que la chaleur est accablante. Ajoutez que le médecin qui soigne ma femme me défend de la fatiguer, et il paraît avoir la haine des déplacements inutiles: symptôme d'un esprit sage. Il m'a tout à fait dégoûté du Sancy en m'affirmant que je m'y enrhumerais. Pourtant, il faudra voir si le temps se rafraîchit un peu.
Ma pauvre femme se lève à quatre heures du matin, pour arriver une des premières à l'inhalation; simple précaution de propreté. Jusqu'à présent, le traitement se résume à cela et à un bain de pieds, accompagné de deux verres d'eau seulement. Les grands bains et les douches viendront plus tard. Notre jeune médecin m'a l'air assez intelligent. Il est, d'autre part, d'une grande prudence, et il nous a avertis qu'il ne fallait s'attendre à aucun soulagement immédiat: dans deux mois, peut-être, le bon effet se fera-t-il sentir. Je lui sais gré de cette modestie. Il nous a pris d'ailleurs en amitié, et il nous a fait voir au microscope le bacille de la phtisie: spectacle peu rassurant dans ces hôtels où il doit pulluler.
Voilà toutes les nouvelles, mon bon ami. Depuis huit jours, je n'ai pas touché une plume, et je viens de faire un gros effort, honteux de vous négliger. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de Daudet, qui est à Néris et qui nous invite à aller le voir. Peut-être irons-nous si nous finissons la saison les premiers.—Quoi encore? Je viens de lire Jean de la Roche, de George Sand, dont le dénouement, au sommet du Sancy, est une des choses les plus extraordinaires que je connaisse.
Ma femme, en somme, ne va pas mal. Elle est simplement fatiguée. Mais elle assure qu'elle avalerait toute leur eau, sans en être dérangée en bien ni en mal. Elle vous envoie ses bien vives amitiés.
Moi, mon bon ami, je vous souhaite de bonnes vacances. Si nous étions à Médan, je vous dirais de venir bavarder un peu. Enfin, nous y serons le mois prochain. Le pays est très beau, ici; mais l'espace manque. Il faudrait monter sur tous ces puys pour voir ce qu'il y a derrière, et ce serait un exercice bien fatigant pour un gros homme rouillé comme moi.
Tous nos compliments à votre mère, et une bonne poignée de main pour vous. Je n'ai pas encore vu votre guide. J'attends que la fureur des excursions nous prenne.
Au même.
Mont-Dore, 24 août 1884.
Décidément, nous n'avons pas de chance avec le Sancy, mon brave Céard. Votre lettre nous avait déterminés malgré les menaces de notre médecin, qui nous prédisait pour le moins un coup de soleil ou un rhume de cerveau, ayant expérimenté, disait-il, que sur dix de ses malades, huit lui en revenaient dans un état fâcheux. Donc, bravant tout, j'étais allé voir votre guide, Gras Roux, qui m'a eu l'air d'un brave homme, et les chevaux étaient commandés pour le lendemain, lorsqu'un orage épouvantable qui a éclaté vers trois heures nous a forcés de rester chez nous: la foudre grondait encore à huit heures du matin, l'eau tombait par averses terribles. Deux autres fois, nous avons projeté l'ascension, et deux fois ou la pluie, ou le vent, ou les nuages se sont mis à la traverse. Ajoutez que le temps n'est plus certain, qu'il commence à faire froid, et que j'hésite à risquer ma femme sous les ondées. Enfin, nous guettons le ciel; et s'il y a une éclaircie, nous monterons là-haut, autant par devoir de touriste que par curiosité.
Nous sommes allés à Murols, de l'autre côté de la montagne de l'Angle. Cinq lieues superbes, c'est ce que j'ai vu ici de plus saisissant. Le col de Diane, lorsqu'on redescend sur l'autre pente, du côté du lac Chambon, est d'une grandeur sauvage. Ajoutez que ma gourmandise a été flattée, car j'ai mangé à Murols des truites fraîchement pêchées, d'une délicatesse inconnue. Les ruines du château sont fort intéressantes, des salles entières s'y trouvent conservées, envahies de ronces, les cheminées obstruées par les arbres, qui ont poussé là comme des bûches oubliées. Au retour, nous avons eu l'orage obligé, un orage qui nous a surpris, dans notre landau, tandis que nous remontions le col de Diane. Comme nous atteignions le point culminant (quinze cents mètres, je crois), nous étions en plein dans la nuée orageuse, le tonnerre grondait au-dessous de nous.
Vous avez tort de dédaigner Latour, car la route qui y conduit est certainement la plus agréable et la plus belle du Mont-Dore. Je la préfère même à celle de Clermont. Le vallon de la Scierie est un enchantement de verdure et de grands ombrages; la Roche Vendeise, en face de La Bourboule, m'a paru fort curieuse; je ne connais nulle part d'aussi beaux sapins et d'aussi beaux hêtres que ceux du bois de la Charbonnière, dans lequel on monte pendant près d'une heure. Enfin, il y a l'immensité qui se déroule du plateau de Latour, quatre départements aperçus. Ce jour-là pas d'orage, par un oubli du ciel: un temps charmant.
J'aime moins les cascades, sauf celle du Queureilh. Toutes se ressemblent. Je les trouve un peu tableaux à pendule. Toujours des coins adorables de verdure, d'ailleurs. En somme, un beau pays, mais qui ne dit pas grand'chose à ma littérature. C'était bon pour les romantiques, qui l'ont tous raté, du reste, tellement ils avaient peu de conscience. Je crois que notre banlieue parisienne fait plus notre affaire, à nous, qui cherchons de l'humanité dans les horizons. Ici, il n'y a que des rochers et des arbres: l'âme du pays m'échappe, elle est historique.—C'est comme ce monde qui m'entoure, je le vois très mal, je n'ai aucune des sensations dont vous me parlez. Sont-ils mélancoliques, sont-ils même malades? du diable si j'en ai la conscience nette! Je crains de les voir à travers des idées, il faudrait les fréquenter, et les pénétrer davantage, pour en parler sans mentir. Bref, jusqu'à présent, tout cela ne m'a rien dit, pas même pour une nouvelle. On pourrait y mettre le chapitre d'un roman, si on avait un héros phtisique, ce qui serait très élégant.
Ma femme suit héroïquement son traitement, qui s'est agrémenté de bains et de douches. Elle ne va pas mal, elle irait même mieux, si l'on osait se prononcer. Il est fort possible maintenant que nous revenions faire une saison l'armée prochaine.
Voilà les nouvelles, mon bon. Nous resterons certainement ici jusqu'au 28, puis nous vagabonderons pendant cinq ou six jours, avant de retourner à Paris. Je vous ferai signe: si vous y êtes, nous nous verrons, pour conclure sur ce pays.
Nos vifs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main du ménage pour vous.
Nous allons, ce soir, voir jouer Mam'zelle N'y-Touche au Casino!—Vallès est ici avec sa secrétaire. Il traîne, lamentable, au café! Je le crois fichu.
Au même.
Mont-Dore, 25 août 1884.
Eh bien! nous y sommes montés, à ce fameux Sancy, et c'est tout un drame qu'il faut que je vous raconte.
D'abord, sachez que nous avons ici notre voisin de Villennes, le docteur Magitot. Il s'est empressé, a voulu venir avec nous, a loué des chevaux et arrêté un guide; ce qui fait que nous n'avons pas usé du vôtre, faute grave dont nous nous sommes repentis.
Nous voilà donc à cheval, vendredi à midi. Je vous confesse maintenant que dans nos hésitations, la peur du cheval entrait pour beaucoup. Jamais nous n'avions monté, ni ma femme ni moi; et cinq heures de selle, même au pas, une ascension de sept cents mètres, sont un début un peu gros pour des cavaliers absolument novices. Ajoutez que nos bêtes étaient lamentables, équipées avec des débris de harnais, et que le guide, très âgé, avait l'infirmité d'être sourd et le vice d'être têtu. Quand nous avons aperçu cet équipage, nous aurions certainement refusé le tout, si nous n'avions eu peur de blesser le docteur Magitot.
Nous voilà donc tous les trois en selle, moi assez branlant et le docteur à peu près aussi mal d aplomb que moi, mais nous tenant quand même l'un et l'autre, sans trop de ridicule. C'était ma pauvre femme qui allait moins bien, tellement sa selle était mauvaise et la blessait. A deux kilomètres du Mont-Dore, j'ai bien cru que nous ne pourrions pousser plus loin. Pourtant, après être descendue, elle est remontée et s'est trouvée mieux. Nous voilà du coup très gais, traversant la Dordogne, enfilant les lacets de la montagne, arrivant en haut, après une bonne heure et demie de cavalcade laborieuse. Je remets à plus tard l'ascension du cône final et les impressions de nature.
Il était trois heures environ, lorsque nous nous sommes remis à cheval. Comme je craignais un peu la descente, je dis au guide de prendre la tête, avec le cheval de ma femme, et de ne pas lâcher la bride, par peur qu'il ne trottât. Les choses d'abord marchent fort bien. Mais bientôt le guide, gêné de marcher ainsi contre la bête, dans l'étroit sentier, lâche la bride et se met à cueillir des fleurs. Deux ou trois fois, ma femme l'appelle, mais il répond toujours avec entêtement et tranquille: «N'ayez crainte!» Et le pis était que, de temps à autre, il allongeait un coup de canne sur la croupe du cheval, une sacrée rosse qui s'arrêtait parfois tout court. Enfin, nous étions presque en bas, à peu près à la hauteur de la cascade du Serpent, lorsque la catastrophe s'est produite. Sous un coup de canne plus violent, la rosse a pris subitement le trot, et naturellement à la pente la plus raide des lacets. Ma femme s'est mise à crier et, perdant la tête, elle est tombée comme une masse à la renverse, d'une façon si singulière, que l'étrier s'est trouvé ramené sur le dos du cheval, et qu'elle est ainsi restée pendue par un pied, la tête en bas. Heureusement, dans sa chute, elle avait dû tirer sur les guides, ce qui avait arrêté la bête. Vous voyez notre épouvante. J'ai sauté de mon cheval, je ne sais comment, par-dessus la tête, je crois, et je suis accouru, tandis que le docteur Magitot arrivait aussi. Le guide avait toutes les peines du monde à dégager le pied de l'étrier. Je tenais ma femme entre les bras, nous tremblions que le cheval ne fit un mouvement, car elle se trouvait entre ses pieds, et il l'aurait broyée. Enfin, nous l'avons eue.
Et c'est miracle, mon bon ami. Rien, pas une blessure, pas un froissement. Elle n'a qu'une légère égratignure et deux petites bosses, dont elle ne s'est aperçue que le lendemain. Tout de suite, nous avons plaisanté, mais pendant deux jours j'en ai gardé un grand tremblement intérieur. Je ne pouvais fermer les yeux, sans la voir tomber à la renverse et se casser la tête.
J'achève. Le guide pleurait en répétant qu'il en avait le cœur malade. Pour la consoler, il voulait que nous remontions en selle. Mais nous avons refusé énergiquement, et nous avons fait gaillardement à pied les cinq kilomètres qui nous séparaient du Mont-Dore. Le soir, pour montrer notre force d'âme, nous sommes allés entendre Le Domino noir, une œuvre profonde sans doute, car nous nous demandons encore ce qu'elle signifie.
Et voilà qui prouve qu'on ne devrait jamais faire ce qu'on ne sait pas faire. Le guide, à la vérité, a manqué de précautions, et ma femme assure que la selle était beaucoup trop petite pour elle. Il est vrai aussi que, si le cheval n'avait pas été une rosse, peut-être serait-il arrivé un grand malheur.
Pour revenir brièvement au Sancy, je n'ai pas éprouvé le saisissement que j'attendais. La route est fort belle, d'une belle solitude sauvage, par moments. Mais le panorama, en haut, montre l'étroitesse de ces Monts d'Auvergne, qui en somme ne tiennent guère que seize lieues sur huit lieues de pays. Le temps était superbe, il y avait bien, dans les fonds, une légère brume de chaleur, mais elle ne gênait guère. Il faut vous dire que j'ai toujours mes sacrées montagnes du Midi dans la tête, et que les verdures fleuries de ces pays auvergnats n'arrivent même pas à me désarmer. Je trouve ces bosses bêtes, l'horreur de leur Val d'Enfer et de leur gorge de Chaudefour me semble une horrible bergerie, lorsque je me rappelle certains coins de là-bas. Il faudrait voir les Monts-Dore avec de la neige.
Nous partons samedi, mais nous ne serons pas à Paris avant mercredi. Nos meilleurs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main pour vous.
A Ernst Ziégler.
(FRAGMENTS)
14 septembre 1884.
... J'écris à X***, pour rassurer ces pudiques Allemands, en comptant que vous voudrez bien ménager vous-même leurs dames de la meilleure société. A ce propos, vous savez que je vous ai donné le droit de trancher dans ma prose, car je ne vous ai pas promis un roman de petites filles...
7 octobre 1884.
... Je vous autorise de nouveau à supprimer les passages qui vous sembleraient trop vifs. Ils sont peu nombreux et ne tiennent pas essentiellement à l'action...
A Georges Charpentier.
(FRAGMENT)
Médan, 13 janvier 1885.
... Je vous envoie deux nouveaux chapitres de Germinal, en un paquet recommandé. Ce diable de roman me donne un mal de chien. J'ai encore les deux derniers chapitres à vous envoyer. Ils ne seront pas finis avant douze ou quatorze jours. Mais je suis content, cela suffit...
A Henry Céard.
Médan, 18 janvier 1885.
Mon cher Céard,
J'écris à Piégu que je ne puis prendre un engagement formel, mais que j'accepterai volontiers son hospitalité, le jour où j'aurai quelque chose à dire.—Dans tout cela, ce qui me charme, c'est que vous avez enfin une place où écrire. Il est bon de pouvoir se soulager le cœur.
Non, Germinal n'est pas fini. J'ai encore cinq ou six jours de travail. Ce diable de roman m'a donné beaucoup de mal. Mais je suis très content, surtout de la seconde moitié, et c'est l'essentiel.—Vous avez tort de lire ça dans Le Gil Blas, car le feuilleton déforme tout.
Nous ne rentrerons guère à Paris que du 12 au 14. Je désire me débarrasser ici de mes dernières épreuves, et j'ai un tas de papiers à ranger. Paris me tente très peu d'ailleurs, et je crois bien que je n'y mettrais pas les pieds sans les quelques amis que je puis y avoir encore. Je n'ai soif que de travail.
Nos bons souhaits de santé à votre mère, et une vigoureuse poignée de main pour vous.
A Georges Charpentier.
Médan, 25 janvier 1885.
Enfin, mon bon ami, Germinal est terminé! Je vous en envoie les deux derniers chapitres, et je vous prie de m'écrire deux lignes, pour me dire que vous les avez reçus, ce qui me tranquillisera. Veuillez prier l'imprimerie de me composer et de m'envoyer cette fin tout de suite, car mes traducteurs se fâchent et je veux me débarrasser des placards avant de rentrer à Paris.
La longueur de ce sacré bouquin me désespère pour vous. Nous dépasserons seize feuilles.
Et rien autre, si ce n'est que je suis enchanté. Ah! que j'ai besoin «d'un peu de paresse»!
A Ferdinand Fabre.
Médan, 5 février 1885.
Comme je suis en retard, mon cher confrère, pour vous remercier et pour vous féliciter de votre Lucifer. J'étais enfoncé dans le dénouement de mon dernier livre, je ne voulais rien lire, et je vous avais mis de côté, en attendant d'avoir la tête libre. Et je vous achève à l'instant; je trouve que vous n'avez jamais été plus solide ni plus grand. Je sais d'ailleurs que votre œuvre a beaucoup de succès. C'est une grâce des dieux lorsqu'on n'épuise pas trop tôt la popularité et qu'on monte jusqu'au dernier jour dans l'admiration de son époque.
Cordialement.
A Georges Montorgueil.
Paris, 8 mars 1885.
J'ai à vous remercier bien vivement, Monsieur et cher confrère, de la très belle et très sympathique étude que vous avez bien voulu consacrer à Germinal.
Ma joie est grande de voir que ce cri de pitié pour les souffrants a été bien compris de vous. Peut-être cessera-t-on cette fois de voir en moi un insulteur du peuple. Le vrai socialiste n'est pas celui qui dit la misère, les déchéances fatales du milieu, qui montre le bagne de la faim dans son horreur! Les bénisseurs du peuple sont des élégiaques qu'il faut renvoyer aux rêvasseries humanitaires de 48. Si le peuple est si parfait, si divin, pourquoi vouloir améliorer sa destinée? Non, il est en bas, dans l'ignorance et dans la boue, et c'est de là qu'on doit travailler à le tirer.
Merci encore, et bien cordialement à vous.
A Zevort[51].
Paris, 21 mars 1885.
Mon cher Zevort,
Je me souviens parfaitement, je me souviens de tout. Tu me tends si cordialement la main, que j'en suis très heureux, et que je te la serre bien volontiers. Les gamins d'autrefois ont grandi, en effet, séparés par tout un monde, dans des idées sans doute différentes. Mais il suffit d'avoir été jeunes ensemble, cela noue un lien que rien ne peut rompre.
Bien cordialement à toi.
A Édouard Rod.
Paris, 27 mars 1885.
Merci, mon cher Rod, de votre aimable note sur Germinal. Vous me faites la part superbe. Mais je défends mes Hennebeau. Comment n'avez-vous pas compris que cet adultère banal n'est là que pour me donner la scène où M. Hennebeau râle sa souffrance humaine en face de la souffrance sociale qui hurle! Sans doute, je me suis mal fait entendre. Il m'a semblé nécessaire de mettre au-dessus de l'éternelle injustice des classes l'éternelle douleur des passions.
Merci encore, et bien à vous.
A Francis Magnard.
4 avril 1885.
Cher Monsieur Magnard,
Merci d'abord au Figaro des études sympathiques qu'il a bien voulu consacrer à Germinal. L'écrivain est tiré d'affaire, et certes avec beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite. Mais l'observateur, le simple collectionneur de faits, souffre, depuis l'apparition du livre, de voir contester l'exactitude de ses documents. Et, tout en sachant combien de telles discussions sont inutiles, je ne puis résister au besoin de maintenir absolument la vérité générale des mineurs que j'ai mis en scène.
Je lis ce matin l'article de M. Henry Duhamel. Il me reproche d'avoir imaginé une femme travaillant au fond de la mine, lorsque lui-même établit que jusqu'en 1874 le fait a eu lieu en France, comme il a lieu encore aujourd'hui en Belgique. Or, mon roman se passe de 1866 à 1869. Dès lors, n'étais-je pas libre d'utiliser le fait existant pour les nécessités de mon drame? Il prétend, il est vrai, que le roman n'a pas sa vraie date, que ma grève est la grève qui a éclaté l'année dernière à Anzin. C'est là une erreur profonde, et il suffit de lire: j'ai pris et résumé toutes les grèves qui ont ensanglanté la fin de l'empire, vers 1869, particulièrement celles d'Aubin et de La Ricamarie. On n'a qu'à se reporter aux journaux de l'époque. Au demeurant, puisque M. Duhamel accorde que deux cents femmes descendaient encore en 1868, il me semble que j'avais bien le droit d'en faire descendre au moins une en 1866.
Même réponse au sujet des salaires. Nous sommes vers la fin de l'empire, et en temps de crise industrielle. J'affirme que les salaires, à ce moment, étaient bien ceux que j'ai indiqués. J'ai entre les mains les preuves, qu'il serait trop long de donner ici.
Mais j'arrive à la fameuse accusation d'avoir traité les mineurs comme un ramassis d'ivrognes et de débauchés. M. Duhamel défend la propreté et la moralité des corons. Je ne puis que le renvoyer à mon livre. J'ai dit que les corons étaient tenus par les ménagères avec une propreté flamande, sauf les exceptions: voilà pour le reproche de saleté exagérée.
Quant à la promiscuité, à l'immoralité qui tient aux conditions mêmes de l'existence, j'ai dit que sur dix filles six épousaient leurs amants, quand elles étaient mères; et j'ai dit encore que, dans les ménages où l'on prenait un pensionnaire, un «logeur», il arrivait une fois sur deux que l'aventure tournât au ménage à trois. Telle est la vérité, que je maintiens. Qu'on ne me contredise pas avec des raisons sentimentales; qu'on veuille bien consulter les statistiques, se renseigner sur les lieux, et l'on verra si j'ai menti.
Hélas! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que notre société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé et de la richesse de ses enfants.
Bien cordialement à vous.
A Jean Richepin[52].
Paris, 20 avril 1885.
Votre lettre me cause une bien vive joie, mon cher confrère, et j'en suis très touché, très fier, d'autant plus fier qu'il y a eu parfois quelque aigreur entre nous. Tout cela est loin, il y a toujours place pour de l'estime et de l'admiration entre travailleurs. Merci pour votre crânerie à me tendre la main, que je serre bien affectueusement.
A Charles Chincholle.
Paris, 6 juin 1885.
Mon cher confrère,
Je crains bien qu'on ne vous ait trompé, car Roybet n'est pas du tout mon héros. Vers la fin de mon roman, je dirai simplement un mot de la génération actuelle, des peintres à hôtel, opposés aux artistes passionnés et pauvres de ma jeunesse; mais ce n'est là qu'une note, le drame est ailleurs, dans le combat d'un génie incomplet avec la nature, dans la lutte d'une femme contre l'art. Ceci est passablement obscur, n'est-ce pas? C'est que je désire n'être pas plus clair, tout en vous évitant des erreurs trop grosses.
Autre malheur, je n'ai pas encore trouvé un titre dont je fusse content. Le seul possible jusqu'à présent est: L'Œuvre, et je le juge bien gris.
Il est convenu que cette lettre restera entre nous. Écrivez tout ce qu'il vous plaira, et je vous en remercie à l'avance; mais promettez-moi de me laisser en dehors de ces renseignements hâtifs, que ma conscience d'écrivain réprouve. Je désire simplement vous être agréable, à vous et à M. Magnard.
Cordialement.
A Gustave Geffroy.
Médan, 22 juillet 1885.
Vous êtes très aimable, mon cher confrère, et j'ai à vous remercier de la belle étude que vous ayez bien voulu me consacrer. Ce sont par des critiques amies et pénétrantes comme la vôtre, que la vérité se fera enfin sur moi; car on a beau noircir à mon sujet des rames de papier, je suis encore dans la légende pour le plus grand nombre.
Vous avez raison, je crois qu'il faut avant tout chercher dans mes œuvres une philosophie particulière de l'existence. Mon rôle a été de remettre l'homme à sa place dans la création, comme un produit de la terre, soumis encore à toutes les influences du milieu; et, dans l'homme lui-même, j'ai remis à sa place le cerveau parmi les organes, car je ne crois pas que la pensée soit autre chose qu'une fonction de la matière. La fameuse psychologie n'est qu'une abstraction, et en tous cas elle ne serait qu'un coin restreint de la psychologie.
Merci mille fois d'avoir indiqué cela dans mon œuvre. J'ai été très touché des bonnes choses cordiales que j'ai senties entre les lignes de vos deux articles. Et je vous prie de me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.
A Coste.
Médan, 25 juillet 1885.
Mon cher Coste, je m'étonnais un peu de votre long silence, et je vous aurais écrit, si moi-même je n'étais toujours très bousculé. J'avais appris la mort de votre sœur, mais trop tard, de sorte que j'ai eu la crainte de raviver votre douleur, en vous envoyant mes condoléances. J'ignorais les détails douloureux de sa fin. Mon pauvre ami, nous sommes tous sous la continuelle menace des catastrophes et du deuil.
Enfin, c'est décidé: nous partons le 8 pour le Mont-Dore, et nous serons à Aix dans les premiers jours de septembre. De là, nous filerons jusqu'à Nice avec les Charpentier, qui doivent nous rejoindre à Marseille, Mais nous vous donnerons toujours une semaine. Seulement, je vous en prie, ne soufflez mot de ce voyage, car je tremble à l'idée des fâcheux.—Alexis et Cézanne, qui sont chez moi en ce moment, se trouveront là-bas en même temps que nous.—D'ailleurs, je vous écrirai du Mont-Dore.
Rien de nouveau, en attendant.—Je travaille, c'est l'éternelle chanson. Je lis vos lettres du Sémaphore, dont certaines m'intéressent et me plaisent beaucoup.—Comme vous, je souffre de la chaleur, qui n'est pas très forte en ce moment. Mais nous «jouissons» d'une sécheresse extraordinaire pour le pays: depuis un mois, il n'a pas plu, mon jardinier se désespère.—Et rien autre.
A bientôt, mon cher Coste, préparez-vous à nous offrir à déjeuner à votre bastide.—Ma femme vous envoie ses amitiés, et j'ajoute une vigoureuse poignée de main.
A Henry Céard.
Mont-Dore, 23 août 1885.
Non, certes, mon ami, vous ne m'avez pas fait de la peine. Où et comment auriez-vous pu m'en faire? Votre lettre me chagrine. Je vous y vois seul et désespéré, plus que je ne l'aurais cru. Il n'y a que le travail, créez-vous quelque grosse besogne, donnez-vous un but; c'est le seul oubli possible de la vie. Mais dites-vous bien que nous nous connaissons trop et que nous nous aimons trop maintenant pour jamais nous blesser.
Voici les raisons de ma paresse à vous écrire:
Nous avons eu ici, cette année, un début déplorable. Ma femme a dû prendre froid en chemin de fer; si bien qu'elle est arrivée avec un gros rhume et qu'elle a gardé le lit deux jours. Me voyez-vous, dans la banale chambre d'hôtel, avec la terreur inavouée d'une fluxion de poitrine, au milieu de l'indifférence des bonnes et du tapage épouvantable des autres voyageurs! Nous occupons la chambre du premier au coin de la place et de la rue Ramond, et vous n'avez pas la moindre idée du vacarme: les chevaux, les ânes, les voitures, les cris des marchands, le tout accompagné par les volées de cloche des hôtels, le hurlement des chiens et la trompette exaspérante de l'omnibus de La Bourboule. Ayez une malade chère dans un lit, et jugez de la cruauté de ce Mont-Dore, où l'on vient payer de tant de soucis une illusion de santé.—Je me hâte d'ajouter que ma femme va beaucoup mieux, et que le traitement, qui la fatigue extrêmement cette année, paraît pourtant avoir de bons résultats.
Mon second empêchement a été le travail. J'avais laissé à Paris les sept premiers tableaux de Germinal et j'ai voulu abattre les cinq derniers. Ils sont finis d'hier. C'est un gros ennui de moins. Je serais très content, si j'avais la moindre illusion sur les gifles que mon travail va recevoir au Châtelet. Ainsi j'ai donné à la foule un rôle important qui sautera évidemment aux répétitions, car il faudrait que je perdisse moi-même deux mois pour tâcher de mettre sur pied cette tentative. On m'a déjà fait remarquer avec effroi que des figurants à vingt sous la soirée «ne pouvaient pas jouer». C'est dommage, il y aurait là quelque chose de très saisissant à tenter.
Et voilà, mon ami, j'allais vous écrire enfin lorsque j'ai reçu votre lettre. J'allais vous dire que nous menons ici une existence de petits bourgeois de province. On ne nous a pas encore vus au Casino, ni dans un café, et nous n'avons pas fait une seule promenade en voiture. Je me suis procuré une lampe, et nous passons les soirées dans notre chambre, comme à Médan, à prendre notre thé, que nous faisons nous-mêmes. Pourtant, comme notre séjour s'avance, nous allons nous remuer un peu, aller à La Bourboule, que nous avions négligée l'année dernière.
Notre voyage dans le Midi avec les Charpentier est flambé. Ils m'ont écrit une lettre, pleine de terreur du choléra. Irons-nous là-bas tout seuls? C'est peu probable, notre médecin ici nous le déconseille. Il est à croire que nous partirons le 3 septembre, que nous flânerons jusqu'au 10, pour rentrer ensuite à Médan. Je vous écrirai, je vous ferai signe, lors de notre passage à Paris, pour que tous veniez manger la soupe avec nous.
J'ai beaucoup regretté pour vous la disparition du Télégraphe. Mais c'était fatal, j'avais flairé la chose, et c'était pourquoi j'hésitais tant à conclure pour mon roman. J'en suis revenu au train-train ordinaire, j'ai traité pour vingt mille francs avec Le Gil Blas, car Le Figaro m'a décidément effrayé, j'ai vu le bâillement d'ennui des lecteurs devant ce bouquin de pure physiologie artistique et passionnelle.
Travaillez, travaillez, mon ami. Je vous jure que l'oubli est là, même quand le travail est lourd, même quand il est ingrat. Et dites-vous que vous avez des amis qui vous aiment et qui veulent vous savoir heureux[53].
Une bonne poignée de main de nous deux.
A Coste.
Mont-Dore, 1er septembre 1885.
D'après vos nouvelles, et d'après celles des journaux, je pense comme vous, mon cher ami, que nous pourrions très bien nous risquer à Aix. Mais nous reculons au dernier moment: à quoi bon risquer un millionième de mauvaise chambre, dans un voyage de simple plaisir? Je préfère organiser autre chose, un séjour là-bas de deux ou trois mois, cet hiver peut-être, ou à coup sûr dans le courant de l'année prochaine; car ma femme est décidément très souffrante des bronches, et je pense que le Midi lui ferait plus de bien que le Mont-Dore où le climat est très âpre.—Vous nous dites: à bientôt; ce n'est pas à bientôt, mais à quelques mois certainement.
Nous allons donc rentrer à Médan, sans trop nous presser. Le pis est que je suis en retard, pour mon bouquin, dont le quart à peine est écrit. Puis, Germinal au Châtelet va me tracasser, malgré mon désir de m'en occuper le moins possible. Moi qui avais espéré quinze beaux jours de vacances, à manger des oursins et de la bouillabaisse!
Je lis vos lettres dans Le Sémaphore, et je vois en effet que vous nagez en pleine politique. Comme vous le dites, cela est quand même intéressant pour les gaillards sans ambition, qui s'amusent à regarder la farce humaine. Prenez des notes, et tâchez donc de nous faire quelque chose, une étude bien vivante.—C'est à l'Odéon qu'Alexis a fait recevoir deux actes, adaptés de l'anglais. Je sais en effet que Cézanne est à Gardanne, Et quant à Baille, il a raison de voir la vie en rose.
Amitiés de nous deux.
A Antony Valabrègue.
Médan, 8 octobre 1885.
Oui, mon cher Valabrègue, nous sommes de retour à Médan, et nous serons très heureux de vous avoir à déjeuner le jour qu'il vous plaira.
Comme je vais assez souvent à Paris, prévenez-moi par un mot deux jours à l'avance, pour que vous ne trouviez pas la maison vide. Nous ne déjeunons qu'à une heure, vous pouvez ne prendre que le train de dix heures cinquante, mais choisissez un beau jour, car il vous faut descendre à la station de Villennes, et il y a vingt-cinq bonnes minutes pour se rendre chez nous. Tout le monde vous indiquera la route.
En attendant votre bonne visite, promise depuis si longtemps et amicalement attendue, nous vous envoyons notre vieux et bon souvenir.
A Antoine Guillemet.
Médan, 1er novembre 1885.
Merci, mon bon Guillemet, de votre poignée de main si cordiale. Je vous réponds en toute hâte, au milieu des lettres qui pleuvent chez moi et des réponses que je suis forcé de faire.
Hein? Quelle aventure bête! Mais je les crois touchés sérieusement, cette fois. Si le pauvre Germinal n'est pas joué, il aura été tout de même une fameuse pierre dans le jardin des imbéciles.
Donc, vous vous plaignez du temps, et vous n'avez pas fait grand'chose. J'en ai autant à votre service, mon roman est très en retard, je vais être forcé de rester ici jusqu'aux premiers jours de mars. Mais, à un de mes voyages à Paris, si je trouve un moment, j'irai vous serrer la main et voir vos études.
Ma femme ne va pas bien du tout. Le Mont-Dore, cette année, lui a été très défavorable. Il est à croire que je la mènerai simplement dans le Midi, l'année prochaine. Elle embrasse petit Jean[54], et envoie ses amitiés à votre femme.
Bon courage, mon ami, bonne santé, et travaillez loin des crétins: c'est le bonheur.
Cordialement à vous.
A Henry Céard.
Médan, 11 novembre 1885.
Merci, mon bon ami. Je reçois ce matin votre paquet de journaux, et vous êtes bien gentil de vous être donné toute cette peine.
Les résultats de la campagne n'ont pas été douteux pour moi une seconde. J'irai jusqu'au bout, et lorsque la Chambre aura voté le maintien de la Censure, vous verrez de quelle façon je me séparerai de la littérature française. C'est une honte, cette lâcheté. Et ce qui m'indigne surtout, c'est la solitude où je me sens. A part le brave Geffroy, mon vieil Alexis, deux ou trois autres enfants perdus, pas un mot de soutien, pas une solidarité de talent et de courage. Ah! les lâches, tous! même nos amis!
Et vous qui parlez de demander la suppression du Ministère des Beaux-Arts! Mais, mon bon ami, tous nos confrères se mettraient à plat ventre pour lécher les bottes des chefs de bureau!
Moi, toute cette ignominie me donne l'envie de faire des chefs-d'œuvre. Je me porte très bien et je travaille comme un ange.—Merci, merci encore et venez donc nous surprendre, un jour que la boue de Paris vous montera à la gorge.
Affectueusement à vous.
Au même.
Médan, 16 novembre 1885.
Mon bon Céard, permettez-vous à ma vieille amitié et à mon titre d'aîné, de vous dire que c'est vous qui êtes le grand enfant dans toute cette affaire? Si vous avez compté que quelque chose d'utile aux lettres ou à moi peut sortir d'une décision de la Chambre, c'est que vous avez encore des illusions. Je garde votre lettre et nous en causerons un jour ensemble: vous en rirez.
Maintenant, laissez-moi dire que je ne suis pas engagé du tout, que M. Laguerre m'a été amené et que je n'ai pu le consigner à ma porte, que je lui ai dit mon engagement avec Clemenceau, qu'il a été entendu que Clemenceau seul déciderait, que l'affaire est entre les mains de ce dernier. En effet, il a été question d'une interpellation, qui ne serait sans doute que du bruit inutile; mais soyez persuadé qu'un projet de loi sera un enterrement de troisième classe. Cela m'est égal du reste, interpellation, projet de loi, ce qu'on voudra. Il me faut simplement quelque chose, puisque j'ai annoncé qu'il y aurait quelque chose.