LE MARIAGE DE RAISON
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A MADAME LÉON MOULIN Amical et respectueux hommage.
I
Marie vint au monde par un jour où la neige s’étendait au loin. Son père qui était un pauvre fonctionnaire, quand il vit que l’enfant était enfin dans son berceau et que l’accouchée avait une figure heureuse et reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa en silence des larmes d’humble joie.
Il y avait à peine un an que le papa et la maman de Marie s’étaient épousés. Ils avaient attendu d’avoir assez d’économies pour se mettre en ménage, acheter quelques meubles à bon marché, quelques ustensiles de cuisine. Puis la bénédiction du Ciel était descendue sur eux. Et maintenant leur fille était née.
Lui, le père de Marie, était pâle avec des yeux noirs et une barbe noire. Il portait une jaquette parce qu’il était employé de l’État, receveur de l’enregistrement, dans ce chef-lieu de canton appelé Roquette-Buisson. La mère n’était ni blonde ni brune, ni laide ni jolie, mais douce et attentionnée.
Voici comment ils s’étaient rencontrés.
Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie tout enfant, lui dit :
— Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, il faut que tu songes à te marier parce que j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir passé toute ma vie, sans foyer, à Navarrenx. Tu n’as que dix-sept mille francs de dot, mais je te donnerai cinq mille francs de plus, et tu seras héritière de cette maison si l’homme que tu épouseras me convient. Le receveur de l’enregistrement m’a paru très comme il faut. Je l’ai rencontré plusieurs fois chez Mme Durand. J’ai parlé à celle-ci de l’idée que j’ai pour toi. Elle m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner avec le receveur. Il joue très bien du violon.
Cette entrevue avait eu lieu. On avait pris le café sous la tonnelle. Lui avait dit à la jeune fille :
— J’ai perdu, comme vous, mes parents de très bonne heure, je n’ai jamais connu l’affection, le doux amour qui pénètre le cœur et le réchauffe comme un oiseau le nid avec son duvet.
La jeune fille l’avait écouté en penchant la tête, et elle avait pensé qu’elle serait celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, en parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait regardé avec tendresse. Et, comme on les avait laissés tout seuls, il lui avait pris la main en soupirant. Elle ne l’avait point retirée. Et ce furent leurs fiançailles, qui durèrent assez longtemps, car on espérait d’un jour à l’autre la nomination du receveur à un poste plus avantageux que Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait ces cœurs simples. Elle, souriait, penchée sur son aiguille, hâtant son ouvrage. Lui, trouvait bien plus gaie la petite maison qu’il avait louée à l’entrée du village. Il cueillait une rose dans le jardin, ce qu’il n’aurait pas fait autrefois, et, en la sentant, il recevait une caresse au cœur parce qu’il pensait à la joue de sa future femme.
Il fut enfin nommé à un bureau plus important, Roquette-Buisson, dans le même département, ce qui plut à la tante. Le mariage fut célébré à Navarrenx, que le couple quitta presque aussitôt pour s’installer dans sa nouvelle résidence. Celle-ci leur parut une Terre Promise, plus belle encore quand cette enfant leur naquit par ce jour de neige.
Donc, Marie était dans son berceau, entre sa mère et son père qui regardait la cour noire et blanche, tandis que le feu, dans la chambre, faisait son bruit continu. Elle était dans son berceau, pareille à tous les petits qui sont venus en ce monde, et qui y viendront, faible comme un souffle, camuse comme un chien qui tette. Et, devant ses yeux clos, la vie se fiançait à elle, la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie du néant et qui renfermait dans son calice éternel ces âmes, cette Vierge sur la commode, cette soucoupe posée là, ce hangar bourré de bûches, cette nappe gelée sur qui allait se lever la lune.
Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla comme un linge dans le vent, et, dans l’ombre tombante, un reflet palpita sur la tapisserie. Le père se rapprocha de son enfant, la regarda de tout près. Il n’avait point ce regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. Elle suffisait, sa petite, à combler de joie un homme longtemps orphelin en qui l’amour était entré voici un an. Il n’aurait pas échangé contre un royaume la pauvre chambre qu’avaient meublée ses appointements de fonctionnaire de troisième classe.
Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. Portée à l’église au milieu du silence des flocons, elle en revint de même, et sa mère ravie la reçut entre ses bras. Son père se retira jusqu’au déjeuner, dans l’étroit bureau où il gagnait le pain quotidien. Un plat de luxe, fourni par l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent bien bon la tante de Navarrenx et les deux autres invités.
La neige ne discontinuait pas de tomber. Il fit nuit de bonne heure. Le receveur, quand ses hôtes se furent retirés — la tante repartit le soir même — vint allumer la veilleuse dans la chambre de sa femme qui lui dit son désir d’entendre un peu de musique, ce dont elle était privée depuis quelques jours. Il alla chercher son violon, s’installa auprès du feu et joua. L’air était certainement quelconque, mais il exprimait le bonheur que le Ciel envoyait à cette maison. La petite Marie, dont le nom passe toute douceur, chantait dans le cœur de son père. Et, à cette frêle voix que traduisait l’archet, voici que la Sainte Vierge répondait avec toutes ses grâces. Elle ne descendait point vers le berceau, telle qu’une fée des contes, les mains chargées de bijoux, les lèvres pleines de miel et de souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née les fruits merveilleux que sont l’humilité, la pureté, la patience. Et ces dons, reçus par l’innocente, devaient lui être plus précieux que des ciseaux d’or et des perles. Ils lui permettraient de ressembler à Celle qui les a possédés entre toutes les femmes, de lui ressembler dès les premiers pas de l’enfance, et de la suivre dans cette voie toute droite qui va de la Terre au Ciel.
Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait déjà pour sa mère cet attachement si fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent davantage s’éloigner du sein qui les a nourris qu’un fruit s’écarter de l’arbre où il est encore retenu. Elle se plaçait debout devant elle, lui appliquant ses mains mignonnes et rondes sur les genoux, et relevant la tête pour lui demander un baiser, comme un oisillon la becquée à l’oiselle qui la lui donne. Avec moins de passion sans doute, elle se faisait caresser par son père dont elle touchait la barbe. Elle se sentait revêtue de je ne sais quelle importance quand il l’attirait à lui, flattée de ce qu’il sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait chanter son violon si mystérieusement. Elle affectionnait aussi beaucoup sa poupée, une pauvre loque, dont un bras, une jambe et les cheveux manquaient, mais qu’elle pressait contre son cœur de toutes ses forces.
Une de ses plus grandes joies, c’était qu’on lui permît de s’asseoir un instant entre ses père et mère, quand le déjeuner touchait à sa fin. Ce lui était un grand honneur qu’on lui donnât alors un peu de dessert.
Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, sous son front bombé, tout un monde insoupçonné de ses proches eux-mêmes, un monde avec des pensées et des images, et tout un paradis d’oiseaux et de fleurs.
Elle vit un jour que le jardin était luisant et merveilleux plus qu’à l’ordinaire, et une ivresse la surprit quand elle entendit le bourdonnement de la vie dans la joie du mois de mai. Elle essaya de regarder le soleil en face, un soleil dont les longs rais se brisaient aux tiges des lilas et des boules-de-neige. Éblouie, elle rentra, et courut vite voir si la Vierge était sur la commode ; si, par ce temps idéal, elle n’était point échappée toute seule dans le jardin. La Vierge était toujours là.
II
Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel.
Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les parents possédaient un château à deux kilomètres du village de Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît.
Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village. Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière qui travaillait à domicile.
Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait. Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente : elle souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler à une compagne aussi charmante.
Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui la rendaient si triste depuis tout à l’heure.
— Vous n’êtes pas souffrante, Marie ? lui demanda la mère d’Isabelle.
— Non, madame.
— Vous n’avez pas l’air gai…
Gaie ? Ah ! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant dans des assiettes sans couleurs.
Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut comblée par ses hôtes. Et même, on lui donna des jouets que son amie avait en double, et elle les rapporta chez elle, dans le bel attelage avec lequel on était venu la prendre. Au départ, elle avait embrassé son amie aussi fort que le matin, mais son baiser fut alors rempli d’un sentiment que son petit cœur n’avait point connu jusque-là, le sentiment de la mélancolie.
Devant leur porte, son papa et sa maman l’attendaient. Ils l’enlevèrent du marche-pied, puis ils la caressèrent.
— Mignonne, t’es-tu bien amusée ?
— Oh ! oui, maman, oui, papa.
Mais ses parents, à souper, virent une ombre sur la figure de Marie. Et, comme il arrive chez les enfants quand ils couvent quelque douleur secrète, cet état s’aggrava jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre les bras de sa mère qui la déshabillait pour la mettre au lit. Et, d’une voix entrecoupée, elle avoua la cause de sa désolation durant cette luxueuse journée : ces souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au cordonnier du village. Sa maman ne lui répondit qu’en l’embrassant. Mais, comme papa avait entendu la confidence, il vint vers sa Marie, et la prit entre ses bras. Et, parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle n’eût pas froid il la serra bien fort sur son cœur, joue contre joue, longuement. Puis il se rapprocha de la commode où se dressait la Vierge tant aimée, et il dit à l’enfant, tout bas, dans un murmure contre l’oreille :
— Regarde-la, regarde-la, chérie ! Regarde-la, elle est nu-pieds. Elle n’a pas de souliers, mais elle trouve les tiens bien beaux parce qu’elle est pauvre.
Marie se calma soudain, et, sagement, se laissa mettre dans son lit qui était auprès du celui de ses parents, et non loin du berceau de Michel qui, étant tout petit, couchait à portée de sa mère.
C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds nus, se disait Marie avant de s’endormir.
Et, tout de suite, elle aima ses pauvres souliers.
A partir de ce jour, Marie se demandait, pour toutes choses : Est-ce que la Sainte Vierge en a ou n’en a pas ? Ou bien : Est-ce que la Sainte Vierge aurait fait comme ceci ou comme cela ? Et, dans son cœur, il y avait toujours les réponses.
Un jour, à la Noël, les père et mère d’Isabelle avaient invité Marie et son papa et sa maman. Le receveur avait apporté son violon, et Marie avait été très fière d’entendre son père jouer dans le grand salon.
Aussi, tandis qu’on se recueillait dans le plus grand silence, elle était allée se mettre contre les genoux de sa maman qui lui avait caressé les cheveux. Elle voulait faire savoir au monde, en se faisant cajoler de la sorte, qu’elle était bien la petite fille de cette maman-là, et de ce papa-là qui jouait si bien du violon.
On avait pris le thé ensuite, et la femme de chambre qui apporta le plateau était la jolie femme de chambre qui avait ouvert la porte à Marie, la première fois qu’elle était venue au château. Mais il y avait une autre femme de chambre, aussi jolie, que l’on voyait moins souvent. Toutes les deux avaient l’air de papillons blancs des choux.
Marie, son papa et sa maman, revinrent du château par une belle neige, qui, en quelques heures, avait rendu la campagne toute plate et toute ronde. En rentrant, on avait remis à papa un papier. Il l’avait ouvert, et il avait dit à maman :
— Mon amie, on m’annonce mon changement. Je suis nommé à Arbouët, dans le pays basque.
Et maman lui avait répondu :
— Il faut que ce soit au moment que nous commencions de nous attacher à ce pays, d’y avoir des relations agréables…
Et papa avait répondu :
— C’est la vie.
Lorsque Marie, le lendemain, eut compris ce qui arrivait, elle pleura à l’idée de quitter les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, et la campagne, ces lieux où elle avait fait connaissance avec l’univers et essayé ses premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa mère, et celle-ci lui parla de la Sainte Vierge qui avait été obligée de quitter le pays où elle était née, pour s’en aller dans un autre pays qu’elle ne connaissait pas, tout plein de vent et de sable, sans arbres, bien moins agréable certainement que ne leur serait Arbouët. Et, encore une fois, Marie se consola en songeant qu’elle ferait comme la Sainte Vierge.
Le petit Michel, lui, ne comprenait pas tout cela. Il jouait avec une poupée de papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni jambes.
L’humble déménagement amusa Marie. Un soir, on s’éclaira avec des bougies plantées dans des bouteilles parce que les chandeliers avaient été emballés par papa, qui aidait les ouvriers à clouer les caisses. Avant de quitter la maison natale, elle alla, toute seule, une dernière fois, dans le jardin où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait bien raisonnablement les mains dans les poches de son paletot. Sa figure eut un pli, comme si des larmes allaient jaillir. Mais elle se retint de pleurer. Et elle rentra en frissonnant. La dernière nuit, comme on n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, et, le lendemain malin, on partit pour la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson, venus pour les accompagner, parmi lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, son papa et sa maman. Ces derniers avaient apporté des provisions de bouche pour les voyageurs. Marie se tenait en avant du groupe, donnant une main à sa chère amie et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux portaient de jolies toques, parce que la maman d’Isabelle avait donné à Marie la même qu’à Isabelle. Mais Marie portait toujours une robe naïvement coupée, et les gros souliers que, maintenant, elle aimait bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il avait l’air d’un ange d’or aux joues gonflées. Ils montèrent dans le train. On agita des mouchoirs. La machine siffla, et les maisons et les arbres se mirent à courir en arrière.
III
Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent occuper le logement du receveur qui venait de partir. Il était plus clair et plus vaste que celui de Roquette-Buisson, mais le jardin avait moins de mystère. Il n’y avait pas de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance chérit dans la maison natale. Cependant Marie accepta le dépaysement, à cause de ce qu’elle conservait dans son cœur touchant l’exil de la Vierge.
A Arbouët, papa disait que le bureau était bien plus chargé qu’à Roquette-Buisson. Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq heures, et, quand les jours furent assez longs, on alla se promener et, parfois, on emmenait Michel en lui donnant la main. Marie aimait tant son petit frère ! Il avait maintenant deux ans.
Un après-midi que l’écolière rentrait du pensionnat, son père lui dit :
— Marie, je vais t’annoncer une grande nouvelle, qui te rendra bien heureuse. Tu sais que maman était couchée depuis hier, parce qu’elle était un peu malade. A présent elle est guérie. Et il vous est arrivé une petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera Madeleine.
Oh ! quelle émotion, quel transport de joie ce fut pour Marie. Papa la conduisit dans la chambre de maman, après lui avoir recommandé :
— Il ne faut pas faire de bruit.
Alors, Marie avait marché doucement, doucement, sur la pointe des pieds, pour obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère dans le grand lit. Et sa mère la regardait aussi avec un immense amour. Et elles s’embrassèrent. Et Marie souriait sans rien dire, un peu haletante. Puis elle cherchait des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait pas. Alors son père la conduisit vers le berceau. Et elle s’avançait, de plus en plus lente. Elle mettait sa main sur sa bouche pour retenir sa respiration. Enfin, son père la souleva dans ses bras, après avoir écarté les rideaux, et il la mit en face de la nouvelle née qui dormait, toute rouge et toute chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son admiration, sa tendresse, mais elle faisait silence, elle était comme en extase devant cette merveille de Dieu qu’est une petite sœur.
Papa ramena les voiles de tulle, après avoir reposé sur le sol Marie qui revint vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui souriait, et elle appliqua sa joue contre la main pendante hors du lit, afin de se faire caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, la Vierge. Et, elle la vit comme toujours, immobile et fidèle, et laissa sur elle son cœur se poser comme l’oiseau sur la branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût envoyé Madeleine.
IV
Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas ! six mois après le baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme, souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de Marie.
La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après la mort de Michel, ne touchait plus à son violon.
Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda :
— Papa, pourquoi ne joues-tu plus ?
Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne :
— Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de petit Michel…
Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange :
— Oh ! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut que tu joues parce que Michel t’entend.
Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit Michel vienne nous voir ici.
Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel.
Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible. L’enfant leur répondait :
— J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne.
Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise.
Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci entendit papa qui disait à maman :
— Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à Navarrenx ; qu’il se serait marié ; qu’il aurait habité dans la jolie villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé.
— Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et qui sait… peut-être que Dieu va nous envoyer bientôt un garçon.
Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui peut-être serait là bientôt.
Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle s’appliquait de plus en plus.
L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.
Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder :
— Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle Pierre.
Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui n’était plus là.
Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah ! comme elle pria ! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.
Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur ; la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la crèche ; la naissance de son Michel doré ; les jeux avec Isabelle ; les adieux à la gare ; la nouvelle demeure à Arbouët ; sa première entrevue avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait ; la mort rapide de Michel ; la petite tombe.
Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait comme une voix d’enfant au Paradis.
Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher.
Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande.
Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui.
V
Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de Navarrenx que leur avait laissée leur tante.
Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge de trois ans, avait laissé leur père inconsolable.
Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui s’épanouissait aujourd’hui.
Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman, si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.
Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa santé donnait du charme à son visage et à son corps.
Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.
Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.
Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. Certes ! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.
La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une aspiration jusque-là inconnue.
Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait fait.
Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.
Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un frisson au cœur.
Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.
Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné ?
Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il chante. Elle l’admirait tout de suite.
Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses lèvres franches et rouges, ces mots candides :
— Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et qui portait le même nom que vous : Michel.
A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se réfugièrent dans le grand salon.
Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus qu’à peine. Elle fermait les yeux.
C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau ; c’est ainsi que, devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui portait des souliers faits par le cordonnier du village ; c’est ainsi que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de lumière ; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu ! Et la jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se demandait : La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et acceptée jusqu’ici !
Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage qu’elle avait menée jusqu’ici ? Ce Michel si blond, si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux que papa ? Oh ! non ! Mais c’était autre chose, comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre rosier.
La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.
A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.
Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir Pierre « s’en aller » après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du plus menaçant des nuages.
On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la rémission.
Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui était à son chevet. Il était guéri.
Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de sa poitrine, se dilata.
Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.
Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur ses genoux.
Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.
Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.
Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce que Marie ne savait point, ou si mal ! La lune étant fort claire et la soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc, regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer passage aux chats.
Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison ? Oui, elle en reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient les plâtras superposés ? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui, jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait, elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle prononça ce mot ridicule et divin : « Papa ! »…
Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y avait-il, derrière la porte, sinon l’absence ? Le loquet devait être le même, il était si usé ! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en retourna.
Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu. Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le jardin natal, non plus toute petite, mais à présent.
Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce. Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe vain.
VI
Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle « des beaux partis ».
Elle vieillit sans se plaindre, toujours aussi sage, toujours la petite fille de Roquette-Buisson maintenant dévouée à sa mère et à sa sœur, heureuse que son frère Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit, dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit ans sans époux. Elle n’avait point d’amertume. Elle attendait sans attendre, comme une jeune fille qui n’a pas de dot. Peut-être n’attendait-elle plus.
Celui que la Providence lui envoya ne fut donc pas le brillant Michel, ni l’un de ces officiers que l’on voyait passer durant les grandes vacances et qui caressaient leurs moustaches avant de mettre le pied à l’étrier. Ce fut un homme sans beauté, sans prétentions, âgé d’une cinquantaine d’années, de ceux qui ne font point rêver les jeunes filles.
Il représentait une maison de vins. Il était venu plusieurs fois chez la maman de Marie pour offrir ses services. Il était timide et bon, rangé, d’excellente réputation, l’une de ces personnes dont le monde sourit avec indulgence.
Des faiseurs de romans ne manqueraient point de montrer ici Marie sacrifiée, se mariant avec une peine secrète, et conservant dans son cœur l’image de l’autre, et le brillant souvenir du mariage d’Isabelle. Il n’en fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec son bon sourire, celui qui la venait tirer du célibat et de ce gros chagrin qu’elle nourrissait : la crainte de n’être jamais mère.
Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla à Marie, durant la bénédiction que l’on donna aux époux, entendre le doux violon de Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. Le petit Michel mort tenait avec papa un grand voile dans le Ciel, et il en tombait des grâces pareilles à des flocons de neige sur cette Marie qui avait appris de bonne heure à aimer ses gros souliers, sur cette Marie douée du sens sacré de la vie et qui, le soir du même jour, dit à son mari :
— Je suis bien heureuse.