PRÉFACE (continued 4)
Reading edition
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Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que combattit Saint Pierre, comme il est rapporté aux Actes des Apôtres. Voici le système de cet hérésiarque.
Au commencement, il y avait le Feu qui se développe selon deux natures: dans sa manifestation extérieure sont renfermés les germes de la matière; dans sa manifestation intérieure évolue le monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la matière et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les émanations de Dieu.
Du feu primordial procèdent par couples des esprits, l'un féminin, l'autre masculin que la Gnose appelle les Éons et qui relient le monde spirituel au monde matériel. Ils composent la trame de l'esprit et la trame de la matière réalisant Dieu dans les choses, et ramenant les choses à Dieu. Et la foi qui les élève et les abaisse, les noue et les dénoue, c'est le Feu qui la détermine.
Il y a là, en somme, une sorte de panthéisme mystique dont on retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin.
Simon place au sommet des Éons le Père qui est Dieu et qui a pour épouse sa propre pensée sous le nom d'Ennoïa, sur la terre, c'est Hélène, une prostituée que le charlatan gnostique avait rencontrée au cours de ses pérégrinations et dont il avait fait sa compagne. Ennoïa déchue de sa grandeur céleste soupire sans cesse vers le Père et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enfermée dans un corps souillé. Elle poursuit à travers les siècles un douloureux exode de transmigrations.
Cette chute d'Ennoïa, cette décadence de la pensée dans la matière, c'est, d'après Simon, l'origine du mal.
Hélène erre donc d'âge en âge, s'incarne d'une femme dans l'autre jusqu'au moment où elle doit être rachetée. Le jour où Simon, qui se disait lui-même la grande vertu de Dieu et l'incarnation du Père, la tira d'une maison malfamée de Tyr pour en faire sa concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et retrouvée et il la donna pour le point central de son système.
S'égalant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en même temps que Jésus avait paru en Judée, sous le nom de Fils, lui-même avait paru en Samarie sous le nom de Père et Hélène — la pensée de Dieu ou le Saint-Esprit — chez les Gentils, tous trois pour compléter la création et la rectifier.
Hélène était donc à la fois Dieu et femme. Elle devint pour les disciples de Simon la représentation du divin dans le monde plus encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace sacrilège d'ajouter, plus que Jésus-Christ.
Comme il arrive presque toujours chez les hérétiques, cette métaphysique équivoque servit de prétexte à Simon et à Hélène pour affranchir leurs adeptes du joug de la morale.»Tout est pur aux purs», disaient-ils.
On voit où menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se formulait d'ailleurs en deux règles essentielles: donne-toi à la science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi à l'amour qui est la joie de la chair.
Hélène reçut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines populations païennes au milieu desquelles elle prêcha, lui élevèrent des statues comme elles en dressèrent à Simon. Son nom se prononçait comme un mot sacré et donnait accès aux réunions des premiers gnostiques. On ne sait ni où ni comment elle mourut.
Mais les hérésies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent à ce genre d'études, ne disparaissent jamais complètement. Celle-ci traversa les siècles et finit par se concentrer dans le culte exclusif d'Ennoïa qui compte encore aujourd'hui, notamment à Paris et à Lyon, un certain nombre d'adeptes.
Un gnostique, rencontré jadis, m'a donné quelques renseignements sur les faits et gestes de la secte. C'était lui-même un homme fort intelligent, fort lettré, mais qui annihilait ses qualités dans d'épuisantes débauches. D'une des chambres de son appartement, il avait fait un oratoire où l'on voyait un autel surmonté d'une statue d'Hélène en marbre blanc. Le plafond et les murailles étaient revêtus de tentures bleu-ciel semées d'étoiles d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pénétrer qu'une demi- lumière. Des ornements en stuc, d'une signification obscène, garnissaient la frise.
Là se tenaient périodiquement des réunions où l'on récitait des prières à Ennoïa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche prononçait un sermon sur quelque texte gnostique. On brûlait des parfums violents. Puis la séance se terminait par une orgie sur laquelle il est inutile d'insister.
Retenons simplement que les disciples d'Ennoïa prétendent qu'elle erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand ils l'auront découverte et intronisée, son ascendant sera tellement irrésistible qu'elle réunira tous les gnostiques, tous les spirites et tous les francs-maçons pour un assaut suprême à l'Église.
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Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel où le culte d'Ennoïa est exposé d'une façon plus ou moins claire.
D'abord, un aphorisme prononcé par Ennoïa elle-même, qui, prétendent les adeptes, apparaît à certains initiés:
De Ennoïa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I.
Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hélène-Ennoïa. Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnément ne seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour se donner elle-même à nous face à face. Car c'est par le feu que la nature sera rénovée intégrale (Au premier chapitre de ce livre j'ai cité cette interprétation sacrilège du titre de la Croix).
Voici encore une exhortation adressée aux servants d'Ennoïa par un évêque gnostique: «Hélène c'est Ennoïa, c'est la fille de Dieu; c'est la pensée de Dieu incarnée comme Jésus fils de Dieu s'est incarné. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la terre sous la forme d'une femme. Notre prière doit monter à Elle comme à Dieu. Les Initiés la verront, l'entendront, la toucheront, lui feront cortège. Elle se manifestera tout à coup sans père ni mère. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se donnera à nous, à l'un de nous et à tous. Il faut la désirer; c'est celui qui saura le mieux la désirer qui l'aura chez lui. Néanmoins, elle se donnera à tous ses élus par sa parole, par son sourire, par sa présence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.»
On m'excusera de faire ces citations. Cette phraséologie blasphématoire valait d'être signalée, car elle constitue un moyen d'action fort puissant sur certaines âmes d'éducation catholique, surtout — j'ai eu l'occasion de le vérifier — sur des femmes imaginatives et névrosées…
Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles sentines on cherche à les entraîner, sous prétexte d'initiation à un idéalisme supérieur!
En tout cas, je crie casse-cou… Et ce chapitre n'a pas d'autre but.
Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne où la belle séquence latine de saint Thomas d'Aquin est parodiée d'une façon abominable:
Adoro te supplex, patens Deitas Quoe in hoc sacello te manifestas! Tibi se cor meum totum subjicit Quia te contemplans totum deficit.
Visus, tactus in te nunquam fallitur Nam aspectu tuo, late creditur Credo quod hic adest exul angelus, Nil hoc veritatis visu verius…
Dea quem praesentem nunc aspicio, Oro fiat illud quod tam sitio, Ut te perpetua cernens facie, Tactu sim beatus tuae gloriae.
J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait à la partie féminine de l'assistance qui était censée alors symboliser Ennoïa. Partant, on devine la signification qu'il prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour être renseignés.
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N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes s'acharnent de la sorte à emprunter et à déformer la liturgie de l'Église? N'est-il pas caractéristique également qu'en leurs réunions, elles célèbrent des sortes de messes où le Saint- Sacrifice prend parfois un sens immonde?
Ces démoniaques — conscients ou inconscients — rendent par là une sorte d'hommage à la Vérité unique qu'ils abominent et qu'ils voudraient anéantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient pour s'insinuer dans l'Église et pour lui voler des âmes. Ceux qui, par orgueil ou par curiosité puérile, se laissent entraîner dans ces voies ténébreuses sont perdus ou, du moins, leur salut éternel se trouve horriblement compromis.
J'ai voulu les avertir. Puissé-je en détourner quelques uns des pièges de la Malice qui toujours veille!…
CHAPITRE XI EN BELGIQUE
Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la façon dont les indigènes déforment notre langue.
Déforment? — Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans un journal.
Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons, très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais et les Allemands des provinces rhénanes.
Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire sentir.
D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation. Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité qui va croissant depuis quelques années.
C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux gouvernements différents, l'un réunissant les populations wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose comme la monarchie austro-hongroise.
Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence même de la Belgique.
Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre égard de nos voisins du Nord.
Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont plutôt aux Teutons.
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Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais plus haut.
Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce sujet. Ce sont elles que je vais donner.
J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.
La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule dont le poussin s'écarte.
Mais le cocher intervenant: — I n'peut mal, savez-vous, Madame? La bête n'est pas méchante…
Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de danger.
Et voilà déjà un belgicisme.
En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: — Ça goûte?
L'autre répond: — oui, beaucoup.
Or, ça goûte signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît- il?
Voici maintenant la locution si you plaît (s'il vous plaît). Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il?
C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous apportent.
Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant leurs galeries sous la ville.
Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée, cet écriteau mystérieux: quartier à louer. Même, à une devanture de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: quartier de demoiselle!
Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles coupées en morceaux?
Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux représentants du sexe mâle.
Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non moins amusants.
J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis ceci: Forte fille demande quartier.
Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié?
Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une femme de ménage robuste demande à être employée à la journée.
Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse. _J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de se présenter…
Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes honorables et tranquilles.
Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne peut plus profitable d'habiter chez nous.
C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain:
— Quoi, tant de choses en si peu de mots?
Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.
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Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En voici une où l'on demande une demi-gouvernante.
Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante?
Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois, épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire répéter leurs leçons.
D'autres annonces détournent complètement le sens des mots.
Voici des commerces à remettre, c'est-à-dire à céder.
Voici, à vendre ou à louer, une prairie arborée, c'est-à-dire plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un verger. Mais cela ne signifie pas la même chose.
Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle- ci: l'épouse Une Telle, négociante.
Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de choquant, bien qu'il soit inusité chez nous.
Autre enseigne: Verdures à l'étuvée.
J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau bouillante.
Très bien: il s'agit de légumes cuits.
Plus loin: Un Tel, chausseur.
Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la vitrine, cette inscription: commerce de chaussures ou tout autre analogue…
Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir, remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point.
Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos goguenards.
Par exemple, l'enseigne est déconcertante: Friture des artistes.
J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.
— Un demi-franc et deux cennes.
À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante quatre centimes…
Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne de la maison crier à sa domestique: — Séraphine, apportez-moi vite la loque à reloqueter.
— Oui, Madame!…
Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement un torchon…
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Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge — du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots français gratifiés d'une désinence germanique.
Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du peuple dire à un autre: —Komm, une fois, promeniren.
Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on prodigue les amabilités et les marques de courtoisie.
CHAPITRE XII LE CHASSEUR NOIR
Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette année. Un été pluvieux, des froids précoces ont éprouvé ma chère forêt de Fontainebleau; de sorte qu'elle revêt, dès cette fin de septembre, sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une dernière fête, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver.
Afin d'en savourer encore un peu la beauté défaillante, je vais par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les taillis où des baies de corail éclatent sur les houx sombres. Je gagne, à pas lents, le Long-Rocher: un des sites les plus grandioses de la vieille sylve.
Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argentés, leurs feuillages d'or clair se dessinent délicatement sur le fond de nuances fauves et pourprées que forment au loin les chênes qui tapissent les hauteurs où commence la futaie des Ventes à la Reine; frêles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux à la lumière puis pleurent de se résigner aux jours brumeux et froids qui viendront bientôt.
Ils semblent des jeunes filles qui songent à la mort…
Je gravis la pente méridionale de la colline, parmi des grès entassés comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un large plateau où les bruyères flétries couvrent le sol d'une toison roussâtre, où les rochers, à demi ensevelis, s'arrondissent, pareils à des échines de mammouths.
De ce sommet l'on découvre un paysage d'une majesté incomparable. Dix lieues de forêt s'étendent sous les regards.
Au nord, les lignes mélancoliques, enveloppées de pins bleuâtres, du Haut-Mont et de la Malmontagne se découpent sur le ciel. À l'horizon, les sommets en triangles dénudés du Rocher d'Avon plaquent des taches de deuil et d'ocre aride.
Dans les fonds, les hêtres et les chênes déferlent en larges vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caillé. Ça et là, des fumées de charbonniers tremblent au-dessus des cimes.
Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment en un chaos formidables.
On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle de l'enfer de Dante.
Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande _platière _qui occupe le centre du Long-Rocher. Un nouvel aspect se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres.
Les massifs des Trembleaux, plantés d'essences multiples, déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes.
Vers le couchant, la hauteur des Étroitures, avec sa pinède, apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus un souffle n'agite l'air.
Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre chatoyante et de reflets atténués…
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Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui, sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres sont beaucoup plus sages que les hommes.
Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le discours suivant:
— Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que, privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à coordonner les antinomies où se complait sa doctrine.
Or il arriva que le sapin fut jeté bas et débité en bûches et en allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en désarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il tâtonna longtemps avant de renouer le fil de ses idées. Bien plus, il faillit se réfuter lui-même!
Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'être privés de la Critique de la Raison pure, de l'Impératif catégorique et de tous les rhéteurs protestants qui s'emploient, avec zèle, à insuffler ces lourdes fumées dans les cervelles françaises.
Ne trouves-tu pas que c'est là une tradition glorieuse, digne d'être perpétuée dans les annales de ta famille?…
Le sapin se balança ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur courait parmi ses aiguilles et qu'il me répondait: — Vous autres, hommes, vous vous figurez que vos systèmes importent à la marche du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que d'une graine de pissenlit emportée par le vent. Suppose que ce Kant en ait été réduit, par la mort de mon frère, à briser sa plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empêché la terre de tourner?…
J'aurais pu objecter au conifère sceptique, que, tout de même, une doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je n'aime pas du tout les rêveries de Kant. Notamment, son Impératif catégorique me produit l'effet d'un moellon dont il est déplorable de nous alourdir l'intelligence.
Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma promenade…
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Je traversais les taillis qui bordent le Rocher aux Nymphes quand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la forêt et aussi vers les pentes du Rocher d'Avon, la route de Moret et le carrefour du Chêne feuillu, qu'on signale les apparitions du Chasseur Noir.
La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portèrent à me remémorer cette légende dont voici les détails d'après les chroniqueurs et les mémoires.
Pierre Matthieu, historien, auteur d'une Vie d'Henri IV, raconte ceci à la date de 1599: «Le Roi, accompagné de quelques seigneurs, étant à la chasse vers la route de Moret et le Rocher aux Nymphes, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les cris des chasseurs, bien différents de l'ordinaire et éloignés de lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit entendre tout près de lui.
«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la tête et leur dit: M'entendez-vous? ou Qu'attendez-vous? ou Amendez-vous, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une vapeur.
«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de tels bruits.
«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le Grand Veneur…»
Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition, suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup d'imagination.
D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le roi.
Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. — Notez, au surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri IV, on compte une dizaine de kilomètres.
Chose singulière, Sully ne parle point, dans ses Mémoires, de ce dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle- même:
«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»
Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu. Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid de peur» et en demeura longtemps fort troublé.
Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition du Chasseur Noir. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François 1er et qui revient».
Enfin la Chronologie septénaire raconte que le roi et les courtisans s'étaient d'abord moqués du Chasseur Noir comme d'une fable mais qu'ils l'aperçurent un jour distinctement dans un hallier sous la figure d'un homme d'une taille élevée et au visage ténébreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut à qui courrait le plus vite.
Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relevé, dans son Dictionnaire de la forêt de Fontainebleau, une apparition du Chasseur Noir à deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort circonstanciée est tirée d'une plaquette très rare qui se trouve à la Bibliothèque Nationale.
M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition à Henri IV due à Hurtaut et Magny. D'après ces auteurs, il se serait agi d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner.
Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau à Louis XIV. — L'abbé Guilbert rapporte le fait dans sa Description des château, bourg et forêt de Fontainebleau, publié en 1731. Mais loin d'éclaircir cette mystérieuse histoire, il la complique encore en y mêlant un artisan prophétique.
Il reproduit d'abord le récit de Matthieu puis il ajoute: «Cent ans après, Louis XIV, étant à la chasse, eut cette même vision qui l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on, à personne et dont il fut très impressionné. Ces faits lui furent confirmés par un maréchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence, parent de Nostradamus et qui se crut chargé de révéler au Roi certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgré le secret, donnèrent lieu à bien des conjectures.
«Ce qu'il y a de sûr c'est que le Roi allant à la messe, ce nouveau prophète se trouva sur son passage. M. le maréchal de Duras, qui suivait le Roi, dit alors: — Si cet homme n'est pas fou, je ne suis pas noble.
«Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: — Cet homme là n'est pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous êtes noble.
«Voilà tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherché à deviner le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas à propos de révéler…»
* * * * *
Pendant des années, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voilà qu'en 1899, on se mit à nouveau à parler de lui.
Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, près de Moret, prétendit que son «petit gars», âgé d'une douzaine d'années, avait aperçu le fantôme, dans un taillis du Chêne feuillu à la tombée de la nuit.
On lui demanda comment l'enfant le dépeignait.
«Il dit, répondit-elle, que c'est un grand homme noir, habillé très collant, qu'il est à cheval et qu'il galope sans faire de bruit.
— Et vous-même, qu'en pensez-vous?
— Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on ne sait qui ce peut bien être…»
Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occupés à cueillir des champignons ou à braconner dans la forêt, affirmèrent également avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir, vers le Rocher aux Nymphes.
Enfin une jeune Écossaise, en cette même année 1899, au mois de juillet, soutint qu'elle avait rencontré le fantôme. Villégiaturant à Barbizon, elle avait été rendre visite à des amis à Moret et elle regagnait son hôtel, à bicyclette, à travers la forêt, vers dix heures du soir. Elle a raconté l'apparition dans une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les principaux passages:
«Croyant trouver un raccourci, j'avais quitté la grand'route avant le carrefour du Chêne feuillu et j'avais pris un chemin à gauche qui m'emmena vers le Rocher d'Avon. J'arrivai à un carrefour où se croisaient sept routes et près duquel il y avait une mare. Je m'étais égarée et je ne savais plus guère comment me retrouver. J'étais d'autant plus ennuyée que le sol était formé de sable fin où les roues de la bicyclette enfonçaient plus d'à moitié. Je mis pied à terre et, la main au guidon, je cherchai à m'orienter. La pleine lune brillait mais cela ne me servait à rien car de nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne savais lequel prendre…»
En effet, même en plein jour, quelqu'un qui ne possède pas à fond la topographie de la forêt est à peu près certain de s'égarer s'il quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et s'entrecroisent pour former un véritable labyrinthe. Dans l'obscurité, c'est encore pire. Bon gré mal gré, on décrit des courbes obtuses qui vous ramènent au point d'où l'on était parti.
Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir à faire piétiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine.
La jeune fille s'égara donc complètement. Elle finit par déboucher dans une petite clairière où croissaient seulement quelques fougères, des genêts et de jeunes chênes épars. Des blocs de grès blanc luisaient sous la lune.
Elle continue: «Je m'étais arrêtée dans cette petite plaine. J'avais d'abord un peu peur, mais la forêt était si tranquille que je commençais à me rassurer quand, tout à coup, un cerf sortit des buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un écart puis prit la fuite par les fourrés à ma droite et disparut.
«À ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord très faible grandit rapidement et se rapprocha. Ce n'étaient pas des sonneries de chasse; c'étaient de longues notes tristes qui me donnèrent une sorte de plaisir mélancolique. Je restai immobile, comme charmée…
«Tout à coup, je vis apparaître, dans le chemin à ma gauche, une masse mouvante qui rasait le sol. C'était la meute. Les yeux des chiens faisaient comme des points de feu. Derrière eux, venait un cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un être vêtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en bandoulière. Quand il passa près de moi, il porta la main à sa tête comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition était vaporeux et comme effacé. Les chiens et le fantôme traversèrent la petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une fumée, dans les taillis, de l'autre côté…
«J'étais demeurée clouée sur place, toute tremblante. Quand je ne vis plus rien, je me mis à courir au hasard devant moi. Et soudain je me retrouvai sur la route de Moret, près du Chêne feuillu.
«Je suis rentrée chez moi je ne sais trop comment. J'avais été tellement effrayée que je suis restée plusieurs jours au lit…»
* * * * *
Évidemment l'on peut mettre en doute la réalité de l'apparition en ce qui concerne la jeune Écossaise. Elle était peut-être fort impressionnable et douée, en outre, d'une imagination violente. La solitude de la forêt, l'ombre, le silence, les reflets de la lune dans le brouillard qui monte souvent des fourrés par les nuits d'été ont pu agir sur elle au point de lui causer une hallucination.
Mais même si nous écartons son témoignage et celui des habitués de la forêt qui, vers cette époque, affirmèrent avoir vu le Chasseur Noir, il reste les apparitions à Henri IV et à Louis XIV. Ce dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans quel but aurait-il raconté que le fantôme lui était apparu et lui avait parlé sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi aurait-il dit que le maréchal ferrant lui avait confirmé les paroles du spectre?
En ce qui concerne Henri IV, il est à remarquer que Sully, qui ne fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que beaucoup de personnes ont vu le fantôme.
Que faut-il conclure?…
Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je gagnai, par la route de Moret, le carrefour du Chêne feuillu puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait rencontré le fantôme.
J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves, des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve… Je débouchai enfin sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un marronnier déjà vieux.
Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre, bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont poussé.
Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait, avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre.
La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en songe et une biche brouter dans le taillis tout proche…
Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de Shakespeare: Le Songe d'une nuit d'été. Je croyais voir voltiger autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes.
Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à une enquête sur le Chasseur Noir.
Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les endroits où la tradition voulait qu'il se montrât.
J'escaladai les pentes du Rocher d'Avon; je redescendis dans la brousse; je battis les halliers tout autour du Rocher aux Nymphes; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à la maison de garde des Sablons.
Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul fantôme vêtu de deuil…
De guerre lasse, je rentrai à Fontainebleau, l'esprit plein d'images lunaires et sylvestres d'une poésie merveilleuse mais sans que le Chasseur Noir eût daigné se manifester.
Peut-être réserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux jeunes Écossaises…
CHAPITRE XIII LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT
La ville de Lyon connaîtra peut-être bientôt la joie de voir une de ses enfants élevée sur les autels. En effet, Mgr Déchelette, auxiliaire du cardinal-archevêque, vient de se rendre à Rome pour y déposer les pièces du procès en béatification de Pauline-Marie Jaricot, créatrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la Propagation de la Foi.
Ce n'est pas à mes lecteurs qu'il est nécessaire de retracer l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son initiative, l'Évangile fût prêchée dans tout l'univers. On sait également comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse s'accomplît parmi les souffrances physiques de l'élue et les peines intérieures les plus déchirantes. On n'ignore pas que Pauline Jaricot fut trompée, dévalisée, ruinée, couverte d'outrages, abreuvée de calomnies et qu'elle mourut dans un dénuement total. Ce sont là des épreuves qui ne manquent jamais aux prédestinés, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une abnégation héroïque, les trônes qu'ils doivent occuper aux pieds du Très-Haut.
Me trouvant à Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y avais lu cette brochure: Le Petit sou de la Providence, où la fidèle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a résumé sa vie d'une façon fort attachante. Venu, par la suite, à Lyon, j'y pris connaissance du récit complet de ses travaux et d'une autre publication: Le Curé d'Ars et Pauline-Marie Jaricot, qui m'intéressèrent encore plus à cette admirable figure (La première brochure a été publiée par l'éditeur Toira, la seconde par la librairie du Sacré-Coeur, à Lyon). Si bien que je voulus visite le coin de Fourvière où la sainte fille gravit son calvaire et naquit à la vie éternelle. Ce sont les impressions recueillies au cours de cette visite que je vais rapporter.
La maison s'élève un peu plus qu'à mi-hauteur de la colline qui supporte la basilique. Elle date du XVI° siècle, m'a-t-on dit; elle est assez spacieuse et éclairée par un grand nombre de fenêtres. À l'intérieur, rien ne subsiste de la distribution des appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni du mobilier qui les garnissait.
J'ai vu la chambre où elle rendit le dernier soupir. Une tapisserie élimée en couvre les murs; des poutres fendillées et enfumées traversent le plafond bas. Déjà presque à l'agonie, Pauline fit tirer son lit auprès de la fenêtre afin de contempler une dernière fois ce Lyon qu'elle avait tant aimé, pour qui elle s'était offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et d'une étendue considérable: au premier plan, au pied de la colline, la cathédrale Saint-Jean, puis la Saône, lente et limoneuse, puis un océan de toits gris, puis le Rhône entrevu par endroits et miroitant au débouché des rues qui vont vers la Guillotière. J'ai rêvé longtemps le front à la vitre où la mourante appuya peut-être son visage baigné de sueurs de la dernière minute. J'ai tâché de me mettre dans l'état d'âme qu'il fallait pour comprendre ses suprêmes pensées telles qu'elles nous sont rapportées par les témoins de sa fin; je me suis recommandé à ses prières là-haut.
Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie dédia à sainte Philomène en reconnaissance d'un miracle de guérison spontanée que l'angélique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie.
C'est un très humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions exiguës; un petit dôme le surmonte que des ex-voto garnissent de la base au sommet. Après m'y être recueilli, quelques minutes, devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de mars 1834.
Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses compagnes se réfugièrent dans cette catacombe.
Les canuts de la Croix Rousse s'étaient soulevés à la suite d'une diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et tiraient à toutes volées sur la ville. L'artillerie des troupes chargées de la répression s'alignait sur la place Bellecour et leur répondait par une pluie de projectiles. De sorte que la maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, criblée de balles qui brisaient les vitres et de bombes qui éclataient dans les chambres, devint bientôt intenable. On résolut de se réfugier dans le souterrain qui date probablement de l'époque gallo-romaine et qui était resté sans usage jusqu'alors.
En 1834, la chapelle de Sainte Philomène n'était pas encore construite et la messe se disait dans une salle aménagée à cet effet, et où le Saint-Sacrement était d'habitude exposé. Mlle Jaricot était au lit, fort malade et incapable de se lever, ne fût-ce que pour parcourir les 200 mètres qui séparent la maison du souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas; mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage des bombes redoublait.
Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif où Notre-Seigneur veillait, caché sous le voile eucharistique. Elle le prit entre ses bras, et, voyant l'hésitation de tous, elle dit d'une voix ferme: «Allons sans crainte, puisque nous avons avec nous Jésus-Christ.»
«Après avoir allumé quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort, emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de sa faible créature, Celui qui se nomme le _Dieu des armées, _et l'on parcourt ainsi très lentement toute la longueur de la terrasse, sous le croisement de la grêle de feu qui n'atteint personne…»
Laissons maintenant la parole à Pauline-Marie elle-même. Dans un mémoire écrit peu après, elle rapporte ceci: «Nous décidâmes de nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y traîna comme on put, tandis que je serrais étroitement entre mes bras l'Arche de mon unique espérance.
«Nous arrivâmes ainsi à une excavation plus commode et moins humide que les autres. Au milieu de ce réduit, qui forme une croix parfaite, mon matelas fut déposé. Mes filles, placées dans les excavations formant les différentes parties de la croix, se trouvèrent tout près de moi, à ma droite, à ma gauche, au-dessus de ma tête, à mes pieds. Les personnes qui partageaient nos dangers étaient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une pauvre petite orpheline, un Frère de Saint-Jean de Dieu, mon boucher et deux femmes, dont… une actrice. Tous restèrent dans la première partie du souterrain, en dehors de la croix où nous étions avec Jésus-Christ.»
Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurèrent là cinq jours. Tous, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la présence de Jésus et par la sérénité de la sainte fille, vécurent dans le calme et la prière durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait emportés…
* * * * *
Pénétré de ces détails émouvants, j'entrai dans le souterrain, guidé par un obligeant jardinier qui portait une lanterne.
Ce ne fut pas très commode; il nous fallut sauter une marche en ruine au bas de laquelle nous enfonçâmes dans un amas de feuilles sèches qui nous venait jusqu'à mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une porte dont les gonds rouillés résistent tant qu'ils peuvent à nos tractions. Un couloir ténébreux bâille devant nous. Élevant son luminaire, mon compagnon me précède. Nos pieds buttent sur le sol inégal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mètre environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4 mètres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mètres environ de hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre, à la place même où Notre-Seigneur et sa fille bien aimée gisaient sur un pauvre matelas, on a placé un petit piédestal qui supporte un crucifix. Dans une anfractuosité de la muraille, il y a un buste de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale, la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette catacombe avait dû être creusée par des chrétiens au temps de l'Église primitive de Lyon.
En face du caveau s'ouvre un petit réduit haut de 1 mètre, où les plus las des réfugiés venaient s'étendre à tour de rôle sur le sol mouillé. Le couloir se prolonge au-delà, jusque sous les fondations de la basilique de Fourvière. Mais les eaux d'infiltration l'envahissent, et il est à peu près impraticable.
Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli, m'éclaire.
Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgés ni des soldats qui les poursuivaient ne découvrit l'entrée du souterrain. La bataille finie, les réfugiés en sortirent sains et saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade à la suite de tant d'heures passées dans des ténèbres humides. Ah! c'est qu'ils avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!…
Revenu à la lumière, je pris congé de mon guide en le remerciant chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait une soirée exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe déjà drue de ce printemps précoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil déclinant vers les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flèches d'or à travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait sourdement sous une fine brume mauve et rose.
Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dorée de la Vierge qui surmonte la tour de la vieille église scintillait, au soleil couchant, comme une grande étoile. Je joignis les mains et, saluant la Mère Immaculée, je lui dis: «Bonne Mère, protégez, assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois protégé, assisté votre enfant Pauline-Marie…»
À la suite de cette descente aux catacombes de Fourvière, je suis allé voir Mlle Maurin. J'ai trouvé une petite femme aux yeux vifs, très alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parlé de la fondatrice du Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu d'elle à ce propos: «Le cardinal-archevêque dit, dans la lettre qu'il m'écrivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en tête de ma brochure: le Petit sou de la Providence: «Nous aimons à espérer que le jugement infaillible de la sainte Église reconnaîtra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et généreuse, un digne émule en sainteté des Bienheureux qui furent sur la terre ses amis, le curé d'Ars, la Mère Barat, le Vénérable P. Colin, et que son autorité suprême nous permettra d'unir un jour, dans la même vénération, notre Blandine, mère des martyrs, et notre Pauline-Marie, mère des missionnaires.»
«Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui où la béatification de ma sainte amie sera proclamée: j'espère vivre assez pour le voir. Et quelle bénédiction pour Lyon que de mettre en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline- Marie!…»
«Pour Lyon et pour la France!» approuvai-je en prenant congé, car nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protègent et nous éclairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires endiablés qui nous oppriment.
CONCLUSION
Je feuillette les pages de ce livre et, récapitulant les aventures disparates auxquelles ma destinée me mêla, j'adore la bonté de Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans but, par les chemins du matérialisme et de la révolte, s'étourdissait de paradoxes vénéneux, n'arrêtait de choyer sa sensualité que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de satiété, dans les ténèbres de la désespérance, Il l'a pris par la main, d'une façon bien inattendue, et l'a mené à l'Église.
Ah! quelle délivrance, quelle purification et quel réconfort! J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la règle, je compris que la fidélité aux enseignements et aux préceptes de la foi catholique, que la fréquentation des sacrements pouvaient seules me préserver des pièges tendus par le Prince de ce monde à mon âme immortelle.
Telle est la vraie liberté. Non seulement l'on trouve, au pied de l'autel, la paix intérieure et la force d'imposer silence aux instincts dépravants, mais encore l'intelligence, avertie de l'esclavage où la maintenait naguère sa dévotion aux idoles de chair et de pêché, libérée des chimères qui la rivaient aux doctrines de négation, prend une acuité nouvelle. Les idées et les sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice, le zèle pour la défense de l'Église se développent; l'amour de Dieu brûle toujours plus fervent et nous imprègne du désir de mériter le maintien et l'accroissement des grâces reçues lors de la conversion.
Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des lacunes, bien des défaillances dans notre bonne volonté. Mais la Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre âme et nous savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rédemptrices de Notre-Seigneur nous rendra l'énergie nécessaire pour surmonter nos faiblesses et dompter les rébellions de la nature déchue.
Ces bienfaits du catholicisme, ceux même que l'amour-propre n'aveugla pas définitivement sont obligés de les reconnaître.
Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil scientifique dirigea pendant des années. Il ne voyait rien en dehors du déterminisme; il n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme humaine une région dont ses théories ne pussent rendre compte. Il considérait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit.
Mais un jour, une crise sociale où la France faillit périr, lui montra son erreur. Ses travaux l'ayant amené à étudier le rôle séculaire de l'Église, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait le faire, il en saisit l'importance vitale et il écrivit ces phrases dont je prie qu'on médite tous les termes:
«Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter jusqu'au dévouement et au sacrifice.
«Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et de Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au 1er siècle. Du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et de lui-même; l'égoïsme calculateur et brutal avait repris l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient; la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu.
«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: Les origines de la France contemporaine, le Régime moderne, tome II).»
Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.
Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.»
C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur l'Église pour expliquer la Cause.
Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même époque. Je lis ceci dans le journal des Goncourt: «Hugo parle de l'Institut, de ce Sénat dans le bleu comme il l'appelle. Il voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre… Il termine par ces mots: — Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel…»Au milieu de son speech, une allusion à l'église de Montmartre lui fait dire: — Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un liseur par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (Le journal des Goncourt, tome V, année 1873)»
En voilà des pauvretés! — Voyez-vous cet Institut, qui se recrute parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la Lanterne et les tenanciers de ce bazar des consciences qui s'appelle Le Matin chargés de discuter les titres des candidats? Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques — on devine comment — choisir les Académiciens? Le suffrage universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin d'élire les membres de l'Institut.
Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dans l'Histoire d'un Crime: «Le peuple est toujours sublime, même quand il se trompe»?
Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations contre l'Église.
Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?
Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux.
Elle est le sel qui nous empêche de pourrir. Elle est, dans notre nuit, la porte ouverte sur la Lumière éternelle. C'est pourquoi ceux qui ont appris, même tardivement, à l'aimer, la servent et la serviront, avec allégresse, jusqu'à leur dernier souffle!…