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Caen et Bayeux

CAEN (continued 2)

Reading edition

C’EST MA

NORICHE ET AMIE

ManoirGensArmes
ManoirGensArmes

Photo Neurdein.

Manoir des Gens d’armes.

L’archéologue anglais Ducarel qui avait d’honnêtes explications, voyait là deux hommes saluant poliment une dame. M. Rêver qui avait de l’érudition lut DORICHE pour NORICHE, retrouva sous ce nom une célèbre courtisane de l’antiquité... et s’exclama sur le pédantisme des gens du XVIe siècle. Veut-on une autre explication presque aussi honnête que celle de Ducarel? La dame, qui a l’air bien revêche pour une courtisane, serait la science, la philosophie, l’Alumna, la Mère nourricière, peut-être l’Université, celle de Caen. Girard de Nollent s’y fit immatriculer en l’an 1498, son fils Jean en 1539, un Louis de Nollent en 1547, un Gilles en 1554.

Et des médaillons, des médaillons toujours, nous en trouvons sur la façade d’une maison de la rue Saint-Jean, n° 133. Ce sont deux femmes, l’une de face, l’autre de profil. Les fenêtres étaient jadis ornées d’accolades et de feuillages frisés.

Plus d’une construction de l’époque antérieure a été terminée par la Renaissance. La maison de la rue Segrais dite des Templiers a les caractères du XVe siècle avec sa tourelle d’angle, mais sa grande lucarne à fronton triangulaire avec deux petites lucarnes à couronnement cintré annoncent une date déjà avancée du XVIe siècle. Le manoir Quatrans présente à l’intérieur une belle tour octogonale en pierre. Les fenêtres que l’on aperçoit de la venelle Quatrans portent le caractère de la Renaissance; la date de 1541 se lit sur la tour avec ces mots: Sapientia nostra ab altissimo Fondamentum non est aliud.

Cette inscription religieuse et sentencieuse annonce déjà l’esprit de la Réforme: ceci devait tuer cela.

MaisonQuatransTour
MaisonQuatransTour

Photo Neurdein.

Maison Quatrans. — La tour.

LyceeRefectoire
LyceeRefectoire

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le réfectoire.

CHAPITRE V LES TEMPS CLASSIQUES

Caen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels du XVIIIe siècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.

Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.

La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans les Recherches et Antiquitez de De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.

Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.

Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée au XVIe siècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement du XVIIe siècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme au XVIe siècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.

Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date: DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit: SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.

ManoirPontCreon
ManoirPontCreon

Photo Neurdein.

Manoir du Pont-Créon.

Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis du XVIe et du XVIIe siècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir du XVIe siècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.

A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.

Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende: IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend: Franciscus Malherbeus 1582 Civitatis ornamento Memoriae.

Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié du XVIe siècle ou les débuts du XVIIe.

Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin du XVIe siècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards du XVIe et du XVIIe siècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.

A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.

Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière. C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668. L’église a la forme d’une croix grecque, elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.

Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.

NotreDameGloriette
NotreDameGloriette

Photo Neurdein.

Notre-Dame ou La Gloriette.

Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont. Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale, est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite, avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été élevé sous l’administration de Mme de Tessé; une décoration murale due à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes dont cette église a recueilli les restes.

Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable représentant de la Contreréformation catholique en Normandie, si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il. Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir Saint-Laurent et obtint en 1658 des échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre. Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664 et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en reste plus que la façade défigurée.

A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de ces petits prez enfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été au XVIe siècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique. La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois, M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République, n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier: rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles qui enclôt l’île.

OrneAmontBarrage
OrneAmontBarrage

Photo Neurdein.

L’Orne en amont du barrage.

La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV, du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls malheureusement disparues aujourd’hui.

D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours. Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en 1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mme de Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs ombreux formant le fond de ce tableau naturel. Non seulement il y a là, pour cette ville qui est le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans le Memorandum il a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est vraiment digne des vers de don Juan ou du Child Harold. »

C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.

Au moment où Caen achevait de prendre sa forme moderne, le fanatisme religieux du roi qu’elle a tant célébré lui porta de nouveau un coup sensible. L’intendant Foucault fut ici l’exécuteur de la pensée de Louis XIV; il fit au protestantisme une guerre acharnée. On ne se contenta plus de l’œuvre peu florissante de ces Nouvelles Catholiques qui au quartier Saint-Jean avaient ouvert un couvent pour les nouvelles converties, on procéda aux enlèvements, aux confiscations, à l’interdiction rigoureuse du culte. L’émigration qui suivit la Révocation de l’édit de Nantes atteignit Caen dans ses œuvres vives. « 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices, à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là, écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume et celle de la Basse-Normandie.

LyceeCloitre
LyceeCloitre

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le cloître.

De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et « ruineux » que lui avait abandonnés au XVe siècle Marie d’Orléans et qui ont dû être de nouveau restaurés à la fin du XIXe siècle.

Au XVIIIe siècle, c’est encore à une congrégation, à celle des Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du Père Guillaume de la Tremblaye. Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant: le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à un lycée: Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes est une charmante salle du XVIIIe siècle avec de jolies portes et des trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a autrefois donné de plus beau lycée de France.

Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.

Si Caen voit décroître au XVIIIe siècle son activité industrielle, elle devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries; au premier étage, les appartements de réception, de grandes dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier Saint-Jean qui a achevé tardivement de se bâtir. « Des têtes de femmes, dit M. E. de Beaurepaire, des consoles ou des fleurons comme décoration centrale des fenêtres, et quelquefois des balustrades d’appui, dont les barreaux semblent plus relever de l’art du tourneur que du sculpteur, ornent leurs façades. » Cela est correct, mais froid, solennel, mais monotone et « que l’on est loin, hélas! de la grâce charmante, de la fécondité d’imagination des merveilleux artistes du XVe et du XVIe siècle! » Si ces hôtels intéressent l’histoire de l’art, c’est par leur décoration intérieure, par leur agencement, par leurs tapisseries, par leurs escaliers aux rampes de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin du XVIe siècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois. Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu: tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur et souvent ont traversé les mers. Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur. L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en nombreux appartements. Il avait été bâti par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé le siège du gouvernement fédéral.

LyceeEscalierGrilles
LyceeEscalierGrilles

Photo Neurdein.

Le Lycée. — L’escalier et les grilles.

De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte. Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré, offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées, scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent. Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire. Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du XVIIIe siècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique, en même temps que très amusant.

LyceeParcPlaceFontette
LyceeParcPlaceFontette

Photo Neurdein.

Le Lycée et le parc. — La place Fontette.

Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié du XVIIe siècle ou du commencement du XVIIIe. De jolies salles, malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines, contenaient de magnifiques boiseries sculptées. L’hôtel était surtout remarquable par des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses, un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du vivant de la fondatrice Mme de Bernières, elles avaient été fabriquées à Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.

PromenadeStJulien
PromenadeStJulien

Photo Neurdein.

Les promenades Saint-Julien.

A cette époque appartient également le charmant pavillon des échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté généralement sur les constructions du XVIIIe siècle.

Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles; seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.

Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité même. Que l’on est loin des Recherches et Antiquitez de M. de Bras, si vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se transformer.

Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien qui donnent une belle perspective sur l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville; la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se passer.

Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution. Cette aristocratie éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce, celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de beaux parleurs, dut apprécier les Girondins. Capitale de la Basse-Normandie, chef-lieu d’une généralité ramenée au rôle de chef-lieu de département, elle devait être tentée par une politique provinciale de décentralisation, par le fédéralisme; d’où l’accueil fait aux Girondins réfugiés après le 31 mai, d’où le meurtre de Marat par Charlotte Corday, d’où l’insurrection. Jamais on ne vit mieux que l’on ne fait pas de révolution avec des modérés. Le mouvement fédéraliste échoua piteusement. Robert Bindet pensa justement que l’insurrection ne méritait point l’honneur d’une répression sanglante, mais il rasa le donjon et enleva ainsi à la ville presque les derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.

CoursCaffarelliMontalivet
CoursCaffarelliMontalivet

Photo Neurdein.

Les Cours Caffarelli et Montalivet.

Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval. De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne furent réellement commencés qu’à la fin du XVIIIe siècle par l’ingénieur Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques. L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet, qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure dont Caen s’enorgueillit.

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Photo Neurdein.

Le boulevard Saint-Pierre. La fontaine des Trois-Grâces.

CHAPITRE VI LE XIXe SIÈCLE. — LES MUSÉES.

Les transformations de Caen au XIXe siècle. — Les monuments et les statues. — Les Musées: Musée de peinture; Collection Mancel; Musée des Antiquaires.

Avec la création des cours Caffarelli et Montalivet, on peut dire que s’achevèrent les travaux qui ont donné à la ville sa physionomie et sa beauté. Maintenant il s’agit plutôt de conserver que d’ajouter. Depuis un siècle, là comme partout, le vandalisme a fait ses ravages, moins qu’ailleurs cependant. Il y a à cela quelques raisons; la ville n’ayant pas pris une extension considérable échappait par cela même aux grandes percées, aux grands bouleversements. Le caractère circonspect, étroitement ami des traditions de ses habitants, est fidèle au passé. Enfin, on ne saurait oublier les services rendus par la Société des Antiquaires constituée en 1824, par la Société des Beaux-Arts qui célébrait en 1905 son cinquantenaire. Elles ont obtenu le dégagement des absides de Saint-Pierre et de Saint-Sauveur (de Froide-Rue) déparées par le voisinage de pittoresques, mais ignobles échoppes; elles ont, c’est leur principal titre de gloire, préservé de la destruction le vieux Saint-Etienne encore trop abandonné, empêché la démolition complète du vieux Saint-Gilles, recueilli les restes de l’Hôtel-Dieu, sauvé l’hôtel Marcotte. L’église de la Trinité va être enfin rétablie dans son intégrité.

Mais en regard de ces belles campagnes des Sociétés savantes, que d’actes de vandalisme municipal et bourgeois! Il est de tradition d’incriminer les ravages des protestants — et nous n’avons rien dissimulé des pertes que les sauvages destructions de 1562 ont été causées à l’art, surtout au mobilier des églises — d’accuser le vandalisme révolutionnaire: Caen ne lui peut reprocher que la démolition de la statue de Louis XIV et la fermeture de nombreuses églises qui compromit l’existence de plusieurs d’entre elles; — d’accuser l’ignorance des chapitres, des moines et du clergé; — et si ailleurs ce reproche n’est que trop fondé, il est juste de remarquer que dans cette ville de science et d’archéologie, le clergé, mieux instruit de ses devoirs, a généralement travaillé à restaurer les édifices et leur mobilier; mais qui a fait la statistique des ruines causées par l’esprit de mauvaise économie régnant au temps du roi Louis-Philippe et qui n’a pas été limité à ce régime et à cette période? En 1836, la flèche de Saint-Sauveur-du-Marché avait besoin de réparation; on la fit abattre, il n’eut pas coûté plus cher de la consolider. En 1864, on a démoli le chœur de Saint-Gilles pour dégager la rue des Chanoines — une des rues les plus paisibles de Caen — et ouvrir sur les tours de Saint-Etienne une perspective que l’on a de partout ailleurs. « Les plaies de Saint-Gilles sont encore béantes », disait Ruprich-Robert en 1882, et quelle triste chose quand on vient de contempler le joli portail de Le Prestre, de se trouver en face de cette église éventrée, de cette ruine lépreuse couverte d’affiches! Mais où est l’Hôtel-Dieu, cette belle construction des Plantagenets, encore debout en 1830, dont les derniers vestiges ont disparu; où est la tour des Carmes? et aussi, où est le Châtelet Saint-Pierre? Le pavillon des Sociétés savantes est écrasé par le voisinage d’une Gendarmerie colossale et coûteuse. Disparu le moulin qui, au dire de Barbey d’Aurevilly, signalait si bien l’entrée de la ville, disparu le pont entre les deux cours; disparu le vieux Pont-Saint-Jacques dont une rue nous rappelle encore le nom et où certain soir de 1856, le grand écrivain normand venait rêver et se rappeler les années de sa jeunesse d’étudiant; disparus les Petits Murs. L’abside de Saint-Pierre, au lieu de se mirer dans les eaux de l’Orne, domine une grille et une station de voitures de places. Et voici la plus grande transformation qu’ait subie Caen au cours du XIXe siècle, celle qui a le plus modifié la topographie de la ville, changé l’aspect de quelques-uns de ses monuments et en particulier de sa merveille, l’abside de Saint-Pierre. Depuis les prairies jusqu’au pont de Courtonne, la Petite Orne entourait de ses eaux le pavillon des échevins de la Foire, venait longer les Petits-Murs, passait sous le pont Saint-Pierre veuf de son Hôtel de Ville depuis déjà un siècle, mais encore très pittoresque, et enfin baignait l’abside de Saint-Pierre. Le pont et ses maisons gothiques se reflétaient dans l’eau, comme on peut le voir dans la gravure si connue de Delaunay. Plus loin, se trouvaient la pittoresque rue des Quais et, en face, l’abreuvoir, au pied de la tour Guillaume-le-Roy que nous montrent d’anciennes estampes. Comme l’hygiène le demandait, l’Orne aux eaux basses, les Odons aux eaux fétides, furent couverts en 1862, et le nouveau boulevard, avec ses beaux arbres, la fontaine des Trois-Grâces et les hautes lucarnes de l’hôtel de Than, a un cachet presque parisien.

UnivBiblio
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Photo Neurdein.

L’Université. — La bibliothèque.

D’autres changements ont eu lieu encore; celui qui a fait le plus de bruit, un bruit qui a retenti jusqu’à Paris ou plus exactement qui a retenti à Paris et s’est ensuite répercuté dans la paisible ville, ce fut la transformation de la Place Royale. Le Louis XIV restauré au XIXe siècle fut relégué il y a quelque trente ans sous les ombres du Parc, devant le Lycée. Avec lui disparurent les tilleuls qui faisaient à la Place un si joli cadre et lui donnaient tout son caractère: un jardin public banal avec un kiosque à musique et la statue de Demolombe les ont remplacés. Disparu aussi le bastion Henri IV qui datait des Jésuites et était devenu une des promenades chères aux vieillards et aux bébés. Les éloquentes protestations de Trébutien n’ont pu rendre à Caen « sa Petite Provence ».

Voyons maintenant ce que le XIXe siècle a fait pour l’embellissement de Caen: une Préfecture dans le style gréco-romain, avec des colonnes rostrales un peu inattendues sur la façade d’un bâtiment administratif; mais les jardins sont idéaux et la disposition intérieure des appartements est heureuse; un Théâtre qui ressemble à tous les théâtres et n’est point laid; une École normale d’instituteurs bien située et spacieuse. On a utilisé mal, pour l’Ecole normale des institutrices, le Palais de Guillaume qu’elles ne prennent pas pour un palais, tant il est peu confortable. Le Palais de l’Université, rebâti sous Foucault au commencement du XVIIIe siècle, a dû être reconstruit, mais on y a ajouté une bibliothèque qui le complète heureusement: elle se présente bien extérieurement et à l’intérieur c’est un modèle d’installation logique et confortable.

JardinPlantesSerres
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Photo Neurdein.

Le jardin des plantes. — Les serres.

Le XIXe siècle a été un siècle de sculpture et de statuaire. En 1828, sous la Restauration, on éleva sur la place du Lycée un monument au duc de Berry; dépouillé de ses bas-reliefs en 1830, il n’apparaît plus que comme un monolithe ridicule. La cour d’honneur de l’Hôtel de Ville a reçu deux jolis groupes en bronze: les Dénicheurs de M. Lechesne que Théophile Gautier appréciait en termes élogieux, mais quelques peu énigmatiques lorsqu’il disait « qu’ils forment les deux chants d’une idylle ». L’autre groupe d’Arthur Leduc, intitulé Centaure et Bacchante est d’une belle allure.

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Photo Neurdein.

Le monument aux mobiles du Calvados.

Le Jardin des Plantes renfermait, avec la pierre tombale de Desmoueux, l’un de ses fondateurs, une statue de Malherbe représenté en Apollon, la lyre à la main, oeuvre qu’un sculpteur caennais avait composée pour Segrais. Toutes deux sont fort endommagées par les intempéries qui ont détruit une autre œuvre remarquable de Lechesne, l’Amour vainqueur de la férocité.

Que dire de la statuomanie qui a sévi ici, comme partout ailleurs? L’esprit très normand, très provincial des Caennais nous a préservés des monuments à Thiers, à Gambetta, à Carnot, que chaque citoyen peut admirer, mais autrement qu’en bronze: il nous a valu un Laplace et un Malherbe qui s’ennuient devant l’Université, un Elie de Beaumont qui n’égaie pas la place du Marché, enfin et surtout, un Demolombe émergeant de sa chaire. Ce groupe du XXe siècle a remplacé dans le Jardin public la plus jolie des statues de Caen, celle d’Auber, un marbre dû à l’initiative de la Société des Beaux-Arts et au ciseau de Delaplanche; transportée récemment dans le foyer du théâtre, elle y est mieux à sa place. La guerre de 1870, ici comme en beaucoup d’autres cités, a inspiré le Monument aux mobiles du Calvados qui n’est pas sans mérite et dont les bas-reliefs retracent les campagnes du régiment à l’armée de la Loire. Il se dresse sur les bords de l’Orne, en face des casernes, dans un joli site.

L’Hôtel de Ville qui du Châtelet-Saint-Pierre avait émigré à l’hôtel d’Ecoville s’est installé pendant la Révolution dans les bâtiments des Eudistes. Dans l’église on a trouvé place pour une salle de spectacle, décorée avec goût en 1858, pour la bibliothèque et pour le musée.

Au XIXe siècle, en effet, Caen achève de devenir une ville d’art par la création de ses musées. Le musée de peinture a été l’un des quinze musées constitués le 14 fructidor an VIII pour recevoir le trop-plein des collections du Louvre et de Versailles démesurément accrues par les confiscations de la Révolution et les dépouilles des pays conquis. Comme l’a dit justement M. Engerand: « C’était son renom de ville universitaire et de capitale intellectuelle de la Normandie qui motivait cette faveur gouvernementale et désignait Caen comme l’un des principaux centres artistiques de France. » On réserva aux collections l’aile gauche du séminaire des Eudistes parallèle à l’église. Le Musée n’a point changé de place depuis ce temps; il s’est d’ailleurs installé très lentement par le fait de la négligence des administrations préfectorale et municipale d’alors. Le musée de Caen, comme beaucoup d’autres, eut à subir des réclamations des alliés, pendant l’occupation étrangère de 1815; mais l’habileté et le courage d’Elouis, le conservateur, secondé par la diplomatie du maire de Caen, M. de Vendœuvre, avaient réussi à limiter à peu de chose les pertes réelles. On conserva le Sposalizio du Pérugin réclamé par la ville de Pérouse. A cette époque commencent les envois de l’Etat, notamment une partie de la collection Campana et les dons particuliers: don de la collection de M. Lefrançois, de la collection Montaran, quelque peu surfaite, de M. Pierre-Aimé Lair; enfin, le don « vraiment royal » de M. Mancel, ancien libraire. La déplorable installation matérielle du musée dans un local qui n’est rien moins que propre à cet usage, qui est petit et sombre, n’encourage pas les donations, empêche les acquisitions et paralyse les louables efforts du conservateur, M. Ménégoz. Mais tel qu’il est il fait une bonne figure parmi nos grandes collections provinciales et présente un très réel intérêt. Parcourons-le rapidement en marquant les principales toiles de chaque école et en nous arrêtant devant quelques tableaux fameux soit pour les polémiques qu’ils ont soulevées, soit pour leur valeur artistique.

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Photo Neurdein.

Le Pérugin. — Le mariage de la Vierge.

Commençons par l’école italienne. « Le Mariage de la Vierge par Pietro Vanucci, le Pérugin. A tout seigneur tout honneur. Quand il n’y aurait que ce tableau dans l’Hôtel de Ville de Caen, il constituerait à lui seul un musée. De tels tableaux absorbent tout l’éclat d’une collection et écrasent de leur voisinage d’excellentes œuvres, même des plus excellents maîtres », disait en 1851, un connaisseur des plus délicats et des plus compétents, M. de Chennevières-Pointel. Je ne sais si l’on ne trouverait pas aujourd’hui qu’il y a dans cet enthousiasme quelque exagération, surtout en ce qui concerne cette supériorité écrasante sur toutes les autres toiles du musée que lui attribue le critique. Simplicité classique du cadre, groupement aisé et naturel des personnages, attitude hiératique, presque encore primitive de la Vierge, de saint Joseph, du prêtre, voilà ce que nous voyons à louer dans le Sposalizio. Si Barbey d’Aurevilly a pu écrire que « le Sposalizio est une chose de premier ordre en art chrétien et qui nous montre combien Raphaël est grand puisqu’il a pu planer sur cela et refaire ce tableau superbe », d’autres, des Caennais surtout, préféreront le Sposalizio du maître à celui du disciple et lui trouveront des attitudes plus simples et plus naturelles. Mais qui ne sait aujourd’hui qu’un audacieux critique a entrepris de souffler sur ces enthousiasmes? il mit en cause l’attribution du Sposalizio au Pérugin, essaya de détruire la légende de Raphaël copiant le tableau du Maître et prétendit enfin que la toile du Musée de Caen était l’œuvre d’un autre élève du Pérugin, le Spagna: loin d’avoir été l’inspiratrice du tableau du Sanzio, elle n’en aurait été au contraire qu’une copie maladroite. Ce n’est pas le lieu de discuter ici cette thèse, la compétence nous ferait défaut. L’œuvre paraît bien de la manière du maître. Peut-être les inscriptions trouvées par M. Ménégoz sur les vêtements des personnages donneront- elles la clef du problème? N’y a-t-il pas quelque ressemblance de type entre le saint Joseph du Sposalizio et le Saint-Jérôme qui se trouve en face?

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Photo Neurdein.

Le Pérugin. — Saint-Jérôme.

Arrêtons-nous encore devant une superbe esquisse de la Cène et devant la Descente de Croix, du Tintoret. M. de Chennevières en loue le coloris riche, intense et clair, il en trouve la composition dispersée et romantique et n’a d’admiration que pour la Vierge évanouie qui en compose, à son gré, le plus fort intérêt. Il jugeait toute la peinture religieuse à ce critérium... le sentiment religieux, comme si ces Italiens étaient des primitifs, des gens de foi simple et naïve. C’étaient de grands artistes épris de belles formes, de mouvements justes. Delacroix, passant à Caen, en avait fait une copie au pastel. Qui n’admirera, en effet, les raccourcis superbes, la justesse des attitudes, la vigueur, la souplesse des mouvements de ces corps pliant sous le fardeau qu’ils descendent? Pendant que Delacroix copiait la Descente de Croix, son ami, M. Villot, s’attaquait à la Tentation de saint Antoine de Véronèse. Avec le Pérugin pour lequel il a une admiration respectueuse et où on sent un peu la commande, Barbey n’a vu dans le Musée que la Tentation de saint Antoine, elle le tenta visiblement et il lui a consacré une de ses pages les plus chaudes.

TintoretDescenteCroix
TintoretDescenteCroix

Photo Neurdein.

Le Tintoret. — La Descente de Croix.

La Judith de Véronèse, une des œuvres puissantes que possède le Musée provient des collections du Roi et très probablement avait figuré auparavant dans celle du malheureux Charles Ier. On attribue au Véronèse les Israélites sortant d’Egypte qui forma jadis le dessus de porte du cabinet de la duchesse de Chartres.

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TeniersFumeuse

Photo Neurdein.

David Téniers. — La Fumeuse.

Notons encore l’Ecce homo de Tiepolo, le Coriolan du Guerchin et quelques toiles de l’école espagnole, un Couronnement d’épines, de Ribeira: on y retrouve le génie sombre et tourmenté du maître. Un Saint-Pierre d’un inconnu nous offre une tête singulièrement expressive et pittoresque de vieux pécheur: bouche édentée, veines du cou saillantes et regard plein d’extase.

RubensMelchi
RubensMelchi

Photo Neurdein.

Rubens. — Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham.

L’école flamande, moins nombreuse que l’école italienne, est représentée par quelques bonnes toiles: un superbe portrait de vieille femme de Frans Floris Franc Flore, admirable de réalisme, une Kermesse de Brughel le Vieux, bon spécimen de la manière du maître, un Saint-Sébastien de Denis Calvaert, qui provient de l’église Saint-Pierre. Un Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham est quelquefois désigné sous le titre: Distribution de pain à des soldats. M. de Chennevières donne de bonnes raisons de penser que cette grande composition est bien de Rubens. Les démarches d’Elouis valurent au musée la superbe tête de Mendiant de Jordaens qui est si bien dans les tons du grand peintre, une des plus belles toiles du Musée. On peut aussi admirer quelques-unes des meilleures œuvres de Snyders, de ces trophées de gibiers, oies, chevreuils, lièvres, faisans, où il excelle; deux bonnes toiles de Van der Meulen, esquisses très soignées, dit M. Engerand, des modèles exécutés par les manufactures des Gobelins. La peinture flamande et la peinture hollandaise ont particulièrement souffert du déplorable incendie de 1905 qui leur a fait perdre d’un seul coup: la Fumeuse attribuée à David Téniers, un Paysage de Salomon Ruysdaël, le Portrait de Médecin de Salomon Koning, une Scène d’intérieur de Richard Brackenburgh.

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SnydersTropheeGibiers

Photo Neurdein.

Snyders. — Trophée de gibiers.

Philippe de Champaigne est la transition toute naturelle pour passer de l’école flamande à l’école française. S’il ne compte pas ici des œuvres aussi nombreuses qu’à Lille ou à Bruxelles, trois belles toiles et non des moindres y célèbrent son nom. C’est d’abord le Vœu de Louis XIII provenant de Notre-Dame de Paris et qui au point de vue historique a bien son intérêt pour des Normands restés si longtemps attachés à cette procession du 15 août dite du vœu de Louis XIII. La figure du roi est un des beaux portraits de ce maître. Plus froids paraîtront l’Annonciation et la Samaritaine, bons exemples des toiles de sainteté du plus grand peintre qu’ait produit la Renaissance catholique du XVIIe siècle.

Quittons le peintre mystique et ses bleus si caractéristiques et allons contempler les Français. M. de Chennevières se refuse à attribuer à Lebrun le Daniel dans la fosse aux Lions et l’esquisse du Jugement dernier. Quant au Baptême de Jésus-Christ, il a bien été commandé au célèbre peintre du roi vers 1670 par les marguilliers de Saint-Jean; mais un inventaire de cette église 1707 nous apprend que ce n’est qu’une copie retouchée par lui de l’original qui figurait à Saint-Jean d’Amiens. Le Salomon marchant devant l’Arche qu’il fait transporter au Temple n’est point d’Eustache Lesueur, mais d’un Blaise-Nicolas Lesueur qui remporta avec ce tableau un second Prix de peinture au concours de 1745 pour les prix de Rome; une superbe chasse au sanglier de Oudry, plus exactement Une laie et ses marcassins surpris par une meute est signée et datée. L’école française est surtout remarquable par les portraits. Il y a là de Rigaud des œuvres de premier ordre; un tableau représentant un officier général avec son bâton de commandement qu’on a pris longtemps pour un portrait du maréchal de Villerov. Le bâton de commandement du tableau de Caen ne porte pas les fleurs de lys, ce n’est donc pas le portrait d’un maréchal de France. M. Gaétan Guillot a comparé ce portrait à ceux d’Antoine Ier Grimaldi dont la fille épousa un Goyon Matignon, seigneur de Torigni, et au portrait de Versailles qui représente le comte de Toulouse. Rigaud a sans doute peint d’abord celui-ci, puis a transporté dans les trois autres toiles fonds, accessoires et pose. Si belle que soit cette œuvre, son éclat sera toujours effacé par celui que dégage le portrait d’un personnage beaucoup plus modeste, Marie Cadenne, femme du sculpteur Desjardins. Ici, le peintre a déployé toutes les ressources de sa palette. On n’est pas seulement séduit par une physionomie intelligente, plus expressive que belle, mais par une science consommée de la draperie et des couleurs.

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Photo Neurdein.

Philippe de Champaigne. — Jésus et la Samaritaine.

S’il y a jamais eu en pointure une école normande, c’est celle des peintres de portraits du XVIIIe siècle. Tournières (1669-1752) ne fait pas mauvaise figure auprès de Rigaud. Un portrait en buste d’une effrayante vérité représente le chancelier Pontchartrain; un portrait du graveur Audran, jolie bouche aux lèvres minces, nous montre une de ces belles têtes d’homme dont la moustache et la barbe ne cachaient point l’expression et que ne déparait point la perruque. Voici maintenant tout une famille de peintres, les Jouvenet et les Restout: de François Jouvenet un portrait du Romain, moine dominicain et architecte célèbre; et de Jean Jouvenet lui-même Apollon et Thètys; d’Eustache Restout une copie d’après le Poussin du Repas chez Simon le Pharisien. Un autre peintre caennais, Blin de Fontenay, a excellé dans les fleurs, comme en témoignent plusieurs tableaux du Musée; mais il était fort capable de peindre un portrait et c’est ce qui permet de lui attribuer la Jeune femme encadrée dans une guirlande de fleurs. Ce tableau est signé de Fontenay. On ne sait trop pourquoi on a voulu lui enlever le portrait de femme pour l’attribuer à Coypel et voir là la maîtresse du Régent, Mme de Parabère. Un peintre caennais, M. Ravenel, croit que ce portrait pourrait bien être celui de Mme de Fontenay elle-même, fille d’un autre peintre de fleurs, Monnoyer. De Robert Lefèvre, peintre bayeusain du XIXe siècle, le Musée possède les Trois Grâces, des portraits, un Christ qui serait mieux à sa place dans une église.

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Photo Neurdein.

Rigaud. — Un officier général.

L’école française du XIXe siècle nous offre aussi de très jolies œuvres. Barbey d’Aurevilly a célébré avec enthousiasme Achille jurant de venger la mort de Patrocle, une des plus belles toiles de Gérard, offerte par son neveu, le baron Gérard. Notons le joli Marché du XVIIIe siècle de Ph. Rousseau, une Vache au pâturage de Brascassat, un taureau, esquisse du bon peintre des vaches normandes, Voisard Margerie. Les paysages de la province ont inspiré de belles toiles de Motelay, un clos, les bords de l’Orne; Rame et ses moutons sont devenus populaires. Enfin, un don de Mme Tillaux, femme du fameux médecin, une des gloires du Lycée, a récemment enrichi le Musée d’un beau portrait de Bonnat, œuvre magistrale de ce maître, qui attire déjà vers le Musée de nouveaux visiteurs.

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Photo Neurdein.

Blin de Fontenay. — Fleurs et jeune femme.

Il faut faire un sort à des toiles qui n’ont pas une grande valeur artistique, mais qui ont eu le mérite d’être très regardées: le Guillaume le Conquérant et la Bataille d’Hastings de Debon. Ces compositions historiques du genre romantique, sans aucune valeur documentaire et sans grande valeur picturale, sont des pages de notre histoire provinciale, de notre histoire nationale et surtout de l’histoire nationale d’Angleterre. Entre un pèlerinage au tombeau de Guillaume ou au tombeau de Mathilde, une excursion à l’église de Dives. les Anglais viennent contempler la Bataille d’Hastings. Le Guillaume le Conquérant a été transporté dans l’escalier de l’Hôtel de Ville et la Bataille d’Hastings, victime de l’incendie de 1905, pourrait être restaurée d’après une copie de l’excellent peintre caennais, Tesnière. Celui-ci peut être admiré dans les deux genres qu’il a cultivés: une reproduction des sites pittoresques du vieux Caen, l’Abreuvoir des petits murs, et dans ses études marines: Les rochers de Lion. On trouvera encore quelques coins normands, un Boucher et un Vigée-Lebrun récemment authentiqués dans la salle consacrée à la collection Montaran.

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Photo Neurdein.

Rousseau. — Un marche au XVIIIe siècle.

La collection donnée par M. Mancel, ouverte le mardi et le dimanche, a son autonomie; elle figure dans une salle spéciale à côté du Musée. Lorsqu’elle se trouvait encore chez son possesseur, elle avait provoqué l’admiration enthousiaste, d’ailleurs légitime, de Barbey d’Aurevilly. Il n’avait pas assez de louanges pour la Vierge attribuée à Van Eyck, qu’il trouvait plus intéressant de donner à Memling dont il rappelait la romanesque et d’ailleurs inexacte légende, pour un portrait d’évêque par le Guide et pour l’esquisse du Martyre de saint Sébastien par Van Dyck. La collection compte des estampes par milliers, des livres d art, des manuscrits du plus haut intérêt. Jamais don plus royal n’a été fait à une cité.

Le colonel Langlois a légué, lui aussi, à la Ville, une importante collection qui a son local distinct au rez-de-chaussée du Pavillon des sociétés savantes.

La sculpture du moyen âge, on ira l’admirer rue de Caumont, au Musée des Antiquaires, situé dans l’ancien collège de l’Université, le collège du Mont qui a été de 1609 à 1762 le collège des Jésuites. Il a recueilli le portail de l’Hôtel-Dieu, quelques façades de maisons du XVIe siècle. Dans l’intérieur nous pouvons contempler, posé sur le sol, le dessus de la porte d’une maison du Vaugueux, une niche qui contenait une Cléopâtre, méconnaissable aujourd’hui, et au-dessus un petit temple rond. Niche et petit temple rappellent tout à fait les lanternons de l’hôtel d’Ecoville. La légende veut que nous ayons ici la maison d’Hector Sohier, c’est bien plutôt celle des Le Prestre qui habitaient au Vaugueux. Dans la même salle, une magnifique cheminée provient d’une maison de la rue Saint-Jean; des cariatides l’encadrent; des cadres successifs, trop compliqués, trop chargés, entourent un bas-relief. Un cavalier d’un beau mouvement perce de sa lance le dragon; dans le lointain on aperçoit les tours d’une ville; une jeune fille s’avance sur un rocher. Il y a de l’allure dans le cheval, de la perspective dans l’ensemble de cette composition. Saint-Georges est un des sujets familiers de la Renaissance. A Florence, Donatello le traite avec l’aisance gracieuse du génie et Michel Colombe, non sans quelque lourdeur, le représente au château de Gaillon.

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Photo Neurdein.

Musée des Antiquaires. — Cheminée du XVIe siècle.

Aux belles pièces que nous venons de signaler, il faut ajouter la célèbre coupe dite de Guillaume le Conquérant qui est en réalité un travail italien du XVe siècle. L’histoire de Caen est encore représentée aux Antiquaires par une toile qui provient du Musée. C’est un souvenir de la soumission de la ville à Louis XIII en 1620: un joli fond nous montre la ville de Caen, telle qu’elle se présentait alors, un peu romantisée peut-être. Le jeune roi porte la robe aux fleurs de lys. A droite, se tiennent le prince de Condé, Gaston d’Orléans, frère du Roy, le duc de Luynes, le comte de la Rochefoucauld, grand aumônier de France, archevêque de Paris, le maréchal de Praslin; à gauche, les députés de la ville de Caen et à leur tête le lieutenant général du bailli, le fils du poète Vauquelin de la Fresnaye, Blondel d’Ungy, Malherbe de Bouillon, procureur du roi, un des parents du poète, le recteur de l’Université, reconnaissable aux massiers qui le précèdent. Notons encore, dans la collection des sceaux, le sceau de l’Université avec la Vierge et de jolis échantillons d’un art industriel local, celui de la dentelle.

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LucarneMuseeAntiq

Photo Neurdein.

Lucarne du Musée des Antiquaires.

Voilà pour Caen, mais que d’autres belles choses normandes renferme le musée: l’époque gauloise est représentée par les bracelets du cimetière de Mondeville; l’époque gallo-romaine, par des débris des monuments de Vieux et du temple de Bayeux; l’époque mérovingienne par le merveilleux écrin qui renferme les bijoux d’Airan; la sculpture gothique par des pierres tumulaires, des statuettes, une belle pierre peinte, si curieuse, si naïve, le rétable de Corfontain.

Le musée ne s’est pas borné à l’archéologie normande, il a reçu de M. Lottin de Laval des inscriptions et des bas-reliefs relevés à Babylone et à Persépolis.

Ajoutons que le vieux Saint-Etienne est, lui aussi, une sorte de Musée, puisqu’il renferme quantité de débris intéressants de la sculpture des églises de Caen; là encore on formule le vœu que toutes ces choses soient classées et étiquetées au rez-de-chaussée d’un musée qui renfermerait toutes les collections caennaises et mettrait définitivement à l’abri et en valeur tant de trésors qui contribuent, avec ses monuments, à faire de Caen une ville d’art.

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Photo Neurdein.

Vue générale de Bayeux.

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