III DANS LES JARDINS
Reading edition
CONTES D'AUTOMNE
[Illustration]
I
PLUIE D'OR
Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.
J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente. Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant l'autel de la Beauté infinie.
Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.
Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré; quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources sacrées!
Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.
Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.
II
CHRYSANTHÈMES
Pour savoir a quel point je t'aime, Effeuille, en rêvant, mon trésor, Non la marguerite au coeur d'or, Mais ce coeur blanc du chrysanthème.
Car plus serrés et plus nombreux, Ses pétales, faisceau de glaives, Diront mieux l'infini des rêves Où se perd mon coeur amoureux.
«Un peu!—beaucoup!» mots sans pensée; Et même: «passionnément», Un mot qui ne dit rien vraiment Du mal dont mon âme est blessée.
C'est par mille et mille douleurs Que mon être se multiplie Et, languissant, vers toi se plie Comme le chrysanthème en fleurs.
La marguerite plus ne dure, Quand l'automne, de ses doigts lourds, Des mousses jaunit le velours Et disperse au vent la verdure.
Même après l'adieu du soleil, Seul, dans les jardins qu'il décore, Le chrysanthème s'ouvre encore, A mon coeur fidèle pareil.
Pour savoir à quel point je t'aime, Effeuille, en rêvant, mon trésor, Non la marguerite au coeur d'or, Mais le coeur blanc du chrysanthème!
III
BOUTON DE ROSES
Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage, un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la racine est au profond douloureux de mon coeur.
Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que l'inutile trésor des bonheurs perdus!
IV
OEILLETS ROUGES
L'oeillet d'automne est sans parfums. Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, Il semble porter dans ses veines Le sang glacé des coeurs défunts.
Fleur sans parfum, âme sans rêves! Oiseaux sans ailes, toutes deux, Dont jamais les vols hasardeux Pour les cieux n'ont quitté les grèves.
Malgré ses velours éclatants Dont ton regard charmé s'étonne, Ne cueille pas l'oeillet d'automne, Toi dont le coeur est tout printemps!
Toi dont l'être est tout envolée Vers les firmaments apaisés, Où monte l'odeur des baisers A l'odeur des roses mêlée.
Si c'est du rouge que tu veux Pour éclairer leur ombre, imprègne De mon sang la fleur que ton peigne Tient mourante dans tes cheveux,
Et par les souffles embaumée Autour de ton être flottants, Toi dont la grâce est tout printemps. Vivant Avril, ma bien-aimée!
L'oeillet d'automne est sans parfums. Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, Il semble porter dans ses veines Le sang glacé des coeurs défunts.
[Illustration]
[Illustration]