DISCIPLINE MILITAIRE (continued 3)
Reading edition
D'ailleurs, j'ai de moins en moins envie de rire. Depuis quelques jours déjà je suis malade et je sens la fièvre me ronger peu à peu. J'ai beau essayer de réagir, un moment vient où je suis obligé d'aller m'étendre, avec sept ou huit autres, sur un tas d'alfa, dans le marabout des malades.
Un jour, on a sonné la visite. Un médecin, qui passait par là, s'était décidé à nous examiner, sur la prière du lieutenant. Il a signé un bon d'hôpital pour une demi-douzaine d'hommes dont je fais partie, ainsi que Palet dont l'état, depuis deux mois que nous sommes à El Gatous, n'a guère fait qu'empirer, malgré un repos absolu. Nous devons partir, le soir même, pour Aïn-Halib où nous arriverons dans deux jours.
—Combien sont-ils? vient demander le lieutenant, comme les mulets qui doivent nous porter se disposent à se mettre en route. Comment! six! tant que ça! Et dire que voilà la génération qui doit repousser l'Allemand!... Ah! là, là! quand ils seront mariés, c'est à peine s'ils seront fichus... J'allais dire quelque chose de pas propre... Chouïa...
XII
Aïn-Halib est situé au milieu des montagnes, au bout d'une vallée longue et étroite, profondément ravinée par les lits d'oueds à sec, semée par-ci par-là de bouquets d'oliviers maigres, de figuiers étiques et de cactus poussiéreux.
A l'entrée de la vallée s'élève un village arabe aux maisons malpropres, construites avec des cailloux et de la boue, entourées de tas d'immondices d'une hauteur extravagante, sur lesquels jouent des mouchachous hideusement sales et complètement nus. De cette agglomération de cahutes dégoûtantes s'échappent des odeurs infectes, des relents repoussants. Les murs, qui tombent en ruine et sur lesquels courent des chiens hargneux qui aboient avec rage, suent la misère atroce, et, à travers l'entre-bâillement des portes devant lesquelles sont assis des sidis pouilleux, on aperçoit des grouillements d'êtres vêtus de loques, pataugeant, pêle-mêle avec les animaux, dans l'ordure excrémentielle. Tout, jusqu'au sol gris, poussiéreux, stérile, semé de cailloux—traînée de cendres jetées entre l'élévation de montagnes rougeâtres rongées à des hauteurs inégales, aux sommets pelés et galeux, donne l'idée d'une désolation profonde. Il n'y a pas même d'eau dans cet horrible pays; il faut aller la chercher à plusieurs kilomètres, jusqu'à un puits d'où reviennent des moukères, qui plient sous le poids des outres pleines. Elles passent à côté de nous, déjetées, hideuses, sans âge, les pieds nus tout gris de poussière, une odeur de fauve s'exhalant de leur corps de femelles en sueur, n'ayant plus rien de la femme. La tête entourée d'une loque noire, des lambeaux de toile bleue jetés sur le corps, d'énormes anneaux d'argent aux oreilles, elles descendent la côte avec des torsions et des soubresauts ignobles, brisées, cassées en deux, scandant de geignements sourds leur titubante démarche d'animaux usés. On dirait de vieilles barriques défoncées des deux bouts qui roulent lamentablement, leurs douves desséchées et disjointes jouant en grinçant dans leur armature décrépite de cercles vermoulus.
Les muletiers nous font descendre devant une grande tente qui sert provisoirement d'hôpital, à côté d'un marabout déchiré dans l'intérieur duquel on entrevoit trois planches posées sur des trétaux; au-dessous sont deux grands seaux remplis jusqu'aux bords d'une eau rougeâtre.
—Tu vois ça? me dit Palet qui a tout de suite deviné, avec l'instinct des mourants, la destination de la table sinistre; eh bien! c'est mon dernier lit.
Un infirmier, un tablier sale autour du corps, nous fait signe d'entrer.
Il est pitoyable, l'aspect de cette grande tente dont le toit usé par les pluies et les portes décousues laissent passer des courants d'air qui soulèvent la poussière du sol. Une vingtaine de lits de fer, tout au plus et, dans le bout, une agglomération de paillasses sur lesquelles des hommes sont roulés dans des couvertures. Il n'y a pas de draps pour tout le monde, et l'on a été obligé de faire lever un malade pour donner son lit à Palet auquel le major vient de tâter le pouls.
—Foutu! a grogné le toubib entre ses dents, sans même se donner la peine de détourner la tête.
A nous, on a désigné des paillasses étendues par terre, dégoûtantes, mangées de vermine, et l'on nous a distribué des couvertures maculées par les déjections des malades.
Qu'il est triste, cet hôpital, et combien sont longues ces journées qu'on passe en tête-à-tête avec des moribonds dont les souffrances aigrissent le caractère et dont il faut, bon gré mal gré, partager les terreurs et les angoisses! Et quand, poussé par le dégoût universel et la tristesse morbide qui vous envahissent dans cet antre de la douleur malpropre et de la mort inconsolée, on sort en se traînant pour chercher un peu de soleil, on se sent si faible, si abattu, qu'on n'a même pas la force de marcher un peu. On s'assied, en plein soleil, frileux malgré la température, claquant des dents, la sueur inondant le corps. Et, à la nuit tombante, il faut rentrer dans cette tente, où l'on passe de si affreuses nuits troublées par d'épouvantables cauchemars, par des frayeurs subites et vagues qui vous prennent à la gorge et vous glacent le sang dans les veines. Oh! ces nuits horribles, tuantes, où l'on voit des mourants écarter les draps, de leurs doigts maigres, et essayer de soulever leurs faces verdâtres qu'éclairent les rayons blafards d'une lanterne! Ces nuits où des hommes qui seront bientôt des cadavres poussent tout à coup un cri strident et ramènent sur eux, avec rage, leurs couvertures agrippées, comme pour se défendre d'un ennemi invisible dont ils ont senti l'approche! Ces nuits où l'on entend les sanglots enfantins de Palet qui a le délire et qui, dans sa lente agonie, appelle sa mère en pleurant?
—Maman!... maman!...
Oh! je les aurai toujours dans les oreilles, ces deux mots que, pendant trois nuits, j'ai entendu retentir sinistrement dans cet hôpital lamentable! Ces plaintes, douces d'abord, humides de tendresse, et mouillées de larmes, finissant en hurlements qui vous faisaient dresser les cheveux sur la tête!—Hurlements désespérés du mourant qui n'a plus conscience des choses, qui sait seulement qu'il va mourir, et qui proteste, dans un cri suprême, contre l'abandon de ceux qu'il a aimés.
Ah! il faut essayer de sortir de là, car je sens que peu à peu ma raison s'égare, mon corps s'affaiblit et que j'y laisserai ma peau, moi aussi. Rester là-dedans pour me guérir? Allons donc! Ce n'est pas le traitement qu'on me fait suivre, ce ne sont pas les soins qu'on me prodigue qui changeront quelque chose à mon état. Du sulfate de quinine, j'en prendrai tout aussi bien dehors, et des baignades au drap mouillé, je m'en passerai facilement.
Le drap mouillé? Parfaitement. L'eau est rare, à Aïn-Halib. Il faut aller la chercher au loin et la rapporter dans de petits barils qu'on place sur les bâts des mulets! Aussi, ne faut-il pas penser à plonger les malades dans des baignoires qui, d'ailleurs, font défaut. Le major a imaginé de faire mouiller des draps et de faire rouler dans ces draps humides les hommes auxquels il a ordonné des bains. Il n'est pas souvent embarrassé pour ses prescriptions, le docteur, ni pour leur exécution non plus. Les hommes qui sont spécialement chargés de creuser des trous, là haut, sur la petite colline qui fait face à l'hôpital, doivent en savoir quelque chose. Ils n'ont pas le temps de chômer.
—Tiens, vient me dire un infirmier qui m'apporte un thermomètre, colle-toi ça sous le bras. Tout à l'heure, tu me diras combien ça marque.
Je regarde. Le thermomètre monte jusqu'à 38 degrés. Et je crie à l'infirmier:
—Il marque 36.
—36! Mais alors, ça va très bien!
Le major arrive pour passer la visite du matin. C'est mon tour. Il s'arrête devant ma paillasse.
—Eh bien! vous, il paraît que vous allez mieux? Levez-vous, pour voir; marchez un peu.
Je marche en me raidissant, comme un grenadier prussien. J'ai si peur qu'il ne me trouve pas encore assez bien portant, qu'il ne me force à rester!...
—Bon! vous sortirez ce soir.
XIII
Acajou avait dit vrai, à Sidi-Ahmed. Le capitaine aime à laisser mûrir sa vengeance.
Il paraît que son premier soin, en arrivant à Aïn-Halib, a été de faire réunir la compagnie à l'endroit où se croisent trois chemins dont deux disparaissent derrière les montagnes, à chaque bout de la vallée, et dont le troisième, espèce de sentier raboteux, gravit une petite colline où poussent parmi les cailloux quelques figuiers de Barbarie.
—Vous voyez ces trois routes, a-t-il crié aux hommes qui le regardaient, intrigués. La première, à droite, est la route de France; la seconde, à gauche, est celle de Bône, de Bougie, où sont les ateliers de Travaux-Publics et les Pénitenciers; la troisième, en face de nous, est celle du cimetière. Vous choisirez.
—On ne saurait être plus explicite, hein? me demande Queslier qui est venu me voir dans ma tente et qui me donne ces détails. Tout est là, en effet. Vous voulez retourner en France? Entassez lâchetés sur infamies, ignominies monstrueuses sur complaisances ignobles, et nous verrons. Vous ne voulez pas vous soumettre? Nous vous ferons passer au conseil de guerre qui, pour un semblant de refus d'obéissance, une parole un peu vive, vous octroiera généreusement le maximum de la peine portée par le Code. Dans le cas où nous ne pourrions relever contre vous aucun motif de conseil de guerre, la chose est très simple: deux ou trois tours de trop aux fers, un noeud de plus au bâillon, quelques gamelles oubliées, et voilà tout. On n'a plus qu'à creuser une fosse. Ce n'est pas bien long, allez!
—Mais c'est monstrueux!
—Oui, monstrueux! Et il a tenu parole, va, l'homme qui prêche la religion, la famille et les bons sentiments. Si ceux qui sont déjà là-haut, sur la colline, pouvaient parler, ils te nommeraient celui qui les y a envoyés; tu peux aller te renseigner, aussi, auprès des malheureux qu'il laisse croupir en prison, dans un ravin, et auxquels il fait endurer les plus horribles supplices. Va leur demander quel est le régime qu'on leur impose, pourquoi on les fait mourir de soif et de faim, pourquoi on les met aux fers, à la crapaudine, pourquoi, au moindre mot, on leur met un bâillon.
—Tu es sûr? Tu les as vus?
—Si je les ai vus? Déjà vingt fois. Et tu les verras aussi, toi, la première fois que tu seras de garde. Ah! tu ne sais pas ce que c'est que la prison, aux Compagnies de Discipline? Eh bien! tu verras s'il y a de quoi rire... Tiens, on est si malheureux, ici, qu'il y a des hommes qui font exprès de passer au conseil de guerre pour quitter la compagnie. La semaine dernière, les gendarmes en ont emmené sept. Il y en a encore quatre, maintenant, au ravin, qui attendent le prochain convoi pour partir. Ils font exprés, entends-tu? exprès. Ils aiment mieux rallonger leur congé que de continuer à mener une existence pareille. Et nous, nous qui ne sommes pas punis, tu ne peux te figurer combien nous sommes misérables, j'aimerais mieux ramer sur une galère que d'aller au travail avec les chaouchs qui nous mènent comme on ne mènerait pas des chiens. Les forçats, au bagne, sont certainement plus heureux. La nourriture? Infecte. On crève littéralement de faim. Du pain que les mulets ne veulent pas manger; des gamelles à moitié pleines d'un bouillon répugnant... Ah! vrai, il faut avoir envie de s'en tirer, pour supporter tout ça sans rien dire...
Il n'a point exagéré; je l'ai bien vu, le lendemain matin. Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût traiter des hommes comme nous ont traités, au travail, revolver au poing, des chaouchs qui ne parlaient que de nous brûler la cervelle chaque fois que nous levions la tête. J'ai été terrifié, d'abord. Puis, j'ai compris qu'ils étaient dans leur rôle, ces garde-chiourmes, en nous torturant sans pitié; j'ai compris qu'il n'y avait ni grâce à attendre d'eux ni grâce à leur faire, et que c'était une lutte terrible, une lutte de sauvages qui s'engageait entre eux et nous. La colère m'est montée au cerveau et a chassé la fièvre. Je suis fort, à présent, plus fort que je ne l'étais avant de tomber malade; et gare au premier qui m'insultera, qui me cherchera une querelle d'Allemand, qui tentera de me marcher sur les pieds! Je laisserai mûrir ma vengeance, moi aussi; et, puisqu'on a le droit de m'injurier en plein soleil et de me menacer en plein jour, j'outragerai dans l'ombre et je menacerai la nuit—quitte à frapper, s'il le faut. Je n'oublierai rien. Et je ne faiblirai pas, car j'aurai toujours, pour me soutenir: la rage.
Un chaouch m'aborde.
—Froissard, ce soir, aussitôt après le travail, vous vous mettrez en tenue, sans armes. Veste et pantalon de drap. Vous êtes commandé pour l'enterrement.
—L'enterrement de qui, sergent?
—De Palet.
XIV
Nous sommes dix, six hommes en armes et quatre porteurs, commandés par l'adjudant, un chien de quartier bête et hargneux, qui la fait à la pose. Nous nous acheminons vers l'hôpital.
—Par ici, nous dit un infirmier qui nous conduit au marabout déchiré devant lequel nous étions descendus de mulet, en arrivant à Aïn-Halib. Tenez, voilà.
Et il retire un lambeau de toile qui recouvre deux caisses à biscuits clouées bout à bout, fermées, en guise de couvercle, par des morceaux de planches pourries.
Nous avons le coeur serré en soulevant ce semblant de cercueil pour le placer sur la civière qui, dans un coin du marabout, sinistre et sanglante—car le sang, mal pompé par la sciure qui entoure le cadavre, coule parfois pendant le trajet—attend les misérables qu'elle conduit à leur dernière demeure.
L'adjudant s'est éloigné pour parler avec le major qui, un peu plus loin, prend l'absinthe sous un olivier. L'infirmier, resté là en attendant la levée du corps, nous donne des détails. Palet est mort la veille, dans la nuit.
—Avant de mourir, il a fait un vacarme épouvantable. Jamais je n'ai vu un gueulard pareil. Ce matin, on est venu chercher ses effets. Comme il avait une chemise presque neuve, votre sergent d'habillement n'a pas voulu le laisser enterrer avec. Il la lui a fait enlever et a envoyé, du magasin, une chemise hors de service. Le major l'a disséqué à neuf heures et prétend qu'il est mort de consomption et de fatigue autant que de la fièvre. Moi, vous savez...
L'adjudant revient. Nous empoignons, trois hommes et moi, chacun un brancard de la civière. Les hommes en armes se placent derrière, leurs fusils sous le bras.
—En avant, marche!
Nous suivons cinq minutes le chemin qui conduit au camp, puis nous gravissons le sentier qui mène au cimetière. A chaque instant, nous entendons le heurt du corps contre les planches des boîtes à biscuits, trop larges. Il est lugubre, ce bruit, et nous marchons à grands pas, pour en finir au plus vite, obsédés par la vision du cadavre disséqué et pantelant, croque-morts qui sentons peser sur nous la condamnation à mort qui a frappé le macchabée que nous trimballons.
Sur le plateau, à côté de figuiers de Barbarie, derrière un petit mur en pierres sèches, une vingtaine de tombes dont les plus récentes forment des bourrelets sur la terre rougeâtre, surmontées de petites croix de bois noir. Au bout de la dernière rangée, une fosse est creusée auprès de laquelle se tiennent deux hommes appuyés sur des pelles.
—Hé! vous, là-bas, espèces de fainéants! leur crie l'adjudant, vous ne pouvez pas profiter du temps qui vous reste, quand vous avez fini de creuser votre trou, pour remettre des pierres sur le mur?
Nous déposons le cercueil à côté de la fosse. On prépare les cordes.
—Tâchez d'aller doucement, dit l'adjudant. Sans ça, les caisses se déclouent en route. Je vous fiche tous dedans, si vous n'allez pas doucement.
Un des hommes en armes, que je ne connais pas, et qu'on me dit être un nommé Lecreux, employé au bureau, s'approche de lui, une feuille de papier à la main.
—Mon adjudant, voulez-vous avoir la bonté de me permettre de prononcer quelques paroles sur la tombe de notre camarade?
—Dépêchez-vous, alors, nom de Dieu.
Lecreux déplie sa feuille de papier et commence:
«Cher camarade, c'est avec un bien vif regret que nous te conduisons aujourd'hui au champ du repos. Moissonné à la fleur de l'âge, comme une plante à peine éclose, tu as eu au moins, pour consoler tes derniers moments, le secours des sentiments religieux que garde dans son coeur tout Français digne de ce nom. Tombé au champ d'honneur, sur cette terre de Tunisie que tu as contribué à donner à ta patrie, ta place est marquée dans le Panthéon de tous ces héros inconnus qui n'ont point de monument. Ton pays, ta famille doivent être fiers de toi. Et pourquoi obscurcirait-elle ses vêtements, ta famille, en apprenant que tu as succombé en tenant haut et ferme le drapeau de la France, ce drapeau qui....religion—patrie—honneur—drapeau—famille...»
—Foutez de la terre là-dessus, dit l'adjudant, quand c'est fini et qu'on a fait glisser dans la fosse le cercueil dont les planches ont craqué. Et rondement; allez!
Nous sommes redescendus au camp, pensifs.
Ah! pauvre petit soldat, toi qui es mort en appelant ta mère, toi qui, dans ton délire, avais en ton oeil terne la vision de ta chaumière, tu vas dormir là, rongé, à vingt-trois ans, par les vers de cette terre sur laquelle tu as tant pâti, sur laquelle tu es mort, seul, abandonné de tous, sans personne pour calmer tes ultimes angoisses, sans d'autre main pour te fermer les yeux que la main brutale d'un infirmier qui t'engueulait, la nuit, quand tes cris désespérés venaient troubler son sommeil. Ah! je sais bien, moi, pourquoi ta maladie est devenue incurable. Je sais bien, mieux que le médecin qui a disséqué ton corps amaigri, pourquoi tu es couché dans la tombe. Et je te plains, va, pauvre victime, de tout mon coeur, comme je plains ta mère qui t'attend peut-être en comptant les jours, et qui va recevoir, sec et lugubre, un procès-verbal de décès...
Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, cadavre! Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, la mère! Je ne vous plains pas, entendez-vous? pas plus que je ne plains les fils que tuent les buveurs de sang, pas plus que je ne plains les mères qui pleurent ceux qu'elles ont envoyés à la mort. Ah! vieilles folles de femmes qui enfantez dans la douleur pour livrer le fruit de vos entrailles au Minotaure qui les mange, vous ne savez donc pas que les louves se font massacrer plutôt que d'abandonner leurs louveteaux et qu'il y a des bêtes qui crèvent, quand on leur enlève leurs petits? Vous ne comprenez donc pas qu'il vaudrait mieux déchirer vos fils de vos propres mains, si vous n'avez pas eu le bonheur d'être stériles, que de les élever jusqu'à vingt et un ans pour les jeter dans les griffes de ceux qui veulent en faire de la chair à canon? Vous n'avez donc plus d'ongles au bout des doigts pour défendre vos enfants? Vous n'avez donc plus de dents pour mordre les mains des sacrificateurs maudits qui viennent vous les voler?... Ah! vous vous laissez faire! Ah! vous ne résistez pas! Et vous voulez qu'on ait pitié de vous, au jour sombre de la catastrophe, quand les os de vos enfants, tombés sur une terre lointaine, sont rongés par les hyènes et blanchissent au soleil dans les cimetières abandonnés? Vous voulez qu'on vous plaigne et qu'on vénère vos larmes?... Eh bien! moi, je n'aurai pas de commisération pour vos douleurs et vos sanglots me laisseront froid. Car je sais que ce n'est pas avec des pleurs que vous attendrirez l'idole qui réclame le sang de vos fils, car je sais que vous souffrirez avec angoisses tant que vous ne l'aurez pas jetée à terre, de vos mains de femmes, tant que vous n'aurez pas déchiré le masque bariolé derrière lequel se cache sa face hideuse.... Et si tu ne me crois pas, toi, la mère que le cadavre qui est couché là a appelée pendant trois nuits, viens ici. Parle-lui tout bas; écoute ce qu'il répondra à ton coeur, si ton coeur sait le comprendre. Et tu verras s'il ne lui dit pas que c'est à toi qu'il doit sa mort et que c'est à ce qui l'a tué que s'adressait ici, sur sa tombe, comme un soufflet ironiquement macabre donné à ta faiblesse, le panégyrique d'un idiot....
Le soir, je rencontre Lecreux. Au milieu d'un cercle de quinze ou vingt hommes qui écoutent, bouche béante, il lit et relit son discours. Les applaudissements pleuvent.
—Ah! très chic! très chic! très bien!
—Mais c'est au cimetière qu'il fallait l'entendre. Ça vous faisait un effet....
Un des assistants m'aperçoit; il m'interpelle.
—N'est-ce pas, Froissard, c'était bien?
—Merde!
XV
On travaille beaucoup à Aïn-Halib. On élève, à grands frais, un magasin de ravitaillement, un bordj pour les officiers, un Cercle et un hôpital. Ces bâtiments sont évidemment sous l'influence d'un mauvais esprit, car ils ont un mal du diable à se tenir debout. On dirait qu'ils sont fatigués avant d'être au monde et qu'ils n'ont aucune envie de figurer sur la carte de l'État-major; au moindre vent, à la moindre averse, on les voit s'affaisser comme s'il leur prenait des faiblesses. Deux heures de mauvais temps détruisent l'ouvrage d'une semaine. L'hôpital surtout fait preuve d'une mauvaise volonté persistante. Voilà trois fois qu'on le reconstruit et trois fois qu'il s'écroule. L'énorme voûte de pierres qui lui sert de toiture abuse certainement de sa situation pour peser de tout son poids sur les deux murs latéraux; et ceux-ci, fatigués des efforts qu'ils sont obligés de faire pour la soutenir, profitent de la première occasion, une méchante pluie par exemple, pour s'écarter comme les feuillets d'un livre qu'on a placé sur le dos. Il n'y a plus qu'à recommencer. Le capitaine du génie qui, aidé de quelques sapeurs, dirige les travaux, avoue bien qu'en faisant venir des tuiles, ce qui ne serait pas la mer à boire, on pourrait établir des couvertures un peu moins écrasantes pour les monuments. Seulement, ordre a été donné de former des voûtes, de couvrir en pierres. Et l'on forme des voûtes, et l'on couvre en pierres. Ça tient ce que ça tient. C'est toujours la France qui paye. Du reste, il déclare carrément qu'il se fiche de ça comme d'une guigne. On l'a envoyé à Aïn-Halib pour remettre debout des édifices peu solides, et il les remettra debout, malgré vent et marée. Il s'est mis à l'oeuvre il y a un mois, paraît-il, et a commencé par faire tout flanquer par terre. Il a appris, le roublard, que la construction des bâtiments avait empli les poches de son prédécesseur, parti à Sfax pour y chercher la croix, et il ne veut pas paraître plus bête que lui. Il empochera même des bénéfices d'autant plus grands qu'il est décidé à employer les anciens matériaux. Il fait retailler les pierres et gratter soigneusement la chaux ou le plâtre qui y sont restés attachés.
La sueur de camisard ne coûte pas cher, on s'en aperçoit. Du matin au soir, il faut trimer comme des chevaux, bûcher comme des nègres, mouiller sa chemise. Et encore, si l'on n'attrapait que des calus aux mains, si l'on ne souffrait que des ampoules! Si l'on n'avait pas perpétuellement les entrailles tordues par la faim, le visage souffleté par les injures bestiales et les menaces féroces des chaouchs! Si l'on était traités en hommes, au moins, et non en nègres courbés sous la matraque!
Ah! je comprends ceux qui désertent, ceux qui s'échappent, souvent sans armes et sans vivres, du bagne intolérable; malheureux dont quelques-uns ne reparaissent plus, mais dont le plus grand nombre est ramené par les gendarmes ou par des Arabes qui viennent toucher une prime. Je comprends qu'ils essayent, au risque de la mort ou du conseil de guerre, de se soustraire aux traitements qu'on leur fait endurer et de reconquérir la liberté dont on les a dépouillés sans motifs.
Et comment ne pas les excuser, quand on en voit d'autres, âmes sensibles ou cerveaux plus faibles, amenés au suicide par les brutalités et les injustices des tortionnaires galonnés? Poussés à bout, désolés, désespérés, accablés de douleur et de souffrance, ils se voient acculés dans la mort. Ils s'aperçoivent peu à peu que la vie ne leur est plus supportable. Plongés dans une misère noire et livrés à la faim angoissante, dégoûtés de tout, ils ne considèrent plus l'existence que comme une longue suite de souffrances que leur continuité même doit accroître. De jour en jour, ils envisagent la mort de plus près; elle ne leur fait plus peur. Et, un beau matin, appuyant un canon de fusil sous leur menton, ils se font sauter la cervelle.
Queslier avait bien raison de le dire: il faut avoir rudement envie de se tirer de là pour endurer tout cela patiemment... Moi aussi, j'ai songé au suicide; moi aussi, j'ai pensé à la désertion.
—Tu es fou, m'a dit Queslier. Déserter, ici, ce n'est pas possible, ou du moins c'est bien difficile. Si tu es repris, tu rallonges ton congé de plusieurs années, et, tu ne l'ignores pas, tu as quatre-vingt-dix chances sur cent contre toi. Te tuer, ce serait peut-être un peu moins bête, mais je ne te conseillerai d'employer ce moyen-là qu'à la dernière extrémité. Il me semble, d'ailleurs, que tu es assez fort pour supporter des souffrances qui poussent quelques malheureux à se donner la mort. Je sais bien que nous avons encore plus de deux ans et demi à tirer, mais, tu verras, ça se passera. Il faut seulement bien nous déterminer à sortir d'ici; il faut que cette pensée-là ne nous quitte pas, et nous en sortirons.
—Et la menace du conseil de guerre toujours suspendue sur notre tête, pour quoi la comptes-tu?
—Il faut lui échapper, au conseil de guerre; il le faut, entends-tu? Mais je te jure bien que si jamais, par malheur, je me voyais sur le point d'y passer....
—Eh bien?
—Eh bien! ce n'est pas à cinq ans ni à dix ans de prison qu'on me condamnerait...
—Tu te tuerais?
—Non, je les laisserais me tuer. Mais avant...
Et il fait le geste de mettre en joue un pied-de-banc qui passe.
Pourquoi pas, après tout? La violence n'appelle-t-elle pas la violence? Et quel nom donner à ces lois pénale auxquelles l'armée est soumise? De quel nom les flétrir? de quel nom les stigmatiser?
Tous les jours, à l'appel de midi, on nous fait former le cercle; un cercle au milieu duquel se place un chaouch, un livret à la main, et autour duquel rôde l'adjudant, comme un chien qui cherche à mordre. Le chaouch fait, en ânonnant, appuyant sur les mots avec son insupportable accent corse, et comme pris d'un certain respect devant les feuillets infâmes, la lecture du code pénal. Oh! ce code, tellement ignoble qu'il est horrible et tellement horrible qu'il est ignoble! ce code qui n'a pour but que la vengeance pour le passé et la terreur pour l'avenir! ce code où l'on entend revenir sans cesse ce mot: mort! mort! comme l'écho des lois féroces des temps barbares, comme le refrain de litanies sanglantes!...
Ah! bourgeois stupide, toi qui demandes qu'on dégage le soldat de l'énorme pénalité qui pèse sur lui, tu es donc assez aveugle pour ne pas voir que c'est pour te défendre, toi et tes biens, qu'on a écrit ce code épouvantable? Tu ne sais donc pas que ces lois sauvages sont ta sauvegarde? Tu ne comprends donc pas qu'il les faut, ces lois, pour te permettre de digérer en paix et de mâcher tranquillement ton cure-dents en accolant bêtement l'un à l'autre ces deux mots inconciliables: Patrie et humanité? Tu ne comprends donc pas que, sans ce code qui t'assure de leur obéissance, tu n'aurais bientôt plus d'esclaves pour maintenir le boeuf qui foule tes grains dans la grange et auquel tu as lié la bouche?...
Esclaves? Eh! parbleu, oui! nous le sommes, ilotes de l'armée, parias du militarisme, condamnés sans jugement à des travaux écrasants, condamnés à la faim, à la soif, à des tortures atroces, à la privation de tous moyens de distractions, aussi bien intellectuelles que physiques, à la privation de femmes,—avec toutes ses conséquences monstrueuses? Esclaves? Oui, mais pas plus—et moins peut-être—que les autres, les bons soldats, ceux qu'on n'a pas revêtus de notre livrée lugubrement ridicule et qui se figurent stupidement porter un uniforme quand ils n'ont sur le dos qu'une casaque de forçat.
—Ça n'empêche pas que ceux-là, on les soigne, dit en riant d'un gros rire mon camarade de lit, un Bourguignon, bon garçon, pas très malin, nommé Chaumiette. Il n'y a pas de danger qu'on leur fasse faire des corvées de bois comme celle que nous allons faire... Tiens, entends-tu le clairon?
Il s'agit, en effet, d'aller chercher du bois dans la montagne pour chauffer une fournée de chaux que le capitaine a fait préparer. On a établi, au milieu du camp, une grande balance où chacun, en arrivant, doit venir peser ses fagots et en faire constater le poids. Quand ce poids n'est pas atteint, il faut retourner chercher le complément.
—Viens avec moi, me dit Chaumiette. Je connais un coin où il y a beaucoup de bois. Nous trouverons de quoi faire notre charge. C'est le petit Lucas, tu sais, celui qui couche dans le marabout à côté du nôtre, qui m'a montré la place. Il va venir avec nous.
Le petit Lucas arrive.
—Vous savez, il ne faut rien en dire à personne... Juste dans cet endroit-là, il y a un vieux puits abandonné, très profond et, dedans, deux ou trois nids de pigeons. Les petits doivent commencer à être gros. S'ils sont bons à manger, j'irai les dénicher, nous les ferons cuire dans un ravin et nous boulotterons ça ce soir.
Au bout d'une heure de marche dans la montagne, nous sommes arrivés au fameux endroit: une petite vallée pierreuse au bout de laquelle poussent quelques buissons d'épines.
—Tenez, voyez-vous, dit Lucas, le puits est derrière les buissons.
Et il nous conduit auprès d'une large ouverture béante au ras du sol. Le puits n'a jamais été maçonné; il a été percé à même la terre qui, par place, s'est éboulée, laissant par-ci par-là de grosses pierres qui font saillie le long des parois. Des arbustes, des plantes, ont poussé au hasard, verticalement ou horizontalement, entremêlant leurs branches et leurs feuilles et, formant un fouillis tel, dans le rétrécissement sombre du puits, qu'on n'en peut apercevoir le fond, desséché sans doute, à trente ou quarante mètres peut-être. A quelques pieds seulement de l'ouverture, deux nids de pigeons apparaissent entre les larges feuilles d'un figuier sauvage.
—Entendez-vous les cris des petits? demande Lucas. Les voyez-vous? Je vais descendre les chercher et je vous les passerai.
—Veux-tu qu'on t'attache avec des ceintures? demande Chaumiette. Si tu allais tomber...
—Pas de danger.
Il descend en s'aidant des aspérités des parois, se retenant aux branches. Il tient les deux nids. Il nous les passe l'un après l'autre.
—Y en a-t-il, hein?... Ah! j'entends encore piauler en dessous...
Il se penche pendant que, agenouillés au bord du puits, Chaumiette et moi, nous cherchons à voir.
—Ah! deux autres nids! Tout...
Nous poussons un cri. La touffe d'herbe à laquelle se cramponnait Lucas s'est arrachée et il est tombé dans le gouffre, la tête la première, au milieu d'un grand bruit de branches cassées et de feuillages froissés, accompagné dans sa chute par une avalanche de sable et de pierres qu'on entend seules rouler encore.
—Lucas! Lucas!...
Rien ne répond.
—Il nous faudrait des cordes, des ceintures, dit Chaumiette.
Nous grimpons sur un monticule et, de là, nous appelons à l'aide à grands cris. Une dizaine d'hommes accourent. Un chaouch aussi.
—Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?
—Lucas vient de tomber dans ce puits-là en faisant son fagot.
—Oui? ricane le chaouch. En faisant son fagot? Et ces deux nids de pigeons?
—Vite, des ceintures, crie Chaumiette. Nouez-les bout à bout. Je vais m'attacher par le milieu du corps et je vais descendre. Il n'est peut-être pas mort. En tous cas, il faut le remonter. On ne peut pas le laisser là une minute de plus.
—Mais toi, tu risques ta vie aussi, en descendant là-dedans.
—Bah! laisse donc. Qu'est-ce que ça fout?
—Attends un peu, au moins, voilà des camarades qui arrivent. On pourrait doubler les ceintures...
Chaumiette n'a rien voulu entendre. Il dégringole rapidement, retenu par la corde formée avec les ceintures que nous tenons à plusieurs. Tout d'un coup, il s'arrête. On ne le voit plus, mais on entend sa voix sortir du puits.
—Tenez bien la corde... Je l'ai trouvé. Il ne remue plus. Passez-moi vite une autre corde, que je l'attache... Bon. Maintenant, tirez... doucement. Je le pousserai en dessous, tout en remontant.
Trois minutes après, nous hissons le corps encore chaud de Lucas. Il s'est fracassé le crâne sur un rocher. Chaumiette, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés, la figure égratignée par les ronces et les épines, remonte à son tour.
—Ah! le pauvre gars! il était tombé jusqu'au fond! Il n'y a pas d'eau, dans ce puits-là... C'était plein de sang, par terre.
Le chaouch jette sur le cadavre son regard froidement idiot de bête méchante:
—Ça lui apprendra à aller chercher des nids au lieu de travailler...
Le soir, on nous a fait réunir pour nous lire un rapport spécial du capitaine:
«Le fusilier Lucas s'est tué, aujourd'hui, en tombant dans un puits. Il avait quitté le travail pour aller dénicher des nids de pigeons. Il est mort victime de son acte d'indiscipline et frappé aussi, sans doute, par la main de la Providence qui veut que nous fassions toujours preuve de mansuétude à l'égard des animaux et que nous ne les maltraitions point sans motif. Or, qu'y a-t-il de plus cruel que d'arracher du nid maternel, vivante image de la famille, de jeunes oiseaux sans plumes encore, pour les dévorer gloutonnement? La punition qui frappe la désobéissance et l'inhumanité du fusilier Lucas doit servir d'exemple à tous les hommes de la compagnie et leur rappeler que Dieu, qui sonde nos coeurs, voit aussi toutes nos actions.»
XVI
—C'est la première fois que vous prenez la garde?
—Oui, sergent.
—Venez avec moi. Je vais vous expliquer la consigne; et, quand vous serez de faction, si les prisonniers ne vous écoutent pas, vous n'aurez qu'à venir me le dire.
C'est la première fois, en effet, que je suis de garde à Aïn-Halib. Je suis descendu, à cinq heures du soir, avec une dizaine d'hommes en armes, pour garder pendant vingt-quatre heures les prisonniers parqués dans ce qu'on appelle «le ravin». C'est, au bas du camp, un quadrilatère fermé par un mur en pierres sèches et en terre, entouré d'un fossé. Outre les tentes des prisonniers, il y a deux marabouts, l'un pour les hommes de garde, l'autre pour le chef de poste.
Le sergent qui nous commande aujourd'hui passe pour une des plus belles rosses de la compagnie; c'est un Corse, face plate agrémentée d'un nez énorme, qui ne donnerait pas ses deux mauvais galons pour tout l'or du Pérou et qui se redresse, quand il est en fonctions, comme un pou sur une gale. Il s'appelle Salpierri, mais on l'a surnommé Bec-de-Puce. Il bégaye en bavant et a l'habitude d'avancer les lèvres, en cul de poule, ne laissant entre elles qu'un tout petit interstice. Il me semble toujours, quand il me parle, qu'il a l'intention de me souffler un noyau de cerise à la figure.
—Vous savez, a-t-il sifflé en crachotant, à sept heures, quand j'ai pris la faction, vous avez droit de vie et de mort sur ces gens-là.
Et il m'a indiqué du doigt un écriteau cloué à un poteau et qui porte ces mots: «Les sentinelles sont autorisées à faire usage de leurs armes.»
Usage! quel usage? Est-on autorisé à donner des coups de crosse ou des coups de baïonnette?
A-t-on le droit d'assommer les malheureux qu'on surveille ou de les fusiller à bout portant?
Elle ne vous renseigne guère à ce sujet, la pancarte.
D'ailleurs, je m'en fiche, moi, de la pancarte, et je ne perdrai pas mon temps à en discuter la rédaction, comme les bourriques qui voudraient bien savoir au juste s'il leur est permis de larder leurs camarades ou simplement de leur enfoncer les côtes. J'étais déjà décidé, en arrivant au ravin, à ne pas me montrer dur pour les prisonniers; mais, maintenant, je suis résolu à les laisser faire ce qu'ils voudront. Ils peuvent parler et même chanter, si ça leur fait plaisir. Je leur distribue mon tabac. Je leur fais cadeau de mes allumettes. Ils ont soif; je leur apporte un seau d'eau que je trimballe de tente en tente. Ils boivent, ils fument et ils causent. Ils commencent à chantonner. Ils ont bien raison de ne pas se gêner.
Une série de sifflements part du marabout du chef de poste.
—Factionnaire, il me semble que j'entends du bruit. Si ça continue, je vous fiche dedans.
Ça m'est égal.
—Vous savez que vous avez le droit de faire usage de vos armes.
Faire usage de mes armes? De la peau!
Ah! ça, pour qui me prend-il, ce Corse? Est-ce qu'il se figure que j'ai, comme lui, dans les veines, du sang de ces bandits sinistres qui sont brigands dans les maquis ou garde-chiourmes dans les bagnes? Est-ce qu'il croit, réellement, que j'aurai jamais la lâcheté de maltraiter ces hommes, qui sont là, couchés sur la terre nue, chacun sous une simple toile de tente si basse et si étroite qu'ils ne peuvent même pas s'y remuer. On les appelle des tombeaux, ces tentes montées avec la toile réglementaire portée par les deux moitiés de supports et haute à peine de cinquante centimètres, sur soixante de largeur. Les prisonniers y entrent en se mettant à plat ventre, rampant, usant de précautions infinies pour ne pas les démonter; et une fois dedans, c'est tout au plus s'ils peuvent changer de position, quand ils ont tout un côté du corps complètement ankylosé. C'est sous ce lambeau de toile, exposés à toutes les intempéries, garantis du froid des nuits par un couvre-pieds dérisoire, qu'il leur faut réparer leurs forces. Et, chaque matin, en dehors des corvées les plus pénibles, ils doivent faire trois heures du peloton de chasse le plus éreintant; autant l'après-midi, sous la chaleur accablante. Il est vrai qu'on les nourrit bien: ils ne touchent ni vin, ni café et n'ont de viande qu'une fois par jour. Leur seconde gamelle ne contient que du bouillon.
Ah! ils n'ont pas oublié la faim dans l'arsenal des peines atroces dont ils peuvent disposer, les tortionnaires! Ils n'ont pas dédaigné ce châtiment infâme et et qui déshonorerait un bourreau, ces hommes qui osent dire à des citoyens libres, au nom d'un hypocrite patriotisme de caste: «Il faut être soldat ou crever!»
Il n'y a pas que des hommes punis de prison, dans ces tombeaux devant lesquels je passe et je repasse, le fusil sur l'épaule; il y a aussi des hommes punis de cellule. Ceux-là ne font pas le peloton. Ils restent nuit et jour étendus sous leur tente dont ils ne doivent sortir sous aucun prétexte. Seulement, ils n'ont droit qu'à une soupe sur quatre, soit une gamelle tous les deux jours. Ils restent donc un jour et demi sans manger, reçoivent une soupe, jeûnent encore pendant trente-six heures, et ainsi de suite pendant le nombre de jours de cellule qu'ils ont à faire. L'eau aussi, on la leur mesure. On leur en donne un bidon d'un litre tous les jours, pas une goutte de plus. La chaleur étant étouffante, à dix heures du matin cette eau est en ébullition.
Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût infliger à des hommes—surtout à des hommes qui ne sont sous le coup d'aucun jugement—des traitements semblables.
Et ces deux punitions ne sont pas encore les plus terribles. Il en existe une troisième qui l'emporte de beaucoup sur elles en horreur et en ignominie: c'est la cellule avec fers. L'homme puni de fers est soumis au même régime alimentaire que l'homme puni de cellule: il n'a qu'une soupe tous les deux jours. De plus, on lui met aux pieds une barre, c'està-dire deux forts anneaux de fer qu'on lui passe à la hauteur des chevilles et qui sont réunis, derrière, par une barre de fer maintenue par un écrou accompagné d'un cadenas. Cette barre, longue d'environ quarante centimètres, est assez forte pour servir d'entrave à la bête féroce la plus vigoureuse. L'homme, une fois ses pieds pris dans l'engin de torture, doit se coucher à plat ventre. On lui ramène derrière le dos ses deux mains auxquelles on met aussi les fers. On lui prend les poignets dans une sorte de double bracelet séparé par un pas de vis sur lequel se meut une tringle de fer qu'on peut monter et descendre à volonté. On tourne cette tringle jusqu'à ce qu'elle serre fortement les poignets et on l'empêche de descendre en la fixant au moyen d'un cadenas.
L'homme mis aux fers, on le pousse sous son tombeau. Quand on lui apporte sa soupe, tous les deux jours, il la mange comme il peut, en lapant comme un chien. S'il veut boire, il est obligé de prendre le goulot de son bidon entre ses dents et de pencher la tête en arrière pour laisser couler l'eau. S'il renverse sa gamelle, s'il laisse tomber son bidon, tant pis pour lui. Il lui faut rester vingt-quatre heures sans boire et trente-six heures sans manger.
Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui arrache un cri, on lui met un bâillon; on lui passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde. Quelquefois—car il faut varier les plaisirs—les chaouchs préfèrent le mettre à la crapaudine. Rien de plus facile. Les fers des mains sont terminés par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au moyen d'un ou de plusieurs noeuds au moment précis où les poignets du patient sont collés à ses talons.
Ils sont trois, là-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis plusieurs jours déjà, attachés comme on n'attache pas des bêtes fauves, les membres brisés, dévorés le jour par les mouches, la nuit transis de froid, mangés vivants par la vermine. Ils nous ont demandé, quand nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par pitié, sur leurs chevilles en sang et sur leurs poignets gonflés et bleuis. Le Corse les a menacés, pour toute réponse, de leur mettre le bâillon s'ils disaient un mot de plus. Il a fallu que j'aille, tout à l'heure, à pas de loup, verser le contenu d'un bidon sur les chairs tuméfiées et meurtries de ces misérables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec des raffinements de barbarie dignes de l'Inquisition.
Et maintenant, en écoutant leurs plaintes douloureuses et le grincement des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense à toutes sortes de choses atroces qui m'ont été racontées, là-haut, par des hommes sur lesquels s'est exercée, depuis de longues années, la férocité des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux Publics, les Pénitenciers militaires... tous ces bagnes que remplissent des tribunaux dont les sentences iniques eussent indigné Torquemada et fait rougir Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamnés doivent produire une somme de travail déterminée par la cupidité des garde-chiourmes, intéressés aux bénéfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des chaouchs se traduisent par des punitions épouvantables: trente, soixante jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours; les fers aux pieds, aux mains, la crapaudine, le Camisard. Le Camisard, un supplice qui dépasse en horreur tout ce qu'on pourrait imaginer: le détenu a les pieds pris dans des pédottes scellées au mur de sa cellule; on lui passe une camisole qui lui maintient derrière le dos les bras qu'on tire verticalement et qu'on attache à un anneau scellé aussi au mur à la hauteur de la tête; à cet anneau pend un collier qui enserre le cou. Il reste là, le patient, pendant quatre ou huit jours, au régime, au quart de pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout...
Et le fort Barreau, dont on lit périodiquement le régime dans les Pénitenciers, et où sont envoyés les détenus contre lesquels ont été épuisées toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt-dix jours de cellule au quart de pain, dans une casemate absolument nue, avec bastonnades, aspersion de cellule, au moindre mot, au moindre signe! Un régime tellement atroce que les malheureux qui doivent le subir y résistent à peine un mois et, épuisés, anémiés, tués à petit feu, doivent être dirigés sur un hôpital dont ils ne sortent, neuf fois sur dix, que les pieds en avant...
Ah! bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et les oubliettes!...
J'ai pensé toute la nuit à ces monstruosités.
Le lendemain matin, quand j'ai pris la faction, à six heures, les prisonniers s'alignaient, un énorme sac au dos, pour le peloton.
Ils sont huit.
—Garde à vos! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au côté.
Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs, pour s'assurer qu'ils ont bien le poids réglementaire—un poids incroyable.
—Pourquoi n'avez-vous pas astiqué les boutons de votre capote, vous?
—Parce que j'ai peur de les user.
—Comment vous appelez-vous, déjà?
—Hominard.
—Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous verrez si ça fait des petits.
—Pourvu qu'ils soient moins vilains que toi, c'est tout ce qu'il me faut.
Le chaouch ne répond pas. Il fait mettre baïonnette au canon et commande du maniement d'armes en décomposant:
—Portez armes!... Deux!... Trois!
Et il espace ses commandements! Chaque mouvement dure plus de cinq minutes. C'est qu'il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc, à ces luttes quotidiennes entre gradés et disciplinaires qui, outrés, poussés à bout, se fichant de tout excepté du conseil de guerre, ont appris par coeur le code pénal et font essuyer à leurs bourreaux toutes les avanies, tous les outrages que la loi n'a pas prévus. Ce sont eux qui ont imaginé de ne jamais parler aux chaouchs qu'en les tutoyant, le tutoiement étant considéré comme un acte d'indiscipline, mais non comme une injure. Ils n'iront jamais, ceux-là, traiter un gradé d'imbécile; mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus, lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont doués d'une intelligence de beaucoup supérieure à la sienne. Ils répondront à ses coups de fouet par des coups d'épingle et à ses brutalités par des vexations sanglantes. Picadores qui ont entrepris d'exciter le taureau et de le mettre en rage en le piquant d'aiguillons, sans que jamais la pointe acérée s'enfonce dans les chairs et fasse jaillir le sang.
Le chaouch, les dents serrées, reçoit, sans rien dire, les quolibets et les railleries qui le font blêmir et les offenses qui le font trembler de colère. D'une voix saccadée, il continue à commander du maniement d'armes, en espaçant les temps de plus en plus. Il a l'air d'attendre quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que la comédie se termine parfois en drame, et qu'il suffit d'un instant d'oubli pour que l'un des malheureux qu'il esquinte laisse échapper une parole un peu trop vive ou une exclamation irréfléchie. Il sait que, vaincu par la fatigue, à bout de forces, l'un d'eux refusera peut-être de continuer le peloton. C'est le conseil de guerre: cinq ans, dix ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se frottera les mains; il pourra s'arracher, pendant quelque temps, au pays perdu où il exerce son ignoble métier; comme témoin à charge, il accompagnera sa victime à Tunis, où siège le tribunal; là, il pourra s'amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d'absinthe et les filles à quinze sous, le malheureux qui gémit dans une cellule, seul avec la vision terrible de sa vie brisée.
Combien en ai-je vu, déjà, de ces gradés, le lendemain d'un rengagement, exciter et provoquer odieusement des hommes, dans le dessein, s'ils arrivaient à les faire mettre en prévention de conseil de guerre, de les suivre comme témoins jusqu'à Tunis où ils pourront rigoler, au moins, en dépensant le montant de leur prime!
—Pas gymnastique... marche! crie le sergent.
Les huit hommes se mettent en mouvement et, en passant devant lui, chacun d'eux lui lance un coup de patte:
—Tiens, ce pauvre Bec-de-Puce, il est tout pâle! On dirait qu'il va claquer!
—C'est vrai que tu répètes ton rôle pour aller figurer à la Morgue?
—On ne voudrait pas de lui. On ne verrait plus que son nez dans l'établissement.
—Tais-toi donc. Ça et ses pieds, c'est ce qu'il a de plus beau dans la figure.
—Faut pas blaguer son tassot; il sert de portemanteau à son camarade de lit.
—C'est égal, il ferait un fameux chien de chasse!
—Oui! mais c'est dommage qu'on lui voie la cervelle par les narines. La pluie pourrait l'endommager.
—Faut-il tout de même qu'une femme soit malheureuse, pour être forcée de s'éreinter pendant neuf mois à porter un oiseau pareil!
Bec-de-Puce ne sourcille pas.
—Par le flanc gauche... halte! Reposez.... armes!
Lentement, il passe devant le rang, les mains derrière le dos. Il rectifie les positions.
—La crosse en arrière... les doigts allongés... Tubois, huit jours de salle de police... le canon détaché du corps. Hominard, joignez les talons...
A chacune de ses observations répond un murmure dont je ne distingue guère le sens, bien que je ne sois qu'à cinq ou six pas.
—Sergent, dit Hominard sans quitter la position, j'ai quelque chose à vous demander.
—Après le peloton.
—Sergent, c'est très pressé et ça vous regarde.
—Qu'est-ce que c'est?
—Est-ce que c'est vrai qu'en Corse, quand on a envie de manger du dessert, on s'en va flanquer des coups de pied dans les chênes, pour faire tomber des pralines à cochons?
—Huit jours de salle de police, avec le motif.
—Vache!
L'exclamation m'est parvenue, très distincte, cette fois. Bec-de-Puce se tourne vers moi.
—Vous avez entendu, factionnaire?
—Quoi donc, sergent?
—Ce que cet homme vient de me dire.
—Oui, sergent; il vous a demandé si c'était vrai qu'en Corse...
—Mais non, pas cela. Ce qu'il vient de dire. Il m'a appelé vache.
—Je n'ai pas entendu.
—Non?
—Non.
—Très bien.
Il griffonne quelques mots sur un bout de papier et appelle un des hommes de garde qui sort en courant du marabout.
—Portez ça au capitaine. Vous attendrez la réponse.
Elle ne s'est pas fait attendre, la réponse. Elle est laconique, mais expressive: «Mettez immédiatement aux fers cet indiscipliné.»
On m'a mis aux fers.
—Ce n'est pas la peine de faire voir votre colère, allez! ricane Bec-de-Puce, comme je grince des dents en sentant la tringle, vissée sans pitié, me faire craquer les os.
Moi, en colère? Allons donc! Et contre qui? contre toi, peut-être, vil instrument, tortionnaire inconscient? Contre toi? Mais je ne t'en veux même pas, entends-tu? de tes brutalités idiotes et de tes lâches sarcasmes. Et certes, si jamais l'heure de la justice vient à sonner, ce ne sera ni à toi ni à tes semblables que je crèverai la paillasse; mais je me ruerai comme un fauve sur le système abject qui t'a jeté sur le dos, à toi, une livrée de bourreau et qui m'a revêtu, moi, d'un costume de forçat; je l'agripperai à la gorge et je ne lâcherai prise que quand je l'aurai étranglé. Et, si je ne réussis pas à étouffer le monstre, s'il me saigne avant que j'aie pu en faire un cadavre, j'aurai du moins montré à d'autres comment il faut s'y prendre pour arriver à terrasser l'ennemi et pour le jeter, étripé et sanglant, comme une charogne immonde, dans le cloaque de la voirie.
C'est pour cela que je ne me mets pas en colère. Je souffre... Je souffrirai encore longtemps, sans doute; mais, tant que j'aurai un souffle, tant que je sentirai mon coeur d'homme battre sous ma capote grise de galérien, je résisterai à l'âpre montée des passions qui usent, des emportements stériles. Elle dure trop peu, vois-tu, la colère. Je n'ai que faire, moi, des délires que le vent emporte et des fureurs qu'une nuit abat.
Ce qu'il me faut, ce que je veux emporter d'ici, tout entière, terrible et me brûlant le coeur, c'est la haine; la haine que je veux garder au dedans de moi, sous l'impassibilité de ma carcasse. Car la haine est forte et impitoyable; le temps ne l'émousse pas; elle ne transige point. Elle s'accroît avec les années; chaque jour d'abjection l'augmente; chaque heure d'indignation la féconde, chaque larme la fait plus saine, chaque grincement de dents plus implacable.
La haine, c'est comme les balles: en la mâchant, on l'empoisonne.
XVII
Voilà des mois que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont pris un homme en grippe, ils ne le lâchent point.
Je souffre horriblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible que d'être obligé, avec un caractère violent, entier, d'avaler silencieusement tous les outrages et de ronger ses colères. Et puis, je suis seul. Personne, de près ni de loin, pour m'encourager, pour me mettre du coeur au ventre.
Eh bien! j'aime mieux cela, au fond. Je préfère cet isolement, cet abandon, aux pitiés qui usent l'énergie et aux lamentations qui émasculent. Cela m'ôterait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure sur mon sort; et je sais gré à tous ceux qui pourraient s'intéresser à moi de leur ingratitude égoïste; je leur sais gré de n'avoir jamais fait luire à mes yeux ces feux follets de l'espérance menteuse qui ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant, dans les fondrières de l'abattement. J'ai foulé aux pieds, depuis longtemps, les croyances bêtes de mon enfance et je n'écris plus à personne. Pas une seule fois, même dans les minutes les plus atroces, je n'ai pensé à appeler à mon aide les sentiments religieux ou le souvenir de la famille. Je ne veux pas donner à mes douleurs cette consolation puérile. Je serais obligé de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on arrache brutalement d'une blessure mal fermée et qui laisse la plaie à vif. La rage seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai jusqu'au bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en l'avenir, car je sais que c'est avec les fers qu'il a trouvés dans les cachots de la Bastille que le peuple a forgé la Louisette.
Je souffre physiquement, aussi. Et la souffrance morale pèse peu, peut-être, à côté de cette souffrance-là. Le peloton de chasse, avec le ventre vide, la gorge sèche, la sueur qui inonde le corps et dont les gouttes salées viennent piquer les yeux; l'immobilité, pendant des heures, dans les poses les plus fatigantes du maniement d'armes ou de l'escrime à la baïonnette, en plein soleil; les séries de pas de course, avec une charge à faire reculer une bête de somme, sur une piste dont la poussière soulevée altère et aveugle! Les fers qui brisent les membres; le bâillon qui fend la bouche et ensanglante la lèvre qui ne peut même plus s'indigner! Et surtout la faim, la faim atroce qui tord les entrailles, qui affole; la soif dévorante qui fait hurler! Quoi de plus terrible que la fatigue immense, presque invincible, qui s'appesantit sur le corps exténué? Quelles luttes à soutenir contre les forces qui s'en vont, contre l'énergie qui disparaît, contre l'avachissement qui ne tarderait pas à avoir raison de l'esprit énervé!...
Il faut réagir, pourtant, résister jusqu'au dernier moment et rire au nez du Code pénal,—ce canon chargé, mèche allumée, devant lequel je dois vivre.
Un homme de garde, en passant devant mon tombeau, laisse tomber un papier plié en quatre. Je le ramasse. C'est un billet de Queslier. Il m'avertit qu'il a pu disposer d'un pain et qu'il l'a caché, à mon intention, à un endroit qu'il m'indique. Je n'aurai qu'à m'esquiver, le soir, pour aller le chercher. C'est à deux cents mètres du ravin, tout au plus. Tant mieux, ma foi! Je crève de faim, depuis huit jours que je suis en cellule, avec une soupe tous les deux jours. Je n'ai pas mangé depuis hier matin... Tiens, mais à propos, d'où provient-il, ce pain?
—Quelle blague! me dit tout bas un de mes voisins, en cellule aussi et à qui j'ai promis d'en donner un morceau. Tu ne sais donc pas que, toutes les nuits, il y a des types qui vont chaparder des pains sur les rayons de la grande tente de l'administration? Moi, je ne leur donne pas tort...
Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort à l'homme qui dérobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affamés, de leur infliger une condamnation pour vol,—le vol de la nourriture que leurs supérieurs leur grinchissent.
Il fait presque nuit. J'allonge la tête pour examiner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m'évader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon élan pour sauter le fossé... Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille boîte de conserves... tant pis! Je saute et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai déjà parcouru la moitié du chemin...
—Halte-là!... Halte-là!... Halte-là, ou je fais feu.
Un gros olivier est à côté de moi. Instinctivement, je me jette derrière, à plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil éclate et la balle s'enfonce dans l'arbre, à un mètre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien visé! Je me relève vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin à vent, pour indiquer que je reviens.
On m'a mis aux fers.—Ils ont cru que je voulais déserter, les imbéciles!
Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approché de mon tombeau.
—Est-ce que tu dors?
—Non.
—Tu sais, tout à l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a commandé de tirer... tu comprends... il était à côté de moi... j'ai tiré en l'air!...
—Lâche!
XVIII
Lâche! Pourquoi? Est-ce que ce Chaumiette qui vient de tirer sur moi n'a pas risqué sa vie, il y a déjà quelques mois, pour retirer Lucas du puits où il était tombé? C'est un lâche, cet homme qui, pouvant se dérober aussi bien que les autres, presque convaincu qu'il ne remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a pas même voulu attendre, pour y descendre, qu'on eût préparé une corde solide? Un lâche, lui qui courait chance, en se laissant entraîner par sa générosité, de se briser le crâne, comme l'autre, contre la pointe d'un rocher? Un lâche, ce garçon hardi, aux sentiments mâles, que le danger n'effraye pas et que le péril ne fait pas blêmir? Allons donc!...
Non, ce n'est pas un lâche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la tête, demain, au moindre mot d'un chaouch. Son coeur n'est point bas; il est timide. Son courage disparaît devant une consigne; sa hardiesse tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est trop poltron pour oser. Il a l'appréhension du châtiment, la crainte du règlement, la peur du galonné...
La peur, oui, c'est bien la principale colonne du temple soldatesque. L'armée: une boutique dans laquelle on passe les consciences à la lessive et où les caractères, tordus comme des linges mouillés, sont placés sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante.
Ce n'est que par la peur que le système militaire a pu s'établir. Ce n'est que par la peur qu'il se maintient. Il doit peser sur les imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurité l'âme des peuples pour les empêcher de voir au delà de l'horizon stupide des frontières. Il doit s'entourer d'un appareil mystérieux, d'une sorte de pompe religieuse où l'horreur s'allie à la magnificence, où les fanfares retentissent au milieu des hurlements du carnage, où l'on distingue confusément, jetés pêle-mêle sur le manteau sanglant de la gloire, les panaches des généraux et les menottes des gendarmes, le bâton de maréchal et les douze balles du peloton d'exécution, les palmes du triomphe et les ossements des victimes.
Il lui faut cela pour que la foule s'étonne et le redoute, comme elle reste bouche bée devant un charlatan dont le clinquant et le panache l'attirent, mais dont elle se recule, craintive, aussitôt qu'elle a vu briller une pince dans la main de l'opérateur. Il faut cela pour que le peuple, toujours en extase devant le merveilleux qu'il ne cherche pas à approfondir, soit saisi, à son aspect, d'une frayeur vague qui confine parfois à l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et de respect, devant l'arme à feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le foudroyer.
Nous sommes ici trois cents hommes, l'écume de l'armée, le vomissement de tous les régiments, mélange confus de tous les caractères, scories de toutes les classes de la société. On peut trouver de tout, parmi nous, depuis le fils de famille jusqu'au rôdeur de barrières, depuis le lettré jusqu'à l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de biche, depuis le travailleur qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au trimardeur qui va faire la chasse aux croûtes de pain avec un fusil de toile. Eh bien! sur ces trois cents hommes, je suis sûr qu'il n'y en a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont irrités contre les prescriptions bêtes et les règlements atroces, pourquoi ils se sont soulevés contre la discipline, qui ne soient pas, au fond, des insurgés pour rire, des révoltés à la manque...
La peur les mène encore par l'oreille, ces réfractaires; la peur, qui soutient tant d'abus et de préjugés pourris qu'on ficherait par terre en soufflant dessus,—s'ils n'étaient pas étayés par les dos terrifiés d'imbéciles qui ne raisonnent point.
XIX
Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine a gracié les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours à faire. Cette clémence inusitée a une cause. Le général commandant la division doit venir, aujourd'hui, inspecter la 5e Compagnie de Discipline.
Toute la compagnie, en grande tenue, est alignée, depuis près d'une heure, sur le front de bandière. Le capitaine, à pied, se promène avec les officiers, d'un air préoccupé. De temps en temps il jette un coup d'oeil sur les rangs et crie à un chaouch:
—Faites descendre le pantalon de cet homme-là... Remontez la plaque du ceinturon...... Le képi droit!... Sergents, veillez à ce qu'ils aient leurs képis bien droits... et faites-leur dérouler leurs couvre-nuques, à tous!...
Toutes les trois minutes, il s'arrête et regarde attentivement à droite, du côté de la route de Gabès. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce général-là? me demande Hominard, qui est placé à côté de moi. Est-ce que c'est un phénomène en vacances?
Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombés entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivés de France. Il paraît qu'on ne parle que de lui, là-bas, de ses grandes capacités, de son patriotisme, de ses sentiments républicains, de toutes les qualités, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bête blanche d'un peuple. Je ne serais pas fâché de le voir. C'est peut-être un phénomène, réellement...
—Garde à vos!
Là-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'épaule:
—Vous le voyez, celui-là? Eh bien! il sera ministre de la guerre!
La voiture est à cinquante pas.
—Portez... armes! Présentez... armes!
Prestement, le général est descendu et s'est avancé vers le capitaine. Nous l'avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses bottes à éperons énormes et son képi à la Saumur, qui dissimule mal une coiffure de garçon boucher.
Après les compliments d'usage, il s'est décidé à passer devant les rangs. Notre uniforme, qu'il n'a jamais vu, paraît l'étonner fortement.
—Et de quelle couleur sont leurs képis? demande-t-il au capitaine, intrigué qu'il est par la forme étrange de nos coiffures dont la nuance est cachée par nos couvre-nuques blancs.
—Il sont gris, mon général, comme leurs pantalons et leurs capotes.
—Pas possible! Alors, ils ne sont pas rouges?
—Non, mon général.
—Quelle naïveté! dis-je à mon voisin de droite, cet imbécile de Lecreux.
—Ça échappe à tout le monde, ces choses-là, me répond-il tout bas. Ça ne l'empêche pas d'être très fort—oui, très fort.
C'est possible. D'ailleurs, ça m'est égal. Mon enthousiasme n'a pas l'habitude de s'enflammer, pour éclater de tous les côtés, comme une chandelle romaine, à la moindre étincelle.
—Mettez sac à terre, vous, et installez rapidement.
Tiens, il est tout à côté de moi, le général, et c'est justement à Lecreux qu'il vient d'ordonner de placer, sur une serviette étendue par terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les mains dans les poches, le képi en arrière, à la Jean-Jean. Je profite de l'occasion pour le dévisager à loisir.
Tout à coup, il se baisse et se relève en souriant, une brosse à graisse à la main.
—Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n'est pas matriculée?
Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme ça. Les chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oublié de matriculer une brosse!
Le général s'aperçoit de l'embarras des galonnés. Il a l'air d'en jouir; mais il ne veut pas se montrer féroce:
—C'est un oubli, je l'admets... Cependant, rappelez-vous, capitaine, qu'il faut tout matriculer, à ces gens-là, jusqu'aux clous des souliers. Ils ne doivent rien perdre, rien égarer. Sans ça, le conseil de guerre... La discipline, voyez-vous, il n'y a que ça... la discipline!... oh! moi, là-dessus, je me montrerai toujours impitoyable... moi, moi... je... voyez-vous... moi...
On lui a amené son cheval. Il l'enfourche.
—Lieutenant, prenez le commandement de la compagnie.
Tous les officiers nous ont fait manoeuvrer, à tour de rôle. Ils n'y étaient plus. Ils donnaient des ordres saugrenus qui faisaient heurter les sections les unes contre les autres, au milieu d'un inextricable pêle-mêle. Ils perdaient la tête, visiblement ensorcelés par le charme qui se dégageait du dieu, éblouis par son éclat, fascinés par l'ascendant de son regard.
Et lui, tranquille, souriant, la jambe passée sur l'encolure de son cheval, les regardait de haut, paraissant leur savoir bon gré du trouble évident qu'il jetait dans leurs esprits, les remerciait du coin de l'oeil—Louis XIV daignant se montrer charmé d'avoir embarrassé un pauvre homme.
—Eh bien! qu'en penses-tu, du général? vient me demander Lecreux quand la revue est terminée. Crois-tu qu'en voilà un, au moins? Ah! s'ils étaient tous comme lui!...
Il semble très content, Lecreux. Il a été choisi entre tous pour exposer aux yeux du grand chef ses chemises et ses godillots. Il en aurait reçu un coup de pied dans le derrière, qu'il paraîtrait peut-être encore plus fier; mais ce peu lui suffit. Il a l'air radieux. Il y a des gens comme ça.
Ce que je pense du général? Beaucoup de choses ou rien du tout, comme on veut. Je le vois se promener, étalant ses grâces, ainsi qu'un paon qui fait la roue, devant le Cercle des officiers. Le capitaine l'accompagne, toujours à un pas en arrière, par déférence, ou peut-être pour éviter les grands gestes du personnage. Du reste, je n'ai plus besoin de le regarder, je l'ai bien examiné, tout à l'heure.
Une tête de gouapeur banal, de godailleur vulgaire, de poisseux à la mie de pain. Un front étroit et bas; des yeux gris-bleu de larbin énigmatique, sournois et menteur, qui siffle le vin des singes dans l'escalier de la cave, et qui les débine, quand ils sont sortis; l'allure louche et torse du laquais qui sait concilier toutes les complaisances et toutes les bassesses avec toutes les impertinences et tous les orgueils. Derrière la banalité du visage se cachent la duplicité et l'hypocrisie qu'on devine sous l'épiderme, comme des boutons malsains qui couvent sous la peau.
On sent que cet homme, qui pourrait être un crâne, n'est qu'un crâneur. Sa physionomie fait soupçonner des choses qui étonnent: la hardiesse probable du caractère étranglée par l'abâtardissement de la conscience et l'étroitesse de l'esprit, l'énergie conservée seulement pour le mensonge,—le balai sale avec lequel il doit, impassible et cynique, écarter tous les obstacles.
Il y a en lui du valet de bourreau patelin et du sacristain soûlard, de la culotte de peau et du rastaquouère. Il y a en lui l'étoffe d'un aventurier équivoque, d'un de ces Catilinas désossés auxquels le peuple, mastroquet stupide des gloires sophistiquées, est toujours disposé à flanquer, à l'oeil, des mufées de vanité, des bitures de présomption...
Le peuple, ridicule victime, au bout du compte, dupe imbécile, irrémédiablement prostitué aux sauteurs à épaulettes, toujours prêt à couper dans la pommade patriotique—à la moelle de meurt-de-faim...
XX
Je viens de m'étendre sur ma natte, fourbu, énervé, furieux comme je ne l'ai jamais été depuis les treize mois que je suis à la compagnie.
C'était aujourd'hui le 14 Juillet. On a célébré la Fête nationale, à Aïn-Halib. Il y a eu, le matin, une grande revue et un tir d'honneur, deux distributions de vin et trois distributions de café et, l'après-midi, des courses en sacs et des courses à pied, des jeux du baquet et de la poêle. Un poteau de télégraphe enduit de suif servait de mât de cocagne et, à un cercle de barrique accroché au sommet, pendaient des paquets de tabac et de la cire à astiquer, des boîtes de cirage et des saucisses, des bâtons de sucre de pomme et des fioles à tripoli.
Rien de profondément triste comme ces réjouissances de prisonniers, rien d'ironiquement lugubre comme cet anniversaire de la prise de la Bastille fêté dans un bagne!...
Écoeurés et fatigués par le spectacle de ces divertissements stupides, nous nous étions retirés, trois ou quatre, vers la fin de l'après-midi, dans un marabout. Un pied-de-banc qui passait et qui nous a entendus parler s'est précipité dans la tente:
—Voulez-vous sortir, nom de Dieu! et aller vous amuser avec les autres? Est-ce que vous vous figurez que ç'a été inventé pour les chiens, le 14 juillet?... Si je vous repince à ne pas vous amuser, je vous fiche dedans!...
Et il nous a fallu assister, le soir, à une représentation théâtrale donnée dans une baraque en planches et en toile, construite tout exprès. Les acteurs s'étaient grimés tant bien que mal et ont joué deux ou trois pièces quelconques au milieu des applaudissements. Deux d'entre eux, qui remplissaient les rôles de femmes et qui portaient des jupes et des chapeaux pêchés je ne sais où, excitaient des murmures d'admiration—et de rage. J'ai vu, à leur apparition, des visages se contracter et des doigts se crisper sur les bancs, j'ai entendu des cris bestiaux de fauves en rut se mêler aux bis d'enfiévrés qui se fichaient pas mal de la pièce, mais qui voulaient se repaître, encore et encore, du gonflement factice des corsages et de l'énormité des croupes, de cette illusion de la chair femelle dont la faim, depuis longtemps, les torturait. Un petit officier, arrivé de France depuis deux mois à peine, le lieutenant Ponchard, s'est levé de la chaise qu'il occupait auprès du capitaine et, sous prétexte de donner des conseils aux acteurs, est entré dans les coulisses.
—Ce qu'il fourgonne dans les jupes de celui qui fait la femme de chambre! est venu nous dire un blagueur qui avait été regarder à travers une fente de la toile. Non, c'est rien que de le dire! Dame! c'est qu'ils sont aussi sevrés que nous, les officiers.
—Mais ils peuvent au moins, de temps en temps, faire un voyage à Gabès ou ailleurs, dans une ville où il y a des femmes! s'est écrié un de mes voisins; tandis que nous!... Ah! bon Dieu!... Moi, ce soir, c'est pas de la blague, je coucherais avec une truie!...
J'ai ri—ou j'ai fait semblant de rire—de ces emportements furieux, de ces appétits que le jeûne n'a pas domptés, mais a rendus plus féroces.
Mais maintenant que je suis seul, rêvant tout éveillé à côté de mes camarades endormis, je me demande si une grande partie du désespoir qui s'est emparé de moi, depuis ma sortie de prison, n'est point faite de la privation de ces plaisirs physiques que réclamait tout à l'heure, à grands cris, devant l'étalage de formes en papier et en fil de fer, la surexcitation des spectateurs. Je me demande si l'énorme ennui qui m'accable est bien produit par l'absence de distractions intellectuelles, s'il n'est pas plutôt l'effet du manque de sensations naturelles—dont les flagellations des chaouchs m'ont empêché de souffrir jusqu'ici.
Perpétuellement en butte aux méchancetés sournoises des galonnés, sans cesse témoin et victime des iniquités rancunières des garde-chiourmes, je m'étais raidi contre les défaillances, et j'avais opposé aux faiblesses du corps et aux avachissements de l'esprit la surexcitation de la rage et la barrière d'airain de la haine. Je comptais jour par jour le temps qui me restait à faire et je regardais avec impatience, mais sans crainte, tourner l'aiguille sur le cadran de la liberté. Je savais que je finirais par entendre sonner l'heure de la délivrance—parce que je voulais l'entendre sonner—et voilà que ma force m'abandonne au moment où mes tourments diminuent, que mon énergie disparaît avec les souffrances qui l'avaient fait naître et les coups de fouet qui l'irritaient! Voilà que je n'ai même plus la force de regarder en face les deux ans qui me restent à passer ici, devant ce code pénal dont je me moquais hier et qui me terrifie aujourd'hui; voilà que j'aurais la lâcheté de les troquer, ces deux ans, tant j'ai peur du conseil de guerre, contre cinq années de bagne, avec la liberté assurée au bout!
Je n'avais encore jamais ressenti ce que j'éprouve à présent avec une intensité effrayante: le dégoût de tout, même de l'existence, ce dégoût énorme qui porterait un homme aux pires atrocités et le ferait marcher, tranquille et haussant les épaules, au devant des éventualités les plus terribles, les plus ignobles—ou les plus bêtes.—Je me sens, dans toute la force du terme, abruti...
Et qui sait si ce n'est pas pour venir plus facilement à bout de ma résistance qui les irrite, que les chaouchs ont résolu de ne plus me mettre en prison à propos de bottes et de me forcer à vivre avec des moutons et des abattus dont la fréquentation affaiblit? Qui sait si ce n'est pas pour me pousser à quelque extrémité qu'ils m'ont désigné pour aller, demain matin, avec une douzaine d'autres, renforcer le détachement d'El-Ksob? El-Ksob, le plus mauvais poste de la compagnie, commandé par un officier féroce, et d'où remontent toutes les semaines, pour être mis en prévention de conseil de guerre, des malheureux dont nous allons prendre la place. Ah! j'aimerais mieux la prison...
Je suis un torturé dont le courage consiste à braver les bourreaux dans la chambre de la question, mais qui se laisse aller à la dernière des faiblesses aussitôt qu'on l'a réintégré dans son cachot aux guichets traîtres. Ma rage a besoin d'être alimentée tous les jours par une nouvelle injure. Ma haine des tortionnaires m'abandonne aussitôt que leurs tenailles ont cessé de me pincer la chair.
Ma haine!... Cette haine qui, ainsi qu'un roseau fragile, va se briser et me percer la main, et sur laquelle je pensais m'appuyer, comme sur un bâton, pour terminer l'étape horrible; cette haine que je n'ai voulu sacrifier à rien, ni au souvenir ni à l'espoir, qui m'a fait repousser les consolations que m'offrait la nature, la nature magnifique, que j'ai refusé de regarder. Je n'ai pas voulu que sa splendeur, qui aurait illuminé la noirceur de mes rêves, émoussât le tranchant de ma volonté, comme la rosée du soir, qui relève les fleurs couchées par la chaleur du jour, détend les cordes des arcs.
Ma haine... Je ne sais même plus si je hais. J'ai peur. Les ténèbres s'épaississent autour de moi. Toutes les formes du découragement se ruent à l'assaut de mon imagination fatiguée, malade. Et je me sens, peu à peu, rouler dans l'abîme du désespoir sans fond... J'ai froid à l'âme...
XXI
—Est-ce que tu connais quelqu'un à El-Ksob? me demande Hominard, comme nous partons d'Aïn-Halib.
—Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques copains.
—Bien sûr, dit Queslier qui fait aussi partie du détachement. On a envoyé à El-Ksob une douzaine d'hommes d'El-Gatous, pour aider à la construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou, Rabasse...
—Et l'Amiral?
—L'Amiral aussi; c'est lui qui conduit le tombereau du Génie. Il est venu une fois à Aïn-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu étais en prison. Il m'a dit qu'ils étaient là-bas quelques bonnes têtes, mais pas mal de jeunes arrivés de France... Tu sais, il paraît que ça pète sec à El-Ksob. Avec les gradés qu'il y a: le caporal Mouffe, l'ancien calotin défroqué, l'Homme-Kelb...
—Qu'est-ce que c'est que l'Homme-Kelb?
—Comment! tu n'as pas entendu parler de l'Homme-Kelb? L'Homme-Chien qui a du poil jusque dans les oreilles?
—Non.
—Eh bien, tu ne vas pas tarder à faire sa connaissance, ainsi que celle de l'honorable capitaine Mafeugnat. Ah! tu te figures que tu vas avoir affaire à des chaouchs ordinaires? Pas du tout. Ce sont des chaouchs de choix, de première catégorie. On n'en fait plus comme ça. Le moule est perdu. Le capitaine d'abord: un capitaine en second qu'on a envoyé aux Compagnies de Discipline parce qu'il préférait les bouteilles pleines aux bouteilles vides et dont le nez ressemble à une pomme de terre pourrie ou à une poire blette...
—Queslier! s'écrie le caporal qui nous commande et qui a entendu la dernière phrase, je vous porte quatre jours de salle de police avec le motif, si vous dites un mot de plus.
Queslier prend le parti de se taire et, haussant les épaules, force l'allure pour se porter en avant. Je le suis avec Hominard et bientôt nous marchons à une trentaine de pas de nos sept camarades; entre leurs capotes et leurs képis gris, apparaissent le képi et le pantalon rouge du caporal.
Nous descendons une côte caillouteuse. La route, étroite, bordée de grosses pierres, s'engage dans un défilé, le long du lit raviné d'un oued dont les galets grisâtres et polis recouvrent à demi des amas de roseaux desséchés ou les troncs noirâtres d'arbres déracinés et apportés là par les eaux, à l'époque des grandes pluies. Puis, après un dernier détour, nous entrons dans une vallée aride, semée de loin en loin de buissons d'épines et encaissée entre des collines taillées à pic, au terrain rougeâtre, sur lequel des touffes d'alfa font l'effet de petits bouquets verts. Tout d'un coup, après le passage d'un oued qui dégringole des montagnes de droite, la chaîne des collines s'écarte à gauche et laisse apercevoir une plaine immense piquée de broussailles et de grands arbres, et bornée tout là-bas, au diable, par des montagnes d'un bleu cru. La route tourne à droite et, au pied d'une éminence qu'elle gravit, s'élève un bouquet de gommiers.
—Ouf! dit Queslier en laissant tomber son sac, voilà douze kilomètres de faits: la moitié de l'étape. Nous pouvons bien nous reposer un quart d'heure.
Hominard et moi nous mettons sac à terre et nous nous asseyons en attendant les camarades qui sont, maintenant, à plusieurs centaines de mètres en arrière.
—Dites donc! s'écrie le caporal en approchant, si vous profitez de ce que je ne suis pas méchant pour vous moquer de moi, je vous ficherai dedans, vous savez.
—Qui est-ce qui se moque de vous, caporal? demande Hominard. Est-ce pour moi que vous dites ça, par hasard?
—Pour vous, pour Froissard et pour Queslier. Je ne veux pas que vous marchiez en avant, comme vous venez de le faire. Nous n'aurions qu'à rencontrer un officier, sur la route... Je ne suis pas méchant, mais je n'aime pas qu'on ait l'air d'en avoir deux...
Pour toute réponse, Hominard tire sa pipe de sa poche et la bourre tranquillement. Il se retourne pour me demander une allumette; mais il reste le bras tendu, fixant les yeux sur la colline le long de laquelle serpente la route et que nous allons grimper tout à l'heure.
—Tiens, regarde donc là-haut?
—Eh! c'est le tombereau d'El-Ksob, dit Queslier, dont la vue perçante a reconnu l'attelage du génie. Et je parie que c'est l'Amiral qui le conduit... oui... oui... c'est bien lui. Il va au moins chercher quelque chose à Aïn-Halib.
—Ma foi, tant mieux; il pourra nous donner quelques renseignements sur El-Ksob.
Et je m'avance sur la route. Le tombereau descend lentement la côte. Au-dessus des ridelles on voit s'élever quelque chose qui ressemble à une perche... Tiens, c'est un fusil avec la baïonnette enfoncée dans le fourreau, au bout.
—Ohé! l'Amiral!
L'Amiral esquisse un geste vague, mais ne répond pas. Il est accompagné par un sergent dans lequel je reconnais cet infâme Craponi qui avait attaché Palet à la queue d'un mulet.
—C'est cette rosse de Craponi qui lui défend de nous répondre, murmure Queslier. Mais qu'est-ce qu'il a donc dans sa voiture?
Le tombereau n'est plus qu'à vingt pas. Je m'avance au devant du premier mulet, que je saisis par la bride.
—Voulez-vous lâcher cet animal! s'écrie Craponi. Et vous, marchez! en avant! je vous défends de vous arrêter, entendez-vous?
Mais l'Amiral n'a pas l'air de comprendre que c'est à lui que le Corse s'adresse. Il a saisi le cordeau qu'il retient d'une main ferme et a mis sa voiture en travers de la route.
—Vous pouvez regarder ce qu'il y a dedans, nous dit-il, sans serrer les mains que nous lui tendons. Ne vous pressez pas, allez! je ne partirai pas avant que vous ayez vu.
Et, se tournant vers le pied-de-banc:
—Tu entends, toi, je ne partirai pas avant. Si ça ne te plaît pas, c'est le même prix.
—Caporal! crie Craponi au cabot qui, assis sous les gommiers, regarde la scène de loin, sans y rien comprendre; caporal! rappelez vos hommes, ou je vous porte une punition en arrivant à Aïn-Halib!
Le caporal s'élance en courant, mais Queslier est déjà monté sur une roue, moi sur l'autre. Au fond du tombereau un fusil dressé tout droit, un sac et un fourniment et, en travers, quelque chose comme un long paquet enveloppé de couvre-pieds gris.
—Qu'est-ce que c'est que ça? demande Queslier qui se penche et tire à lui les couvertures. Ça a l'air lourd... Ah!...
Il pousse un cri et est obligé de se cramponner aux ridelles pour ne pas tomber à la renverse. Je me penche à mon tour, anxieux, et un cri d'horreur m'échappe aussi. Ce qu'enveloppent les couvre-pieds, c'est un cadavre. La tête amaigrie, aux joues creuses, au teint plombé, est collée dans un angle du tombereau et de cette face livide, affreusement contractée, aux yeux ouverts encore dans lesquels est restée figée l'expression d'une rage atroce, aux mâchoires fortement serrées l'une contre l'autre, se dégage une impression de souffrance épouvantable. Cette tête, je l'ai reconnue, Queslier aussi. C'est celle de Barnoux. Nous nous précipitons vers l'Amiral pour lui demander des détails, tandis que les huit hommes qui nous accompagnent, Hominard en tête, grimpent à l'envi sur la voiture. Le caporal, emporté par la curiosité, monte aussi sur un brancard.
—Tu peux regarder, va! lui cria Queslier. Ce sont tes confrères qui l'ont assassiné, celui-là. Si tu avais deux sous de coeur, tu rendrais tes galons à ceux qui te les ont donnés, après avoir vu ça!
Le caporal bégaye, pleurniche.
—Pas de ma faute... moi... pas méchant...
—Mets-y un clou, eh! cafard! gueule Hominard qui a porté la main à sa cartouchière; mets-y un clou, ou je te fous une balle dans la peau! Les assassins n'ont qu'à fermer leur boîte, ici, ou on leur crève la gueule comme à des kelbs!
Le cabot, terrifié, jette les yeux autour de lui. Il est tout seul. Craponi, prévoyant la scène, s'est éclipsé aussitôt qu'il nous a vus monter sur le tombereau. On l'aperçoit, tout au bout de la route, silhouette ignoble d'animal lâche et fuyant.
—Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment à El-Ksob, nous dit en terminant l'Amiral qui nous a expliqué comment Barnous est mort, étranglé par les chaouchs; mais ce que je puis vous assurer, c'est que, lorsque je suis parti, ça chauffait dur. Les hommes ne veulent pas sortir du camp et les gradés, qui sont réunis autour du capitaine, n'osent pas s'approcher d'eux. Ce matin, le Crocodile et une vingtaine d'autres parlaient de descendre le cadre et de déserter, avec armes et bagages, en Tripolitaine. Je ne sais pas comment ça a tourné, mais les gradés n'en mènent pas large. Moi, je ne voulais pas, d'abord, conduire le corps à Aïn-Halib, mais j'ai réfléchi. Autant valait moi qu'un autre, car moi, je n'aurai pas peur de raconter au capitaine comment les choses se sont passées...
—Ce n'est pas au capitaine qu'il faut aller porter plainte, s'écrie Queslier. Le capitaine! Ah! il s'en fiche pas mal! C'est le général qu'il faudrait aller trouver, à Boufsa! Et nous verrions bien s'il ne nous accorderait pas justice.
Je suis assez de cet avis, bien que je ne compte guère sur la justice du général—précisément parce qu'il est général.
—Le plus simple, ça serait encore de descendre toute la racaille à coups de flingot, insinue Hominard en fixant le cabot qui, tout pâle, flageolle sur ses jambes.
—C'est peut-être en bonne voie d'exécution, ce système-là, répond l'Amiral. Vous savez, après ce qui s'est passé ce matin, ça ne m'étonnerait pas qu'on ait déjà fait du boeuf à la mode avec la viande des pieds-de-banc... Tiens! Eh bien! où est-il passé mon Corsico?... Ohé! Craponi! Fripouilli! Macaroni!...
Le caporal, tremblant, s'approche de l'Amiral.
—Le sergent est parti depuis quelque temps déjà. Comme vous ne pouvez pas remonter sans escorte à Aïn-Halib, je vais vous accompagner. Les hommes iront bien tout seuls jusqu'à El-Ksob.
—C'est ça, dit Queslier, débarrasse-nous de toi. Il n'aurait qu'à nous prendre envie de te casser les pattes en route...
Mais Hominard se récrie.
—De quoi? de quoi? Monsieur a le flub? Monsieur veut se trotter? Ah! mais non, par exemple! Pas de ça! On nous a donné un cabot pour nous conduire et je veux mon cabot. Un cabot comme ça, qui m'a menacé de me ficher dedans parce que je marchais trop vite! Il n'y a pas de danger que je le lâche! Et je vais le faire marcher devant moi, encore, avec accompagnement de coups de pied dans les talons s'il a l'air de vouloir caner... Ça ne marque pas, les coups de pied dans les talons... seulement, ça pince.
Le caporal essaye de protester.
—Je n'ai pas peur, je n'ai rien à redouter... Je n'ai jamais été méchant... c'est une justice à me rendre, je n'ai jamais été méchant...
—Elle n'est pas mauvaise! Mais qu'est-ce que ça nous fout, tout ça? Méchant ou pas, si on décide de venger Barnoux sur la peau de tes copains d'El-Ksob, tu y passeras comme eux, en même temps... Ah! maintenant, dans le cas où la représentation serait déjà finie quand nous arriverons, on jouerait une nouvelle pièce exprès pour toi... Plains-toi donc, eh! taffeur!... Un duo à nous deux! c'est moi qui jouerais de la clarinette!
—En route, nom de Dieu! s'écrie Queslier. Et pas de halte jusqu'à El-Ksob? Nous verrons ce qu'il y a à faire, avec les autres; il faudra qu'ils le payent, leur assassinat! Au revoir, l'Amiral!
Nous avons repris nos sacs et nous nous sommes mis en marche. Elle ne nous a pas semblé longue, la seconde moitié de l'étape. Excités par l'indignation, la rage au coeur, nous avons marché à grands pas, silencieux, mornes, distendant seulement les mâchoires dans un rire féroce chaque fois qu'Hominard, ce farceur que la blague ne quitte pas, même dans la colère, engueulait son cabot.
Des impitoyables, souvent, ces rigoleurs qui dissimulent la violence de leur indignation sous les drôleries de la farce—comme on cache un stylet dans le manche d'un riflard—et qui jettent à pleines poignées, sur les éraflures que fait la pointe froide de la menace, le sel cuisant de l'ironie.
—Allons, trotte donc; on dirait que tu as peur de t'user la plante des pieds! Tu ne ferais jamais tort qu'aux vers. Ils ne te diront pas merci pour une demi-livre de viande que tu leur apporteras en plus. Après ça, Monsieur a peut-être passé un traité avec les astibloches?
—Si tu ne marches pas plus vite, je ne te laisserai pas faire ton testament.
Au bout d'une heure et demie, du haut d'une éminence qui domine une vallée, nous apercevons El-Ksob. Il est neuf heures du matin. Le blanc des marabouts, rosé au sommet, éclate sur le bleu pur du ciel, à gauche, tandis qu'à droite, le soleil qui vient de jeter sa pourpre caligineuse sur la pointe des montagnes, commence à rougir les contours de constructions inachevées dont les formes s'effacent et ne semblent plus qu'une masse violacée et confuse au milieu de l'éblouissement doré des rayons.
XXII
—Par ici! caporal! Par ici! Ne laissez pas vos hommes entrer dans le camp, s'écrie le capitaine Mafeugnat aussitôt qu'il nous aperçoit.
Et il sort, en faisant de grands gestes, d'une des deux maisonnettes bâties sur la petite esplanade qui précède les retranchements élevés autour de l'emplacement des marabouts.
Les gradés, un sergent et un caporal, sortent aussi de leur cahute et font quelques pas au devant de nous.
—Mais, qu'est-ce qu'il a à nous appeler? me demande Queslier. Est-ce qu'il se figure que nous arrivons avec l'intention de lui servir de gardes du corps? Ah! mais non! Moi, d'abord, j'ai bien envie d'aller tout de suite retrouver les autres.
Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont réunis en groupe compact, au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas? Le capitaine va évidemment nous faire camper à part, nous enjoindre de ne pas communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa défense, il pourra nous accuser d'avoir refusé de lui obéir. Jusqu'à présent, nous n'avons reçu aucun ordre direct; le capitaine n'a parlé qu'au caporal qui nous conduit,—le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de le baptiser en route.—Queslier me pousse le coude... Nous sautons le fossé, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le cabot ait eu le temps de se retourner.
—Voulez-vous revenir ici! s'écrie-t-il, furieux de s'être laissé manquer de respect devant un capitaine; voulez-vous!...
L'émotion arrête la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard en tête, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le même chemin que nous.
—Vous aurez de mes nouvelles! tas de bandits! hurle le capitaine qui a vu de loin la scène et qui reprend le chemin de sa maison en nous tendant le poing.
—Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les épaules, c'est absolument le même tabac.
—Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu'il nous donne un ordre, c'est comme s'il pissait dans un violon pour faire de la musique. Quand on a un frère à venger, conclut-il tragiquement, on ne connaît plus rien.
Encore un drôle de type, ce gamin, dont l'impudence effrontée couvre la résolution audacieuse et qui écrase honteusement, entre deux phrases de mélodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilité de petite fille. On sent qu'il a au plus haut degré la rancune de l'injure subie, cet avorton, qu'il l'a conservera pendant des années, s'il le faut, mais qu'il ne l'effacera complètement que lorsqu'il aura fait payer l'insulte à l'insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour—ou un mauvais coup.—Pour le moment, il demande l'abatage immédiat des chaouchs, capitaine en tête.
—Oeil pour oeil, dent pour dent! Qu'est-ce que tu en penses, Rabasse?
Rabasse nous explique comment Barnoux a été assassiné. Il avait, paraît-il, parmi les sapeurs du génie qui dirigent les travaux du bordj qu'on construit à côté du camp, un camarade, un Bordelais comme lui. Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet, à la faveur du désordre qu'avaient produit les différents jeux organisés pour célébrer la fête, à lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux était en train de les vider, le soir, après l'extinction des feux, avec les hommes de son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du bruit et est entré dans la tente. Il s'est aperçu de ce qui se passait et a fait sortir Barnoux qu'il a amené devant le capitaine.
—Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat.
Barnoux, naturellement, a refusé. Le capitaine a donné l'ordre de le mettre aux fers. Comme il résistait, Craponi, l'Homme-Kelb et Mouffe se sont précipités sur lui et l'ont mis à la crapaudine; puis, pour que personne ne vînt le détacher, ils l'ont transporté devant leur maison. Là, Barnoux ayant poussé quelques plaintes, les trois brutes ont été prévenir le capitaine qui est venu demander au patient s'il voulait se taire.
—Vos cris empêchent tout le monde de dormir. Voilà les sergents qui assurent que vous ne leur laissez pas fermer l'oeil.
—Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre. On a serré les fers tellement fort que j'ai les poignets brisés. Vous pouvez regarder si ce n'est pas vrai.
—Je m'en moque, vous n'avez que ce que vous méritez.
—Mon capitaine, un homme ne mérite jamais d'être traité comme je le suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez...
—Le bâillon! mettez-lui le bâillon! s'est écrié le tortionnaire aux trois galons.
Et les chaouchs, après avoir enfoncé de force un chiffon sale dans la bouche de leur victime, lui ont entouré la tête avec des serviettes et des cordes.
—Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est resté là, jeté sur le sable comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas remuer, s'est approché. Il l'a secoué et s'est aperçu qu'il était mort étouffé. Aussitôt, le capitaine l'a fait mettre dans le tombereau du génie et...
—Oui, nous avons rencontré l'Amiral en route.
—Ah! si tu avais vu le camp ce matin! s'écrie le Crocodile. Tout le monde était en révolution. Vrai! je ne sais pas comment ils sont encore en vie, les chaouchs!
—Il faudrait pourtant se décider, dit Acajou. Moi, je mets une boule noire, et toi?
Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de jeter un coup d'oeil sur les visages des individus qui m'entourent et, certes, si j'ai découvert quelques faces décidées, j'ai vu bien des physionomies d'indécis et d'irrésolus. Je devine que j'ai devant moi des abêtis qui n'ont même pas eu le courage d'être lâches tout de suite et qui se sont emballés, ce matin, surtout parce qu'ils ont vu éclater l'indignation de quelques crânes. Leur demi-journée d'insoumission commence à leur peser, et je sens que, malgré eux peut-être, d'un instant à l'autre, leur colère va tomber à plat. Ces moutons transformés subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu'il n'y a rien à tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos fusils contre les assassins de Barnoux, ils se précipiteraient pour nous retenir les bras,—heureux de racheter leur rébellion par de l'aplatissement,—ou nous casseraient la tête par derrière.