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Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

HECTOR BERLIOZ (continued 2)

Reading edition

Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de beaux draps...

...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord; ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche; prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en silence, me dit l'un deux.—Moi, je n'ai pas dit que je souffrais; d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»

On joue quelquefois Don Juan quand on ne sait plus où donner de la tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le joue. Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'œuvre. Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de la Vestale. Comme nous savons cette partition par cœur, nous l'avons chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.

La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien. Ça n'empêche pas la Vestale d'être un chef-d'œuvre, mais cela fait que nous ne le reverrons jamais...

Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un e; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur l'Italie. As-tu lu ses Bains de Lucques? On nous promet des nuits vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.

F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa Romilda. On prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour l'indifférence absolue; mais j'en doute.

Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter, puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder coram populo d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le la, les trombones grognent leur si bémol; et véritablement, en pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...

M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent aujourd'hui; mais savoir n'est pas tout en musique, il faut sentir aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les tambours.

On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne sais plus rien.

Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je l'espère.

XXVI.

A M. BULOZ.

Paris, 22 novembre 1840.

Monsieur,

Dans le compte rendu par la Revue des Deux Mondes du festival que j'ai donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir vous demander la rectification.

L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»

Or, l'acte d'Iphigénie a été exécuté absolument tel que l'auteur l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal Alla riva del Tebro, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI, CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le chœur chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT.

Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.

Recevez, etc.

XXVII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Leipzig, 28 février 1843.

Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard. J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant, excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.

C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments enthousiastes pour mes romances; car des symphonies, ni des ouvertures, ni du Requiem, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait exécuter ici pour la première fois sa Nuit du sabbat sur un poëme de Gœthe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon Requiem; il a ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le connaissent, pour me dire, en me prenant la main: Cet offertorium surpasse tout!

Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours d'en parler et de demander une exécution du Requiem en entier; chose impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.

A Dresde, nous avons dit deux fois l'Offertoire et le Sanctus, une fois la Fantastique, une fois Harold, les ouvertures du Roi Lear, de Benvenuto, le Cinq Mai (qui a prodigieusement émotionné le parterre saxon), la cavatine de Benvenuto, une des nouvelles mélodies instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de Roméo, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les chœurs, comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger conduisait l'orchestre inférieur.

Ici, j'ai donné, à mon concert, le Roi Lear, la Fantastique, qui les a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je leur ai donné de nouveau le Roi Lear, une mélodie avec orchestre, et l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un chœur dont je puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de choses qui vous sont à peu près inconnues!

Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les ouvertures du Roi Lear, des Francs Juges et la scène aux champs de la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux d'Harold, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner, l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait pas assez de violons et les trombones sont de trop honnêtes gens pour cette orgie de brigands.

Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi, je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à Francfort, si faire se peut.

Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre poste restante à Berlin. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs, dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de trompettes, il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont très-répandues et excellentes.

Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où le Roi Lear m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.

Je vais donc y aller.

Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?

XXVIII.

A M. GRIEPENKERL[70].

Paris, janvier, 1845.

Mon cher Griepenkerl,

Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si vous avez reçu la partition du Carnaval romain et les deux volumes que je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche, pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à moi)...

XXIX.

A MICHEL GLINKA[71].

Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de dire à beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.

N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de supportable et donner aux lecteurs des Débats une idée approximative de votre haute supériorité.

Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi intéressant.

XXX.

A LOUIS BERLIOZ[72].

Samedi 25..... (vers 1846).

Mon cher Louis,

Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale. Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée. Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point d'état: de quoi vivrons-nous?

Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!... Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu comprendras.

En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le seul entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi. Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera bien triste si tu restes à vingt ans un garçon inutile à toi-même et à la société.

Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma sœur Nancy me parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire. Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à la poste.

Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...

Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.

XXXI.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Prague, 27 janvier 1846.

Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire vingt colonnes du Journal des Débats tout au moins.

Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs, d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en fétiche, en lama, en manitou....

A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret des préparatifs de la fête avait été bien gardé.

Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.

P.-S.—Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous aurions un monde fou au théâtre ce soir.

Tout se loue.

XXXII.

AU MÊME.

Breslau, 13 mars 1846.

Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques lignes...

Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir. Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au cœur (Paris, c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le cœur me manquer et j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas question.

Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de Faust, auquel je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des chœurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu la circonstance de la guerre de Pologne, on ne tirera pas le canon, mais il est défendu de fumer dans la salle.

Adieu.

XXXIII.

AU MÊME.

Prague, 16 avril 1846.

Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les chœurs de Roméo et Juliette parfaitement sus par l'Académie de chant. J'ai respiré en m'entendant pour la première fois exécuté par des choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant d'interprète.

J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue. Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci; il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le mot aux répétitions.

J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours (Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai (parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais leur faire honneur par ma grossièreté. Cette phrase les a fait tous prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux de Vienne aiment mieux autre chose. Ils ont cependant dû s'en passer aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont toujours rancune.

Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici la Damnation de Faust, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore quatre grands morceaux à faire pour la terminer.

On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les Débats, était terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit là-dessus.

Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de l'exécution de Roméo un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur, comme feraient certains académiciens.—Ils chantent maintenant ici les thèmes de la Fantastique (l'Idée fixe et le Bal) jusque dans les rues. Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical. Quand on rencontre une femme,

notation musicale
notation musicale

signifie qu'elle a l'air commun et hardi.

notation musicale
notation musicale

veut dire qu'elle est charmante.

notation musicale
notation musicale

veut dire qu'on est triste et inquiet.

Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le sixième en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.

XXXIV.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Paris, 26 août 1847.

Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma sœur; je n'ai pas encore quitté Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.

Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur dernière parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs, plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.

Je vais écrire encore une lettre pour les Débats et je partirai pour la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai celles sur la Russie: c'est convenu.

Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises, viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle épreuve.

D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément de littérature moderne,—pour la dénigrer, bien entendu. On en est à Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...

On lit, on jase, on déraisonne, On absurde un petit moment...

Il faut faire le verbe absurder.

Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.

XXXV.

A M. TAJAN-ROGÉ[75].

Londres, 10 novembre 1847.

Mon cher Rogé,

Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le centre des arts. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne compte que sur la seconde année. Les chœurs et l'orchestre en revanche sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier; je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.

Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale; mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de laisser maintenant sur le dos de mon successeur au Journal des Débats. Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer, de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial, intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter maintenant.

Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand cœur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.

Je suis venu seul à Londres; vous pouvez en deviner les raisons. D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État, mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre. Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions, l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra étrange.

Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.—Par un amour poétique, atroce et parfaitement innocent (avec ou sans calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je vous écriverai» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de Faust: «Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle. Elle m'avait tant promis qu'elle m'écriverait!... Elle est sans doute mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier concert, est certainement revenu depuis longtemps.

O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de Roméo et Juliette:

notation musicale
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je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu, adieu. Vous m'écriverez, au moins, vous.

XXXVI.

A M. AUGUSTE MOREL.

Londres, 31 novembre [1847]. Harley street, 76.

Mon cher Morel,

Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite de l'œuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.

Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; la Fiancée de Lammermoor par madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable langue anglaise puisse permettre de chanter.

Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120 choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts l'Invitation à la valse. L'orchestre m'a fait une ovation et le public a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti, Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois de janvier.

Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père. Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire, à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15 décembre.

Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné. J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une nouvelle tragédie, Philippe d'Artevelde; il y est superbe, et il a mis en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les faire agir. C'est admirable.

XXXVII.

AU MÊME.

Londres, 8 décembre [1847]

Mon cher Morel,

Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il m'envoie tout de suite par la diligence les parties d'instruments à vent, harpe et timbales, etc., d'Harold, en double, comme je lui ai indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre partition.

Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer. Madame Gras et Reeves, le ténor (dans Lucie), ont été rappelés quatre ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient. Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture d'Éléonore de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans Lucie le grand sextuor en ré , qui commence le final du second acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé le chœur en mi du toisième acte.

bemol
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bemol
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notation musicale
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Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.

Je vais commencer à répéter mes symphonies un mois et demi d'avance, dès que les parties d'orchestre et la partition d'Harold me seront parvenues.

Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je n'ose me fier qu'à vous.

XXXVIII.

AU MÊME.

Londres, 14 janvier 1848.

Mon cher Morel,

Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais, ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et je commence à me remettre d'une grippe qui m'inquiétait, ainsi traitée par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune; elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une seule partition à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la réduction d'un tiers de nos appointements, nous ne sommes pas payés du tout. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que moi... Concevez-vous rien à cela?

Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien à Londres est perdu entièrement... Mon concert est toujours annoncé pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en son absence.

Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'Harold et du Carnaval romain, et de deux parties de Faust, leur ont fait ouvrir de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est ici que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je jamais vu à Paris, dans mes concerts, des gens du monde, hommes et femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces concerts les œuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique, excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du crétinisme?

Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle? Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils savent que j'ai des griffes et des défenses?..... Ne voir partout qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.

La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.

Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère. Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves. Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi nationale.

XXXIX.

A M. ALEXIS LWOFF[78].

Londres, 29 janvier 1848.

Mon cher général,

C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me croire contrarié de la publication de ma lettre sur Ondine. Elle ne contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de chercher des intelligences servies par une voix. Mes plaisanteries sur eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.

A propos de crétins, si vous saviez dans quelle crétinière je suis tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du Donizetti et du Balfe, Lucia, Linda di Chamounix, the Maid of honour. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et marcher quand même.

J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre archet...

On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa cordiale hospitalité, et ses mœurs littéraires et artistiques, et l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise, nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi êtes-vous si loin?...

Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public, qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'œuvres sérieuses.

J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (Elie). C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie. Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je serai si heureux de vous voir!...

Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde musical.

Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!

On joue, ce soir, à Drury-Lane, Linda di Chamounix; j'ai le bonheur d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.

XL.

A M. AUGUSTE MOREL.

Londres, samedi, 12 février 1848.

Mon cher Morel,

Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le chœur. Ma musique a pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...—Il faut voir comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison lui-même a fait un article dans le Times dont on lui a, faute de place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins. Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du Daily News était dans une agitation des plus comiques: «J'ai tout mon sang en feu, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été excité de la sorte par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes, je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment. Hier soir, après Figaro, la défection a commencé. Les cors m'ont averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.

XLI.

AU MÊME.

Londres, 6 mars [1848].

Mon cher Morel,

Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être débarrassés du droit des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous avons une nouvelle mystification à subir.

Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous nos précieux ennemis (precious villains), comme dit Shakspeare?

XLII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

76, Harley street, London, 15 mars 1848.

Mon cher d'Ortigue,

Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.

Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré, mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien, le succès brusque et violent de mon concert de Drury-Lane. Il a déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas un des rédacteurs.

C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de l'Atlas que j'ai envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes, l'auteur d'une Vie de Mozart extrêmement admirée ici.

M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des duretés, des folies, des non-sens, etc.

Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue. Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera le mieux les chefs-d'œuvre italiens. On a joué hier soir l'Attila de Verdi au théâtre de la Reine... Après l'Attila, holà! Les directeurs de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de Roméo, le Roi Lear, la Ballade sur la mort d'Ophélie et la Tempête. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet, et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent maintenant à ce sujet.

La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien froide, bien inutile; une autre en la de Mendelssohn, admirable, magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en la qu'on joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition des manières du Conservatoire de Paris.

J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts, en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier, commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les miasmes qu'elle exhale...

Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le temps, un véritable préjugé.

La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait 118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.

XLIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Londres, lundi 24 avril 1848.

Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai, comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.

Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de la reine, pour la queen's-tax qu'il n'avait pas payée.

Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la banqueroute de Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus rien à espérer de lui.

Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de curieux: ce sont tous des compositeurs anglais, et Costa est à leur tête. Or, ils engagent M. Molique, ils jouent des symphonies nouvelles de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je trouve, tout à moi, le public et la presse.

Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?

XLIV.

AU MÊME.

Londres, 16 mai 1848.

Mon cher Morel,

Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris. Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés, et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres, d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schœlcher, Pyat, ne seront plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire, autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.

Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.

XLV.

A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.

Paris, 22 décembre 1848.

Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien peu de cœur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.

Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.

Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on ne clube plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon (le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours d'or et tout ira de soie.

Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples avancés! Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses pourries? Ce sont aussi des bécasses avancées. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr qu'elle se fera toujours.

Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle pitié! au lieu de travailler au grand œuvre, à l'abolition radicale de la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de la vie, de l'humanité, vous vous occupez des œuvres de Beethoven!!... Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]!

Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques vivants adorateurs du beau. Rari... Mais comment faire connaître votre travail dans notre gurgite?

Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la Gazette musicale. J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre ouvrage, mais il voudrait le connaître.

De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes feuilletons des Débats, quand une partie au moins du livre aurait paru d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas de mon empressement à entrer dans vos vues.

Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des républicains!

notation musicale
notation musicale

XLVI.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 23 février 1849.

Mon cher monsieur Lwoff,

J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive, bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien, soyez-en tout à fait persuadé.

Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission relative à un poème nouveau.

Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots, Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a trait à votre question.

Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.

Pour refaire Ondine en trois actes, Saint-Georges demande... que vous lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne sauraient la remplacer[82].

Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du Val d'Andorre donne en ce moment plus d'autorité encore à son nom.

Si vous lisez la Gazette musicale et les Débats, vous devez être au courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en passant, Spontini, avec son second acte de la Vestale, a tellement enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la Gazette musicale et les Débats.

Je travaille en ce moment à un grand Te Deum à deux chœurs avec orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.

Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je ne vous en demande pas davantage.

XLVII.

A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.

Paris, jeudi 3 avril 1851.

Mon cher Lecourt,

Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet, et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.

Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui, selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt, que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose. Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà pourquoi je ne lui écris pas directement.

Adieu; je vais changer de tout (il s'agit de vêtements, et non de sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis tout trempé.

P.-S.—Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours, et qu'il serre la main de son ami Morel.

XLVIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, vendredi 9 mai 1851.

Mon cher Morel,

J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels l'orchestre était payé, et qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.

Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée (singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans le Cristal-Palace. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une œuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la Gazette musicale. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le Journal des Débats.

Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me confierait la direction à Londres, et où figurerait le Te Deum. Si les fonds se font, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.

XLIX.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.

Mon cher d'Ortigue,

J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des imbéciles!...

Je réponds à tes paragraphes:

1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.

2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini. J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.

Tâche de lire mon second article dans les Débats; s'il n'a pas paru à Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte l'impression sans égale que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale de Saint-Paul, en entendant le chœur des six mille cinq cents enfants des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.

A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de quelques théoriciens savants sur une prétendue musique par quarts de ton. Il n'y a rien de bête comme un savant.

Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, une voix d'en haut se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait pouvoir faire de cela une légende populaire, toute simple mais digne, en une foule de parties ou chansons.

Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de facteurs.

C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du genre chaudron, mirliton et pochette.

L.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 21 janvier 1852.

C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.

Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu près, je suis plus que content.

Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me faites au sujet de votre Stabat. Malheureusement, vous êtes à mille lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera. Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.

J'ai fini l'an dernier trois partitions nouvelles, et, à l'heure qu'il est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre une note, et pas un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la vente d'un Stabat sont encore plus difficiles que celles de tout autre ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention nécessaire à une composition grave et triste.

Voilà l'exacte vérité.

Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je vais retourner en Angleterre où le désir d'aimer la musique est au moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens avec presque autant de colère que de dégoût.

Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations. Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous vivons morts (pardonnez-moi l'antithèse).

Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!

Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je sens brûler en moi et qui me retombent sur le cœur.

LI.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 10 février 1852.

Mon cher Morel,

Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première représentation de Benvenuto devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor (Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.

Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient; si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27) irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.

Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre Benvenuto. Liszt dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille. J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est diablement vivace, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à faire aussi modestement des chefs-d'œuvre!... Il était temps; personne ne pouvait plus faire de quatuors.

P.-S.—Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que Bertin a fait passer malgré la censure (par mégarde!!!). Je reçois des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, et les autres m'ont en abomination.

LII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

[Londres], 23 mars [1852].

Mon cher d'Ortigue,

Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout (sic) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis dans le Times, le Morning Post, le Morning Herald, l'Advertiser et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du Journal des Débats, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au moins la chose.

La consternation est dans le camp de la vieille société philharmonique. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.

Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que chacun dit.

Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le de tirer la moelle des journaux anglais pour sa Gazette. C'est curieux, je t'assure.

LIII.

AU MÊME.

Londres, 30 avril 1852.

Je n'ai pas vu ton article dans les Débats. Écris-moi un mot pour m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les malheurs du Juif errant[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un des artistes chantant dans l'œuvre nouvelle me donnent à entendre qu'elle a fait, à son apparition, un mezzo fiasco; ce qui, selon moi, ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour me mettre au courant.

Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde exécution des quatre premières parties de Roméo et Juliette. Tout a été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a été interrompu, après sa troisième période, par des salves d'applaudissements!

Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le Daily News), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société philharmonique. Indè iræ. Il y a aussi X..., qui fait un peu le Scudo, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les scudi qu'il demandait pour les traductions anglaises des œuvres nouvelles que nous exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est général et je suis au cœur de la place. Je monte, en ce moment, la symphonie avec chœurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été qu'abîmée ici.

Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à la Vestale, dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux fragments?...

J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce lapsus judicii un crève-cœur inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si l'intelligence de certaines œuvres de génie n'était pas nécessairement refusée à des peuples entiers...

Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.

LIV.

A LOUIS BERLIOZ.

Londres, lundi 3 mai [1852].

Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.

Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?

Voici la moitié d'un billet de banque de cent francs; tu recevras l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.

C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste. Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi tu feras pendant six ton cours d'hydrographie dans un port français et tu pourras ensuite gagner ta vie.

Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense pendant ces six mois.

Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.

Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois? Est-ce que tu te moques de moi?

Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense pas te donner un autre état que celui que tu as choisi. Il est trop tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite différente de celle que tu paraîs tenir.

Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste au Havre.

Adieu.

LV.

A M. FERDINAND HILLER.

Paris, 1852.

Mon cher Hiller,

Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins. J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais encore dormir jusqu'à onze!

Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y suis.

LVI.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 5 mai [1852].

Mon cher ami,

Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec chœurs de Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie vocale du même ouvrage.

J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du Journal des Débats ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer. Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin. Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque chose sur son excellente Théorie du chant, je te charge de me remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les pour une autre occasion.

Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la musique de pacotille, que je n'ai point en vue la vente et qu'il faut être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de celles de Schubert.

Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85], parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en outre, le pianissimo des timbales dans cette salle n'étant presque pas entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.

Veux-tu me rendre encore un service?

Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant, très varié, intitulé les Contes de l'orchestre. Ce sont des nouvelles, historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions, où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens d'un orchestre anonyme, pendant la représentation des mauvais opéras. Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un chef-d'œuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en soirées; la plupart de ces soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou tel lecteur ou orateur, etc.

Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue Don Juan, ou Iphigénie en Tauride, ou le Barbier, ou la Vestale, ou Fidelio, l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du chef-d'œuvre.

Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.

LVII.

AU MÊME.

Londres, 22 mai 1852

Mon cher d'Ortigue,

Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je le lime, frotte et regratte en ce moment.

Je n'ai rien écrit à M. Bertin; tu ne m'as pas demandé de lettre pour lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât comme nous l'espérions tous les deux.

Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet, et les entrepreneurs perdent comme tous ceux de toutes les institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que, dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public (cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les répétitions de la symphonie avec chœurs de Beethoven, dépense qui a absorbé plus d'un tiers de la souscription (abonnement).

Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain, en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.

La symphonie avec chœurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à notre honneur de cette œuvre terrible et merveilleuse. Dans la même soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la première pianiste musicienne de l'époque, en dépit des intrigues de... Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de Beethoven dans ton prochain feuilleton.

Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant, revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai à mon retour et lui demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à l'œuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me voyais obligé de la lui céder pour rien.

Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, par déférence pour son futur beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il besoin de considérations étrangères pour la défendre?...

Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on jouera les deux premiers actes de Faust.

Mille amitiés.

LVIII.

AU MÊME.

Londres, samedi 12 juin [1852].

Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant, une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant. Après le chœur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce succès lauriers, comme disent les guerriers, chênes et toutes les herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners, lettres de remerciements, etc., etc.

Notes in this chapter

Note 1 · Cette brochure, adressée par Spontini aux membres de la Chambre des députés, fut discutée en séance publique. M. Monnier de la Sizeranne en Note 2 · Rossini habitait alors Bologne.Note 3 · La Vendetta, opéra en trois actes, qui n'eut qu'un petit nombre de représentations.Note 4 · Mademoiselle de Belle-Isle.Note 5 · On remarquera que, malgré l'hostilité avouée de Mendelssohn, Berlioz a toujours rendu justice à cet admirable musicien et qu'aucun mauvais pNote 6 · Violoncelliste à l'Opéra.Note 7 · Collection de madame Vieweg, de Brunswick.Note 8 · Célèbre compositeur russe, auteur de l'opéra: la Vie pour le czar, de Rousslane et Lioudmila, de nombreuses romances, etc.Note 9 · Publiée dans le livre de M. Wekerlin. Musiciana. Paris, 1877.Note 10 · La première audition de Moïse au Sinaï, oratorio de Félicien David, exécuté à l'Opéra, le 21 mars 1846.Note 11 · Cette affaire est racontée en entier chapitre LVII des Mémoires; nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'à la lettre de MM. Duponchel et RoqueNote 12 · M. Tajan-Rogé faisait partie de l'orchestre du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg.Note 13 · Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'anecdote, qui ressemble fort à un cancan musical. Ajoutons qu'il nous est impossible de prendreNote 14 · Jérusalem, opéra représenté en novembre 1847 à l'Académie royale de musique de Paris.Note 15 · Auteur de l'hymne national russe, directeur pendant vingt-cinq ans de la chapelle impériale des chantres de la cour à Saint-Pétersbourg, vioNote 16 · Éditeur de musique à Londres.Note 17 · Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de Russie, amateur de musique et connaisseur distingué.Note 18 · Beethoven et ses trois styles, par M. Guillaume Lenz. Ce beau livre n'a été publié qu'en 1852.Note 19 · Le libretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la bibliothèque du château de Romany, près Kowno, en Lithuanie; ce libretto n'a jamais étéNote 20 · De la Société philharmonique de Paris, rue de la Chaussée-d'Antin. (V. la Notice.)Note 21 · Le Juif errant d'Halévy.Note 22 · Dans la scène intitulée: Tristesse de Roméo.
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