APPENDICE LES SENTIMENTS DE BAUDELAIRE POUR SAINTE-BEUVE
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Au cours de l'étude qui précède, on a pu constater l'inaltérable attachement de Baudelaire pour Sainte-Beuve malgré les constantes défections du critique à son égard.
Il resterait à expliquer cette longanimité si contraire à ce que nous révèlent de Baudelaire ses correspondances et ses papiers intimes.
Sans s'y montrer positivement vindicatif, le poète ne cesse d'y attester une extrême sensibilité aussi bien aux bons procédés qu'aux mauvais. Éloges ou dénigrements, il note tout avec une perspicacité toujours en éveil. Se défiant même de la mémoire, cette négligente, qui oublie souvent en route les injures autant que les bienfaits, il avait institué dans ses carnets une rubrique spéciale intitulée Vilaines canailles, où il inscrivait les noms des personnes qui l'avaient desservi ou simplement déçu. Or, par un traitement privilégié, Sainte-Beuve ne figure sur aucune de ces listes vengeresses.
Bien mieux, en 1859, au moment où Babou manque de le brouiller avec le critique, dans la lettre affolée qu'il écrit à Poulet-Malassis, Baudelaire déclare: «Ce qu'il y avait dangereux là dedans, c'est que Babou avait l'air de me défendre contre quelqu'un qui m'a rendu une foule de services.»
Lesquels? On reste rêveur. On cherche et voici ce qu'on trouve jusqu'à cette date: trois refus d'articles sur Poe, une lettre privée sur les Fleurs du Mal, des conseils privés lors du procès. Secours bien minces. On cherche encore: on découvre deux lettres de Sainte-Beuve, l'une en date du 3 octobre 1852 mentionnant la recommandation d'un manuscrit à Véron, une autre lettre en date du 20 mars 1854 où Sainte-Beuve se récuse au sujet d'une demande d'appui au Moniteur. Et c'est tout.
Qu'un poétereau, à visées médiocres et doutant de soi, se fût abusé sur l'importance de ces menus services, l'illusion semblerait plausible. Mais chez Baudelaire, elle déconcerte.
Dans ses lettres, dans ses carnets, le trait dominant, permanent, c'est l'orgueil.
Non pas la petite vanité de l'homme de lettres qui puise toute sa force dans les louanges d'autrui, les publicités bruyantes, les succès immédiats—et s'effondre aussitôt que ces adjuvants cessent. Mais une foi intérieure et indéfectible en sa valeur personnelle, en son génie, en son œuvre, une prescience presque miraculeuse du rang où celle-ci atteindra. Dès 1847, quand il annonce les Fleurs du Mal sous son titre primitif Les Lesbiennes, le format que Baudelaire leur assigne d'autorité, c'est l'in-quarto—c'est-à-dire le format réservé aux grands chefs-d'œuvre consacrés [B]. En 1860, un an après l'incident Babou, il écrit à sa mère: «Plus je deviens malheureux, plus mon orgueil augmente.» Et dans une autre lettre: «Comme j'ai un genre d'esprit impopulaire, je gagnerai peu d'argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais.» Et partout de même répétée, ressassée la certitude de la durée, de l'immortalité des Fleurs du Mal.
Comment supposer alors que Baudelaire n'aperçoive pas la disproportion entre le sentiment qu'il a de sa grandeur et la taille que lui attribue Sainte-Beuve? Comment comprendre qu'il tremble à l'idée d'une brouille avec un protecteur si tiède et qu'il exagère, avec un si manifeste parti pris, une serviabilité si parcimonieuse?
Énigme qui n'est insoluble qu'à première vue et qui s'éclaire quand on analyse un à un les éléments de cet attachement étrange.
Sans parler de la première emprise de jeunesse, des premiers élans d'admiration qui durent s'atténuer secrètement lorsque Baudelaire prit pleine possession de son talent, il est évident que, dans cet attachement, l'intérêt eut une part.
Non que dans ses relations avec Sainte-Beuve, Baudelaire poursuivît un avantage personnel. Vraisemblablement, quoique sans grande confiance, il espérait, il ne désespérait pas qu'un jour, peut-être, à la longue, son tour de Lundi viendrait. Mais au peu que Sainte-Beuve lui avait accordé, à ces éloges retenus, et par raccroc, que le critique lui dispensait dans un coin d'article, Baudelaire était trop fin pour ne pas discerner que ce jour était encore bien lointain, bien incertain, si encore il devait jamais luire. Au surplus, son orgueil lui permettait d'attendre et lui défendait de demander plus. Une seule fois il fléchit, c'était en 1860, lorsque parurent les Paradis artificiels. Baudelaire alors nettement sollicita de Sainte-Beuve un article. Mais par les lettres récemment publiées dans la Revue de Paris, nous connaissons les dessous de cette défaillance. «J'ai plus que jamais besoin d'être soutenu, écrivait-il à Sainte-Beuve et je devais vous rendre compte de mon embarras.» Embarras signifiait le dernier degré de la détresse, misères physiques, misère pécuniaire, un homme à la dérive. Cette sollicitation dictée par l'angoisse resta, on le sait, sans résultat. Ce fut la première et la dernière.
Par contre, si peu quémandeur pour lui-même, nous avons vu que, en faveur de Poe, Baudelaire n'hésitait pas à harceler Sainte-Beuve. De 1856 à 1865, pas une année sans que Baudelaire ne revienne à la charge, ne caresse et ne relance le critique pour lui arracher l'article sur Poe. C'est chez lui le même acharnement qu'à demander de l'argent à sa mère pour Jeanne Duval. Avec la Muse noire, Poe avait fini par devenir sa grande charge, son grand devoir. Pour lui gagner Sainte-Beuve, il eût tout pardonné, il pardonnait tout au critique. Poe fut sûrement dans leur attachement un des liens les plus solides.
Mais en dehors de ces calculs—bien désintéressés—ce qui semble avoir le plus retenu Baudelaire à Sainte-Beuve, malgré déboires et déceptions, c'est Sainte-Beuve lui-même, sa fréquentation, sa société.
Si orgueilleux que fût Baudelaire, visiblement il avait été flatté par l'accueil affable de cet écrivain fameux, son aîné presque de vingt ans, maître de toutes les renommées littéraires de l'heure, et dont la porte ne s'ouvrait qu'à des pairs ou à des intimes.
«Un homme qui, malgré ma jeunesse relative, m'a toujours pris pour son égal!» écrivait-il fièrement à sa mère en 1865. Traitement peu commun de la part de Sainte-Beuve, si réservé, si en méfiance contre les intrus et les fâcheux.
Et effectivement, faute de services, il ressort de leur correspondance que Sainte-Beuve ne ménageait à Baudelaire ni une paternelle considération ni de délicats égards ni même des avis et des réconforts d'autant plus précieux qu'ils venaient de plus haut.
«Est-il permis de venir se réchauffer et se fortifier à votre contact? lui écrivait Baudelaire en 1865 (un mois après lui avoir adressée vainement Gordon Pym). Vous savez ce que je pense des hommes atonifiants et des hommes tonifiants. J'ai besoin de vous comme d'une douche.»
On se demande, du reste, dans quelle société Baudelaire si réfléchi, si épris de belles lettres, eût trouvé l'équivalent en agrément et en qualité de ce que lui offrait celle de Sainte-Beuve. Banville bien superficiel et funambulesque, Gautier pliant sous le feuilleton et, en ses propos, plus rapin que penseur, Leconte de Lisle absorbé dans ses transcriptions de l'antique, Poulet-Malassis bon lettré mais tout à ses échéances, Asselineau aimable polygraphe mais sans profondeur, Théophile Silvestre écrivain de haute marque mais toujours au dehors pour des inspections d'art, Flaubert à Croisset, Barbey d'Aurevilly, le tempérament le plus proche du sien, mais accaparé par le roman, le journalisme, les salons,—à la vérité, comme tous les esprits supérieurs, Baudelaire se trouvait très isolé dans son époque [C]. A défaut de Renan qu'il ne connaissait pas et qui d'ailleurs se désintéressait ouvertement des auteurs du jour, on conçoit que, pour un poète de cette envergure et de cette culture, la familiarité, même inefficace, de Sainte-Beuve ait été la planche de salut, le præsidium rêvé. Et l'on s'explique que pour le garder Baudelaire ait avalé tant de couleuvres.
Cependant, à la digestion, ne lui laissèrent-elles pas quelques aigreurs? La négative serait aventurée.
Ouvrons en effet les Fleurs du Mal (première ou seconde ou troisième édition) et relevons les noms des dédicataires. L'ensemble du volume est dédié à Gautier, trois pièces sont dédiées à Victor Hugo, deux au sculpteur Christophe, une autre à Banville, une autre à Constantin Guys, une autre à Maxime du Camp.
Mais à Sainte-Beuve pas une seule, malgré les témoignages d'admiration que prodiguait Baudelaire, dans ses lettres, au poète de Joseph Delorme.
Consultons la Revue Fantaisiste où parurent de Baudelaire les Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Ces Réflexions ont pour sujets Banville, Barbier, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Flaubert, Gautier, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Le Vavasseur, Paul de Molènes, Pétrus Borel. Mais de Sainte-Beuve pas trace.
Compulsons le recueil des Poètes Français de Crépet où l'anthologie de chaque poète s'orne d'une étude sur son œuvre. Baudelaire a signé plusieurs de ces notices. Sainte-Beuve y a, bien entendu, la sienne. Mais elle n'est pas signée: Baudelaire. Elle est signée: Babou.
Feuilletons enfin les œuvres complètes de Baudelaire, fouillons, scrutons ligne à ligne. Dans les sept volumes, nulle part le nom de Sainte-Beuve n'est cité.
Omissions trop répétées pour qu'on les croie dues au hasard.
Il est plus probable qu'elles furent voulues et que, par ce mutisme obstiné, Baudelaire entendit rendre à Sainte-Beuve ce qu'on appelle «la pareille».
Ici s'accuse nettement la différence de procédés entre les écrivains de haute classe et les subalternes.
Négligé par Sainte-Beuve, un Babou s'exaspère, accuse, invective.
Un Baudelaire, au contraire s'en tiendra au silence, cette légitime représaille de l'artiste contre ceux qui se taisent sur lui.
