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Choix de contes et nouvelles traduits du chinois

PAR THÉODORE PAVIE (continued 2)

Théodore Pavie translation

Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la pratique de la vertu.

Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne sait d'où!»

Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»

Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses parents la vengeance que sa mère attendait de lui.

A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde reconnaissance.

—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»

Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.

Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, qui sait?...»

Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et demandant l'aumône.

Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»

On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements, et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa mère vivaient encore.

Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao, ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou, mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom, répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»

A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria: «Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!» Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»

Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.

Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur, excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade. Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq jours.»

En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang, accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.

Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les souliers à ses religieux.

Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux. Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis, il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous menaceraient.»

Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant: «Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule, celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles elle quitta le couvent et regagna le bateau.

Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, prenant congé du religieux, il se mit en route.

Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»

Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas! mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la capitale et ce bracelet parfumé.»

La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes yeux se sont fermés à la lumière.»

En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au même instant elle recouvra la vue.

Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je vous quitte pour aller à la capitale.»

Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans la salle du palais.

A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour venger notre gendre.»

Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.

Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, sur la place des exécutions.

Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»

Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir pour acquitter ma dette envers mon époux.

—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc rougirais-tu?»

L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son supplice est une chose arrêtée.»

Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.

On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à l'endroit même où il avait commis le crime.

Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.

«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre vieille mère.»

Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte accompli, il s'éloigna.

Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!

A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.

«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans égale.»

Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.

Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et tous les deux pleurèrent de tendresse.

Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le ministre.

Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée Touan-Youen-Hoey: Réunion des tendres époux.

Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à la cour, pour veiller aux affaires.

Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.

Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se donna la mort.

Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son enfance.

LE POÈTE LY-TAI-PE.

NOUVELLE.

I.

Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur la terre! Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là tour-à-tour les deux phases de sa vie; Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de corruption. Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages; En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il recula les bornes de son imposante renommée: Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire, pareils au croissant radieux. Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et s'effacent, Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des rives du fleuve Tsay-Chy.

Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang, vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce surnom.

Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé l'Immortel Exilé. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:

Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel exilé sur la terre. Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer d'émotion les Esprits et les Génies; Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour plongé dans une douce ivresse. L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions vulgaires.

Or, Ly-Pe s'appelait lui-même le Lettré retiré du Nénuphar bleu. Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il buvait jour et nuit. On les avait surnommés les six Solitaires de la rivière des Bambous.

Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:

Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la terre a déjà vu trente printemps; Mais il fuit la renommée au fond des tavernes. Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou? Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu qui répand l'or et l'abondance.

«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement qui vous attend!

—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie entre le vin et la poésie.

—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»

Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui boivent sans désemparer jusqu à la nuit.

Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères. Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de l'autre.

Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: «Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»

Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il l'avait promis.

Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à la juger, jetons-la au rebut.»

Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et le dépose le premier sur le bureau.

Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!—»Broyer de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe fut jetée de côté.

On a raison de dire:

Quand vous présentez un travail au concours, ne songez point à réussir dans l'Empire; Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,

Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»

L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. «Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.

Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»

A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note. Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de bonheur ou de malheur.

L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent rendre quelque service à l'Empire!»

Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain, les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère. Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite, combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas! il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui l'accable.

—»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité personnelle.»

Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»

Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial. «L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers civils et militaires, tous également distingués par leur profonde érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les nobles du palais.»—Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.

Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.

—»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire qu'il ne refusera pas.»

Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la suite du docteur Ho-Tchy.

Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné, il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe, l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie, l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.

—»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?

—»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.

Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions, violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter patiemment un tel état de choses, nous envoyons des ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous avons des choses précieuses à vous offrir en compensation, savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12], les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin, la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»

Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To. En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait. Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.

Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire, votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel, Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance, il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine: nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa Majesté.

—»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux ambassadeurs?—Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera convenablement.»

Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit: «Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face, dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages au pied de votre trône.

—»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.—D'après l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han; les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17], Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»

A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le poète dans le palais des clochettes d'or[18]. Les musiciens firent retentir à grand bruit les instruments à corde, le kin et le se; les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle d'audience.

Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires forment le cortège, alignés sur deux rangs.

Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net. Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience. Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe; mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée. Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante illumina son visage.

Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes. Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.

Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe, donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans se tromper d'un mot.

Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit: «Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque, dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde. Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»

Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône. Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.

«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter sur l'estrade.»

L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.

—»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur, cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.—Eh bien! Sire, ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats, jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester au-dessous de la confiance dont il est honoré.»

Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le proverbe est bien vrai:

Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a dites.

Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur? C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.

De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares, bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille, et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète, donnez-nous-en lecture.»

Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse aux étrangers; elle était ainsi conçue:

Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses instructions au Ko-To des Po-Hai.

«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre. Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance, et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal fondu, ont prêté serment et obéissance.

Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie; la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde, des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,

La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?

Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée; comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté; vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et ne veut pas se soumettre.

Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée. Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces instructions.

Ordre spécial.»

La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong, qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la cacheta de son sceau impérial.

Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante; de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive l'Empereur!

L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale, et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.

«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur du collège des Han-Lin.—Au milieu de tant de dignitaires, le premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses bottines?—Ecoutez, ajouta Ho—Tchi: ces deux personnages sont à la vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires; le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire. Quel autre pourrait l'égaler!»

Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain. A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il entra en délibération avec ses conseillers.—Le céleste Empire avait pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de l'attaquer?

Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne faire sa cour au souverain de la Chine.—Mais ici l'histoire se divise.

II.

L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori Tong-Fang-Sou.—Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons disposer: voilà ce qu'il aime.—Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait, ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille verres: cela lui suffirait.»

Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne cessaient de pleuvoir sur le docteur.

Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan, lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est. Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je m'appelle Kouo-Tse-Y.»

Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur. Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il, que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui désobéir?

Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal, et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux libérateur et le sauva du même péril[23].

—Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs, envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter devant la galerie des Parfums enivrants, et il prenait plaisir à les admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche du poète Ly-Pe.

Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti, et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui chantait:

Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie; Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle. Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être; Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.

«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien, qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là, installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne quittait pas.

«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante gaîté:

Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!

Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres, ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des Cinq Phénix; et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le palais.

Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète, celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé les fossés qui font naître la joie, ils arrivèrent avec leur fardeau à la galerie des Parfums enivrants.

Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés, plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet (de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure du docteur.

Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire, dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....» —Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un ton brillant.»

Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que voici:

I. En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant les fleurs je songe à voter visage; La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée. Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré devant moi, J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans le séjour des dieux. II. La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais parfum; Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont Wou-chan attristent mon cœur. Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais des Han? Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une nouvelle parure. III. La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque, Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux regard. Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître, La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.

«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui avait procuré.

«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses, la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur, et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.

Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines, et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse: «Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez au contraire à redire ces vers!—Et qu'est-ce qui doit exciter à ce point mon courroux, demanda l'Impératrice?—Ah! reprit Kao-Ly, écoutez ce vers qui dit:

Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure nouvelle.

—»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom était Fey-Yen (l'Hirondelle légère).

—»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant, qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.

»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas aperçue?»

C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.

L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir, qu'on nommait alors les huit Immortels du banquet.

Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait; toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»

Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.—Votre sujet ne manque de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»

Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il devait recevoir mille kouans[27], et dans les villes secondaires, cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille leangs d'or, un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.

Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et les coupes se succédèrent sans relâche.

Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui ont pour titre: Adieux aux amis du palais, en retournant dans les montagnes. En voici l'abrégé:

Reconnaissant et fier de l'édit impérial, Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de fumée. Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis, Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans racines au gré des flots. Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou; Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent jamais; C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime, Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.

Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route à cheval, et partout où il passe on l'appelle le Seigneur aux habits de soie. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans banquet.

Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.

Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.

Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère du peuple?—Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»

Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!—Non, répondit Ly-Pe, je ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.—Alors, reprit l'intendant, si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver arrogamment son Excellence?

—»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, «Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il barbouiller?» Or, voici la requête du poète.

Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents littéraires étaient immenses; quand il agitait son pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte impériale, où vous lirez ses titres.

Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. «Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?—Ce n'est pas à vous que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»

L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»

Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur dit-il:—«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme rebelle.»—D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»

Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous éviterez une humiliante punition.

Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un excellent magistrat.

Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.

Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au mont Lou-Tchan.

Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut retenu au camp du général.

Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y, celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le passage l'arrêta.

On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis, s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?» Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.

Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai, et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti. C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:

Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans l'Océan, Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de se rencontrer?

Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté, envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.

Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels, portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue, les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège.... Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!

Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des sacrifices au printemps et à l'automne.

Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur lequel étaient peints ces deux mots: Chy-Pe (le Prince de la poésie.) Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:

Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de Prince des poètes? Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux talent.

Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:

Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer une pièce de vers décousue; Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans les ondes fraîches du fleuve.

Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots. L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze, sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était l'immortel Ly-Pe lui-même.

De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier rang, et dit de lui:

En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères, il déploya un talent divin; Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le bouillon dans la coupe qu'il lui présenta. Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine: Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang, en a gardé un pieux souvenir.

LE LION DE PIERRE.

LÉGENDE.

Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui pratiquent la vertu.

C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy, homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa main.

Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été plus prompt à accueillir sa visite.

Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et quand on fut à table, il lui demanda où il allait.

«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a quelque chose à vous communiquer.

—»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?

—»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône; mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je n'ai rien de plus à vous dire.»

Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le fléau devait se déclarer.

«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.

—»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait bien d'en avertir tous les gens du village.

—»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.

—»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?

—»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»

C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations; S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et pleins d'une généreuse reconnaissance, Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!... Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance s'acquitte par les douleurs de la prison.

Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et il partit sans rien accepter.

Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune trois domestiques pour louer dix grandes barques.

«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.

Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»

Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des bateaux.

En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par un homme inspiré.

Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au fond des vagues.

D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen parvint sain et sauf sur le rivage.

Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.

Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, courons;—Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!»

Notes in this chapter

Note 1 · Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un nom de religion.Note 2 · Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.Note 3 · La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des êtresNote 4 · Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres mortels,Note 5 · Yu-Y signifie selon le désir, c'est-à-dire, une pierre précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable. Tseou-Pan signNote 6 · Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.Note 7 · Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède Note 8 · Autre nom de Ly-Taï-Pe.Note 9 · Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de Kia-Ting, arrondissement de Mei.Note 10 · Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues de circonférence.Note 11 · Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du royaume de Tsin.Note 12 · Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.Note 13 · Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et abaissa son lit. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et fier, receNote 14 · On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.Note 15 · Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e siècle,Note 16 · La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.Note 17 · Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.Note 18 · De l'Empereur.Note 19 · Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.Note 20 · Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.Note 21 · Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours la pNote 22 · Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme auNote 23 · Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens (Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était contigu à celui deNote 24 · On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de cuillers pour manger.Note 25 · Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les envoyéNote 26 · Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait des Note 27 · Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac Baikal.Note 28 · Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il noua l'herbe. Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le fait telNote 29 · L'amour est désigné ici par l'expression poétique de vent du printemps.Note 30 · L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa tous lNote 31 · Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et qu'il Note 32 · Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7 fr. 50 cent.Note 33 · Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées, entra dans lNote 34 · Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en abdiquant entre les mains de son fils.Note 35 · Grand lac dans la province de Ho-Nan.Note 36 · Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent à reprNote 37 · Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
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