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Avec les Poilus

V. Ratu fait des prisonniers.

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Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille en avant des tranchées de première ligne.—Selon son habitude, Ratu trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait de l'œil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade.

—«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois.

—«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet.

Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien ne bouge. Pas de Ratu.

—«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne silence prouve l'inquiétude,—c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.»

Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là, la gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt. On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà!»—Mais Ratu ne revient pas!

Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.—Là, trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français.

Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
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Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas, de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches, attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?—Il faudrait quitter ce trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres du monde?—Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris, on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on, ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses! Charcuteries!...

—«Miaou!»

—«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement.

—«C'est un chat qui miaule!» répond Karl.

—«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, avec de la gelée de groseille.»

—«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl.

—«Mais on a le chat.»

—«On ne l'a pas non plus.»

—«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là-haut, entre deux feuilles de bardane.»

—«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis bien gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu.

Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
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Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les soldats s'écartent du pain posé sur le sol.

Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache pudiquement.

—«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz.

—«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné.

—«Il est bien difficile!—Nous en mangeons, nous!»

—«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme il est râblé!»

—«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé.

—«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une plaque d'identité?»

—«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.»

—«Es-tu sot, pour un Poméranien!—Si on le mange, ça nous fera un seul bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim après ce suave morceau délicat, cette friandise!—Tandis qu'en ne le mangeant pas...»

—«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation.

—«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît les soldats.»

—«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre.

Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas entendu:—«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?—Eh bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?»

—«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase.

—«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans.

—«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être prisonniers!» répondit Karl.

—«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz.

—«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos salles à manger!»

—«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté, et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les Français!»

—«Le voilà!» dit Karl.

Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué.

Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui, se contenta de lire la plaque d'aluminium:—«2e escouade, secteur 48» s'écria-t-il,—c'est écrit en français!—Puisqu'il est venu jusqu'ici, il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira, d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner, et en nous dissimulant le plus possible!»

Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé, flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes, mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!!

Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait pris pour descendre dans le petit poste,—et d'un bond, fut dehors...

Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes, sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait!

—«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre pauvre petit baromètre?»

—«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!»

Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme sœur Anne, ne voyait rien venir.

Tout à coup, il frémit:—«Qu'est-ce qui nous arrive là???»—Tout le monde regarda.—«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...»

—«C'est lui!» dit Bigeois.

—«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,—Je vous le disais bien qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris, c'est lui qui prend!»

—«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des prisonniers!!!»—Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la prouesse de Ratu.

C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment levés.—Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un œil narquois, ou bien il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient s'empêcher de penser:—«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que nous!»

Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.

—«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine.

—«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»

—«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»

—«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien travaillé pour un chat.»

—«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»

Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la 2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque d'identité.

Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,—il s'ennuie,—il veut sa gamelle!»—selon que le drelin din din était allegro, ritenuto, ou agitato.

Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car chaque escouade tint à offrir la sienne,—si bien que Ratu, le héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.

Illustration from Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu
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