Les Mémoires de mon ami (continued 2)
Reading edition
Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée par la diphtérie. Ses poules mouraient, mouraient, comme les mouches en novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers… Et la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle criait :
— Les pauvres bêtes !… Les pauvres bêtes !
Mais ce n’était pas sur « les pauvres bêtes » qu’elle pleurait, c’était sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par désinfecter sa basse-cour ; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement atteintes du mal… Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère ; la ténacité évoque tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle souffrait, si elle se désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent ou gains compromis !
Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une pharmacie compliquée et bruyante… Et c’était une grande pitié, vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées entières, à regarder quoi ! Elles ressemblaient à ces pauvres malades qui se navrent, sur des bancs, dans des jardins d’hospice…
Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, les tâtait, les auscultait, leur nettoyait la gorge au moyen de longs pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques… Puis, elle leur introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir…
Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au lazaret, voici ce que je vis… Oui, en vérité, voici ce que je vis…
Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, la vieille et moi, traversant les pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, avidement… Vous avez bien lu, n’est-ce pas ?… Elles ne mangèrent pas : elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil malicieux, et elles paraissaient nous dire :
— Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous n’avez plus besoin, dorénavant, de nous racler la gorge, et de nous introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si mal… Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit est le nôtre… Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux !… Ah ! ah !…
Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans l’augette qui, peu à peu, se vidait.
La bonne femme, qui n’était pas une observatrice, fut prise à cette supercherie. Elle dit joyeusement :
— Ah ! mes poules sont guéries !…
— Pas du tout !… protestai-je. Elles ne sont pas du tout guéries… Regardez-les bien… Elles font semblant de manger, dans le but d’éviter vos soins qui les embêtent.
— Tu es fou ! Des poules !
— Mais regardez-les !…
— C’est ma foi vrai ! s’écria la bonne femme. Ah ! les garces !
Et depuis ce jour, je n’ai pu, sans pleurer, voir un poulet à la broche… Est-il possible que l’homme ose se nourrir avec de l’intelligence, de la volonté, du caprice, de l’ironie, et toutes ces choses délicieuses qui sont dans l’âme des bêtes !…
Quant à Bijou, je ne le gardai pas longtemps… Il mourut, par une triste nuit, entre mes bras ; il mourut pour, en fouillant dans les ordures de la rue, avoir avalé un morceau de verre.
Son agonie fut quelque chose d’horrible. Dans mes bras, il avait des plaintes, comme un petit enfant, et il me regardait, avec des supplications si douloureuses, que je pleurais à chaudes larmes, en criant :
— Bijou ! Bijou ! ne meurs pas… Tu me fais trop de peine… Ou si tu meurs, ne me regarde pas ainsi !… Bijou ! Bijou ! mon pauvre Bijou !…
Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais !… Et d’avoir connu l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus pesant et de plus atroce.
C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville ni dans la campagne. Depuis le départ de M. Narcisse, il n’y avait plus de fleurs chez nous, non, même plus de fleurs, sinon le bouquet nuptial de ma mère, qui se désagrégeait, sous un globe, dans la salle à manger… La sorte de petite grâce, l’espèce de petit parfum que nous avait apportés la présence du lamentable professeur, tout cela avait disparu… A peine si j’avais la curiosité de regarder dans la rue où c’étaient, sans cesse, les mêmes visages, les mêmes choses, les mêmes bêtes qui passaient, avec des habitudes chaque jour pareilles et des mouvements qui, jamais, ne se renouvelaient !… Les petites villes ont, même sur les bêtes, des influences déplorables et des contagions d’abrutissement… Quand j’avais des loisirs et des livres, je lisais ; c’était là mon unique récréation. Mais j’ai déjà dit que je n’avais pas souvent de livres !
J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire de toutes choses ambiantes, même des événements quotidiens de la maison, même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus d’importance dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville !… Et encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent… Il avait des musiques que j’aimais…
Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de pensées et de sentiments divers pour me construire une existence silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine de beautés plastiques et morales — du moins, je les jugeais telles… Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que j’avais lu dans les livres… Et mon imagination achevait le reste… Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait, en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire, une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des réalités ! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans, des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et mortelles terreurs.
Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et insuffisants, de muscles mous ; j’avais, comme aujourd’hui — car je n’ai pas vieilli, étant né vieux — la peau étiolée, fripée et toute grise, mes veines charriaient un sang pauvre et mal coloré ; mes poumons respiraient avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât… Étant toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard…
Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut d’insensible et d’imprévoyant ?… Cette photographie est un peu effacée et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur le fond disparu. Eh ! bien, je n’ai pas changé… Je suis tel que j’étais alors… un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte ternement blanchâtre, et que mes dents — celles, du moins, que je n’ai pas perdues — sont devenues toutes noires et pareilles à des racines d’arbuste mort… Et voyez combien il y avait peu de vie physique en moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève : ma barbe n’a pas poussé ! Enfant, j’avais l’air d’un vieillard ; vieillard, je ressemble à un enfant malade !… Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi, jusqu’au bout de son désir ?…
Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et douloureusement plats ! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement !… Je ne pouvais et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher !… Et, par un contraste bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations vulgaires, des figurations inférieures de la vie !…
Ainsi, me voilà dans une gare… Je dois prendre le train… Le train est là, grondant, devant moi… Des gens que je connais et que j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance… Moi, je ne puis pas… Ils m’appellent… Je ne puis pas, je suis cloué au sol… Des employés passent et me pressent : « Montez donc !… Montez donc !… » Je ne puis pas… Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques ricanent de mon impuissance ; une horloge électrique se moque de moi… Un autre train arrive, puis un autre… Dix, vingt, cinquante, cent trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement… Je ne puis pas… Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la portière… Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile et nu — pourquoi nu ? — devant des foules dont je sens peser sur moi les mille regards ironiques.
Ou bien, je suis à la chasse… Dans les luzernes et dans les bruyères, à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix… J’épaule mon fusil… je tire… Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais… J’ai beau presser sur la gâchette. En vain ! Il ne part pas !… Bien souvent, les lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement ; les perdrix s’arrêtent dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi… Je tire… je tire !… Il ne part pas… il n’est jamais parti !
Ou bien encore j’arrive devant un escalier… C’est l’escalier de ma maison. Il faut que je rentre chez moi !… J’ai cinq étages à monter… Je lève une jambe, puis l’autre… et je ne monte pas !… Je suis retenu par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur la première marche de l’escalier… Je piétine, je piétine, je m’épuise en efforts d’inutile ascension… Mes jambes vont l’une après l’autre, avec une rapidité vertigineuse… Et je ne monte pas !… La sueur ruisselle sur mon corps, la respiration me manque… Et brusquement, je me réveille… le cœur battant, la poitrine oppressée… la fièvre dans toutes mes veines où le cauchemar galope…
Tels sont mes rêves, la nuit ; tels sont toujours mes rêves !… Pourquoi ces rêves, et jamais d’autres ?… Y a-t-il donc un symbole dans les rêves ?
J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de « s’en fiche », si je puis dire :
— Il est bien trop bête, pour aller à Paris… Pour un autre, parbleu ! Paris serait la fortune !… Ah ! si j’avais été à Paris, moi !… Mais lui !… Que veux-tu qu’il fasse à Paris !… Jamais il ne se reconnaîtra dans les rues de Paris… Ah ! le pauvre enfant !…
Ma mère était d’un avis différent… On sentait, dans toutes ses paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi… Pourquoi ? Est-ce que je la gênais ? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce fût ? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour elle… Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon père, elle répliquait :
— Une place comme ça !… C’est une chance incroyable… une occasion unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les bras !… Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne gagne même pas !…
— Enfin, il t’aide… Il tient tes livres !
— Eh bien…! il ne manquerait plus que ça !
— Oui, mais, Paris !… Paris !…
— Voilà-t-il pas une grande affaire ?… Il s’arrangera, donc !…
Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et bien d’autres choses encore…
Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté. Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique… Eh bien, cette décision, je l’acceptai avec la plus complète indifférence et — cela vous paraîtra, peut-être, extraordinaire — sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs, que m’importait !… Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre parmi les hommes et parmi les choses… puisque je sentais que je ne pourrais vivre qu’en moi-même !
Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate mission, confiance en mon père, lequel « ne faisait jamais que des bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent »… Elle profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait pas, et dont, plus tard, — à la suite des circonstances infiniment burlesques que j’ai racontées — je devais épouser la fille. Nous fûmes bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais, chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille, que diable !…
— Et nous le surveillerons ! Et nous lui apprendrons ce que c’est que l’existence parisienne… Ce sera comme notre enfant… notre deuxième enfant !…
Braves gens !… Ah ! l’horreur sinistre des braves gens !…
Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre, sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière n’avaient pénétré… Une prison !… Ma mère dit simplement, après avoir, pour la forme, inspecté la chambre :
— Ça n’est pas très luxueux… mais c’est bien suffisant pour un jeune homme de province… Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau et des vieux amis de la famille… Et, surtout, il ne faut pas oublier qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie… ce qui est très commode…
Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide, mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes d’innommables guenilles… A l’intérieur, elle donnait sur un palier effrayant, puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée du crime… Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes… et, sur les murs, des rampements d’insectes mous…
Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif qui — je le sus plus tard — vendait dans les rues des plans de Paris, et, je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes transparentes ; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui réparait des tapisseries… Les locataires des autres étages me semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire, mystérieuse et troublante du camelot !… J’avoue que je ne fus pas trop rassuré. Lorsque je sortais de la maison ou que j’y rentrais, j’avoue que j’avais au cœur un tremblement, un effroi… l’effroi de ces murs, de ces escaliers, de toute cette obscurité morne et visqueuse, où les rencontres humaines prenaient des aspects sinistres…
Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y loger son fils…
Durant les trois premières nuits, bien que j’eusse la prudence, aussitôt rentré, de verrouiller ma porte, il me fut impossible de m’endormir. Et je regrettai presque ma chambre de là-bas, qui, certes, n’était pas somptueuse non plus… et je regrettai aussi la cour si triste où ma mère, le matin, venait, sale et débraillée, traînant ses savates et son jupon dans l’ordure, étendre ses frusques sur les cordes… Et je regrettai, pareillement, la rue si mélancolique où, toujours aux mêmes heures, spectres d’hébétude, les mêmes passants passaient !…
C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique. Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion, et même quelque orgueil, à vous en faire le récit…
Une nuit — il pouvait être deux heures du matin — je venais de m’endormir… Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber le livre des mains… Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par un grand cri… Ce cri semblait avoir été poussé dans la chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries… Je me dressai sur mon lit, écoutant… A vrai dire, je n’étais pas très étonné… Terrifié ?… oui, peut-être… Mais étonné, non !… Ce qui m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt… Qu’était-il donc arrivé ? J’écoutai, le cœur battant… Un second cri plus faible… puis, comme un bruit de lutte… un heurt de meubles… un paquet qu’on traîne… des chaises remuées… des coups sourds… et enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement… une voix de femme comme étouffée, et criant : « Au secours !… au secours !… » à plusieurs reprises… puis rien !…
Je me levai… A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité… Ma peur était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu allumer une bougie…
Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé… Et c’était maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort…
Qu’allais-je faire ?… J’hésitai longtemps à prendre un parti… N’avais-je pas été victime d’une hallucination ?… J’écoutai encore… Rien… rien !… Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec force… Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la voix, que les coups sourds !…
— Il faut que je sache !… il faut que je sache !… me dis-je.
J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était éteinte… Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit…
Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant… tout tremblant… tout petit… tout petit !… Ah ! si petit !…
Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer ; la nuit du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de plomb… Et le silence était si profond que j’entendais, réellement, ramper les insectes noirs sur les murs…
Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir ; le désir de savoir ce qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels, de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur… Après tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination… Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la comprendre… Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle — comme si je les revivais encore, — que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots : « Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net !… »
Je rentrai dans ma chambre où j’allumai — avec combien de peine — une bougie… et je sortis, de nouveau, sur le palier.
Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore… Mais ce ne fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur moi-même, je la surmontai facilement… Voici ce que je vis.
La porte de droite, la porte de cette chambre qu’habitait la vieille dame aux tapisseries, était grande ouverte… Un linge blanchâtre et deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, deux pieds dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à une personne couchée sur le dos…
Il est rare que les choses — à l’exception des yeux — soient effrayantes en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre valeur d’action que d’y avoir — je ne dis pas même participé, mais simplement assisté !…
Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur donnaient une signification précise de témoignage ? Et puis, il faut bien que je le dise… A cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi particulier ; c’est que j’ai toujours eu, non pas, peut-être, la terreur, mais l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer pourquoi… mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes, cauchemardantes, de l’Embryon… des analogies avec les larves, les fœtus… oui, tout le cauchemar angoissant et horrible de l’incomplet, de l’inachevé !
Je fus quelque temps à pouvoir détacher mon regard de ces pieds qui, d’abord rigides comme des pieds de mort, me parurent ensuite, à force de les regarder fixement, doués d’une vie douloureuse… Du moins, il me sembla bien — mais il se peut que la lumière dansante de la bougie m’ait donné cette illusion — que le gros orteil du pied gauche eut, à plusieurs reprises, des mouvements de crispation, et faut-il l’écrire ? — des grimaces, de véritables grimaces, ainsi qu’un visage… Enfin, m’habituant à cette lueur étrangement mouvante de la bougie, qui déplaçait et les couleurs et les formes, il me sembla aussi que ce bout de linge blanc dont j’ai parlé était tout tacheté de sang…
Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis ceci :
Une femme — la vieille femme aux tapisseries, — était couchée sur le plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et très pâle de peau… Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux grisonnants, partout du sang… des éclaboussements de sang… Je me souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui s’étalait autour d’elle, sur le plancher…
Je pensai défaillir, mais faisant appel à tout mon courage, à toutes mes énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte… qu’elle respirait encore, peut-être !… Je tenais le bougeoir dans ma main droite et, en me penchant sur la vieille femme, je me rappelle qu’une goutte de cire liquide tomba sur son œil grand ouvert, sur son œil terrifié où elle se figea, blanchâtre, comme une taie.
Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson :
— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !…
Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses parties… Les membres étaient encore chauds et souples… Mais le ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus ! La pauvre vieille était bien morte, bien morte, bien morte !
Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de cette constatation… Ce fut presque de la joie… Non, pas de la joie tout à fait… mais quelque chose de doux comme un allègement, comme une délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le cerveau tranquille… Je ne ressentais plus de terreur et, en vérité, j’étais presque content que la vieille fût morte !… Morte, je n’avais plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte ; vivante, c’était toute une complication : il m’eût fallu tenter de la rappeler complètement à la vie… Et je comprenais mon impuissance devant cette responsabilité.
— Ma foi ! me dis-je avec une philosophie admirable, mieux vaut pour elle et pour moi qu’elle soit morte !… Et nous en avons tous les deux, elle et moi, le cœur net !…
A la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des traces de violence et de lutte : les draps du lit arrachés, deux chaises tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même… Et, à ce moment-là, chose extraordinaire, devant ce cadavre encore chaud, et mutilé, devant ce sang répandu, devant ces traces de lutte, il ne me vint pas à l’esprit que la vieille avait été assassinée, comme si ces choses-là étaient naturelles, qu’elles avaient dû s’accomplir d’elles-mêmes et toutes seules !
Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur le lit… Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd… Ploc !…
— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !… chantait en moi la voix de plus en plus obstinée.
Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon épaule, pesamment.
Je poussai un cri et me retournai… Et je vis deux yeux féroces et gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche, la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot…
— Ah !… ah !… fit-il, je t’y pince !…
Puis :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?…
L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?… répéta-t-il.
— Je ne sais pas !… balbutiai-je.
— Ah ! tu ne sais pas !… tu ne sais pas !… Elle est bonne !…
Et il me secouait rudement par les épaules… Et ses yeux avaient des lueurs sombres. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues, des jambes couvertes de poils.
— Pourquoi es-tu ici ?
Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la chanson, qui chantait en moi :
— Je voulais en avoir le cœur net !… Je voulais en avoir le cœur net !…
— Ah ! tu voulais en avoir le cœur net !… Eh bien… attends un peu !…
M’ayant lâché, il sortit, referma la porte… Et j’entendis aussitôt la voix qui retentissait dans l’escalier.
— A l’assassin !… au secours ! au secours !…
Et des portes s’ouvrirent, claquèrent. Et des voix se répondirent, d’étage en étage… Et les cris du camelot retentirent, plus forts :
— A l’assassin !… au secours !… à l’assassin !…
Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre… Et je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays :
— Je veux en avoir le cœur net !… Je veux en avoir le cœur net !…
Aux appels, aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la maison s’était réveillée, toute la maison s’était levée. Et la chambre de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si pittoresquement désordonnés, si expressivement effarés et tremblants, que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs comiques silhouettes et d’en jouir — ce ne fut qu’un moment — d’en jouir comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce m’est encore une gaieté…
Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient :
— Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qu’il y a ?
A toutes les interrogations, le camelot répondait :
— Hé ! Vous le voyez bien… Il y a qu’elle est morte !… Il y a qu’il l’a tuée !…
— Oh ! mon Dieu !…
Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de tous… Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, il expliquait avec des gestes rapides :
— Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer… Elle était renversée comme ça, sur le plancher… lui, couché sur elle… comme ça, il la tenait à la gorge… Et il farfouillait la blessure de son couteau, comme ça !… comme ça !…
Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des protestations, des doutes…
— Mais, regardez-le… s’acharnait le camelot… Regardez sa chemise, ses mains, son visage… Ils sont pleins de sang !
— C’est vrai !… C’est vrai !…
— Oh !… oh !… oh !…
Une femme dit :
— C’est presque un enfant !
Un autre dit :
— Il n’a pas de barbe encore !…
Une troisième dit simplement, avec de l’admiration :
— Ainsi !… Voyez-vous ça !
Alors, le camelot insistait :
— Mais regardez-le !… Et son air de bête prise au piège !…
— C’est vrai !… C’est vrai !…
Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre… Je ne faisais pas un mouvement… Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries… Je n’avais plus aucune idée dans la tête… Ma tête était vide, vide, vide !… Et tout cela qui se passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point… Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient plus pour moi la moindre consistance corporelle… C’étaient des ombres qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses… Je les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les brumes qui montent, le matin, des rivières…
Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude :
— Comment l’as-tu tuée ?… Pourquoi l’as-tu tuée ?… Réponds !…
Comme je restais muet :
— Allons ! réponds… insista-t-il.
Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée… J’avais le vertige…
— Réponds donc !…
Machinalement, je répondis :
— Je ne sais pas… Je ne sais pas !…
Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles :
— Vous voyez ! dit-il… Vous entendez !… Il avoue !
— Oui !… oui !… oui !…
Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se tendre furieux et menaçants vers moi… Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa qu’on me mît à mort.
— Oui !… oui !… oui !…
Le camelot s’interposa :
— Non !… Il ne faut pas y toucher… Il faut qu’il meure sur l’échafaud… Attendons le commissaire de police… On est allé chercher le commissaire de police…
Un vieil homme hochait la tête… Il dit :
— Est-ce possible !… Il est si faible… Et les blessures sont si horribles… La gorge a été fendue d’un seul coup !…
— Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains rouges, son visage tout barbouillé… Et puisqu’il avoue !…
— C’est vrai !… c’est vrai !…
Le vieil homme s’obstina :
— Je ne dis pas le contraire… Pourtant, il est bien faible… Et il paraît idiot !…
— Puisqu’il avoue !… Tu l’as bien entendu !…
S’adressant aux curieux :
— Vous l’avez bien entendu, tous ? demanda-t-il d’une voix forte.
— C’est vrai !… c’est vrai !…
— Et il n’est ici que depuis huit jours !… Qu’est-ce qu’il est venu faire ici ?… Pourquoi est-il ici ?…
— C’est vrai !… C’est vrai !…
Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté ; on vanta sa vie pauvre et résignée… C’était une sainte… Pour tuer une pareille femme, il ne fallait pas avoir de cœur !… Il fallait avoir l’âme bien criminelle !… Quelques-uns pleurèrent…
Combien de temps cette scène dura-t-elle ? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien… J’étais engourdi… J’avais comme un immense besoin de dormir… Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre… Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M. Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma chambre…
— Comment vous appelez-vous ?… me demanda le commissaire.
— Je ne sais pas… je ne sais pas !… répondis-je.
— Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez ?…
— Je ne sais pas !…
Le commissaire grogna :
— C’est bien !… Hum !…
Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait :
— Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé…
Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui, toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu, dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi complètement, la majesté terrible du crime.
Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se retirer chacun chez soi… Puis, s’adressant au camelot, qui lui soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations :
— Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? Allez-vous-en !…
Mais le camelot résistait :
— Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire ! Ma présence ici est indispensable. Je suis le seul témoin !… Puisque j’ai tout vu.
— Comment vous appelez-vous ?
— Isidore Borgne, monsieur le commissaire.
— Hum ! Hum !… Et qu’est-ce que vous faites ?
— Je suis camelot…
— Ah ! ah !… Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu ?
— Je vends des plans de Paris…
— C’est bien !… Foutez-moi la paix, maintenant… Et si j’ai besoin de vous… je vous ferai appeler…
— Mais, monsieur le commissaire !…
Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un agent :
— Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il… Et surveillez-le !…
Le camelot protesta pour la forme :
— Je suis un bon citoyen, moi… Ça ne se passera pas comme ça !…
Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent…
Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait… Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla… Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit :
— Voyons ça !… voyons ça !… A nous deux, maintenant.
Je n’étais pas ému… Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre… Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus… Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré… Non, en vérité, je n’avais plus la sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante… Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, des rides crapuleuses… Pas une seconde, en le regardant curieusement, comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y eût une force sociale… plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, avec ses droits implacables de juger et de punir !…
J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et terrifiante qu’on appelle : la société !… Et bien des fois, je me suis demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime !…
Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le juge qui l’interroge…
J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction sociale ; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve charmant d’être saoul, la cruauté de son métier… Et je l’aimais véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens, et, toujours, d’admirables poètes.
Tout à coup, le commissaire me demanda :
— Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme ?
Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement :
— Je voulais en avoir le cœur net.
Le commissaire s’ébroua comme un cheval.
— Comment, le cœur net ? fit-il. Le cœur net de quoi ? Vous vouliez la violer ?…
— Oh ! monsieur le commissaire…
— Enfin, expliquez-vous !… Quoi ? Qu’est-ce que vous entendez par votre cœur net ?
Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement :
— Comment vous appelez-vous ?
Je me nommai.
— Et qu’est-ce que vous faites ici ?
Je le lui dis.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt ans !
— Et d’où venez-vous ?
Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans l’escalier de la maison meublée…
Le commissaire ponctuait chaque phrase d’exclamations comme celles-ci : « Bon ! Bon ! Diable !… Diable ! » et il soufflait comme une forge !
Lorsque j’eus terminé mon récit :
— C’est bien curieux !… fit-il, c’est curieux !… Une jeune femme, mon Dieu… que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas… mais je le comprendrais… Dans la passion, on ne se connaît plus… Va te faire fiche ! Mais une vieille comme celle-ci !… Ma parole d’honneur, c’est trop fort !… Vous êtes donc fou ?…
— Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée !…
— Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure ? Qui est-ce qui l’a tuée ?…
— Je ne sais pas !…
Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement :
— C’est le camelot, hein !… Allons, dites-le !… Mais dites-le donc !…
— Mais non… je ne sais pas… je n’ai rien vu… Et c’est pour cela, monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net !
Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque :
— Tout cela n’est pas clair ! dit-il… Je vais vous mener au Dépôt… Je vais mener aussi le camelot au Dépôt… Vous vous débrouillerez devant le juge d’instruction.
Et il ordonna aux agents :
— Au Dépôt, tout le monde !… Par le flanc droit, arche !…
Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de protester :
— Je suis un citoyen français !… Je me plaindrai à Rochefort !…
Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.
Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante et douloureuse.
Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour !… Ces deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et des plus déchus !… Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes !… Ici, dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont confondus… A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle… Ils sont entrés, ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans leur âme, toujours ! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de l’État, du bagne et de l’échafaud.
Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain !… Et, à l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y avait pas trois jours, ce drame effrayant… mais combien banal, et de tous les jours !
Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine, à mon bureau. Il pleuvait… Une de ces petites pluies parisiennes si lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un épicier, il y avait un gros tas d’ordures… Les gens allaient et venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale, gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte impeccable de chien, sans doute : il avait compris qu’il n’y avait rien pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure lourde et chancelante… Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien, s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle ? Comme tous les pauvres maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle aurait pu manger !… Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui, collée, laissait voir sa déplorable ossature… Sa main fouillait, comme un crochet, l’ordure… Tout à coup, elle agrippa une orange dont la moitié était pourrie et couverte de moisissures !… Elle en essuya l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée, elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement, gloutonnement… J’eus le cœur étreint par une grande angoisse… Je n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue !… Je tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes… Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me regarder… Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins où, bientôt, elle disparut… Et j’espérai… ah ! oui, je vous le jure, j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie !
J’examinai toutes les figures autour de moi… Oui, vraiment, c’étaient des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim… Combien y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines !… Et je les aimai d’un immense amour !…
Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de culture de la misère… Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son exploitation !… Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à chaque heure, plus avant, plus profondément… Elle est semblable à ce passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau !…
Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous l’orage des voix… Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent ; d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien… je regardais, et mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes…
Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le monde… Il avait retrouvé là de vieilles connaissances… de vieux amis de crime…
Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux tapisseries.
— Oui, oui ! Je comprends maintenant… c’est lui !… c’est lui !…
Et je me dis encore :
— Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas… Je ne le dénoncerai pas… Ah ! ma foi, non !… Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui !
Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.
En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît… Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité !… Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain… A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours !… A Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche !… Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère… Et je fus effrayé… et je sentis, en mon âme, comme un découragement !
Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir… Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées… Je le vis alors, je vis son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visage : des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda ; il me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.
— Je ne te vois pas bien !… me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune… et tu n’as pas de barbe… Et sûrement tu n’es jamais venu ici !… Pourquoi es-tu ici ?
Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement, et de façon à rompre tout entretien :
— Je ne sais pas !
L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.
— Tu ne sais pas ! fit-il… sans doute ! On ne sait jamais pourquoi l’on est ici ! Tu ne veux pas parler ?
— Si !… je veux bien parler.
— Alors, pourquoi me dis-tu des bêtises, avec un air de crainte… Est-ce que je te fais peur ?…
— Non… Tu ne me fais pas peur !…
— Alors, pourquoi es-tu ici ?…
Je m’enhardis :
— Je suis ici… parce que dans la maison que j’habite une vieille femme a été assassinée !…
— Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une raison.
Après un silence de quelques secondes, il ajouta :
— Tu habites une maison ?… Tu as de la chance, toi !… Approche un peu, que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé… Quel âge as-tu ?
— Vingt ans… Et toi ?
— Oh ! moi, je n’ai plus d’âge !… Depuis trois années, les minutes me semblent si longues, si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au moins, quarante ans !… Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai rien… Que fais-tu ?
— Je suis employé dans une maison de banque… Et j’aligne, sur des pages, des chiffres auxquels je ne comprends rien !…
— Tu as de la chance !
— Voilà seulement huit jours que je suis à Paris !… Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Mais c’est un métier difficile et plein de dangers, j’y renonce. Autrefois, je chantais et je disais des vers dans des cabarets de Montmartre… Mais les vers étaient trop tristes… et j’étais trop mal vêtu !… On exigeait que j’eusse une redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate à triple torsion… et des cheveux je ne sais comment !… Au bout de quelques soirs, on n’a plus voulu de moi… et l’on m’a mis à la porte… Comprends-tu ?
— Je ne comprends pas bien ce que tu dis !… Tu chantais des vers ?…
— Hé oui !
— Des vers de toi ?
— Bien sûr !
— Alors, tu es poète ?…
— Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles… Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète ?… Regarde-moi mieux, toi qui habites une maison… Je suis presque aveugle… Une nuit que j’avais dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus !… qui ne voyaient presque plus… C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici !… Car je suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit de dormir quelque part !… Quand je suis trop fatigué, et que je m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse… Il paraît que j’ai volé quelque chose à la société !…
Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit :
— Aujourd’hui, je passerai devant des juges… Et ils me diront : « Ah ! c’est encore vous !… Nous n’en pouvons plus de vous condamner ». Et ils me renverront… Les prisons ne veulent plus de moi… Elles refusent de me nourrir… Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de crime !… Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui tu es ici ?
— Je ne sais pas !… Veux-tu que je te raconte ?
— Je n’y tiens pas… Cela ne m’intéresse point… Il y a tant de vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris !… Je te demandais cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût moi qui l’aie tuée !…
— Toi ! pourquoi, toi ?…
— Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de laine chaude… Je rêve du bagne comme d’un palais… On doit y être bien !… Mais je suis trop lâche !… La vue d’un couteau me fait trembler !… Et je m’évanouis à l’odeur du sang !… Oui ! les assassins et les voleurs sont des hommes heureux… Ils peuvent vivre !… Moi, qui ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais… je vais comme ces chiens perdus, fouillant ci, vautrés là… dans le froid, dans le vent… dans la pluie, dans la nuit !…
Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et son dos…
— Dis donc ?…
Comme je n’avais pas répondu :
— Dis-donc ? répéta-t-il… M’écoutes-tu ?…
— Oui, je t’écoute… Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles !… Tu me fais pleurer !…
— Eh bien ! écoute encore ceci… après, tu pleureras à ton aise, et moi je me rendormirai, car je n’ai pas assez dormi… Dis donc…
— Je t’écoute…
— Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi… tu me feras une petite place dans ta maison.
— Je veux bien !
— Et puis, tu tueras des gens riches… et si l’on te pince, je dirai que c’est moi qui les ai tués !… Comment t’appelles-tu ?…
A ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte… Des gendarmes venaient d’entrer :
— Ah ! zut !… fit l’homme… On vient peut-être me chercher… J’aurais voulu dormir encore !…
Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus prendre… Mon compagnon, alors, se rendormit, et moi je continuai de regarder l’affreux drame du Dépôt.
C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent, pour ainsi dire, les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert… Mais, voyez combien le cœur de l’homme est rempli d’énigmes et de contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les grands cœurs…
Ah ! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans des couloirs étroits, obscurs et puants, avec des galvaudeux plus âgés et vicieux ; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, hâves, décharnés, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de quels enfers !… Ah ! on se le demande. Quand une société enferme dans une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des assassins ?… A-t-elle surtout le droit de les punir ?…
A Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la misère… Non seulement ils ne la voient pas, ils la nient !…
— Nous avons décrété l’abondance générale, disent-ils ; le bonheur fait partie de notre Constitution… Il est inscrit sur nos monuments, et fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale… Il n’est de pauvres que ceux qui veulent l’être, que ceux qui, malgré nous, s’obstinent à l’être… Ce sont des entêtés !… Par conséquent, qu’ils nous laissent tranquilles.
Et comment verraient-ils la misère ?… Paris la cache sous son luxe menteur, comme une femme cache sous le velours et les dentelles de son corsage le cancer qui lui ronge le sein. Pour ne pas entendre les cris qui montent des enfers sociaux, Paris étouffe le lamento de la misère dans l’orchestre de ses plaisirs… Aucune voix de pauvre diable ne traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement d’or des affaires…
Et comment verraient-ils la misère ?… Savent-ils seulement qu’il existe, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des milliers et des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent les autres ?… Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant profondément… A ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui demandai pourquoi il était ici et quel était son crime :
— C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante… Je me suis saoulé comme de juste… Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un agent qui me bousculait… Il me semble que je l’ai appelé : « Vache !… »
D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il rudoyé ?… Je ne lui disais rien !… Est-ce qu’il est défendu aux pauvres de chanter, maintenant ?… Ce qui m’embête, c’est la femme et les gosses, qui ne savent pas, bien sûr, ce que je suis devenu et qui doivent me croire mort ! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs !…
— Vous avez l’air malade ? lui dis-je. Et vous toussez !
— Si je suis malade ?… Parbleu !… Comment voulez-vous que je ne sois pas malade ?… Il faudrait que vous voyiez notre logement !… L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin, quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la sensation d’une petite asphyxie… Ce n’est que dans la rue, en allant à mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que, peu à peu, mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la nuit… Et vous pensez si j’y vais gaiement, au travail, avec le front serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les jambes molles !… Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades !… Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce lent et continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme !… Mais les gosses !… Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim !… Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !… Mais, si je ne buvais pas, il y a longtemps que je serais mort !… Alors, quoi faire ?… Et c’est sans remède, voyez-vous, et c’est abominable ! Si on avait de l’air, encore !… Dans les maisons, ou plutôt dans les taudis où l’on nous force à habiter, il n’y en a pas !… Où en prendre ?… La porte s’ouvre sur un couloir ou sur un palier, empuanti par les émanations des cabinets et des plombs… La fenêtre, elle, donne sur une cour profonde, humide et noire comme un puits, où flottent, dans l’air déjà irrespirable des grandes villes, tous les germes mortels, où tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages, parqués en d’obscures cellules… J’aime mieux ne pas ouvrir et ne respirer que nos ordures à nous, que nos poisons à nous !… Dame ! n’est-ce pas ?…
— Et, alors ?…
— Alors !… Rien…
— Et les pétitions ?
— Oh ! la la !…
— Et la révolte ?…
— J’en ai soupé… On a fait des révolutions en criant : « Du pain !… Du pain !… » On pourrait en faire une, en criant : « De l’air !… De l’air !… ». Mais, comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas davantage d’air pur !… J’aime mieux me saouler, quand je puis !…
— Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous ?…
— Il y en a quelques-unes… On ne veut pas les entendre… On n’entend jamais que ceux qui font les lois… Et toutes les lois sont contre nous !… C’est bien simple !… Il faut, à l’homme, pour vivre — pour vivre seulement — cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures… au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie… Or, les logements — nos logements — n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres… et dans ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les oiseaux, — car il faut bien des bêtes pour nous aimer, — sans compter les fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit heures… Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène utile et rejettent les gaz dangereux… Ajoutez aussi qu’à chaque entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en chambre, dans toute la maison… de l’air qui est allé sentir les alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine. Conclusion : maladie et misère, et finalement mort… J’aime mieux me saouler.
Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine… Après quoi :
— Et vous… me dit-il… vous êtes un enfant de bourgeois… et vous ne semblez guère plus heureux que moi !…
Je répondis gravement :
— Oh ! moi… Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne serai jamais plus heureux…
Et un immense désespoir entra en moi.
Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu… Peut-être avait-il avoué son crime ? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh ! ces couloirs ! Le froid glacial et morne de ces couloirs !… Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs !… Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses griffes de torture !… Et comme les pas résonnaient cruellement, dans ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques !… Que de dos tristes, de dos vaincus !… Et que de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les bouches aux mensonges féroces !… Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre ; un vent qui fait frissonner !…
En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui… Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries… Je ne pouvais plus douter de son crime… Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à quoi était-elle utile dans la vie ?… Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels… Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, semblait un joyeux drille… Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique… Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine… En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas…
J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires, pour des équilibres vitaux indispensables… Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un rétablissement d’harmonie… Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes, qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur nourriture et leurs moyens de développement… Est-ce qu’il n’en serait pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux ?… Et j’ai souvent protesté. « Mais non, mais non, disais-je… L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande !… S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs… Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines… Et puis, que sait-on ?… Et ne faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière ? »
Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne m’effrayait pas, ne m’effrayait plus… Mieux, je le considérais comme une victime inconsciente de la nature… Et si j’avais pu le sauver du châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie… C’est que je sentais naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire ainsi : « Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort ».
Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais aucune peur… Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.
C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien !… Oui, cet homme qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant… Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa puissance formidable… Il était juge, comme il aurait pu être médecin, épicier, notaire ou restaurateur… En vain, je cherchai en lui quelque chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité… Il ne me troubla pas.
Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent… Le juge écrivait… Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts n’avaient pas un frémissement… Tout d’abord, il ne leva pas les yeux sur moi… Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, et les bagues de sa main… Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau d’étoffe dans un courant d’air… En face de lui, devant une table séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les oreilles avec un porte-plume… C’était le greffier… Si le juge était gras et rose, le greffier était maigre et blafard… La peau de son front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant… Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont les élastiques trop lâches bâillaient… Il me regarda, mais d’un regard si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un de vivant… Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel… Quand il eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se mit à ranger quelques papiers, — interrogatoires falsifiés, dépositions altérées — avec des mouvements brusques.
Et tandis que j’attendais, je songeais :
— Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient une maison, une famille, des amis, des passions ?… Sont-ils même vivants ?… Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne ?… De quelle matière grossière sont-ils fabriqués ? Au moyen de quel mécanisme remuent-ils les bras, les jambes, la tête ?… Souvent, dans les foires de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser, aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là… Est-ce que jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un rayon de lune ?
J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le tic-tac de leur poitrine.
Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert… et, par l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi…
Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de papiers… Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma présence… Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit :
— Qu’est-ce que vous faites ici, vous ?
Et, se reprenant, il ajouta :
— Ah ! ah ! Parfaitement, c’est vous.
L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails inutiles et monotones dans ce récit.
Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire. Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur ; je ne flattais pas sa vanité de tortionnaire… D’ailleurs, il avait trouvé dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me confronter avec la victime, ni avec l’assassin… Il me traita, je puis le dire, sans considération, et par-dessous la jambe. Le seul point sur lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier. Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté ; de sa complaisance, de ses qualités professionnelles que je jugeai admirables… Je ne sais si le juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un : assez ! colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon marché, il me renvoya… Le soir, j’étais libre !
Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un certain orgueil, l’incident… Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour moi… Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la gloire !… Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang étaient encore visibles… Et elle disait :
— Ainsi, vous l’avez vue, morte !
— Mais oui.
— La gorge ouverte ?
— Mais oui.
— Dans son sang ?
— Mais oui.
— Sur le plancher ?
— Mais oui !
— Ah ! ah ! ah !… Et vous l’avez prise avec vos mains ?
— Mais oui.
— Portée dans vos bras ?
— Oui ! oui ! oui !
— Ah !… ah !…
Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie :
— C’est quelque chose, ça ! Mazette ! c’est quelque chose…
Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler l’expression :
— Vous serez demain dans les journaux, peut-être… Si jeune !… Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux…
Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi :
— Et tu n’as jamais été du jury !…
Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont point effacés… Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi… Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu… Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions… A quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi ?… Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante ?… Je n’en sais trop rien !… C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même ; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion !…
Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse… En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques… et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité !… A la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies… Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes ; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés : physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge… C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier… Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé ; ses joues se sont amollies et tombent ; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées… Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime !… Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé… devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge !… Il m’est impossible de deviner son histoire dans son regard qui n’exprime rien… Elle fut sans doute infime et banale, comme celle de tous les hommes en place… Car, il s’agit pour tout le monde de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours meilleures… Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, et dont je n’ai jamais eu de remords ?…