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Brancas; Les amours de Quaterquem

BRANCAS (continued 2)

Reading edition

Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de la famille Bonsergent.

Après les premiers compliments:

«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de province.»

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût, entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi et doublé de la haine du prochain.

«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi, mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile, à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose, et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main, l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.

—Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»

—Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter De profundis pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante, insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?

—Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»

Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.

«Nous avons tous raison, dit-il....

—Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

—Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

—Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le lui persuader.

—Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt et à l'oeil.

—Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»

Malaga se mordit les lèvres.

«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?

—Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»

Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.

«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le plaisir de vous y voir.

—Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du jardin en même temps que Malaga.

—Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres brutaux.

—Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si doux!

—Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier son père.»

La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un piédestal.

«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.

«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.

—Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre d'arrêtés.»

En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les présenter l'un à l'autre.

«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et notre ami particulier.»

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau de Paris.

—Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en remercier particulièrement.»

À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre possession de Claudie.

«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire général.

—Oui, monsieur.

—Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est d'accord que le testament est tout à fait valable.

—J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté de P.... à une restitution.

—Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses en faveur de votre client.»

Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.

«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le bien d'autrui.»

Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous les jours.

Quand il fut parti:

«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

—Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté, interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la règle.

—Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.

—J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez grand intérêt à ce bel étranger?

—Je me soucie de ce bel étranger aussi peu que des pyramides d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous a sauvé la vie.

—Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien difficile.»

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.

IX

Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de la beauté de Claudie.

«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon.»

Cette rêverie le mena très loin.

«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?»

Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval au galop et arriva au château.

Athanase l'attendait et lui dit en riant:

«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?

—Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un air indifférent.

—Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.

—Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très prétentieuse.

—Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères existent?

—Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève qui veulent faire une fin.

—Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?

—J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.

—Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds que sa mère est prétentieuse?

—N'est-ce pas répondre clairement?»

Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.

À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses mains, en regardant son ami dans les yeux:

«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions?

—Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.

—C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une définition, n'est-ce pas?

—Oui, et même assez mauvaise, il me semble.

—Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.

—Bien. Après?

—L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un animal, Audinet est un animal.

—Et toi?

—Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et de mon chien.

—Conclus.

—Or, quel est l'objet d'une définition?

—C'est de faire connaître la nature d'une chose.

—Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu connais à fond la logique de Port-Royal.

—Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.

—Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une définition passable de la belle Claudie.

—Moi!

—Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir sur son compte.

—Et que ferais-je d'une définition?

—Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.»

Le Parisien étendit les bras en bâillant.

«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va dormir.»

Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le major dans le parc.

«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux espaliers.

—Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.

—Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et d'un ronge vif?

—C'est la Chevreuse hâtive.

—Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et d'un rose pâle?

—Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme moi.

—Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.

—Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major.

—Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.

—Euh! dit modestement le major.

—Ne dites pas, euh! Il est charmant.

—Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.

—Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour sans pareil.

—Ma foi, si vous le voulez absolument....

—Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de 1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à la pointe de la baïonnette.

—Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?

—Comme il vous plaira.

—Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art de greffer.

—On ne greffe donc pas à Paris?

—Pas beaucoup, répondit l'avocat.

—Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!

—Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.

—Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?

—Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.

—De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer?

—Vous l'avez dit.

—Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une première leçon.

—Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de déjeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, une langouste dont vous me direz des nouvelles.

—Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.

—Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science admirable où le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir tête. Je vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la campagne.»

À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major.

«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée?

—Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas.

—Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire une idée de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de pêchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et une brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, je pense.

—Parfaitement. Il me semble même que le monde, bien que composé d'un nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit nombre de lois générales, et peut-être oserais-je en conclure que ces lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science sera plus avancée, en une seule: l'attraction, dont la formule et les divers modes sont encore inconnus.»

La profondeur de cette hypothèse étonna le major. Ce vieux soldat, usé dans les batailles, avait passé la plus grande partie de sa vie à observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base, et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en ces termes:

«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?

—J'allais vous le demander, dit le Parisien.

—Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.

—J'en accepte l'augure.

—Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi, incapable de soutenir pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui s'informerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est pas lui qui...

—Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut au détour d'une allée, on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous dites que je suis un ignorant?

—Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.

—En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui..., la seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième, celle à laquelle..., que répondriez-vous major? Me traiteriez-vous encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature?

—J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes espérances et que je vous croyais moins fort.

—Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la santé de la vieille garde, la vieille des vieilles, celle qui n'a jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de bon vin. Par file à droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps d'apprendre à remuer une brouette.»

Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un autre cours. Vers la fin du repas:

«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que d'en laisser boire aux Anglais?

—Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent.

—Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major, votre coeur ne saigne pas à ce souvenir?

—Oui, assez.

—Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore assez! Pensez donc à tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous répéterez avec moi.

Jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!

Et ne boira notre vin de Champagne.

—Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des gouvernants.

—Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés. Que font les députés? répondez, major.

—Ils représentent les électeurs.

—Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré suprême ceux qui l'ont choisi pour les représenter.

—C'est clair, dit Bonsergent.

—Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas un pli, n'est-ce pas, Brancas?

—Euh! euh! dit l'avocat.

—Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh! tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi, le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce vrai, oui ou non?

—Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.

—Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres. Un verre vide me donne du vague à l'âme.

—Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre.

—Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où donc en étais-je!

—Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien faire, représenter à un degré suprême les représentés; c'est-à-dire, je suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux, brancroche.

—Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs sont idiots.

—Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections?

—Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.

—C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?

—Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle. Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à nos moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. À propos de quoi, je te prie?

—À propos du vin de Champagne.

—Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement?

—Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?

—Oui, de réputation. Et toi?

—Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?

—C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin, et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent.

—Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?

—C'est faire le contraire.

—De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le soufflez pas.

—Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.

—De mon avis?

—De celui que tu vas émettre.... Major, le café est-il assez chaud?... Va toujours, je t'écoute.

—Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin?

—J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major?

—Moi aussi, répliqua Bonsergent.

—Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire. Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste, cela?

—C'est inique, dit Bonsergent.

—C'est vexatoire, dit Ripainsel.

—Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?

—Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.

—Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont rusés....

—Ce sont des brigands, interrompit le major.

—Et qui voient que notre vin nous gêne....

—Il ne nous gêne pas, dit Athanase.

Vive le vin, Vive ce jus divin...

—Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se font payer des droits d'entrée....

—Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.

—Dans deux minutes.

—Allons, dit Athanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard. Songez que Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.

—Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les impôts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin, et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres pour le payer, et c'est nous qui le boirons.

—Amen, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous inviter à dîner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite.»

Les trois convives, animés par le vin allèrent se promener dans le parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des autres, particulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du Parisien.

Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux.

X

Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville goûtaient le frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon l'usage.

«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien à Audinet.

—Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» répondit le secrétaire général.

Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse.

«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout?

—On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» répliqua Audinet d'un air sombre.

Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait clairement:

«Quel homme?»

Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.

Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la plus reculée du jardin.

«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu de la belle Claudie.

—C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas les choses à demi.

—C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?

—Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle est bien belle?

—Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.

—Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son honneur.

—Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!

—Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un préfet; mais vous vous trompez.

—Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!

—Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets.

—Celui de Vieilleville est-il marié?

—Non, monsieur.

—Ah! Et il fait des vers?

—Oui, monsieur, pour mes amies.

—Et il n'en fait pas pour vous?

—Je n'en sais rien, mais j'espère que non.

—Pourquoi non?

—Parce que j'aime mieux la prose.

—Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte?

—Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même indifférence.

—Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question?

—Je permets.

—M. le secrétaire général de la préfecture fait-il aussi des vers?

—Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.

—Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant!

—N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tête des gens à qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on ne pense.

—Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour trouver cette pensée?

—Probablement.

—J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.

—Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?

—Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.

—Eh bien, après?

—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je viole peut-être un secret de famille.

—Quel secret de famille?

—Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion.

—Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le fameux secret que tout le monde paraît connaître, excepté moi.

—Vous le voulez?

—Je le veux.

—Vous n'en serez pas fâchée?

—Je vous l'ordonne.

—Eh bien! le bruit court que vous allez épouser M. le secrétaire général.»

Claudie rougit.

«Je l'ignorais, dit-elle.

—En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne pas avoir donné votre consentement?»

Elle fit un geste d'impatience.

«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.

—Et si l'on vous le demandait?

—Monsieur, vous êtes bien curieux.

—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser m'intéresser si vivement au sort d'une personne....

—À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle vivement.

—Ce n'est pas ce que je voulais dire.

—Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je vous dois.

—Ainsi, vous n'êtes pas mariée?

—Non, non, mille fois non!

—Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.

—Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.

—Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez ni mariée, ni près de l'être, il me sera permis, je crois, de vous dire combien vous êtes belle.

—Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous ceci?

—Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre.

—Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon bracelet.

—C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit. Remember.

—Oui, justement. Que veut dire ce mot?

—Souviens-toi.

—Vous traduisez à merveille.

—Eh bien, monsieur, souvenez-vous.

—De quoi?

—De la fidélité que vous devez à Rita.»

Le Parisien se mordit les lèvres.

«Je ne dois rien à personne, dit-il.

—Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?

—Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle Rita.

—Rien de plus?

—Rien de plus.

—Que signifie donc la lettre de Rita?

—Mlle Rita vous a écrit?

—Une longue lettre où il est fort question de vous.

—Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant.

—Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre fît votre éloge.

—Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?

—C'est un mystère.

—Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.

—Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?

—C'est donc un mystère bien mystérieux?

—Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot.

—Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret. Je tâcherai de deviner le reste.

—Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me semble?

—Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous ainsi méconnaître la pureté de mes intentions? Si je veux connaître ce secret, c'est pour vous aider à le porter.

—Je le porterai bien toute seule.

—À deux, il sera mieux gardé.

—Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.

—Jamais. Et vous?

—Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle sentence:

«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»

Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers les jeunes gens.

«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général, j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné de vos amis.

—Remember! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup, monsieur Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu.

Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.

«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est encore dans l'enfance, comme la chimie.

—Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.

—Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser la science aux savants; il faut relever l'autorité.

—L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou l'autorité des lois?

—Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever.

—Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.

—Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet, je vous prie.

—Je le vois.

—Comment le trouvez-vous?

—Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.

—Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas.

—Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.

—Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes.

—Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton solennel.

—Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la science ce que vous disiez tout à l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a pas dit son dernier mot.»

Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix publique, le major Bonsergent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre de Claudie.

«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les demoiselles? Que disiez-vous tout à l'heure de si intéressant? Audinet paraît tout ému.

—M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit Brancas.

—Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un bon dîner. Et toi, Claudie, que dis-tu de l'autorité?

—De l'autorité des préfets?

—Oui.

—Je n'en pense rien.

—Et de celle de leurs secrétaires généraux?

—Pas davantage.

—Et de celle des parents sur leurs enfants?

—Qu'elle est contre nature.

—Et de celle des enfants sur leurs parents?

—Qu'il n'est rien de plus beau.

—Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà justement l'opinion des préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien. Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon d'horticulture.»

Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune fille et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un moment de silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.

Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Claudie, qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire à sa fortune. Il est tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder!

Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à Claudie:

«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.

—Je le sais bien, moi, répondit-elle.

—Dites-le-moi.

—Parce que vous êtes malveillant.

—Qui? moi!

—Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?

—Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.

—Je vous suis bien obligée.

—Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire!

—C'est donc de l'amour?

—Vous le savez bien, cruelle!

—Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À quoi reconnaît-on l'amour, s'il vous plaît?

—Claudie! s'écria Audinet.

—Monsieur! reprit-elle.

—Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; le mien vous regarde déjà comme sa fille; voulez-vous être ma femme?»

Claudie garda le silence.

«Vous ne répondez pas?

—Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous me tirez une déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez qu'on vous réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable. Laissez aux gens le temps de réfléchir.

—Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?

—Oui, mais quand on n'aime pas?

—Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?

—Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter ma mère.

—Votre mère y consent.

—Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»

Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et commençait à soupçonner Brancas de n'être pas étranger à cette résistance inattendue. La situation devenait très-embarrassante. Tout à coup Audinet rompit le silence.

«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il.

—Non.

—Sa physionomie est effrayante.

—Effrayante! et pourquoi?

—Elle annonce un naturel pervers.

—Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes physiologiste, par hasard?

—Je le suis.

—Et la physiologie dénonce sa perversité?

—Elle la dénonce, dit gravement Audinet.

—À quoi le voyez-vous?

—C'est le secret de la science.

—Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frémir.

—Vous riez!

—Oui, j'ai l'audace de rire.

—Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?

—Lacenaire? non, jamais.

—Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait.

—Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à Papavoine, soit à quelque autre aimable brigand.

—Quel intérêt aurais-je à le décrier?

—Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien fort!

—Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.

—Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande. Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de cette mauvaise habitude de médire du prochain.

—Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon.

—Qui? Il.

—Votre avocat.

—Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, vient voir mon père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.»

Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez à temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas.

«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.

—À la fin d'avril, répliquait le Parisien.

—Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous.

—De quel diamètre?

—De cinquante centimètres.

—À quelle distance l'un de l'autre?

—Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.

—De quoi parlez-vous? demanda Claudie.

—Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon, melon cucumis, genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.

—Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier, recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.

—Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de science.

—Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas de tarir la source.»

À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une profonde rêverie.

«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de confidents.

—Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?

—Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.

—Qui t'en empêche?

—Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends la fuite.

—La conversation a dû être intéressante?

—D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté ses malheurs.

—Pauvre femme!

—Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur la tête.

—Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.

—Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance.

—Je m'en doutais.

—Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.

—D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont ordinairement de fort méchante humeur.

—Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa mère....

—La mère du roi?

—Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique comme Apollon....

—.... Filait comme Arachné?

—Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.

—Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.

—Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.

—Je plains le chapelier, dit Brancas.

—Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte d'Élodie.

—Elle te l'a dit?

—Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues, ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.

—Des faits!

—Quel héros c'était?

—Qui? Le major Bonsergent?

—Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut tué à Waterloo....

—Quel hussard?

—Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!

—Et nous, qui sommes-nous donc?

—Des gens mal élevés, je suppose.

—Continue. Ton récit m'intéresse.

—Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta....

—Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.

—Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle obéit.

—Triste victime!

—Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus, irremeabilis unda, comme dit Virgile, que l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.

—Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tu prends des temps comme un acteur, et le public finira par te tourner le dos.

—Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.

—Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?

—Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi?

—Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.

—Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?

—Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant quelques instants?

—Toute l'éternité, s'il le faut.

—Et bien, je l'aime.

—Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.

—N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!

—Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.

—Que faire?

—Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les sédatifs.

—Mauvais plaisant!

—Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve de goût.

—N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.

—Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.

—Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?

—Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme, après tout.

—Lui, un homme! c'est un babouin.

—Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque l'a fait, s'en est toujours repenti.

—Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?

—Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la garde royale.

—Diable! voilà qui met le comble à mon amour.

—Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?

—Pourquoi non?

—Et t'en faire aimer?

—Si c'est possible.

—Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

—Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle bataille.

—Est-ce que tu sais manier une épée?

—Oui.

—Et un pistolet?

—Encore mieux.

—C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une mauviette.

—J'y veillerai.

—Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.

—Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce vieux rodomont».

En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.

XI

Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.

«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.

—Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux pauvres gens! Écoute ceci:

«Mon cher ami,

«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier, monte à cheval et galope.

«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas dans le pas d'une mule.

«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.

«GRAINDORGE.»

—Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.

—Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les épaules, parole d'honneur.

—Et Claudie?

—Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue, tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.

—Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il?

—Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville.

—Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.

—Qui? Rita?

—Non, Claudie.

—Tu fais une sottise.

—Je m'en moque.

—Et tu t'en repentiras.

—Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.

—Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira dans les dernières élections!

—Achève.

—Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.

—Fais-la, tu me rendras service.

—Bien vrai?

—Je te le jure!

—Eh bien! présente-moi à la première occasion.

—C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.

—Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?

—Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.

—Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.

L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole. Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées, lui offrait son trône et sa main.

Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la passion de représenter le peuple français.

Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la retint par la main et la fit asseoir à ses côtés.

«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de ta destinée.

—Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?

—Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à deviner ce qu'on allait lui dire.

—S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune, une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu?

—Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.»

Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.

«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»

Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se mordre les lèvres.

«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.

—Moi, maman je n'en dis rien.

—Et qu'en penses-tu?

—Pas davantage.

—Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!»

Claudie garda le silence.

«Est-ce que tu ne veux pas te marier?

—Je n'ai pas dit cela, papa.

—N'est-ce pas un homme intelligent?

—Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.

—Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.

—Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?

—Il sera préfet ou député à son choix.

—Tant mieux pour la France.

—Il est estimé de tout le monde.

—Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.

—Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»

Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de plaire à son ami Malaga.

Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique, et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit vaillamment la défense de son favori.

«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau?

—Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.

—Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.

—Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.

—Je ne l'encourage pas, dit le major.

—Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien ordonné.

—C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses actions.

—Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...

—Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.

—Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à rien.

—Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce soir.»

Mme Bonsergent sortit et appela la servante.

«Catherine! Catherine!»

Personne ne répondit.

Élodie cria plus fort:

«Catherine!

—Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.»

Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine, et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.

«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à onze heures du soir?»

L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit avec assurance:

«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.

Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.

Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de la tendre Catherine.

Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie la plus tragique influence.

Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir, grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta sur la table avec colère.

«De qui?» dit sa femme.

C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage d'une influence toute-puissante.

«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.

—Quelle nouvelle?

—Lis.

Vieilleville, mai 1845.

«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle! c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est.... tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la Providence.

«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.

«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau titre: Il pazzo der amore. Le Fou par amour, pour faire pendant au chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde, mon coeur est à toi.

«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.

«À vous, «BRANCAS.»

—Eh bien? dit Graindorge après la lecture.

—Eh bien?

—Est-il assez fou?

—Trop.

—Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa Claudie!

—Une petite provinciale!

—Un bouton de rose!

—Quelque sotte!

—Une perle de beauté!

—Voilà ma commanderie à bas!

—Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?

—Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.

—Il faut le déshériter.

—Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.

Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de son mari.

—Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver quelque défaut ou quelque vice.

—Rédhibitoire!

—Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.»

Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.

Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus, homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.

Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la validité du testament et les droits de la communauté de P***, et l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.

De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur tempêtant pour son actionnaire.

Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux foudres du National.

Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue chez lui comme au bureau d'un théâtre.

C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte, bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé.

Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir.

«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.

—Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.

—Pour ma fille?

—Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que ce M. Brancas?

—C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.

—Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta cravate blanche?

—Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.

—J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...

—J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma cravate, va Léonide.»

Léonide sortit en grognant un peu.

«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des voix dans ma famille maintient ma neutralité.»

Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant du parti légitimiste.

Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.

«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.

—Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il tardait d'être seul.

Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre. Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la haine.

Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.

Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée, pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain.

«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.

—Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.

—Ou ennuyée?

—Oui, je suis ennuyée.

—Pourquoi?

—Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là.

—Ou parce que quelqu'un n'y est pas?

—Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est ce quelqu'un?

—Quelqu'un, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du reste.

—Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui c'est.»

Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir d'un mauvais pas.

«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.

—Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette question irritait.

—C'est donc un homme? Vous en convenez?

—Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.

—À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce pourrait être.»

Claudie rougit légèrement.

«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous dire?

—C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement, il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore paru.

—Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.

—Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.

—Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît?

—Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur.

—Et de faiseur de cancans.

—De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît, à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite Oliveira, votre amie d'enfance?

—Comment le savez-vous?

—Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.

—Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort au courant des affaires du prochain.»

En même temps, elle se leva.

«Où donc allez-vous? demanda Audinet.

—Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie à ma mère.»

Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint sur ses pas.

«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?

—Vous êtes insupportable.

—Merci.»

Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.

—C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre Démosthènes et Cicéron.»

Le Parisien s'inclina en souriant.

«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.

—Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne vous connaissais pas tant de goût pour les procès.

—Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu sais bien que c'est mon chef de file.

—Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....

—Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui sentit le coup. C'est moi-même.»

Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y opposer.

La conversation devint générale après le départ du secrétaire général, et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté de Claudie.

Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en demandant d'une voix brusque et saccadée:

«À quelle époque est fixé votre mariage?»

Brancas tressaillit.

«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?

—Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?

—Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier, faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un.

—Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.

—Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.

—En vérité?

—En vérité.

—Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?

—Il vient se promener, je suppose.

—Chez M. Oliveira?

—Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.

—Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?

—Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu Mlle Rita qu'une fois.

—Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister au mariage.

—Qui? on.

—Tout le monde.

—Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup d'intérêt à mes affaires?

—Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets.»

La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit à voix basse:

«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est vous.»

Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle s'efforça de composer son visage et son maintien.

«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait quelques droits à votre confiance.

—Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je vous aime.

—Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?»

Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.

«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.»

Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit un dernier effort.

«Vous arrivez trop tard, dit-elle.

—Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il décidé et irrévocable?

—Il l'est.

—Quoi! vous allez devenir madame Audinet?

—Il le faut.

—Vous l'aimez?»

Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de l'interpréter en sa faveur.

«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?»

J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot qui était pour lui la plus éclatante victoire:

«Espérez.»

Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et dit gaiement au Parisien:

«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux brillent ce soir comme deux charbons allumés.

—Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer demain.

—Et tu en es contente?

—Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.

—Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.»

Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à peine son salut.

Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:

«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès.

Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas prier et sortit.

Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange; elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine des épouvantables précipices du malheur.

«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.

—Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.

—Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel.

—Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire des confidences à nos vieilles moustaches.

—Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se fera jamais.

—Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.

—Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre; Audinet est jaloux.»

Le major haussa les épaules.

«De qui?

—De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te demander une leçon d'horticulture.

—Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle Oliveira.

—Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.

—Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.

—En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?

—Eh bien! quand tu voudras.

—Dans trois semaines.

—C'est convenu.»

Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du canon.

Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières le dernier mot de Claudie: Espérez, et repassait dans son esprit les périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.

XII

Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à Vieilleville la haute société avait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.

Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement la conversation des deux amies.

«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.

—Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»

Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.

Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son amie.

«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?

—Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour ton humble servante.

—Oh! toi ou moi, peu importe.

—C'est le bel Athanase.

—Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?

—Curieuse!

—Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager le prochain?

—C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.

—Quoi! c'est lui qu'on va juger?

—C'est lui-même.

—Je le reconnais, dit tout à coup Rita.

—Tu l'as déjà vu?

—Oui.

—Où?

—Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un républicain?

—Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon père.

—Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.

—Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du pilier, est un républicain?

—Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être député.

—Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?

—M. Ripainsel, répondit Rita.»

Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique, faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement du procès.

Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:

«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.

—Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se sentait rougir.

—Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.

—Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.

Et ce moment, le président entra avec les juges.

Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament de Caïus Gracchus Ripainsel.

On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.

D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.

Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.

Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.

C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.

Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.

«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.

—Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.

—Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.

Rita se mit à rire.

«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le velours noir.

—De qui parles-tu? demanda Claudie.

—De ce binocle à gauche du pilier.

—Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.

La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.

«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.

L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.

Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:

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