← Table of contents
Contes bruns

UNE CONVERSATION (continued 2)

Reading edition

—Fusillez-le... me dit-il.

—Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur métier...

—C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...

—Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais je ne veux pas en répondre.

Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...

En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure à l'Observatoire.—Un jour j'aurai la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle jolie...

—Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Université qui faisait route avec moi.

—Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.

—Moi!... Sébastien!...

—C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux en ménage?

—Mais oui... Nous étions arrivés.

Ce fragment de conversation est sincère et véritable. Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes d'un haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à résoudre pour l'art en lui-même, que de savoir si la nature, textuellement copiée, est belle en elle-même? Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne faisons pas attention à des créatures qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement poétiques, belles de misère, belles d'expression, sublimes créations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hésitons entre l'idéalisation et la traduction littérale des faits, des hommes, des événemens. Choisissez... Voici une aventure où l'art essaie de jouer le naturel.

L'OEIL SANS PAUPIÈRE.

Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse, théologien, un peu poète, grand buveur, et cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait lieu près du village de Cassilis.

Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés du château détruit, dont la chapelle, privée de sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît un pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur regarde ces terrains stériles comme frappés du sceau même de la Divinité. La bienfaisance féconde et immense du Très-Haut nous inspire peu de gratitude: c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.

Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.

Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est hermaphrodite; à un visage féminin il joint cette élégance svelte et frêle de la première adolescence virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunâtre, fondue dans une pourpre azurée, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour du bâton qui le porte. De longs filamens, qui ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure le soir près du marais où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt qu'il parcourt!

La ronde des spunkies commençait sur les bords de la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux bruissans. La clarté de la lune se voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.

—J'ai peur! s'écria une jeune fille.

—Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!

—Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.

—Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire attention à la réprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans mes méditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.

—Oui, oui, répondirent les lasses.

—Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorité dans le canton.

Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui où les classes inférieures ont le plus d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement tout le génie national. En Écosse on croit à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en est consacrée spécialement à la superstition. L'on se réunit alors pour pénétrer dans l'avenir. Les rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses observances. C'était surtout cette cérémonie pleine d'intérêt, où chacun est à la fois prêtre et sorcier, que les habitans de Cassilis regardaient comme le but de leur excursion et le délassement de leur nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la poésie et de la réalité; on communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-à-fait; on transmute en objets sacrés et magiques les objets les plus vulgaires; on se crée avec un épi de blé et une feuille de saule des espérances et des terreurs.

La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains, et où non-seulement les spunkies, premiers acteurs du drame, mais tous les bataillons de la féerie écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien à un rhythme saccadé, à une mélodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs plaids bariolés et leurs robes de serge, d'une admirable propreté; les femmes, le sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce beau ruban rouge, noué sur le genou, qui leur sert de jarretières et de parure; les jeunes gens dont le coeur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux où la destinée allait être consultée; un ou deux vieillards que l'ale savoureuse rendait à la joie de leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'intérêt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait en Europe les délices de toutes les ames accessibles encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux délices d'un sentiment vrai et profond.

Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous les auditeurs.

C'était un de ces caractères que la vie ne dompte pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate enfant, comptait à peine seize années quand elle épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.

Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne humeur.

On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fondation, quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.

Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans avaient leur kail.

«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la queue de mon porc.»

Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, ou grenier de réserve, avait été témoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert Luath.

Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.

«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.

On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. La lune brillait pure et presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et venéré. On se distribue par couples; on donne à la noisette que l'on a choisie son propre nom; et l'on place à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne!

Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'es pas encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser un grand cri.

«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» On s'empressa près d'elle, et tout le monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa main tout ensanglantée; les juges des deux sexes, qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation de ces oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte de la griffe aiguë du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie était menacée par cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.

«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.

Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades une allusion malveillante à sa propre histoire.

«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois épouser le spunkie que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de vivre enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans une bouteille fermée hermétiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais comment, je vous le demande, n'être pas jaloux? Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!»

Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La dernière et la plus redoutable des incantations restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On se place, une chandelle à la main, en face d'une petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en répétant trois fois: Parais, mon mari, ou: Parais, ma femme! Alors, au-dessus de l'épaule gauche de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement une figure qui se reflète dans le miroir; c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.

Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver encore les puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux; une longue traînée d'argent, qui tremblait sur ses vagues lointaines, était aux yeux des villageois la trace étincelante des skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument des Highlands, à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des joncs balancés rendaient un triste et long murmure. Toutes les femmes commençaient à parler du retour; elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes pour leurs maris et leurs frères, des conseils de santé pour leurs pères, et une éloquence de ménage à laquelle, hélas! nous autres rois de la nature et du monde, nous résistons bien rarement.

«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?» s'écria Muirland.

On ne répondait pas...

«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous fait trembler comme le saule. Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupières refusent de se fermer dès que je suis mari, il m'est impossible de commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»

A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.» Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.

«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.

Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même tête blanche, la même chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un grand cri, et tombe la face contre terre.

Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel ce long sifflement que les Écossais désignent si pittoresquement sous le nom de Sugh. Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait. Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore une dernière expérience. Terreur! toujours cette tête, devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours à savoir si sa persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route, ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit ans.

La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales; les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement son éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui imposait.

«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.»

Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.

«Épouse-moi,» répétait le spunkie.

Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient ces feux infernaux.

Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel était chargé de ses vieux ornemens catholiques. Des démons à la chevelure ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et du poète ont rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient, se traînaient, se contournaient en mille étranges façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.

Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni quelle abominable parodie des saints mystères y était jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos. Dans les niches des saints symétriquement rangées autour de la nef étaient des cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc, apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée aux démons.

Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.

«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.

La tête avait disparu.

Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté du costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale; mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations indistinctes.

Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.

Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était admirablement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se représenta tout à coup devant lui.

En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne ménagère.

«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.

On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange particularité.

La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur de nous concéder tous les priviléges du roman et de l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.

Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa femme tendrement fixés sur lui.

«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de son mieux.

Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.

«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas de paupière?»

Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener sur les bords de la Doon. La jeune épouse était si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans admiration.

«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.

«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez jamais?

—Dormir, moi!

—Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.

—Dans ma famille, on ne dort jamais.»

Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.

«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»

Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.

«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.

—Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai de plus près.»

Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par détester le soleil, par fuir le jour.

Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, le serpent caché dans les buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se rendormait heureux.

Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans sa hutte.

Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu malade un homme en bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait le choeur et la danse lugubres; les échos voisins retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie: c'étaient là les prières publiques offertes aux divinités du pays.

Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.

«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.

—Jock, l'homme blanc!

—Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»

Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland avait vues dans la cabane.

Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.

Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante. Un mariage dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.

Un jour, c'était le huitième jour de leur union, tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des points de vue enchanteurs.

Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant, sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné d'arbres de haute futaie et placé au centre d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait à baisser les yeux.

L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.

Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie, et que l'Oeil sans paupière, c'est l'oeil toujours ouvert de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.

SARA LA DANSEUSE.

Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non, jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre pour amuser par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain elle pourrait être la première marchande de chevaux de tout le Mecklembourg!—Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant elle devait faire fortune dans cet état, on peut très-bien y vivre honnêtement, quoique les dames de théâtre ne soient pas toutes en possession d'une excellente réputation.—Taisez-vous, reprenait Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, être obligé de la sacrifier moi-même, de mes propres mains, que de la laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse publique!!—Mais enfin, mon ami, reprenait la mère, David a dansé devant l'arche.—Il y dansait, répondit solennellement le vieux juif, pour célébrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'était une danse grave, mesurée...—Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. Le livre de Samuel, que les chrétiens appellent le livre des Rois, ne dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.—Langue de l'enfer, s'écria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec toi ta fille, et ne la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à d'honnêtes mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante apostrophe ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit à ôter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari, absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher, car dix heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Cyprien.

Trois mois après cette conversation, la salle du grand théâtre de Berlin était pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas été, et dans une des loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de France et l'un des secrétaires de légation, avant que la toile ne fût levée, avait lieu la conversation suivante.

«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire, a toujours été dans ma pensée l'idéal du bonheur, et si votre excellence ne la prend dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit être dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?—Sans doute, reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.—Et puis, ajoutait le secrétaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son début qui donnent à ce sujet un attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son père est un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand de chevaux, plutôt que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne. Elle procède de par une vocation. Avant de monter sur la scène, elle a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des célébrités dansantes de la chrétienté...—Silence! interrompit l'ambassadeur; je vois là-bas le chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime. Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée qu'ils trament quelque chose.» Un peu après, l'ouverture commença, la toile fut levée, et des nymphes et des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que c'étaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes. A la troisième scène parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite du Cantique des Cantiques. Depuis un siècle peut-être rien d'aussi voluptueux n'avait paru sur la scène du grand théâtre. En un moment toutes les puissances européennes, dans la personne de leurs représentans, furent embrasées pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi rompre à jamais l'équilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui se présenta.

Au moment où la jeune débutante, après s'être long-temps dérobée aux poursuites d'un Zéphyr, tombait comme épuisée dans ses bras et lui laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau à larges bords, sort vivement de la coulisse, court à la débutante, la saisit par sa robe qu'il froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il, rien n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te prostituer à la face de tout Berlin! Eh bien! aussi à la face de tout Berlin je te maudis, et je demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misère; je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne fût pas le moindrement du monde comédien, jamais au théâtre malédiction paternelle n'avait produit un pareil effet.

A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances européennes furent un peu dérangées dans leur plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer que le premier ténor était surpris tout à coup par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se donner une entorse.

En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait à peine de se compléter; chez le vieux père, au contraire, la nature en décadence depuis long-temps menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa malédiction.

C'est une chose étrange que la malédiction d'un père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens; ce n'est pas un corps, une substance, une chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher celui auquel vous l'adressez; trois mots: Je te maudis; ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée que cette autre forme, bien plus usuelle et bien plus arrêtée: Que le diable t'emporte! Et cependant, d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il en marche chargé.

Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, dont, au reste, aucune voix n'était sortie pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer. Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur de France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son épaule. De temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille, et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.

Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût passée en France, où, grâce à l'état des routes, les voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement ne fut que trop conséquent à cet usage; la voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive, tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre deux lits de terre, et les vers commençaient leur travail.

Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir ce qui allait se passer dans l'autre.

Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son corps, elle commença à s'avancer à travers des régions infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.

A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler face à face, et son jugement commença.

«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»

L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.

—Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en as-tu fait?

—Il fut bien court, reprit l'ame.

—Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumône?

—Quelquefois.

—Oui, trente fois en tout: dix fois par charité, vingt fois par orgueil et par respect humain; tout compensé, l'aumône ne te sera point comptée.—As-tu souvent pensé au Seigneur ton Dieu?

—Oh! oui, souvent.

—Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand ta mère te disait de faire tes prières; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux cheveux des jeunes gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du Seigneur ton Dieu?

—Je les aimais, reprit l'ame.

—Et jamais tu ne leur as désobéi?

L'ame se tint dans le silence.

—Sara, tu as dansé?»

L'ame commença à être agitée comme une feuille tremblant sous le vent.

—«Sara! ton père est mort, et son ame est avec moi.»

L'ame trembla plus fort.

—«Sara! aux ténèbres éternelles!

—Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!

—Non point pour avoir dansé, répondit le juge, car j'ai avec moi des danseurs dans la félicité éternelle; mais parce que ton père t'a maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malédiction. Adieu, Sara, adieu, ma fille, chante maintenant.»

Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle, en riant aux éclats; et, l'entraînant vers les régions de leur éternité, ils la faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir qui aurait l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et roi.

Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un trône emblématique, dans lequel il avait pris plaisir à parodier tous les trônes de la terre; sa forme était, j'en demande humblement pardon à l'honorable lecteur, celle d'une chaise percée. Son front, jaune et cuivré, était sans cesse agité par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangées de dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un temple antique.

—Une ame? dit Satan.

—Oui, maître, répondirent les suppôts.

—Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.

—J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon père en est mort, et le Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»

Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arrêt la condamnait à se dénoncer elle-même, et il fallait que son arrêt fût accompli.

Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna consulter les démons qui avaient amené l'ame de Sara, et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?

—Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par où elle a péché.

—Commun! dit le maître, et il passa à un autre avis.

—Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante, un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable...»

La pauvre ame en délibération eut une mortelle frayeur en entendant parler de cette cuisine effroyable.

Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant: «Arrière! lui dit-il, misérable classique! avec tes vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se levant pour en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle capable de contenir quelques cent milliers de spectateurs.

Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres, ni girandoles ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce sont trompettes déchirantes, clarinettes criardes, tam-tams à la voix d'airain et au bruissement lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les dessus.

Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et les chevalets se reposent, et le beau monde des damnés est invité, sous bonne escorte, à venir honorer de sa présence l'ouverture de l'Académie royale de l'enfer.

Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces femmes, à ces femmes qui depuis le temps qu'elles brûlent dans la géhenne éternelle avaient presque oublié les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et leurs satins brochés, et leurs riches fourrures; puis tout à l'heure ils les dépouilleront de tout cela, et avec un désespérant souvenir tout fraîchement renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité et leur supplice. Cependant derrière les dames, au second rang des loges, l'habit bien empesé et la cravate savamment jetée, se placent les ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne dorée, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde bourgeoise, un démon veille à chaque issue; mais ce que vous n'auriez pas vu sur la terre, aux stalles réservées pour les hauts dignitaires, ce ne sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de leurs plus beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui, parquée derrière cette forêt de houlettes et de coiffures épiscopales, ne cesse de crier: A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la mitre!

Après cela, dans une loge restée vide, et richement drapée, voyez venir sa majesté Satan; il est accompagné de ses hauts dignitaires et de madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença, dont nous ne saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux scènes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poète et le musicien avaient agréablement tourné en raillerie la félicité des justes, condamnés, disaient-ils, pour toute réjouissance, à chanter éternellement l'Hosanna in excelsis devant la face du Très-Haut. On laisse à penser du succès que cette parodie dut avoir devant un pareil auditoire.

La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et plus délicate, ne fut pas moins goûtée. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se plaignait de n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la terre; il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son ame aller se résumer dans le mystique amour des perfections divines, et il demandait qu'on lui rendît ses amours grossières de la création et les yeux de sa bien-aimée.

Ensuite ce fut le ballet.

Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de molles attitudes. A chaque pas brillant, à chaque pirouette hardie, le roi donnait lui-même le signal, et des tonnerres d'applaudissemens retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car cela était dans son plan, une froide indifférence, que le reste des spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se dépenser en efforts, un désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène; aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes avaient vu sa mésaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le plus grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la supériorité de ses rivales: assuré de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et ayant autre chose à faire que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un ballet, il se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de fouet, firent évacuer la salle par l'honorable assistance.

Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une petite lampe, à la lumière tremblotante, ne sert qu'à sonder l'incommensurable solitude, la pauvre Sara, ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans relâche; et il n'y a pas d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses grâces et sa beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui escompter son admiration.

UNE BONNE FORTUNE.

avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent des sorbets. Auprès des abbés sont des princes écrasés de noms propres et d'ennui, traînant de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité profonde et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche, d'autres dans les arts. J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un genre inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'échecs de dimensions colossales, et dont le régiment garnissait une vaste cour de son palais; un polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait en forme de pyramide. Toutes ces inventions fantasques coûtèrent sa fortune au prince de ***, et l'envoyèrent mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté entée sur la sottise et la richesse!

Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis, donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au vent et rendus de toutes parts: bonjour! bonsoir! lancés de carrosse en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de l'Angélus retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans une teinte d'émeraudes: belle et ravissante scène en vérité! On l'a très-peu admirée et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à Rome et à Naples; la Sicile n'est pas encore fashionable.

J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en mieux jouir, contre la muraille basse ornée de petits pilastres d'architecture sarrazine qui suit le rivage de la mer, et présente aux promeneurs fatigués une longue et commode banquette de marbre fruste et usée depuis des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait dans mes cheveux; la mobile scène passait devant moi.

Un capucin à longue barbe vint prendre place à mes côtés. Il avait l'air souffrant, son extérieur était plutôt triste et simple que dévot et humble. On lui aurait donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un ancien militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu de se contracter avec une mobilité presque convulsive, elle était froide, sévère, résignée. Vous avez rencontré dans votre vie de ces traits heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous intéressez involontairement à cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beauté ni même de la grâce; vous vous dites: «La souffrance a passé par là; elle a passé, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un corps d'airain, une ame de bronze, mais un être faible, tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été cruelle. Et voici cet être, il n'a pas été brisé; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime et l'athlète.»

Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut sans doute à mon accent que j'étais étranger à Palerme, et me répondit en anglais:

«Il est huit heures.»

Puis il se leva et partit.

Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était toute nationale et franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet Anglais était-il venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère que je voulais approfondir. Je revins le lendemain à la même place dans l'espérance de l'y retrouver; en effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui gagna le coeur. Il vit que je désirais me lier avec lui, et s'y prêta sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez étendue des hommes et des choses: quinze jours après notre première entrevue il me raconta sa vie.

Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne et se contraint. La voix du moine était ferme, son oeil restait sec, mais on voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire de son malheur comme un brave invalide raconte la campagne où il a perdu un de ses membres. La conversation n'était point encore tombée sur cette matière, et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il portait cette robe.

«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez pas, me répondit-il. J'ai adopté le couvent comme un lieu de paix et de retraite, et cette robe comme une égide commode contre la vie et ses tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable tolérance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres philosophes de France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et d'Espagne renferment de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis... tranquille.»

A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas dire heureux. Une rêverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tête rasée entre ses mains, et me dit:

«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée revint d'Alexandrie, le vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine. Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence orientale, des détestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous descendîmes au lazaret; nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carrée avec un cimetière au milieu. On est là, isolé des vivans, sans communication avec la terre, et sans autre récréation que l'espérance d'en sortir bientôt. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment à leur curiosité et à leur gaieté. Ils jouaient, ils chantaient; j'étais triste et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportât à ma famille ou à mes amis; les journaux stériles comme cette mer aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.

»Vous connaissez sans doute la disposition des théâtres de Messine: ils sont distribués en stalles où chacun trouve la place que le hasard lui assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous séparer des personnes de votre société. C'est ce qui m'arriva le soir même où la liberté nous fut rendue. Toutes les loges étaient pleines; nous allâmes prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fûmes obligés de nous asseoir à de grandes distances les uns des autres. Dans un entr'acte plusieurs Siciliens assis près de moi se levèrent, et d'autres officiers anglais accompagnés d'un jeune homme en costume de ville prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris que le dernier interlocuteur était arrivé le soir même à Messine par le paquebot.

»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard attentif, pour ne pas dire insolent; un véritable Anglais de l'école moderne. La secte était nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité et l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui semblait fort intime avec lui, avait été son condisciple au collége d'Éton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée, son affectation d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuité de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour l'entendre.

»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il à son camarade, depuis nos vieilles folies d'Éton. Vous me direz, vous, combien de villes nouvelles vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je vous dirai, en revanche, combien de chevaux j'ai tué à la chasse, et combien de maris désolés m'ont envoyé à tous les diables. La liste en est longue, par Dieu! et je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à Messine aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle que Dieu damne, c'est l'éclat de ma dernière affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme mariée, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne possèdent de plus consommé en ce genre. Vous sentez que la délicatesse m'empêche de la nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgré notre habileté mutuelle, nous fûmes trahis. Une femme, une aubergiste de la route de Bath, que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques regards, éventa notre complot anti-conjugal, et me menaça de l'ébruiter. C'eût été dangereux de toute manière: la dame a des parens qui ne plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et me voici à Messine, où je compte passer quelque temps loin de celle dont mon absence protégera sans doute la réputation.»

»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment. Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du jeune dandy, et la dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus l'écriture de ma femme, et je me hâtai de décacheter sa lettre. On ne peut être attaché à une amante, à une soeur, à une épouse, par des liens plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie. Sa lettre respirait toute la tendresse d'une ame pure et dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie, elle ne m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée dans un des comtés les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant à une des familles les plus illustres de la pairie, elle unissait à la grâce et à la dignité aristocratique la rare magie de l'ingénuité la plus touchante.»

Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes vers son couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit commençait à tout obscurcir, il continua en ces mots:

«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage à Bath et d'un retour subit à Londres, retour causé par la mauvaise santé de sa mère. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilité, toute son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré une telle épouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une singulière réflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce rapprochement frappa mon esprit d'une étrange terreur. Ce n'était pas un doute, ce n'était pas un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passée de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne pouvais échapper à ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un démon gigantesque s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans des ténèbres profondes.

»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fondée sur la plus légère hypothèse, conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes raisonnemens étaient inutiles, le dard envenimé restait là enfoncé dans mon sein. Je ne pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai à travers la chambre et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, après avoir respiré à longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de mes portefeuilles; je l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit à moi pure, naïve, candide; c'étaient bien ces traits si modestes dont l'expression semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se plaindre de ma défiance. Un sentiment amer et brûlant comme le remords s'empara de moi; j'étais prêt à demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite; et, rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre, je repris le paquet de journaux que j'avais négligé d'ouvrir.

»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes politiques et littéraires, je me mis à lire cette partie de nos feuilles publiques où, sous le titre de Bruits de la ville et de la cour, on accumule hardiment tous les scandales semés dans les salons et dans les tavernes. Voici le passage étrange qui frappa mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:

«Il n'est bruit dans le monde que de la piété filiale de la belle et jeune mistriss Os... qui a quitté tout à coup les plaisirs de Bath pour suivre sa mère souffrante. On dit que la réputation de la fille est aussi invalide que la santé de la mère.»

»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le journaliste s'était servi était précisément celle du nom de ma femme et du mien.

»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine à la fois que je n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient à mes soupçons un venin mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula, l'horloge d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un autre numéro du même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai déjà parlé, se trouvait le paragraphe suivant:

«Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille ont été l'objet sont formellement démenties par des personnes dignes de foi.»

»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de l'innocence de la dame accusée, mais seulement une réponse adroite, et la preuve irréfragable d'une réputation déjà flétrie. D'ailleurs le dandy n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse dans le vice, spirituelle dans ses excès, féconde en ressources pour les voiler, d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon anxiété augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable! Le matin je me jetai sur mon lit, où je restai étendu et pleurant. Tantôt ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours, tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête. Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un glas funèbre.

»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et bientôt, par un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de bénédictins où demeurait un homme que j'avais remarqué pendant le séjour que j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le père Anselme; sa sagacité était rare et puissante; il donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race ignorante, oisive et inutile.

»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux gens du monde: la solitude donne des leçons. Un moine qui a l'instinct de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de détail s'applique à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse à une profondeur inouïe, découvre des rapports ignorés des autres hommes, étudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se confondre dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer, invente dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon devinant la machine à vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard et Occam préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits sans portée qui se moquent des cénobites. Le cénobitisme est le nourricier du génie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient le monde et pétrissaient les ames royales eussent acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur génie si fécond et si dangereux? Non. Même le talent de l'intrigue peut émaner de la cellule: là, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des pensées tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent et grandissent tous les bons et mauvais génies.

»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un remarquable exemple de sagacité et de finesse mondaines, chez un prêtre enfermé dans le cloître.

»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe à part. L'hérésie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le père Anselme me dire:

«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation, et Dieu ne voudra pas damner des hérétiques tels que vous.»

»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre particularité des événemens de ma vie, pas un des détails que je viens de vous donner. Il m'écouta paisiblement, et me répondit:

»—Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent après vêpres. Peut-être alors serai-je en état de vous donner quelques conseils.

»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'étaient absentés, et sous la conduite d'un cicérone ils visitaient les ruines dont cette partie de la Sicile est semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de notre entrevue. Le jour baissait; à la porte du couvent un religieux appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me virent, leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police secrète se trouve entre les mains des prêtres. Je ne sais si le père Anselme avait consulté ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement; mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit:

»—Venez.

»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes dans l'église; elle était déserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos églises siciliennes, où le génie de la mosquée d'orient s'allie au génie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques incrustées, ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange d'éclat et de ténèbres, ces nombreux monumens, un ciel éthéré apparaissant à travers les dentelures et les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent encore au bas des corniches noircies par la fumée des cierges chrétiens? Malgré cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du temple, une tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça, me saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit à la fièvre de mes passions: Fais silence.

»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église, s'arrêta derrière le maître-autel, et là il me dit:

»—Mon fils, quoique nous soyons de communion différente, agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux, vous recevrez mes conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi, mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble.

»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques prières communes, il reprit:

»—Votre soupçon est fondé.

»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne pus rien répondre.

»—Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme sans lui témoigner aucun soupçon; passez par Bath où demeure la femme dont on a acheté le silence; payée pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez toute la vérité, vous vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous abandonnerez la coupable à ses remords, ou vous rendrez votre confiance à l'épouse fidèle.

»En ce moment quelques personnes entraient dans l'église; nous étions placés de manière à ce que je pusse les voir sans être aperçu d'eux.

»—C'est lui! m'écriai-je.

«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond Mondeville, venait d'entrer dans l'église, accompagné d'un de ses amis. Il n'était pas étonnant que, nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de visiter l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités les plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme vit mon mouvement et me retint.

»—Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une belle et vieille statue de bronze placée à droite du maître-autel. J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles et deux idées, je suis persuadé qu'il me regarda comme un fou ou comme un idiot.

»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance; sa courtoisie envers sir Ormond me surprenait. Malgré l'état d'irritation fébrile où je me trouvais, j'étais frappé de la singularité de sa conduite. Il me semblait qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire. Sa froideur se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je le suivis en silence et beaucoup plus calme, plus recueilli, plus attentif.

»J'avais donné à ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait demandés, sur ma femme, sur son caractère, sur ses traits, le son de sa voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arrêtait son attention sur les portraits des saints pères, qui peuplaient le temple, profitant de la liberté italienne pour commenter ces tableaux, demander au jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et déduire des conséquences morales de leur extérieur mélancolique ou sévère. Lorsque sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent et calme, et toute cette investigation métaphysique, chef-d'oeuvre de pénétration intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer un coeur froid, des sens blasés, un faux goût pour les arts, et un coeur incapable de véritable passion dans aucun genre. En vain Anselme éveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer d'associations et de souvenirs tendres et délicats, rien ne vibrait à l'unisson chez notre dandy. Il développait par saillies un épicurisme facile et sans choix, mêlé d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il avait placé dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait le triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme de sa complaisance et s'en alla.

»—Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cédé à ses instances ne mérite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez l'oublier à jamais.

»—Elle mourra! lui dis-je.

»Il me regarda sévèrement.

»—Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère et vous dégage de toute affection. L'épreuve à laquelle j'ai soumis ce jeune homme est certaine; il n'a pas aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour profond, même quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez la personne aimée. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont péché sans vous offenser. Dans le cas où le crime que vous soupçonnez serait réel, bénissez le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait déshonoré tôt ou tard.

»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas à les comprendre ou à les discuter. Il me fallait un guide, ma main le suivait sans réflexion.

»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; je ne pouvais déraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait à mon esprit sa beauté, sa simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse de sir Ormond. Cependant la première rage était passée. A ma fureur succéda une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression, plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de perdre une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir de ma vie!

»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitôt après mon arrivée à Falmouth, je partis pour Bath. C'était là qu'étaient restées les traces du crime, et que m'attendaient les seuls renseignemens que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps frémit de crainte. Une femme de moyen âge et assez jolie se présente à moi, c'est la maîtresse de la maison. On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de quelques particularités relatives à l'état de mon pays, je prie la servante de demander à sa maîtresse si elle peut venir prendre le thé avec moi.

»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins furent si incohérens qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles ne fussent pas obscures et confuses. Je passais d'un sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma conversation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses regards surpris se fixaient sur moi:

»—Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquiétude; j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupçons cruels à éclaircir; je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se peindre dans tous mes discours.

»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon chagrin et que sa curiosité était excitée.

»—Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait qu'accroître mon émotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'à moi dans un pays étranger, c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me désespère.»

»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée les traits de l'aubergiste dont l'émotion et le trouble s'accroissaient pendant mon récit.

»—Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez indifférent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend que je dois mon déshonneur est sir Ormond Mondeville.

»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.

»—Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère vinrent passer quelque temps à Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel récit de ma honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de Bath ou des environs...

»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla et en répandit le contenu sur la table.—La jeune femme quelle qu'elle soit, sous prétexte d'une indisposition grave, demanda une chambre séparée. Au milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la chambre de cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres sterling furent offertes par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le silence.

»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.

»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme étaient si précis, j'affectais une si complète ignorance du rôle important que l'hôtesse avait joué dans l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut obligée de convenir que tout était vrai et que son auberge avait été le théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enquête, et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il me restait une dernière et faible espérance, la possibilité de quelque méprise qui aurait disculpé Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer domestique!

»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion de sensibilité qui me toucha d'abord; puis songeant à sa perfidie, je crus sentir les étreintes d'un serpent, et je fus près de la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle me parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines et de ses espérances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette fatale circonstance, m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes veines était une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une blessure. Elle pleurait, tout agitée encore de la joie de mon retour, et comme je l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son regard je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté, tout en elle respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse et déception. Elle m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe de mère: il était impossible de conserver l'ombre d'un soupçon en la regardant; mais elle se détourna, je l'épiai, et je la vis essuyer furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le témoignage d'une angoisse secrète infligée par le repentir à cette ame qui n'était point encore entièrement corrompue.

»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte et du tourment que j'éprouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence, puis je pris tout à coup ma résolution.

»—Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice.

»On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me convaincre. Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était pâle; elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi.

»—Madame, veuillez répondre à quelques questions.

»Elle se tut.

»—Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville?

»Point de réponse.

»—Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?

»Même silence.

»—Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous arracher au coup de l'infamie qui vous flétrit. Répondez!

»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit ses bras vers moi, puis laissa échapper un éclat de rire convulsif, mouvement si terrible, si hideux à voir, et accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi, que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle eut repris l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son père. C'est un plus des vénérables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une probité à toute épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes yeux.

»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon émotion et semblait me la reprocher. D'un air de réserve et de hauteur cérémoniale, il me demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps j'y étais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi n'était qu'un moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire. Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, posé, et ses ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la réserve de ses manières. Mais bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai de courage, mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon tour, d'un ton calme et concentré, le récit de mon aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je ne lui cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal article de journal, ni les conseils du père Anselme, ni ma conversation avec l'hôtesse.

»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée, lui n'était qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air méditatif, passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune émotion par ses gestes ou ses paroles.

»—Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et s'arrêtant devant moi.

»C'était un caractère profond, parfaitement maître de lui-même dans toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pensée par une parole et cachait la plus grande partie de ses pensées. Il continua cependant:

»—Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.

»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer. La douleur de cet homme vénérable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour paternel, cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et maître de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement. Tout semblait confirmer nos soupçons.

»—Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ, j'habiterai la maison de ma mère, où je vais faire conduire mes enfans.

»—Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au surplus, je passerai chez vous dans la journée.

»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé à faire avec la plus grande promptitude les démarches nécessaires pour hâter le divorce, et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupçons. Si les preuves légales du crime manquaient, toutes les preuves morales concouraient à le prouver: la consternation de Marie, le long silence de son père, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait à la fois dans le récit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans l'article du journal. Ma tête brûlait, mon corps chancelait quand j'arrivai chez ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on avait appris l'état où se trouvait ma femme et mon départ précipité, était sortie. Je sus plus tard qu'elle s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment, son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils malheureux, et a-t-elle à se reprocher de n'avoir pas prévenu ma douleur par des conseils assez sévères et une surveillance assez attentive? Hélas! j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une mère est de s'élancer chez un fils souffrant.

»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant où je me levais pour aller à sa recherche, ma mère entra, et quelques minutes après on annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait eu que le temps de prononcer ces paroles:

»—Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de louage, sans dire où elle allait.

»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une expression de résolution et de douleur.

—»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que vous m'avez appris; ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans tout cela. Nous allons monter dans la même chaise de poste, et nous irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas à notre crédulité. Nous la paierons, mais pour nous faire des révélations complètes. Venez, monsieur.

»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous partîmes, et pendant toute la route nous ne prononçâmes pas un mot. Nous arrivâmes le soir même de bonne heure à l'auberge. Quel fut mon étonnement ou plutôt mon indignation quand je vis Marie dans le parloir! Elle était donc venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa présence seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.

»—Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous venue? pourquoi?... Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'espérez pas...

»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette; l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et je dit à la maîtresse de l'hôtel:

»—Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit dans votre auberge, dans le même lit que sir Ormond Mondeville?

»L'hôtesse pâle hésita un moment.

»—Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous pas convenue?

»—Oui, monsieur.

»—Quel nom? Répondez. Quel est le nom de cette femme?

»—Vous venez de le prononcer.

»—Lady Osprey?

»—Oui.

»—Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée Marie, qui, depuis son enfance sujette à des palpitations violentes, avait appuyé sa main sur son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots. Elle se leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle lui dit:

»—Suis-je lady Osprey?

»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin:

»—Non, madame.

»—Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile. Combien avez-vous donné à cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné cent guinées.

»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse tressaillit, et je me tournai vers lord Barndale.

»—Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme pour savoir d'elle la vérité?

»—Non certes, dit le père.

»Son énergie était vaincue.

»—Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que j'aimais! est-il possible? répondez, vous être livrée à cet homme!

»—Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige: allons à Bath. Faites ce que je désire; il faut que cette femme vienne avec nous. Et vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.

»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.

»—Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous déciderons après.

»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner mais Marie lui dit d'un ton impératif et avec une énergie qui m'étonna:

»—Il le faut!

«Le changement subit qui venait de s'opérer chez Marie me blessa. Était-ce donc cette femme si délicate et si faible qui prenait tout à coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait manquer? Nous partîmes.

»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de poste; je me trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut s'arrêter pour secourir Marie, dont les évanouissemens nous affligeaient; l'hôtesse paraissait très-émue et à peu près incapable de répondre à mes questions.

»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne faire aucune attention à moi. Je ne sais quelle résolution violente paraissait l'animer. Arrivée à Bath, elle fit dire au postillon de se diriger vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement. Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie descendit la première, frappa, dit au domestique de prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le parloir de cette maison inconnue quand la dame du logis se présenta devant nous; à peine avait-elle mis le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un pas et la regardant fixement, s'écria:

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings