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Cardenio

Frédérique Milher

Reading edition

I

Le brick l'Épervier

L'aube commençait à nuancer les nuages de ses teintes nacrées; les étoiles s'éteignaient une à une dans les sombres profondeurs du ciel, et, à l'extrême ligne bleue de l'horizon, un reflet d'un rouge vif, précurseur du lever du soleil, annonçait que le jour n'allait pas tarder à paraître et à illuminer la nature de sa vivifiante et majestueuse splendeur.

En ce moment, un léger brick sortit peu à peu de l'épais nuage de brume qui le cachait et apparut, louvoyant au plus près du vent, longeant péniblement, à cause d'une brise carabinée du S.-S.-O., la côte si dangereuse et si accidentée qui forme l'estuaire du golfe de Californie.

Ce brick était un joli navire de quatre cent cinquante tonneaux au plus, aux allures fringantes et hardies, à la coque fine et élancée et à la haute mâture coquettement penchée vers l'arrière.

Son gréement, bien peigné et goudronné avec soin; ses vergues, brassées avec symétrie, et plus que tout cela les gueules béantes de six petites caronades de vingt-quatre qui sortaient tribord et bâbord des embrasures de ses sabords, et la longue pièce de trente-six, à pivot, braquée sur son gaillard d'avant, montraient que, s'il n'avait pas à la pomme de son grand mât la flamme des bâtiments de guerre, il n'en était pas moins résolu, le cas échéant, à lutter contre les croiseurs suspects qui pullulaient alors dans l'océan Pacifique et qui se hasarderaient à entraver sa marche.

A l'instant où commence notre récit, à part le timonier, placé à la roue du gouvernail, et un homme enveloppé dans un épais caban, qui se promenait de long en large sur l'arrière en fumant sa pipe, le pont du brick semblait désert. Pourtant, en regardant plus attentivement, on eût aperçu, couchés pêle-mêle et dormant sur l'avant du navire, une vingtaine d'individus composant la bordée de quart, et que le plus léger signal suffirait pour réveiller.

—Eh bien! dit le promeneur en s'arrêtant près de l'habitacle et s'adressant au matelot du gouvernail, je crois que le vent adonne, hein?

—Oui, maître Pécou, répondit le timonier; il vient d'adonner de deux quarts.

L'individu qui répondait au gracieux nom de Pécou étant un de nos principaux personnages, nous demandons au lecteur la permission de tracer en quelques lignes son portrait.

Maître Pécou était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille presque aussi large que haute, ne ressemblant pas mal à une futaille à laquelle on aurait donné des pieds, et pourtant doué d'une force et d'une agilité peu communes.

Son nez violet, ses lèvres épaisses et sa face enluminée, encadrée de gros favoris rouges, lui donnaient une physionomie joviale, que deux petits yeux gris enfoncés sous l'orbite, pleins de feu et de résolution, rendaient ironique et railleuse.

Voilà pour le physique.

Au moral, c'était un brave et digne homme, franc et loyal, excellent marin, et n'aimant que deux choses, ou plutôt deux êtres au monde: son capitaine, qu'il avait élevé, et, ainsi qu'il le disait souvent, auquel il avait le premier administré du tabac pour lui apprendre à faire sa première épissure; et son navire, qu'il avait vu construire, sur lequel il était monté dès qu'on l'avait lancé, et qu'il n'avait plus quitté depuis.

Maître Pécou n'avait jamais vu, ou, pour être plus vrai, n'avait jamais connu ni son père ni sa mère; aussi, s'était-il fait une famille de son brick et de son capitaine.

Toutes ses facultés aimantes s'étaient si complètement concentrées sur eux, que ce qu'il éprouvait pour l'un comme pour l'autre dépassait toutes les limites d'une affection ordinaire, et avait atteint les proportions gigantesques d'un véritable fanatisme.

Du reste, si le digne contremaître aimait son capitaine, nous devons convenir que celui-ci le lui rendait amplement.

Loïck Legoff, fils d'honnêtes pêcheurs de Douarnenez, avait perdu ses parents à l'âge de huit ans, au milieu d'un grain qui avait fait chavirer leur barque à une encablure tout au plus du rivage. Il avait été sauvé miraculeusement, au moment où il allait périr, par Jean-Louis Pécou, qui l'avait saisi aux cheveux et porté évanoui à la côte.

Le brave matelot s'était senti pris de compassion pour cette pauvre petite créature qu'une épouvantable catastrophe faisait subitement orpheline. Avec cette simplicité si pleine de grandeur qui caractérise les marins, sans réfléchir à la position précaire dans laquelle il se trouvait lui-même, il emmena l'enfant dans sa misérable cabane et résolut de l'élever.

Sa bonne action lui porta bonheur, ce qui arrive quelquefois, quoi qu'en disent les pessimistes. Loïck comprit en grandissant les énormes sacrifices et les rudes privations que son bienfaiteur s'imposait pour lui, et comme c'était une nature d'élite, douée des meilleures qualités du cœur et de l'intelligence, il se promit intérieurement de récompenser son père adoptif de son abnégation et de son dévouement.

Le jeune homme, devenu beau et fort avec l'âge, redoubla de zèle et d'application, afin d'apprendre son rude métier de marin.

Avec un caractère aussi ferme et aussi énergique que celui de Loïck, vouloir et pouvoir étaient un. Aussi, tout arriva-t-il comme il l'avait décidé.

A vingt-cinq ans, il passait avec éclat son examen de capitaine au long cours, et il se faisait recevoir à l'unanimité.

A trente ans, il faisait, du produit de ses économies, construire à Saint-Malo un brick sur lequel maître Pécou, rayonnant d'orgueil et de bonheur, s'embarquait sous ses ordres en qualité de second.

Depuis trois ans déjà, les deux hommes couraient joyeusement la mer sur leur navire, le jour où nous les trouvons, par une belle matinée du mois de mai 1854, sur le point de doubler le cap Saint-Lucas, pour entrer dans le golfe de Californie.

—Dites donc, lieutenant, sans vous commander, reprit le timonier, où donc que nous allons comme ça?

—Est-ce que tu tiens beaucoup à le savoir? dit maître Pécou avec un feint intérêt.

—Dam, lieutenant! fit l'autre en tournant sa chique dans sa bouche et en lançant à trois pas de lui un jet de salive noirâtre, j'avoue que cela me flatterait.

—Vrai? Eh bien, mon gars! répondit le lieutenant avec un rire narquois, si par hasard on te le demande, tu répondras que tu n'en sais rien. De cette façon, tu seras certain de ne pas te tromper.

Puis il ajouta:

—Pique huit, garçon; voilà le soleil qui se lève, et nous allons appeler au quart.

Sans répondre, le timonier saisit la corde attachée au battant de la cloche et frappa quatre coups doubles.

A ce signal, les hommes couchés sur le gaillard d'avant se levèrent en tumulte et se précipitèrent dans l'entrepont en criant à tue-tête:

—Debout au quart, tribordais, debout! Debout! Debout! As-tu entendu, les tribordais! Debout! Debout! Debout!

Et comme réellement le soleil se levait, ainsi que l'avait dit maître Pécou, celui-ci fit monter un homme en vigie sur les barres du petit perroquet et reprit sa promenade.

—Hum! grommelait-il à part lui; où nous allons? Il serait bien aimable, lui, s'il me le disait. Est-ce que je le sais, moi? Nous étions bien tranquilles à San Francisco, lorsqu'il y a cinq jours Loïck reçoit un chiffon de papier d'un coureur indien qui venait de je ne sais où. Voilà mon Loïck qui rougit, qui pâlit et qui vient tout courant me trouver à mon auberge, en m'ordonnant de réunir l'équipage et de me rendre à bord; puis il arrive comme un coup de vent, et sans dire ni bonjour ni bonsoir, nous dérapons. Hum! Tout ça n'est pas clair! Attrape à laver le pont! commanda-t-il à haute voix.

Immédiatement l'équipage se mit à faire la toilette du navire.

Maître Pécou, de plus en plus plongé dans ses réflexions, n'attachait qu'une médiocre importance à ce qui se passait autour de lui.

Tout à coup, il sentit qu'on lui frappait amicalement sur l'épaule.

—Bonjour, père, lui dit une voix joyeuse. Maître Pécou se retourna le visage épanoui.

—Bonjour, garçon! répondit-il; as-tu bien dormi?

—Très bien, merci, père, fit le capitaine Legoff, car c'était lui. Eh bien! Qu'avons-nous de nouveau?

A cette question, si simple en apparence, le lieutenant se redressa, porta la main à son chapeau, et répondit avec déférence:

—Capitaine, il n'y a rien de nouveau à bord depuis cette nuit.

Pour tout ce qui regardait le service, maître Pécou, malgré les observations de son fils adoptif, avait toujours conservé le ton et les manières respectueuses d'un subordonné devant son supérieur.

Loïck, voyant que c'était un parti pris par le vieux marin, avait fini par n'y plus faire attention, et il le laissait libre de lui parler à sa guise.

—Ah ça! capitaine, nous approchons de la passe: est-ce que vous avez l'intention de donner dans le golfe?

—Juste.

—Alors, nous allons nous faire couler.

—Pas si bêtes!

—Hum! Comment ferons-nous?

—Navire! cria la vigie.

—Voilà ce que j'attendais, dit le capitaine.

—Pour virer de bord? demanda maître Pécou.

—Au contraire, pour passer sans coup férir.

—Je ne comprends pas.

—Laisse-moi faire, et tu comprendras bientôt.

Et s'adressant à la vigie:

—Dans quelle direction, le navire? cria-t-il.

—Par la hanche de bâbord, capitaine. Il sort d'une crique et court sur nous.

—Très bien, répondit Legoff. Vois-tu, continua-t-il en s'adressant à maître Pécou, ce navire nous donne la chasse: nous allons l'amuser toute la journée, et, tout en louvoyant bord sur bord, nous doublerons la batterie du cap San Lucas sans crainte, et surtout sans avaries. Et cela, pour deux raisons: d'abord, parce que les soldats mexicains, certains que nous ne pouvons pas échapper à leur croiseur, ne se donneront pas la peine de tirer sur nous; ensuite que, même s'ils tiraient, ils sont tellement maladroits qu'ils ne nous atteindraient pas.

Et laissant son lieutenant ébahi de ce singulier raisonnement, auquel il ne comprenait goutte, le capitaine Legoff saisit une longue-vue, monta sur le banc de quart et commença à suivre attentivement tous les mouvements du navire signalé.

Plusieurs heures se passèrent sans amener aucun changement notable.

A bord du brick, les matelots étaient armés et rangés auprès des manœuvres courantes, prêts à obéir au premier commandement. Mais les deux navires, presque aussi fins voiliers l'un que l'autre, se suivaient, sans que la distance diminuât sensiblement entre eux.

Il était évident cependant que le capitaine Legoff n'avait pas l'intention de s'éloigner hors de vue du croiseur, car son navire était loin de porter toute la voile qu'il aurait pu larguer.

Le brick se rapprochait du cap San Lucas, que le capitaine, pour des raisons connues de lui seul, voulait ranger presque à portée de canon. Obligé de côtoyer un récif dont le gisement ne lui était pas bien connu, Loïck avait fait carguer les perroquets et les basses voiles, ne conservant que ses huniers, son grand foc et sa brigantine, et s'avançait la sonde à la main.

Le croiseur, au contraire, s'était littéralement couvert de toile, et, se rapprochant de plus en plus, prenait les imposantes proportions d'une corvette de premier rang.

On distinguait parfaitement sa coque noire, coupée dans toute sa longueur par une bande blanche percée de quinze sabords, qui laissaient passer les bouches de ses canons à la Paixhans.

Tout à coup un léger nuage de fumée s'éleva de l'avant de la corvette; un coup de canon retentit sourdement et le pavillon mexicain flotta à sa corne d'artimon.

—Ah, ah! dit le capitaine Legoff en ricanant et en mâchant machinalement le bout de cigare qu'il tenait entre ses lèvres; elle se décide donc enfin à nous dire qui elle est! Allons, lieutenant, politesse pour politesse; montrons-lui nos couleurs; que diable! Elles en valent bien la peine.

Deux secondes plus tard, un large pavillon tricolore se déployait majestueusement à l'arrière de L'Épervier. Tel était le nom du brick.

A l'apparition des couleurs françaises, un hurrah de colère fut poussé à bord de la corvette mexicaine, hurrah auquel répondirent par des cris et des hurlements féroces une foule d'individus rassemblés à l'extrémité du cap, et qui, de là, suivaient les péripéties de la course engagée entre les deux navires.

Déjà le soleil décroissait à l'horizon. Contre les prévisions de maître Pécou, le brick, habilement manœuvré par son capitaine en personne, avait sans coup férir doublé le cap et se rapprochait de la baie de San José.

La brise, qui tout le jour avait été assez fraîche, se calmait aux premières heures du soir; il fallait en finir, et cela d'autant plus, que la corvette mexicaine, confiante dans sa force et presque arrivée à portée de canon, n'allait pas tarder à ouvrir le feu contre le navire français.

Le capitaine Legoff se pencha vers maître Pécou, auquel il dit quelques mots bas à l'oreille.

—Eh, eh! répondit le lieutenant avec un gros rire, c'est une idée cela. Pour lors, nous allons nous amuser.

Prenant alors la longue-vue, il remonta sur le banc de quart, tandis que le capitaine se dirigea vers la pièce à pivot, dans laquelle il fit mettre un boulet et une grappe de raisin. Puis il prit en main le cordon de la batterie et fit un signe au lieutenant, qui, du banc de quart, épiait ses mouvements.

—Attention! s'écria-t-il; des hommes aux bras partout!

Il y eut une minute d'attente suprême.

—Sommes-nous parés? demanda le capitaine.

—Oui, répondit le lieutenant.

—Allez, reprit le capitaine.

—Pare à virer! commanda maître Pécou. La barre dessous! File l'écoute, de foc, change derrière, change devant, borde les huniers et les perroquets, armure et borde les basses voiles.

Les matelots se précipitèrent sur les manœuvres, et après quelques secondes d'hésitation, le navire, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, tourna gracieusement sur lui-même.

A l'instant où le brick faisait son abattée et présentait son avant par le travers de la corvette, le capitaine Legoff se pencha vivement sur la pièce de canon auprès de laquelle il était resté, la pointa rapidement et fit feu.

Les Mexicains confondus de cette agression subite de la part d'un ennemi si faible en apparence, ripostèrent avec furie, et un ouragan de fer et de plomb vint s'abattre avec un fracas horrible sur le pont et dans la mâture du navire français, qu'il enveloppa de fumée.

Le Capitaine Legoff ne se donna pas la peine de répondre.

—Oriente au plus près, commanda-t-il. Hâle les boulines! C'est assez nous amuser, garçon.

Et le brick continua sa route.

Lorsque la fumée se fut dissipée, on aperçut la corvette mexicaine. Elle était dans un pitoyable état.

Le coup de canon tiré par le capitaine français lui avait coupé son beaupré au ras de la poulaine, ce qui avait entraîné la chute du mât de misaine.

La pauvre corvette, ainsi désemparée et mise dans l'impossibilité de poursuivre plus longtemps son audacieux adversaire, s'occupait tristement à réparer les avaries majeures qu'elle venait d'éprouver.

A bord de l'Épervier, on n'avait eu que deux hommes tués, dont un coupé en deux, et cinq légèrement blessés. Quant aux avaries, elles étaient insignifiantes: quelques manœuvres coupées, voilà tout.

—Maintenant, dit le capitaine à maître Pécou, dès que nous serons en vue de Macapula, nous mettrons sur le mât; tu pareras la chaloupe, et tu m'avertiras.

—Comment, ne put s'empêcher de demander le lieutenant, est-ce que vous voulez descendre à terre?

—Pardieu, reprit Loïck, je ne viens ici que pour cela. Seulement, ajouta-t-il, tu embarqueras les dix matelots les plus résolus dans la chaloupe, avec haches, sabres, fusils et revolvers. Pendant que je serai à terre, tu tireras des bordées en vue de la côte. J'emporterai des fusées pour faire des signaux; mais si au point du jour je n'étais pas de retour à bord, tu remettrais immédiatement le cap sur San Francisco, et cela, tu m'entends, sans m'attendre sous aucun prétexte, parce qu'alors ce serait que mon expédition aurait manqué et que je serais prisonnier des Mexicains. Tu m'as compris, n'est-ce pas?

Le lieutenant s'inclina sans répondre.

Le capitaine descendit dans sa chambre.

La corvette mexicaine n'apparaissait plus que vaguement dans le lointain, ses contours se fondant peu à peu dans les plis de l'horizon que les ombres du soir commençaient à envahir.

—Méfie-toi-z'en murmura maître Pécou dès qu'il fut seul, méfie-toi-z'en, garçon que je te laisserai aller comme ça tout seul te faire casser la figure à terre par ces gueux de sauvages.

Et sans plus tarder, il s'occupa activement des préparatifs de l'expédition projetée.

II

Monsieur Milher

Nous sommes forcés d'interrompre un instant notre récit, afin de faire connaître au lecteur quelle était la raison qui amenait dans le golfe de Californie le brick de commerce l'Épervier, commandé par le capitaine Legoff, et comment il lui fallait braver des dangers sans nombre dans des parages d'ordinaire si tranquilles.

Disons-le tout de suite, car, à la description du navire, le lecteur intelligent l'a sans doute deviné: l'Épervier justifiait sous tous les rapports le nom qu'il portait.

C'était un véritable navire de proie, faisant un commerce passablement interlope, et s'occupant, bien entendu avec toute la loyauté requise, plutôt de contrebande que d'autre chose.

Or, à l'époque où se place notre récit, et à cause de l'impulsion donnée à l'émigration européenne par la découverte de l'or en Californie, le Mexique et toutes les républiques espagnoles du littoral se trouvaient non seulement exposés, mais encore menacés dans leur existence par les incursions des expéditions filibustières qui s'abattaient comme des vols de vautours sur ces rivages presque sans défense.

Le Mexique se débattait en ce moment même contre la plus terrible expédition dont jusqu'alors les filibustiers l'eussent rendu victime; nous parlerons de la tentative du comte du Raousset-Boulbon, le plus audacieux coup de main des temps modernes.

En effet, à la tête de deux cent cinquante hommes résolus, le comte de Raousset avait débarqué à Guaymas, avait conquis deux provinces entières de la confédération mexicaine,—le Sinaloa et la Sonora,—et ses succès prodigieux, augmentés par l'affermissement apparent de son pouvoir, créaient de graves embarras au gouvernement mexicain.

Aussi, celui-ci était-il pour un instant sorti de son inertie et de sa somnolence habituelles. Il avait formidablement armé ses côtes, qu'il protégeait en sus par des croiseurs ayant l'ordre de poursuivre et de couler sans pitié tous les bâtiments d'apparence filibustière, et surtout ceux qui portaient le pavillon français.

Ceci dit, nous reprenons.

Un soir du mois de mars 1852, c'est-à-dire deux ans avant l'époque où commence notre histoire, le capitaine Legoff, arrivé le jour même à Mazatlán, se dirigeait du côté du port pour rentrer à son brick, lorsqu'il fut arrêté par des cris de détresse que poussaient un vieillard et une jeune fille, gravement insultés par trois ou quatre officiers mexicains.

Poussé par sa générosité naturelle, il vola bravement à leur secours et tomba résolument à coup de canne sur les agresseurs, qui prirent la fuite.

Après avoir ainsi délivré le vieillard, Loïck allait se retirer, lorsque celui-ci, qui dans le jeune capitaine avait reconnu un compatriote, le pria de l'aider à transporter chez lui sa fille, que la frayeur et l'émotion avaient fait évanouir.

Loïck accepta avec empressement, el il ne regagna son bord qu'après avoir vu se refermer sur les personnes qu'il avait protégées la porte de leur maison.

Le vieillard, reconnaissant du service que le capitaine lui avait rendu, lui apprit qu'il était Français, qu'il se nommait Milher et ajouta qu'il espérait bientôt recevoir sa visite.

Loïck Legoff n'eut garde d'oublier l'invitation qui lui avait été faite, d'autant plus que, par une singulière coïncidence, le chargement de son navire se trouvait être consigné à ce même M. Milher.

Aussi, le lendemain malin, se présenta-t-il à la porte du négociant.

On comprend facilement que des relations nouées ainsi ne pouvaient, entre compatriotes, manquer de devenir intimes.

Loïck était au bout de peu de temps un des commensaux les plus assidus de la maison, dans laquelle il avait fini par passer ses journées presque tout entières. Le noble caractère du capitaine avait de prime abord séduit le négociant, qui ne tarda pas à lui témoigner la plus grande bienveillance.

De son côté, Loïck n'avait pu voir la jeune fille de M. Milher sans en tomber éperdument amoureux.

C'était en effet la plus enchanteresse créature que l'on pût rêver, que cette enfant de seize ans à peine, réunissant dans sa personne les grâces mutines de la Française et la nonchalante langueur des femmes du Nord; capricieux et bizarre assemblage de deux beautés si différentes, et qui, pourtant réunies, ont un attrait indéfinissable et irrésistible.

Frédérique ou Frédérica, selon un dénominatif familier à la langue allemande, tenait de sa mère, qui était Prussienne, une peau d'une blancheur et d'une finesse remarquables, sur laquelle tranchaient admirablement les réseaux bleuâtres de ses veines.

Son teint était d'une blancheur éclatante. Elle avait, comme son père, de grands yeux bleus pensifs ornés de longs cils et couronnés de sourcils noirs comme l'ébène.

Ses cheveux étaient de la même nuance mate, et leurs épais bandeaux encadraient son gracieux visage, d'un ovale parfait; son nez légèrement courbé, sa bouche mignonne aux lèvres roses, laissant voir en s'entr'ouvrant le chapelet de perles de ses dents, tout cela réuni lui formait la plus saisissante beauté qui se puisse imaginer.

Et puis, comme tous les enfants de son âge, elle était folle, rieuse, fantasque, bizarre, capricieuse.

Douée d'une sensibilité exquise, elle avait un tact parfait et par-dessus toute une âme aimante.

M. Milher avait trop d'expérience de la vie pour ne pas s'être aperçu, dès le premier moment, de l'impression profonde que la jeune fille avait produite sur Loïck Legoff; mais renfermant ses observations au fond de son cœur, il suivait silencieusement les péripéties de cet amour, qu'il voyait grandir; et, loin d'y mettre obstacle, il semblait au contraire le protéger tacitement.

Frédérique, elle aussi, avait deviné l'amour de Loïck.

La jeune fille la plus naïve et la plus pure possède à cet égard une espèce de prescience inexpliquée qui l'avertit par intuition et ne la trompe jamais.

Le cœur de la jeune fille avait doucement battu de plaisir à l'hommage timide et respectueux du capitaine, et peu à peu, à son insu, sans qu'elle-même devinât comment cela était arrivé, elle se surprit à l'aimer, elle aussi.

Loïck avait prolongé le plus possible son séjour à Mazatlán, trouvant chaque jour un prétexte plus ou moins plausible pour retarder son départ.

Cependant le moment arriva où il fallut prendre congé de M. Milher et de sa fille. Doué de sentiments trop délicats pour chercher à séduire une enfant qui, dans sa naïve franchise, semblait pour ainsi dire s'abandonner sans défense à sa passion naissante; trop amoureux pour avoir le courage de s'éloigner de celle qu'il aimait sans chercher à connaître son sort et à savoir si tout espoir d'être heureux un jour lui était ôté, il résolut de faire auprès de M. Milher une démarche décisive, dût cette démarche briser son cœur et le rendre malheureux à jamais.

C'était là que l'attendait le veillard.

M. Milher, arrivé jeune en Amérique, s'était d'abord établi dans une colonie allemande fondée, depuis quelques années déjà, sur le territoire de Sinaloa par des émigrants prussiens pour la plupart.

Bien reçu par ces colons, en sa qualité d'Européen, bien qu'ils eussent accepté la naturalisation mexicaine, M. Milher avait épousé une jeune fille dont le père occupait le rang de capitaine dans l'armée de la République.

Né à Strasbourg, M. Milher, Français par conséquent, ne s'était que difficilement entendu avec ses nouveaux parents et amis, qui étaient tous Prussiens.

Aussi avait-il saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'un établissement avantageux.

Mais le temps avait marché. M. Milher avait soixante ans. Il voyait avec effroi le moment où il lui faudrait quitter la terre en abandonnant sans protecteur sa fille chérie dans un pays étranger.

L'horizon politique se rembrunissait de plus en plus, et s'il succombait à ses infirmités ou à une maladie subite, que deviendrait, si loin de son pays et des parents de son père, cette frêle et innocente enfant livrée sans défense à des collatéraux avides, qui s'abattraient comme une nuée d'oiseaux de proie sur l'immense fortune qu'il laisserait après lui?

Il connaissait à fond le caractère rapace, fourbe et vil des Prussiens, et il savait que pour dépouiller l'orpheline, rien n'arrêterait la barbarie de ceux dont elle pourrait, par sa présence, contrarier l'ardente avarice, l'immense cupidité. Aussi, M. Milher avait-il étudié avec soin son jeune compatriote, que, dans sa sollicitude paternelle, il souhaitait de donner pour époux à sa fille.

Persuadé qu'il l'avait bien jugé et que c'était l'homme qu'il cherchait, certain que celui-ci rendrait sa fille heureuse, il reçut avec un sourire d'encouragement la demande que le capitaine lui adressa d'une voix tremblante et étranglée par l'émotion.

Loïck n'osait croire à tant de bonheur, et il crut faire un rêve lorsque le vieillard lui répondit, en lui serrant la main amicalement, qu'il lui accordait sa demande.

Frédérique, appelée par son père, confirma ses paroles avec un doux sourire et un regard enchanteur.

Seulement, le mariage ne pouvait immédiatement se conclure. Il fallait d'abord que le capitaine réglât les affaires qu'il avait avec des négociants de différents pays pour le compte desquels il naviguait. De son côté, M. Milher, voulant quitter le commerce avant le mariage de sa fille, avait à liquider les intérêts de sa maison, ce qui devait entraîner des longueurs.

Il fut donc convenu que Loïck partirait immédiatement, que, pendant son voyage, M. Milher réaliserait sa fortune. De cette façon, le mariage aurait lieu dans un an ou dix-huit mois au plus tard.

Ceci convenu, le digne négociant confia à son futur gendre, pour la placer sur la Banque de France, une somme de neuf cent mille piastres, que depuis longtemps il avait mise de côté pour sa fille.

Loïck, au comble de ses vœux, embrassa tendrement le vieillard; puis il se tourna vers Frédérique, sur le front de laquelle il déposa un chaste baiser.

—Partez, Loïck, lui dit-elle avec un accent qui le charma; vous avez ma foi et le consentement de mon père. Quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à un autre qu'à vous.

Deux heures plus tard, le capitaine mit à la voile, se dirigeant sur Marseille.

Mais bientôt la tempête, qui depuis longtemps grondait au Mexique, se déchaîna avec fracas.

Les expéditions filibustières avaient commencé.

La terreur régnait sur tout le littoral mexicain dans le Pacifique.

Cette terrible nouvelle fut un coup de foudre pour Loïck: il pensa devenir fou.

Lorsque, après avoir réglé toutes ses affaires, il revenait en France, il apprit qu'une expédition était sur le point de mettre à la voile pour le Mexique.

Que faire? Que devenir? Toutes ses espérances étaient évanouies, ses projets déçus. Comment rejoindre celle qu'il aimait et sans laquelle il sentait qu'il ne pouvait vivre?

Un instant le courage lui avait manqué.

Mais, luttant avec énergie contre le découragement, qui grandissait pour ainsi dire avec l'adversité, il parvint à surmonter sa douleur et résolut de faire les plus grands efforts pour avoir des nouvelles des êtres qui lui étaient si chers.

Les directeurs des expéditions filibustières, installés à San Francisco, cherchaient des navires pour transporter les vivres et les munitions qu'ils envoyaient incessamment à leurs audacieux soldats.

Loïck fit noliser son brick et partit pour Guaymas; là, à quelques centaines de lieues à peine de celle qu'il aimait, il se reprit à espérer.

L'hiver s'écoula dans des allées et venues continuelles, sans que rien vint apporter quelque soulagement à la douleur du jeune homme.

Le hasard, sur lequel il avait compté, s'obstinait à ne pas lui offrir les moyens de voir celle qu'il aimait.

Du reste, une entrevue était fort difficile. Ce n'était qu'avec les plus minutieuses précautions que le capitaine s'approchait des côtes. Le plus souvent, il ne le faisait que la nuit. Le brick mettait sur le mat, faisait des signaux auxquels on répondait de terre. Des pirogues, montées par des contrebandiers, accostaient le navire au milieu des ténèbres, embarquaient les marchandises qui leur étaient destinées, puis elles partaient.

Le brick orientait ses voiles, mettait le cap au large, retournait à San Francisco, et c'était encore une nouvelle occasion qu'il fallait attendre.

Combien de jours, combien de semaines, combien de mois se passèrent ainsi dans une attente fébrile!

Nul n'a pu compter encore le nombre de siècles renfermés dans une minute pour celui qui souffre et qui attend.

Et pourtant, Loïck ne désespérait pas.

Il formait les projets les plus insensés pour s'unir à Frédérique, projets auxquels leur impossibilité flagrante le forçait à renoncer pour en former d'autres, plus insensés encore.

Un soir que, la tête basse et le front pensif, il se promenait sur la plage de San Francisco, en regardant machinalement les navires qui, au coucher du soleil, donnaient dans la passe, un coureur indien qui le suivait depuis quelques instants et l'examinait avec soin l'arrêta par son habit au moment où il faisait signe à une embarcation de venir le prendre.

Il voulait retourner à bord et y passer la nuit.

Un capitaine filibustier nommé Walker avait traité avec lui, le jour auparavant, pour le passage à bord de l'Épervier de deux cents hommes qui voulaient tenter un débarquement à la Nouvelle Grenade.

En se sentant retenir par son habit, le capitaine se retourna vivement.

—Que veux-tu? demanda-t-il en espagnol, langue qu'il parlait très purement, en s'adressant au coureur indien.

Sans répondre, le coureur brisa un bâton qu'il tenait à la main. Ce bâton était creux; il en retira un papier roulé qu'il présenta à Loïck.

Celui-ci s'en saisit avec un battement de cœur indicible, et jetant un regard scrutateur sur l'homme qui se tenait silencieux et froid devant lui, il déroula le billet d'une main que l'émotion faisait trembler.

Ce billet ne contenait que ces mots:

«Mon père est mort subitement. Le frère de ma mère, le général-major Timpfler, m'a fait conduire à Macapula par des gens qui lui sont dévoués, afin de ne pas me laisser à Sinaloa, dont il a été gouverneur, sachant bien que dans cette ville, dès que ma présence aurait été connue, j'aurais trouvé des protecteurs, et qu'il m'aurait été possible d'échapper à ses persécutions.... Loïck, viens.....viens.....je souffre, je meurs!

«FRÉDÉRIQUE.»

A peine eut-il lu cette étrange missive, que le capitaine, oubliant Walker, le marché important qu'il avait fait avec lui et les intérêts graves que son départ précipité pouvait compromettre, jeta quelques piastres à l'Indien, toujours immobile, s'élança d'un bond dans son canot et se fit conduire à bord de l'Épervier.

En posant le pied sur le pont de son brick, il commanda l'appareillage.

Au moment où l'on dérapait, une pirogue aborda le navire.

Dans cette pirogue se trouvait un homme. C'était le coureur indien qui avait apporté la lettre.

—La réponse? dit cet homme en sautant sur le pont.

Loïck déchira une feuille de son carnet, y écrivit un mot, plia cette feuille, la cacheta et la remit au coureur avec une poignée d'or.

—Sois fidèle! lui dit-il.

—Mash-ah ah n'est pas un Youri, répondit l'Indien d'une voix gutturale, avec un geste superbe. C'est un chef Comanche. La gazelle aux yeux d'or aura dans huit soleils le collier—lettre—de mon frère pâle, ou le chef sera mort. Que le visage pâle garde son or, ajouta-t-il en le laissant rouler sur le pont; un sourire de la gazelle paiera le chef.

Après s'être légèrement incliné devant le capitaine, il saisit les tire-veilles, se laissa glisser dans sa pirogue, déborda et regagna la terre en pagayant.

Cinq minutes plus tard, le brick l'Épervier sortait, toutes voiles dehors, du port de San Francisco, et mettait le cap sur la pointe de San Lucas, où commence le golfe de Californie.

Il était huit heures du soir; une brume épaisse enveloppa le navire, qui ne tarda pas à disparaître, poussé par une forte brise de S.-S.-O.

III

Le général prussien Timpfler

La nuit était sombre; des nuages noirs, tout chargés d'électricité, voilaient le ciel d'un point de l'horizon à l'autre. La brise mugissait sourdement dans les cordages, se mêlant au clapotement continu des lames sur les flancs du navire.

L'Épervier courait lourdement au plus près du vent et ne portait, pour toute voilure, que ses huniers avec deux ris, son petit foc et sa brigantine.

Au moment où le timonier piqua sur la cloche les deux coups doubles qui signifiaient dix heures, le capitaine Legoff monta sur le pont.

Il était vêtu d'un épais caban; une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés un sabre, un poignard, deux revolvers à six coups et une hache, lui serrait la taille. Un manteau était jeté sur ses épaules, et un chapeau de feutre, à larges bords rabattus sur les yeux, cachait complètement son visage.

Ses ordres avaient été exécutés à la lettre, avec cette minutieuse ponctualité que maître Pécou apportait à tout ce qui touchait le service.

Les filets d'abordage étaient tendu au-dessus des lisses, et les manœuvres courantes bossées comme pour un combat.

A la coupée de tribord, la chaloupe se balançait avec ses dix hommes armés jusqu'aux dents et assis sur leurs bancs, tenant hauts et prêts à tomber leurs avirons dont les portants avaient été garnis de laine, ainsi que les dames dans lesquelles ils s'emboîtent, afin d'étouffer autant que possible le bruit de la nage et déjouer la vigilance des Mexicains.

—C'est bien, dit le capitaine après avoir jeté un regard sur tous ces préparatifs; partons, enfants.

Et après avoir serré affectueusement la main du maître, en lui renouvelant ses recommandations en cas de malheur, il descendit dans l'embarcation, s'assit à l'arrière, saisit la barre du gouvernail et dit à voix basse:

—Pousse!

A cet ordre, un matelot qui, au moyen d'une gaffe passée dans une chaîne de hauban, maintenait péniblement la chaloupe accostée le long du bord, largua le navire; les avirons tombèrent ensemble à L'eau, et le canot déborda.

Lorsqu'il eut disparu dans la brume, maître Pécou courut à toutes jambes à l'arrière du brick, et se penchant au dehors.

—Es-tu là? demanda-t-il.

—Oui, répondit une voix.

—Sois paré, poursuivit le vieux marin.

Et s'adressant au lieutenant qui l'avait suivi.

—Maître Govic, vous allez faire mettre le brick sur le mât; surtout n'orientez pas avant mon retour.

—Comptez sur moi.

—Convenu. Embarque en double, les lascars!

Une dizaine de matelots, qui de même que ceux qui étaient partis d'abord, portaient sabres, fusils, revolvers et haches, s'affalèrent les uns après les autres par un bout de filin qui pendait au dehors du gaillard d'arrière, et se placèrent au fur et à mesure dans une embarcation que maître Pécou avait fait préparer et dont il prit le commandement.

Lorsque tout son monde fut à bord, il largua l'amarre et mit le cap sur la péniche du capitaine, dont il connaissait à peu près la direction, en disant de temps en temps à ses canotiers, pour les exciter à nager vigoureusement:

—Souque, garçon, souque un coup!

Et il ajoutait, en mâchonnant son énorme chique avec un sourire narquois:

—Plus souvent que je le laisserai aller se faire casser la figure par ces brigands de sauvages! Ils sont sournois comme tout, ces caïmans-là.

A l'époque où se passe notre histoire, Macapula, malgré sa position avantageuse au fond d'une baie et à l'embouchure d'une rivière, et presque à l'entrée du golfe du Mexique, n'était encore qu'une misérable bourgade habitée par des pêcheurs.

Les Espagnols, auxquels l'importance de cette situation n'avait pas échappé, avaient projeté d'y établir un port considérable. Déjà même ils avaient entrepris certains travaux qui furent arrêtés par la révolution mexicaine, puis complètement abandonnés, et Macapula, qui était un instant sorti de sa léthargie séculaire, retomba pour toujours peut-être dans l'oubli.

Dès qu'il eut quitté son brick, le capitaine, laissant sur la gauche un groupe de récifs dont il avait, pendant le jour, exactement relevé le gisement, mit le cap un peu au vent de la pointe de la baie, endroit où il espérait probablement débarquer en sûreté.

Après environ trois quarts d'heure de nage, une ligne noire commença à se dessiner vaguement à l'avant de la péniche.

Le capitaine fit signe à ses hommes de rester un instant sur leurs avirons, et saisissant une longue-vue de nuit, il examina attentivement les gisement de la côte.

Au bout de deux ou trois minutes d'inspection, il repoussa les tubes de sa lunette les uns dans les autres avec la paume de la main, et fit continuer la route.

Tout à coup, la quille de la péniche s'engrava fortement dans le sable.

On avait touché terre.

Le capitaine explora d'un coup d'œil les environs; puis les matelots débarquèrent, ne laissant qu'un homme à la garde de la chaloupe, qui poussa immédiatement au large, afin de ne pas être, en cas de surprise, capturée par l'ennemi.

Tout était tranquille, et un silence profond régnait sur cette côte, en apparence déserte.

Lorsqu'il eut reconnu le terrain, autant que cela lui était possible et qu'il se fut assuré que provisoirement il n'y avait rien à craindre, le capitaine fit cacher ses hommes derrière les rochers de la plage, et il s'avança à la découverte, un revolver d'une main et une hache de l'autre, s'arrêtant à chaque pas pour regarder avec soin autour de lui ou pour écouter ces mille bruits sans cause apparente, qui, la nuit, troublent le silence sans qu'on puisse deviner d'où ils viennent ni ce qui les produit.

Parvenu à cent cinquante mètres à peu près de l'endroit où il avait débarqué, Loïck s'arrêta et commença à siffler doucement les premières mesures d'une zanbacueca mexicaine qu'il avait souvent entendu chanter à Mazatlán.

Un sifflet répondit au sien, et acheva l'air qu'il avait à dessein interrompu après les premières mesures.

Des pas se firent entendre, et un homme se montra.

Cet homme était le chef indien, qui quelques jours auparavant avait apporté à San Francisco au capitaine la lettre de Frédérique Milher.

Loïck eut peine à le reconnaître.

Ce n'était plus le sauvage Peau-Rouge aux peintures sinistres, drapé dans une robe de bison, portant le tomahawk à la ceinture et le fusil sur l'épaule.

L'homme qui se trouvait en ce moment devant lui était un blanc. Il avait des traits intelligents et hautains, portait fièrement la tête. Ses gestes étaient empreints d'une certaine noblesse, et l'élégant costume de ranchero mexicain dont il était revêtu lui donnait une tournure distinguée.

En un mot, il était complètement métamorphosé.

Loïck ne put s'empêcher de lui témoigner sa surprise d'un tel changement.

—Ici nous sommes au Mexique, répondit l'inconnu d'une voix brève. Les déguisements sont inutiles. D'ailleurs, qu'importe qui je suis, si je vous sers fidèlement?

—C'est juste, fit le capitaine. Guidez-moi.

—Où sont vos hommes?

—Tout près d'ici.

—Faites-les venir; nous n'avons pas une seconde à perdre.

Le capitaine frappa deux coups dans ses mains; au bout d'un instant, les matelots l'avaient rejoint.

—Maintenant, où est celle que nous devons enlever? demanda Loïck.

—Dans une hacienda, à un quart de lieue d'ici au plus; je vais vous y conduire.

—Écoutez, mon maître, dit le capitaine en lui appuyant fortement la main sur l'épaule, je ne sais point qui vous êtes, et je ne veux point le savoir; mais vous changez avec trop de facilité de costume, de couleur, de manières et de langage, pour que je ne vous doive pas un avertissement: à la moindre apparence de trahison, je vous fais sauter la cervelle. Vous êtes averti. Partons.

—Vous êtes un niais, répondit l'inconnu en haussant les épaules; si j'avais l'intention de vous trahir, ce serait déjà fait. Vous voulez enlever votre fiancée; moi, je veux me venger de mon ennemi. Pour réussir, j'avais besoin de vous comme vous avez besoin de moi. Ma haine vous répond de ma fidélité à vous servir. Venez.

Et sans ajouter un mot, il se mit à la tête de la petite troupe, qui s'engagea sur ses pas dans un chemin profondément encaissé entre deux collines, où elle ne tarda pas à disparaître.

Pendant que les incidents que nous rapportons se passaient sur la plage, deux personnes, un homme et une femme, réunis dans un salon assez richement meublé, avaient entre elles une conversation qui, à voir l'expression enflammée de leurs visages, devait être des plus orageuses.

Une de ces personnes, que nous connaissons déjà, était Frédérique Milher.

La jeune fille était pâle. Elle paraissait souffrante. Ses traits fatigués et ses yeux rougis montraient qu'elle avait abondamment pleuré.

L'autre était un homme de 60 ans à peu près, d'une taille haute et musculeuse. Sa physionomie était dure, sombre et cruelle. Il avait la lèvre railleuse et le regard cynique. Son front déprimé, ses yeux rapprochés du nez et ses pommettes saillantes lui donnaient une certaine ressemblance avec la race féline.

Ce sombre personnage était le général Timpfler, oncle maternel de la jeune fille.

Il portait un magnifique uniforme d'officier supérieur mexicain, et marchait à grands pas dans l'appartement, en mordillant sa moustache grise et en faisant résonner avec colère ses éperons sur le parquet.

—Prenez garde, Frédérique, dit-il en s'arrêtant vers sa nièce, vous savez que je brise qui me résiste. Pour la dernière fois, consentez-vous à me dire pourquoi ces refus continuels?

—Qu'ai-je besoin de vous en faire connaître la raison, mon oncle?

—Ne m'appelez pas ainsi, Frédérique! interrompit le général en frappant du pied avec fureur.

—Mais comment voulez-vous que je vous nomme? N'êtes-vous pas le frère de ma mère!

—Je ne veux pas que vous me nommiez votre oncle.

—J'obéirai, monsieur.

—Oh! Cette femme me rendra fou! s'écria le général en fermant les poings.

—Qu'ai-je donc fait encore? dit Frédérique avec un étonnement ironique.

—Rien, rien.

Et il reprit sa marche convulsive dans l'appartement.

—Vous me haïssez donc bien? fit-il tout à coup.

Frédérique haussa les épaules en détournant la tête.

—Répondez! s'écria-t-il en lui saisissant le bras avec violence et le lui serrant dans sa main nerveuse.

—Je croyais, dit-elle avec douceur, que vous vous contentiez de faire infliger la torture à vos victimes, sans descendre vous-même au rôle de bourreau. Tenez, reprit Frédérique, toute cette comédie me fatigue. Aussi bien faut-il en finir. Je sais que vous avez résolu de vous porter envers moi aux dernières extrémités si je ne consens pas à vous épouser. Eh bien, mon oncle, je vais vous dévoiler ma pensée tout entière.

Et se levant, elle fixa sur lui un regard clair et provocateur et continua:

—Après tout, que m'importe la mort? Mieux vaut mourir que de souffrir ce que j'endure ici. Vous me demandez si je vous hais. Non, je ne vous hais pas, mon oncle, je vous méprise!

—Silence, malheureuse!

—Non, je ne me tairai pas! Je veux tout vous dire, enfin. Oui, je vous méprise parce que vous me torturez lâchement, moi, orpheline dont vous êtes le parent le plus proche et dont vous vous êtes fait le bourreau, parce que vous êtes un homme sans âme qui ne rougissez pas de proposer à la fille de votre sœur de l'épouser, afin de la dépouiller de la fortune de son père, que vous avez assassiné.

—Frédérique! Frédérique! cria le général d'une voix terrible, en faisant un pas vers elle.

—Oh! Menacez, continua-t-elle avec éclat; ne sais-je pas que tout est préparé pour mon supplice? Appelez vos peones, mon maître; faites-moi fouetter, mais jamais, entendez-vous, jamais je ne serai votre femme! Vous êtes Prussien, malgré le costume mexicain dont vous êtes affublé; moi, je suis Alsacienne. J'aime un de mes compatriotes, un Français, qui, si vous ne me tuez pas, viendra me délivrer.

—Oh! C'en est trop! murmura le général d'une voix basse et inarticulée. Tant d'audace ne restera pas impunie. Ah! Tu comptes, pour m'échapper, sur tes fanfarons compatriotes; mais ils sont loin, fit-il avec un rire amer. Nous sommes en sûreté, entends-tu, et demain tu seras ma femme.

—Jamais! s'écria la jeune fille avec exaltation.

Et se précipitant vers le général, elle lui arracha une de ses épaulettes et l'en frappa au visage.

—A moi! cria le général au paroxysme de la fureur.

Deux peones entrèrent.

—Saisissez cette femme, dit le général d'une voix brève. Qu'on la traîne dans la cour, et qu'elle reçoive immédiatement cent coups de fouet devant tous les peones réunis.

Frédérique le regarda avec mépris, sans daigner lui répondre, et fut se placer entre les deux hommes, atterrés de l'ordre barbare qu'ils recevaient, car cent coups de fouet pour cette femme, ils le savaient, c'était la mort.

Sur un signe du général, la jeune fille fut conduite dans une cour; et là, sans pitié, sans respect pour sa pudeur de femme pure et chaste, on la dépouilla brutalement de ses vêtements, de la ceinture en haut, et on l'attacha par les poignets à un poteau, les seins et les épaules nus et livrés aux regards de tous.

Il y avait quelque chose d'étrangement sinistre dans le spectacle que présentait, aux reflets rougeâtres des torches, cette délicieuse créature, garrottée comme une criminelle devant une vingtaine de sauvages peones aux faces stupides, qui, pour flatter bassement leur maître, abreuvaient l'innocente jeune fille de dégoûtants quolibets.

Près d'elle, muet et impassible, le regard fixé sur le général, se tenait un Indien à la carrure athlétique, aux bras nerveux, qui, armé d'un long fouet à lanières de cuir garnies de pointes d'acier, attendait l'ordre de commencer le supplice.

Le général, le visage pâle, les sourcils froncés, regardait d'un œil lubrique ce corps charmant près d'être déchiré par les coups.

—Pour la dernière fois, Frédérique, dit-il d'une voix creuse, veux-tu m'épouser?

—Jamais! répondit la jeune fille d'un ton ferme et empreint d'un souverain mépris. Je préfère la mort.

—Meurs donc! s'écria le général, ivre de rage. Bourreau, fais ton office!

Celui-ci, levant le bras, fit vibrer la longue lanière du fouet autour de sa tête.

Un coup de fusil éclata, et l'Indien tomba mort avant d'avoir baissé le bras.

Une clameur furieuse retentit au même instant, et le capitaine Legoff fit irruption dans la cour, à la tête de ses matelots.

Il y eut un moment de désordre et de confusion inexprimables. Les torches furent éteintes, et les Mexicains, sans armes pour la plupart, et ne sachant à quels ennemis ils avaient affaire, s'enfuirent dans toutes les directions.

Les Français avaient profité de la stupeur causée par leur apparition imprévue pour opérer leur retraite en délivrant Frédérique Milher.

Le général Timpfler, entraîné par les fuyards, avait disparu avec eux.

—Oh! s'écria la jeune fille avec bonheur, je savais bien que tu viendrais, Loïck.

—Mon amour! lui dit ce dernier en la serrant entre ses bras, tu m'es enfin rendue.

—Hâtons-nous! Hâtons-nous! s'écria l'inconnu, l'alarme est donnée.

Et les matelots, mettant au milieu d'eux la jeune fille, qui avait à peine eu le temps de rétablir le désordre de sa toilette, s'élancèrent au pas de course dans la direction du rivage.

—Écoutez! s'écria l'inconnu: les troupes que le général avait amenées avec lui, et qu'il avait laissées campées à quelque distance de l'hacienda, sont éveillées; elles accourent.

En effet, on entendait au loin résonner les tambours et les trompettes qui appelaient les soldats aux armes. Des pas précipités résonnaient sur le sol, et déjà, à travers les ténèbres, on distinguait les silhouettes noires de nombreux soldats qui se pressaient pour couper la retraite aux Français.

Haletants, épuisés, ceux-ci couraient toujours.

Ils allaient atteindre le rivage, lorsque tout à coup, ceux-ci furent attaqués par une troupe commandée par le général Timpfler, qui se précipita sur eux en criant:

—Tue, tue les Français.

—Oh! s'écria Frédérique en tombant à genoux et joignant les mains avec ferveur. Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Nous abandonnez-vous?

—Enfants! s'écria Loïck avec résolution, en s'adressant à ses matelots, il ne s'agit plus de vaincre, ici, il faut mourir!

—Mourons, capitaine! répondirent les matelots d'une seule voix.

—Loïck, Loïck! dit la jeune fille, me laisseras-tu tomber vivante entre les mains de ces barbares?

—Tiens, mon ange adoré, lui répondit-il en déposant un baiser sur son front, voici mon poignard.

—Merci, répondit-elle en s'en emparant. Et les yeux rayonnants de joie:

—Oh! Je suis heureuse maintenant, s'écria-telle; je suis sûre de mourir avec toi.

Les Français s'étaient adossés à un rocher pour ne pas être entourés, et, la baïonnette en avant, ils attendaient.

—Rendez-vous, chiens de gavachos! leur cria le général Timpfler.

—Allons donc! reprit Loïck avec mépris; vous êtes fou.

—En avant! cria le général.

Les Mexicains s'élancèrent sur les Français avec une rage indicible.

Alors commença une lutte héroïque, un combat impossible à décrire, de deux cents hommes contre dix, carnage horrible et sans merci, où les Français ne voulaient succomber qu'après s'être ensevelis sous un monceau de cadavres mexicains.

Après vingt minutes qui durèrent un siècle, les Français n'étaient plus que quatre. Sept avaient succombé. Le capitaine, l'inconnu et deux matelots restaient seuls debout, faisant des prodiges de valeur.

—Enfin! s'écria le général en s'élançant pour saisir Frédérique.

—Pas encore! dit Loïck en lui portant un coup de hache.

Le Prussien évita le coup en se jetant de côté, et riposta avec son épée.

Le capitaine tomba sur un genou: il avait la cuisse traversée.

—Ah! Mon Dieu! s'écria-t-il avec désespoir! Perdus! Perdus!

—Ah! fit le général avec joie.

Frédérique comprit que tout espoir s'évanouissait pour elle; et, appuyant le poignard sur sa poitrine:

—Un pas de plus, dit-elle à Timpfler, et je tombe morte à vos pieds.

Le Prussien, terrifié de la résolution qu'il voyait briller dans l'œil de sa nièce, hésita malgré lui un instant; mais, reprenant bientôt son caractère féroce:

—Que m'importe dit-il, pourvu que tu ne sois à personne.

Et il s'élança vers elle.

IV

En mer

Cependant maître Pécou faisait vigoureusement ramer ses canotiers, afin de ne pas arriver à terre longtemps après son capitaine: mais quelque désir qu'il eût de se presser, il ne put atteindre la plage aussitôt qu'il l'eût voulu, parce que, ne connaissant pas la côte, et voguant pour ainsi dire à l'aveuglette, son canot toucha à plusieurs reprises. Cela lui fit perdre un temps considérable et l'obligea à changer plusieurs fois de direction.

Aussi, lorsqu'il arriva à terre, le capitaine était-il débarqué depuis longtemps déjà.

Le vieux marin fit accoster son canot et celui du capitaine le long du rivage, afin de pouvoir s'en servir au besoin, et, sautant sur le sable avec ses hommes, il s'avança avec précaution dans l'intérieur des terres.

A peine avait-il fait quelques pas que le bruit d'une course furieuse parvint jusqu'à lui, et, du chemin creux dont nous avons parlé, il vit s'élancer en désordre, suivis de près par un grand nombre de soldats mexicains, les quelques marins survivant à ceux qui avaient accompagné le capitaine.

Maître Pécou ne perdit pas la tête dans cette circonstance critique.

Cachant ses hommes derrière un bouquet d'arbres qui s'élevait à peu de distance, il se prépara avec un grand sang-froid à faire une diversion en faveur de ses camarades.

Ceux-ci, adossés contre un rocher, à dix pas au plus de la mer, combattaient en désespérés contre un nombre infini d'ennemis. Un moment encore, et tous les français auraient succombé dans ce combat inégal.

Tout à coup le cri: «En avant!» fut poussé derrière les Mexicains avec une clameur terrible, accompagnée d'une décharge qui vint semer le désordre, l'épouvante et la mort dans leurs rangs.

C'était maître Pécou qui opérait sa diversion.

Les Mexicains qui se croyaient vainqueurs, furent terrifiés par cette attaque imprévue, qu'ils crurent faite par un corps considérable, à cause de la vigueur avec laquelle elle était conduite. Persuadés que les Français avaient débarqué en grand nombre, ils hésitèrent, reculèrent et finirent par se débander dans toutes les directions, saisis d'une terreur panique que leurs officiers ne purent maîtriser et qui les entraîna pour la plupart loin du champ de bataille.

Loïck, ranimé par l'arrivée providentielle du vieux marin, entoura sa jambe d'un mouchoir, se releva, et, soutenu par l'inconnu, qui, pendant l'action ne l'avait pas quitté d'un pas, il se remit en retraite vers ses embarcations en entraînant Frédérique et suivi de ses braves matelots, qui, comme des lions aux abois, se retournaient à chaque instant pour fondre à coups de hache sur les Mexicains, que le général était enfin parvenu à réunir, mais qui, cependant, n'osaient s'approcher trop près deux.

Toujours combattant, ils atteignirent enfin les canots.

Loïck fit placer dans le premier les blessés et les morts qu'il était parvenu à enlever aux Mexicains; et, montant dans le second avec les hommes valides, il parvint à quitter la côte en remorquant le canot où étaient les blessés.

Une partie de l'équipage de sa péniche faisait feu contre les ennemis qui garnissaient le rivage, tandis que les autres nageaient à force de rames dans la direction du brick.

Bientôt la côte disparut dans la brume, les cris s'éloignèrent, les coups de feu cessèrent, et tout retomba dans le silence.

—Ah! dit Loïck avec un soupir de soulagement; sans toi, père, j'étais perdu.

—Pardieu! répondit maître Pécou avec satisfaction, je me doutais bien que tu allais faire une folie; aussi, malgré tes cachotteries, je me suis méfié de quelque chose, mon gars.

Frédérique, les mains jointes et les yeux au ciel, priait avec ferveur, rendant grâces à Dieu de sa délivrance miraculeuse.

—Voilà celle que j'avais juré de sauver au péril de ma vie, dit Loïck avec amour.

—Et tu as été bien près de perdre ton enjeu, dit Maître Pécou. Après ça, ajouta-t-il avec galanterie, je comprends qu'on risque sa peau pour amariner une aussi gentille corvette. C'est égal, il faisait rudement chaud tout à l'heure.

—Nous n'avons plus rien à craindre, n'est-ce pas, Loïck, demanda la jeune fille avec un sentiment de crainte.

—Non, mon ange adoré; rassure-toi, répondit le capitaine. Nous sommes en sûreté maintenant.

—Peut-être, dit l'inconnu, qui jusqu'alors était resté silencieux, interrogeant la nuit avec inquiétude.

—Que voulez-vous dire? s'écria le capitaine.

—Voyez, répondit-il en désignant la pointe d'Altata, à l'abri de laquelle est bâtie la ville d'Otomate et devant laquelle les embarcations passaient en ce moment.

Le capitaine saisit sa longue-vue.

Une douzaine de grandes barques chargées de soldats sortaient du port et se dirigeaient vers les Français.

La mer était houleuse, la brise forte, et la chaloupe du capitaine, surchargée, n'avançait que lentement, obligée de lutter contre le vent en remorquant la seconde.

Le péril auquel on avait cru échapper renaissait sous une autre forme, et cette fois prenait des proportions réellement effrayantes. Les Mexicains se rapprochaient de plus en plus et ne devaient pas tarder de se trouver à portée de fusil.

Le brick, dont on apercevait la haute mâture, n'était, il est vrai, qu'a deux encablures au plus des chaloupes françaises; mais les quatre hommes qui étaient restés à bord ne suffisaient pas pour exécuter la manœuvre nécessaire pour qu'il se rapprochât et vint en aide à ses embarcations.

La position devenait réellement critique.

Loïck prit immédiatement son parti.

—Enfants, dit-il, que les cinq meilleurs nageurs d'entre vous se jettent à la mer et aillent avec moi chercher le navire.

—Loïck! s'écria Frédérique épouvantée, que vas-tu faire?

—Te sauver, répondit le jeune homme prêt à s'élancer.

—Je ne le souffrirai pas, garçon, dit vivement maître Pécou; tu es blessé, et tu ne...

—Silence, monsieur! répondit le capitaine avec autorité. Je commande seul à mon bord.

Le vieux marin baissa la tête en essuyant une larme.

Loïck et les cinq matelots plongèrent résolument dans la mer et s'éloignèrent.

Frédérique se laissa tomber anéantie dans le fond de la chaloupe. Maître Pécou cherchait avec la longue-vue de nuit à découvrir son fils adoptif. De grosses larmes coulaient le long de ses joues hâlées, et tous ses membres étaient agités de mouvements convulsifs.

Les Mexicains approchaient.

Déjà on pouvait facilement distinguer le nombre des embarcations. Un bateau à vapeur sortait à toute vitesse de la rade d'Otomate pour se joindre à la flottille d'abordage et assurer le succès de l'attaque.

En ce moment un cri lugubre, désespéré comme un dernier accent d'agonie, traversa l'espace et fit tressaillir d'épouvante tous ces hommes, qu'aucun danger ne pouvait émouvoir.

—A moi, à moi! criait une voix étouffée.

—Loïck! Loïck! s'écria Frédérique, se levant à demi-folle et faisant un mouvement pour s'élancer.

Maître Pécou l'arrêta par la ceinture, et malgré sa résistance et ses cris de douleur, il la remit aux mains de l'inconnu.

—Veillez sur elle, dit-il; moi, je vais sauver mon fils ou mourir avec lui.

Et à son tour il plongea dans les flots.

Loïck avait trop présumé de ses forces. A peine dans l'eau, sa blessure lui avait causé des souffrances insupportables. Sa jambe s'était engourdie. Avec cette ténacité qui le caractérisait, il avait voulu lutter contre la douleur et la vaincre; mais la nature avait été plus forte que sa volonté et son énergie. Un brouillard passa sur ses yeux; ses forces l'abandonnèrent, et il se sentit couler. Alors il poussa un cri d'appel, cri suprême, auquel son père adoptif avait répondu en volant à son secours.

Dix minutes se passèrent, dix minutes d'angoisses inexprimables pendant lesquelles les individus qui restaient à bord de la chaloupe n'osèrent pas prononcer un mot.

—Courage, les gars! cria tout à coup la voix haletante de maître Pécou; il est sauvé!

Un soupir de bonheur s'exhala de toutes les poitrines oppressées.

Les marins poussèrent une exclamation de joie, et se courbant sur les avirons, ils redoublèrent d'efforts.

Une décharge épouvantable leur répondit, et les balles vinrent s'aplatir en sifflant contre les plats-bords de la péniche et faire bouillonner la mer autour d'elle.

Les Mexicains, arrivés à portée, ouvraient un feu terrible contre les Français.

Ceux-ci ne répondirent pas, et continuèrent à ramer.

Un grondement sourd se fit entendre, suivi d'un cri de désespoir et d'imprécations, et une masse noire passa au vent de la péniche.

C'était le brick qui venait au secours de son équipage, et qui, en passant, coulait et dispersait les embarcations ennemies.

En mettant le pied sur le pont, Frédérique s'évanouit. Loïck, la prenant dans ses bras, la descendit dans sa cabine.

Au même instant un mousse, se précipitant dans la chambre, cria:

—Capitaine! Capitaine! les Mexicains, les Mexicains!

Pendant que les Français étaient occupés à transborder leurs blessés, persuadés que les barques mexicaines avaient toutes été coulées, ils n'avaient pas songé à surveiller leurs ennemis. Ceux-ci avaient habilement profité de cette négligence pour se rallier, et, se réunissant sous l'avant de l'Épervier, ils s'étaient audacieusement élancés à l'abordage en grimpant après les chaînes de haubans, la civadière, etc. Heureusement pour les Français, les filets d'abordage étaient tendus, et la surprise des Mexicains n'eut pas tout le succès qu'ils en attendaient.

Les Français, obéissant à la voix de leur capitaine, se précipitèrent avec furie sur les Mexicains, déjà presque maîtres de l'avant du navire.

Alors, sur un espace de quelques mètres carrés, commença un de ces combats maritimes, sans ordre et sans tactique, où la rage supplée à la science, lutte horrible, à coup de pique, de hache et de sabre, où chaque blessure est mortelle, et qui rappelle ces hideux combats à outrance du moyen âge, dans lesquels la force brutale seule faisait loi.

Le général Timpfler, furieux d'avoir laissé échapper sa proie, fou de jalousie et de luxure trompée, semblait se multiplier, s'élançant au plus épais de la mêlée, cherchant sa nièce et brûlant de tuer celui qui la lui avait si brusquement ravie.

Le hasard sembla le servir un instant, en le plaçant tout à coup en face du capitaine.

—A nous deux! s'écria-t-il en poussant un cri de joie.

Loïck leva sa hache.

—Non, non, fit l'inconnu en l'arrêtant.

Et, se plaçant devant le jeune homme, il continua en s'adressant au général:

—Me reconnais-tu, Timpfler? s'écria-t-il. Je suis Hans de Walkefield, que tu as fait dégrader de capitaine et déporter aux îles Fiji après avoir déshonoré sa sœur, Héléna de Walkefield.

—A toi la mort! répondit le général en grinçant des dents.

—C'est toi qui va mourir, misérable, reprit Walkefield; mais avant, je veux que tu saches que c'est moi qui, pour me venger, ai conduit les Français dans ta maison; c'est grâce à moi que ta nièce n'est plus en ton pouvoir.

En entendant ces paroles, qui lui révélaient le complot dont il était victime, le général se précipita avec rage sur son ennemi.

Celui-ci ne fit rien pour l'éviter, au contraire. Il le saisit dans ses bras nerveux, et, s'abandonnant complètement sur lui, il chercha à le renverser, tout en lui tailladant le corps avec la pointe de son poignard.

Ces deux hommes, les regards étincelants, les lèvres écumantes, animés d'une haine implacable, luttant l'un contre l'autre comme deux bêtes fauves, poitrine contre poitrine, visage contre visage, silencieux, cherchant chacun à tuer son adversaire, et se souciant peu de vivre, pourvu que son ennemi mourût, étaient horribles à voir.

Les Mexicains et les Français, saisit d'horreur, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, spectateurs muets et atterrés de ce hideux combat.

Enfin, Walkefield tomba en entraînant le général.

Celui-ci poussa un cri de triomphe, qui s'éteignit presque aussitôt dans un râle d'agonie. Son ennemi venait de lui ouvrir la poitrine et de lui percer le cœur avec son poignard; mais, en expirant, le général eut encore la force de porter à son adversaire un dernier coup qui fut mortel.

Les Mexicains, privés de leur chef, ne songèrent plus qu'à fuir, et se jetèrent en désordre dans leurs barques.

Cinq minutes plus tard, il n'en restait plus un seul à bord du brick.

—Vois, vois, s'écria Frédérique Milher, qui, revenue de son évanouissement, était montée sur le pont. Mon Dieu, mon Dieu, cette fois, nous sommes perdus!

Et elle montra à Loïck le bateau à vapeur, qui, arrivé à portée de fusil, se préparait à amariner l'Épervier.

—Oh! C'est trop de fatalité! s'écria Loïck avec désespoir.

—Nous sommes sauvés, dit maître Pécou; nous sommes sauvés! Voyez, il vire de bord.

L'équipage du brick poussa un hurrah de joie et de triomphe . . . . . . .

Au premier rayon du soleil levant, une flottille, composée de quatre navires complètement armés et faisant flotter à leurs cornes le pavillon tricolore apparaissait dans la brume matinale, doublant le cap San Lucas, et manœuvrant majestueusement à deux portées de canon au plus de l'Épervier.

Cette flottille était montée par trois cent cinquante flibustiers de toutes les nations, qui avaient été embarqués à San Francisco sur des navires français en destination de Guaymas.

Le bâtiment mexicain fuyait à toute vapeur, se dirigeant vers Mazatlán, seul port où il pût se trouver en sûreté.

Les deux fiancés tombèrent dans les bras l'un de l'autre; leurs épreuves étaient finies.

—C'est égal, dit maître Pécou en tournant deux ou trois fois sa chique dans sa bouche; il faut avouer tout de même que nous avons bigrement de la chance, et que nous avons été bien près d'avaler notre gaffe!

FIN DE FRÉDÉRIQUE MILHER

UN CONCERT EXCENTRIQUE

J'ai mené, pendant toute ma jeunesse, une existence des plus accidentées, panachée comme à plaisir des péripéties les plus excentriques, les plus burlesques et les plus terribles, péripéties qui ont accompagné mes courses aventureuses avec la rapidité d'un steeple-chase.

Maintenant, je marche à grands pas vers la vieillesse.

Je ne sais pas ce que le hasard me réserve encore et comment s'écouleront mes derniers jours, mais je doute fort que la seconde partie de ma vie réponde à la première et qu'elle soit, comme celle-ci, émaillée de cette foule d'incidents extraordinaires et d'événements incroyables qui m'ont formé de si charmants souvenirs et m'aident à oublier le présent, en me réfugiant dans le passé, sans songer à l'avenir.

Vers le milieu de 1854, je revins à Paris, avec l'intention de m'y fixer définitivement; j'éprouvais le besoin de me reposer enfin de tant de courses hasardeuses à travers le monde.

Né à Paris en 1818, je l'avais quitté pour la première fois en 1827, pour me lancer à corps perdu dans l'inconnu, en qualité de mousse.

Mes pérégrinations, interrompues une première fois en 1849, avaient recommencé en 1852.

Pendant vingt-cinq ans, j'avais à plusieurs reprises parcouru le monde, du nord au sud et de l'est à l'ouest, et assisté, comme acteur ou spectateur, à une foule d'événements plus émouvants et plus singuliers les uns que les autres.

J'avais fait la pêche au hareng, la pêche à la morue, la pêche à la baleine; j'avais été abandonné sur des îlots perdus, pour tuer des phoques et des morses; j'avais été fait prisonnier des Patagons à la baie de Barbara; j'avais combattu contre Rosas à Montevideo; assisté à je ne sais plus combien de révolutions au Pérou, au Chili et au Mexique; erré dans les grandes savanes américaines, en compagnie des Comanches, des Mandans et des Dakotas, qui m'avaient adopté; pêché les perles aux îles Pomotou et à la Nouvelle-Zélande; été «tayo» (ami) avec les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais; servi sous les ordres de Schamyl, au Caucase.

Bref! J'avais, cent fois peut-être, risqué d'être gelé, rôti, mangé, torturé, pendu ou fusillé.

Comme on le voit, mon existence avait été bien remplie: j'avais essayé de tout.

A mon retour à Paris, en 1854, je fis mentalement mon examen de conscience, et je reconnus qu'il ne me restait plus qu'une sottise à faire: me marier!

Je me hâtai donc de compléter ma collection de folies en épousant, deux mois après mon retour, une femme charmante que sa mauvaise étoile jeta malheureusement sur mon passage, au moment où j'y pensais le moins et elle aussi, et que je crains beaucoup, bien que je l'aime autant qu'aux premiers jours de notre union, de n'avoir pas rendue aussi heureuse qu'elle le mérite.

Quelques jours après notre mariage, ma femme me prenant en laisse, car je n'y serais jamais allé de mon plein gré, m'obligea à faire avec elle une visite à sa mère, Mme G... D..., l'éminente cantatrice dont la réputation fut universelle et qui d'ici à bien longtemps ne sera pas remplacée.

Mme D..., femme essentiellement intelligente et spirituelle, était très curieuse de me connaître. Aujourd'hui je passe pour un loup; à cette époque-là je passais pour un sauvage: je crois que je suis un peu l'un et l'autre.

Mme D... fut charmante pour moi.

Naturellement, on faisait beaucoup de musique chez elle. Sa seconde fille, Marie, qui depuis a épousé M. W..., le célèbre compositeur, s'en donnait à cœur joie avec ses jeunes compagnes, commençant sur le piano cinquante morceaux sans en terminer un seul, chantant des lambeaux de grands airs et faisant des imitations parfaitement réussies de toutes les cantatrices alors en renom.

J'étais chez Mme D... depuis onze heures du matin.

Ce soi-disant concert avait commencé avant mon arrivée: à six heures on l'interrompit pour dîner.

Dès qu'on fut levé de table, il recommença; à dix heures du soir, j'étais plus qu'à demi-enragé, à cause de l'obligation dans laquelle je m'étais trouvé de me contenir durant la journée tout entière.

Je m'étais réfugié dans un angle de la cheminée où je marronnais tout seul; je ne sais quoi, entre mes dents, lorsque Mme D... s'approcha de moi et me dit doucement, avec ce sourire à la fois séduisant et railleur qu'elle seule possédait:

—Vous aimez la musique, n'est-ce pas, M. Aimard?

A cette interpellation à laquelle j'étais si loin de m'attendre, je bondis, et, la regardant en fronçant le sourcil, je lui dis avec cette brutalité qui me caractérise:

—Je l'exècre, au contraire!

—Ah! fît Mme D... de sa voix la plus sardonique, en me tournant le dos avec un léger haussement d'épaules: c'est encore un sens qui vous manque.

Le mot encore me semblait de trop.

—Ma foi, madame, lui répondis-je avec rudesse, il y a musique et musique, et celle que j'ai entendue aujourd'hui me rappelle le dernier concert auquel j'ai assisté à Tonga-Tabou, moins la chair fraîche.

A cette incroyable sortie, Mme D... me regarda avec une surprise telle qu'elle ne trouva rien à me répondre.

Je profitai de son ébahissement pour prendre mon chapeau et m'échapper avec ma femme, qui riait comme une folle, selon son habitude, chaque fois que je dis une sottise—ce qui arrive souvent.

Je ne sais pas si Mme D... m'a pardonné; quant à moi, je lui ai si bien gardé rancune, que je ne l'ai jamais revue depuis.

Quel était donc ce fameux concert de Tonga-Tabou, auquel j'avais fait allusion d'une façon si brutale?

C'est ce que je vais dire au lecteur.

L'île de Tonga-Tabou est une des perles de ce chapelet d'oasis que Dieu semble s'être plu à égrener dans l'Océan Pacifique.

La végétation y est d'une puissance extraordinaire, le paysage d'une beauté exceptionnelle; les hommes, grands, forts, bien bâtis, tatoués des pieds à la tête, ont un caractère de férocité telle qu'ils pourraient rendre des points à tous les tigres du Bengale.

Quant aux femmes, elles sont petites, mais admirablement proportionnées; et si elles n'avaient pas la malheureuse habitude de se tatouer aussi, de se placer le soleil et la lune dans des endroits peu convenables, elles seraient réellement belles.

A l'époque où se passe l'anecdote que je raconte, je commandais une petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux; j'avais un équipage monté de dix Kanaks et de moi.

Ma goélette se nommait la Sauteuse, nom qui lui convenait parfaitement.

J'allais avec elle échanger des perles, du corail et de la nacre dans toutes les îles de l'Archipel dangereux, puis, mon chargement fait, je me dirigeais vers Sidney, où je le vendais avec un bénéfice considérable.

Je faisais depuis dix-huit mois déjà ce commerce lucratif.

J'étais, je dois le dire, un sujet de continuel d'étonnement pour tous les Européens avec lesquels le hasard ou mes affaires me mettaient en rapport.

Chaque fois que je revenais à Sidney, le premier mot de bienvenue que je recevais était celui-ci:

—Comment! Mon cher, votre équipage ne vous a pas encore mangé?

Et l'on me serrait la main en riant.

La vérité était que mes Kanaks, braves soldats et excellents garçons, du reste, étaient tous plus ou moins entachés du défaut d'anthropophagie.

Mais comme j'avais entendu dire par plusieurs Nouveaux-Zélandais, à la baie des Iles, que les Européens n'étaient pas bons à manger parce qu'ils étaient trop salés, je me fiais sur cette circonstance fort avantageuse pour moi et ne m'inquiétais guère de ce qui pouvait m'arriver.

Un matin, au lever du soleil, un de mes Kanaks, qui me servait de second, m'éveilla brusquement en me criant aux oreilles:

—Aramaï! Aramaï! capitaine! (Viens, viens, capitaine!)

Mon premier mouvement fut de donner un énorme coup de poing au Kanak, puis je lui demandai pour quel motif il se permettait de me secouer si rudement.

Le pauvre diable me répondit, tout en se frottant la mâchoire, que je lui avais fort endommagée, que l'on apercevait, à deux milles sous le vent à nous, une pirogue indienne qui semblait être en perdition, tant ses mouvements paraissaient extraordinaires.

Je me hâtai de monter sur le pont.

En un instant, je reconnus l'exactitude du rapport de mon Kanak.

J'aperçus une énorme pirogue de guerre, dont l'avant était presque brisé et qui semblait en effet aller au hasard, tant elle changeait rapidement de direction au gré de la lame.

Du reste, personne ne paraissait à bord.

Après quelques secondes d'hésitation je laissai «arriver» sur la pirogue, en usant de précautions extrêmes.

Je connaissais les Indiens et craignais quelque piège.

Quand je fus assez près de la pirogue pour en entrevoir l'intérieur, je l'examinai attentivement.

Plusieurs hommes étaient couchés pêle-mêle dans le fond; aucun ne donnait signe de vie.

Un spectacle affreux s'offrit à mes yeux.

Une vingtaine de Kanaks, revêtus de leur costume de guerre et littéralement couverts d'horribles blessures, formaient un monceau au milieu de l'embarcation; tous étaient déjà morts et presque en putréfaction.

A l'arrière, quatre homme étaient étendus.

Après avoir jeté un regard sur la masse informe dont j'ai parlé, je me dirigeai vers eux.

Un était mort; les trois autres respiraient encore, mais si faiblement que la vie semblait devoir les quitter au premier souffle.

Mes Kanaks chuchotaient entre eux.

De temps en temps, ils laissaient échapper des exclamations de surprise et de terreur.

Mon premier soin fut d'entrouvrir, avec la lame de mon poignard, les mâchoires serrées des blessés et de leur faire boire un peu d'eau et de rhum mélangés.

Ce remède si simple suffit pour les rappeler à la vie: les Kanaks ne sont rien moins que des petites maîtresses.

Je fis boire une seconde fois les blessés; puis, leurs estafilades pansées tant bien que mal, je les transportai à mon bord, et j'abandonnai la pirogue, dont je fis enlever les objets plus ou moins précieux.

Il était temps que j'arrivasse au secours des pauvres diables.

Vingt minutes plus tard, la pirogue tourna sur elle-même et sombra à pic.

Les trois hommes que j'avais si miraculeusement sauvés devaient, selon toute apparence, être dans leur pays des personnages importants.

Cela était facile à reconnaître à leurs tatouages formés de dessins compliqués, exécutés avec une rare perfection, et dont ils étaient complètement recouverts depuis le haut du front jusqu'à la plante des pieds.

L'un surtout, grand gaillard de six pieds deux pouces, taillé en athlète, âgé de trente ans au plus, et dont les traits, malgré les dessins qui les défiguraient, étaient fort beaux, et qui avait dans l'œil et la physionomie une expression d'indicible hauteur et de majesté suprême.

Du reste, je fus bientôt renseigné à cet égard par le respect exagéré que lui témoignaient mes Kanaks.

Ce guerrier était le Rangatira—roi—le plus puissant de l'île de Tonga-Tabou; il se nommait Akou-to-mé-ah.

Le second, presque son égal en puissance, était chef d'une tribu alliée de celle d'Akou-to-mé-ah; son nom était Tobash-Illow.

Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'année, aux traits durs, à la taille ordinaire et aux membres trapus; il devait être d'une vigueur et d'une agilité extraordinaires.

Le troisième était un tout jeune homme: vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.

Ses traits fort beaux, sa physionomie douce et sympathique, son regard fier, en faisaient un type remarquable.

Son tatouage, moins complet que celui des deux autres chefs, montrait que sa puissance et sa renommée n'étaient pas aussi grandes.

Au bout de huit jours, les trois blessés étaient presque en convalescence.

Les Kanaks possèdent des remèdes à eux qui produisent des miracles, et laissent bien loin derrière eux toute la pharmacopée pédantesque des facultés de médecine de la vieille Europe.

Dès qu'il fut à peu près rétabli, Akou-to-mé-ah ne fit aucune difficulté pour répondre à mes question, et voici ce qu'il me raconta:

Dans une île éloignée de cinquante lieues environ de Tonga-Tabou, il y avait un jeune chef qui, à plusieurs reprises, était venu à l'improviste faire des descentes sur le territoire d'Akou-to-mé-ah, ne se retirant qu'après avoir emmené les femmes et les enfants qu'il avait pu surprendre.

Le grand-chef ne supportait qu'avec impatience ces agressions répétées, et il résolut d'y mettre un terme.

Quinze pirogues de guerre, montées chacune par vingt-cinq guerriers et commandées par lui, Akou-to-mé-ah, et son allié Tobash-Illow, quittèrent un matin Tonga-Tabou et se dirigèrent en bon ordre vers l'Ile dont leur ennemi était le chef.

L'expédition fut heureuse; le débarquement s'opéra sans encombre.

Les ennemis, surpris à l'improviste, éprouvèrent une défaite qui put passer pour un désastre.

Quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le chef de l'île lui-même, furent embarqués sur les pirogues d'Akou-to-mé-ah.

Puis l'expédition reprit le chemin de Tonga-Tabou.

J'ai oublié de dire que les indigènes de Tonga-Tabou, de même que ceux des Iles-Marquises, de la Nouvelle-Calédonie et de tant d'autres îles de l'Archipel dangereux, sont anthropophages.

Les prisonniers étaient destinés à faire les frais de l'horrible festin que le grand-chef de Tonga-Tabou avait l'intention d'offrir à ses sujets, en réjouissance de la victoire qu'il venait de remporter.

Depuis vingt-quatre heures environ, les vainqueurs avaient repris la mer, quand, vers le soir, une heure avant le coucher du soleil, la flotte des Kanaks fut assaillie par une effroyable tempête et englobée dans un de ces cyclones qui ravagent si souvent ces parages.

Pendant trois jours entiers, la tempête sévit avec une incroyable fureur.

Bien qu'assez éloigné de la zone où elle régnait, j'avais à bord de ma goélette, senti les derniers effort de l'ouragan, et couru grand risque de me perdre, corps et biens.

Lorsque le vent fut tombé et le calme rétabli, toutes les pirogues kanaques, dispersées et entraînées bien loin de la route, avaient disparu.

Une seule, celle montée par Akou-to-mé-ah et Tobash-Illow, avait réussi tant bien que mal, à demi-brisée et complètement désemparée, à résister aux efforts de la tempête.

Quant aux autres pirogues, jamais on n'en entendit plus parler.

Sans doute elles avaient sombré pendant le cyclone.

La pirogue royale était montée par quarante hommes, au nombre desquels se trouvaient douze prisonniers.

La situation des malheureux Kanaks était des plus critiques.

Ils se trouvaient perdus sur la mer, dans un canot à moitié brisé, sans voiles, sans pagaies, et, ce qui était plus affreux encore, sans vivres et sans eau potable.

Ils ne comptaient que sur une traversée de trente-six heures.

Le peu de vivres et d'eau qu'ils avaient embarqué avait été emporté par les lames; il ne leur restait plus rien.

Alors il se passa quelque chose d'horrible à bord de cette malheureuse embarcation.

Les prisonniers furent tués les uns après les autres, et leur chair palpitante fut dévorée par ces cannibales.

Ces effroyables vivres durèrent plusieurs jours; puis, enfin, de tous les prisonniers, il ne resta plus que le jeune chef de l'île.

Les Kanaks voulurent l'égorger.

Akou-to-mé-ah s'y opposa; non pas que son cœur fût ému de pitié pour l'infortuné jeune homme, mais parce qu'il le regardait comme un trophée dont il ne voulait pas se dessaisir, et qu'il voulait le ramener vivant à Tonga-Tabou.

Les Kanaks s'insurgèrent; on se battit.

Plusieurs furent tués dans la mêlée; ils servirent de pâture aux survivants.

Les choses continuèrent jusqu'à ce qu'enfin, une heure avant que je n'aperçusse la pirogue, une lutte suprême se fût engagée entre les trois chefs et ceux des Kanaks qui vivaient encore.

On sait quel en fut le résultat, et comment je réussis à sauver les trois blessés.

Malgré les témoignages d'amitié dont m'accablait Akou-to-mé-ah, je me trouvais assez embarrassé.

Je ne me souciais pas, moi seul Européen, de m'aventurer sur la terre des Tonga-Tabou, dont la réputation sinistre me faisait frissonner malgré moi.

Cependant j'avais mis le cap sur l'île.

Mon intention était, dès que je ne serais plus qu'à deux ou trois encablures de terre, de prier mes trois passagers, maintenant parfaitement bien portants, de sauter par dessus la lisse de ma goélette et de gagner l'île à la nage.

Je n'avais trouvé que ce moyen de me débarrasser d'eux sans risquer de leur servir de beefsteak.

Mais Akou-to-mé-ah ne l'entendait pas ainsi; le digne chef s'était réellement pris d'une belle passion pour moi.

Chez toutes les natures primitives, les sentiments bons ou mauvais sont poussés à l'extrême.

Un matin, le chef se présenta à moi, accompagné d'un de mes Kanaks.

—Tu es mon frère, me dit-il, mon tayo; cet homme va te marquer, pour que mes enfants te reconnaissent; laisse-moi faire, et ne crains rien.

—Sacrebleu! répondis-je; je crains tout, au contraire!

Le chef n'avais lu Racine, que je parodiais si joliment; il ne fit que rire de ma réponse, me prit le bras gauche, et se tournant vers le Kanak qui se tenait près de lui:

—Va, dit-il.

J'étais trop longtemps en Amérique et surtout en Océanie, pour ne pas être au fait des mœurs indiennes; je me doutais de ce qui allait se passer.

Ma crainte, je ne sais comment, fit aussitôt place à une insouciance et à une curiosité extrêmes; bref, je me laissai faire.

A plusieurs reprises, mes amis m'ont demandé, sans que j'ai jamais voulu leur répondre, pourquoi j'avais un point noir marqué à la naissance du pouce de la main gauche, une tête de mort, deux os en croix et trois points en triangle au poignet du même bras, puis un peu plus haut une espèce de fer à cheval frangé de points noirs.

Ces divers signes me furent tatoués par ordre d'Akou-to-mé-ah, aidé du Kanak qu'il avait requis à cet effet.

Pendant tout le temps que dura l'opération, qui me fit beaucoup souffrir, le chef me tint le bras.

Quand le tatouage fut terminé, le chef frotta son nez contre le mien, et me dit avec un accent joyeux:

—Là, maintenant, tu n'es plus un visage pâle; tu es mon tayo.

Et voilà comment je fus tatoué.

Trois jours après, la goélette se trouva en vue de Tonga-Tabou.

Je me préparais à débarquer, quand le grand chef s'avança vers moi, et, avant que je pusse dire un mot, me posa la main sur l'épaule en me montrant mon tatouage:

—Tayo, me dit-il; toi, c'est moi; tu es un chef de ma nation.

Et, me quittant aussitôt, il prit la direction de la goélette.

Je le laissai faire.

Deux heures plus tard, la Sauteuse disparaissait au milieu des palétuviers et mouillait bord à terre, où, dans une petite baie de l'aspect le plus ravissant, l'on voyait s'étager, sur les flancs verdoyants d'une colline qui fermait l'horizon de ce côté, une foule de cases fort gentiment construites, et distribuées de la façon la plus pittoresque.

Le rivage était couvert d'au moins mille à quinze cents individus, hommes, femmes, enfants, tous armés, riant criant, gesticulant, comme une légion de démons.

Bien que je fisse bonne contenance, je n'étais, je l'avoue, que très peu rassuré, et je maudissais intérieurement cette incurable curiosité qui me pousse toujours à me jeter la tête la première dans les guêpiers qui se présentent devant moi.

Akou-to-mé-ah souriait de son plus charmant sourire.

Il fit un signe.

Mes Kanaks établirent immédiatement une planche du bord à terre.

Définitivement, le chef avait pris le commandement de ma goélette, et je n'étais plus que passager à mon bord; mes matelots lui obéissaient avec un empressement qui me semblait de très mauvais augure pour mes relations ultérieures avec eux.

Lorsque la communication fut établie entre le rivage et le bâtiment, le chef prononça quelques mots que je n'entendis pas, mais qui furent parfaitement compris par mes Kanaks.

Ils se ruèrent immédiatement sur le jeune chef prisonnier et, en quelques secondes, le malheureux se trouva ficelé comme une carotte de tabac.

Je me sentis pâlir.

Mais, sans rien témoigner de la crainte que j'éprouvais, je glissai les mains dans les poches de mon pantalon, où j'avais eu la précaution de placer une paire de pistolets à deux coups.

Malheureusement, les revolvers n'étaient pas encore inventés à cette époque. Mais, en sentant mes pistolets, je me rassurai quelque peu; je tenais la vie de quatre hommes.

Ce n'était pas beaucoup, mais c'était assez pour ne pas mourir sans vengeance.

Au moment où j'essayais tout doucement d'armer mes garnitures de poche, pour ne pas être pris à l'improviste, le grand chef se tourna vers moi, et toujours souriant:

—Viens, tayo, me convia-t-il.

Cette invitation ressemblait parfaitement à un ordre; mais comme il n'y avait pas moyen de l'éluder, je fis de mon côté un sourire que je tâchai de rendre le plus gracieux possible, mais qui ne fut très probablement qu'une horrible grimace, et j'obéis.

En ce moment Tobash-Illow vint silencieusement se placer auprès de moi, si bien que je me trouvai marcher entre lui et mon tayo.

—Bon, murmurai-je à part moi; mon compte est réglé: me voilà comme Jésus entre les deux larrons; malheureusement, le bon n'y est pas.

—Sacredieu! ajoutai-je mentalement, une fois à terre, nous allons rire.

A peine achevai-je cette réflexion assez peu rassurante, que je me trouvai sur le rivage.

La foule s'avança vers nous en poussant de véritables hurlements de bêtes fauves, lesquels prétendaient être des cris de joie.

Akou-to-mé-ah s'arrêta, me prit par le bras gauche, qu'il éleva en l'air, et le montrant à la multitude ébahie:

—«Ameneg Tayo Tabou!» cria-t-il d'un ton de commandement.

C'est-à-dire en français: Celui-ci est mon ami; il est sacré!

Ces paroles à peine prononcées, toute la foule s'écroula comme un seul homme, la face contre terre.

Ceci fut exécuté avec une telle rapidité de changement à vue et de façon si grotesque, que je ne pus m'empêcher de rire.

Je renfonçai mes pistolets dans mes poches, et frisai ma moustache d'un air superbe.

Mon tayo avait dit vrai: j'étais un autre lui-même.

A compter de ce moment, ce ne fut plus du respect que l'on me témoigna, mais de la vénération.

D'autant plus que le grand chef s'était hâté de raconter à qui avait voulu l'entendre, et cela avec une franchise que l'on rencontre rarement chez les hommes dits civilisés, quel immense service je lui avais rendu et de quelle manière je lui avais sauvé la vie.

Le chef ne se borna pas envers moi à ces stériles témoignages d'amitié.

Il donna ses ordres en conséquence, et bientôt des monceaux de nacre, de perles, de corail et de tripangues affluèrent à mon bord de toutes les parties de l'île, si bien qu'au bout de trois jours non seulement mon chargement était complet mais encore le pont de ma goélette, le poste de mes matelots et ma chambre elle-même étaient encombrés de toutes sortes et de la meilleure qualité.

Le quatrième jour au matin, je me rendis à la case royale.

Akou-to-mé-ah me reçut comme à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il m'embrassa et me fit asseoir près de lui.

Je lui annonçai alors que je me proposais de mettre à la voile le jour même; et, comme il ne voulait accepter aucun paiement pour les marchandises et les vivres qu'il m'avait fournis, je lui offris un assez beau fusil de chasse à deux coups, qu'il avait souvent manié pendant qu'il était à bord, et qu'il semblait désirer.

—Tayo, me dit-il, je reçois ce fusil en souvenir d'un frère; ce présent me comble de joie; mais tu me rendras plus heureux encore si tu consens à retarder ton départ jusqu'à demain matin. Il y a ce soir une grande fête en réjouissance de la victoire que j'ai remportée sur mes ennemis. Cette fête ne serait pas complète si mon tayo n'y assistait pas.

Tout refus était impossible; j'acceptai donc.

—Va, ajouta-t-il, retourne à ton bord; quand il en sera temps, je te ferai prévenir.

En effet, un peu avant le coucher du soleil, un Kanak vint m'avertir que le chef m'attendait.

Près de la case royale se trouvait un immense «moraï» qui, pour la circonstance, avait été clos d'une haie.

C'était là que devait avoir lieu la fête.

Les principaux chefs de l'île et les guerriers les plus renommés se tenaient, selon la coutume kanaque, accroupis sur leurs talons autour d'un grand feu, fumant silencieusement, tandis que quelques guerriers inférieurs armés de lances contenaient la foule qui se pressait autour du «moraï».

Une centaine d'individus, munis des instruments les plus bizarres, s'étaient placés à une certaine distance du feu.

C'étaient des musiciens.

Dès que je parus, Akou-to-mé-ah fit un geste de la main, et aussitôt commença la plus horrible cacophonie que j'aie jamais entendue; les oreilles m'en saignent encore rien que d'y penser.

Les uns frappaient à coups redoublés sur des espèces de tambours faits d'une marmite sur l'ouverture de laquelle était tendue une peau.

D'autres secouaient avec fureur des courges attachées au bout d'un bâton et remplies de petites pierres.

Quelques-uns soufflaient à outrance dans des tibias humains.

Plusieurs soufflaient à s'époumoner dans des espèces de flûtes en roseaux.

Un certain nombre froissaient avec acharnement entre leurs mains des roseaux fendus en plusieurs parties.

Il y en avait enfin qui agitaient désespérément des façons de crécelles.

Ceux qui n'avaient pas d'instruments étaient les plus terribles: ils hurlaient sur tous les tons de la gamme humaine.

Mais ce n'était pas tout: une effroyable surprise m'était réservée.

Au milieu de cet horrible charivari, un grand vieillard, calme, impassible, tournait sans désemparer la manivelle d'un orgue de Barbarie, et jouait: «Partant pour la Syrie».

Les autres soi-disant musiciens avaient la prétention de l'accompagner.

Comment cet orgue était-il venu s'échouer dans ces parages? Voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre.

Cette harmonie ultra-excentrique produisait un effet prodigieux sur les auditeurs, dont les traits étaient épanouis avec béatitude.

Je m'assis auprès de mon tayo.

—Hein? me dit-il.

—Fichtre! répondis-je.

Je ne trouvai rien de mieux pour exprimer mon admiration.

Cependant le concert continuait.

On apporta le «popoy», espèce de bouillie faite avec des bananes pourries, etc., etc., dont les Kanaks raffolent.

Chacun prenant sa main pour cuillère, commença à puiser dans le plat.

Hélas! Mon Dieu! Je fis comme les autres.

Et la musique allait toujours.

Et le grand vieillard impassible partait toujours pour la Syrie.

A un moment donné, le chef porta à sa bouche un sifflet de guerre, et en tira un son strident.

Presque aussitôt parurent quatre guerriers conduisant au milieu d'eux le jeune chef prisonnier.

Celui-ci était calme.

Il avait la mine hautaine, et un sourire railleur errait sur ses lèvres.

Akou-to-mé-ah fit un signe.

Les bras du prisonnier furent saisis, on l'obligea à s'agenouiller, et un guerrier l'assomma d'un coup de casse-tête sur le front.

Les deux yeux de la victime furent immédiatement arrachés et offerts au grand chef, qui les goba comme des œufs.

Puis on commença à dépecer le cadavre.

Et la musique allait toujours.

Et le grand vieillard partait de plus en plus pour la Syrie.

Il est vrai que, quand il avait fini, il recommençait.

Les morceaux les plus délicats de la victime furent apportés aux principaux chefs de la nation, qui les jetèrent sur des charbons ardents, où ils se mirent à grésiller.

Puis, ces chairs palpitantes et presque crues furent dévorées avec les témoignages de la plus grande joie.

Les morceaux appartenant aux catégories inférieures furent partagés parmi le peuple.

Alors l'enthousiasme ne connut plus de bornes.

Et, tandis que l'épouvantable musique continuait, que le grand vieillard repartait de plus belle pour la Syrie, tout en dévorant un lambeau de chair saignante, la danse commença.

Rien ne saurait rendre la frénésie grotesque et terrible à la fois de cette danse, les gestes forcenés des danseurs et les cris féroces dont ils entremêlaient leurs pas.

J'étais à moitié fou!

Je me croyais en proie à quelque cauchemar atroce.

Deux fois mon «tayo» m'avait présenté des bouchées de chair humaine, que je n'avais réussi qu'à grand-peine à éloigner de ma bouche.

Enfin, ma surexcitation devint telle, que je bondis sur moi-même, et, renversant d'un coup de poing l'horripilant vieillard qui n'avait cessé de moudre le départ pour la Syrie, je m'élançai à travers la mêlée.

Et je ne sais plus ce que je devins.

Un rayon de soleil qui pénétra dans ma cabine me retrouva endormi dans mon cadre.

Comment avais-je réussi à gagner mon bord? Je ne l'ai jamais su.

Une heure plus tard, j'étais sous voiles, et je m'éloignais pour toujours de mon «tayo».

Que le diable ait son âme!

Voilà quel effroyable concert m'avait rappelé la musique de ma belle-sœur.

FIN D'UN CONCERT EXCENTRIQUE

Carmen

I

Une rencontre dans la prairie.

Lorsque les cheveux commencent à blanchir, que l'on est assis pendant les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée, que le feu pétille dans l'âtre, que la pluie fouette les vitres, et que le vent mugit avec de mystérieux murmures dans les sombres corridors, l'âme, attristée par les réalités souvent poignantes du présent, se reporte avec un douloureux plaisir vers les riantes années de la jeunesse, hélas, écoulées pour toujours.

La tête dans la main, le regard errant dans le vague, on écoute les accords presque indistincts d'une mélodie qui passe, emportée sur l'aile humide de la brise nocturne, et qui éveille au fond du cœur les souvenirs si chers de la première jeunesse.

Alors, s'absorbant en soi-même, oubliant le présent pour ne plus songer qu'au passé, on voit, comme à travers un prisme, se dérouler ses souvenirs dans un radieux kaléidoscope.

Peu d'hommes ont eu une existence plus accidentée que la mienne, plus mêlée d'événements de toute sorte, gais et tristes, joyeux ou terribles. Aussi, peu d'homme possèdent une aussi riche collection de souvenirs.

Parmi ces souvenirs, il en est un qui est obstinément demeuré gravé au fond de mon cœur.

Ce souvenir, le voici: c'est une histoire bien simple et bien touchante à la fois. Quoi qu'il y ait plus de trente ans que ces événements se sont passés, ils sont demeurés présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier.

C'était vers la fin de 1835. Après une longue course dans l'Oregon, où je m'étais laissé entraîner plus que je n'aurais dû le faire à la poursuite des bisons, qui, je ne sais pour quel motif, cette année-là furent très rares sur les territoires de chasse des Indiens Comanches, en compagnie desquels je chassais; assez dépité de mon insuccès, je regagnais à petites journées et seul, selon ma coutume, le village indien où ordinairement je passais l'hiver, lorsqu'un soir, une heure environ avant le coucher du soleil, au moment où je me préparais à mettre pied à terre pour établir mon campement de nuit, deux coups de feu éclatèrent à une courte distance de l'endroit où je me trouvais; des cris de douleur se firent entendre; il y eut un grand bruit dans les broussailles; un cavalier émergea de la forêt et passa devant moi avec la rapidité vertigineuse d'un météore.

L'habitude de la vie du désert donne à l'homme une décision dans les actes et les idées, que l'on rencontre rarement dans la vie civilisée.

Cela est facile à comprendre: au désert, les sens sont constamment en éveil et tenus en alerte par l'instinct de la conservation qui domine tous les autres intérêts.

En voyant fuir cet homme, les traits décomposés, son fusil, fumant encore, à la main, je soupçonnai immédiatement qu'un crime avait été commis, et que cet individu était le coupable.

Sans plus réfléchir, j'épaulai mon rifle, et, au moment où l'inconnu passait devant moi, à deux cents mètres environ, je lâchai la détente.

Le cheval roula foudroyé sur le sol, entraînant dans sa chute son cavalier, qui demeura étendu sans connaissance.

Deux minutes à peine s'étaient écoulées depuis que l'inconnu avait émergé de la forêt, jusqu'au moment où ma balle avait frappé son cheval au cœur.

Après avoir rechargé mon rifle, je m'élançai au galop vers l'endroit où gisait l'homme que j'avais si brusquement, ou pour mieux dire si brutalement arrêté dans sa course.

Arrivé près de lui, je mis pied à terre, et, prenant un pistolet à ma ceinture, afin d'être prêt à tout événement, je me penchai sur le corps.

Un coup d'œil me suffit pour reconnaître dans l'individu étendu à mes pieds, et qui commençait à reprendre connaissance, un des rôdeurs les plus mal famés de la prairie, garnement de la pire espèce, d'origine mexicaine, mêlée cependant de sang indien, dont le vrai nom était Pedro Omnès, mais auquel les nombreux assassinats dont il s'était rendu coupable avaient valu deux sobriquets significatifs, qu'on lui donnait tour à tour, et auxquels il répondait avec un orgueil cynique, car il avait presque oublié son nom véritable.

Le premier de ces sobriquets était «Cuchillo», c'est-à-dire couteau; le second, plus terrible encore, le voici: «Matasiete», ce qui signifie littéralement: celui qui en a assassiné sept.

Du reste, le physique du personnage répondait parfaitement à son moral; c'était un homme de cinq pieds deux pouces au plus, trapu, vigoureusement charpenté, avec des épaules larges, des bras d'une longueur démesurée, sur lesquels saillaient des muscles durs comme des cordes; ses cheveux, plantés très bas sur le front, étaient noirs, plats, huileux, et tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux gris, ronds, enfoncés sous l'orbite, très éloignés du nez, étaient toujours en mouvement, sans jamais se fixer sur la personne à laquelle il s'adressait; il avait les pommettes saillantes, les oreilles plates, éloignées de la tête; son nez retombait en bec d'oiseau de proie sur une bouche largement fendue, sans lèvres, et armée de dents blanches et pointues; son menton était carré et proéminent; son visage imberbe, semé çà et là de quelques touffes d'un poil follet d'une teinte fauve, était blafard et verdâtre comme une carafe de limonade. Il y avait dans cet homme quelque chose de visqueux qui le faisait ressembler à un reptile, et qui causait à ceux qui rapprochaient une indéfinissable et irrésistible impression de dégoût.

Tel était l'individu que je connaissais depuis bien longtemps déjà, et en présence duquel le hasard m'avait mis d'une façon si singulière.

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