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Contes irrévérencieux

CHABIROU

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Illustration from Contes irrévérencieux

CHABIROU

I

Ce n'était pas sans une grande mélancolie que M. Campistrol méditait sur la sottise qu'il avait faite en se remariant. Le non bis in idem latin lui apparaissait comme la plus sage devise du monde. Sa première femme, Honorine, l'avait manifestement trompé; mais elle était jolie, ce qui lui donnait les circonstances atténuantes de la tentation et des hommages, et, de plus, elle avait un caractère charmant et cet esprit de justice qui cherche, en pareil cas, les compensations dans une grande égalité d'humeur. La seconde, Henriette, était de charmes moins évidents, plutôt malaisée à vivre qu'aimable, et il venait de découvrir que, vraisemblablement, elle le trompait aussi.

Le parallèle entre sa vie passée et sa vie présente ne donnait donc lieu qu'à des rapprochements déplaisants. Ce pendant que l'épouse en activité de service dormait tranquillement, après une scène de jalousie qui avait duré la moitié de la nuit, et lui avait mis, à lui, les nerfs dans un état épouvantable, il descendit, au petit matin, dans son jardin pour y puiser, dans le réveil de la nature, un élément d'apaisement et de consolation. C'était en un temps comme celui-ci où les aubes se hâtent, emmitouflées d'abord de brouillards roses, puis rougissantes comme un champ de cerises, vers des journées chaudes invitant les plus actifs aux siestes méridiennes. M. Campistrol, comme tous les malheureux, aimait les fleurs: il lui sembla que ses roses avaient un regard triste et compatissant, et c'est à une instinctive pitié qu'il attribua le pleur tremblant au fond de leurs corolles. Les grands lys penchés semblaient, aussi, fraternels douloureusement à sa peine et il n'est pas jusqu'aux pensées, en leur parterre de velours qui ne lui parussent sympathiques à son chagrin. De cette grande miséricorde des choses, infiniment meilleures assurément que les hommes, il savoura lentement la douceur, marchant à petits pas sur le sable des allées, et s'arrêtant à regarder les bourdons s'enfouir dans les calices et se rouler dans l'or des étamines.

Il descendit ainsi jusqu'à la petite rivière dont la tentation méchante ne lui vint pas de tourmenter les hôtes qui, dans la buée aurorale, se détendaient comme de petits arcs d'argent, en sautant sur l'eau. Il devenait bon lui-même, de la bonté universelle, et il n'était que sa seconde femme, Henriette, qui ne trouvât pas grâce devant sa mansuétude envers l'humanité. La pécore! Et il l'avait épousée sans dot, estimant que la reconnaissance lui inspirerait la fidélité! En quoi, il avait fait un jugement également téméraire et injurieux pour elle. Car la vertu qui s'achèterait cesserait d'être de la vertu. Je ne plains pas les maris trompés qui entendaient spéculer sur le sacrifice. Ruth eût trahi Booz que je ne lui en aurais pas voulu autrement.

Cependant, le soleil étant déjà monté au-dessus de l'horizon qu'il effleurait encore comme une roue de flammes aux jantes infinies et radieuses, il pensa que le facteur allait apporter les journaux et que la lecture de la politique lui pourrait inspirer un regain de philosophie. C'est un calmant que je conseille aux plus énervés. Il lirait tout, depuis la première jusqu'à la dernière page. Il y avait eu peut-être un peu de bruit à la Chambre, la veille. Ça ferait une diversion dans le courant obstiné de ses pensées. Impatient de ce passe-temps, il s'en fut lui-même à la porte quand sonna le facteur, ce qui lui arrivait souvent. Aussi ne reconnaissant pas l'ambassadeur ordinaire que lui dépêchait quotidiennement l'administration des postes, il lui demanda:—Est-ce que Chabirou est malade? L'intérimaire lui répondit:—Il a quitté le service depuis plusieurs jours que je le remplace, et nous n'en avons pas de nouvelles.—Tant pis! car c'était un facteur modèle! fit M. Campistrol en jetant un regard plutôt malveillant au nouveau venu.

Avec les journaux était une lettre dont l'écriture le fit tressaillir. Mais il haussa les épaules et la décacheta ensuite tranquillement. Mais il ne l'eut pas lue plus tôt, que ses cheveux se dressèrent, en éventail, sur sa tête, soulevant sa casquette d'horticulteur citadin, que ses mains se mirent à trembler et que ses yeux se couvrirent d'un voile, comme si un souffle de folie en diminuait l'éclat. Voilà ce qu'il avait lu:

«Mon époux bien aimé, j'arriverai demain et te prie de m'attendre à la gare. Je reconnais mes torts et je sais, Anatole, combien tu es généreux. Nous ne parlerons plus, si tu le veux, d'un passé que je regrette et veux racheter par une définitive tendresse. L'avenir sourit encore à notre affection un instant troublée. Mais je te ferai oublier, si tu m'en donnes l'exemple en oubliant toi-même.

«A demain, ô toi le seul que j'aie jamais aimé!

«Ton épouse repentante,

«HONORINE.»

Il regarda le timbre de la poste. Illisible. Le commencement du millésime seulement, 18—; il était bien avancé! La lettre venait de Marseille. Honorine l'avait certainement écrite en abordant. Car c'était incontestablement son écriture. Alors, elle n'était pas morte, comme on lui en avait donné la nouvelle! Alors, il était bigame! Mais de quelle intrigante, donc, lui avait-on fait payer les funérailles en Amérique? Quel acte de décès imaginaire lui avait transmis le consul, profitant lâchement de ce qu'il ne savait pas un mot d'anglais? C'était peut-être une note de bottier qu'on lui avait envoyée comme un acte de l'état civil. Honorine était vivante, c'était clair! Et il allait la revoir. Eh bien! quoique ce retour compliquât énormément la situation, il en était enchanté. Ça le débarrasserait d'Henriette. Ce qu'il allait la ficher à la porte comme une simple concubine! Et sans traîner, encore! Dans cette affectueuse pensée, rapidement il monta à la chambre conjugale, où Henriette dormait encore, dans l'ombre des rideaux tamisant à peine une vapeur de lumière.

—Tu sais, ma petite, lui dit-il en la pinçant brutalement, tu peux maintenant me tromper tant que tu voudras.

—Misérable! lui dit-elle en se frottant le bras.

—Ça ne compte pas, car nous ne sommes pas mariés.

—Eh bien! tant mieux! fit-elle, sans lui en demander davantage. Adieu les scrupules et vive la liberté!

Et elle s'en alla trouver le commandant des Houillères qui lui faisait depuis longtemps la cour et à qui, bien qu'en eût pensé cet animal de Campistrol, elle n'avait encore donné que des espérances.

—Je vous apporte une bonne nouvelle! lui dit-elle en entrant.

II

Mais le commandant des Houillères venait de recevoir comme un obus sur la tête. Elle le trouva positivement hébété, tenant une lettre ouverte dans sa main. Et comme elle lui demandait, avec anxiété, la cause de tant d'indifférence à leur commun bonheur, il lui tendit le papier, où elle lut à son tour:

«Mon cher neveu, puisque vous continuez à mener une vie de polichinelle, je vous donne avis que je me fais une pure joie de vous déshériter.

«Votre oncle affectionné,

«DE LA PÉTARDIÈRE.»

Elle avait souvent entendu parler de cet oncle au commandant.... Mais elle le croyait mort depuis trois ans à Valparaiso. Il était même mort certainement, puisque le commandant en avait hérité cinquante mille livres de rente, ce qui avait payé toutes ses dettes et lui avait permis de faire des projets de bonheur avec Henriette, quand il aurait décidé celle-ci à quitter son mari. Le legs n'était pas encore complètement liquidé, mais un notaire du pays lui avait avancé déjà des sommes considérables. Il avait d'ailleurs augmenté notablement son train de vie. Il allait être propre, maintenant! Tout cela était un cauchemar horrible. Mais non! C'était bien l'écriture de l'oncle et son authentique signature. Ah! l'enveloppe! bien! emportée dans le jardin par un coup de vent. La lettre était datée de Marseille... bon! datée de 1885! Mais l'oncle de la Pétardière était essentiellement distrait. Il n'en faisait jamais d'autres! Le commandant était non seulement ruiné du coup, mais pourvu de dettes pour le reste de ses jours. C'était un fameux moment pour se charger de Mme Campistrol! Il le fit comprendre à celle-ci qui sortit exaspérée de la mauvaise foi des hommes et du néant de leurs protestations d'amour.

Cependant, au second courrier de la journée, M. Campistrol voulut parler lui-même au facteur pour s'éclairer un peu. Mais ce n'était pas encore Chabirou qui apportait les lettres.

—Toujours malade, alors! dit-il de mauvaise humeur à son remplaçant.

Mais celui-ci prit un air mystérieux.

—Malade, non! Nous savons du nouveau, maintenant. Destitué.

—Lui! le modèle des facteurs! Et pourquoi cette injustice?

—Parce que son frère, également facteur, mais à Marseille, a déshonoré leur nom.

—Par exemple!

—Lisez plutôt, monsieur, à la troisième colonne du journal que je vous apporte avec votre correspondance.

Et pendant que l'intérimaire, la porte fermée, reprenait sa course, Campistrol chercha et lut:

«Un sieur Chabirou, facteur de son état, vient de mourir à Marseille. Bien que cet homme ait toujours joui de l'estime de ses chefs, on s'aperçut qu'il avait dérobé, depuis dix ans, un nombre considérable de lettres. Toutes celles qui ont été retrouvées chez lui, et qui ne contenaient pas de valeurs, ont été retournées, par les soins de sa famille, à leurs destinataires. Les autres sont entre les mains de la justice.»

Le mystère était subitement éclairci. La lettre d'Honorine avait peut-être huit ans de date, et elle était morte authentiquement depuis, son mari ayant omis de l'aller chercher à la gare, ce qui lui avait paru le refus du pardon demandé. Mais alors Henriette redevenait sa vraie femme! Justement, elle venait chercher son bagage, furieuse contre des Houillères.—«Vous ne partez plus, lui dit Campistrol, nous sommes vraiment mariés!» Elle était encore à l'étonnement de cette nouvelle, quand un commissionnaire du commandant lui apporta ce mot: «—Tout s'explique par une note de journal. Mon oncle est bien mort. J'ai bien hérité! Viens!» M. et Mme Campistrol renvoyèrent, de concert, le commissionnaire avec un double coup de pied au derrière. Il en reçut un troisième encore du commandant pour lui apporter cette mauvaise nouvelle.

Illustration from Contes irrévérencieux

Et ce ne fut qu'une des mille aventures fâcheuses que causa le crime patient de cette canaille de Chabirou—celui de Marseille, s'entend.

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