ALPHONSE DAUDET (continued 3)
Reading edition
Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au théâtre pour donner du pathétique aux situations.
Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant des bastions nos tambours qui battaient la charge. Ran! ran!... Il me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des képis et de la pointe des baïonnettes.
Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents... Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille; et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:
«Marchande de café!»
Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes... Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de cible à tout un bastion en armes...
C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions, d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et ce joli coin de Marne où l'intrépide 96e a vu le feu pour la première et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous, installées au bord d'une route derrière un petit bois, comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne convenait.
N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné... Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah! décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.
A la hotte!...
LE TURCO DE LA COMMUNE
C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, avec ses cliquettes de fer et sa derbouka (tambour arabe); si vif, si remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je le vis pour la première fois.
Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le sabir, ce patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.
Pour se distraire, Kadour n'avait que sa derbouka. De temps en temps, quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées de verveine.
Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en pouvait rien tirer que des bono bezef, macach bono, le général de ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et l'attacha à son état-major.
Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa derbouka, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans les voltiges de la fantasia.
Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre, au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart, sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de derbouka, il se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme des bivouacs.
Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait, s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés, de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin, on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son chassepot et disait entre ses dents: Macach bono, Brissien... car pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent: «Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour à lui seul valait toute une armée.
Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment, le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et fit parler la poudre de plus belle.
Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas. Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit sourd du pas de charge, les officiers criaient:
«Rendez-vous!...»
Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air:
Bono, bono, Francèse!...
Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule.
«Fais voir ton fusil.»
Son fusil était encore chaud.
«Fais voir tes mains.»
Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement, toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!...
Il est mort sans y avoir rien compris.
LE CONCERT DE LA HUITIÈME
Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.
Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir. Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la place du Trône.
J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. Quelqu'un me dit:
«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.»
J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid, la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres troubles.
On chantait.
A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope; mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant.
Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, chantant les douleurs du prolétaire: Pauvro prolétairo... O... O... avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous chanta la fameuse chanson de la Canaille, mais d'un air si ennuyé, si lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... C'est la canaille... Eh bien!... j'en suis... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se retournaient contre la lumière en grognant.
Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. C'était la bataille qui recommençait.
Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!
Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité leur tenait chaud.
Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'Égoïste, avec le refrain: Chacun pour soi. Et comme il avait un défaut de langue, il disait: l'égoïfte et facun pour foi. C'était une satire contre les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un air malicieux:
Facun pour foi... facun pour foi.
Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à travers la nuit...
Et le concert de la huitième allait toujours son train!
Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa voix de rogomme: Le bon Dieu, saoûl comme un...
Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert. Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On haletait, on s'encourageait ...
«Oh! hisse!...»
Puis les voix s'arrêtaient tout à coup, comme dans l'ardeur d'un grand travail qui absorbe toutes les forces de l'être. En m'approchant du bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s'efforçant de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau, le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les ressauts, les réculs, toutes les péripéties de cette lutte contre la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient!... Furieuse, elle battait l'eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin un effort suprême la poussa en avant. Hardi, garçons!... Et quand elle eut passé et qu'elle s'avança toute droite dans le brouillard, vers la bataille qui l'appelait, un grand cri de: «Vive la France!» retentit sous l'écho du pont.
Ah! que le concert de la huitième était loin!
LA BATAILLE DU PÈRE-LACHAISE
Le gardien se mit à rire:
«Une bataille ici?... mais il n'y a jamais eu de bataille. C'est une invention des journaux ... Voici tout simplement ce qui s'est passé. Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver une trentaine d'artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en haut du cimetière; et comme justement j'ai cette section-là sous ma surveillance, c'est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce coin d'allée, près de ma guérite; leurs canons, un peu plus bas, sur ce terre-plein. En arrivant, ils m'ont obligé à leur ouvrir plusieurs chapelles. Je croyais qu'ils allaient tout casser, tout piller là dedans; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d'eux, leur fit ce petit discours: «Le premier cochon qui touche quelque chose, je lui brûle la gueule... Rompez les rangs!...» C'était un vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d'Italie, et qui n'avait pas l'air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur rendre cette justice qu'ils n'ont rien pris dans les tombes, pas même le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille francs.
«C'était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de la Commune. Des canonniers d'occasion, qui ne songeaient qu'à siffler leurs trois francs cinquante de haute paye... Il fallait voir la vie qu'ils menaient dans ce cimetière! Ils couchaient à tas dans les caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la nourrice de l'empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine; puis ils faisaient venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah! je vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.
«Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en temps il leur arrivait un ordre:
«Tirez sur le Louvre... tirez sur le Palais-Royal.»
«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant sur la butte Montmartre.
«On s'y attendait si peu!
«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener! Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour eux. Ils criaient:
«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.»
«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que ses canonniers l'avaient laissé.
«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait et les inscrivait à mesure:
«Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon...»
«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter avec leurs gueuses.
«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière nuit.
«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés... C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont dit:
«Levez-vous... faites-nous du café.»
«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, puis ils m'ont emmené dehors avec eux.
«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste, dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes, en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on appelle la bataille du Père-Lachaise...»
Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai, traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes, et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.
LES PETITS PÂTÉS
I
Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue Turenne appela son mitron, et lui dit:
«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.»
Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir; aussi les révolutions ne les étonnent guère.
Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs, balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela lui faisait à lui, la bataille! L'essentiel était d'arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre.
Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir l'Hôtel de Ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folle.
II
Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute la famille—petits et grands—était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:
«Ah!... voilà le pâtissier.»
Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement, une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d'argent.
Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M. Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés; et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l'avertirent:
«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés dans Paris.»
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville secouant toutes les vitres du quartier.
«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...»
Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
«Où allez-vous, citoyen?»
Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.
«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»
Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre homme exaspéré.
Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en rire.
«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.»
Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.
III
Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie; et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:
«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»
Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.
«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.
MONOLOGUE A BORD
Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop.
En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;—il n'en manque pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de son aiguillée.
Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?
J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de pleurer.
Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre, ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.
Ouf!
J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix ans.
Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!
Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs grands mots ont fini par me griser.
Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!
Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, mais j'avais peur de passer pour un lâche.
Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent dans nos clubs.
Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de France. Quand j'y songe, il me vient des rages!
Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe et qui travaille...
LES FÉES DE FRANCE
CONTE FANTASTIQUE
—Accusée, levez-vous, dit le président.
Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux mur.
«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.
—Mélusine.
—Vous dites?...»
Elle répéta très gravement:
«Mélusine.»
Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller:
«Votre âge?
—Je ne sais plus.
—Votre profession?
—Je suis fée!...»
Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit:
«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité, c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.
«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d'elles-mêmes.
«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.
«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie!
«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges; mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.»
Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit la parole:
«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.
—Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez!...»
«—Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.»
DEUXIÈME PARTIE
CAPRICES ET SOUVENIRS
UN TENEUR DE LIVRES
«Brr... quel brouillard!...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour le bureau en sifflotant.
Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. Les toits le déchirent, les murs l'absorbent; il se perd dans les maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte, le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques, aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque, immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.
Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais, toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour lui. C'est son plaisir de s'en aller Je long des parapets, de frôler ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre te parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces gens à la rivière.
Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste. L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n'ont pas un fil de sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute là vie tient dans une encoignure.
«Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes», se dit-il de temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu quelqu'un aller à son travail aussi gaiement.
Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié les hautes tours, S'amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là.
On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur le trottoir qui ont l'air d'attendre, et comme aux grilles des hospices et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, d'oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette attelée.
«Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un charretier, tout ruisselant, lui répond:
«Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil.»
Alors il entre vite dans son bureau.
C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend, bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.
L'homme respire; il est chez lui.
Avant de se mettre à l'ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la maison même, tout autour du bureau, c'est un ruissellement d'eau jetée à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre qui la font paraître encore plus froide.
Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison? Quelle tache ineffaçable?
Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.
L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le sinistré bruit d'eau.
«Quand vous voudrez, greffier!...» dit une voix enroulée dans là pièce du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret. Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte.
C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses mains rouges de froid.
«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?»
Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...
Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on parle à demi-voix comme dans une église.
«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...»
Et l'on se pousse et l'on chuchotte...
Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne pourra plus jamais s'en servir—oh! plus jamais;—un livret d'ouvrière dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, où l'on peut lire quelques mots: «L'enfant... pas d'arg... mois de nourrice...»
Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire:
«Je connais ça...»
Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le livret mouillé:
Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans.
AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS
QUE M'A PROMIS GIRARDIN!...
Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un chagrin ressenti.
C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse, de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la course et la confusion de la rue.
Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue, cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.
Je pensais à cela l'autre matin—car c'est surtout le matin que Paris montre ses misères—en voyant marcher devant moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme honteux de manger dans la rue.
Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche.
Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec moi.
«Tiens! vous voilà...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était un de ces brasseurs d'affaires comme il en pousse tant entre les pavés de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux Impossibles, autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n'avait plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait une affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup d'argent, un traité d'annonces superbe!... Et sa figure s'animait en parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des articles.
«Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin!»
Girardin!
C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs. Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés: «Il faudra parler de ça à Girardin!...»
Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant, l'affaire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait pas, il ne faisait que continuer son rêve.
Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, dans ce quartier de spéculateurs où l'on sent comme la hâte et la fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet homme me disait, ses catastrophes sur d'autres visages, et ses espoirs rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux « les affaires».
Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin!...»
ARTHUR
Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes,—on en trouve partout où il reste des arbres,—et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardinières...
Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.
C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l'entendais dire tout bas en sanglotant:
«Oh! la canaille! la canaille!»
Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.
«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»
Et des conseils, des commérages.
«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron?»
Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.
Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber... bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.
Elle était terrible, cette rentrée...
«Ouvre, c'est moi...»
J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose, tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne l'écoutait pas:
«Et l'argent?
—J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.
—Tu mens!...»
Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se débattait:
«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment, j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus avec un rire de triomphe.
«Ah! tu vois bien.»
Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On disait;
«C'est Arthur! c'est Arthur!...»
Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en apprenions de belles:
«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe:
«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la tienne!...»
Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison. Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme Polichinelle.
Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu, tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas la seule.
«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait les Hirondelles, de M. de Bélanger... Oh! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.
Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins du passage.
LES TROIS SOMMATIONS
Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique, qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je ne saurais vous dire.
Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance. Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire! il va y avoir quelque chose...»
En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire, qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:
«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content, rapport aux affaires de la politique.»
Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la tête à force de les entendre, comme, par exemple:
«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»
Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les autres:
«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...»
Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux ... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, uit!... Je n'ai jamais vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en criant:
«Gare, sergo!... voilà l'officier.»
On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables, à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les sergents de ville dans le canal...
Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:
«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.»
D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.
C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte que tout.
Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement. C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en valait la peine.
Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son écharpe... Les autres criaient:
«Le commissaire! le commissaire!»
Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir, de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:
«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...»
Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça:
«Mn...mn... mn...»
Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:
«J'ai entendu la troisième sommation!...»
Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier:
«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a trichés... il n'a fait que deux sommations!»
UN SOIR DE PREMIÈRE
IMPRESSIONS DE L'AUTEUR
C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations, de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine, perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...
Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la salle et regarder le danger en face.
Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange. Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés qui s'étalent, semblent barrer tout le décor.
Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air grave, et dit:
«C'est enfantin.»
Dans la loge à côté, on cause à voix basse:
«Vous savez que c'est pour demain.
—Pour demain?
—Oui, demain, sans faute.»
Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle, les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque... Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément j'ai peur. Je m'en vais.
Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de gaz et d'eau.
Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent, tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais de toutes mes forces dans l'étude du th anglais; mais j'avais beau lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la bise en haut des vergues.
Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café.
Déjà?
Quelle heure est-il donc?
... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons! c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.
LA SOUPE AU FROMAGE
C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui—la nuit venue comme maintenant—semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre. Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la chambre.
Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...
Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.
Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.
A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée mijote et bout doucement sur la cendre chaude...
Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...
Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau. Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre, sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à fleurs...