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Cadio

Front matter (continued 4)

Reading edition

LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous.

SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger, qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule, seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur, c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre, et sans respect d'aucune supériorité.

LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la retrouve déjà en vous écoutant.

SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui, chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.

LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et déchiré de tant de remords!

SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?

LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant à la guerre?

SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée à Nantes.

LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi qui l'ai envoyée à l'ennemi!

SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons, Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être tarie. Il s'agit de vouloir, à présent!

LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.

SAINT-GUELTAS, (l'entourant de ses bras.) Eh bien, oui, pleure, chère créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres m'abandonne pour jamais!

LOUISE, (se dégageant de ses bras.) Écoutez-moi! Vous me l'avez dit souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre femme vivait encore...

SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont j'avais blessé la vanité et combattu l'influence?

LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée, il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante. Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches, me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions! Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte, croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas le coeur lâche.

SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne, sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné, ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue; j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante. C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?

LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je le veux!

SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi...

LOUISE, (tressaillant.) Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes découverts!... Nous sommes perdus!

SAINT-GUELTAS, (la poussant sous la hutte de roseaux.) Reste là, ne bouge pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans chaque main.)

SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.

LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle conduit.) Vite, vite! Ils sont là! Sautez sur le sable; moi, je remise et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)

SAINT-GUELTAS, (qui débusque de l'oseraie; à part.) La tante! Ah! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous, mademoiselle de Sauvières?

ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?

SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...

ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux, quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.

SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?

ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?

SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous allons repartir, (Il lui montre la hutte.)

ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!

SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à triple queue t'amène ici avec la vieille folle?

LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu t'étonnes.

SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?

LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le sable.)

SAINT-GUELTAS, (pensif, la regardant.) Si petite, si frêle, si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans l'eau froide?

LA KORIGANE, (se levant.) Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?

LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.

SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me faire peur!

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la tient au-dessus de l'eau.)

LA KORIGANE, (d'une voix douce et comme épurée tout à coup.) Bien, mon doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais!

SAINT-GUELTAS, (à part.) Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne m'aimes guère!

LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?

SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour moi.

LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis fidèlement?

SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la terre.

LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?

SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire, plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et troublée se prosterne en secret.

LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!

SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?

LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme?

SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.

LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.

SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule, sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!

LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il me faut.

SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que le jour nous surprenne ici.

SIXIÈME PARTIE

PREMIER TABLEAU

A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la prison du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer qu'un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence sur la place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles nues et sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un chat.--Henri entre. Il est en petite tenue militaire.

SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.

CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais plus te voir aujourd'hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf.

HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans. Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te sens-tu? voyons!

CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer à m'exercer avec les nouvelles recrues.

HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as été si malade!

CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.

HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de la fièvre pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? j'ai été diablement inquiet de toi!

CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans avoir rien appris.

HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup dans ta convalescence; c'est même ça qui a retardé la guérison, je parie! J'ai eu tort d'apporter ces livres.

CADIO. Je n'ai rien appris là dedans.

HENRI. Rien?

CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l'on pense.

HENRI. C'est quelque chose!

CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en avait au couvent où j'ai été. Les livres, c'est beau; mais la vérité, ça ne se lit pas, ça se trouve en priant Dieu.

HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, comme il faut te rétablir entièrement au moral et au physique avant de t'exposer aux fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci, je vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne.

CADIO. Sans toi! Pourquoi ça?

HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien soigné et qui sait combien je tiens à te voir guéri, dit qu'il te faut changer d'air. Celui de Nantes est empesté, et tu es ici dans le foyer de l'infection des prisons et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je n'avais jamais regretté la fortune, mais, en me trouvant si dénué au moment où tu étais si malade, j'ai eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques jours tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la Prévôtière.

CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière?

HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme qui appartient à un de mes camarades. Il l'a mise à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne. C'est à deux ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gêner les délibérations du tribunal révolutionnaire, qui siége ici tout à côté et qui ne se payerait pas de tes chansons quand il délibère.

CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne regrette pas celle que je faisais.

HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour savoir que tu ne la savais pas?

CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.

HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais pas rêvé ça dans le délire de ta fièvre?

CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la voix d'un ange!

HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand je suis là. Est-ce pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement?

CADIO, (à la fenêtre, lui montrant la guillotine.) Non! c'est à cause de ça: tiens!

HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée! Pourquoi ça? voyons! (Il lui tâte le pouls.)

CADIO. Tu me crois fou?

HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien que c'est ton état naturel, mais il ne faut pas que la fièvre s'y ajoute.

CADIO. Est-ce que je l'ai?

HENRI. Non.

CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude. Je n'aime guère à parler, et peut-être ne sais-je pas bien encore. Pourtant il faut que j'essaye, il le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme du Mystère quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de M. Saint-Gueltas?

HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange... Ce n'était pas une divagation?

CADIO. C'était la vérité.

HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage avec ma cousine pour la sauver en cas d'arrestation?

CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait rien, on s'était servi de faux noms.

HENRI. Alors, il n'eût servi à rien.

CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. J'étais content de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance; et puis, quand j'ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a répondu par une insulte et un coup de poignard.

HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...

CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte venait d'elle!

HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.

CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai connu la colère; mais la colère n'est pas la fureur, qui est la folie. La colère est une bonne chose, c'est une clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a tiré l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris cela; je me sentais avili dans ma chair et dans mon âme par cette croyance triste et basse. Je l'avais gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il entre toi et l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais pas, je ne me respectais pas. Si je ne faisais pas le mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai commencé à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as donné ton amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine, j'ai porté enfin mon existence tout entière, et j'ai compris que l'homme était, non pas une figure de terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. J'ai juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que ceux qui m'ont dédaigné comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m'as dit: «Sois homme, sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi! j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu m'avais amené ici où ton service t'appelait. En entrant dans cette ville terrible d'où Carrier venait de partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens bien! je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me rongeait. Tu m'avais fait mettre sur une charrette avec d'autres malades. Nous marchions au centre de ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et froide. Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais ton cheval près de moi pour voir si j'étais mort, car je n'avais plus la force de te répondre. Nous traversions un long faubourg brûlé par les Vendéens et devenu depuis un vrai charnier où on les fusillait par centaines. On n'avait pas encore ramassé ceux qui étaient tombés là dans la journée; les bras manquaient sans doute. La peste et la famine étaient ici, et ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que les morts. Les chiens affamés dévoraient les cadavres, et les roues de la charrette les écrasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tête, et je me disais: «Voilà l'enfer de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui partait de moi, et tu as dit au chirurgien qui nous escortait: «Pauvre Cadio! c'est la mort!» Quand je me suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il faudrait le transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des infirmiers m'a reconnu et qu'il t'a dit: «Cadio est de mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui veux du bien. Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation, parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter Cadio chez lui, il n'y manquera de rien.»

HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as pas à te plaindre de ton hôte?

CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais c'est un honnête homme, et il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offensé. Je veux t'en parler, de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup fait réfléchir.

HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas?

CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, qui est venu ici reprendre l'état de son père, et, quand on construisait des gabares destinées à être englouties avec les prisonniers qu'on y entassait, c'est lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.

HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est très-douce pourtant.

CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit pas. Cet homme était cruel et intolérant autrefois. Il ne rêvait que le retour de l'inquisition. Carrier est devenu son dieu. A présent, il ne parle pas volontiers des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier, ces choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui y ont pris part.

HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu t'apprendre, à toi?

CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu que les hommes les plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il dépérit. Il est plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de chagrin.

HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je comprends qu'il existe des bêtes féroces comme Carrier et ses complices; je ne comprends pas que le peuple se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande de loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; mais que les moutons, pris de fureur, se mettent à se dévorer les uns les autres, voilà ce qui m'indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est honnête et laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes au nom de la République, la République ne se fût pas égarée; mais, à Nantes comme à Paris, comme partout, le peuple tremblant s'est effacé, et, parce qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours trouvée là pour applaudir le meurtre et demander des têtes, les meneurs de la Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier, disant qu'on lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont menti, et que, s'ils eussent, enseigné et pratiqué l'humanité, ils eussent trouvé le peuple humain et généreux. A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont mainte fois refusé de fusiller les prisonniers?

CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a fait la Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l'ont faite sans lui et pour lui!

HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans les souiller par la fureur et la vengeance?

CADIO. On ne le peut pas!

HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio?

CADIO. Je le suis.

HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a révélé dans la prière?

CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe, le brise, le pétrit et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne répond pas; mais, un matin, après beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille changé et retrempé: c'est lui qui l'a voulu! Vous appelez cela la force des choses, je veux bien; mais la force des choses, c'est Dieu qui agit en nous et sur nous.

HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique et fataliste. Je te voulais républicain et brave: tu dépasses le but avant d'avoir fait le premier pas! La compagnie du maître charpentier et la vue malsaine de cet échafaud et de cette prison te font du mal. Je t'emmènerai demain.

CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. Tu me voulais républicain, j'étais indifférent. Tu me voulais brave, j'étais lâche.

HENRI. Non certes!

CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant, et j'étais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant les yeux, et je les ai quittés pour n'en pas voir davantage. Il me semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'étais resté bon et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On n'a plus tué sans jugement, on n'a plus noyé; la vengeance a reculé devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille. Donc, l'homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le remords!

HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi de ces rêves d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insensés parmi ceux de ton âge!

CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune, je ne songe qu'à me sentir aussi fort que je me suis senti faible; alors, je serai content.

HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain?

CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la pitié, quel mal! quel déchirement! quelle défaillance mortelle! J'y ai passé, va! j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier.

HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas ici...

CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand le charpentier me l'a raconté à cette fenêtre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde, dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette tache blanche comme de l'écume? C'est une tête coupée que le flot emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas, toi?

HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as tort...

CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent dans l'avenir et dans le passé. Quand j'étais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur. A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le vois mieux, voilà tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-être aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a pas quinze ans. Des hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a qui disent: «Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber dans l'eau!» Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprès. Et cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrière, elles s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. «Nous sommes des enfants, nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége, ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les bourreaux; nous avons pitié; finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie plus vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe dans l'eau noire infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et puis une autre dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? On cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié englouties, c'est le pardon peut-être? Non! c'est le comble du laid, ce qui vient là, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela rampe dans l'ordure et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l'enfance à la prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se réjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui comprend ou devine. Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe! Il se dissipe! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent, toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a rendues si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a préservées de l'outrage; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s'en débarrasser. D'autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément; plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles où elles vont, cette fois? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent; on les dépouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache résonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent dans des batelets; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de détresse brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens, suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère fétide éteint les flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai passé par le crible!... Entrons... Il y a là vingt, trente, cent cadavres épars dans les ténèbres; deux ou trois spectres se traînent vers nous en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et tombent sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. «Levez-vous et sortez, misérables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d'air pur, mourir après; nous sommes contents!» Allons! ceux-ci seront fusillés.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine est fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont ébréchées.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois, écouter le chant des oiseaux et m'étendre sur la bruyère! (Il se jette sur son grabat.)

HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux! tu prétends avoir tué la pitié, et elle te tue! Tiens! j'ai eu tort de vouloir te métamorphoser! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop d'imagination.

CADIO, (se relevant.) N'importe, je veux vivre et agir, dussé-je souffrir ce que nul homme n'a souffert! Les artistes sont considérés comme des êtres inutiles et chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce, je veux le remplir. Je veux être un Français, un meurtrier comme les autres! Il faut savoir tuer pour savoir mourir; n'est-ce pas la devise du soldat? Le trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République exigera de moi, je peux et je veux le faire. J'ai bu le calice de la terreur! J'ai tué la peur, j'ai guillotiné, fusillé, noyé et violé la Pitié!

HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de servir la patrie, si tu dois rester ainsi... je me repens... Mais non, mon pauvre Cadio! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te calmerai. C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser ici; que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu maintenant? tu pleures?

CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...

HENRI. La prisonnière? (courant à la fenêtre.) Oui, j'entends!... Mais, grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l'ai entendue autrefois à Sauvières. Et cette voix douce... je la connais aussi! Cadio, Cadio! c'est Marie Hoche qui est là!

CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... Je n'osais le croire.

HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en liberté. Il l'ont reprise, ou ils l'ont transférée ici. Depuis cinq mois peut-être! Quel martyre! Pauvre chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une seule ouverture de ce côté de la prison.

CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette petite tourelle.

HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux? Oui, sa voix part de là. Elle peut nous entendre, je veux lui parler.

CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être en bas...

HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.

CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est lui... Quittons cette fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter: il a peur de tout; il ferait mettre la prisonnière au cachot, s'il pensait que nous voulons la délivrer.

HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible!

SCÈNE II.--Les Mêmes, LE CHARPENTIER.

LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout est perdu, je suis un homme mort!

HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?

LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...

HENRI. Eh bien?

LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier...

HENRI. Mort aussi?

LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire périr, il les a accusés aussi... Tout est fini, tout est perdu. La République est décapitée. La nouvelle vient d'arriver. Les royalistes sont dans l'ivresse, ils s'embrassent dans les rues. On va venir nous égorger. La réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons et de forcer les portes... On sauvera tous les nobles, on jettera à l'eau tous les républicains, car il y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger vivant... Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où me cacher?

HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez pas la tête. Partez, vous avez le temps!

LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: «Vive le roi!» Ils ne me reconnaîtront pas. (Il sort.)

SCÈNE III.--HENRI, CADIO.

CADIO. Cet homme est lâche!

HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose qui me frappe. S'il y a une émeute royaliste, si on force les prisons... Marie Hoche est républicaine; elle aura peut-être l'imprudence de se nommer et de dire ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite! Mais comment faire pour ne pas attirer l'attention sur elle? Ce grenier au-dessus de nous, y es-tu monté quelquefois?

CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me porter sur mes jambes! Vas-y, monte sur la table! je t'aiderai.

HENRI, (dans le grenier.) Ah! le toit est au niveau de la plate-forme; il y touche,... non, il y a un espace... Avec une planche, on le franchirait.

CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut! (Il monte aussi dans le grenier avec peine.)

HENRI. Reste tranquille, j'ai trouvé!

CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore là!

HENRI. Je vais le savoir, (Il dresse la planche.) Tiens-moi seulement un peu ce pont du diable.

CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige?

HENRI, (sur la planche.) Jamais. Eh bien, que fais-tu?

CADIO. Je te suis.

HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas!

CADIO. Je veux!

DEUXIÈME TABLEAU

Au point du jour, à la Prévôtière.

SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chaussée. Au fond est un escalier qui monte au premier étage.

HENRI, (embrassant Marie.) Enfin, vous voilà sauvée, chère soeur!

MARIE, (serrant ses mains et celles de Cadio.) Enfin, vous voilà sauvés, chers amis! car, pour me délivrer, vous vous êtes exposés à de grands risques! Est-ce que nous pouvons parler librement ici?

HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je vais faire une visite domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.)

CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?

MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!

CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être affreux, la prison.

MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner ceux qu'on aime dans le malheur, le reste n'est rien. Ah! si j'avais pu vaincre votre résistance... mais, en résistant moi-même, je prolongeais votre danger. J'ai dû céder...

CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche: vous êtes une femme courageuse.

MARIE. Non, je suis née timide.

CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi en devenant dur pour les autres.

MARIE, (étonnée.) Mais, non, c'est le contraire, il me semble!

HENRI, (revenant.) Il n'y a personne. La maison est meublée du strict nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l'abandon. C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs expéditions si près de la ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce petit réduit qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure qu'il est.

MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon évasion,... si quelqu'un nous a vus sortir de la maison de ce charpentier...

HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était trop agité par la grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour dérouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que tout va bien; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être quelques semaines de repos et de bien-être!

MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je ne puis être à votre charge.

HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que viendra vous offrir le propriétaire de ce petit bien. C'est un officier de mon régiment, un excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine de Hoche.

MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement pas riche?

HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux qu'on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle assistance.

MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...

HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours.

MARIE. Et vous quelquefois?

HENRI. Le plus souvent possible.

MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, cela! je crois rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être!

HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?

MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. A présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, où est Louise?

HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au général Hoche...

MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander de ses nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la guerre?

HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du Nord. (Bas, à Cadio.) Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va certainement être délivré. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie; je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes... et toujours détenue?

MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être pas mise à mort? C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir échappé à l'épidémie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes comme à Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes juges. Interrogée plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai été reconnue coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais passer pour une servante de la famille de Sauvières;--mais on n'a pu me convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'étais si nette de conscience à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, ne sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de série en série, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit autrement, on m'a oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade en lui indiquant un remède, d'être mieux traitée que je ne l'avais été d'abord. Le séjour de ces geôles était horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de condamnées pour les faire mourir, les curieux s'écartaient dans la crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me permettait d'aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante. J'étais donc bien, et j'aurais dû moins souffrir. Eh bien, c'est le temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des courages par l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,... des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l'arrivée des autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au revoir dans l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de pierres qui m'entourait. Je voyais les étoiles et les nuages; mais, le jour, j'entendais le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, les clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru le pire des supplices.

HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire?

MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que, des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m'entendraient peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne pouvais que cela pour eux...

CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous écoutais.

MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?

HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe; et moi qui vous avais vue là aussi, j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A ce soir!...

CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, (Il sort.)

MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de l'enclos.

HENRI, (sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie.) Eh bien, il est charmant, ce jardin abandonné; comme il est couvert et touffu! Qu'est-ce que c'est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches de la maison?

MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et voilà des orties, des fraises, des oeillets, des ronces... Oh! que tout cela est nouveau pour moi! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des feuilles, des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent; il me semble que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent à bourdonner. Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je ne chantais pas si bien que cela sur ma tourelle! Pourvu qu'on ne me reprenne pas!... Ah! j'ai peur! Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche tout de suite.

HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je suis heureux aussi, allez, de vous avoir conduite à bon port dans ce joli nid de verdure. Adieu, Marie! non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.

TROISIÈME TABLEAU

Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend en pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en s'éloignant.--Paysage peu varié, mais frais et charmant.--Marie est assise sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle apprend à lire.

SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, deux Enfants.

MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis très-contente de vous. (Les enfants s'éloignent, il en reste deux.)

UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça sert de savoir lire? Maman dit que ça ne sert à rien.

UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C'est les chouans, qui ne savent pas lire!

LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.

MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui n'es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton papa.

LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras aussi à écrire?

MARIE. Certainement.

LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'à présent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les généraux, et tout!

MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.

LE PETIT GARÇON. Et patriote?

MARIE. Et patriote.

LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...

MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon soldat, mais ni avocat ni général.

LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes donc général aussi?

MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, c'est-à-dire ton amie qui tâche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturière qui fait tes robes et celles de tes soeurs.

LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout ça?

MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on a pour moi.

LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?

MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?

LA PETITE FILLE. Oh! si!

MARIE. Eh bien, tu me payes.

LE PETIT GARÇON, (d'un air capable.) Ça n'est pas plus malin que ça, pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi!

MARIE, (l'embrassant.) Je l'espère bien! autrement, tu serais ingrat.

LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?

LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain et malpropre, v'là ce que c'est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire boire.

MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!

LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent: «Mon chevau!»

(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion avant d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.)

SCÈNE II.--MARIE, HENRI.

MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner si je ne quitte pas mon ouvrage: ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment heureuse ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez que j'achève ce petit bonnet?

HENRI, (qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le regardant.) Qu'un homme doit être heureux quand il voit une femme chérie travailler comme cela pour la jolie tête dont il attend le premier regard, le premier sourire! Être époux et père! époux de la femme de son choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec intelligence et tendresse,... cela vaut bien la gloire! A quoi songez-vous, Marie, quand vous faites ces habits d'enfants?

MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles nouvelles apportez-vous?

HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à couvert de toute persécution.

MARIE. Grâce à vous?

HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise peut-être: après le départ de Carrier, votre nom avait été porté sur la liste des morts. Si le geôlier l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas été et ne serait pas recherchée.

MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous? Est-ce bien vrai, que lui aussi est sorti de prison? La nouvelle d'hier n'est pas démentie aujourd'hui?

HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même qu'il va recevoir le commandement en chef de notre armée de l'Ouest.

MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin le connaître!

HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais vu?

MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine. J'étais si jeune! N'importe, je l'aime comme s'il était mon frère.

HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore quand vous le verrez.

MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous décide à ne pas quitter la Bretagne.

HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop disposé à y rester, si vous l'exigiez...

MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous n'acceptiez l'avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez eu à combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, j'ai compris et admiré ce fier scrupule; mais votre oncle n'est plus; Louise est mariée, elle me l'a écrit elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa tante, puisque M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de faire sa paix avec la République. La guerre de brigands qui se continue en Bretagne va bientôt cesser. D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises avec aucune des personnes qui vous sont chères; je ne vois donc pas pourquoi vous voulez aller conquérir vos grades hors de France.

HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez d'illusions. La Vendée n'est pas réellement pacifiée. Si les paysans, apaisés par des mesures de prudence et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent leurs travaux, gare au jour où leurs moissons seront faites! Ils seront facilement entraînés par ceux des localités où le passage des colonnes infernales n'a pas laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs ambitieux et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances, et Charette ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas, soit d'imiter Charette en se tenant retranché dans sa province, soit de la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui reste de ma famille est condamné à tomber dans nos mains un jour ou l'autre. Hoche fera peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le miracle de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés d'orgueil; mais, s'il échoue, si cette paix armée qui permet aux rebelles de se préparer à de nouvelles luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui sont pour moi le coeur de la patrie, et où je n'ai jamais donné un coup de sabre sans qu'il me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à mon devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d'autre récompense que le mérite d'avoir vaincu les révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier ce qu'il m'en a coûté et m'adjuger un prix proportionné à mon sacrifice!

MARIE, (émue.) Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre Kléber aux bords du Rhin, puisque votre colonel en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà reçu?

HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie de mon régiment reste ici, et je pourrais choisir... mais... Ah! je suis dans un grand trouble, ne le voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!

MARIE, (troublée aussi.) Je crois voir que l'amitié vous retiendrait ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre légitime ambition.

HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir offrir à une femme aimée une existence honorable,... et je n'en suis pas là! Qui voudrait partager ma misère?

MARIE, (embarrassée.) Voilà Cadio qui nous cherche.

HENRI, (appelant, attentif et inquiet.) Par ici. Cadio! (A Marie.) Le croyez-vous en état de partir aussi, lui?

MARIE, (parlant vite pour changer de conversation.) Mais... Oui! Il se porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est intrépide et adroit, calme surtout, étrangement calme et studieux. Chaque jour marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui aurait deviné cette âme profonde et cette intelligence active sous cet habit de toile bise et sous cette physionomie ingénue? Il a trouvé ici des livres, il ne les lit pas, il les boit! Il parle peu, et on ne s'apercevrait pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète ne s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l'avoue, et je défends mal mes idées quand il les combat.

HENRI, (soupçonneux.) Il vous entraîne alors, et bientôt vous penserez comme lui!

MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il restera dans les partis extrêmes. Le voilà, annoncez-lui le départ.

SCÈNE III.--Les Mêmes, CADIO.

CADIO. Le départ?

HENRI. Oui, c'est pour demain.

CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?

HENRI. A Maëstricht pour commencer.

CADIO. Non!

HENRI. Comment, non? Je te jure que si.

CADIO. Je n'y vais pas.

HENRI. Tu ne veux plus servir?

CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprès de ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là seulement que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai un rapide avancement.

MARIE, (à Henri.) Vous saurez qu'il pense à cet égard tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens.

HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!

CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'armée à présent, et ma destinée, c'est de détruire ceux qui ont une patrie et qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable!

MARIE, (bas, à Henri.) Vous voyez! nous ne le changerons pas.

HENRI, (à Cadio.) Alors, tu veux attendre l'arrivée du général Hoche?

CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible?

HENRI. Puisque tu désires me quitter...

CADIO. Il faut que cela soit.

HENRI. Je croyais à ton amitié!

CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.

HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rêves,... de ta destinée, comme tu dis!

CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?

HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste au dépôt?

CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure?

HENRI. Oui.

CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.

SCÈNE IV.--Les Mêmes, hors CADIO.

HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. C'est pour vous qu'il reste en Bretagne.

MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son idée fixe.

HENRI. Il vous l'a dit?

MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.

HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas facile à tuer.

MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais gré?

HENRI. Son dévouement pour qui?

MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!

HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas?

MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?

HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu'elle redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas!

MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!

HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, mais comme soeur et parente bien plus que comme fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout simple qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination par des actes d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a séduit beaucoup de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de haine, et que celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler. J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d'inspirer l'estime avant d'éveiller la passion! Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en est le but. Dites encore à Cadio...

MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n'aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.

HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le crois plus, moi.

MARIE. Que croyez-vous donc?

HENRI. Je crois qu'il vous aime.

MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas.

HENRI, (agité.) Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien!

MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance. Nous n'avons pas plus de fortune et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous parler sans détour. S'il m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amitié: il m'a dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connaître l'amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.

HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez pas repoussé?

MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»

HENRI. Voilà tout?

MARIE. Voilà tout.

HENRI. Pourquoi, cela?

MARIE. Comment, pourquoi?

HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble trahir une naissance mystérieuse...

MARIE, (souriant.) Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant. S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...

MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?

HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!...

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, (lui prenant la main.) Vous ne voulez pas me dire pourquoi?

MARIE, (rougissant et retirant sa main.) Non.

HENRI. C'est un autre que vous aimez?

MARIE, (essayant d'être gaie.) Je ne suis pas forcée de vous répondre, n'est-ce pas?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie! est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez?

MARIE, (se levant.) Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est-à-dire je ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un heureux et d'élever une famille quand on a tant de peine à traverser la vie avec dignité pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans conscience s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi, je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne comprendrais l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec la sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c'est-à-dire traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous voyez! je ne vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a plus, hélas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse, plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il faut renoncer à tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie, et se résigner à n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!

HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne de dévouement, la sainte que vous êtes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France. La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas s'habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Déjà nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort suprême qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe, gardons-la passionnément, et croyons à l'amour comme à la couronne qui nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison... Ah! j'ai passé ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu'une transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera sincère et d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de mon désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore...» Et j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie!

MARIE, (éperdue.) Ne partez pas!

HENRI, (à ses pieds.) Non, je resterai si tu m'aimes!

MARIE, (pleurant.) Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il n'y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et vos frères se battent. Si je vous empêchais d'y courir, vous souffririez bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relâché et terni par ma faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais! Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un autre!

HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour moi l'âme de la France, l'ange de la Révolution! Oui, le devoir,--non pas avant l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et, si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; mais je sens qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière. Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai au-dessus de la nature, je ferai des prodiges de dévouement, j'aurai la vie la plus pure et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à tes pieds un coeur sans défaillance et un amour sans souillure.

MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous sommes heureux!

HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah! regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel se déroulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les bois exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes. C'est la première fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le sel des pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait et fleurissait encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la regarder, ou nous n'étions plus assez purs pour la comprendre. Aujourd'hui, tout s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui, c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel de la beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, nous sommes heureux, et ce moment résume des siècles de repos et de délices; c'est un rêve du ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue!

MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l'on a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est comme un compte à part dont on s'occupera quand on y sera forcé. En attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! que c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à l'adoration! Qu'importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront pas les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce moment d'un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à celui qui avait satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce qu'à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d'un grand amour?

HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent l'impunité parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être qu'on a chéri uniquement et saintement respecté sur la terre!

MARIE, (tressaillant.) Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend.

HENRI. Déjà, mon Dieu!

MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, chaque pas que vous allez faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c'est le posséder déjà.

HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de cette heure enchantée!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et les parfums d'un amour digne de toi!

SEPTIÈME PARTIE

PREMIER TABLEAU

12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.

SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)

SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller?

LOUISE, (sortant comme d'un rêve.) Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que l'heure est venue? le prêtre est arrivé?

SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix heures, et il fait à peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.

LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?

SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées à l'ancienne mode: vous allez y voir reparaître la poudre et les paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On joue, on rit, on boit... un peu trop peut-être! Enfin, puisque la Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.

LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre à l'église.

SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait traîner à l'autel?

LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous en occuper?

SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre connaissance nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la part des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de Raboisson. avec un ancien aumônier de l'ancienne grande armée, celui qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse pas? Vous ne voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui servent maintenant d'intermédiaires à nos combinaisons politiques? Vous avez tort!

LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et la galanterie un but?

SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui est le moyen et la politique le but, par conséquent l'absolution. Vous vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d'utile, ma chère amie!

LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous faudrait et que vous aviez rêvée.

SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en faites. Vous sentez bien que cette austérité n'est pas trop de saison dans la circonstance. Allons! il faut vous en départir un peu. Votre parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée à la romaine ou à la grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu décolleté, cela scandalise; mais c'est charmant.

LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?

SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?

LOUISE. On me l'a dit.

SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! Mais supposons que j'aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et d'inquiétude?

LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.

SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si, comme vous l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un triomphe. Est-ce que je ne m'y prête pas courtoisement en vous jurant fidélité par-devant le prêtre?

LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez déjà plus!

SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste? Si je ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous l'emportez; je me soumets, au risque d'être moins fier et moins heureux que je ne l'étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé pour moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre réputation au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la passion, c'était le mariage! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre volonté. Pourquoi n'êtes-vous pas fière et joyeuse?

LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos paroles répondent avec une cruelle franchise à mes terreurs! Vous allez me haïr, vous me haïssez déjà! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un être qui m'est déjà plus cher que moi-même. Qu'il vive, et que je meure après! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas donner le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?

SAINT-GUELTAS, (effrayé.) Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu, ce que vous dites-la? Vous croyez...?

LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'église, pour vous récompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: Épargnez-moi! ayez pitié de votre enfant!

SAINT-GUELTAS, (à ses genoux, avec effort.) Pardon, Louise, pardon! Je t'adore et je te bénis! oublie que j'ai douté de ton amour, et ne vois que l'excès du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui vient t'habiller... (Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez, chère belle-tante! vous êtes splendide! faites que Louise soit adorable; arrangez-la, dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime de toute mon âme! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)

SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.

LOUISE, (à part, désespérée.) Il ment!

ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos petites querelles finies.

LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que vous comprenez peu ce qui se passe entre nous!

ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...

LOUISE, (effrayée.) Vous savez?...

ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il faut savoir pardonner le passé. C'est une personne qui a fait parler d'elle, mais c'est une maîtresse femme, qui rend de grands services à notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il faut lui faire bon visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte à toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, il n'eût tenu qu'à moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela! Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi?

LOUISE, (qui l'écoute à peine.) Non, ma tante.

ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard, crois-moi; c'est très-nécessaire à tout âge.--Je vais sonner ta femme de chambre.

LOUISE, (la retenant.) Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer, on étouffe ici! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.)

ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été avec ce vent du nord. Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce château est un navire échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empêcher le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu mêlé, j'ai donné un coup d'oeil au salon tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps d'insurrection, il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes pas?

LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant!

ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient certainement!... Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté; mais, la nuit dernière... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.

LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi!

ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je ferai aussi bien de garder ça pour moi.

LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas.

ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'était affreux! un vrai cri de mouette dans la tempête! Un petit démon à tête de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu ne vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour et de bonheur... Où vas-tu?

LOUISE, (qui se dirige vers sa chambre.) Je vais m'habiller, il est temps.

ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumière, et on ne voit pas ce qu'on fait.

LOUISE. Elle est là, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.)

ROXANE. Qu'est-ce que tu as?

LOUISE, (rentrant et fermant la porte brusquement.) Rien probablement! une vision, un rêve! C'était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.)

ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue?

LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides, l'épouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine de squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! cette hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce spectre, c'est ma propre image, c'est le fantôme de ce que je serai pour avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas!

ROXANE, (tremblante.) Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est parce que je t'ai parlé de la dame blanche! C'est la Korigane qui est là, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est si hardie et si fantasque!

LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.

(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.)

LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort étendu sur le sofa! Non, il se lève, mais c'est un cadavre qui marche! Il paraît insensé comme sa mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant mourant ou idiot, ce sera le mien!

ROXANE, (se cachant la figure.) Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu dis? Ah! tu es malade, tu rêves...

LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de décrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manière fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui donne sur le balcon. Louise s'évanouit. Roxane se pend à la sonnette en criant au secours.)

SCÈNE III.--Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d'un riche costume breton.

ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... Sotte que tu es, tu nous as fait une peur...

LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous. C'était moi!...

LOUISE, (égarée.) Toi?... Mais l'enfant...

ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai fermé les yeux.

LA KORIGANE, (à Louise.) C'est des rêves que vous avez. Ah! vous avez peur ici... Vous ne vous y plaisez pas!

LOUISE. Où est ma toilette de mariée?

LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre; mais, croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n'êtes pas bien.

LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!

LA KORIGANE, (se mettant à ses genoux.) Mademoiselle Louise... vous n'avez pas de confiance en moi, je sais bien!

LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?

LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez méchante?

LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si dévouée!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer!

LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse... Je le suis plus que vous, allez!

LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?

LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas! Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument?

LOUISE. Il le faut.

LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à lui? Tout ce qui lui est commandé, il le déteste!

LOUISE, (avec énergie.) N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle sort avec la Korigane.)

SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.

ROXANE, (troublée.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron!

RABOISSON, (lui baisant la main.) Vous me dites cela d'un air bouleversé; qu'y a-t-il?

SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa toilette?.

ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (A Raboisson.) Elle sera joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)

RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle jalouse du bonheur de sa nièce?

SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.

RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traversées de quelque gros nuage.

SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l'amener ici.

RABOISSON. Elle a raison!

SAINT-GUELTAS, (avec impatience.) Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton idée fixe?

RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers la famille de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.

SAINT-GUELTAS, (inquiet.) Parle plus bas; elles sont là...

RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoyé de Londres que je t'amène est un dévot rigide: une fille de grande maison, comme Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes un obstacle invincible.

SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles femmes? Parbleu! il sied bien à l'un, qui n'est pas plus croyant que nous, à l'autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son compte...

RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu peux l'emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu'on lui reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui approche sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.

SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je serai le chef suprême et absolu de l'insurrection?

RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai foi au succès.

SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (A la Korigane, qui entre.) Ces dames sont prêtes?

LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j'ai à te parler. Vite! (Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)

SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?

LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.

SAINT-GUELTAS. Impossible!

LA KORIGANE. La folle est ici.

SAINT-GUELTAS, (se tordant les mains.) La folle? elle est vivante? Et l'enfant?...

LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés dans le guettoir; mais...

SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent?

LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. Elle s'échappe, elle rôde, elle est entrée là tout à l'heure...

SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?

LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas compris...

SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur aussi!

DEUXIÈME TABLEAU

Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.

SCÈNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON, l'Émissaire des Princes, L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde embrasure d'une croisée pendant que les autres invités causent avec animation dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin, SAINT-GUELTAS et LOUISE.

LA COMTESSE, (à Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon cher! un homme marié n'est plus que la moitié d'un chef et le quart d'un conspirateur.

RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts de son énergie, il lui en restera plus qu'à tout autre. D'ailleurs, est-ce qu'il n'en a pas dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en dépense dans le mariage?

LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du plaisir, et cela entretient l'énergie. Dans le mariage, il n'y a que des peines, il est payé pour le savoir!

L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m'a-t-on dit?

RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d'esprit.

LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donné un enfant idiot! C'est une particularité assez plaisante dans la vie de Saint-Gueltas: tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou affectés d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un seul.

RABOISSON, (d'un air ingénu.) A propos d'enfants, monsieur votre fils se porte bien?

LA COMTESSE, (d'un air dégagé.) On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous me payerez cela.

L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf?

RABOISSON. Depuis deux ans.

L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.

RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne n'ignore que la marquise était avec son fils au château de Morande quand les républicains l'ont surpris et brûlé.

L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à ce moment-là; mais j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort?

RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage. Vous pensez bien qu'il s'est mis en règle.

L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir si vous souhaitez que le mariage soit valide!

LA COMTESSE, (bas,) à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute à cet égard?

RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est vendu à M. de Charette, et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des princes. Il faudrait empêcher cela.

LA COMTESSE. Je m'en charge.

RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.

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