PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Il ne s’agit point de médire de la solidarité. Personne (pense Clerambault) n’en a plus passionnément que moi savouré la jouissance et célébré la grandeur. Il est bon, il est sain, il est reposant et fort de plonger l’égoïsme solitaire, nu, raidi et glacé, dans le bain de confiance et d’offrande fraternelle qu’est l’âme collective. On se détend, on se donne, on respire. L’homme a besoin des autres, et il se doit aux autres. Mais il ne se doit pas tout entier. Car que lui resterait-il, pour Dieu? Il doit donner aux autres. Mais pour qu’il donne, il faut qu’il ait, il faut qu’il soit. Or, comment serait-il, s’il se fond avec les autres? Il y a bien des devoirs; mais le premier de tous, est d’être et de rester soi, jusque dans le sacrifice et le don de soi. Le bain dans l’âme de tous ne saurait devenir sans danger un état permanent. Qu’on s’y trempe, par hygiène! Mais qu’on en sorte, sous peine d’y laisser toute vigueur morale! A notre époque, on est, dès l’enfance, plongé, bon gré, mal gré, dans la cuve démocratique. La société pense pour vous, sa morale veut pour vous, son État agit pour vous, sa mode et son opinion vous volent jusqu’à l’air qu’on respire, vous reniez votre souffle, votre cœur, votre lumière. Tu sers ce que tu méprises, tu mens dans tous tes gestes, tes paroles, tes pensées, tu abdiques, tu n’es plus... Le beau profit pour tous, si tous ont abdiqué! Au bénéfice de qui? de quoi? D’instincts aveugles, ou de fripons? Est-ce un Dieu qui commande, ou quelques charlatans qui font parler l’oracle? Levez le voile! Ce qui se cache derrière, regardez-le en face!... La Patrie!... Le grand mot! Le beau mot! Le père, les bras enlacés des frères!... Mais ce n’est pas ce que vous m’offrez, votre fausse patrie, un enclos, une fosse aux bêtes, des tranchées, des barrières, des barreaux de prison!... Mes frères! Où sont mes frères? Où sont ceux qui peinent dans l’univers? Caïns, qu’en avez-vous fait? Je leur tends les bras; un fleuve de sang m’en sépare; dans ma propre nation, je ne suis plus qu’un instrument anonyme, qui doit assassiner... Ma Patrie! Mais c’est vous qui la tuez!... Ma patrie était la grande communauté des hommes. Vous l’avez saccagée. La pensée ni la liberté n’ont plus de toit en Europe... Je dois refaire ma maison, votre maison à tous. Car vous n’en avez plus: la vôtre est un cachot... Comment ferai-je? Où chercher? Où m’abriter?... Ils m’ont tout pris! Il n’est plus un pouce de la terre ni de l’esprit, qui soit libre; tous les sanctuaires de l’âme, l’art, la science, la religion, ils ont tout violé, ils ont tout asservi! Je suis seul et perdu, je n’ai plus rien, je tombe!...
Quand il eut tout arraché, il ne lui restait plus que son âme nue. Toute cette fin de nuit, elle se tint grelottante et transie. Mais en cette âme qui frissonnait, en cet être minuscule perdu dans l’univers comme un de ces εἴδωλα que les peintres primitifs représentaient sortant de la bouche des mourants, une étincelle couvait. Dès l’aube, commença de s’éveiller la flamme imperceptible, que la lourde enveloppe des mensonges étouffait. Au souffle de l’air libre, elle se ralluma. Et rien ne pouvait plus l’empêcher de grandir.
Lente et grise journée, qui suit cette agonie, ou cet enfantement. Grand repos brisé. Vaste silence inusité. Bien-être courbaturé du devoir accompli... Clerambault, immobile et la tête appuyée au dossier de son fauteuil, rêvait, le corps fiévreux, le cœur lourd de souvenirs. Ses larmes coulaient sans y penser. Au dehors, s’éveillait la nature mélancolique, aux derniers jours d’hiver, comme lui frissonnante et encore dépouillée. Mais, sous la glace de l’air, tremblait un feu nouveau.
Il embrasera tout, bientôt.