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Au pays russe

AU VILLAGE (continued 2)

Reading edition

A l'autre extrémité de la chaîne politique, on aime les écoles beaucoup plus sincèrement, mais non sans une arrière-pensée d'intérêt. Pour les libéraux avancés, instruire le peuple, c'est l'amener au libéralisme. Tant qu'il est ignorant, il supporte sans murmurer la plus lourde oppression. Qu'il s'instruise, qu'il apprenne à lire, et il entrera en communion d'idées avec la partie pensante de la nation ; il comprendra qu'il n'occupe pas le rang auquel il a droit, il sentira une gêne là où, jusqu'ici, son joug ne lui avait point pesé : or la gêne, «c'est le principe du mouvement».

Entre ces deux tendances opposées se placent une infinité de nuances auxquelles correspondent autant d'écoles. L'initiative privée qui, en matière d'instruction primaire, a un vaste champ où s'exercer, met dans toutes ses entreprises le caractère spécial de sa conviction. Le mal n'est pas si grand, après tout. En dépit de tous ces tiraillements, les enfants apprennent les éléments ; l'instruction la plus humble, mais aussi la plus solide, se diffuse et se fixe parmi eux. Quand, plus tard, ils auront des livres, le temps fera son œuvre lentement, mais sûrement, en dehors et au-dessus de toutes les factions politiques.

Il y a en Russie des ennemis déclarés de l'école primaire : il se trouvent en général dans le déchet de la haute aristocratie. Il y a quelque temps, par exemple, un neveu du plus grand poète russe, un certain M. P., noble seigneur et predvoditiel (président) de la noblesse dans un canton du gouvernement de Nijni-Novgorod, est devenu tristement célèbre par une lettre dans laquelle il déclarait à un ami que «grâce à ses efforts, dans l'école dont il était curateur, le nombre des élèves était tombé de 60 à 40, et qu'on finirait bien par n'en plus avoir». Mais les exemples d'un tel cynisme sont rares, et ne s'allient jamais qu'à une profonde inintelligence ou à de bas calculs. C'est un honneur pour la Russie que la faveur dont jouit dans la société la question scolaire. Dès qu'une famille éclairée n'est plus uniquement préoccupée de ses grossiers instincts de jouissance, elle donne ses soins à une école. A la campagne, les femmes cherchent là une dérivation à l'ennui ; à la ville, ce sont surtout les hommes qui travaillent pour l'école, mettant de leur argent, de leur temps et un peu de leur cœur dans cette œuvre si obscure et si belle.

Un ami d'Ivan Vladimirovitch avait prêté à un moujik fort intelligent une traduction du Looking backward[19] de Bellamy ; il se demandait quel effet allait produire sur un paysan cette rêverie socialiste. Le paysan est venu rendre le livre aujourd'hui après l'avoir gardé six mois. J'étais là.

—Eh bien, Vasili, demanda mon hôte, es-tu content ? (Khorocho, chto li ?)

—Oui, oui, très content ! (nitchevo khorocho).

—Voyons, qu'en dis-tu, de ce livre ?

—Eh bien, Ivan Vladimirovitch, fit le vieux moujik, après un moment de silence, eh bien ! c'est la vraie vie chrétienne : ils vivent chrétiennement, ces gens-là (oni jivout po khristianski) ! Nous sommes des pécheurs, nous autres, nous ne vivons pas comme il faut...

Il ne faut pas entendre par là que ce paysan russe fût prêt à suivre le premier communiste venu. Mais ce tableau enchanteur d'un idéal socialiste avait agi sur son imagination. Fort incapable apparemment de comprendre et d'apprécier cette vie urbaine que Bellamy décrit avec des couleurs si riantes, le paysan avait sans doute médité sur l'idée plutôt que sur les détails du roman. Il l'avait adaptée, mutatis mutandis, à la vie russe, et trouvait tout à fait conforme aux intentions de la Providence et à l'esprit chrétien, un partage rigoureux de la terre entre le pomêchtchik (propriétaire) et les moujiks. Les paysans russes ont une peine infinie à comprendre que la terre ne leur appartient pas tout entière ; ils se résignent devant le fait : mais je doute qu'on leur puisse faire admettre qu'en droit un propriétaire puisse posséder à lui seul 10 000 hectares de terre, tandis que tout un village de 300 feux ne possède pas le quart de cette superficie. Aussi, dès qu'un événement un peu considérable émeut la quiétude des villages, voit-on chaque fois se répandre avec persistance le bruit d'un nouveau partage des terres. Dans presque toute la Russie, la seule richesse que puisse comprendre le paysan est celle qui provient de la possession du sol et de ses revenus. L'inégale répartition de la terre le touche d'autant plus qu'elle est plus évidente, et que chaque pas qu'il fait hors de son isba sert à l'en convaincre mieux. Le paysan russe aime la terre plus que tout au monde ; non pas seulement sa terre à lui, celle où il est né et sur laquelle il a courbé son maigre corps, mais d'une façon plus générale, il aime la terre : plus elle est étendue et plus elle est fertile, plus il l'aime, s'il la possède. «Donnez-leur, dit Léon Tolstoï, dans n'importe quel pays, une terre un peu plus étendue et un peu plus productive que celle de leurs ancêtres, ils quitteront celle-ci sans regret et s'expatrieront avec joie[20].» Cette boutade est un peu exagérée, mais, au regret près, les paysans émigrent, en effet, très aisément.

Au cours d'une promenade, nous traversons un village dont la vue m'étonne, car les maisons y sont en pierre. Ivan Vladimirovitch m'explique comment l'absence de bois et l'abondance de grandes pierres meulières a fait des paysans de ce village des maçons, dans un pays où tous naissent charpentiers. Contraints par la nature du sol à assembler des moellons à la place de troncs d'arbres, ces moujiks se sont trouvés avoir entre les mains une spécialité assez rare dans ce pays du bois : ils l'exploitent. Dès la fin de l'hiver, quelques-uns d'entre eux s'en vont en éclaireurs chercher de l'ouvrage sur quelque point du pays russe. Quand ils en ont trouvé, ils font venir leurs camarades, et toute la population masculine adulte de ce bourg s'engage en bloc pour une même entreprise. L'automne venu, on remet la paye aux chefs d'artièle (corporation d'ouvriers) et ceux-ci la répartissent parmi leurs hommes, au prorata des aptitudes et du travail de chacun d'eux.

Pendant l'été, le bourg se trouve ainsi complètement privé d'hommes adultes : les femmes y restent seules avec les vieillards et les enfants. Elles accomplissent à la place de leurs maris tous les travaux des champs, et font valoir le lopin de terre que leur a dévolu la commune. En ce moment, les hommes sont occupés en Sibérie à des travaux de maçonnerie que nécessite la construction du chemin de fer, et partout j'aperçois des femmes ; elles moissonnent, font les gerbes, et les chargent sur des charrettes ; elles travaillent seules jusque dans ces moulins à vent qui, sur les collines dépouillées, tournent avec lenteur leur étoile grise.

Il se trouve en Russie des milliers de villages qui sont ainsi, durant des mois, abandonnés aux femmes. Tous les hommes valides des localités qui bordent la côte occidentale de la Mer Blanche s'en vont, par exemple, durant l'été, pêcher la morue dans l'Océan Glacial ; dans les provinces plus centrales, comme celle de Kostroma, pour n'en citer qu'une, c'est surtout l'influence de la capitale qui attire hors du village des générations d'ouvriers, dont la spécialité se transmet de père en fils : ailleurs, un simple miroitement d'espérance détermine les moujiks à laisser la terre à leurs femmes pour s'en aller par le monde en quête d'un gain réel ou imaginaire. Lorsque ces émigrations se font en masse, par villages ou par cantons, c'est, en général, qu'elles rapportent un avantage assuré ; le paysan, qui sait fort bien compter, n'hésite pas à négliger à propos son champ, quand il sait trouver à côté un gagne-pain plus rémunérateur. Mais, bien souvent aussi, ces sorties vagabondes se font par tout petits groupes d'aventureux ouvriers que l'on voit chaque printemps s'égrener par la campagne. L'hiver, ils reviennent se calfeutrer dans leur isba, pour repartir ensuite dès la fonte des neiges ; plus d'un pourtant reste à demeure dans un emploi trouvé en ville ou chez un propriétaire rural. Souvent, des années se passent sans qu'ils revoient leur femme et leurs enfants, et ils ne semblent pas en souffrir. Faut-il voir là une sorte de pli héréditaire qu'auraient laissé dans ces pauvres natures les années de servage, où le caprice d'un seigneur séparait comme des bêtes les familles de son troupeau de moujiks ? Habitude d'insouciance ou résignation passive ? qui le saurait dire ? J'assistais un jour, chez un médecin de campagne, à la consultation du soir ; un à un, les malades défilaient devant lui, humbles, malpropres.

—Et toi, comment t'appelles-tu ? es-tu marié ?

—Je suis marié.

—Ta femme vit encore ?

—Elle vit.

—Où cela ?

Elles vivaient à des centaines de kilomètres, les femmes de ces paysans, au fond de villages perdus—et, bien que malades, ils ne semblaient guère s'en inquiéter.

Et où couches-tu ? demandait le docteur à l'un d'eux, à un moissonneur miné par la phtisie.

—Eh ! batiouchka, je couche par terre dans la grange.

—Mais tu as une maison ?

—Oui, dans le gouvernement de Toula. Ma femme s'y trouve avec mes six enfants.

Souffrait-il à ce souvenir ? Je ne sais. Sa figure amaigrie n'exprimait, à travers les quintes de toux, rien autre chose que le souci d'un soulagement immédiat, et ce souci était tempéré encore et comme voilé par cette apparence de résignation qu'on retrouve dans ce pays autour de la souffrance et de la misère.

Le paysan russe n'est pas rivé comme le nôtre au coin de terre qui l'a vu naître. L'immense plaine sans couleurs et presque sans accidents où ses regards ont toujours erré, ne lui offre point de ces nids familiers et chauds auxquels notre cœur s'attache. Durant l'été, c'est, à perte de vue, la forêt basse ou la jaune ondulation des seigles mûrs ; l'hiver, l'interminable linceul de neige efface à l'horizon jusqu'à la trace de ces grises taupinières qui sont les villages. Que lui importe, au maigre moujik, de manger ici ou là son pain sec ? Pourquoi cette isba plutôt que cette autre toute pareille, aussi chaude, aussi bien close ? Il faut bien peu pour contenter son corps ; son âme, qu'est-elle ? Vague besoin d'un ailleurs qui pousse au déplacement les habitants des grandes plaines mornes, complète insouciance de ce que donnera cet ailleurs rêvé : telle est la cause de cette émigration gaiement entreprise et insouciamment recommencée. Pourquoi ce fataliste paysan russe resterait-il à couver sa misère au foyer natal ? Ne porte-t-il pas avec lui tout son bien ? sa langue, partout comprise, sa religion, partout la même, avec des signes de croix et des révérences devant l'icône, sa confraternité doucement résignée qui lui fera partout rencontrer des frères, et enfin, sa foi dans la vodka, la bonne verseuse d'indifférence et d'oubli.

Ce soir, lorsque je suis parti, au coucher du soleil, dans une voiture attelée d'une troïka vigoureuse, Mme Stéven et sa belle-sœur ont voulu m'accompagner jusqu'au relai prochain. Elles s'élancent à cheval par les chaumes qui bordent la route, et dans une course échevelée où mon cocher rivalise de vitesse avec elles, nous filons au milieu d'un nuage de poussière. Je me sens gêné de cette ironique escorte au rebours, et j'ai honte de mon immobilité, entre ces deux amazones dont la forme se détache en contre-haut sur le flamboiement du couchant. En même temps, j'ai bien conscience que ce dernier trait achève la silhouette d'Alexandra Alexievna, la douce fondatrice d'écoles. Son rêve d'une révolution chrétienne faite d'amour mutuel et d'infinie bonté, n'a pas consumé les forces vives de son énergie. Elle va au peuple, au peuple grossier, elle, la délicate fille d'une race affinée, elle va au peuple avec tout son cœur ; mais la songerie humanitaire n'a pas en elle, comme chez les déclamateurs à théorie, tué le sentiment de la vie réelle. Dans cette chevauchée par les chaumes poussiéreux, dans cette griserie de vitesse et de danger qui la prend, au crépuscule d'un jour de pieux travail et d'humble enseignement, dans cet élancement de sa vigueur, je la retrouve plus complètement femme. Je saisis bien alors la raison du charme qu'exercent ces belles natures dans lesquelles la vie coule à pleins bords, et où la passion de l'idée n'a pas étouffé le besoin d'une expansion active.

Me voici, un jour d'automne, chez un propriétaire du gouvernement d'Orel. C'est ici encore un pays de blé : c'est la Terre noire. Je ne saurais dire avec des mots l'accablante nudité de l'horizon plat. Les champs s'en vont à perte de vue, sans un arbre, tout nus, tout gris sous les chaumes, entre lesquels les semences hivernales font çà et là des reflets verts, et les labours, de grandes plaques sombres. Les routes sont noires comme en un pays de charbon. Dans cette contrée, le bois est une denrée précieuse jalousement épargnée ; aussi les isbas sont-elles si petites qu'on les distingue à peine au loin. Les huttes sont grises, sous leur revêtement de briques en terre, et sous leurs calottes débordantes de vieille paille. A distance, les villages semblent formés de petits tertres écrasés, tout gris et tout ronds, sans adhérence avec la plaine où ils sont posés, sans lien entre eux. Tout ce paysage est d'une écrasante tristesse ; mais il est si chétif d'apparence, si disgracié, si misérable, qu'on finit presque par l'aimer.

Le propriétaire qui m'offre l'hospitalité a planté de ses mains, il y a quelque trente ans, un vaste parc autour de sa maison des champs. C'est, en été, le seul carré d'ombre qu'offre la plaine ; en ce moment, les platanes, avec leurs feuilles d'un jaune éclatant, y donnent, même par les temps gris, l'impression triomphante d'un coup de soleil.

Au bord du parc coule une rivière profondément encaissée, et nous sommes assis dans une allée qui la surplombe à pic. A l'horizon de la plaine, comme en mer, le soleil est descendu dans une gloire ; et maintenant, une buée rougeâtre de crépuscule automnal enveloppe les contours des choses ; nous nous taisons dans la lumière qui s'éteint. Tout à coup, un vol de canards sauvages s'enlève à nos pieds, et le son d'un accordéon parvient jusqu'à nous : ce sont nos batteurs qui, leur journée finie, repassent la rivière pour regagner leurs villages. Gaiement, un jeune garçon marche à leur tête en jouant de l'harmonica (accordéon), et, tandis que les barques font sur l'eau assombrie un va-et-vient avec leur charge silencieuse, il reste sur la rive, sans cesser de jouer, et ne s'embarque qu'au dernier passage. Le long de la berge opposée que le crépuscule efface, il marche ensuite, jouant toujours, et d'ici nous entendons ses refrains monotones peu à peu s'affaiblir, puis languir, puis s'éteindre...

On me demande parfois, en Occident, si j'ai remarqué parmi le peuple russe des grondements d'orage. Je ne sais si mon expérience est trop limitée encore ; du moins, ce que j'ai perçu jusqu'à présent y ressemble rarement : ce sont tantôt des chants criards et vides, tantôt des gémissements de misère impuissante ; ce n'est pas un grondement de menace que j'ai entendu, par ce doux soir d'octobre, tandis que des moujiks, leur journée finie, défilaient au bord du parc, aux accords vifs d'un harmonica. Ce peuple rêve encore : il a parfois des cauchemars ; mais, seuls, là-bas, ceux qui savent lire, sentent le fardeau.

Pas de forêts en ce pays : il y a longtemps qu'on les a déracinées pour couvrir de seigle la bonne Terre noire. Le bois se vend ici, devinez comment !... au poids ! Oui, dans cette Russie qui nous apparaît comme hérissée de forêts vierges, voici qu'à 300 kilomètres au sud de Moscou, on est réduit à acheter son bois par kilogrammes[21]... Ce fait qui, au premier abord, ressemble à une mystification de touriste, s'explique par la difficulté des transports. Placés en dehors du grand système fluvial qui pourrait leur apporter par la flottaison les bois du Nord, les habitants de ces cantons se voient réduits à transporter sur des charrettes, à de longues distances, les moindres rondins dont ils ont besoin.

—Mais, pensez-vous, ils meurent de froid durant l'hiver ?

—Nullement ; ils se chauffent avec le seul combustible qu'ils aient sous la main, avec la paille.

Pour comprendre comment la paille peut remplacer le bois pour combattre un hiver russe, il faut connaître la forme des poêles en usage dans tout le pays. A proprement parler, ce sont des fours plutôt que des poêles. Imaginez une énorme masse de maçonnerie ; chez le citadin, elle occupe tout un pan de muraille et fait dans chaque pièce une saillie de 0m,80 ; chez le paysan, elle envahit la moitié de l'isba, et prend la forme d'une énorme caisse oblongue, sur le haut de laquelle une dizaine d'hommes peuvent s'étendre côte à côte. Au bas de cette maçonnerie, une ouverture est pratiquée, avec une porte en cuivre qui la ferme à peu près hermétiquement. A la partie supérieure, une autre ouverture permet d'enlever ou de remettre un couvercle en fonte qui bouche la partie creuse enfermée dans la maçonnerie.

Pour faire du feu, on commence par enlever le couvercle ; puis, par l'orifice inférieur, on allume dans la cavité du poêle une brassée de bois qui flambe librement, car la porte en cuivre est grande ouverte. Lorsque le bois est réduit à l'état de charbons ardents, on remet là-haut le couvercle, puis on ferme soigneusement la porte inférieure. Les gaz qui se dégagent dans la cavité du poêle, ne trouvant plus d'issue vers le dehors, échauffent peu à peu la maçonnerie. Au bout de quelques heures, les briques réfractaires ou la porcelaine qui en forment le revêtement, deviennent si chaudes qu'on a peine à y poser la main. Petit à petit, l'air de la pièce s'échauffe au contact de cette large surface, et la température s'élève graduellement : les doubles fenêtres, qui sont lutées aux jointures, ne donnent plus accès au moindre vent coulis, et la triple ou quadruple porte qui donne de l'antichambre vers l'extérieur, ne laisse guère passer d'air froid.

Le poêle reste chaud de vingt à trente heures : on n'a donc pas à se préoccuper de le fournir sans cesse de combustible. Une fois la brassée de bois consumée, on n'y brûle plus rien jusqu'au lendemain. Il est, dès lors, aisé de comprendre comment la paille peut suppléer le bois. On apporte quelques bottes de paille (il en faut 6 environ, pour chauffer un poêle) ; la domestique fait avec cette paille, qu'elle tortille vivement, une espèce de gros câble sans fin, qu'elle allume et introduit dans la cavité, au fur et à mesure de la combustion. Lorsque tout est brûlé, elle ferme les ouvertures du poêle, de même que s'il s'agissait de bois.

A défaut de paille, on brûle aussi parfois du fumier sec, ou encore un produit bien spécial à ce pays où l'on consomme tant de blé noir ; ce produit (louzga) n'est autre chose que la cosse triangulaire et dure dans laquelle sont enfermés les grains de sarrasin. Cette espèce de son rigide se sépare, à la meule, des graines qu'il enveloppe, et on le recueille à part. Il brûle facilement avec une flamme claire qui crépite. Pour l'utiliser, on suspend une espèce d'entonnoir en toile au-dessus de l'orifice inférieur de poêle : les vides que forme la combustion font descendre la louzga jusqu'au niveau du foyer ardent. Le son de blé noir se vend par grandes quantités ; mais, en dépit de la consommation de sarrasin que font les Russes, le prix en reste élevé : pour chauffer un poêle en hiver, il faut environ 15 copecs (environ 0 fr., 35) de louzga : on trouve ce mode de chauffage vraiment dispendieux.

A Kournikovo. Je suis tout seul dans la maison muette. Maîtres et domestiques, en tout 18 personnes, viennent de partir. Le barski dome (maison du maître) est vide ; seuls, quelques moujiks sont restés, pour s'occuper de la ferme. Les chiens, inquiets de cette solitude inusitée, m'assiègent de caresses.

On ne m'a rien laissé pour la table : j'ai déclaré que je me pourvoirais de gibier ; aussi, en partant de grand matin pour la forêt, ai-je éprouvé un sentiment singulier : pour manger demain, il me faut tuer un lièvre ou un coq de bruyère : tuer pour manger, devoir sa subsistance à un effort personnel de grande marche et d'adresse, c'est bien la nécessité dans laquelle se trouvent placés maintes fois les paysans du Nord russe. L'habitude me manque apparemment pour sentir exactement leurs impressions. La nécessité du succès me rend nerveux : je tire mal ; une bécasse que j'abats pourtant tombe dans un fourré où elle m'échappe. Je marche, je marche toujours par le matin bleu ; je marche, et je m'égare. Perdu dans la forêt basse, toute pareille, sans un point de repère, je sais que si je ne tombe pas du bon côté, là où sont les villages voisins de Kournikovo, je puis errer sous bois durant des lieues, durant des jours, sans rencontrer un être humain. Le sentiment qui m'obsède n'est pas celui d'un retard possible, la crainte d'un rendez-vous manqué. Non ! personne ne songe à moi : c'est justement ce qui me préoccupe. Livré à moi-même dans la forêt basse, je m'aperçois que ces taillis dont je riais m'ont fait prisonnier, et qu'ils sont tenaces. En outre, j'ai faim. Me nourrir d'abord, échapper ensuite à l'accablante forêt, voilà mon seul désir. Après trois heures d'efforts qui, ajoutés à une matinée de chasse, m'ont brisé, je désespère de voir réaliser cet humble souhait. J'ai dû m'asseoir à terre pour réfléchir. Mais, comment s'orienter dans ces taillis tous pareils, et sous le ciel qui s'est couvert ? Pas un bruit qui me guide ; rien autour de moi que le silence de la forêt.

Il faut en finir pourtant, m'enfoncer plus avant ou sortir de là avant la nuit. Il m'a semblé entendre comme un lointain écho de chemin de fer : la voie est si loin que j'ai dû me tromper ; mais c'est au moins une raison de me diriger dans un sens déterminé. Je suppose là-bas, la ligne ferrée ; la lisière du bois lui est perpendiculaire, j'irai donc ainsi. Deux heures après, je suis sorti de la forêt, bien au-dessus de Kournikovo, mais dans la plaine si ardemment désirée. Des paysans m'ont donné du pain et du lait, et, le soir, en rentrant épuisé, le carnier vide, j'ai surpris dans notre parc de grosses grives : elles m'ont approvisionné pour deux jours.

Cette chasse accidentée, à la veille d'un départ, m'a semblé un avertissement. Je n'avais guère vu encore, durant l'été, que la nature paisible et libre autour de moi : ce rude contact avec la forêt traîtresse m'a fait comprendre la force dissimulée, mais implacable de cette nature russe, qui prend l'homme et l'étouffe, impassiblement.

Je viens de passer quelques jours à Iasnaia Poliana, dans la campagne du comte Liov Nicolaévitch Tolstoï. Il me semble que ce séjour a clarifié les impressions que j'avais conservées du grand écrivain après quelques visites que je lui avais faites à Moscou. Je l'ai abordé avec le recueillement d'admiration qu'impose son œuvre littéraire, mais aussi avec une secrète impatience contre la doctrine qui à présent l'immobilise. Peu à peu, cependant, je l'ai mieux compris : je l'ai écouté longuement, j'ai causé de lui avec ceux de son entourage, et surtout avec la comtesse sa femme, dont l'intelligence supérieure et la rare pénétration m'ont captivé. Et maintenant, lorsque je ferme les yeux pour évoquer devant moi l'image du grand vieillard, je retrouve épanouies en lui quelques qualités dont le germe m'a frappé déjà chez certains Russes d'élite.

D'abord, c'est la bonté : une bonté simple, qui adoucit par moments l'acier dur de ses yeux embroussaillés ; une bonté attirante, qui vous calme et vous rend un instant meilleur. Je voudrais définir cette bonté ; je voudrais surtout la distinguer de cette indulgence naturelle ou apprise, que nous confondons si souvent avec elle. La pure indulgence me paraît trop passive ; la vraie bonté, au contraire, est essentiellement active. L'homme vraiment bon, c'est celui qui, sans renier, au nom d'une théorie, sa propre individualité, sans même en surveiller toujours les écarts, se laisse guider par une propension naturelle qui l'incline vers autrui et en faveur d'autrui. Or, je crois bien qu'en écrivant ces lignes, je n'ai d'autre modèle que l'auteur de Guerre et Paix. La bonté que je souligne me paraît ainsi un don de nature. Elle n'est pas abstraite, mais vivante ; elle se confond avec la vie, au lieu d'être avec elle en conflit, comme l'est souvent la charité chrétienne : elle n'exclut pas les violences, et, par suite, n'éteint pas les tempéraments.

Voilà justement ce qui distingue Tolstoï de la plupart de ces Tolstoïsants que l'on rencontre çà et là en Russie, pâles, les mains calleuses, haineux à qui ne les imite point. Ces hommes obéissent à une doctrine qu'ils n'ont pas créée, qui leur est extérieure ; en y conformant leurs actes, ils perdent ce caractère de vivacité naturelle qui distingue leur grand modèle : ce sont presque tous des exclusifs, des rigides, des doctrinaires : chez Tolstoï au contraire, la pensée est encore mobile et agissante ; elle s'informe, elle sent, elle juge, elle vit. Tolstoï se défend avec énergie de vouloir jouer un rôle d'apôtre. «Si j'écris, me disait-il, ce n'est pas pour prêcher la charité, la non-résistance au mal, le travail manuel, le régime végétarien ; c'est seulement pour dire à mes frères : «Voyez ! ces choses m'ont fait du bien : si votre cœur vous y pousse, faites-en à votre tour l'expérience.»

Grâce à cette manière de comprendre son rôle, Tolstoï évite de tyranniser ceux qui l'approchent. Tels de ses disciples sont d'une farouche intolérance et aspirent à l'abêtissement. Pour lui, au contraire, toutes les manifestations de l'intelligence sont significatives ; il les étudie et il les pèse. Sa conversation est une des plus souples et une des plus variées, sa curiosité une des plus éveillées que je connaisse. Loin d'être, comme on le croit, d'un abord difficile, il est, au contraire, souverainement accueillant.

A ces traits que je note rapidement, s'ajoute enfin un complément indispensable : la sincérité. Léon Tolstoï est une âme sincère, et ce qu'il hait le plus au monde, c'est le mensonge. Assurément, il croit souvent trouver le mensonge là où il n'est pas, et il s'emporte en des indignations sans objet ; mais l'amour de la vérité, le besoin d'exprimer sans réserves tout son cœur, n'en guide pas moins actuellement sa vie.

On se représente au loin le grand Russe comme le plus bizarre et le plus intolérant des hommes. Il faudrait que ceux qui le pensent ainsi vinssent quelques jours dans sa campagne, à l'automne finissant, quand le vent plus froid détache les dernières feuilles des bouleaux de l'allée, et effarouche les derniers hôtes. Ils verraient l'intimité paisible qui règne dans sa famille ; ils sentiraient le charme unique de ces réunions sous la lampe, autour du grand homme, de qui partent les liens qui aboutissent au monde entier ; et ils se laisseraient pénétrer par cette invincible douceur de la famille, dans ce milieu patriarcal où la discussion des plus hauts problèmes de l'intelligence est interrompue, çà et là, par des rires et des jeux d'enfants.—Pour moi, ces soirées calmes m'ont ému fortement, et le souvenir s'en est gravé au plus pur de ma reconnaissance.

Notes in this chapter

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