CHAPITRE VII
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Il a neigé sur les hauteurs.
"Seigneurs, ce fu en cel termine Que li douz temps d'esté décline Et Yver revient en saison." Roman du Renart.
J'aurais dû m'en douter hier au soir, et ne point m'attarder indéfiniment sur l'Aiguille du Géant, dans l'azur du ciel, au milieu des rêveries du passé. En cette arrière-saison, le temps change si vite! Le ciel d'apothéose était trop transparent, les lointains trop lumineux. Et cette nuit énervante n'était-elle pas, elle aussi, un signe certain que le vent de la pluie tenait dans les profondeurs du ciel. Aujourd'hui, tout est blanc autour du Rifugio Albergo Torino: il a neigé abondamment sur les hauteurs; la neige est descendue assez bas, couvrant les alpages supérieurs que l'on aperçoit d'ici comme de grands draps blancs séchant sous le soleil. La descente promet d'être fatigante dans cette neige fraîche, inconsistante et molle.

La patinoire de Chamonix.

++ Danseuses sur glace.
Ce matin, les pâtres se sont réveillés plus tôt que de coutume, étonnés de voir la clarté envahir sitôt leur cabane. En hâte, ils ont rassemblé leurs modestes hardes, pressés de gagner au plus vite les pâturages inférieurs: l'exode de la population à quatre pattes a commencé. Poussant devant eux leur troupeau, tirant par la bride les mulets chargés des jeunes agneaux tard venus, ils sont partis abandonnant leur chalet dans la solitude. Ils ont disparu dans la forêt prochaine, sous les dômes de verdure poudrés par l'hiver, dans un tintement de clochettes et de sonnailles.
Pendant de longs mois le silence va régner sur les alpages glacés, c'est à peine si l'on entendra le sanglot étouffé de la source, fluant sous la neige. Adieu les lentes et nostalgiques chansons de pâtres, «mélodie grave et triste comme la montagne, dit Guido Rey, chanson grise qui monte avec lenteur le long des hautes parois, comme monte la fumée des chalets dans la paix des soirs».

L'hiver dans la vallée de Chamonix.
Chamonix derrière l'infranchissable mur de granit et de glace qui s'étale à perte de vue vers le Nord, va se contracter et se durcir dans le froid.
Mort Chamonix durant l'hiver? Lugubre sous un ciel gris?
Mais je raisonne en citadin des plaines! C'est pour la plaine seulement que la neige est une ennemie. En montagne la féerie continue. Dans quelques semaines les géants qui m'entourent siègeront en dalmatique d'hermine autour du temple entièrement remis à neuf, plaqué de marbre blanc, plus lumineux encore qu'il m'apparut avant-hier. Dans les bois, le cristal du givre sur les branches, égaiera le deuil perpétuel des sapins, et dans les forêts prochaines, les voix des skieurs réveilleront joyeusement les échos sommeillant sous leur fourrure hivernale. Non certes, pour Chamonix, l'hiver n'est point un long écheveau de laine blanche à dévider durant d'interminables et monotones journées.

Le col des Montets, l'hiver.

Le tramway du Mont-Blanc.
Trop courtes, au contraires, sont les heures de l'hiver pour jouir de tous les plaisirs qu'il apporte.
Ce sont d'abord les joies du patinage sur l'immense miroir de glace, unique au monde avec son cadre grandiose de montagnes incomparables; puis l'ivresse de la folle descente le long des pistes de bobsleigh où l'on vire horizontalement comme dans une énorme vis. Enfin, et par dessus tout, ce sont les promenades à ski dans la splendeur des vastes champs de neige du côté du col de la Voza, ou du col de Balme; au glacier d'Argentière, à celui des Bossons, à celui du Géant. C'est aussi la course classique du tour du Mont-Blanc par le Col et la Croix du Bonhomme.
Chaque jour apporte au skieur des plaisirs nouveaux. Dès qu'il entend dans la rue, le gel de la nuit craquer sous le pas des laitiers matineux, il se hâte de quitter Chamonix encore endormi sous la brume. Dans le calme du matin glacé, il s'élève sur les flancs des montagnes. Entre les grands sapins couverts de givre, il va allègrement, bercé par le rythme de ses skis sur la neige nacrée, dans la solitude amie de la forêt, gagnant les hauts alpages où il s'ébattra sous le chaud soleil d'hiver. Puis lorsque les rayons obliques étendront démesurément les ombres violettes sur la neige, il se laissera mollement tomber dans la vallée en une glissade qui a la grâce et l'harmonie d'un vol.
Le soir, dans les éclairs des phares électriques, sous la vive lumière des lustres, un orchestre endiablé rythmera ses pas dans les salons de la ville en fête, plus luxueuse encore que l'été, parce que les amants de la haute montagne inaccessible, ne viendront point y apporter la note grave et sévère de leurs habits couleur de roche...
La nuit nous a surpris au retour, en dessous de Montenvers, dans l'antique sentier que suivaient jadis les «crystalliers». Le calme est revenu dans la vallée, humble vestibule de la montagne. La brise tiède, qui remonte vers les hauteurs, chuchote comme des encouragements et des promesses, apportant quelques bruits confus: murmure des arbres serrés dont les branches se frôlent, grondement des cascades, puis par intervalles, suivant l'effort du vent, quelques notes éparses d'un instrument de musique lointain, si ténues qu'il faut prêter l'oreille pour les percevoir dans le sourd et majestueux concert des voix de la montagne. Quelques points lumineux trouent l'obscurité de la vallée. Et c'est là, Chamonix avec ses fêtes, son luxe éblouissant, si petit dans l'immensité de la montagne, à l'orée des grands bois où s'étale depuis des siècles la langue luisante des glaciers!

L'aiguille du Géant et le mont Mallet.