FOLIES DE BORD.
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CARICATURES.

Si quelques-unes des professions qui s'exercent dans nos cités peuvent parfois modifier d'une manière bizarre le caractère ou les moeurs des individus qui s'y livrent, on doit bien penser que le métier de marin et les habitudes qu'il fait contracter ont dû souvent aussi exercer une influence remarquable sur l'esprit de ces hommes dont la mer était devenue la patrie, et le bord le foyer domestique. C'est sur les vieux marins surtout qu'il est facile de reconnaître l'empreinte de cette influence morale, quelquefois si étrange et presque toujours si piquante à observer.
Au sein de cette réclusion maritime que la vocation ou la nécessité impose à ceux qui se destinent à être ballottés toute leur vie à bord des vaisseaux de guerre, il est pourtant de la gaîté, des joies folâtres pour une classe de jeunes gens. Cette classe, qui seule a le privilège d'échapper à la monotonie de l'existence du bord, est celle des aspirans. Elle n'est redevable de ses plaisirs qu'à elle-même, car c'est elle seule qui sait se créer des distractions, des amusemens aux dépens de ceux qui la harcèlent ou qui l'humilient. Les vieux officiers font ordinairement les frais de ce petit impôt prélevé par la jeunesse et l'esprit, sur la routine et l'ignorance.
Oh! qu'aussi les anciens officiers de la première révolution étaient précieux pour les aspirans de l'Empire! C'était un siècle ganachisant, comme on le disait alors, qui prêtait à rire au siècle qui grandissait: on ne pouvait finir plus tristement d'un côté, ni commencer plus joyeusement de l'autre.
L'espèce des vieux parvenus est perdue aujourd'hui, fort heureusement pour la marine, mais bien malheureusement pour la classe des aspirans.
Rappelons-nous cependant une de ces charges de bord qui ont amusé toute une génération d'élèves de marine, et rappelons-nous-la pour donner à nos lecteurs, en leur montrant un des types de l'espèce, l'idée de ce qu'était à peu près, dans le bon temps, une race aujourd'hui perdue.
Un lieutenant de vaisseau, presque sexagénaire, naviguait sur une frégate que tous les officiers de la division venaient visiter par curiosité, pour se donner le plaisir d'entendre parler le lieutenant Lamêcherie; ce brave homme répétait sans cesse «qu'il s'était perdu cinq fois corps et biens;
»Qu'il avait été obligé de rendre sa femme mère, avant de pouvoir triompher de sa vertu farouchassière;
»Que Pékin était la ville la plus populaire de L'Europe civilisée;
»Que Troyes, en Champagne, était la plus forte place de France, puisqu'elle avait résisté dix ans à la flotte combinée des Grecs;
»Que, dans l'expédition d'Egypte dont il faisait partie intègre, Buonaparte avait fait empoisonner, à Jaffa, toutes les sources pour se débarrasser des malades de son armée qui manquait d'eau;
»Que l'Angleterre était un colosse insulaire sans pieds, sans tête, sans bras et sans corps; mais que son ilotisme, au milieu des mers, ne la sauverait pas;
»Que sa mère était une Charette (une des parentes du Vendéen), et son père un Bouillon, et que madame son épouse était une Tour d'Auvergne premier grenadier de France.»
Toutes ces naïvetés faisaient les délices des aspirans.
Le lieutenant Lamêcherie les débitait avec une gravité et un ton de voix qu'il était facile et amusant de contrefaire. Aussi chaque élève ne manquait-il pas de s'exercer tous les matins à rendre la charge Lamêcherique de la veille.
Le bon lieutenant avait à bord un fils qu'il avait fait débuter dans la carrière, en obtenant pour lui le grade de pilotin. Quand le pauvre enfant dormait dans son petit cadre, il était quelquefois réveillé en sursaut par une voix pseudonyme qui lui criait: «César-Auguste, lève-toi, mon enfant, viens tirer les bottes d'un père.»
Le jeune homme, trompé par cet accent de voix imitateur, dans lequel il croyait reconnaître l'organe de son inflexible père, sautait de son cadre avec un dévoûment tout filial, puis il se rendait, encore mal éveillé et mal habillé, dans la chambre de l'auteur de ses jours, qu'il arrachait souvent au sommeil le plus profond pour lui demander:
«Que voulez-vous, papa?
—Moi, ignare, rien! qui t'a permis de venir troubler mon repos patriarcal?
—Mais, papa, ne m'avez-vous pas appelé?
—Moi, produit absurde à qui j'ai eu la maladresse de donner l'être! tu ne sais donc pas reconnaître ma voix de celle des malappris qui osent la contrefaire?... Attends, attends un peu!» Et le papa, armé d'un nerf de boeuf paternel, poursuivait son fils dans toutes les parties de la frégate.
Ces corrections nocturnes, qui se répétaient assez souvent, fatiguaient les hommes paisiblement couchés dans leurs hamacs, et que les cris du lieutenant et les plaintes de César-Auguste venaient éveiller à chaque instant.
Ils résolurent d'y mettre fin.
Une nuit on entendit dire que M. Lamêcherie avait reçu un coup de poing dans le visage en poursuivant, dans le poste des canonniers, sa fugitive progéniture.
Le lendemain, les aspirans ne manquèrent pas de demander à leur lieutenant quelques détails sur le déplorable événement dont toutes les conséquences se lisaient encore sur son visage empaqueté.
M. de Lamêcherie raconta ainsi sa mésaventure à tous les mauvais petits sujets rassemblés autour de lui pour recueillir malignement chacune de ses paroles:
«Il y a, messieurs les aspirans, à bord de la frégate, une habitude pestilentielle; les pilotins, dont mon cher fils fait pour le moment partie, s'avisent de me ventriloquiser. Oui, mes amis, ils imitent mon son de voix, et vous le savez bien, de manière à tromper jusqu'à l'oreille de mon sang, de mon enfant, en un mot.
«Si bien qu'hier au soir j'étais dans le carré à jouer le cent de piquet avec l'officier de quart, lorsque César-Auguste vient, tout écouvillonné, me demander: «Plaît-il, cher père?»
«Vous avez assez d'étude et assez d'habitude du monde pour comprendre que plaît-il, cher père, n'est pas une demande à faire à quelqu'un!
«Que veux-tu? m'écriai-je, en m'adressant à mon enfant.
«—Mais papa, c'est toi qui m'as appelé.
«—M'as appelé! répondis-je: il n'y a pas de m'as appelé, et je voudrais bien savoir quand tu me feras l'amitié de parler ta langue, cuirassier en herbe.
«—Papa, je vous demande pardon; mais vous m'avez appelé, et je suis venu voir....
«—Ah! tu es venu voir, et tu as pris la voix d'un autre pour la mienne. Je suis à toi dans l'instant.... Je passe alors mon caleçon.
«Au même moment, je saisis un nerf de boeuf; et pour apprendre au petit drôle à discerner mieux les accens d'un père, je le poursuis, afin de lui appliquer la tendre correction.
«Le cher enfant s'échappe avec une légèreté qui me rappelle celle de sa pauvre mère....
«Ce n'est pas d'une effusion de coeur qu'il s'agit, me dis-je en moi-même, c'est d'une bonne volée.... Allons, pas de faiblesse, Henri de Lamêcherie: tape en père.
«Je cours sur les pas de mon héritier qui me fuit.
«L'héritier présomptif, malin comme une chouette, se glisse dans le poste des canonniers, et se courbe de manière à passer sous les hamacs de tous ces gaillards qui dormaient réellement comme des bûches.
«J'allais atteindre le drôle, qui n'était plus qu'à une portée ou une portée et demie de nerf de boeuf de moi, lorsqu'en soulageant avec ma tête un des hamacs, il m'arrive sur le visage un coup de poing qui m'étend roide. L'obscurité était complète. Je jette un cri.... A ce cri, que mon sang reconnaît enfin, César-Auguste devine mon accident. Il revient sur ses pas en bon et véritable fils, et il s'écrie: Ah! mon père, vous êtes blessé! Je nageais en effet dans les flots d'un sang nasal.
«Eh bien, messieurs, le croiriez-vous? Je me sentis tellement ému de l'action de mon fils, que je ne lui donnai que dix à douze coups de nerf de boeuf!...»
Tous les aspirans s'extasièrent sur la clémence du père et sur le mouvement filial de César-Auguste. Un instant après, chacun des élèves s'exerçait à raconter, en imitant le vieux Lamêcherie, l'aventure de la veille. Elle fit le tour de la division; et avec la division, une partie du tour du monde.
Dans sa jeunesse, notre lieutenant avait appris quelques règles de grammaire qu'il employait à tort et à travers, d'une manière tout-à-fait barbarismique.
Son professeur lui avait dit que l'apostrophe se plaçait par élision après l'article que l'on employait avant les mots commençant par une voyelle.
Fidèle à cette règle, que le temps avait un peu embrouillée dans sa mémoire, il signait: De Lamêcherie, lieutenant de vaisseau l'gionnaire; mettant ainsi l'apostrophe euphonique à la place de l'e qu'il supprimait dans le mot légionnaire.
En se rappelant aussi que les noms se formaient, dans le féminin, en ajoutant un e muet au masculin, il écrivait à sa fille:
«A Mademoiselle, «Mademoiselle de Lamêcheriee,»
convaincu qu'il était que l'on devait faire suivre pour sa fille, qui était du genre féminin, l'e qui se trouvait déjà à son nom, d'un e supplétif exigé par la nature du genre.
Le père Lamêcherie, qui, selon l'expression des aspirans, était la personnification ganachisante du coq-à-l'âne, habillé en lieutenant de vaisseau, n'aimait pas qu'on l'interrogeât. Il aimait beaucoup mieux, comme la plupart des esprits de son espèce, interroger les autres, il procédait presque toujours par voie d'enquête dans la conversation, afin de s'éviter le désagrément de quelques questions auxquelles il aurait été souvent très-embarrassé de répondre.
Quand plusieurs aspirans causaient entre eux, il les abordait quelquefois en leur formulant les problèmes les plus bizarres:
«Messieurs, vous qui avez usé plus de culottes qu'il ne me reste de cheveux, sur les bancs des cours de mathématiques, pourriez-vous bien me dire combien il y a d'hémisphères dans le monde?
—Deux, monsieur Lamêcherie, l'hémisphère nord et l'hémisphère sud.
—C'est fort bien, et l'on sait cela aussi bien que vous.
—Pourquoi alors nous le demander?
—Pourquoi? mais pour savoir si vous le savez. Mais je vais vous faire une autre question.... Lorsque vous êtes dans un hémisphère quelconque, par exemple, et que vous passez dans un autre hémisphère, dans quel hémisphère vous trouvez-vous?
—Dans quel hémisphère?
—Oui, dans quel hémisphère vous trouvez-vous? Ah! vous ne vous attendiez pas à cette botte-là, messieurs les savans, qui vous moquez d'un lieutenant de vaisseau, marin, je l'espère, mais lequel lieutenant de vaisseau, selon vous, a passé depuis long-temps du côté des badernes.
—Tiens, pardieu, on se trouve dans l'autre hémisphère.
—Mais dans quel hémisphère, encore une fois?
—Eh bien! si c'est dans l'hémisphère nord ou boréal qu'on se trouve, et que l'on passe dans l'autre hémisphère, on est par conséquent dans l'hémisphère sud ou austral.
—Je ne vous demande pas si c'est l'hémisphère sud ou l'hémisphère austral; je vous demande tout simplement dans quel hémisphère vous vous trouvez?
—Mais puisque sud, méridional ou austral c'est la même chose!
—Allons, voilà maintenant trois mots au lieu d'un! Ah! mon Dieu, que les savans sont bornés aujourd'hui! Vous êtes cinq à six mathématiciens là réunis en conseil, et aucun de vous ne peut me dire dans quel hémisphère il se trouve, en quittant l'hémisphère nord!
—Dans l'hémisphère sud.
—Eh bien, monsieur, vous n'y êtes pas, et c'est moi qui vous le dis.
—Ah, par exemple, la farce est bonne!
—Non, vous n'y êtes pas, messieurs: il n'y a pas de farce là-dedans, et je le soutiendrais contre celui qui a fait le Cours de mathématiques de Bezout.
—Mais où sommes-nous donc, selon vous, monsieur Lamêcherie?
—Je vous dis que vous n'y êtes pas, et cela me suffit. Ah! messieurs les savans, on vous en trouvera encore des questions de cette force! Je voudrais qu'on vous donnât des examinateurs, pour vous faire tourner en bourriques, comme moi!
—Grand merci, monsieur Lamêcherie; rien ne presse.
—Passons maintenant à une autre difficulté, et voyons si vous êtes aussi forts sur la tactique navale que sur votre cours d'astronomie?
—Voyons.
—Je suppose que vous ayez une division de neuf vaisseaux, et que vous vouliez construire le carré naval avec cette division. Vous savez sans doute bien ce qu'on nomme un carré naval? Avec neuf vaisseaux pour établir le carré naval, c'est trois vaisseaux sur chaque côté.
—Oui, attendu que quatre fois trois font neuf!
—Comment, qui est-ce qui vous dit que quatre fois trois font neuf?
—Mais un carré est composé de quatre côtés. Si sur chacun des côtés vous placez trois vaisseaux, il en faudra nécessairement douze pour composer votre carre naval.
—Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui! ils savent tout en marine, sans n'avoir jamais rien vu! Voulez-vous, oui ou non, vous en rapporter à ma vieille expérience, à mes cheveux blancs enfin?
—Oui sans doute, nous ne demandons pas mieux, mais....
—Mais, mais ... il ne s'agit ici de mai ni d'avril, il est question seulement de carré naval. Je vous disais donc que vous avez neuf vaisseaux, vous en mettez trois sur chacun des côtés....
—C'est-à-dire sur chacun des quatre côtés....
—C'est entendu, il y a une heure que je me tue à vous le répéter.
—Alors cela fera douze vaisseaux, attendu que quatre fois trois ou trois fois quatre font douze.
—Messieurs, je vois bien que vous êtes trop instruits pour que l'on puisse vous apprendre quelque chose. Dès l'instant que vous savez que trois fois quatre ou quatre fois trois font douze, il n'y a plus moyen de vous donner de leçons de tactique navale, et je rengaîne ma démonstration.
—Ah! lieutenant, vous vous fâchez, et vous ne voulez pas raisonner.
—Raisonner avec vous, messieurs, non certainement pas! on y perdrait la tête: vous êtes trop forts en argumens.»
Et là-dessus le lieutenant se promenait furieux sur le pont, ou bien il courait s'armer de son nerf de boeuf paternel, pour se venger, sur le dos de son fils, du peu de succès qu'il avait obtenu dans sa leçon de tactique navale.
La carrière du brave homme se termina, assure la chronique des aspirans, comme elle devait finir, par un solécisme.
Le premier consul ayant eu envie de s'arrêter un instant dans le petit port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite, parut désirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on arma du mieux possible. En sa qualité d'officier de marine retraité, le bonhomme Lamêcherie fut chargé de servir de patron au canot qui allait porter un instant sur les mers du rivage le héros de la république française. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres présages. Un Romain à sa place aurait reculé. Lui avança et fit avancer l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie interrogante était assez connue, demanda à son timide patron: «Quel âge avez-vous, monsieur?—Soixante-dix ans sonnés, premier consul?—Sonnés! hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?—Mais dans ce moment ici je jouis d'une assez mauvaise santé. Vous êtes trop bon, premier consul.—Diable! vous jouissez ... de vous mal porter!... vous êtes bien heureux!» Le ton bref et un peu amèrement railleur du héros en prononçant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamêcherie, et l'effet qu'il produisit sur toute son économie fut tel, que le premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en paraissant éprouver une sensation désagréable. Il ordonna à son patron de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron était si grand, qu'il entendit à peine la voix du chef de la république qui lui répétait: «Mettez-moi à terre tout de suite, j'en ai besoin et vous aussi!» En revenant au rivage, le malheureux Lamêcherie est serré dans les bras d'un de ses amis qui s'écrie: «Combien tu es heureux! le premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit comptée sur le pied du grade de capitaine de frégate.....
—Fuis-moi, laisse-moi, répond l'infortuné Lamêcherie à son ami: je viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!»
Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'éprouver produisit un désordre si considérable dans toutes ses facultés, qu'il se mit au lit en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours après, en répétant à tous ceux qui déploraient son sort: Ah! mes amis, j'ai empoisonné le plus beau jour de ma vie!
Les aspirons de marine portèrent son deuil.
