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Aux mines d'or du Klondike

AUX MINES D'OR DU KLONDYKE (continued 3)

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La baisse de l'or est, en effet, arrêtée par la demande incessante dont il est l'objet. «L'institution du crédit, dit M. E. F. Johanet, l'accroissement de la population, la multiplicité des entreprises, la facilité et la rapidité des communications, les développements de l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numéraire, en occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantité de matières d'or ont opposé une digue à la dépréciation. Le continuel roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus fécond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.»

Mais ce n'est pas seulement aux usages monétaires que l'or fournit son contingent; la moitié environ de la production est employée dans les arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du métal précieux ne peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance de l'or cause sa dépréciation. Un fait, cependant, l'exposerait à toutes les fluctuations: le monnayage libre et illimité de l'argent. Or, contre ce fait, les grandes nations qui détiennent presque toute la monnaie du monde se sont sagement prémunies en suspendant la frappe libre. Et, en définitive, il est encore loin le jour où notre louis d'or tombera à 10 francs?

XIV

Un voyage d'exploration.—Prospection d'un creek.—Une percée dans la forêt.—Ces pauvres baudets.—Maladie et démoralisation.—Moustiques et maringouins.—L'heureux camp. Des morilles.—Sur Quartz Creek.—Une découverte aurifère.—Eboulement. Etayement des puits.—Location de claims.

Le 11 juillet au matin, à 4 heures, un compagnon et moi nous poussions devant nous, dans la rue de Dawson, trois baudets bâtés. Après avoir dépassé la scierie, nous nous arrêtions devant la porte d'une cabane au-dessus de laquelle flottait le drapeau anglais. Le propriétaire, un ex-lutteur renommé, venait à notre rencontre et bientôt une tente, des vivres, des couvertures, et des outils de prospection étaient empilés avec méthode sur le dos des ânes et artistement liés au moyen d'un nœud solide. Nous devions faire de compagnie une exploration dans la direction du Mac Question Creek, un affluent de la rivière Stewart, réputé inexploré mais riche en or. Deux prospecteurs avec deux animaux nous y avaient déjà précédés en s'y rendant par une autre route. Quand nos préparatifs furent terminés, notre caravane, composée de huit hommes et de trois bêtes, se mit en marche en suivant un sentier le long de la côte, à l'est de la ville. Nous passâmes le Klondyke au moyen d'un bac; les baudets, un peu trop pesamment chargés, avançaient avec lenteur; le passage à gué de la rivière ne fut pas sans difficulté, car nos bêtes s'effrayaient des rapides, peu profonds, mais assez turbulents à cet endroit.

Après avoir franchi la rivière, le chemin nous conduisit dans une superbe forêt de bouleaux mêlés de quelques sapins blancs. Puis bientôt nous pénétrâmes dans le Cagnon marquant l'entrée de la vallée de Bonanza; la marche se poursuivit sans incident, mais avec lenteur, car nos ânes avaient peine à retirer leurs petits sabots de la boue gluante de la sente; vers midi on fit halte; nous recueillîmes quelques branches éparses sur les débris de quartz et nous fîmes flamber un feu pour préparer nos aliments: lard, biscuit, thé.

Pendant ce temps, les animaux, débarrassés de leur fardeau, se régalaient des herbes succulentes qui croissent en abondance dans ce sol d'alluvion. Le repas, mangé de grand appétit, étant terminé, nous lavâmes la vaisselle, rechargeâmes les ânes, et bientôt nous étions repartis. Le soleil était brûlant, le terrain glacé. Et cette anomalie se traduisit par un défoncement pitoyable de la sente; nous piétinions un limon noirâtre, tenace, épais, qui nous retenait en place, surtout quand nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.

Dans de pareilles conditions on avançait lentement. À un certain moment l'embourbement devint tel qu'il fallut absolument faire l'ascension de la colline pour s'éloigner des bords mêmes de la rivière. Mais soudain, le pauvre aliboron qui portait la tente glissa, le pied lui manqua, et le voilà pirouettant sur lui-même, pour aller, avec sa charge, s'étaler dans une mare de boue liquide, à 10 mètres plus bas. Notre premier mouvement fut de rire de l'aventure, la culbute étant si comique; le second fut de nous précipiter au secours de la bête qui, les quatre fers en l'air et reposant mollement sur la tente formant coussin, ne se pressait pas de reprendre son équilibre. Il fallut dénouer les cordes, décharger son bât, objet par objet, ensuite nettoyer le tout tant bien que mal, recharger et repartir. Vers 7 heures du soir, nous déclarâmes en avoir assez pour la journée, et nous nous arrêtâmes pour camper près du numéro 25, après avoir fait une quinzaine de kilomètres en autant d'heures.

PASSAGE D'UN AFFLUENT DU YUKON. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

PASSAGE D'UN AFFLUENT DU YUKON. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
PASSAGE D'UN AFFLUENT DU YUKON. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

C'est à cet endroit qu'un facétieux Irlandais, Ruddy Connor, a dressé sa tente portant l'enseigne engageante de l'Hôtel de la Goutte de Rosée. Le mouvement sans précédent des voyageurs depuis le début de l'été l'a mis entièrement à court de vivres, à sec de liquides, si bien qu'il a été contraint de placer, bien en évidence, un écriteau portant ces mots: «Repas à 75 dollars pour ceux qui ont des sacs remplis, repas gratis pour ceux qui n'ont pas de sac du tout».

Ayant bien pénétré l'intention de cet hôtelier de génie, nous nous décidons à camper en face de son écriteau et de faire appel au contenu de nos sacs pour le dîner.

Talonnés par le désir d'arriver au but, nous n'avons malheureusement pas le loisir de prendre un long repos, et nous nous levons à minuit et demi, presque avec le soleil. La route est monotone, les repas le sont aussi. Ils se composent perpétuellement de lard et de haricots, mais l'appétit est tel que l'on oublie ce que ce régime a de spartiate. Ce jour-là, vers 2 heures, l'arête séparant la vallée de Bonanza de celle du Quartz est atteinte, et nous y trouvons, heureusement pour nos bêtes, un sentier sec et dur. Sur ces hauteurs nous éprouvons une sensation exquise: l'air est si pur et si calme, la lumière si douce, les fleurs sont si éclatantes, les bruyères d'un vert si tendre! Par instants, on se croirait sur les croupes du Jura, avec cette différence que la pierre calcaire est remplacée par le quartz; mais tout à coup les andouillers d'un élan ou d'un caribou blanchis par le soleil viennent nous rappeler que nous sommes aux antipodes de la civilisation. Finalement, nous nous arrêtons, vers le soir, dans une ravine couverte de broussailles. À la lisière des arbres, les compagnons qui nous ont devancés nous attendent. C'est l'heure du repas. Quelques-uns d'entre nous le préparent sans tarder: un échafaudage de morceaux de bois et de piquets enfoncés en terre s'élève bien vite au-dessus d'un feu flambant où des arbres entiers sont jetés; le tout supporte les vases, marmites, récipients remplis de tout ce qu'il faut pour parfaire un festin gargantuesque. D'autres s'occupent à dresser la tente, tandis que les ânes sont laissés libres de trouver leur fourrage dans la côte tapissée d'herbes variées.

BONANZA CREEK.—DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

BONANZA CREEK.—DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
BONANZA CREEK.—DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

Le jour suivant, nous abordâmes des parages inexplorés, abondants en montées et en descentes; mais heureusement le terrain était ferme et parfois desséché. La forêt remplaçait les broussailles; elle devenait même si serrée, que nous fûmes obligés d'envoyer en avant-garde deux ou trois sapeurs qui, la hache à la main, ouvrirent un passage à travers le fouillis inextricable du bois. Malgré les traces nombreuses et fraîches de caribous, d'élans, de panthères, de lynx, d'ours et d'autres bêtes sauvages, il fut impossible à deux des nôtres, bons marcheurs et excellents tireurs qui, la carabine en main, précédaient la caravane, d'apercevoir et de tirer le moindre coup de fusil, et pourtant il arriva parfois que l'herbe foulée au pied par l'animal n'avait pas eu encore le temps de se redresser.

DÉPART POUR LA CHASSE. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

DÉPART POUR LA CHASSE. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
DÉPART POUR LA CHASSE. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Après quatre journées de cette marche dans l'intérieur, les difficultés augmentèrent, la lassitude et la maladie mirent à bas la moitié du contingent; la dysenterie, la diarrhée, les fièvres terrassèrent les plus robustes: force nous fut d'établir un campement et de nous arrêter quelques jours jusqu'à ce que les malades eussent repris assez de forces pour se remettre en marche. Nous choisissons pour emplacement du camp le bord d'un ruisseau à l'eau limpide, dans la forêt même: en semblable occurrence, quand l'eau et le bois ne manquent pas, le prospecteur se déclare satisfait. Les vivres étant courts, nos chasseurs battirent la campagne, mais sans succès. Un jour pourtant, ils rencontrèrent une tente occupée par quatre ou cinq prospecteurs qui venaient de tuer un élan et qui, généreusement, leur en offrirent un quartier.

Les gens valides de notre caravane occupèrent leur séjour au camp à prospecter dans le ruisseau; ils y trouvèrent des «couleurs», c'est-à-dire quelques parcelles d'or intéressantes sans doute, mais pas assez abondantes pour justifier des travaux plus importants. Le travail, dans ces conditions, se fait ainsi: on détache, à coups de pic, du gravier des bancs et on le lave dans un pan (sorte de plat ou plutôt de casserole à frire sans manche) avec l'eau du ruisseau même, en faisant osciller constamment un pan, de façon que l'or, qui est le plus pesant, se rassemble et se tasse au fond; l'eau que l'on fait courir sur le gravier entraîne celui-ci et ne laisse bientôt dans le plat que du sable noir, qui consiste en réalité en cubes minuscules de fer magnétique contenant très souvent de l'or. Ce sable, étant presque aussi lourd que l'or, se sépare assez difficilement du métal précieux; néanmoins, avec un peu de pratique, on arrive aisément à laver le tout, de façon qu'il ne reste dans le pan que les particules d'or et quelque peu de sable qu'on élimine en séchant ce résidu sur le feu.

Nous étions arrivés aux confins de cette vaste plaine qui, comme nous l'avons vu, s'étend des contreforts du Dôme à ceux des montagnes Rocheuses, à plus de 150 kilomètres à l'Est. L'étude du terrain et le résultat des prospections nous avaient convaincus que nous étions parvenus à la limite de la ceinture aurifère. Et, comme l'état d'abattement de nos malades persistait, nous décidâmes de battre en retraite pour gagner la vallée du Quartz Creek, que nous savions peu explorée et peu connue.

PROSPECTION DANS LA VALLÉE DU QUARTZ. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

PROSPECTION DANS LA VALLÉE DU QUARTZ. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
PROSPECTION DANS LA VALLÉE DU QUARTZ. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Une marche lente permit aux convalescents de suivre, tant bien que mal, le gros de la colonne; les baudets, allégés de tout le poids des provisions consommées depuis le départ, en profitèrent pour s'émanciper. Nous arrivâmes ainsi un soir pour bivouaquer dans un endroit appelé, par ironie sans doute, «l'Heureux Camp», car les moustiques, les maringouins nous y firent souffrir mille tortures et faillirent presque nous faire verser des larmes de douleur. Nous trouvâmes confirmée la véracité de cette description d'un homme qui s'y connaît pour y avoir passé:

«En été, il y a des moustiques sans nombre, des marais à traverser, des montagnes à gravir. Eh bien, tout le temps ces infernales bêtes vous dévorent jusqu'à ce que parfois la vie elle-même semble être une malédiction. Je sais ceci par expérience, et j'ai vu des hommes forts, durs, vigoureux, verser des larmes de rage impuissante devant ces ennemis innombrables et presque invisibles. Maintenant, supposez que vous portiez des bottes de mineur en caoutchouc montant jusqu'aux cuisses et qui sont presque indispensables dans ce pays-là, pendant la saison d'été, chacune pesant 3 ou 4 livres, un lourd habillement de laine, des couvertures, des vivres pour dix, vingt ou trente jours, quelquefois plus, une hache, un pic, une pelle et d'autres articles indispensables, un poids total de 50, 60, 90 et souvent plus de 100 livres, tout cela porté à dos, pataugeant à travers les marais, vous débattant dans la broussaille, gravissant les pentes escarpées des montagnes sous un soleil écorchant qui, de fait, couvre la peau d'ampoules, pendant que tout le temps la sueur coule à flots et que, incessamment aussi, le maringouin, doué d'ubiquité, vous assaille à chaque point vulnérable, s'attaquant surtout à vos yeux, à vos oreilles et à vos mains et trop souvent, hélas! à votre langue, sans qu'il soit possible de s'y soustraire. Et puis, ayant échappé à cette torture, quand vous franchissez le sommet de l'arête, les vents solidifient presque vos vêtements saturés de sueur, vous glacent jusqu'à la moelle, et raidissent vos doigts au point qu'ils peuvent à peine se mouvoir. Après une journée passée dans ces conditions, imaginez que vous vous asseyez au milieu d'une nuée de moustiques pour prendre votre repas, qu'il vous a fallu plus d'une heure pour préparer, et qui consiste en pain pétri à la hâte et cuit sur la braise de votre feu de camp, en haricots peut-être à demi bouillis, en lard dans la même condition, en café ou en thé de mauvaise qualité. Si vous êtes fumeur, vous savourez ensuite une pipe, puis vous vous enveloppez dans vos couvertures avec quelques rameaux répandus sur le sol, la tête soigneusement couverte, car le maringouin ne dort jamais, et vous trouvez enfin un sommeil tel que les conditions peuvent le permettre, mais qui est d'ordinaire, je dois le dire, profond et assez doux.»

L'Heureux Camp est situé sur l'arête bordant la vallée du Dominion à l'Est, non loin du Dôme. Nous lâchâmes nos baudets en liberté; comme il faisait grand jour à 10 ou 11 heures du soir, ils s'éloignèrent bientôt avec le grelot qu'on leur avait confectionné, deux jours auparavant, au moyen d'une boîte à conserves vide et d'un gros clou en guise de battant. Grâce à cette invention (non patentée), on pouvait les suivre aisément quand ils erraient dans la forêt, ou les retrouver quand ils s'égaraient. Après le souper on se coucha; mais les moustiques étaient si agressifs que plusieurs d'entre nous préférèrent s'asseoir auprès du feu et s'enfumer à outrance pour échapper aux piqûres de ces affreuses bêtes. Le lendemain nous subîmes là un orage épouvantable, avec éclairs sinistres et coups de tonnerre effrayants, tandis que la pluie perçait nos vêtements de part en part. Il y a souvent, en été, de violentes perturbations de l'équilibre atmosphérique, mais elles sont heureusement de courte durée, et elles contribuent à maintenir l'air pur et frais.

Le jour suivant, descente le long de l'arête qui sépare Quartz Creek de Canyon Creek: le paysage est charmant; après les bruyères et les arbrisseaux viennent des broussailles, puis des bois avec des sous-bois luxuriants; les clairières sont, par places, tapissées d'herbes et de fleurs dont les tons s'harmonisent parfaitement, fonds verts relevés de motifs de couleurs gaies, tandis que les troncs blancs des peupliers, des trembles et des bouleaux semblent former des panneaux pour encadrer la scène. Près du sommet, des quantités de baies rouges, noires et bleues, surtout des bleues, des airelles grosses et délicieuses, offrent un rafraîchissement bienvenu au voyageur altéré. Elles se vendent à raison de 2 dollars le litre dans les restaurants de Dawson. En descendant la côte, tout en traversant une partie de la forêt récemment endommagée par un incendie, l'un de nous heurte de son pied un objet qu'il examine de plus près avec étonnement: c'est une morille! Et en effet, à droite, à gauche, partout nous comptons des douzaines, des centaines de ces champignons émergeant de la mousse verte ou des feuilles mortes qui déjà jonchent le sol. Cette découverte est accueillie avec joie, car elle va amener quelque variété dans le menu. Mais voici qu'au dîner chacun refuse de goûter à ce plat, de peur de s'empoisonner. Enfin un de nos compagnons se hasarde, disant «s'y connaître en champignons». Il déclare les nôtres excellents. Il prouve son dire en en absorbant une large portion. Et aussitôt c'est à qui en mangera le plus; la morille est admise par acclamations au menu quotidien. Celles-ci sont plus grosses (quelques-unes sont comme le poing) que celles d'Europe, mais elles n'ont peut-être pas une saveur aussi fine; toutefois, en raison de ses qualités nutritives, la morille est un précieux aliment naturel dans ce pays où elle abonde.

En sortant du bois, nous fûmes si frappés de la position et de l'aspect du terrain que nous décidâmes d'y faire des fouilles. Notre tente fut dressée au bord du Quartz, en un point où des travaux faits récemment avaient laissé des vestiges, sous forme d'écluse, de boîtes et d'amas de gravier. Au lavage nous obtînmes des résultats satisfaisants. Le lendemain l'investigation fut poursuivie, et bientôt, vers l'intersection des deux cours d'eau, nous découvrîmes que des fouilles avaient été commencées à l'extrémité du plateau qui avait attiré notre attention; nous nous approchâmes et, comme la place était désertée, nous essayâmes la terre: on déclara les prospects très bons. Aussi quand revinrent les mineurs, dont nous avions vu les travaux, leur offrîmes-nous de procéder en commun à la prospection de ces terrains, à condition que, si le résultat était favorable, nous jalonnerions le claim entre nous tous.

LAVAGE DE L'OR AU PAN.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

LAVAGE DE L'OR AU PAN.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
LAVAGE DE L'OR AU PAN.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

UN CAMP DE PROSPECTEURS. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

UN CAMP DE PROSPECTEURS. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
UN CAMP DE PROSPECTEURS. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Nous nous mîmes donc à l'œuvre, et le lendemain quatre pans donnèrent ensemble un dollar et demi, soit 38 sous le pan. Si l'on considère que 10 sous au pan est un résultat excellent, on peut penser que nos essais furent trouvés très encourageants; les jours suivants, nous fîmes au pan 50 sous et même davantage: le bed rock n'était même pas atteint, et les prospects étaient exécutés sur le bord de la roche. On creusa alors à 3 ou 4 mètres, et les fouilles furent continuées sur différents points du terrain; malheureusement l'eau de surface était si abondante, grâce à l'action du soleil dégelant l'humus, qu'il devint très difficile et même dangereux de travailler. En effet, la partie du terrain où la découverte avait été faite était ombragée par de grands arbres qui, arrêtant les rayons du soleil, laissaient la terre sèche, tandis qu'ailleurs, un incendie de forêt ayant détruit tout ombrage, le dégel était complet. Il fallut donc étayer les parois de la fosse avec des sapins coupés en longueur, mais cela même n'empêcha pas l'un de nous d'être presque enseveli par un éboulement de gravier. C'est à grand'peine qu'il fut retiré du trou avec une épaule contusionnée. À une profondeur de 5 mètres environ, malgré les étais formés de tronçons d'arbres de 0m,10 à 0m,12 de diamètre et renforcés d'une palissade de rondins courant tout le long des parois du puits, il fallut renoncer à ces fouilles par trop périlleuses. Nous avions cependant de bons prospects, et ils nous donnaient un vif espoir de succès, mais la partie dut être remise à plus tard. Nous décidâmes de la reprendre méthodiquement à l'hiver.

Satisfaits de ce commencement, nous mesurâmes et piquetâmes les claims suivant le nombre des assistants, et, aussitôt cette opération achevée, nous reprîmes le chemin de Dawson, afin de faire enregistrer notre déclaration de propriété.

En route, un de nos ânes, qui portait un sac vide destiné à être rempli de morilles, ne voulut pas se laisser appréhender au moment convenable. Il prit un temps de galop à travers le bois; pourchassé longuement, il finit par disparaître.

On ne s'en inquiéta pas autrement, supposant qu'il était retourné au camp, mais 3 ou 4 jours plus tard, il fut retrouvé presque mort de faim; dans sa course au milieu des arbres, sa corde s'était déroulée et entortillée autour d'un tronc. Le pauvre animal attendait soit la délivrance, soit la mort.

Notre voyage de retour à Dawson se fit sans incident. Aux Fourches, nous nous arrêtâmes à l'hôtel hospitalier de Mme White, de New-York. Et le soir même, par une forte averse, nous rentrions à Dawson, d'où nous étions partis deux semaines auparavant.

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LE POSTE DE SIXTY MILE.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

LE POSTE DE SIXTY MILE.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
LE POSTE DE SIXTY MILE.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

XV

Quelques types du Klondyke.—Alexandre Mac Donald, Joe Ladue, Henderson, etc.—Journaux de Dawson.—Le Klondyke et ses richesses.—Animaux à fourrure.—Le pays des grandes chasses.—Les oiseaux du Yukon.—Administration du Territoire.

Parmi les hommes aujourd'hui reconnus comme les vétérans du Yukon, il faut nommer MM. Hart, Harper, Mac Question, Hunker, Mac Donald, Ladue, Henderson; leurs histoires sont à peu près identiques; comme des centaines d'autres, l'esprit d'aventure et d'entreprise les a conduits un jour vers les territoires à peine connus qui couvrent tout le nord du continent américain, entre les 58e et 70e parallèles: pendant des années ils ont parcouru ces immenses étendues de pays, vivant de chasse, de pêche, lavant de l'or un peu partout, gagnant juste de quoi acheter des vivres et des vêtements pour l'hiver, menant une vie isolée, rude, sauvage, mais cependant profitable, car c'est toujours ainsi qu'une contrée nouvelle a été d'abord explorée, puis envahie, enfin absorbée et peuplée.

LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il y a plus de 25 ans que Harper arriva dans le Yukon. Il venait de la contrée aurifère du Caribou. Franchissant les montagnes Rocheuses, traversant les régions du Liard, du Mackenzie, du Porc-Épic, affluents du Yukon, il remonta ce fleuve jusqu'à la rivière Blanche. Mac Question y arriva à peu près vers le même temps, ayant pris le chemin de la rivière de la Paix et du lac Athabasca par le Mackenzie. Ces deux coureurs des bois se rencontrèrent et s'associèrent pour faire le commerce des fourrures. Ils fondèrent ainsi des postes à Forty Mile, Sixty Mile, Fort Selkirk et d'autres endroits. L'or, dont ils n'ignoraient pas l'existence, ne semble pas cependant avoir été l'objet de graves préoccupations de leur part, et, bien qu'ils en eussent trouvé déjà en 1873 sur la rivière Blanche, ils ne sont pas parvenus à la célébrité romanesque à laquelle sont arrivés des explorateurs plus jeunes et plus récents, tels que Mac Donald et Ladue.

JOE LADUE—CROQUIS DE L'AUTEUR.

JOE LADUE—CROQUIS DE L'AUTEUR.
JOE LADUE—CROQUIS DE L'AUTEUR.

Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques années et y prospecta tout d'abord de place en place sans grand succès. Il avait plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la découverte de l'or se répandit, et il fut un des premiers à juger de la valeur extraordinaire des placers. Il piqueta aussitôt des claims sur les creeks et, par de judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses possessions qu'aujourd'hui on ne le désigne pas autrement que du nom de «roi du Klondyke». C'est un Écossais ayant plus de six pieds de haut, de forte taille, épais, dont la figure respire à la fois l'honnêteté et la bonhomie. Il possède quelques-uns des plus riches claims de l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla très jeune dans l'état de New-York, où il travailla comme garçon de ferme pendant plusieurs années. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest l'attirèrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et Cie. Il y a trois ans, il établit une scierie au poste de Sixty Mile, puis en 1897, lors de l'excitation générale causée par les nouvelles découvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratégique, du confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le terrain en question pour y établir une ville. On lui concéda le territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des intérêts considérables dans un bon nombre de claims; c'est un homme d'une quarantaine d'années, comme Mac Donald; il est de taille moyenne, d'une santé très précaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et ont profité de la découverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix millions? Peut-être. Ont-ils moins? Peut-être aussi. Leur fortune est en claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de préciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en Angleterre il y a quelques mois pour négocier ses claims. Il en demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les placer.

Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arrivé en 1895, à moitié mort de faim, venant de Baroda, localité du Michigan. Tout l'été il avait couru, cherché, creusé et lavé sans rien trouver: ses membres n'étaient plus qu'une plaie, tant il avait arpenté le pays en tous sens; il était si las, si découragé qu'il se laissa un jour tomber sur les bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait peu à peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques bourdonnaient autour de ses paupières à demi fermées sous un soleil aussi brûlant qu'un cautère. Et comme il les entr'ouvrait, il aperçut quelque chose qui brillait à travers le cristal du ruisseau. C'était de l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.

Anderson, parti la même année de San Francisco, avait laissé à sa femme de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'être de retour avant ce délai, muni d'une sacoche lourdement bourrée de pépites. Dix-huit mois s'écoulèrent sans que le voyageur donnât de ses nouvelles. Sa femme était réduite à la misère. Trop fière pour mendier, la pauvre abandonnée songeait au suicide. Soudain, le Portland est signalé revenant des pays mystérieux. Elle accourt sur le port, et quand elle voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de pépites, elle roule à terre inanimée.

Bien des femmes ont accompagné leur mari dans l'Eldorado: la première qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme Berry, femme d'un jeune fermier de Californie. À sa suite d'autres vinrent, tentées par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est l'apparition de deux petites Sœurs de la Miséricorde, deux Canadiennes de Québec, c'est-à-dire deux Françaises, venues là, non pas attirées par l'appât de l'or, mais pour prier, pour guérir, pour sauver peut-être les victimes de la fièvre de l'or!

EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Malgré les déconvenues dont nous avons parlé à diverses reprises, la valeur du Klondyke comme terrain aurifère est indiscutable. Voici ce qu'en dit le Dr Dawson, géologue distingué du Canada: «Parlant du caractère général de la contrée, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est extrêmement riche en or. Elle est pareille à d'autres grands districts miniers, en ce que le métal alluvial lavé par les ruisseaux a le premier été découvert et recueilli. Mais les montagnes d'où ces cours d'eau descendent doivent également être riches en or. Là, un jour, les grandes veines et filons de quartz aurifère seront découverts et travaillés, tandis que les pilons et le matériel de machines seront répartis à profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore à découvrir.

«Le Yukon n'est pas une si mauvaise contrée que beaucoup se l'imaginent, excepté en hiver. Le climat est bon en été, quoique cette saison ne dure pas très longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y travailler. Mais les hivers sont longs et extrêmement froids. Cependant les conditions climatériques ne seront jamais assez rigoureuses pour empêcher le développement minier de cette région.

«La tâche est énorme, avec cette immense surface de pays et les difficultés de locomotion et de transport. Il se passera un temps considérable et des efforts répétés seront nécessaires avant que cette région soit complètement développée. Mais de grandes découvertes de terrains aurifères comme celles qui ont été récemment faites donnent à croire que l'ère de développement futur sera extraordinairement profitable.»

Le Dr Nordenskiold, professeur de minéralogie à l'Université d'Upsal, envoyé dans le Yukon par le gouvernement suédois, dit que la contrée est très riche et sera très productive pour longtemps. Il prétend qu'on trouvera les immenses dépôts de quartz qui ont donné naissance aux graviers aurifères du Klondyke. L'or déjà trouvé provient d'anciens lits de rivières très différentes des rivières actuelles.

Le quartz sera de qualité inférieure et se trouvera près des creeks du Klondyke. L'or n'a pas été porté par les glaciers à une grande distance. Le terrain du district de la rivière Stewart contient beaucoup d'ardoises, par conséquent on y éprouvera quelques déceptions quant à l'or. En somme, le rapport du Dr Nordenskiold est très favorable.

Après l'or, les fourrures sont le principal élément de richesse de la région.

UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Le plus grand des animaux du pays est l'élan d'Amérique; c'est un animal de la taille d'un fort cheval et pesant jusqu'à 800 kilos; sa chair est excellente et sa fourrure, d'un gris clair, très chaude et très épaisse. Il va en troupes et voyage de préférence le long de la crête des montagnes; le matin, on peut surprendre aisément ses traces dans la neige fraîche et attendre patiemment son retour, qui s'effectue toujours par le chemin même qu'il a pris pour aller pâturer. De plus, il n'a pas conscience du danger, et le plus souvent il ne s'enfuit pas; il est donc facile d'en détruire toute une bande à la fois. Les Indiens, qui vivent de chasse et de pêche, en massacrent parfois des troupeaux considérables en les cernant: les pauvres animaux, saisis de terreur, se serrent les uns contre les autres, sans chercher à se sauver, et sont tous égorgés sur place, souvent sans nécessité.

Le caribou est un cerf de grande taille, qui fournit aussi une fourrure estimée; ses mœurs sont sensiblement les mêmes que celles de l'élan; il a du reste, comme ce dernier, reculé à de grandes distances dans l'intérieur, où cependant il se rencontre en troupeaux de centaines de têtes.

L'ours, le loup et le lynx sont aussi pourchassés avec ardeur, en hiver, car leurs peaux sont très recherchées; celle du lynx est la plus chaude et la plus légère de toutes pour la confection de robes ou de couvertures servant de lit aux explorateurs.

Il y a plusieurs espèces d'ours: d'abord le grizzly, d'une force et d'une taille prodigieuses; c'est le plus grand des ours; puis le silver tip (tache d'argent), ainsi nommé parce qu'il a le haut du poitrail blanc, le reste de la robe étant gris, est beaucoup plus petit. Il est très féroce. Les coureurs des bois prétendent que ces deux variétés ne dorment pas dans leurs gîtes en hiver, comme le font les autres, mais voyagent continuellement et sont redoutables à rencontrer; on les évite donc autant que possible. Les autres variétés, brun, noir, cannelle, sont presque inoffensifs; ils se nourrissent en été, soit des baies, si abondantes sur les versants élevés, soit de saumons pêchés dans la rivière. Le lieutenant Schwatka, qui a exploré l'Alaska, il y a quelques années, rapporte qu'en été les ours étaient si nombreux sur certains ruisseaux, attirés là par le saumon, que les prospecteurs avaient dû leur abandonner la place; il dit aussi que les moustiques attaquaient les ours si obstinément qu'on trouvait parfois certains de ces animaux rendus aveugles par suite de piqûres aux yeux.

L'ours, même le grizzly, n'attaque pas volontiers l'homme, à moins d'être blessé; dans ce cas il devient fort dangereux. Un de nos compagnons d'excursion au Quartz Creek nous a affirmé que dans une partie de chasse, il y a un an, un grizzly se jeta à l'eau pour gagner à la nage le canot d'où un coup de feu l'avait blessé. Ce ne fut qu'après avoir reçu plus de quarante balles dans le corps qu'il cessa de vivre.

Les fourrures peut-être les plus demandées sont celles de renards; il y en a de gris d'argent, de noirs, de bleus et de roux, les deux premières variétés étant les plus estimées. Les renards sont communs et les loups rares, surtout les noirs; dans le Yukon les loutres sont rares aussi; le castor ne se rencontre pas.

Les lièvres arctiques sont tantôt très rares et tantôt très abondants, suivant les années. On a observé à leur égard un fait très curieux; pendant trois ans on n'en voit pas trace, puis, les deux années suivantes, ils sont extrêmement nombreux et se multiplient beaucoup. Ensuite ils disparaissent alors en quelques mois. Ils ont ainsi un cycle de sept années dans lesquelles ils apparaissent et disparaissent mystérieusement sans qu'on ait pu jusqu'ici se rendre compte des raisons de ce phénomène. On ne trouve jamais aucune trace de leurs cadavres.

UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

La martre est soumise aux mêmes règles d'apparition et de disparition.

Les chèvres et moutons (big horn) se trouvent sur les pentes des montagnes et sont prisés pour leur chair et pour leur peau, qui fournit une fourrure chaude et épaisse; il en existe une variété tout à fait blanche dans les montagnes du chaînon des Rocheuses, non loin du Yukon, à 60 kilomètres en aval de Dawson.

Les oiseaux sont rares, excepté les canards et les oies sauvages, qui se voient par milliers dans les mois de mai à septembre et qui pondent leurs œufs ou élèvent leurs couvées sur les innombrables lacs, étangs et mares de l'intérieur.

L'aigle à tête blanche est commun sur la côte, mais assez rare à l'intérieur; une variété d'aigle brun de petite taille est assez nombreuse, de même que les corbeaux; la pie, au contraire, se voit rarement.

La poule de bruyère abonde, la perdrix pas du tout; mais par endroits la perdrix blanche (ptarmigan) est très nombreuse. Parmi les petits oiseaux, les snow birds (oiseaux de neige) courent par bandes sur la neige; en été, des troupes d'oiseaux de la couleur et de la grandeur des moineaux animent les bois du Klondyke; les martinets sont légion le long du fleuve, tandis que les hirondelles décrivent leurs gracieux arcs de cercle dans l'air, au-dessus des toits de Dawson, qui, par parenthèse, sont couverts de verdure et de fleurs. En effet, les planches grossières qui recouvrent en deux plans inclinés les cabanes et les huttes des Dawsoniens sont chargées d'une couche épaisse de terre végétale; les graines s'y développent d'autant mieux que l'intérieur est plus chaud.

Quelques personnes industrieuses ont tiré parti de cette circonstance pour établir des potagers sur le toit de leur habitation. Aussi, dans une simple promenade, un observateur quelconque peut-il juger assez sainement du caractère des gens dont il aperçoit la maison. Voilà des navets, des oignons, des laitues; assurément l'habitant de cette cabane est un ami du bien-être matériel, un gourmand, un épicurien; voici, au contraire, des campanules, des crocus, des églantines; c'est la demeure d'un idéaliste, d'un rêveur...

Un autre oiseau qui a tout à fait la tournure impudente du geai sans en avoir le manteau, c'est le pillard de camp (camp robber); le corps est gris, les ailes sont noires, et la tête est ornée d'une huppe donnant à l'animal un air crâne; très hardi, il vient sans hésiter voler la viande suspendue à l'entrée de la tente et ne se laisse pas intimider même par un coup de feu. Dans les forêts pullulent les écureuils rouges.

HALAGE AU BORD DU YUKON. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

HALAGE AU BORD DU YUKON. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
HALAGE AU BORD DU YUKON. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

C'est là l'énumération à peu près complète des espèces animales du territoire du Yukon.

Il faut aussi mentionner la découverte sur les creeks, à quelques mètres de profondeur, de restes d'ossements et de dents d'animaux antédiluviens, des fragments de squelettes assez complets, des défenses de mammouth, l'une entre autres mesurant encore plus de 1 mètre de long et évidemment brisée aux deux extrémités. C'est sur le Hunker, l'Eldorado et le Dominion que la plupart de ces débris fossiles ont été exhumés.

Le Territoire du Yukon est administré par un gouverneur général (aujourd'hui M. Ogilvie), assisté d'un conseil composé de six membres ayant pleins pouvoirs et qui peut nommer ou révoquer tous les employés subalternes, à l'exception du juge, qui est indépendant.

Le district ou territoire du Yukon est une province ou plutôt un département du Territoire du Nord-Ouest qui, en fait, embrasse toute cette partie du continent au nord du 60e parallèle et comprise entre les 100° et 141° de longitude occidentale (Greenwich).

Un commissaire de l'or est chargé de tout ce qui concerne les mineurs et les mines, patentes, titres, actes d'enregistrement, etc. Les permis pour la coupe du bois des forêts du gouvernement et pour l'usage du bois flottant et dérivé sur les rivières sont donnés par un agent des forêts. Il y a quatre arpenteurs sous les ordres du commissaire de l'or.

Un corps de police à cheval «ou montée», au nombre de 250 hommes, est réparti sur les lignes de trafic du territoire, avec des stations à Bennett, au lac Tagish, aux rapides du Cheval Blanc, à l'embouchure de la rivière Teslin, à Selkirk, à Dawson (où sont le plus grand nombre de soldats) et à Cudahy, avec de fréquentes patrouilles entre ces différents points pour le maintien de l'ordre.

Il convient de dire que ces patrouilles produisent un excellent effet. L'ordre et la tranquillité règnent dans tout le pays, dans les centres habités comme sur les gisements aurifères. C'est là un résultat admirable et assez surprenant même, dont il faut féliciter grandement la commission du Yukon et les officiers de la police, car on peut bien admettre que dans cette population de gens entraînés vers le nouvel Eldorado, à la recherche de l'or, il s'est glissé un nombre considérable de gens d'une moralité douteuse. La vigueur avec laquelle sont appliquées les lois britanniques, la difficulté de s'échapper du pays, ont empêché jusqu'ici les mineurs de se livrer aux violences si fréquentes dans les anciens camps miniers d'Amérique. Il y a eu, cela va sans dire, des incidents qui se sont dénoués tragiquement, mais ils ont été l'exception.

Quant à la ville de Dawson, elle a été, dans le courant de l'été dernier, érigée en municipalité avec un comité provisoire de six membres. Depuis lors une administration municipale permanente y a été instituée.

À Dawson, en particulier, l'ordre est parfait. Il n'y a jamais de disputes ni de rixes. Personne ne ferme ses portes. L'or est si abondant dans les maisons qu'il ne vaut pas la peine d'être volé. Aussi Dawson s'enorgueillit-elle d'être la ville la plus honnête du monde.

XVI

La rivière Forty Mile et ses placers.—Les gisements de charbon.—Barres aurifères.—Légende indienne.—Les vapeurs du Yukon.—Mouvement commercial du fleuve.—Statistiques et prix courants.—Production aurifère du Klondyke.—La taxe sur l'or.

Tournons pour quelque temps le dos à Dawson; nous laisserons la ville se transformer pendant notre absence, si rapidement qu'à notre retour, au lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit à bandes multicolores en mackinaw et des bottes américaines ou muckalucks en peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gîte confortable au Fairview et au Yukon Hôtel. Nous prendrons un des nombreux steamers récemment arrivés de Saint-Michel et qui y retournent après un jour ou deux d'escale à Dawson; la descente du Yukon, qui est facile, nous fournira quelques observations intéressantes. Nous ne la poursuivrons pas d'ailleurs au delà de la région aurifère, bien que, au dire de quelques-uns, la ceinture dorée du continent américain, qu'on peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des montagnes Rocheuses, se continue jusqu'à la mer de Bering, passe le détroit et vienne se relier à une autre ceinture qui s'étend de l'Oural à travers toute la Sibérie.

À 70 kilomètres en aval de Dawson, la rivière Forty Mile, découverte en 1886, débouche dans le Yukon venant de l'Ouest; à son confluent, on trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la rive gauche, séparées par moins d'un kilomètre. Elles se font concurrence; l'une et l'autre ont hôtels, salons, restaurants, grands opéras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est difficile de décider laquelle des deux est la métropole, mais comme les Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un théâtre en logs qui a coûté 1 000 dollars et où l'on joue l'Homme de l'île Douglas, on se sent ébranlé et l'on se déclare prêt à lui donner la palme.

À 35 kilomètres de son confluent, la rivière Forty Mile franchit la ligne imaginaire formant la frontière entre le Canada et l'Alaska; c'est tout près d'ici que le premier or en pépites fut trouvé dans la région du Yukon. Bien que de l'or fin ait été rencontré dans plusieurs endroits, entre autres sur le Stewart, en quantités rémunératrices, les mineurs ne se déclarent satisfaits que s'ils trouvent des pépites; en effet, l'or fin est beaucoup plus difficile à travailler, le déchet est considérable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitôt donc que la découverte de pépites se fut produite en 1886, les prospecteurs affluèrent et se dispersèrent dans toute la région.

En 1891, le Rév. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch Creek, rivière qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile, ayant ramassé une pépite, la montra à des mineurs qui aussitôt se mirent à prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fondée pour devenir le quartier général du trafic avec Birch Creek, distant de 30 kilomètres.

FORTY MILE CITY.—DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

FORTY MILE CITY.—DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
FORTY MILE CITY.—DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

À 6 kilomètres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se jette dans le Yukon; on a trouvé sur son parcours de nombreuses veines de charbon, lignite de bonne qualité; quelques morceaux en ont été traités par la fournaise à Dawson et ont donné un assez bon coke. On peut se figurer la valeur de ces dépôts carbonifères si l'on pense que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa consommation par tête d'habitant est considérable, puisque c'est l'unique matière employée pour la construction des maisons et des bateaux, qu'il est indispensable à la mise en œuvre des claims et à leur outillage, et qu'enfin il se vendait l'été dernier, à Dawson, à raison de 20 dollars la corde (environ 4 stères); or, on estime qu'une tonne du charbon découvert sur le Yukon et quelques affluents équivaut à au moins 2 cordes du meilleur bois de la région. Les dernières nouvelles de Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre) à 40 et 50 dollars la corde prise sur le quai. En dépit de ces hauts prix, plusieurs négociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit échoués un ou deux radeaux de troncs d'arbres.

L'Alaska Commercial Company a maintenant une équipe de 12 ou 15 hommes sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie qui naviguent en été sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000 à 3 000 tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.

Sur la rivière Forty Mile, à 12 kilomètres de son embouchure, les collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage assez étroit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de fréquents accidents se sont produits à cet endroit. On trouve sur la rivière de riches barres aurifères: l'une d'un kilomètre de long, appelée «la Pâte aigre» (Sour Dough), se trouve juste au sortir du cagnon. Depuis de longues années elle a été la ressource in extremis des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entamées. Ils y gagnaient jusqu'à 20 dollars par jour.

Une autre barre aurifère aussi riche, dit-on, et plus considérable, est la barre de Roger, située sur la rive gauche du Yukon, à 90 kilomètres de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomètres de long et sa largeur est à peu près la même. Elle avance en promontoire au pied d'un groupe de rochers connu sous le nom de «Roc du Vieux», et faisant face à un massif semblable de l'autre côté de la rivière et appelé le «Roc de la Vieille». Une légende indienne nous explique ces deux noms:

Il y avait une fois un puissant tshaumen. C'est le nom du médecin des tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles à celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.

Dans la même localité que ce personnage influent vivait un pauvre homme qui avait le malheur d'avoir une mégère pour femme. Il l'endura très longtemps sans murmures, espérant qu'elle s'adoucirait, mais au contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal. À la fin, étant absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen, qui le réconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout irait bientôt pour le mieux. Peu après, il s'en alla à la chasse et resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais sans succès. Il revint éreinté et affamé au logis, et il y fut reçu par la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette réception l'exaspéra à ce point que, rassemblant toute sa force et son énergie, le galant mari allongea à son épouse un coup de pied qui l'envoya promener par-dessus la rivière, où elle fut changée en une masse de roc qui a subsisté depuis lors, souvenir éloquent de sa méchanceté et leçon solennelle à toutes les mégères futures. Comment il se fait que l'inoffensif époux fut, lui aussi, métamorphosé en pierre sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-être faut-il supposer que le résultat inespéré de son action le pétrifia d'étonnement.

Quoi qu'il en soit de la légende, les deux rocs sont là, et l'on pense qu'autrefois ils étaient reliés par une barrière de pierre que le Yukon a usée et détruite à la longue: la barre a été formée par les eaux tombant en cataracte de cette écluse naturelle.

La rivière de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifères de valeur et de vaste étendue qui ne demandent qu'à être exploités pour donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain équipement de matériel très coûteux à transporter, tandis que la main-d'œuvre est encore chère. Il est vrai que, chaque année, les prix s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas éloigné où toutes ces richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock monétaire, au bien-être universel.

CONVOI DE MINEURS.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

CONVOI DE MINEURS.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
CONVOI DE MINEURS.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

Le Yukon franchit le Cercle Arctique à Fort Yukon, à 550 kilomètres de Dawson, après avoir suivi dans son cours une direction généralement Nord-Ouest; il reçoit en ce point l'apport des eaux de la rivière du Porc-Épic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest pour se jeter dans la mer de Bering, après un parcours de 2 420 kilomètres depuis Dawson. De son embouchure, où se trouve le poste de Kutlik, on compte 150 kilomètres jusqu'à Saint-Michel. Ce port, situé sur une île, est le lieu de rendez-vous des vapeurs océaniques qui viennent de tous les points de la côte du Pacifique et des vapeurs fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik à Dawson ou même au White Horse, sur une distance totale de 2 940 kilomètres. À ce dernier point, un transbordement a lieu, à cause des rapides, jusqu'à la tête du cagnon, d'où un autre vapeur navigue jusqu'à Bennett, éloigné de 126 kilomètres, de sorte que la longueur totale des eaux navigables du Yukon s'élève à 3 066 kilomètres.

Il y avait, en juillet, à Saint-Michel, des milliers de personnes cherchant à remonter le Yukon. Les rives du fleuve étaient littéralement bordées de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent passé la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer à temps pour atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.

Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorquées, halées, poussées à la perche, et portant toute espèce de gens et de marchandises. Une barque longue de 30 mètres était chargée de whisky et d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route égalait presque celui des hommes. De fréquents accidents ont eu lieu sur la côte avant d'arriver à Saint-Michel. Ainsi le Cormorangh perdit un remorqueur à vapeur et deux chalands en acier. Le Portland perdit aussi deux chalands; la flottille des steamers Moran était endommagée, et l'on réparait ses bateaux dans un des ports de la côte. On rapporte également que l'Oil City, le vapeur de la Standard Oil Company, a été mis en pièces.

Les steamers du Yukon sont allongés et étroits; ils ont de 15 à 50 mètres de long, sur 7 à 10 de large; quelques-uns peuvent porter 500 tonnes. Ils sont bâtis sur le modèle des steamers naviguant sur le Mississipi et ont deux étages: l'inférieur contenant la machine, les chaudières, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois coupé le long des rives et chargé au fur et à mesure des besoins; le supérieur, où sont les cabines, les salles à manger, le salon, le fumoir, etc. La guérite du capitaine et du pilote surmonte le tout et est placée tout à fait à l'avant. Généralement ces bateaux portent deux cheminées jumelles et une roue à aubes à l'arrière. Leur vitesse peut atteindre 12 ou 13 nœuds à l'heure dans les eaux sans courant, leur tirant d'eau est de moins d'un mètre.

NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

À la date du 17 septembre dernier, il en était arrivé déjà 57 de Saint-Michel à Dawson, ayant remonté le fleuve en 15 à 20 jours. L'un deux, le Yukoner, commandé par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit que huit jours et dix heures, établissant ainsi le record de vitesse. Il espérait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.

Les prix sont encore très élevés à Dawson, et il est certain que le nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la demande de bras. Voici ce que disait, à ce sujet, au printemps 1898, le juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:

«Je me hasarderai sans crainte à avancer que des 16 000 habitants de Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivés ce printemps, 3 000 seulement auraient dû venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte des difficultés de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera trop tard. Le prochain hiver peut être bien plus rigoureux que le dernier, et il est probable que beaucoup périront sur la glace.»

M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit être un pessimiste, qui ne voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donné sa démission parce qu'il ne considérait pas son salaire, de 5 000 dollars par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise à la retraite, il écrivit ce qui suit: «Le Juge du Territoire du Yukon devrait être mieux rétribué qu'un simple manœuvre; or il n'y a pas de travailleur ordinaire, à Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par an.»

Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898, voici encore deux opinions:

Le major Walsh l'estime à 11 000 000 de dollars, et M. Mac Question, à 8 000 000.

Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant été gouverneur du Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-être le mieux à même de formuler un jugement sur la question. D'un autre côté, le chef du bureau d'essais de l'or des États-Unis à Seattle a publié un rapport officiel constatant que son bureau a reçu du Klondyke de l'or pour une valeur de 4 300 000 dollars, et il déclare qu'une lettre du bureau d'essais de San Francisco annonçait une recette de 3 600 000 dollars de la même source, soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction du produit aurifère du Klondyke, pour 1898, est restée dans le pays pour des opérations ultérieures ou des achats de claims, qu'une autre fraction a été absorbée par la taxe gouvernementale et qu'enfin une autre fraction encore a été débarquée directement à Victoria et Vancouver, on concluera que ces évaluations sont plutôt au-dessous qu'au-dessus de la réalité.

STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se prépare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont augmenter le nombre des vapeurs et développer le service. Il se construit, en ce moment, à San Francisco, un grand steamer dont le capitaine assure qu'il sera de force à remonter les rapides du White Horse. Un autre, l'Aquila, sera transporté par le tramway au-dessus des rapides et naviguera dans les eaux des lacs supérieurs, l'été prochain.

Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des États-Unis sont en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intérêt le résultat de cette expérience pour juger de leur utilité en Alaska.

On annonce que la «royauté» (royalty) ou taxe de 10 pour 100, prélevée par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du Territoire du Yukon (elle n'existe que là), va être réduite à un taux strictement suffisant pour payer les dépenses dans ce territoire. Cette taxe a été attaquée avec violence par les mineurs, qui prétendaient qu'elle était surtout injuste comme impôt. Eux seuls, disaient-ils, en étaient atteints, alors que les tenanciers et propriétaires de «salons», de tripots, de jeux, d'hôtels, de restaurants, etc., à Dawson, qui font tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sûres que les mineurs, en étaient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims qui, sans cela, pourraient être exploités avec profit, cessent de l'être à cause de la «royauté», car un bénéfice de 10 pour 100 ne tentera que fort peu de capitalistes, qui se décideraient à travailler s'ils retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims ont renoncé à les faire opérer cet hiver, espérant que cette taxe inique serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement réduite. Ils se sont contentés de faire «représenter» leurs claims, c'est-à-dire qu'ils ont payé des individus pour les occuper personnellement pendant trois mois et empêcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.

PÉPITES DU KLONDYKE.—PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.—POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. ½; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.—VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.

PÉPITES DU KLONDYKE.—PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.—POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. ½; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.—VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.
PÉPITES DU KLONDYKE.—PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.—POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. ½; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.—VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.

La loi minière canadienne ne donne pas le droit de propriété sur le terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession pour une année à partir du jour où il est enregistré et à condition que le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette période ou se fasse représenter par une autre personne. La loi américaine, sur ce point, est plus libérale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il en coûtait 1 000 dollars à quelqu'un pour obtenir un représentant; cet été on en pouvait embaucher à raison de 500 dollars et même à moins. Cette mesure a été imaginée dans le but d'empêcher la spéculation sur les claims et d'obliger le détenteur provisoire à travailler ou à faire travailler le sien sans retard, soit l'année même de son obtention.

XVII

À bord du Columbian.—Incendie à Dawson.—Ruines à Selkirk.—Le colonel Evans.—Les pommes de terre de Sixty Mile.—Produits agricoles du Yukon.—Les autres routes.—La barre de Cassiar.—Un campement d'Indiens.—Amour maternel.

Mais le moment approche où il faut prendre congé de Dawson et de ses placers. C'est le commencement de septembre, et les gelées peuvent, d'une nuit à l'autre, transformer la nappe liquide du fleuve en une feuille de glace assez forte pour interrompre la navigation sur le Yukon. En effet, les affiches portent que les derniers vapeurs vont partir dans quelques jours, et tous les mineurs, spéculateurs, mercantis qui n'ont pas à passer l'hiver au Klondyke, s'empressent d'acheter leurs billets de retour, soit en descendant le fleuve par Saint-Michel, soit en le remontant par Skagway ou Dyea. La première route est la moins chère, mais la plus longue; le prix de la cabine est de 160 dollars, repas compris, de Dawson à Seattle ou San Francisco, et le voyage dure environ 25 jours: 10 jours pour descendre le Yukon, et une quinzaine de Saint-Michel jusqu'à destination; la mer de Bering est généralement orageuse, et le trajet est par conséquent assez pénible.

EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

La seconde route est plus courte; il faut 9 à 10 jours par vapeur jusqu'à Bennett; le prix du billet est de 140 dollars sans les repas, qu'il faut payer en sus, à raison de 2 dollars chacun. Puis de Bennett à Dyea ou à Skagway, il faut au moins une forte journée ou mieux deux à pied ou à cheval par-dessus les cols; le bagage, s'il y en a, doit être porté à dos de mulet par le White Pass ou par le tramway aérien de Chilkoot Pass. Dans l'un et l'autre cas, c'est une grosse dépense. Enfin, de Dyea ou Skagway à Victoria ou à Seattle, il faut de nouveau payer le passage à bord d'un steamer quelconque faisant le service régulier de l'Alaska, traversée qui demande environ 4 ou 5 jours. Dans ces conditions, le voyage complet de Dawson à l'un des ports du Pacifique est de 15 à 16 jours, si la correspondance se fait sans retard entre vapeurs, ce qui est généralement le cas. Par suite de la concurrence entre lignes rivales, le passage de Skagway à Victoria ou à Seattle ne coûtait en septembre 1897 que 12 dollars.

PASSAGE DE LA DYEA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE

PASSAGE DE LA DYEA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE
PASSAGE DE LA DYEA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE

Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plaît à Dieu! Peut-être te retrouverons-nous à la même place, mais cela n'est pas certain, car un incendie toujours à craindre peut te faire transporter tes pénates ailleurs, par exemple de l'autre côté du fleuve, où l'emplacement serait certainement plus salubre.

Déjà, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville avait été réduite en cendres. Mais c'était un bruit exagéré; il n'y avait guère eu qu'une quarantaine de bâtiments détruits par le feu, ce qui avait occasionné une perte évaluée à 500 000 dollars.

Il y a quelques mois, une pompe à vapeur et une pompe à composition chimique (qui éteint instantanément un feu, même très violent), des dévidoirs et un char à échelles avaient été commandés par la North American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces appareils arrivèrent à Dawson en août, mais pour un motif quelconque ils ne furent pas délivrés ni mis en état de fonctionner, de sorte que deux mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'était prêt. Une demi-douzaine de citoyens ayant précédemment fait partie du corps des pompiers sur la côte du Pacifique s'offrirent pour prendre le commandement de la manœuvre et réussirent à faire fonctionner la pompe chimique et le char à échelles en peu de temps et avec de bons résultats.

Quant à la pompe à vapeur, il fallut d'abord la décrasser, du vernis et de la graisse s'étant introduits dans les portées. Finalement, après deux heures de ce nettoyage, elle fut en état de servir, et grâce à elle les ravages du feu furent circonscrits.

Plusieurs hommes furent blessés en combattant l'incendie, mais non grièvement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brûlés, mais personne ne fut tué. La ville tout entière y eût passé sans l'intervention et l'énergique défense de plus de 2 000 hommes armés de couvertures mouillées, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait pas à Dawson assez de bois en planches ni de verre à vitres pour refaire le quartier brûlé, que les incendiés étaient en grande détresse et qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.

Nous nous embarquons le 6 septembre à 4 heures de l'après-midi, sur le steamer Columbian, bateau neuf et bien aménagé. Ses dimensions sont moyennes: 40 mètres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux. Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si près, et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux. Les inspecteurs ne sont pas gênants dans le Yukon: ils n'existent pas. À 5 heures, le steamer fait rugir la sirène, et, au milieu des acclamations d'une foule considérable entassée sur le quai et la jetée, la roue à aubes fixée à l'arrière bat lentement l'eau du fleuve. Que d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de cœurs palpitants d'émotion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup c'est l'adieu final.

CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Les îles boisées du Yukon, depuis Dawson jusqu'à la rivière Stewart, sont bordées d'interminables piles de bois en stères, appartenant pour la plupart à une association de spéculateurs qui ont obtenu du gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou à des coupeurs de bois qui, en cédant la moitié du produit aux titulaires, ont obtenu le privilège d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart et surtout après Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins fréquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont préparées par des particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans des endroits où ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent même à manquer tout à fait par places, et alors, comme le vapeur doit renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les steamers) au moins une fois par jour, on atterrit à un point favorable, vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientôt la forêt retentit du cri strident de la scie, de la cadence résonnante de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant ses membres dans sa chute. On l'ébranche, on le tronçonne, pendant que d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les bûches sur leurs épaules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont nourris gratuitement à bord.

Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays. Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu leurs illusions et leur argent, sont contents néanmoins d'aller reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient délaissée pour la recherche séduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez, vous diront qu'ils ont des claims à vendre, et semblent fonder sur leurs propriétés de grandes espérances, flairant sans doute en vous un acheteur possible.

Le Bonanza et l'Eldorado, après deux ans de travaux d'exploitation, donnent à peine la mesure de leur capacité; il n'y a pas de doute que la partie inférieure du Bonanza, par exemple, ne soit riche, mais elle est encore à travailler.

Hunker, Dominion, Sulphur et d'autres creeks sont à peine prospectés; c'est cet hiver qui déterminera avec quelque degré de certitude leur valeur, et il est certain que les premiers résultats de leur exploitation correspondront aux prospects préliminaires qui ont été obtenus. En outre, comme nous l'avons vu, les barres aurifères, le long du Yukon et sur les creeks du territoire américain, tels que le Forty Mile supérieur, le Seventy Mile, le Birch, etc., sont riches et payeront de forts dividendes dès qu'elles pourront être attaquées par des moyens mécaniques à l'aide de «géants», de «moniteurs», de pompes et d'élévateurs, comme cela se pratique sur les placers à minage hydraulique de la Californie et de la Colombie Britannique. Mais ce genre de mines ne peut être exploité avec succès que par des compagnies possédant le capital nécessaire pour se procurer l'outillage, qui est coûteux et dont le transport sur les lieux double le prix d'achat original. En dépit de ces difficultés les opérations ont été commencées sur les différents placers, et l'année 1899 verra probablement un déploiement d'activité extraordinaire et rémunérateur. Le capitaliste pourra alors juger ces mines en connaissance de cause, et la spéculation trouvera moins à s'exercer, devant le mouvement d'affaires légitimes et sensées qui ne peut manquer de se produire.

L'automne colore les feuilles en orange et les bords du fleuve présentent un coup d'œil fantastique, le même ton se répétant sans interruption pendant des centaines de kilomètres. Il doit y avoir très peu de vent, car les arbres ont leur feuillage aussi fourni qu'au commencement de l'été; les eaux très hautes, venant des lacs, annoncent que les pluies doivent avoir été abondantes dans la région des montagnes de la côte, mais ici, dans la vallée du Yukon, le beau temps continue, l'air est doux et léger, et nous avons la perspective d'un voyage facile et agréable; mais l'absence de toute note verte dans le paysage, ainsi que les vols innombrables de cygnes, d'oies, de cigognes, prouvent que l'hiver est imminent.

LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.

LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.
LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.

Quelques bateaux et barques retardataires sont rencontrés en route; nous invitons les hommes qui les montent à rebrousser chemin en leur disant qu'il n'y a plus rien à faire au Klondyke. Ils répondent en riant et en hochant la tête et passent outre.

Echoué sur la rive, un petit vapeur dont nous ne pouvons apprendre le nom témoigne du danger de la navigation. Il sert d'habitation temporaire à quelques prospecteurs qui explorent le voisinage.

À Fort Selkirk, où l'on s'arrête une demi-heure, nous faisons la connaissance du colonel Evans, commandant en chef des troupes de la milice canadienne envoyées là pour y tenir garnison.

La région possède des richesses minérales; outre les placers cités, on trouve des dépôts aurifères sur plusieurs rivières et ruisseaux; les plus connus sont les Sixty Mile et Forty Mile, tandis que de nombreux cours d'eau charrient de l'or très fin. Plusieurs barres sur le Yukon payent assez bien; l'une d'elles, nommée Cassiar Bar, entre la rivière Teslin et le Big Salmon, fut travaillée en 1886 par quatre mineurs qui en tirèrent quelques milliers de dollars en un mois.

Des fouilles sur le Stewart ont aussi été exécutées sur les barres. Le seul gros or trouvé dans cette région l'a été sur la rivière Forty Mile, la plus grosse pépite ramassée valant environ 200 francs. Elle fut perdue, le mineur qui la possédait s'étant noyé en descendant le cagnon.

Quant à l'or en filons, on n'a rien trouvé de bien jusqu'à présent, seulement çà et là quelques veines peu importantes et en général du quartz aurifère très pauvre. Du cuivre natif a aussi été obtenu en quelques endroits, ou échangé par les Indiens, qui se refusent à désigner les emplacements où ils l'ont découvert.

MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.

MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.
MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.

Après avoir quitté Selkirk, nous ne tardons pas à rencontrer quelques barques et canots montés par plus de 120 soldats et officiers de la milice canadienne venant rejoindre leur colonel, après avoir descendu la rivière Teslin (l'Hootalinqua des mineurs).

Les miliciens, reconnaissant parmi les passagers du Columbian la présence du populaire major T..., font retentir leurs acclamations en son honneur et le saluent en poussant leurs «Hip! hip! hurrah!», auxquels on répond du bord avec enthousiasme.

Leur exode à partir de Telegraph Creek, sur la rivière Stikine, sous le 58e parallèle, a été pénible et a duré près de quatre mois. Cette route avait été préconisée par les autorités comme étant plus courte et plus facile que les autres et aussi parce qu'elle était «toute canadienne», c'est-à-dire ne traversant pas le territoire américain. Mais l'expérience de milliers d'infortunés est là pour attester son impraticabilité; c'est ce qu'admit l'aimable et courtois major T..., qui fait route avec nous de Selkirk à Victoria.

Mais reprenons le récit du voyage de retour. Le passage des Five Fingers ne se fait pas sans quelque difficulté; le steamer doit forcer la vapeur pour pouvoir vaincre la résistance du courant; l'espace entre les rochers est étroit et ne laisse que juste la place nécessaire à notre bateau; l'eau comprimée entre les piliers de rocher acquiert une vitesse vertigineuse.

Pendant quelques minutes, le vapeur reste immobile, il est même sur le point de reculer, tandis que sa double cheminée halète et vomit des torrents de fumée. L'anxiété est grande parmi les passagers, et les yeux se fixent sur les rochers, qu'on toucherait presque de la main, pour savoir s'il y a mouvement et dans quelle direction. Mais tout est sauvé: imperceptiblement, le point fixé semble se mouvoir fort lentement, il bouge à peine, mais enfin il bouge; tout à coup il marche rapidement: l'obstacle est vaincu!

Plus haut, on passe la barre de Cassiar, où quelques boîtes à laver et des cabanes indiquent des travaux faits par des mineurs dans le gravier aurifère. Des boys, qui vendent leurs cordes de bois au commissaire du bateau, nous disent qu'ils y ont lavé de l'or, mais n'ont pas pu faire plus de 2 à 3 dollars par jour, ce qui est absolument insuffisant dans cette contrée; ils ont préféré couper du bois et le vendre aux bateaux à raison de 8 dollars par corde, dont ils peuvent faire aisément deux par jour, soit 16 dollars. Cette barre, longue de plus d'un mille, pourrait être exploitée avec succès au moyen de machines hydrauliques, mais pas autrement.

Non loin de l'embouchure de la Teslin, nous apercevons échoué le steamer Anglian, qui s'est brisé sur les rochers de la rivière, en essayant de la remonter. Ce vapeur fut construit l'hiver dernier au lac Teslin; les machines avaient été transportées à grands frais de la rivière Stikine, sur des traîneaux attelés de chevaux et de chiens. Il mesure 26 mètres de long et a un tirant d'eau de 1 mètre. Il a mené 77 soldats et plus de 30 passagers à Fort Selkirk. Il est probable que les glaces le démoliront entièrement.

Arrivés au White Horse nous quittons le Columbian, qui ne peut remonter les rapides, et, laissant nos bagages aux soins de l'agent des tramways, nous prenons le chemin de l'hôtel, en longeant à pied les rapides et le cagnon. Non loin de là est un petit campement indien dont les tentes abritent quelques familles: un ou deux hommes seulement, plusieurs squaws, un bon nombre d'enfants et quelques huskies (chiens-loups). Nous entrons dans la tente de Skookum (bon) Jim, qui baragouine quelques mots d'anglais.

UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Sitôt que j'essaye de faire un croquis de l'intérieur de la tente et de ses personnages, les femmes détournent la tête ou se couvrent la figure de longues couvertures, ou même s'étendent tout du long sur les peaux de bouquetin et de mouton de montagne qui sont étendues sur le sol. Imperturbable, je m'accroupis et patient j'attends, le crayon à la main, que le calme et la confiance se rétablissent. Enfin les têtes reparaissent; je happe au vol, pour ainsi dire, un nez, une oreille, une ride; après une séance qui dure tout l'après-midi, je réussis enfin à obtenir un tout assez complet de l'anatomie du Siwash et de ses squaws. Des voisines curieuses (les dames squaws le sont aussi) entrent, se pelotonnent sur les peaux de bêtes, répètent le même manège et s'en vont. Pour se venger de mon indiscrétion, la femme de Skookum, Kitty, saisit un morceau de papier et un crayon que je lui prête obligeamment, et elle se met à faire mon portrait ou plutôt ma caricature.

C'est une série de figures assurément bizarres, mais où l'on distingue fort bien la tête, le corps et les principaux membres. Ce n'est vraiment pas trop mal pour une Indienne qui n'a jamais fait d'académies. Bientôt la glace se rompt tout à fait, lorsque nous déployons un foulard de soie et qu'une mimique expressive fait comprendre que nous désirons l'échanger contre quelque ouvrage en verroterie ou quelque objet en corne de bouquetin. Pendant ce temps, Jim s'empare d'une plaque que l'on dirait être un morceau d'étoffe grossière; c'est de la viande de chèvre sauvage séchée au soleil et dure comme de la pierre.

KITTY.—CROQUIS DE L'AUTEUR.

KITTY.—CROQUIS DE L'AUTEUR.
KITTY.—CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il en émince quelques copeaux avec son couteau et replace le reste sur un tas de peaux d'écureuils fraîchement écorchés que prépare l'aïeule de la famille, vieille, ratatinée, mais coquette encore, témoin l'anneau suspendu à la cloison du nez et le cube d'argent qui décore sa lèvre inférieure, où il est à demi incrusté.

Elle a devant elle un gros caillou sur lequel elle étend les peaux d'écureuil qu'elle aplatit à coups de pierre, de la main droite. Près d'elle une jeune fille, du nom de Kitty, vend à des prix exorbitants quelques bracelets, anneaux, bijoux en argent qu'on croit être fabriqués par les Indiens, mais qui, probablement, sont le produit du génie inventif yankee, à qui l'on doit tant de merveilles, entre autres la noix de muscade en liège.

C'est dans ces tentes que ces pauvres gens vont passer l'hiver, et sans feu encore, car les feux qu'ils, allument pour se chauffer et faire cuire l'eau et certains aliments sont toujours en dehors. Ils n'ont donc guère que leurs couvertures de laine et leurs fourrures pour se défendre du froid. Aussi les maladies de poitrine sont-elles fréquentes parmi eux et causent-elles une grande mortalité.

LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Ces Indiens sont de taille moyenne et rappellent le type des Indiens du Nord de l'Amérique. On suppose qu'ils se rapprochent très exactement, comme type, du Peau-Rouge tel qu'il apparut à nos ancêtres, lors de la conquête. C'est principalement à eux qu'ont affaire les voyageurs pour le transport du Klondyke. Ayant eu de fréquents rapports avec les négociants en fourrures, ils connaissent si bien toutes les roueries du commerce, la loi de l'offre et de la demande, la valeur des services qu'ils rendent, qu'ils demandent 100 francs et souvent plus pour porter 100 livres. Pour les besoins de leur négoce, ils se servent d'un patois mélangé de français et d'anglais.

Leur recensement, en 1890, a fait connaître qu'ils étaient une trentaine de mille répartis dans toute la région. Mais depuis la découverte de l'or, ils se sont portés en grand nombre sur tout le parcours de Juneau à Dawson, en quête de voyageurs à exploiter.

Ils n'ont d'autres moyens d'existence que la chasse et la pêche. Les fourrures sont pour eux une source de grands bénéfices; la pêche, surtout celle du saumon, leur procure une nourriture à eux et à leurs animaux.

Il n'y a dans l'intérieur de leurs demeures que des peaux entassées sans ordre dans les coins ou déployées sur le sol, un coffre ou deux curieusement décorés de dessins originaux, et peints de couleurs gaies, des ustensiles, surtout des cuillers faites en corne de bouquetin bouillie et quelques ornements de broderie et de verroterie.

La musique est presque inconnue parmi les Siwashs; cependant nous remarquons chez Jim une sorte de guitare faite d'une vieille boîte à cigares ornée d'un manche et garnie de clefs et de 2 ou 3 cordes; quelques harpons et flèches et une carabine complètent le mobilier.

Autour de la tente sont dressées des perches chargées de pièces de viande séchant au soleil, morceaux informes, déchiquetés, souillés de sang, dégoûtants à voir: c'est la provision d'hiver. Tout près veillent les malamouses, mi-chiens, mi-loups; ils sont immobiles à l'approche de l'homme. Mais, se présente-t-il un chien étranger, ils entonnent leur péan de guerre, qui consiste en glapissements plaintifs, et, se jetant sur l'intrus, lui livrent une bataille en règle; même ils le dévoreraient sans l'intervention du maître.

Pendant que les hommes vont chasser ou se reposent, les femmes confectionnent les vêtements d'hiver, les gilets de chasse doublés de fourrure, les mocassins, les pantoufles brodées de grains de couleur; les jeunes gens ne possédant pas de fusil fabriquent des lacets faits de filaments détachés de la corne des bouquetins et au moyen desquels ils étranglent en quantité des écureuils dont ils mangent la chair et préparent la peau pour des bordures de vêtement.

CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Les enfants vont et viennent sans soins ni surveillance, excepté dans les endroits où il y a une mission. L'ignorance de ces Indiens est phénoménale, leur saleté sans pareille: leurs vêtements exhalent une odeur rance repoussante, et les marmots sont recouverts d'une épaisse couche de crasse; ils ne se lavent pas et ne paraissent pas se douter que l'eau peut servir à des usages de propreté.

Ils n'ont aucune croyance religieuse et, à part un certain culte qu'ils paraissent rendre aux morts, on pourrait supposer qu'ils sont rebelles à tout sentiment désintéressé.

Les efforts des missionnaires russes et anglais ont eu cependant des résultats marqués, et, sans eux, ces pauvres Indiens seraient à ranger parmi les êtres les plus dégradés de la race humaine. L'amour maternel brille pourtant chez eux de tout son éclat. On raconte l'histoire d'une pauvre Indienne qui, étant enceinte, mit au monde et éleva une espèce de monstre couvert de poils et à l'allure d'ours. Une épidémie ayant décimé sa tribu, la superstition populaire attribua le fléau au pauvre être déshérité, et il fut décidé qu'on le sacrifierait à la divinité irritée, afin de l'apaiser.

À cet effet, une bande de sauvages armés fit irruption dans la tente habitée par la mère et l'enfant; sitôt que l'Indienne comprit le but de cette visite, elle se jeta au-devant des agresseurs et déclara qu'ils ne passeraient outre que sur son cadavre.

Et, joignant le geste à la parole, elle se précipita sur les hommes stupéfaits, qui prirent la fuite.

XVIII

Le Nora.—Une fausse alerte.—Le lac Lindeman.—Tempête sur le Chilkoot Pass.—Une catastrophe.—Les échelles.—Sheep Camp.—Canyon City.—Chien indien péchant le saumon.—Les Glaciers.—Dyea.—Sitka.—Le retour.—Sir Wilfrid et le planton.—Les Canadiens français.

LE LAC LINDEMAN.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

LE LAC LINDEMAN.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
LE LAC LINDEMAN.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

Des rapides du White Horse, un vapeur, le Nora, fait le service jusqu'à Bennett en une vingtaine d'heures. La correspondance entre les bateaux est rarement régulière, et cette fois-ci nous eûmes à attendre jusqu'au lendemain. Un certain nombre de passagers s'embarquèrent sur un autre petit steamer, remorquant un chaland, qui partit la veille au soir, mais qui fut dépassé par le Nora avant d'atteindre Bennett. Notre Nora était surchargé, et il n'y avait pas même assez de bunks (cases) pour la moitié des voyageurs. Cependant nous nous arrangeâmes du mieux que nous pûmes; la traversée n'était pas longue, et chacun mit du sien pour ne pas se montrer trop exigeant ou trop difficile. L'espace servant de salle à manger pouvait contenir à peu près une douzaine de personnes, mais si serrées à la table les unes contre les autres que leur bras droit seul avait la liberté de ses mouvements; c'était pitié de voir à quels exercices pénibles et baroques on était forcé de se livrer pour porter à sa bouche le morceau qui n'y arrivait pas toujours; de plus il fallait se presser, car il n'y avait pas moins de 200 affamés attendant de passer par la même filière, douze par douze, jusqu'à extinction. Dans cette position gênée on savait à peine ce que l'on mangeait: cela devait pourtant être bon, cela surtout ne ressemblait en rien à l'ordinaire de porc et de haricots dont on s'était rassasié pendant des mois.

LAC DEEP.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

LAC DEEP.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
LAC DEEP.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

Il fait nuit noire quand le Nora, accoste à Bennett; un instant auparavant l'animation la plus grande avait régné à bord. Les hommes, chargés de leurs bagages, se mettaient en devoir de débarquer. Là-dessus quelques retardataires, en sortant de leurs bunks, renversent la lampe à pétrole dans le passage étroit; elle se brise, l'huile enflammée se répand sur le plancher; quelqu'un saisit bravement la lampe et court la lancer par-dessus bord, tandis que d'autres jettent leurs couvertures à terre et, après quelques efforts, réussissent à maîtriser l'incendie. On se félicite de cet heureux résultat, et l'on débarque satisfait d'en avoir fini avec cette navigation lacustre et fluviale qui n'est pas sans dangers et qui a duré 10 jours depuis Dawson.

Ici la troupe des rapatriés se sépare. Une partie prend la route de Skagway par le White Pass, l'autre celle de Dyea par le Chilkoot. Connaissant déjà le premier col, nous nous décidons pour le second. Donc, dès que parait le jour, nous chargeons les bagages sur un char qui va les transporter, à un kilomètre de là, au bord du lac Lindeman. Quelques chaloupes à vapeur font la navette entre cette place et le village de Lindeman, situé à la tête du lac, à 9 kilomètres. Puis, ayant laissé nos effets à la charge de la compagnie du tramway aérien qui promet de nous les envoyer à Dyea le jour même, nous nous mettons en route pour le Chilkoot, à pied et par petits groupes. On part vers 9 heures par un soleil brillant, mais à mesure que l'on gravit les escarpements du col, le temps, de beau qu'il était, devient mauvais, puis affreux, et au bout d'une heure de marche la pluie, chassée par un vent impétueux, commence à transpercer les vêtements. Quelques voyageurs cherchent un abri dans les tentes assez nombreuses qui bordent le chemin et se posent en hôtels et restaurants. Bientôt nous sommes réduits à deux, et héroïquement nous persistons à aller de l'avant. Finalement M. de L... reste en arrière pour se sécher dans un hôtel quelconque. Je continue seul.

LA PASSE DU CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

LA PASSE DU CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
LA PASSE DU CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

Le chemin, qui rappelle tout à fait un sentier alpin, monte de Lindeman au col en longeant d'abord à mi-côte le versant puis le fond même de la vallée, occupé par des lacs de peu d'importance et appelés Deep Lake, Long Lake, Crater Lake, et les torrents qui les relient. On gravit ainsi un défilé entre des montagnes dénuées de végétation, et l'on arrive à une sorte d'amphithéâtre formé par les déclivités très escarpées du Chilkoot, piles énormes de rochers entassés dans le plus grand désordre et dont le bassin est rempli par les eaux du lac. On escalade les rochers au pied desquels s'élèvent les quelques baraques contenant la machine du tramway aérien, dont les câbles, supportés par des échafaudages puissants, se détachent sur le ciel au sommet du col. Si la montée est pénible, la descente l'est encore davantage; un vent à décorner les bœufs souffle en tempête là-haut; la pluie rend glissants les énormes blocs de granit empilés en une confusion chaotique sur une pente presque verticale de 300 mètres de hauteur. Je me risque cependant en bas des couloirs, des dévaloirs et des cheminées, perdant souvent l'équilibre, me déchirant les ongles aux aspérités, escaladant des pointes de rocs au sommet desquels l'ouragan a lancé mon couvre-chef, après lui avoir fait décrire en l'air, à quelques mètres, des paraboles fantaisistes...

Tout au fond est la dépression où serpente le torrent, alimenté par les glaciers, qui mettent pour ainsi dire le nez à la fenêtre. Leur masse, sillonnée de crevasses glauques, s'avance en effet avec une sorte de précaution par-dessus les remparts de granit qui bordent la vallée. Le col est haut de 1 050 mètres environ, et est couronné de pics dentelés et dénudés.

La descente amène aux Échelles (scales), au pied même du col, ainsi appelées parce qu'en hiver des marches sont taillées dans la neige et la glace pour faciliter l'ascension des porteurs de charges. Ce trajet se fait ainsi plus aisément qu'en toute autre saison sur les rocs mêmes. Un peu plus loin se trouvent d'autres constructions en bois pour les services du tramway, dont les câbles, portant de grands paniers ou baquets suspendus, font passer les marchandises d'un versant à l'autre du col.

C'est près d'ici que, le dimanche 3 avril 1898, une avalanche détachée du flanc occidental de la montagne couvrit une centaine de malheureux qui étaient en route pour le sommet ou qui en descendaient; les trois quarts à peu près furent tués et asphyxiés; la plupart étaient des Américains. Cette catastrophe eut pour effet de jeter la défaveur sur le Chilkoot Pass, qui dès lors, et aussi pour d'autres raisons, a été déserté par la majorité des voyageurs.

La pluie cependant cesse, et, comme rien ne presse, puisque notre bagage est resté en arrière, nous nous arrêtons à Sheep Camp (Camp des moutons), qui n'est qu'à 5 kilomètres du sommet et rappelle tout à fait, par son style de construction et sa position à cheval sur le torrent, certains villages des hautes vallées du Valais. À partir d'une petite distance au-dessus des Scales la forêt a reparu, et dans ces riches terrains d'alluvion elle prend de belles proportions, recouvrant le fond et les pentes de la vallée d'un épais manteau de feuillage d'un vert exquis, brillant, uniforme, qui présente un contraste parfait avec les teintes rousses automnales de la vallée du Yukon, admirées quelques jours auparavant. La nature artiste procède dans ce pays par grandes masses; c'est tout orange, ou tout vert, ou tout gris; le paysage gagne en grandiose ce qu'il perd en variété, mais il n'est cependant jamais monotone.

Après nous être séchés, restaurés, reposés à l'Hôtel du Great Northern, nous poussons le matin suivant à 7 kilomètres en aval jusqu'à Canyon City, groupe d'habitations pareilles à celles de Sheep Camp et situé à la jonction des vallées de Dyea et de Chilkoot. D'ici à Dyea il y a environ 10 kilomètres sur une route carrossable plus ou moins ballastée et longeant le bord de la rivière. Le paysage est ravissant, l'eau bouillonnante roule sur un lit de galets parsemé de rocs, et les flancs des hauteurs, de 2 000 à 2 500 mètres environ, sont revêtus à une grande élévation de forêts magnifiques, tandis que leurs têtes sont couronnées de glaciers immenses dont les moraines se frayent un chemin jusqu'en bas des déclivités. L'un d'eux surtout, le glacier d'Irène, est superbement azuré par les crevasses qui le sillonnent. Cette gamme de verts, de blancs, de gris et de bruns est relevée et pour ainsi dire éthérisée par un ciel d'une pureté, d'une transparence admirables. Et nous sommes en septembre.

GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

En approchant de Dyea, la rivière se divise en une quantité de bras et de criques qui présentent un spectacle remarquable. En effet, ces cours d'eau grouillent de saumons de taille respectable, pesant de 10 à 20 kilos, qui cherchent à les remonter aussi haut que possible pour frayer; dans ce but, ils luttent, se tordent, sautent hors de l'eau, se meurtrissent sur les cailloux et finalement périssent. Les Indiens armés de gaffes et de harpons les amènent au bord sans difficulté, et, dans l'espace de quelques heures, ils en capturent des centaines. Nous sommes témoins d'une pêche intéressante opérée par un chien huskie. Il se jette à l'eau, saisit un saumon entre ses mâchoires et l'entraîne sur le rivage. Sa victime se débat, joue de la queue avec vigueur et réussit à regagner l'élément liquide. De nouveau le chien se précipite pour le ressaisir et bientôt le ramène victorieusement sur le sec. Le saumon épuisé cesse sa résistance, et le fidèle quadrupède court en long et en large comme pour avertir son maître de sa bonne aubaine.

CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Enfin nous voici à Dyea, agglomération de huttes en bois maintenant désertes pour la plupart; des Indiens et seulement quelques blancs s'y trouvent encore. Les Peaux-Rouges y ont un camp assez considérable et une flottille de pirogues échouées sur le sable. Ils n'ont plus, pour le moment, la ressource des portages à dos de marchandises par le Chilkoot, et la pêche le long de la rivière se fait sans le secours des canots. Ils vivent donc à ne rien faire, si ce n'est à trafiquer, tandis que leurs femmes confectionnent mille petits objets en étoffe bordés de verroterie, tels que pelotes, mocassins, pantoufles, vêtements de bébés, etc. À cette industrie elles ne sont pas si habiles que leurs sœurs des îles et de la côte inférieure. Néanmoins leur travail est curieux et leurs prix sont raisonnables. Nous passons la journée et le lendemain à attendre nos bagages laissés à Lindeman, et finalement le dimanche soir on nous annonce qu'ils sont arrivés.

VUE DE DYEA.—D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

VUE DE DYEA.—D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
VUE DE DYEA.—D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

INDIENS CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

INDIENS CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
INDIENS CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

Le lundi matin, nous faisons une dernière visite aux tentes indiennes et à quelques «magasins», si dépourvus de toute animation que les propriétaires eux-mêmes, effrayés de la solitude, se retirent dans leurs appartements privés. À plusieurs reprises il nous faut faire un tintamarre effroyable pour les obliger à sortir de leur antre. Puis nous quittons cette plage pittoresque et nous nous embarquons à bord d'un remorqueur qui va nous conduire à bord du steamer City of Topeka, en rade de Skagway.

CAMP INDIEN À DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

CAMP INDIEN À DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
CAMP INDIEN À DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Une demi-heure plus tard nous touchons le quai de cette dernière ville, et, comme nous sommes en avance de quelques heures, nous en profitons pour faire une courte promenade. Peu de changements dans ces six mois d'absence; le seul important est la construction du chemin de fer qui longe la rue principale et fonctionne jusqu'à petite distance du sommet du White Pass. On assure qu'il ira à Bennett au printemps prochain. Ainsi, dans quelques mois on n'aura pas à marcher du tout de Paris à Dawson: tout le trajet s'effectuera par vapeur et par chemin de fer, et, comme nous l'avons déjà dit, le voyage demandera 25 jours environ.

VUE DE SITKA.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

VUE DE SITKA.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
VUE DE SITKA.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Nous avons quelque peine à nous habituer à la modicité des prix. En effet, sur l'espace de quarante et quelques kilomètres nous avons payé pour le même genre de repas: 5 francs à Bennett, 3 fr. 75 à Crater Lake, 2 fr. 50 à Sheep Camp, et enfin 25 sous à Dyea et à Skagway.

Le retour n'offrit plus rien de remarquable; le steamer touche à Killisnoo, sur l'île de l'Amirauté, station de pêche où une usine à vapeur occupe quelques blancs et passablement d'Indiens. Un certain nombre de chaloupes, également à vapeur, partent chaque matin pour les parages peu éloignés où les harengs sont rassemblés par millions, et le soir elles reviennent pleines jusqu'aux bords. De ces poissons on extrait l'huile dont on remplit des barils, et on fait du résidu une sorte de guano qui, paraît-il, est très riche en matière fertilisante. Cette industrie ne s'exerce que pendant 2 ou 3 mois de l'année. Un vieux mortier, portant l'aigle à double tête, rappelle qu'il y a plus de 30 ans les Russes possédaient le pays.

ÉGLISE RUSSE DE SITKA.—CROQUIS DE L'AUTEUR.

ÉGLISE RUSSE DE SITKA.—CROQUIS DE L'AUTEUR.
ÉGLISE RUSSE DE SITKA.—CROQUIS DE L'AUTEUR.

Sitka, dans l'île Baranoff, capitale de l'Alaska, est une ville bâtie par les Russes, et compte près de 3 000 habitants. Lors de la domination russe, le gouverneur général habitait une magnifique résidence sur une pointe de rocher à l'entrée du port. Il n'en reste plus aujourd'hui que quelques pierres. Mais on trouve encore quelques maisons d'agréable apparence et de style européen, et la ville subventionne une école industrielle. La pêche du saumon et sa mise en boîtes forment la principale industrie des habitants; ceux-ci, pour la plupart Indiens, chassent en outre le daim, très abondant dans ces îles.

Une visite intéressante à faire est celle de l'église russe, avec son dôme peint en vert d'émeraude et sa tour à coupole renfermant la cloche.

L'intérieur est orné de peintures de saints entourés de cadres et de décors d'or et d'argent, tandis que les sculptures de l'œuvre en bois sont remarquablement riches; des candélabres en argent massif, des bannières en soie somptueusement brodées, et des tapis de prix complètent le mobilier.

Sitka occupe une situation ravissante; de hauts sommets s'élèvent en arrière de la ville; en avant se trouve le port, petit, mais sûr. Une quantité d'îles en masquent l'entrée, et des forêts les revêtent, ainsi que les pentes des montagnes, jusqu'à une grande hauteur.

Ici le climat est fort humide, la chute de pluie étant de 2m,10 annuellement; il est par conséquent très doux aussi. La température moyenne de janvier n'est que très légèrement au-dessous de 0° centigrade.

Le traité de cession de l'Alaska aux États-Unis par le gouvernement russe en 1867 fut conclu moyennant une indemnité de 7 millions de dollars payés à la Russie, plus 200 000 dollars à deux compagnies, jouissant, l'une du monopole des fourrures, l'autre de celui de la glace.

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