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Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

CXXIVe DÉPESCHE

Reading edition

—du XXXe jour de juillet 1570.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Crainte des Anglais qu'une ligue générale n'ait été formée contre eux.—Résolution du conseil de rendre la liberté au duc de Norfolk, et de lever une forte armée navale.—Armement de la flotte.—Mission de Me Figuillem dans les Pays-Bas.—Déclaration faite à l'ambassadeur que l'armement de la flotte n'a d'autre objet que de rendre les honneurs à la reine d'Espagne sur son passage, et de se tenir en défense contre les entreprises que pourrait tenter le duc d'Albe.

Au Roy.

Sire, s'estant la Royne d'Angleterre aperceue que le mal de son pied empyroit par le travail de son progrez, encore qu'elle n'allât qu'en coche, elle s'est arrestée à Cheyneys, qui est celle mayson du comte de Betfort, où je vous ay mandé, par mes dernières, qu'elle debvoit demeurer tout le xxve et xxvıe de ce moys; mais elle y a séjourné davantaige, et n'en bougera encores de quelques jours. Ceulx de son conseil se sont assemblez au dict lieu pour prendre quelque bon ordre sur aulcunes choses qu'ilz ont veu estre aultres, ou bien avoir aultre événement, qu'ilz ne pensoient; premièrement, sur la détention du duc de Norfolc, par laquelle, au lieu d'en avoir assoupy et retardé les troubles de ce royaulme, ilz cognoissent meintennant que c'est par là qu'ilz les ont advancez et faict naistre, car auparavant il n'y en avoit point; et sur la guerre d'Irlande, laquelle ilz cuydoient desjà achevée, ilz ont nouvelles que, despuys naguyères, l'on s'y est bien battu, et que ceulx du party de la Royne, leur Mestresse, ont heu du pyre, et que mesmes les saulvaiges monstrent de vouloir passer oultre, et qu'ilz attandent du secours d'ailleurs; aussi sur le faict de la Royne d'Escoce, duquel, parce que Vostre Majesté le porte et le favorise, ilz voyent que toutz leurs affères d'Escoce en succèdent si mal qu'ilz sont bien en peyne commant le remédier; pareillement sur leurs différans des Pays Bas, lesquelz viennent meintennant à leur estre de tant plus suspectz, que, par le pardon général publié en Envers par le duc d'Alve, à vestemens blancz[11], le xvıe de ce moys, où l'on leur faict acroyre que le prince d'Orange est comprins, et qu'on a randu ses biens à ses enfans; et aussi par l'accord des Mores en Espaigne[12], ilz estiment que les affères du Roy d'Espaigne demeurent si establys en ses pays qu'il n'a rien plus à fère meintennant que se rescentyr de l'injure, qu'ilz luy ont faicte et à ses subjectz, ainsy que le duc d'Alve semble d'en avoir l'apareil tout prest; et encores sur la paix de vostre royaulme, laquelle, de tant qu'ilz la tiennent desjà comme conclue, sans qu'ilz s'en soyent meslez, ilz craignent que Vostre Majesté se veuille de mesmes conduyre meintennant en icelle vers eulx, comme ilz se sont assés mal déportez vers vous durant la guerre; mais principallement sur la division et mal contantement de leurs propres subjectz, d'où ilz prévoyent que, s'il n'y est, devant toutes aultres choses, pourveu, ce sera de là que leur viendront les plus dangereuses guerres et les plus grandes difficultez dont, de tant que la Royne leur Mestresse s'oppose toutjour bien fort aulx moyens, qu'on luy met en avant, qui tendent ou à la guerre ou à la despence; après avoir bien longuement débattu toutes ces matières, ilz luy ont enfin conseillé que, d'ung costé, elle veuille mettre le duc de Norfolc hors de pryson, et que, par sa liberté et par l'ayde qu'il luy pourra fère, elle se tirera ayséement hors des plus apparans dangiers; et dresser, de l'aultre, tout promptement une bonne armée de mer, qui serviroit de remédier à tout le reste, sans regarder de si près à la despence, qu'elle y pourra fère, qu'elle ne regarde encores plus à la conservation de son estat et à l'honneur et grandeur de sa couronne.

Sur laquelle leur résolution s'estant la dicte Dame assés collérée contre ceulx, qui l'avoient faicte estre jusques icy trop rigoureuse contre le dict duc, leur a respondu qu'elle estoit contante de prendre bientost ung bon expédiant avecques luy, qui ne viendroit toutesfoys ny d'aulcun d'eulx, ny de toutz ensemble, et dont il n'en auroit à remercyer que elle seule; et quant à dresser une armée, qu'elle ne se vouloit opposer à leur conseil, mais seulement les prier qu'ilz advisassent de n'entreprendre rien qui ne fût bien nécessaire, et qui ne la mist en plus de peyne qu'elle n'est. Dont, tout sur l'heure, les commissions ont esté dépeschées, telles que j'ay cy devant mandées à Vostre Majesté: de dresser une armée royalle de toutz les grandz navyres de la dicte Dame et de bon nombre d'aultres vaisseaulx particulliers, et de lever quatre mil maryniers, et tenir prestz huict mil hommes de pied et deux mil chevaulx; dont, quant aulx navyres et hommes pour mettre dessus, qui sont maryniers et soldatz tout ensemble, cella s'exécute en toute dilligence; et, dans le xe du prochain, j'entendz qu'il sortyra en mer sept grandz navyres des premiers prestz, les meilleurs à la voyle, avec douze centz hommes dessus, et les aultres suyvront après, à la mesure qu'on les aura fornys d'hommes et de vivres; car, ilz ont desjà tout leur aultre apareil et fornyment. Mais, quant aulx huict mil hommes de pied et deux mil chevaulx, l'on ne se haste encores de les fère marcher.

Or, en ce mesmes conseil, a esté advisé de renvoyer devers le duc d'Alve maistre Fyguillem, bourgeois de ceste ville, l'ung des commissaires des prinses, par prétexte de luy aporter une honneste responce sur l'accord de leur différandz, comme ceste Royne le prye d'y vouloir entendre en quelque bonne sorte, et qu'elle est contante de reffère le nombre des merchandises et tout ce qui en est dépéry et descheu, despuys le premier inventoire qui en fut faict; ce que n'estant encores aprochant de la satisfaction, parce que le dict inventoire ne contient guières bien le tiers des dictes merchandises, ny que celle moindre partie des deniers qui estoit ez quaysses merquées pour le Roy d'Espaigne, j'ay bien pensé qu'il n'y alloit que pour descouvrir l'intention du dict duc, et à quoy tandoit son armement, et quelles pratiques menoient les Anglois catholiques, qui ont naguières passé d'Escoce et d'icy devers luy. Tant y a, Sire, que, nonobstant cest argument, lequel m'a bien faict juger qu'en leur faict y avoit plus de peur que d'entreprinse, voyant néantmoins que leur appareil estoit tel qu'il le falloit avoir suspect, mesmes que nul ne me sçavoit asseurer au vray de l'occasion d'icelluy, et qu'ilz ne cessoient de tretter toutjour d'accord avec le duc d'Alve, j'ay pensé qu'il estoit expédiant de les fère parler; dont ay suplié la dicte Dame et iceulx seigneurs de son conseil que, de tant que j'avois à vous donner adviz de leur armement, il leur pleust m'advertyr comme ilz desiroient que je le vous escripvisse, affin d'évitter que, pour la jalouzie que vous en pourriez avoir, vous ne leur en fissiez prendre une aultre en vous armant de vostre costé.

A quoy ilz m'ont respondu que je sçavois bien que le duc d'Alve faisoit une bien fort grande armée de mer, et encor qu'il leur eust notiffié par l'ambassadeur de son Maistre, qui est icy, et encores faict dire à Mr Norrys par celluy qui est en France, que c'estoit seulement pour conduyre la Royne d'Espaigne et non pour occasion quelconque, d'où ilz deussent prendre tant soit peu de deffiance de luy, que néantmoins la dicte Dame luy avoit bien vollu dépescher ung messaigier pour l'advertyr qu'elle estoit dellibérée de mettre aussi ses navyres en mer, avec sept ou huict mil hommes dessus, pour accompaigner la dicte Royne d'Espaigne, sa bonne sœur, tout le long de la mer de son royaulme, avec commandement à son admyral, lequel yroit luy mesmes en l'armée, de la recepvoir, honnorer et bien tretter en toutz ses portz et hâvres, où luy viendrait à playsir de descendre et prendre terre: dont me prioient d'asseurer Vostre Majesté que, sur leur vie et honneur, il n'y avoit aultre chose; et que le dict sieur Admyral ne bougeroit que la responce du dict duc ne fût arrivée. Bien me vouloient dire que aulcuns de leurs rebelles trettoient en secrect et ouvertement avecques le dict duc, et que les Escossoys se vantoient aussi qu'ilz auroient bientost ung secours de Flandres; dont se vouloient trouver prestz à tout besoing.

Voylà, Sire, ce qu'ilz m'ont dict, et en quelle façon ils se sont descouvertz de la légation du susdict Figuillem, qu'ilz avoient toutjour tenue fort secrecte; et comme, soubz démonstrations honnestes, ilz se pourvoyent contre les malles intentions les ungs des aultres. Je observeray le progrez de leurs actions, du plus près que je pourray, pour vous en donner toutjour les plus seurs adviz qu'il me sera possible; et sur ce, etc. Ce xxxe jour de juillet 1570.

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