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Aventures de Jérôme Bardini

THE KID

Reading edition

I

Pour ceux qui aiment identifier le jour fraîchement né à un être jeune, quel sale jour, et quel pauvre enfant ! Il pouvait avoir onze ans, douze ans. Il était grand, mince. Il paraissait même plus mince que la veille à Jérôme, qui l’avait aperçu vers la tombée de la nuit, assis sur un banc de square, tirant d’une besace une boîte de conserves. Il en arrivait sans doute à cette phase du vagabondage où la nourriture amaigrit. S’il semblait un peu moins pâle, c’était à cause de la neige, qui couvrait ce matin les promenades et donnait du ton à la pire blancheur humaine. La lumière par contre se montrait moins favorable aux vêtements. Sur le petit pardessus serré à la taille, d’un modèle pratique d’ailleurs, et qu’on n’aurait su trop recommander aux enfants s’ils avaient fait la guerre, ou la course vers les pôles, ou la croisade, l’usure était répartie selon des règles inhabituelles chez les vêtements d’enfant. On voyait, d’après les places rongées par elle, qu’elle ne venait pas de ce que cet enfant-là s’asseyait à l’église, grimpait aux arbres, frottait ses coudes sur la table, mais de ce qu’il avait frôlé de trop près des murs, de ce que des tramways l’avaient éraflé, de ce qu’il avait dormi sur la pierre. Les souliers étaient à bout : les plus minces semelles américaines aujourd’hui sur la neige. A la main gauche, un gant. Dans quelle aventure, provoquant quel désespoir, l’autre gant avait-il disparu, obligeant les deux petites mains, par cette trahison, à suivre désormais un destin séparé, la gauche à ne pas connaître les engelures, les crevasses, la droite à devenir rouge, dure, avec des ongles de corne cassante, plus insensible aussi — à créer une injustice et un malentendu à l’intérieur de cette pauvreté ? Bas et casquette avaient cette teinte morte et fausse que donne aux étoffes la seule eau pure, l’eau de pluie. Quand le pardessus dans la marche se relevait, on apercevait pourtant, au sommet des bas, un dernier cercle de rouge et de vert encore vifs, dernier reflet sur cet être de l’époque de la gaieté et de la couleur. L’enfant allait, un peu voûté, en vagabond qui a dormi la nuit non pas allongé, mais accroupi ou debout, sous quelque voussure de porte. C’était un enfant qui savait reconnaître, à des signes pour nous invisibles, les portes qui ont ou n’ont pas à s’ouvrir de la nuit. Jérôme cherchait sur lui le pli en largeur, le fétu de paille, de foin, qui eût permis d’imaginer une nuit étendue, mais ce pardessus était stérile et sans moisson. Il allait lentement, tenant sa besace à la main par la bretelle, du geste dont un soldat au repos tient son sac : cette marche dans la neige, le dos voûté, c’était son repos. Jérôme venait de jeter son journal sur un banc du parc. L’enfant hésita devant cet appât que la fraîcheur rendait suspect, dressé qu’il était par l’expérience à ne toucher qu’aux objets abandonnés sans réserve, méfiant de ce qui n’était pas boueux les jours de pluie, de ce que n’avait pas humecté aujourd’hui la neige. Un New York Tribune sans tache de graisse, où n’étaient pas découpés les résultats de base ball, déchirés ou maculés les visages des stars, cela avait vraiment un air de piège. Il le prit cependant et le mit dans sa poche. C’était un journal qui annonçait la quatre-vingt-dixième année de Rockefeller, qu’on voyait allumant lui-même les quatre-vingt-dix bougies de son gâteau. On y voyait aussi, avec photographies, les diverses façons d’installer le home des animaux favoris, chiens, chats ou singes. Le home de l’écureuil surtout avait été l’objet de soins tout particuliers… Comme toutes les nouvelles du monde sont de mauvais goût devant un enfant affamé, mais Jérôme se rappela que le journal annonçait aussi une famine en Chine avec trois cent mille morts, et relatait que Mrs. W. Bartlett, la femme la plus riche de l’Ouest, venait d’être foudroyée avec ses filles récemment fiancées, en ouvrant son parapluie sur le terrain de son golf, de son golf particulier… C’était peut-être en somme un journal pour cet enfant…

Tous deux étaient bien seuls, sur cette rive du Niagara. Jérôme en fut d’abord agacé. Il détestait ces présentations que la nature se croit obligée de vous réserver immanquablement avec un inconnu d’aspect étrange dans ce qu’elle croit ses lieux sacrés, faîte de la Tour Eiffel, pied des Pyramides, ou terrasse sur des cataractes. Il ne croyait pas aux intentions du sort, mais il était sûr de sa maladresse. Même dans cette circonstance, où le génie entremetteur de la providence s’était trompé et n’avait réussi, avec les précautions les plus flatteuses, avec la flatterie de la neige nouvelle et du tonnerre des eaux, qu’à isoler un couple bien peu capable d’assurer la reproduction de l’espèce, un homme et un enfant, Jérôme ne se sentait qu’à demi rassuré. Un enfant sans la chaîne de la famille, sans étourderie et sans gaieté, un enfant non touché par les humains depuis des semaines, cela aussi avait un air de piège… Toutes les grâces par lesquelles l’hiver et une merveille du monde peuvent lier deux futurs fiancés étaient prodiguées à Jérôme et au petit vagabond. Il y avait ce matin un Niagara vierge. La neige avait effacé les sentiers usés par les touristes et votre piste le long du gouffre était une piste neuve. Un Niagara solitaire. Il n’y avait même plus, aux points les plus dangereux, ce flâneur en apparence inoffensif, chargé par les sociétés bienfaisantes de distinguer entre les promeneurs ceux qui sont venus se suicider, attirés parfois par la voix du grand déversoir jusque des Indes ou du Japon, et de les détourner de la mort à l’aide de cantiques et s’il le fallait de whisky, si vigilants dans leur mission que les plus désespérés, écartés des chutes, en sont réduits à se noyer à l’hôtel dans leur baignoire. Jérôme, qui supportait à peine les hommes dans leurs occupations réelles, les exécrait dans leurs besognes symboliques, et il se détournait déjà de cet enfant, que le Niagara, dans une antithèse vraiment facile, désignait avec tant de déclamation comme son complément ou son contraire. Mais il remarqua que le petit vagabond ne se prêtait pas à ce jeu. Jérôme voyait enfin, pour la première fois depuis des années, un être qui ne lui parût pas un complice d’humanité, dont les yeux, les jambes, le nez ne fussent pas des sous-entendus à l’adresse des autres hommes. Cet enfant n’était pas au bord du Niagara en tant que Niagara, mais simplement d’une rivière. Le Niagara ne lui inspirait aucun attrait d’épouvante, aucune transe de crainte, au contraire. Bien plutôt une espèce de sécurité du côté où il coulait. Du côté de la ville, c’est avec alarme que l’enfant regardait, mais du côté du Niagara rien à craindre. Chacun a le droit de se représenter comme il l’entend la douceur et la pente d’une rivière. Pas un de ses gestes qu’il n’eût pu faire devant une rivière plate et douce. Il était tout proche de la rive et la suivait exactement, pénétrant dans les plus étroits promontoires, seule caresse possible à un fleuve ami. A ce point de sa promenade, il se trouva soudain presque en face de Jérôme, qu’un taillis dissimulait, et lui montra un visage maigri, semé de taches de rousseur récoltées dans l’hiver même, une bouche qui s’élargissait, des yeux qui clignaient sous la neige et le soleil. De sorte que de cette figure si triste ne sortait qu’une espèce de sourire. Ce qui dut être d’ailleurs le premier sourire de l’homme, arraché de lui par l’éclat et le bruit du monde, par la première souffrance du regard et de l’ouïe. Puis il reprit sa marche, plus craintif à mesure que le jour était plus clair, s’arrêtant pour surveiller les allées qui venaient de la ville. Un autre Niagara à droite, tout de suite à droite, et il eût peut-être été un enfant tranquille. Il aurait eu tort d’ailleurs. Le danger était derrière. Jérôme le suivait.

Lui, qui s’amusait tout à l’heure à remonter le cours du fleuve dans un sentiment inconscient de contradiction qui est peut-être celui des chiens enragés, suivait maintenant, la même allure y suffisait, la marche paresseuse de l’enfant et le courant des chutes. Le pas de celui qui suivait était infiniment plus lourd que le pas suivi. Mais le fracas des eaux amortissait tous les fracas et prenait aux êtres tous les bruits qui n’étaient pas de vrais cris de joie ou de souffrance. Il y avait donc peu de chance pour que l’une de ces deux créatures méfiantes se fît entendre de l’autre. Sur l’âme aussi ce bruit agissait. Il ne vous permettait pas au début de distinguer par quel cortège de soucis légers ou pénibles, d’agréments faibles ou aigus vous étiez présentement escorté. Il vous donnait l’insensibilité qu’éprouve une minute le patient placé subitement au cœur d’une usine. Le remords, le désespoir — la faim aussi peut-être, espérons-le — se débrouillaient mal dans ce vacarme, et de là venait sans doute la passagère satisfaction de l’enfant, qui s’amusait à choisir pour ses pas la neige la plus drue et la plus blanche… C’étaient des pas précis sur un itinéraire bien incertain. Assuré que la neige rendrait bientôt cette écriture invisible, l’enfant n’hésitait plus à peser sur la terre de son vrai poids, et, sa fatigue compensant à peu près sa maigreur, un chasseur d’enfants aurait pu croire qu’il avait levé là un enfant comme les autres… Parfois l’une des empreintes était si parfaite que Jérôme, au lieu de l’écraser, l’enjambait, la laissant intacte et solitaire entre ses deux énormes empreintes, abandonnant à la neige le soin de la combler par un haut-relief aussi parfait et de prendre là, pour toucher la terre, des pieds d’enfant. Car la neige maintenant tombait, également dévouée à tout ce qui meublait le sol, ne demandant qu’à prendre ces deux humains pour des végétaux ou des rochers en mouvement, et prodiguant la blancheur sur ces têtes qu’elle affectait de prendre pour de petites cimes, sur ces bras qu’elle voulait bien croire des branches. Dans la crainte de se rapprocher trop vite, Jérôme était parfois amené à poser ses pieds dans les traces mêmes de l’enfant, savourant cette réduction soudaine de son pas, de sa mesure sur le globe, qui lui donnait à la fois des entraves voluptueuses de femme orientale et un diamètre du monde élargi au double. De grands écriteaux surgissaient, scellés aux réverbères, qui répandaient de jour la lumière morale des États-Unis, et que l’enfant s’arrêtait pour lire : on y rappelait que les plantes et les oiseaux, sauvages ou domestiqués, sont des créatures de Dieu et à ce titre respectables. Des enfants sauvages ou domestiqués, nulle mention. On y déclarait, pour dégoûter les désespérés, que sous aucun prétexte le nom des suicidés ne serait gravé sur un monument dans le périmètre des chutes. On indiquait même, au contraire, les noms des hommes qui ont le mieux profité de la vie, malgré leurs souffrances morales ou physiques, et n’ont pas eu recours à la noyade. Job, Jésus, Elias Smith, ce dernier de Niagara Falls même et qui avait trouvé le moyen de sourire jusqu’à sa mort avec un cancer des lèvres. On ne pouvait s’empêcher de penser, à voir ces lettres gothiques découpées dans le bronze, à tout ce qu’on peut graver sur la neige, et à tout ce qui s’écrit sur les eaux.

La promenade continuait à escorter le fleuve, non sans raillerie d’ailleurs. A la pente la plus formidable que l’eau ait obtenue sur la terre, correspondait, pour les promeneurs, les menant en quelques kilomètres au même niveau, la pente la plus douce. Le contraste du sol facile, du sentier complaisant et de ce déchaînement était pour une fois tout en faveur des hommes. Que le chemin équivalant à la route des déflagrations et des tonnerres fût une allée d’enfant, cela suffisait à expliquer l’irritation du gouffre. Que de bruit : un oiseau devait crier à votre oreille pour être un oiseau sonore. Bien que Jérôme s’approchât parfois à quelques mètres, il ne parvenait pas à distinguer le froissement de cet enfant sur la terre, de ce brassement sinistre… Soudain il eut peur.

Un policeman était là. Depuis un moment il avait aperçu l’enfant, sans voir Jérôme, et il le surveillait, immobile derrière un massif. Il attendait le geste, imminent, à son avis de policeman, par lequel ce petit vagabond allait voler quelque chose au domaine du bon sens, du sens commun, de la banalité humaine. Qu’il jetât une pierre dans le Niagara, offense contre la loi des Indiens, disaient les écriteaux, qu’il tirât un arbre par sa branche, offense contre la loi municipale, qu’il eût une seconde sur son visage un de ces traits amers dérobés au visage des hommes faits, offense contre la Christian Science, et c’était fait, il intervenait. Mais ce n’était évidemment pas la première fois que l’enfant avait à détourner les soupçons d’un policeman et des morales universelles. Jérôme lui vit prendre soudain cette attitude indifférente des insectes qui font le mort à l’approche de l’homme. Ou plutôt, et c’était infiniment plus lamentable, il faisait le vivant, l’enfant vivant, et l’on pouvait juger combien il l’était peu tout à l’heure. Il se recouvrait de cette activité, de cette gaieté ordonnée aux enfants par toutes les civilisations, et dont il avait été jusqu’alors dépourvu ; sans le bruit, on l’eût peut-être entendu chantonner ; dans le fracas de la cataracte, il affecta soudain d’entendre un rythme, qu’il soulignait, on le voyait à ses lèvres, en sifflotant. Lui, voilà une minute indifférent à tout, il affecta ce goût pour la terre, la neige et le Niagara, auquel la police humaine n’entend pas qu’on déroge. Il devint soudain un touriste, un touriste enfant, tombé d’où ? Venu par quel train de tristesse ? Il fit des boules de neige, réconciliant pour cet office main gantée et main nue ; il les lança contre le tronc d’un jeune sapin, le manqua : les arbres les plus novices se garaient facilement de ce pauvre jeu. Ce simulacre d’enfance véritable, de vie, la vue de ce capuchon d’enfance qu’il tentait de remettre sous l’œil pudique du policeman pour voiler cette humanité adulte avant l’âge, était plus douloureux encore que le spectacle de cette marche prostrée. L’Irlandais ne semblait d’ailleurs pas convaincu. Il ne pouvait s’empêcher de deviner là un enfant, sinon sans nom, du moins sans collier, et qu’on ne devrait pas laisser vagabonder sur les gazons publics. A ses yeux la besace que l’enfant tentait vainement de lui dissimuler restait un insigne de liberté. Cet organe particulier aux vagabonds, qui se nourrit de poulets dérobés, de salaisons volées aux étalages, l’enfant l’avait, et c’était une besace dont la meilleure volonté ne pouvait faire un sac de marché ou d’école. « On reconnaît l’éléphant à sa trompe, disait le Policebook du district, et le mendiant à sa besace. » Jérôme voyait quelle gêne et quelle peine donnait ce sac à l’enfant, comme un viscère sorti de lui-même, qui ne pouvait plus rentrer, et qui le dénonçait. Les assassins ont plus de chance, qui peuvent rentrer dans leurs poches aussitôt, à la vue des agents, les mains rouges et le pouce carré qu’ils ont depuis le crime. Ce qui devait arriver arriva ; l’enfant jeta le seul lest dont il disposait ; il laissa glisser la besace ; son seul bagage, ses dernières ressources, sa seule maison, il les abandonna en passant devant une haie, dont il ressortit les deux bras libres, en enfant normal, libres de leur dernier morceau de pain, de leur dernier objet de toilette, de tout leur linge… Sacrifice inutile. Le policeman parut juger sévèrement ce geste louche… Il avança… Si Jérôme voulait intervenir, il était temps.

« Attends-moi, cria-t-il ! Je te rejoins ! »

Mais seul, dans le tumulte, Jérôme pouvait entendre ses propres paroles. Depuis tant d’années, il n’avait ainsi appelé, réclamé un être. Il fut surpris d’entendre résonner à ses oreilles ces fragments de son ancien langage. Le policeman passait à sa portée.

« Kid, cria Jérôme, j’arrive. Attends-moi ! »

Mais les mots furent encore perdus, excepté pour lui. On ne saurait trop recommander ce bord du Niagara, pour ceux qui désirent entendre et exercer à nouveau, au milieu de la surdité universelle de la nature, leur ancienne voix. C’était vraiment pour Bardini le moment de crier :

« Attends-moi. Peut-être est-ce là ce que je cherche, celui qui n’est ni homme, ni femme, ni enfant… »

Mais le policeman était à dix mètres.

« Mon petit Kid ! » cria encore Jérôme.

Mais personne encore n’entendit. La première phrase de tendresse que Jérôme eût dite depuis cinq ans resta un secret au cœur du vacarme suprême. Il était temps d’agir… Jérôme se dirigea vers la besace, la ramassa ostensiblement, la mit sous son bras comme un objet familier, sentit en elle un maigre débat entre quelque flacon et quelque boîte de fer-blanc… Mais le policeman, sans le remarquer, se dirigeait vers l’enfant… Jérôme se demanda s’il allait lancer une boule de neige sur l’agent, pour détourner son attention, ou sur l’enfant, pour donner à croire que ce n’était pas un vagabond solitaire. Quand un homme adulte lance des boules de neige sur un petit garçon, c’est bien le diable si l’on ne suppose pas entre eux quelque accointance. Il choisit ce dernier moyen de sauvetage. Par malheur, à la seconde où il lançait la boule, l’enfant se tournait par hasard dans sa direction, et la reçut en plein visage. Étourdi, il resta immobile, se demandant qui, du Niagara, du malheur, de la haine des hommes, s’amusait ainsi à l’atteindre. L’agent s’était dirigé vers Jérôme.

« Vous connaissez cet enfant ?

— Je pense bien, dit Jérôme.

— C’est votre enfant ?

— A qui voulez-vous qu’il soit ?

— Il est bien mal tenu !

— Je suis veuf.

— Nous avons à Niagara Falls l’institut de demi-entretien pour les demi-orphelins. Prenez l’adresse. »

Mais quand l’agent s’écarta, l’adresse donnée, Jérôme vit que l’enfant avait disparu.

Il hésita une minute, et il y avait certes de quoi hésiter. Le médiocre équilibre, péniblement atteint, dans lequel il arrivait à vivre depuis quelques mois, il eut le sentiment bien net qu’il le risquait dans l’aventure. Mais la tentation était forte… La vue de ce petit être qui menait modestement sa propre vie de contempteur des hommes, c’était bien le seul spectacle qui pût l’atteindre. La seule recette pour se libérer d’une passion, c’est sûrement de la passer sur un être plus jeune, qui l’exerce pour votre compte et sous votre surveillance, mais sans que désormais vous en ayez la charge. Jérôme se sentit subitement allégé, du fait qu’un enfant portait son fardeau. Il devinait l’histoire du petit vagabond, sa fuite loin d’une famille adorée soudain haïe, ses liaisons hors de l’humanité, une existence en somme analogue à la sienne, avec la différence que les seules armes en avaient été, non la dureté et l’argent, mais la faiblesse, la pureté, et le dénuement. C’était bien l’exemple absolu et sans tache de cette tentative héroïque dont Jérôme, avec ses habitudes d’homme égoïste et despote, n’avait donné qu’une caricature. Qu’étaient ses traversées, ses voyages étudiés sur les meilleures cartes ou sur les indicateurs du moi, auprès des pistes que cet enfant venait de tracer dans tout le no man’s land libre autour de chaque cité, de chaque maison, dans le no man’s land de chaque homme. La route libre n’était sans doute pas celle que Jérôme avait cru jeter en brisant le cœur de Renée, ou de Stéphy, en changeant dans vingt villes de milieu ou de métier, en essayant de tromper le sort lui-même, en prenant pendant deux mois chez une aveugle folle la place du fils disparu à la guerre — une nuit elle avait réussi à caresser son visage — , mais plutôt ce tunnel d’air clair et de mutisme, où l’enfant circulait depuis longtemps déjà, si l’on en jugeait à l’état de ses vêtements. Peut-être ne peut-il y avoir à la fois qu’un seul Juif errant en ce monde. Jérôme se sentit capable de passer sa mission à ce Juif errant enfant.

La neige avait cessé de tomber, mais la couche en était profonde. Les traces de l’enfant étaient plus nettes, soit qu’il eût couru, soit que la vue de l’agent l’eût privé de sa légèreté de l’aurore. C’était juste cette époque de neige où la chasse est interdite, tant le gibier se donne et est facile à suivre. Ce gibier-là, pourtant, cherchait à échapper. La piste ne s’attardait plus, comme tout à l’heure, aux endroits les plus proches de l’eau, à croire que l’enfant cherchait un gué ou voulait simplement boire au Niagara ; elle était tendue par une vraie fuite, tout en restant parallèle au fleuve… Quand on a la chance d’avoir sur la gauche des cataractes pour vous protéger d’un ennemi, on ne se risque pas à lâcher cette aide, et, bien que les maisons de la ville se rapprochassent sur la droite à travers les arbres, il y avait peu de risque, pour échapper à un homme, que l’enfant se précipitât vers tous les autres. Il était donc pris, à moins d’une aide à laquelle Jérôme s’interdit de penser, mais qui hâta sa course, car elle pouvait être dans la ligne de cet enfant, l’aide du suicide. Mais, de même que le chasseur distingue aux empreintes si l’animal est retors, grincheux, ou sans défense, Jérôme voyait, à la trace nette et loyale de l’enfant, qu’il n’essayait d’aucun détour, d’aucune ruse. Ces deux petits pieds qui avaient fui les hommes ennoblissaient les souliers avachis, gardaient chacun son privilège de pied droit et de pied gauche. Il fuyait les hommes de jambes non cagneuses, de talons non éculés. Parfois la foulée s’élargissait, il courait pris de panique. Témoignage de quelque effort trop brusque, un bouton était là sur la neige, tombé de son vêtement, un des derniers boutons. Pitoyable, se refusant, malgré toute imagination, à ressembler à quelque primevère de neige. On sentait que le vêtement humain en tenait moins encore sur le petit corps exposé suffisamment déjà au froid et à la bise. Jérôme le ramassa et le mit dans sa poche. Il devait l’y retrouver souvent dans la suite ; chaque fois qu’il avait à acheter son journal ou son ticket de tramway, ce petit bouton devait revenir sous ses doigts, monnaie insistante et vaine, qui se mélangeait habilement aux cents et aux quarts de dollar pour participer aux dépenses de la vie courante, rendu avec mépris par les épiciers et les libraires, monnaie fausse, monnaie de corne et d’amour… Puis, ici, les pas espacés par la course se rapprochaient, se bousculaient, se répétaient. Mais ce n’était pas que l’enfant avait été doublé soudain par un jumeau de fuite ; c’est qu’il avait piétiné, épuisé, s’arrêtant pour souffler une seconde, tout en sueur dans l’hiver… A cinq ou six places, déjà, on eût pu avec raison sonner l’hallali… Le moindre chien courant le tiendrait déjà par les basques. D’ailleurs c’était très simple, il était là…

Il s’était engagé sur le pont qui mène à la rive canadienne, et il en revenait. Au moment où il avait cru voir s’ouvrir un chemin libre, il avait aperçu entassés les douaniers des deux pays, tout joyeux, enchantés à l’idée de réduire à l’unité d’homme, à l’aide de passeports, de jauges, et de questions, l’humain qui voulait passer, gonflé par l’idée du voyage… Il reconnut Jérôme, et s’arrêta, vaincu.

Jérôme s’approcha. Il vit enfin de près ces petites joues amaigries par des soucis d’homme, mais si égales, deux yeux dont les cernes étaient différents, mais qui continuaient à donner le même regard, une bouche restée charnue dans les jeûnes, des cheveux blonds qui avaient continué à boucler sous les pluies : un visage resté loyal à soi-même. Sur la tempe, une trace rouge ; celle de la boule de neige sans doute. Des dents très blanches : peut-être avait-il songé le jour du départ à emporter sa brosse à dents. Mais il avait oublié la lime à ongles, les ciseaux, les serviettes, toute pâte et tout savon ; il était propre, mais on le sentait lavé à la main, et à l’eau pure, de cette main sans gant, couverte d’engelures, que Jérôme n’eut pas le courage de saisir. Il prit le poignet, et l’enfant suivit, se rendant, croyant se rendre aux hommes.

Ils revinrent droit vers la ville, par une grande allée, le premier chemin découvert que l’enfant eût pris depuis longtemps, et Jérôme, pour l’épargner, longeait les arbres. Le fracas des chutes s’assourdissait peu à peu. Au square de Prospect Park, des compagnons normaux eussent pu échanger leurs noms sans crier. Au coin de Prospect Street, un autre que Jérôme eût pu rassurer presque à voix basse un autre que le fugitif. A Thomas Street, Jérôme sous sa main pouvait sentir déjà le pouls agité de l’enfant ; déjà le pouls de l’enfant était à son doigt à peu près autant que le Niagara à ses oreilles. Derrière eux, la neige conservait l’empreinte de leurs pas parallèles, de cette piste commune où se fondaient les pistes si longtemps solitaires venues l’une de Fontranges et l’autre de quelque cité du Texas. Jérôme, la besace sous son bras libre, ralentissait le pas, autant par égard pour la fatigue de l’enfant que pour celle de ses vêtements. Vus de près, ils paraissaient vraiment à leur dernier jour. C’était miracle que les boutons n’eussent pas encore tous sauté, tant on les sentait à bout d’avoir eu à supporter si longtemps leur rôle de boutons sans le répit des nuits. Les rôles des lacets de soulier, aussi, des bas, de la visière, avaient été tenus bien péniblement depuis quelques jours, et uniquement par dévouement. Le rôle des poumons aussi, l’enfant toussait.

Il fallait entrer dans la ville. On ne pouvait gagner la chambre de Jérôme que par de grandes rues. Tout cet arrangement humain sur la terre, dont l’enfant ne voyait que l’envers depuis des semaines, se retournait vers lui et lui montrait sa face vulgaire ou cruelle, illuminée en plein jour aux places les plus prostituées, cinémas, grandes épiceries, journaux, par toutes les constellations de l’électricité. Le Niagara eût pu tonner jusqu’ici. Pas une maison, pas un être, pas un arbre municipal qui ne criât par son seul aspect sa bassesse et son inutilité. La foule était épaisse. Jérôme la fendait non sans peine. Elle heurtait surtout l’enfant, perdu déjà en elle, à cause de sa taille. La sueur des hommes, le parfum des femmes, l’odeur du drap, du caoutchouc, de la benzine, de tous les esclaves de l’humanité, les effluves de soupirail et de trottoir, plus à portée des enfants, il en était maintenant submergé, dans ce triste baptême ; il ne résistait plus, et la pauvre étoffe de son pardessus, qui en était arrivée, dans la liberté, à sentir la mousse et la feuille, s’imprégnait déjà aussi, cédait aux parfums liquides et aux parfums gras… Parfois un passant trop pressé le bousculait. Parfois une femme, honteuse d’avoir marché sur lui, effleurait d’une caresse son épaule, ou sa nuque… Il suivait, tête baissée, retrouvant seulement dans la vue du trottoir boueux un reste de sa liberté et de sa pureté…

Il y avait aussi beaucoup d’enfants. Ils étaient gais, roses, tout propres. Leurs parents ne les tenaient pas par la main ; ils obéissaient à la voix et leurs familles étaient fières.

II

… Vêtir un enfant en haillons.

Les vêtements de l’enfant, une fois enlevés, étaient tombés aussi soudainement en loques que ceux des corps retirés des sarcophages. Il resta seulement un petit Pharaon nu et amaigri, que coucha son hôte. Puis Jérôme se hâta vers le magasin le plus proche. Il avait emporté les vieux habits pour la taille, mais il n’était malgré tout qu’à demi rassuré, l’enfant n’étant pas un de ces êtres dont on peut arrêter l’évasion par des moyens de vaudeville. Il acheta un petit complet, fit vérifier les boutons, qu’il voulait solides. La vendeuse, d’ailleurs, l’y encourageait : un homme qui roulait dans un précipice avait été, révélait-elle, sauvé par un bouton solide. Il prit des bas qui tenaient sans jarretelles. La vendeuse les jugeait les seuls hygiéniques, les jarretelles contrariant sur les jambes le courant normal des veines, qui se gonflent en amont. A ce rayon, l’art de revêtir paraissait presque aussi sacré et aussi périlleux que l’art d’embaumer. La casquette fut choisie large : il ne s’agissait pas, en la coiffant, de développer les tendances à la méningite ou à la fièvre cérébro-spinale. Pour les souliers, des lacets en lacet, non en cuir, les lacets de cuir vous lâchant juste le jour où vous n’avez besoin que d’eux, au moment où vous franchissez une haie à la chasse, où vous gravissez le perron de l’église le matin de votre mariage. Jérôme écoutait sans protester les conseils de cette bienfaitrice qui tenait ainsi, par un choix pratique, à écarter de l’enfant les vêtements porteurs de mort. Il est vrai que l’aspect de chacune des hardes qu’il lui présentait n’éveillait que l’idée de souffrance et de mal, le soulier troué, percé de pointes, le bas encore humide. Elle choisissait chaque objet remplaçant par opposition à l’objet remplacé : une vraie revanche qu’elle prenait là sur la vie, et cela lui arrivait si peu. C’était une vieille fille sèche et dénuée d’espoir, dont la prévenance étonnait Jérôme qui l’avait vue servir en deux minutes et sans pitié les clients précédents, un grand jeune homme niais qui partit sans boutons vérifiés et avec des lacets de cuir pour la mort dans les ravins ou la déconsidération, et une fillette grasse à laquelle furent collées sauvagement des jarretières étroites. A l’aspect, à l’usure des loques, elle semblait avoir compris ce qu’il fallait à l’enfant de Jérôme, et dans tout cet attirail qui lui servait d’habitude à se venger des hommes, tuniques de Nessus en alpaga et en gabardine, elle choisissait aujourd’hui de quoi envelopper, chauffer et caresser. Elle osa même déshabiller pour le petit garçon inconnu un des petits garçons de l’étalage, qui resta là interdit, son corps ébauché, sa tête et ses mains à peu près finies, dans une formation méchamment interrompue : c’était une vieille fille dure aussi pour les poupées, pour les créatures de cuir bouilli et de bois, même pour les faux enfants. Le magasin offrait en prime une pochette de couleur violette. Elle y substitua d’autorité un mouchoir blanc ; le violet, d’ailleurs, d’après elle, portait malheur. Le mouchoir blanc n’avait pas droit aux initiales, mais de quoi peut bien servir une initiale à un enfant ? « A un enfant sans nom, évidemment », pensait Jérôme. Puis elle se détourna brusquement, l’empaquetage ne la regardant point, et reprit activement vis-à-vis de deux jeunes mariés la besogne vengeresse. Jérôme resta un moment les bras chargés de vêtements comme le père sur la grève dont le fils se baigne. Puis on enveloppa le vieil et le nouvel uniforme à part, mais chacun dans la même boîte pomponnée, décorée de roses en treillis.

L’enfant avait choisi le mode d’évasion le plus sûr encore en ce monde. Il dormait. Il avait dû s’endormir aussitôt, le drap était encore sur le visage à la hauteur où l’avait tiré Jérôme. Les bras, les jambes étaient gauchement placés : on voyait au premier coup d’œil qu’il s’agissait là d’un enfant qui n’avait plus l’habitude de dormir. Il retenait un peu son souffle pour cette opération défendue. Le sommeil choisi pour le corps, par quelle vendeuse imparfaite, forçait le coude à s’agiter, le genou à se refermer et à se tendre, mais la tête avait trouvé merveilleusement son repos. Chacun des cils de la paupière du haut se logeait amoureusement entre deux cils du bas. La lèvre inférieure fournissait à l’autre lèvre l’assise d’un baiser parfait. Le visage, que la neige seule avait lavé aujourd’hui, était net, et n’avait pris de la poussière du monde, au creux des oreilles, à la tempe, que ce qu’on peut en prendre à la neige. L’oreille, inutile aux sons, se donnait aux couleurs, à un ivoire transparent doublé de rose, et le murmure des rues et la lumière caressaient avec désintéressement cet enfant sans voix et sans regard. Jérôme détestait voir dormir, et surtout dans un lit. Le spectacle de tout dormeur, pesant enfin dans la nuit son vrai poids sur ce plateau qu’équilibraient, à toutes ces places retenues pour la maladie ou la luxure, tous les autres dormeurs et dormeuses dans leurs milliards de lits, était pour lui celui de l’avidité suprême. Le voisinage de Renée, si pure dans tout acte de sa veille, mais prenant le sommeil dès qu’elle était privée par lui du goût et du toucher, avec gourmandise et luxure, si pesamment étendue au dernier fond de sa vie, lui avait souvent donné le désir d’une humanité où l’on dormirait debout, avec la dignité des oiseaux, et la tête cachée… Mais voilà que cet enfant justifiait le sommeil couché. Du sommeil il faisait une réduction pure et parfaite de la vie : son mutisme était de même nature que sa voix, sa raideur que ses gestes, ses paupières que ses regards. En plein jour, sans maladie, étendu dans ce lit à l’heure où d’autres y étendent une femme, mais pour quel acte inconnu mille fois supérieur ! ses traits à peu près reposés ne décelant pas plus de souffrance que ce que l’on peut en prendre au rêve, sobre dans son immobilité et son silence même, il semblait avoir seulement poussé la vie à une espèce de génie, qui lui enlevait ses devoirs et ses hontes. Longtemps Jérôme resta à son chevet, savourant cette nativité, redoutant seulement la minute du réveil, l’angoisse de l’enfant après cette béatitude, et la grimace amère par laquelle serait annoncé qu’il avait goûté à nouveau à la vie, à son ancienne vie… Les bruits de la ville s’étaient tus, car c’était l’heure du repas ; le murmure du Niagara arrivait à la chambre distinct et égal ; Jérôme restait assis, évitant de marcher bruyamment sur les eaux. Et soudain le miracle des miracles s’accomplit, le miracle des oiseaux qui viennent se poser sur votre main tendue, des panthères qui devinent l’homme ami de la fourrure vivante et donnent leur flanc et leur mufle à vos mains et à vos lèvres : l’enfant ouvrit les yeux, et, sans poser une question, sans reprendre par une rougeur ou une contraction du visage la chaîne de sa vie misérable, sourit à Jérôme et dit qu’il avait faim.

… Avoir à essayer les aliments des hommes sur un enfant affamé.

Jérôme descendit acheter le repas. La vendeuse de l’épicerie, Galloise ignorante, ne savait pas que le sucre de canne excite l’intestin, que les haricots de conserve tuent l’estomac… Entre toutes les nourritures qui s’offraient, Jérôme choisit les deux ou trois qui ne sont pas de purs poisons.

Depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, Jérôme constatait qu’il ne s’était pas trompé. L’enfant n’était pas seulement un enfant vagabond. Il n’avait pas quitté sa famille et sa ville seulement pour voir New York, ou l’Europe, ou pour faire fortune. Ce n’était pas non plus un malade. Jamais de frénésie, de prostration, jamais non plus un geste qui pût révéler en lui une âme incertaine. Près de Jérôme, dès la première heure, il avait goûté un repos sans contrainte et sans limite, comme s’il était parvenu vraiment au terme de son voyage, ou comme le marin sur son bateau en course. Il avait suffi, pour ne pas l’effrayer, d’être avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l’humanité pour lui, ce que fût l’humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens qui l’enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait un sens à sa vue. Jérôme respectait d’ailleurs en son compagnon, comme il l’avait encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre question, le moindre contrôle ; mais, alors qu’il n’avait ressenti que très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme, l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de la sienne propre, les mêmes sentiments dans l’enfant étaient si aisés, si proches de la nature et du bon sens qu’on imaginait très bien une humanité soumise à cette façon d’être humaine. Une humanité où chaque homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps, comme un astre et des astres. Où les rapports entre les êtres n’auraient jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. Où l’accouplement aurait été inconscient, ou inconnu, ou inutile. Où l’atmosphère humaine aurait eu constamment, mille fois plus légère encore, son aération des soirs du printemps nouveau, seule époque à peu près supportable, quand les cerveaux des hommes recèlent le moins de congestion, les entrailles des femmes le moins de germes, et que chaque être ressemble dans le soleil couchant encore tout frais à la grande ombre sans sexe qui le précède ou le suit. Où chaque homme n’eût pas été un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable jusque dans sa façon de cracher ou de faire l’amour… Une humanité, sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue… Plus belle aussi… Où l’âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts, à chaque phalange, un triste nombril. Où l’éloignement que vous ressentiriez pour les autres hommes ne vous pousserait pas à imaginer quelle pauvre flûte de Pan forment ses orteils dans sa chaussure… Mais cette répulsion que Bardini avait ressentie, non sans un secret orgueil, comme une particularité sinistre, l’enfant la transformait en un sentiment naturel et large… Quelles leçons de dégoût, d’isolement, il y avait à prendre de cette grâce, de cette confiance ! Jamais un geste qui fût une insulte ou vînt d’un réprouvé. Jérôme arrivait à définir la passion qu’il éprouvait pour lui. Elle n’avait rien de paternel ni d’amical, ni d’amoureux : c’était l’admiration. Il se sentait près de lui une âme, non de frère aîné, mais de disciple. L’enfant ne jouait pas. Il s’occupait seulement à ces opérations simples et bénies qui ne signifient rien en soi, mais que devaient chérir saint François ou sainte Thérèse avant leur sainteté, balayant, allumant le feu avec la dignité de ceux qui sont chargés par les peuples de l’entretenir, redonnant à la fois au feu sa divinité et sa fragilité, lisant des livres d’enfant ou de classe sans jamais les commenter et gardant leur secret comme un secret confié à l’enfance, se plaisant dans sa chambre, s’amusant à y modifier la place des meubles et le plan de la vie d’une façon insensible par laquelle cependant il semblait que tous les monuments de Niagara Falls vus de la fenêtre fussent ordonnés selon une loi plus naturelle et plus belle, et que tous les mouvements de Bardini et les siens fussent plus accompagnés de soleil. Il avait des sens précis et pleins de mémoire, arrivant à créer mille souvenirs communs à lui et à Bardini, non des événements quotidiens, mais du flamboiement d’une bûche, d’un ton baissé dans le bruit des cataractes. Il n’entendait pas les voix qui donnent à la journée des hommes ses compartiments et ses habitudes. Il avait un plan secret, un rythme secret de la journée que n’effleuraient ni les sifflets d’usine ni les horloges. Une sorte d’aurore, de midi, de crépuscule planait à ses côtés sur des heures laissées au rebut par les hommes. Rien n’indiquait qu’un instinct de fuite l’habitât. Au contraire. Quand Bardini remontait l’escalier quatre à quatre, dans la crainte de trouver la chambre vide, et qu’il ouvrait la porte, croyait-il, sur la désolation, il voyait l’enfant, accoudé tranquille à la fenêtre, contempler les tramways, les autos, les pavillons flottants, tous ces symboles du départ, d’un œil si peu atteint que Jérôme en éprouvait une angoisse, devinant que ce qui habitait parfois l’enfant était un dieu autrement fort que celui du voyage. Se retournant au bruit, l’enfant le regardait d’un regard heureusement privé de surprise ou de joie, car tout sentiment trop fort eût signifié que le visiteur n’appartenait pas à ce cercle magique enfin réalisé et qui comprenait déjà deux êtres… Il n’en faut pas plus pour peupler la vraie terre… Jérôme était ému de cette force de solitude, de cette compréhension sans limites. Tel était donc le sel du monde, un enfant de génie.

Aucun n’avait demandé comment l’autre s’appelait. Mais Jérôme sentait déjà, ponctuant ses propres phrases, un silence court et profond qui était le nom de l’enfant.

Ainsi les jours s’écoulaient, sans que cette vie passée avec un enfant lassât une minute Jérôme. C’est que ce compagnon, s’il avait tous les signes auxquels les adultes reconnaissent généralement les enfants, l’ardeur, l’enthousiasme, la loyauté, la tendresse, les possédait poussés à un tel point qu’ils faisaient de l’enfance une race. D’ailleurs lui-même paraissait immuable ; depuis un mois il ne semblait pas avoir grandi, pas avoir forci, pas avoir admis un mot nouveau dans son vocabulaire ; ses souliers ne le gênaient pas, ses vêtements continuaient à lui aller aussi bien qu’au mannequin indéformable de l’enfance. Parfois Jérôme cherchait à retrouver dans le petit visage le visage ancien de parents, ou à y créer le futur visage adulte que tous les autres enfants lui offraient dans la rue. En vain. Cette enfance était la première qui ne fût pas un rappel ou une promesse de vieillesse. Il n’avait éprouvé qu’une fois une impression analogue, inverse d’ailleurs, car il s’agissait de Fontranges, dont la vieillesse ne paraissait pas une fin, un aboutissement, et qui semblait parvenu à l’âge directement, grâce à une recette spéciale, dédaignant la route habituelle de la naissance à la mort… Deux êtres seulement dans ce monde, auprès desquels il n’ait pas perçu le battement du temps…

Il avait eu au début le désir, dont il rougissait maintenant, de perfectionner son esprit, de lui apprendre la géographie, l’histoire, la littérature. L’enfant écoutait les leçons, en faisait son profit pour les conversations avec Jérôme, prenant toutes ces vérités générales du monde comme des confidences personnelles relatives à Jérôme. Il semblait qu’il y eût pour lui une autre géographie, une autre histoire, un autre arbre de poésie et de peinture, réservés à sa seule race, et dont il ne parlait jamais. Jamais, au théâtre, au concert, au musée, il ne donnait l’impression d’être au-dessous du spectacle, mais Jérôme lisait sur son visage une sorte de condescendance et de réserve, comme s’il avait son Shakespeare à lui, son Rembrandt à lui, ou plutôt une compréhension si naturelle de la musique et de la peinture qu’en étaient supprimés entre elles et lui ces intermédiaires encore nécessaires aux hommes, ces courtiers, que sont les peintres et les poètes. A peine son visage indiquait-il parfois, à une couleur soudaine, à un tressaillement, que Shakespeare et Rembrandt avaient été, sur ce point, autre chose que des truchements géniaux, mais la poésie et la peinture même. Mais ni les vers historiques, ni les devises célèbres, ne semblaient l’émouvoir. L’accumulation du sens humain sur les distiques ou les mots trop fameux l’empêchait, au contraire, à cet endroit même, d’être atteint par les vrais rayons. Des humains d’ailleurs il paraissait ne recevoir que ce qui venait, à travers eux, de la bonté, de la vérité ou de l’amour. Il avait une politesse que Jérôme ne pouvait expliquer que par un sens, non par une éducation. Cet enfant échappé au monde saluait des inconnus dans la rue, par un mot ou un sourire. Il ne réservait pas ce visage d’accueil aux enterrements, aux mendiants, mais parfois à certaines gens dont la banalité ne permettait pas à Jérôme de déterminer par quelle franc-maçonnerie il était lié à elles. Il regardait bien en face les femmes enceintes, posément, avec une sorte de regard adorable qui donnait à ces femmes l’impression que cet enfant inconnu ne les connaissait pas, mais connaissait l’enfant qu’elles portaient en elles. Jérôme les voyait s’arrêter dans leur marche, recevant du dehors, presque aussi tendre et brutal, le coup qu’elles recevaient d’habitude de leurs entrailles. A certain doux sourire sur le passage d’une femme élégante, Jérôme ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la femme adultère. De son auto, elle tournait la tête vers ce sourire d’enfant, toute connaissance et tout pardon, un nuage brouillait ses yeux… C’était tout juste avant ou tout juste après la faute.

Jamais entre eux aucune caresse. Il avait le sentiment que l’enfant ne tolérerait aucun baiser, aucune accolade. Quand Jérôme lui serrait la main un peu longuement, il la retirait. Il avait intact aux joues cet éclat inhumain que les baisers des mères sont chargés d’atténuer sur la plupart des enfants mortels. Pas une seule place déteinte. Il admettait sur soi la pression humaine juste dans la mesure où elle ressemble à la pression de l’air, aux autres contraintes physiques. Il n’admettait pas davantage d’ailleurs qu’un chien le flattât, le léchât. Il déclinait toute insistance de la vie humaine ou animale, il l’éludait de gestes doux et décidés qui semblaient le fait moins d’une répulsion que d’une connaissance. Jérôme n’avait pu deviner pourtant s’il était ou non averti de ces mystères que l’on cache aux autres enfants, sur la naissance ou son contraire. Le lit, le bain, les vêtements légers n’avaient pour lui aucune valeur sentimentale. Il était le premier enfant de douze ans dont l’attitude devant une femme ne contînt ni question ni équivoque. Rien de ce qui était ouvrage ou création humaine d’ailleurs ne provoquait chez lui interrogation ou surprise. Devant les bâtiments géants de la Food Society, devant le défilé de la cavalcade des Elks ornés justement de tous ces insignes dont chacun avivait la curiosité de la ville, devant les machines les plus compliquées ou les plus simples, il restait aussi peu curieux que ceux qui connaissent les effets ou les causes. Il semblait bien plutôt retiré définitivement de ces manœuvres auxquelles se livrent les hommes avec ardeur et maladresse, et réservé à un sort particulier, tout de lenteur et de finesse, qu’il était bien difficile d’imaginer… On pensait cependant à la mort.

On aurait tort cependant de croire que la vie commune avec celui que ne touche ni l’amour, ni la nature, ni le génie, ne réserve pas de douceurs. Il suffit par exemple, sans qu’il le remarque, d’amener la main abîmée de l’enfant, par les baumes habilement placés, à ressembler enfin à nouveau à sa main intacte. Tort de croire qu’il n’est pas de conversation possible avec celui qui ne sait rien, qui n’entend rien. Il suffisait avec lui d’employer un dialecte qui excluât les mots bas et vulgaires, les verbes à double sens, les pensées pratiques. Jamais un lieu commun dans ce langage. Pas de terme pour s’émerveiller devant la nuit ou le coucher du soleil, pour demander quel est le plus haut monument du monde, la plus forte station de télégraphe. C’était vraiment la langue de celui qui croit à l’égalité des maisons, des étoiles, des voix humaines et qui ne permettra jamais aux sentiments humains de le prendre dans leurs mensonges. La langue de l’évangile tel que le concevait Jérôme, sans miracles et sans familiarités, où l’habituel couple pécheur, poilu et bavard, cède la place au couple avare de mots et pur… La vie pour Jérôme reprenait un sens…

Telle est l’histoire de Bardini, sauvé par un messie enfant.

Cependant Fontranges, pour lequel une agence recherchait Jérôme aux États-Unis et qui avait enfin reçu une adresse précise, quittait sous un prétexte la France et s’embarquait au Havre. Il neigeait ce jour-là même sur la mer. Aucun dauphin, aucun poisson volant ne se hasardait hors de l’eau dans cet air gelé. Sur Fontranges, dont l’estomac était solide, le tangage n’avait qu’un effet sentimental, le poussant à la tristesse quand le navire fonçait, à la confiance quand il se dressait. Jamais l’alternance de ses sentiments n’avait été aussi rapide, ni de son sourire ni de son air grave. Un phare s’en mêla bientôt, le soir tombant, l’accablant de feux à éclipses. C’était trop de dimensions pour son âme, et bientôt il se contenta d’admirer le navire. C’était le plus vieux steamer de la Compagnie et les escarbilles elles-mêmes en avaient une forme et une noirceur peu modernes, mais Fontranges, qui s’attendait à un bateau de fer, était ravi d’y trouver tant de mâts et tant de vergues. Jamais il ne l’eût imaginé aussi vibrant, aussi vivant ; il voyait l’écume de la proue, celle du sillage ; il comprenait enfin pourquoi le poète arabe compare à un esquif sa monture au galop : c’est qu’ils sont vraiment à confondre, et chaque fois que l’esquif de la Transatlantique s’inclinait pour aborder la vague, il le flattait de la main au bastingage, par habitude, comme on le doit pour un cheval.

III

On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême ; le délit était particulièrement inadmissible.

La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur. A cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons, Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis. Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la comptabilité !… De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire, résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la génération…

« Un cheval. Un chevaux.

— Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq Allemands.

— Sans quoi le monde actuel n’existerait pas ? Sans Washington et sans Lincoln.

— Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de district, à l’Office principal de la Santé publique… »

Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque fois qu’à grand-peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est particulièrement virulente. A la minute où l’enfant sortait, assuré qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers, les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille, de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants. Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou, s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école, le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce : on y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur et l’ignorance tous les premiers des cours.

Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient, l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue, vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant, et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie, qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.

« Vous ne venez pas en classe ?

— Non.

— Pourquoi ? Vous savez tout ?

— Non.

— Vous avez fini vos études dans une autre école ? »

L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.

« C’est ce que nous allons voir… »

La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur, elle assistait au supplice.

« Votre nom ? Votre âge ? Votre famille ? Votre ville ? »

L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des quatre questions que l’autre posait à la fois.

« Votre livret scolaire ? Pas de livret scolaire ? J’ai donc le droit de vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points cardinaux ? »

La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait distingué son nord-est, son sud-ouest ouest… Mais l’enfant se tut.

« Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis ? »

La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux, d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.

« Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez. »

Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine. L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner. A l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient ; ce n’était pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.

« Qui êtes-vous ? demanda le maître.

— Qui vous voudrez.

— Son professeur sans doute ?

— Son professeur.

— Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles. »

Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.

La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien. Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu, dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres enfants.

Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre un rayon trop brûlant.

Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la pancarte avec le mot Ice posée pour attirer le fournisseur semblait glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi. Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras. Était-ce une sœur cadette, un chien préféré ? Il le tenait pressé contre lui, l’embrassait — dans cette première existence il y avait eu des caresses — , lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond — dans l’autre existence, il y avait eu un compagnon de lit — , alors que d’habitude il dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi ? Près de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux plus légères atteintes ? Bardini l’entendit un moment respirer de ce souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux ; cher enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur ; une pureté de teint, une tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et d’autres sens ; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de disparaître.

Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait gagner New York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice de fuite ; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion, doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort, aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes libres contre la vie ; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres. Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons, à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le fit étendre ; il avait la fièvre ; il refusait de se coucher, mais il se sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles. L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un entraînement pour les disparitions.

C’est vers minuit que l’on frappa.

On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour s’annoncer de façon aussi nette.

On frappa à nouveau.

Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et d’appels ? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites, c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi… Voilà pourquoi ils ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux quêteurs de l’Y. M. C. A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y avait en effet que l’Y. M. C. A. Qu’elle repasse…

Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et secoua la serrure. La porte était à peine entrebâillée que déjà le visiteur était dans la chambre.

C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des huissiers ou des quêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.

« Je suis M. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs. Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant. »

C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de M. Deane.

« Quel enfant ? »

Mais M. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.

« Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce district.

— Il n’y pas a d’enfant ici », dit Jérôme.

A côté l’enfant toussa. M. Deane prit un siège.

« Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher monsieur. J’ai été enfant perdu moi-même. »

Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son adresse et ses trois prénoms…

L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix. C’était un vrai déchirement.

« Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie ? continua M. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux sortes d’enfant : ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous pouvez chercher ; c’est la seule distinction vraiment juste pour l’enfance. Il est de ceux qui toussent… Il s’appelle ?

— Je ne sais pas.

— Vous l’appelez ?

— Je ne l’appelle d’aucun nom. »

M. Deane ne fut pas démonté pour si peu.

« Eh bien, nous l’appellerons Jack, si vous voulez. C’est encore l’appellation la plus légère pour qui sort d’une vie où il n’a pas eu de prénom. Je ne suis pas d’accord avec mon collègue du Maine qui prétend surcharger les enfants trouvés de noms plus caractéristiques… Il convient donc de ramener ce petit Jack à la vie sédentaire. Vous le connaissez. Vous avez bien voulu quelque temps assurer notre rôle… Conseillez-nous. Que faut-il à Jack pour qu’il ne fuie plus ? »

M. Deane n’inspirait pas d’antipathie. Il y avait encore malgré tout de l’ancien enfant perdu en lui, dans la rapidité de ses regards, dans la coupe de ses paroles… ou encore peut-être simplement de l’enfant.

« Pour qu’il ne fuie plus ? Peut-être seulement qu’il n’ait plus de raison de fuir. »

M. Deane secoua la tête.

« Cher monsieur, dit-il — on voyait que ce monsieur tout court le peinait et qu’il souffrait de n’y pouvoir ajouter Smith ou Jones — , ne croyez pas que je me méprenne sur le sens de vos paroles. Je sais ce que vous voulez dire : « Pour que Jack ne fuie plus, il lui faut simplement des parents beaux et heureux, une maison confortable et pleine de gaieté, des saisons toutes égales en joies et en fruits ; aucune petite fille laide à vingt lieues à la ronde, et d’ailleurs dans le monde entier, aucun camarade avec des yeux qui louchent, des chiens favoris sans ténia, des chats aimés sans propension à l’hystérie, des lapins russes sans abcès au foie. » C’est ce que vous avez essayé d’ailleurs de faire pour lui, si ma perspicacité n’est pas en défaut. Vous lui avez créé un monde où l’on ne doit de comptes à personne, de sourires et de pleurs à personne, où le désir est remplacé par une satisfaction continuelle et la religion envers Notre-Seigneur par la politesse envers sa création… Prenez bien garde, et pour vous-même. »

Il baissa la voix.

« Cher monsieur, je ne sais pas très bien si vous vous représentez exactement ce qu’est un enfant. Permettez-moi de vous avertir du danger. Si vous admettez une minute que c’est un être égal ou supérieur à vous, vous êtes perdu. Tout homme adulte qui se met à observer un enfant comme un être spécial est perdu. Cette peau de satin, ces yeux qui filtrent, ces gestes qui inventent les gestes, ces voix, les seules voix qui ne sont pas des échos, de tristes échos — si vous admettez que cela existe en soi, je ne vois pas très bien ce qui vous reste à faire dans la vie. Adorer l’enfance, c’est la pire hérésie. Songer ce qui vous restera, dans quelques années, de votre divinité : un homme. »

Bardini haussa les épaules.

« Ne haussez pas les épaules. Jack n’est pas une exception. Dans les quarante enfants qui nous sont actuellement confiés, je ne vois guère que six, sept avec Robert peut-être, qui puissent être observés sans dommage moral, qui ne soient pas des archanges de l’enfance, qui donnent vraiment l’impression d’être des enfants d’homme, dans lesquels on devine des créatures vouées au labeur, au tabac, à la prière, sous les mains desquels s’imaginent aussitôt les billets d’un dollar et les machines à écrire… C’est avec ces six-là — et avec Robert au besoin — que nous mettrons dorénavant Jack, si vous le voulez bien. »

M. Deane devenait loquace. Jérôme le laissait parler. Il fallait gagner du temps.

« Ce que je vous en dis, cher monsieur, c’est pour vous épargner ce goût de la révolte, cette pente au néant que donne la fréquentation, d’égal à égal, avec un bel enfant. Moi-même j’en ai longtemps souffert. Au début de mes fonctions, dès que j’étais en présence du petit garçon ou de la petite fille venus à pied de l’Alabama ou du Michigan, avec des haltes de nuit aux poubelles, ou par le chemin de fer blottis sur des boggies, ou dans des derrières d’avion, partout enfin où les hommes laissent un peu du vide primitif, ou accroupis entre les deux cages d’une ménagerie et se cramponnant aux grilles, dans les cahots, d’une main craintive car elle n’était pas toujours hors de la portée des fauves, j’avais souvent l’impression d’être moi-même l’accusé, le fugitif, d’avoir fui l’enfance. Les collègues se moquaient de moi, croyaient m’encourager en me disant que les enfants sont comme les lions, qu’ils voient l’homme à une échelle gigantesque. Je n’en étais que moins à l’aise. Ils voyaient donc mon impuissance, mon dénuement, ma maladresse à une échelle gigantesque. C’est seulement grâce à Mrs. Deane que j’ai trouvé une recette pour me sentir l’égal, l’égal au moins, d’un enfant quand je suis face à face avec lui. »

Tout cela commençait à intéresser Jérôme. C’était en tout cas dans le sujet.

« Tu n’es vraiment pas raisonnable — me répétait Mrs. Deane — de te laisser intimider ainsi par les enfants. Les hommes adultes leur sont bien supérieurs. Tu es supérieur à n’importe quel enfant. Y a-t-il eu des épopées, des inventions, des guerres d’enfants ? Y a-t-il dans les musées un seul tableau d’enfant ? Et à côté des simples hommes, très suffisamment intelligents et beaux — je parle d’après Mrs. Deane — , il y a les grands hommes, alors qu’on en est encore à chercher les enfants grands ou sublimes. »

L’enfant toussa. M. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à l’aquarelle chez un homme.

« Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson, ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires, hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était pourtant intimidant : c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en véranda jusque chez un marchand de herses. »

« Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini, quelle puissance ! »

« A vrai dire, continua M. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort qu’avec un moraliste. »

L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par M. Deane prouva que l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants que des enfants malades.

« Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant ? dit Jérôme.

— Je ne puis rien vous promettre, dit M. Deane. La libre disposition d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires. Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est heureusement à plusieurs étages… Je parle par métaphore et sans penser au petit Ralph… Un dernier mot : reconnaissez-vous Jack dans ces fiches ? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler. »

Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus tard ; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu louche ; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne de ping-pong ; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en chippendale ; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet — un perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à Jack était plus âgé que le vrai Jack ; Jérôme pensait avec reconnaissance à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience, tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux, devant ces doux visages, de n’avoir entreprise que si tard, dans des conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.

Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants, l’image de la vraie révolte.

« Ceci, c’est une plaisanterie, dit M. Deane. C’est moi, le jour de mon entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras, car ils m’avaient photographié de force… Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du vagabondage et de la haine… Quand nous donnez-vous Jack ? »

Jérôme tendit la main à M. Deane. Il serait facile de jouer cet homme naïf.

« Quand vous reviendrez, dit-il. A la fin de son rhume.

— Je peux le voir ? »

L’empressement de M. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer avec l’enfant qu’était encore Jack.

« Si vous voulez », dit Jérôme.

Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que M. Deane poussa un cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et l’on entendit d’en bas claquer la porte.

Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé, sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette tempête. Avait-il mis ses souliers ? Jérôme se rappelait maintenant avoir vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. M. Deane avait pris à droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de boue fondante. Avait-il mis ses souliers ? Un chien aboyait là-bas, dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant ? Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les dix mètres dans la neige.

C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même ; il avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les alpinistes vaincus ; des flocons s’accumulaient sur la bouche entrouverte et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait. Les yeux fermés, il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances ; tout en lui était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la neige… Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte, l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier. Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité, qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant toutes les rumeurs mauvaises du monde : sous le murmure des toupies les voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances, les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement avare et cupide de l’humanité. Ah ! qu’un enfant eût acquis plus de pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux, celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation immobile et fertile. Ah ! s’il eût été possible de l’atteindre une minute — peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents — , quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris de nos lois, contre toutes les convenances du monde ! Au-dehors une neige de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et, rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les deux, et il s’endormit.

Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers-chefs de New York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple : il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord, l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le maître d’hôtel. La prohibition : mesure de club, où l’on ne boit que les vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes nationaux, du chant national : insignes de club, chants de club. La lutte des gratte-ciel contre la Tour Eiffel : rivalité de clubs. La politique américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de cet angle : elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en apparence, mais en fait beaucoup plus fermé… Ainsi Fontranges, traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son pullman, y dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres de service : ils avaient tous la particularité du club, l’accent américain, ils étaient égaux… Parfois, cependant, une belle jeune femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club, mais de patrie et de nation.

IV

« Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est l’orgueil ?

— Qu’appelez-vous orgueil ? » dit Bardini.

Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa ville. M. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé…

« C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps, il est des cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines. Ce sont les cellules orgueilleuses.

— Je fais la grève de la faim ? dit Jérôme.

— Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier d’être homme ?

— Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau d’autre créature je serais fier de vivre. »

Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité, qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha. Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même pousser trop loin l’orgueil.

« Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.

— C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.

— Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.

— Il n’était pas enfant.

— Il y a les grands hommes.

— Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie. C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même : tu as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte de moi qu’en tant que Bardini. »

Lorsqu’on voit Delavigne, les Messéniennes sous le bras droit, Marino Faliero sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer lentement sur le quai salué par un peuple admirateur, — qui soudain se précipite, car les Messéniennes sont tombées dans la rue, le poète ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges, — et que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.

« L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de compte. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais… Est-ce vrai que tu as essayé d’être domestique ?

— Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.

— Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait ?

— Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les boutons de mes portes : j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement, avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le dieu de son maître !

— Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme ?

— Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.

— Pourquoi pas ? Tu ne crois pas en Dieu ?

— J’existe ? Dieu existe ?

— Combien veux-tu parier ? »

Fontranges prit doucement la main de Jérôme.

« N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.

— Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence de Dieu. »

Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons volants qu’il n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un dauphin au soleil.

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