1853 (continued 2)
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«On me dit que la Grande-Duchesse Stéphanie arrive aujourd'hui à Compiègne, où toute la Cour est réunie. Notre Impératrice est jolie, frivole, insignifiante et stérile; son mari en est encore amoureux, mais la dernière qualité, parmi celles que je vous ai énumérées, ne le flatte pas.»
Sagan, 8 novembre 1853.—Le nouvel évêque de Breslau [96], arrivé ici avant-hier, est parti après le déjeuner; il avait, la veille, officié pontificalement dans la grande église; et hier, il l'a fait dans l'église de Sainte-Croix qui lui a plu singulièrement. Ma maison ressemblait à un séminaire, tant il y avait de soutanes. Le Prince-Évêque a été fort aimable pour tous, prenant intérêt aux personnes et aux choses. Durant son séjour, nous avons eu, lui et moi, en trois fois, quatre heures de conversation, seul à seule, fort instructives et intéressantes. Moins prince de l'Église, moins imposant et moins homme du monde, aimable et attrayant que son prédécesseur, il a autant d'esprit, plus de calme sur certaines choses et plus d'activité pour d'autres, une piété égale, une éloquence écrite et parlée analogue, et tout aussi remarquable: bref, c'est un homme très distingué et très apostolique.
Sagan, 15 novembre 1853.—Lady Westmorland me mande ce qui suit: «Les affaires me peinent et m'indignent, car, pendant que nous nous disputons sur des formes et des mots, le sang coule et qui sait combien? Quand je dis nous, je parle de nos gouvernements, car on ne peut être plus unis, plus en confiance réciproque, plus sincèrement dévoués à faire le bien que ne le sont les quatre qui travaillent ici; mais il y en a trois qui n'ont pas les coudes libres, et de là vient toute la difficulté de faire un arrangement quelconque.
«Il paraît certain qu'on s'est battu le 3 ou le 4, et qu'il y a eu beaucoup de morts et de blessés, mais qu'il reste fort incertain qui a eu le dessus. Un rapport dit que les Turcs ont maintenu leur position à Oltenitza et que les Russes se sont retirés; un autre dit que les Russes ont fait reculer les Turcs [97].»
Il paraît que le Père André Bobola qu'on vient de béatifier à Rome, et qui a été un jésuite polonais, martyrisé par les Russes, il y a deux cents ans, est l'objet d'une grande humeur de l'Empereur Nicolas, et voici à quelle occasion: Une tradition ancienne rapporte que, lorsque l'Église honorera particulièrement le Père Bobola, de grands malheurs frapperont la Russie et que le sang y coulera. Cette tradition est fort connue dans le Nord. L'Empereur ne l'ignore pas, et si peu qu'il a tâché d'entraver à Rome cette béatification. Des prêtres lithuaniens, auxquels les consulteurs des Rites ont écrit, pour avoir leurs témoignages sur les miracles et le martyre du Bienheureux, et qui ne les ont pas refusés à Rome, ont été déportés en Sibérie.»
Sagan, 21 novembre 1853.—Le dernier ouvrage de Cousin dont j'entends parler est un volume philosophique [98] dont le but serait de mettre d'accord ses écrits d'autrefois avec ses pensées actuelles qui semblent, Dieu merci, suivre un tout autre cours. Mais à quoi bon? nous perdons tant de bonnes choses sur la route de la vie, qu'il est bien naturel de nous défaire des mauvaises. Ne serait-il pas plus digne du vrai philosophe chrétien d'en convenir tout simplement ou, mieux encore, de ne pas en fatiguer le public, que cela n'intéresse guère et de continuer l'histoire de Mme de Longueville qui charme tout le monde.
Je voudrais bien que Villemain fît enfin paraître son Grégoire VII [99], ce serait une bien bonne lecture pour mes solitudes; mais, je crains fort que le grand Pontife ne soit pas au bout de ses malheurs, et qu'il ne reste encore captif.
On dit que M. de Lamartine est très malade. Sa santé ne pourrait alors se comparer qu'à sa fortune et à sa renommée.
Je voudrais connaître quelque livre attachant qui me fasse passer les langueurs de ma chaise longue; ce ne seront pas les trois derniers volumes de l'histoire que M. Thiers a écrite sous l'empire de si déplorables passions. La muse de l'ingratitude l'a déplorablement inspiré [100]. Heureusement qu'il ne suffit pas d'avoir du talent pour faire ou défaire des renommées; elles subsistent par elles-mêmes et résistent aux folles apothéoses, comme aux iniques et ingrats dénigrements.
Sagan, 10 décembre 1853.—Le duc de Noailles m'écrit ce qui suit de Paris: «Je suis fort tourmenté de ce qui va se passer à Eisenach. On y a expédié quelqu'un de Paris pour empêcher Mme la Duchesse d'Orléans de recevoir le duc de Nemours, revenant de Frohsdorf. Je veux espérer que l'entrevue aura eu lieu avant l'arrivée du messager. Le Comte de Chambord et le duc de Nemours ont été ravis l'un de l'autre. Peut-être est-ce un bonheur que la Veuve se tienne en dehors; elle aurait plutôt compliqué, entravé, rendu l'entente plus difficile; car elle n'y aurait pas été assez naturellement, assez simplement. Tout ce qu'on lui demande, c'est de ne rien compromettre, de ne rien gâter; qu'elle reste isolée, si elle le veut, mais qu'elle n'intrigue pas, qu'elle reste passive; elle arrivera plus tard à se soumettre. En attendant, les autres s'entendent mieux tout seuls sans elle.»
Sagan, 11 décembre 1853.—Des lettres que je viens de recevoir me donnent quelques petites notions, dont voici l'extrait: «Il me paraît qu'en ce moment l'Angleterre et la France consentent à une Conférence ou Congrès à Vienne, où tous les Cabinets (turc et russe compris), régleraient de concert l'affaire d'Orient, avec protocole ouvert et s'intitulant, dès l'article premier: Affaire européenne. Si la Russie y consent, on pourra y forcer les Turcs; mais la question est de savoir si elle y consentira et si elle peut sortir de cette affaire sur un échec moral, comme celui-là? car, dans les circonstances actuelles, c'en serait un ... Mais si la Russie n'y consent pas, j'ai lieu de croire que l'Autriche ne poussera pas plus loin le dévouement et la reconnaissance, et qu'elle se séparerait alors de la Russie. Or, si l'Autriche se sépare de cette puissance et se réunit plus ou moins activement à la France et à l'Angleterre, la guerre générale ne serait plus possible.»
«Les Cousins ont été contents l'un de l'autre à Frohsdorf, et les Cousines aussi; j'ai pu jeter un regard sur des lettres qui l'attestent. Le Comte de Chambord a été particulièrement ravi de sa cousine Clémentine de Cobourg et a dit: «J'ai vu enfin une princesse française.» Le duc de Nemours, qui s'était rendu près de Mme la Duchesse d'Orléans pour lui tout expliquer, n'a pas été reçu par elle, et elle a même empêché ses fils de voir leur oncle.
«Il m'est revenu que M. Thiers n'approuvait pas l'entente entre les deux branches, mais qu'il l'acceptait, et il ajoute qu'il est persuadé qu'à sa majorité le comte de Paris imitera l'exemple du duc de Nemours. M. Thiers, à ce qu'on m'assure, n'aime pas la branche aînée, mais il hait, avant tout, ce qui gouverne aujourd'hui.»
Sagan, 23 décembre 1853.—Lady Westmorland me mande ceci: «Mon impression est que lord Palmerston produira une secousse qui fera crouler la machine [101]. Je crois que Stratford Canning, qui a fait tant de mal, fait à présent des efforts sincères pour l'arrêter; mais je doute de son pouvoir à calmer ce qu'il a fomenté et suscité.»
M. de Radowitz est mort, après de longues et poignantes douleurs, d'une maladie analogue à celle du feu Cardinal Prince-Évêque de Breslau. Certes, je n'aimais pas l'influence politique de M. de Radowitz sur le Roi, influence qui, à une époque donnée, a porté grand dommage à son gouvernement; mais sa mort n'en est pas moins regrettable, aujourd'hui qu'il n'était plus ministre. C'était, dans la vie privée, un homme des plus honorables; ses facultés intellectuelles, sa science, sa prodigieuse mémoire, son aptitude dans toutes les branches, excepté la politique, en faisaient un être à part de la plus rare distinction; il y a, en ce moment, si peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité, qu'on ne saurait trop regretter les deux ou trois âmes qui dominent encore de fort marécageuses vallées. La Prusse perd, en moins d'un an, deux appuis du catholicisme, si cruellement battu en brèche par l'insidieux piétisme protestant: le cardinal de Diepenbrock et M. de Radowitz. Ce dernier était ferme dans sa foi, et son crédit auprès du Roi était un appui pour ses coreligionnaires. Dieu veut nous ôter notre dernier «chevet», mais pour continuer avec Bossuet, il faut ajouter: «Puis il agit.» Espérons donc qu'à travers tant de pertes et d'attaques, l'Église triomphera et qu'elle se montrera d'autant plus forte, qu'elle aura moins d'appui. Le Roi sera personnellement très affligé de la perte d'un homme avec lequel la tournure particulière de son esprit et de son imagination trouvait une pâture toujours abondante.
Sagan, 31 décembre 1853.—M. de Humboldt m'écrit ce qui suit de Berlin: «La mort de Radowitz est un événement qui sans doute affecte le Monarque; mais on dit qu'un mémoire de Radowitz, que le Roi lui avait demandé sur les changements à introduire dans la Constitution, quelque temps avant sa maladie, a été si libéral et blâmant si franchement ce que l'on fait réactionnairement, qu'il s'en était suivi quelque froideur; cela expliquerait le calme royal pendant la maladie et les visites rares et tardives faites au moribond.
«La famille Radowitz en a été très affligée et moi-même, j'en ai été très surpris. Pour les personnes qui ont regardé l'excentricité des conseils de Radowitz comme peu utiles auprès d'un Roi à imagination mobile (par exemple la Reine), elles doivent trouver cette mort un accident très commode.
«L'homme était doué d'une puissante intelligence, d'une noble nature, sincère, consciencieux, vertueux, mais voulant toujours l'impossible. De formes arrogantes, offrant un mélange bizarre d'aristocratie et de théologie, appartenant au moyen âge, fortement saupoudré du libéralisme le plus moderne, sermonnant avec talent, mais incapable de causer, doux et aimable dans son intérieur où il était déifié.
«Le Roi se flatte que les éclatantes victoires remportées par les Russes vont disposer l'Empereur, son auguste beau-frère, aux idées pacifiques; moi, je crains, au contraire, l'engouement et le fanatisme du parti ultra-russe, ainsi que l'influence du clergé grec; je crains aussi le désespoir des Turcs qui leur inspirerait de fatales violences [102].
«Deux mystères occupent ici la faible partie du public qui en a eu vent, jusqu'à présent. La mission d'Albert Pourtalès à Londres et la course rapide que Bunsen a faite pour affaires politiques, à Paris, dont il est, du reste, déjà revenu [103]. Quel peut avoir été le but de ce voyage d'un ministre de Prusse à Paris, si ce n'est pour disposer les Tuileries favorablement pour Saint-Pétersbourg? mais alors, comment employer Bunsen, la bête noire de Brunnow et de la Russie? Vous avez très bien deviné, comme toujours, quel était le but de lord Palmerston!
«Il est rentré plus puissant que jamais, et le mot prononcé lors de sa retraite dans le Moniteur officiel de France, prouve qu'il mettra les fers au feu, conjointement avec l'homme taciturne des Tuileries. L'idée d'occuper la mer Noire, comme on occupe la terre ferme, de montrer les dents sans se battre, me paraît une folie insigne [104].»
Voici donc le Prince Albert qui paraît en arriver, quoiqu'un peu plus tard, au même point que jadis son oncle Léopold: c'est-à-dire d'être détesté en Angleterre pour ses ambitieuses influences [105]. On croit qu'il fera une course, soit à Cobourg, soit à Lisbonne, pour se soustraire aux avanies que lui destine le Mob [106].