HENRIETTE CORNIER.
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Le nom de cette malheureuse femme rappelle un de ces crimes étranges, commis sans intérêt, sans passion, sans esprit de vengeance, qui demeurent des énigmes pour la raison comme pour la science de l'homme.
Henriette Cornier était entrée comme domestique chez le sieur Fournier, à Paris. Le 4 novembre 1825, elle vit et caressa chez un fruitier du voisinage l'enfant de la femme Belon. Cette petite fille, nommée Fanny, n'était âgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier la fit monter dans sa chambre en la comblant de caresses; puis, elle l'étendit sur son lit, lui coupa la tête et la jeta dans la rue, où elle alla rouler aux pieds du père de cette innocente créature!
Cette action horrible, à laquelle on supposa d'abord des motifs que l'on ne connaissait point encore, mais qui devaient exister, répandit en un instant la douleur et l'effroi dans tout Paris. Celle qui s'en était rendue coupable fut arrêtée et interrogée par les magistrats.
Traduite devant la Cour d'assises de la Seine, à raison du forfait qu'elle avait commis, elle dut d'abord comparaître devant ce tribunal le 27 février 1826; mais on sursit aux débats pour donner aux hommes de l'art le temps d'apprécier l'état moral de l'accusée. Après deux mois d'examen, les trois médecins, chargés de cette importante mission, déclarèrent n'avoir aperçu en elle aucune trace matérielle de démence; cependant ils ajoutèrent que cette opinion pourrait être modifiée par les circonstances existantes ou éventuelles du procès.
En conséquence, Henriette Cornier fut ramenée devant la Cour d'assises le 24 juin suivant, comme accusée du crime de meurtre, commis avec préméditation. Elle déclara se nommer Henriette Cornier, née à la Charité, et être âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portait l'empreinte de la douceur. Elle répondit d'une voix éteinte aux questions qu'on lui adressa; un tremblement convulsif l'agitait continuellement et semblait redoubler encore quand elle ouvrit la bouche pour faire entendre quelques accens entrecoupés.
Il résultait en substance de l'acte d'accusation qu'Henriette Cornier, qui avait eu, pendant toute sa jeunesse, un caractère gai, léger et même folâtre, avait tout-à-coup changé depuis dix-huit mois, et semblait, depuis cette époque, dominée par une sombre mélancolie qui l'avait conduite un jour à se précipiter dans la Seine. Ce fut quelque temps après qu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avait mise sous la main de la justice.
C'est surtout dans une cause de ce genre qu'il est important de reproduire textuellement l'interrogatoire de la personne accusée. Celui d'Henriette Cornier, s'il n'apprend rien de nouveau, quant au triste fait accompli, servira du moins à faire apprécier la situation mentale de cette fille, au moment de son épouvantable attentat.
M. le Président. Femme Cornier, a quelle époque êtes-vous entrée chez Fournier? n'est-ce pas à la fin d'octobre?
R. Oui, monsieur.
D. Comment vous trouviez-vous dans cette condition? vous y trouviez-vous bien?
R. Oui, monsieur.
D. Le 4 novembre, vous avez vu et caressé chez le fruitier l'enfant de la femme Belon?
R. Oui, monsieur.
D. Vous êtes montée avec elle dans votre chambre, et l'avez embrassée?
R. Oui, monsieur.
D. Vous avez pris un couteau; quelle était votre pensée?
R. Je ne voulais pas le faire.
D. En prenant ce couteau, vous aviez donc l'intention de la tuer?
R. Je n'y ai pas pensé.
D. Vous l'avez placée sur votre lit et lui avez donné la mort?
R. Oui, monsieur.
D. Quand la mère est venue vous demander son enfant, vous lui avez répondu qu'elle était morte?
R. Oui, monsieur.
D. Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant par la fenêtre?
R. La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.
Un juré. On n'entend pas.
M. le Président. Faites venir l'accusée près la Cour, (à l'accusée) Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant?
R. Pour prouver que j'étais seule.
D. Vous vouliez faire connaître que vous étiez l'auteur du crime?
R. Je n'en sais rien. Ça s'est passé comme un éclair.
D. Vous n'avez donc pas été arrêtée par la crainte de Dieu?
R. J'ai abandonné Dieu ce jour-là.
D. Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vous la crainte d'être punie?
R. Je ne pensais à rien dans cet instant là.
D. Aviez-vous éprouvé des malheurs avant cette époque?
R. Non, Monsieur.
D. Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?
R. J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.
D. Comment la crainte de Dieu ne vous a-t-elle pas arrêtée?
R. J'étais triste ce jour-là.
D. Qui vous a arrêtée au moment de vous jeter à la rivière?
R. La crainte de Dieu.
D. Vous aviez dit que c'étaient les passans qui vous en avaient détournée.
Un juré: A cette époque, l'accusée avait-elle déjà la pensée de tuer un enfant?
L'accusée: Non, jamais.
D. Vous aviez pourtant cette idée en prenant un couteau dans la cuisine?
R. Non, monsieur.
D. Mais vous l'aviez quand vous avez emporté l'enfant dans votre chambre?
R. Non, monsieur.
Après cet interrogatoire, on appela comme témoins le père et la mère de l'enfant, qui déposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà, sans rien ajouter qui pût donner au crime de la fille Cornier d'autre motif que la domination tyrannique d'une affreuse idée.
Quelques témoins à décharge déposèrent qu'ils avaient connu la fille Cornier fort gaie, mais que son caractère avait totalement changé depuis dix-huit mois.
Les trois médecins chargés d'observer l'état mental d'Henriette Cornier, (MM. Esquirol, Adelon et Léveillé), répétèrent ce qu'ils avaient dit dans leur premier rapport: que cette femme, livrée à une mélancolie profonde, n'était pas dans un état de folie proprement dite. Mais M. Esquirol y ajouta ces mots: «Notre jugement cesserait d'être absolu, s'il était prouvé, comme on l'a énoncé dans l'acte d'accusation, que cette femme, plusieurs mois avant l'événement, était devenue sombre et rêveuse, et si elle avait commis, quelque temps auparavant, des tentatives de suicide.»
Tout l'intérêt de la question se réduisait, comme on le voit, à savoir si le crime de la fille Cornier pouvait être regardé comme un acte de démence; c'est ce que ses défenseurs s'efforcèrent d'établir, mais ce que le ministère public repoussa avec la plus grande énergie, comme un système désorganisateur, à l'aide duquel les plus grands criminels échapperaient au châtiment.
En définitive, sur la seule question posée, celle d'homicide volontaire, le jury fit une réponse affirmative, mais en écartant la circonstance de la préméditation.
En conséquence, Henriette Cornier fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à la marque des lettres T. P. Elle entendit son arrêt sans manifester la moindre émotion.