CHAPITRE II. Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres, aux différentes époques de leur culture. (continued 2)
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La ressemblance de nos arts entr’eux et avec la nature des faits qui nous émeuvent tient à l’identité de rapports, sans laquelle il n’y aurait pour nous aucun sentiment vrai, aucune idée claire. Chaque art, aussi bien que la réalité des évènemens, dont il imite les impressions, a son module particulier; et c’est ce en quoi les arts diffèrent les uns des autres. Mais, ce module une fois adopté, rien ne reste plus arbitraire entre les diverses parties de l’action. Leur liaison est tellement nécessaire que, si elle était intervertie, nous n’apercevrions plus aucune suite d’action, et n’éprouverions plus aucune gradation d’intérêt.
Lorsque les différentes parties d’une composition ont été coordonnées avec art, l’âme se plaît à en parcourir le développement: la variété des sentimens soutient l’attention et prévient la fatigue. Plus la composition a de force et d’énergie, plus aussi il est nécessaire de ne pas s’arrêter trop long-temps à l’expression d’une seule et même impression. Celle de la tristesse, par exemple, deviendrait assoupissante; et les accens du désespoir, s’ils étaient trop multipliés, finiraient par n’être plus entendus.
La musique, pour qui comprend son langage, est de tous les genres de discours qui ont les sentimens pour objets, celui qui demande le plus la variété dans le style; parce qu’il est aussi celui dont les impressions sont le plus pénétrantes.
Cette nécessité du changement d’expression est tellement impérieuse dans l’art musical, qu’on est obligé, pour y satisfaire, d’introduire dans le drame lyrique les incidens les plus invraisemblables, lorsqu’il n’en est aucun, dans la suite naturelle de l’action, qui fournisse au compositeur des sentimens de genres différens à mettre en scène.
La partie poétique d’un tel drame expose nécessairement une action déterminée; tandis que sa partie musicale saisit l’occasion qui lui est offerte pour rendre des sentimens généraux et abstraits, qu’amène le récit du poète.
C’est de cette diversité d’actions que résulte celle des jugemens des spectateurs.
Si un homme peu sensible au langage musical s’avise d’aller entendre un des chefs-d’œuvre dramatiques qui excitent l’enthousiasme des amateurs, il cherche, comme malgré lui, une distraction dans le sujet particulier de la pièce contre les accords dont le mérite lui échappe. Il s’étonne du peu de liaison entre les scènes. Il ne voit pas avec quel art on a su ménager ces transitions nécessaires entre des genres de beautés tellement énergiques que l’impression de chacune d’elles, si elle se prolongeait, serait une horrible fatigue. Il sort s’imaginant avoir jugé ce qu’il ne sait pas entendre; et croit avoir fait une critique mordante en disant que le bon sens doit partout trouver place.
L’amateur, au contraire, est pleinement satisfait. Il n’a pas même remarqué les défauts prétendus que l’on signale dans une composition, dont il admire toutes les parties. L’âge, le sexe, la position sociale, les connaissances les plus approfondies dans des sujets différens, ou leur absence totale, n’occasionnent aucun dissentiment sur l’impression actuelle ou récente causée par un bon ouvrage. Des personnes, d’ailleurs, sans rapports entre elles de goûts et d’habitudes, se réunissent dans une opinion qui leur est commune. A la vérité, cet accord universel se trouble bientôt. C’est seulement tant qu’elle dure encore que l’impression dicte à chacun des jugemens semblables. On peut même observer une chose, qui paraîtrait inexplicable à tout homme étranger aux impressions musicales: c’est que les discussions, quelquefois très vives, sur le mérite des écoles, sur celui de tel ou tel exécutant, cessent, ou ne sont plus soutenues qu’avec peine et par pur entêtement, en présence de l’exécution. Cela vient de ce que cette diversité est dans l’opinion; tandis que l’uniformité d’impression vient de l’uniformité des facultés de sentir. La première est une force constante; l’autre a besoin d’être mise en action pour acquérir de la valeur. Le souvenir la reproduit imparfaitement; et son effet, s’affaiblissant en raison de l’éloignement de la cause qui l’a produite, finit par laisser à la première une prépondérance marquée. C’est par ce même motif que l’amateur, quelles que soient d’ailleurs la puissance de sa raison et la délicatesse de son goût littéraire, n’est point choqué des invraisemblances et du peu de liaison entre les scènes lyriques. Pénétré d’une vive émotion par ce qu’il entend actuellement, il n’a pas le loisir d’apercevoir quel en est l’à-propos. Le compositeur habile, semblable en cela aux grands orateurs, s’empare de l’attention de ses auditeurs: leur âme est, pour ainsi dire, dans sa main; il dispose de leurs sentimens. Après avoir jeté le trouble dans leurs facultés, lorsqu’il sent que ce trouble ne peut plus croître, il ne laisse pas affaiblir une impression, qui est son triomphe: il veut qu’une impression différente la remplace, et conserve ainsi toute la force à l’empire qu’il exerce sur nos âmes. Avec quel art il en ménage les moyens! Il connaît, il mesure les sentimens qu’il fait naître; il sait combien de temps nous pouvons en être possédés, et il se garde d’atteindre la limite de nos facultés. La faculté de sentir a ses bornes, et ce qui est extrême échappe à notre perception. Cela tient à la nature de notre être. Un violent malheur, dans les premiers momens de son apparition, n’est pas senti plus vivement qu’un malheur moindre; mais les instans qui succèdent nous font reconnaître les différences. Et la raison en est applicable à toutes choses, parce qu’elle est vraie; et que la vérité est universelle, ou en d’autres termes, parce que les lois de l’être sont partout les mêmes.
Cette raison, la voici. Nos jugemens, pour être éclairés, ont besoin de la connaissance parfaite des choses qui en sont l’objet. Une impression d’une force extrême nous bouleverse; notre âme devient incapable de comparer, et, par conséquent d’apprécier l’intensité du malheur qu’elle éprouve. Mais il est dans la nature des affections qui ont une cause extérieure de tendre à s’affaiblir. Un chagrin cuisant semble devenir de plus en plus poignant, parce que quand l’impression, qui d’abord avait été assez profonde pour nous empêcher de mesurer l’étendue du mal vient à diminuer réellement, elle laisse à la réflexion le pouvoir de nous en montrer les diverses faces. Si la cause première a été moins puissante, son effet aura été connu plus tôt et l’affaiblissement de l’impression, loin d’augmenter notre chagrin, nous procurera, au contraire, un soulagement sensible.
Les lettres, les arts, sont notre ouvrage; leur but est notre bien-être. Leur première règle doit donc être de ne pas pousser leur action jusqu’à ce degré extrême qui trouble notre jugement: ou, si de grandes beautés peuvent résulter de ce genre d’impressions, il faut qu’ils se hâtent de nous tirer d’une position pénible, en transportant notre attention dans une région moins sombre.
On reproche à la littérature son épuisement, et au goût de l’exactitude sa sécheresse. Il semble que l’imagination ait perdu sa puissance lorsque la raison établit son empire. Nous reconnaissons qu’ils étaient très favorables au développement de l’imagination les temps où des hypothèses, plus ou moins heureuses, formaient toute la richesse intellectuelle; où l’homme, par conséquent, au lieu de chercher l’appui des vérités particulières, ou bien, ce qui est la même chose, celui de la réalité des faits, trouvait en lui-même les convenances auxquelles il assujettissait la nature entière. Alors il n’y avait point contraste entre une foule de doctrines hasardées et ce qu’on nommait la science. Les fictions poétiques étaient revêtues d’un charme, qu’elles ne devaient pas seulement à leur grâce; une demi-croyance permettait d’admettre qu’elles pouvaient avoir eu une sorte de réalité. L’histoire et la fable se confondaient dans leurs limites. Ce que les uns regardaient comme de simples allégories était, pour les autres, le récit de faits merveilleux. Cette disposition des esprits donnait sans doute à l’art de bien dire une importance, qu’il ne peut conserver au même degré lorsque la principale condition à remplir est celle de dire vrai. La faculté créatrice a disparu avec le crédit des fictions. Mais, s’il est aujourd’hui dans le caractère de notre culture intellectuelle d’attacher plus de prix à la solidité des doctrines qu’à leur brillant; si nous voulons que la raison domine toutes les productions de l’esprit; si même nous sentons le goût des recherches attiédir notre imagination, ne désespérons pas d’arriver à une époque, plus heureuse, où nous saurons unir toutes nos facultés dans des productions d’un genre nouveau.
Nous l’avons dit, les nations éprouvent aujourd’hui l’impression que recevrait un jeune homme qui, après s’être long-temps occupé de littérature, serait porté, par le cours de ses études, vers les connaissances sérieuses. Le charme de ses premières occupations l’abandonnerait; une curiosité vive en prendrait la place; mais, après l’éducation achevée, chaque chose recouvrerait à ses yeux sa véritable importance.
Nous arriverons à une époque semblable. Et, comme l’éducation des sociétés consiste moins à propager les connaissances déjà anciennes qu’à en acquérir de nouvelles; comme nous marchons à grands pas vers la création de théories fondées sur des vérités incontestables, nous finirons par amener les différentes branches de notre savoir à une harmonie, qu’elles dûrent autrefois à la seule imagination. Tant de vérités de genres différens, groupées autour d’une vérité première, qui est le fait principal du sujet, feront ressortir dans tout son jour l’identité de rapports entre le module de chaque science, de chaque art, et les diverses parties de cette science ou de cet art. Les lois de l’être, les conditions du vrai, ainsi présentées à la fois sous mille faces différentes, échaufferont l’imagination. Un enthousiasme nouveau, fondé sur une base plus solide que celui qui sut embellir d’agréables fictions, inspirera nos poètes et nos orateurs. Au lieu de créer l’univers suivant les caprices de nos volontés, ils nous le montreront tel qu’il est réellement; et, si jamais le génie entre dans cette route nouvelle, il verra avec admiration que l’art de créer n’a été que celui de copier, et de transporter en d’autres lieux de faibles parties d’un tableau, qu’il lui sera donné de savoir peindre dans son entier.