AU CŒUR FRAIS DE LA FORÊT (continued 2)
Reading edition
— La maison pense à nous comme nous pensons à elle, Petit Vieux.
Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant ses yeux rusés, je tremblai comme si déjà elle m’avait pris par la main et me menait vers la hutte. Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être je ne serais plus jamais revenu. Je secouai la tête.
— Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les neiges.
Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide de paroles. Je n’osais plus aller au bout de ma pensée.
Tout de suite la vie du campement reprit, elle sembla avoir été interrompue la veille seulement. Les paillassons au dos des hommes coururent brandis, debout comme des tentes en marche. Les feux de bois fumerolèrent sous la marmite. A coups de talons nus, Iule et moi arpentâmes l’aire où une pauvre herbe maigre comme le poil d’une bête galeuse par places avait repoussé. Maintenant l’équipe avec ses huttes s’avançait aux terres vierges. L’ancienne dévastation du désert demeura derrière nous. On défonça des champs encore verts, gras de la sève des récentes cultures. Le Père lui-même avec les maîtres du fonds en avait fixé les limites. Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était venu pour la première fois et chaque année la campagne reculait, entamée par les brèches, mangée par la cuisson des fours tandis qu’à l’opposé, dans l’horizon déchiqueté, la bâtisse comme une armée toujours plus loin avançait.
La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, maintenant était là, dans les jeunes pluies d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi, me regardait avec des yeux sournois. Quand le soir tombait, elle disparaissait dans le bois. Une fois, je la guettai. La petite ombre, dans la nuit des arbres, ardemment fouissait sous les mousses, à la base d’un chêne. Mon souffle haleta : elle me vit près d’elle et aussitôt, d’un cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit toute raide sur le trou qu’elle creusait. J’étais très doux et cauteleux. Elle se rassura ; elle riait avec des yeux dissimulés et hardis :
— Petit Vieux, tu ne le diras à personne ?
— Non.
— Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai caché là. Vois !
Elle gratta dans le trou et en retira une petite boîte où il y avait une boucle d’oreille.
— Iule, tu mens ! m’écriai-je. Tu as volé cette boucle à la vieille femme.
Je marchai sur elle et voulus lui arracher la boîte ; mais elle la tenait dans sa main crispée, ses ongles me griffaient le visage.
— Donne-la moi, donne-la moi ! criais-je toujours.
Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et, à une petite distance, avec une joie méchante, elle me défiait et sourdement disait :
— Elle est à moi ! Je l’ai volée ! je l’ai volée ! Elle est à moi !
Je me mis à siffler tranquillement entre mes dents, et puis, après un peu de temps, je lui dis :
— Vois maintenant : cette femme t’a aimée comme une fille et tu l’as volée.
Elle cria encore une fois en faisant tinter l’or de la pendeloque :
— Elle est à moi. Je percerai un petit trou à mon oreille, je la passerai dans le trou. Si quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi, il en a menti.
Je lui répondis doucement :
— Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux oreilles. Comment feras-tu pour en mettre un morceau à toutes les deux ?
— Oh ! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à ce que tu dis là. La boucle était dans le tiroir là-bas : il n’y en avait qu’une et je l’ai prise. Je ne les aurais pas prises toutes les deux.
— Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à la vieille femme, puisqu’aussi bien tu as deux oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je lui dirais : J’ai pris cette boucle dans le coffre et à présent je te la remets. Elle se fâchera et puis elle oubliera que tu es allée au coffre. Je t’assure, c’est cela qui est le mieux.
— Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela qui est le mieux.
Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait la boucle. Mais elle se recula derrière un arbre et se mit à rire.
— Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque je l’ai ? Dans le coffre, elle n’était à personne et maintenant je la tiens dans mes mains. Pourquoi l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas ?
Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle obtuse, disait là une vérité effrayante. Si l’un a un morceau de pain qui est refusé à la faim d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout devrait être partagé entre les hommes, et qui a deux boucles d’oreilles peut bien en donner une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule :
— Pense à ceci : la vieille femme a payé la boucle avec son argent, et si elle te demandait le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais pas le lui rendre.
— Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre dans le coffre. Quand elle l’ouvrira, elle verra la boucle et elle ne songera pas à autre chose.
Ses paupières battirent ; elle eut une petite douleur sèche qui lui crispait la bouche.
— Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout un temps. Elle brillait si gentiment au soleil ! Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais cru voir une autre fille. Oh ! je la déteste, cette vieille femme ! Pourquoi a-t-elle eu de douces paroles pour moi ?
Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna enfin la boucle et alors moi, avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le camp.
— Elle est à moi, Iule ! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je t’étranglerai.
La Mère était dans la cabane avec les hommes : c’était la fin d’une journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais : puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les deux vieux ; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais la Mère me dit :
— Où vas-tu par là, Petit Vieux ?
J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle en lui disant : « Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le coffre. » Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se serrèrent ; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain, pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment rentra ; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi. D’un souffle dans mon cou, elle me demanda :
— L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre ?
Et je lui dis :
— Je l’ai fait.
Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.
Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne travaillait jamais loin de moi : elle allait et venait avec l’eau de la tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela ; je n’éprouvais plus le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins, avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires ; mais moi, en différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps d’user les mouvements de ma probité.
Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la réflexion, et elle me regardait franchement.
— C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais redemandée.
— Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.
Elle me dit tranquillement :
— Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche. Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour nous deux.
C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour, pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.
Alors elle coula son bras sous ma nuque ; et elle ne me demandait rien, elle me caressait d’une affection câline.
— Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent. Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes ? Là-bas nous aurions vécu ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux valu pour tous deux.
Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille ; et maintenant, appuyé sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait :
— Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait un peu de temps cette chose. Pense à cela : il n’y aurait jamais personne pour nous la réclamer.
Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides liens entre moi et cette famille de hasard ! Et cependant la forêt parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt elle se mit à crier d’horribles jurons ; toute la lie de la ville remonta ; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.
Le Père, du seuil de la maison, battit des mains ; les hommes l’un après l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule, avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune. Je pensais : Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra toujours cacher ? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint, persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint gentiment à moi. Elle me dit :
— Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.
— Iule ! Iule ! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise ? Tout le mal est venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.
Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit :
— Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de ce qu’ils peuvent penser de nous.
Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus sentir battre l’almanach dans ma poitrine.
Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait me dire : Fais-le ! Fais-le ! Mais le Père nous appela ; les autres hommes déjà dormaient.
— Demain, petite Iule ! Demain…
Elle se coucha sur la botte de paille : la porte fut refermée ; et par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.
— Bonsoir, Petit Vieux… Demain, demain…
A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en avait enlevé la clef ; et la boucle entre mes doigts, je regardais à présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes talons, me dit bravement :
— Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle comprendra pourquoi nous sommes partis.
Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent ; la forêt s’ouvrit : nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.
Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp ; le silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal : je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise action : j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon intime beauté encore obscure.
O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai pris alors tes mains dans les miennes ; je t’ai regardée dans les yeux et je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais compte que je t’avais donné ma vie.
Les mouches vibrèrent vermeilles ; l’ondée d’or du midi filtra sous les feuillages ; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché derrière elle.
Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah ! ceux-là, nous les avions mérités par notre travail de l’autre été ; ils avaient été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu ! c’était une chose vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela ! Nous avions une assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que préparait la vieille femme.
Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de pommes : depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa merveilleuse dissimulation se révéla : elle me dit qu’en prévision de notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les cachant à mesure dans le vieux sac.
Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui, avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O Iule ! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content d’être bien nourri ; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages ; tu étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la forêt.
Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux, n’en garda que deux pour elle ; et puis elle cassa le pain et m’en donna la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous étions riches et libres ; nous ne songions pas que les pommes et les pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.
Une fraîcheur monta : c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas enveloppait le camp ; nos ombres longues la veille encore avaient couru sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué : nous ne devions plus rien à personne.
— Petit Vieux ! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête sur ton épaule.
Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun homme encore ne nous avait dit : « Toi tu es un garçon et toi une fille. » Je tenais sa tête lourde dans mon bras.
Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts ; et la plus grande fut pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens sentiers ; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir ; j’eus sa vie fraîche dans ma poitrine.
— Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte ? disait-elle.
Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri nous vint en même temps. La hutte !
Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort. Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule ; elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps. Quelle surprise inouïe ! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit Vieux dont je portais le nom.
J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile ; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.
Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.
Un chêne non loin avait une large fissure : il devint notre grenier d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de pruneaux ; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement :
— C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.
Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement :
— Entends-tu là-bas chanter l’oiseau ?
Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions plus ; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier coucou ! avec folie.
Mon Dieu ! Cette nuit-là, sous l’abri vert ! Cette nuit où pour la première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi ! Un feu inconnu me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés ; je me sentais affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit. Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi et me lissait les cheveux.
— Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine : tu ne m’as pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
— Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
— Oh ! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas : je pleurais et j’avais du bonheur.
En sanglotant, je me mis à crier Iule ! Iule ! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
— Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux ? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille entière ; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.
Mais voilà ! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en sifflant. Je lui avais dit : « Je monterai aux arbres s’il y a des nids. » Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je souffrais ; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule ! tu n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait plaisir.
Et puis tout à coup je cessai de la haïr ; je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent ; la sèche fureur s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin, avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.
— Iule ! Iule !
La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche, comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve : il y avait un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas, elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.
— As-tu trouvé des nids ? dit-elle.
— Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.
Elle battit joyeusement des mains.
— Oh ! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché sous un arbre.
— Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans les cheveux.
Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.
— Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah ! Petit Vieux !
Elle soupira : elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut. Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un geste las d’ennui.
— Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon qu’autrefois.
Mon cœur monta ; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par moquerie :
— Toi, tu cries la nuit ; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.
Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux ; et nous entamâmes la réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit, la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires dans le port. Elle me prit la main et me dit :
— Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.
Elle avait coupé des fougères fraîches ; leur épaisseur mollement recouvrait le sol ; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.
— Oh ! comme ce vent est bon ! Toute la terre tremble et je n’ai plus peur.
Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins, presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent, l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.
Des jours passèrent : le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres ; je dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses doigts ; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.
C’était la saison d’amour : il volait de petites plumes grises dans l’air et les mères elles-mêmes avec leurs cris nous signalaient la place des couvées. Elle apprit à grimper aux branches ; quelquefois elle m’apportait des œufs frais au goût sauvage. Nous mettions rôtir les petits à des feux de bois que j’allumais en battant le silex. L’eau de la source près de la mare ensuite nous désaltérait. Il nous vint de petites industries : je taillai au couteau des disques ; ils nous servirent d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais gravé des formes de bêtes sur le houx noueux que je brandissais comme un sceptre. J’avais aussi creusé une racine de buis : elle prit le dessin d’une pipe. J’y fumais des feuilles sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait des nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient la pluie. Avec des ronces pelées elle façonna des corbeilles pour ses cueillettes.
Il nous arrivait de marcher pendant des jours entiers, poussant devant nous à l’aventure et cassant des branches aux taillis pour retrouver notre chemin. Quand le soir tombait, Iule étendait une couche de fougères et puis au matin nous nous remettions en marche : il nous semblait découvrir le monde. Des essences nouvelles nous furent révélées ; des arbres se pommelaient de fruits inconnus au jus vert délicieux. Nous laissions fondre lentement sur la langue le suc rose des premières fraises. A chaque trouvaille, elle avait son cri. Ouah ! Ouah ! Nous étions les jeunes rois de la silve ; il nous paraissait que jamais nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi nous allions, portant sagement nos souliers sur le dos pour en ménager les semelles. Au retour, la petite maison verte vivant au soleil sa vie frémissante de claires feuilles nous causait une joie. Oui, c’était un grand bonheur pour deux rebuts d’humanité comme nous, n’avoir point de maîtres et vivre librement au cœur de la nature.
Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux nids, je cherchai en vain Iule. Le midi lourd brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin frais de la mare. Et, comme à mon tour je m’approchais, je l’aperçus se baignant derrière les feuillages. Autrefois, avec de l’eau jusqu’au-dessus des genoux, nous étions entrés dans cette grande flaque verte : je n’avais point encore ressenti la peur de son corps. Et à présent elle était là dans sa nudité, comme une petite Eve. Sa chair claire avait la beauté d’une fleur de vie dans le paysage innocent. Elle puisait l’eau au creux de ses mains et la laissait ruisseler entre les pointes de sa gorge ; ou bien elle plongeait sous les lentilles qui duvetaient la mare, demeurait tout un temps perdue au frisson froid du bain.
Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita : elle leva la tête, poussa un cri et moi déjà j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les yeux, je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait appelé, je ne serais pas revenu : j’étais malade d’une peine très douce et farouche, comme si moi-même devant elle j’avais été tout à coup nu. J’aurais voulu vivre longtemps seul au plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours la petite tache lumineuse qu’elle faisait dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne la détestais ; mais maintenant je savais qu’une chose en moi m’était encore inconnue, une chose terrible et délicieuse qui demandait à vivre du reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit de se désirer avant de désirer la substance complémentaire. Je me roulai sur le sol, je mordis la terre ; à la douleur de la blessure, je me sentis devenir un homme. Et comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, tout à coup le vieil almanach, la leçon du bon maître roula. Je le portais toujours sur moi, comme une petite relique, comme un talisman ; il battait près de mon cœur ; je n’avais passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. O monsieur Jean ! monsieur Jean !
Il y avait une histoire surtout, un vieil homme vivant dans un désert, parmi les pierres et les bêtes malfaisantes. Il était venu en ces lieux redoutés à l’âge trouble du sang. Il avait tué, il avait volé, il avait fait le mal de toutes les manières. La bonne conscience tardive enfin avait paru et alors le désert s’était changé en un jardin d’abondance et de joie. Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, avaient fleuri : les tigres et les lions furent d’innocentes ouailles ; et parce que lui-même était revenu à la bonté, toutes choses autour de lui devinrent bonnes à son image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable conte, et il me semblait toujours nouveau, avec un sens parabolique et universel. Un petit pauvre contemplatif entend la chanson des oiseaux et il saisit les rapports secrets des choses : il est plus près de la nature et de lui-même. Le doux maître m’avait dit :
— Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du méchant homme au désert. Penses-y surtout quand tu seras sur le point de manquer à ta conscience. Tu verras qu’elle s’applique à tous les hommes et il ne faut que de la bonne volonté pour changer les cailloux en froment et les pires animaux en douces brebis. Un petit livre comme celui-là contient tout le savoir humain : mais le meilleur savoir est encore celui qui nous vient de regarder au fond de nous.
Oui, un simple cordonnier de hameau, avec ses lunettes sur le nez, ainsi me dit la vraie parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, je savais que moi aussi j’étais un homme vivant au désert parmi les bêtes sauvages.
Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris sa tête dans mes bras, comme elle aimait s’endormir ; et ensuite doucement, quand le sommeil était venu, je la couchais sur les fougères et j’allais dormir dans le bois. Il y avait là pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant cela, j’étais un homme qui déjà tient au creux de sa main ses puissances de volonté. Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il n’eût pas changé les tigres en brebis. Mais la dixième nuit, le tonnerre gronda, l’horreur fut sur la forêt et Iule me dit :
— Vois un peu, si maintenant j’étais tuée qu’est-ce que tu deviendrais ?
Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire et alors elle n’aurait songé qu’à sa propre vie ; mais avec son cœur tendre, elle prit la mort pour elle et me vit à jamais malheureux. Ce fut une si douce chose de l’entendre ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux comme elle dit. Qu’est-ce que je deviendrais tout seul dans la forêt ? Mais aussitôt je criai :
— Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me mets au-dessus de toi, je te cache avec mon corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le premier.
Elle s’endormit et moi je veillai tendrement sur cette vie qu’elle m’avait abandonnée en pensée. Elle était comme une petite enfant craintive entre mes mains et j’avais oublié qu’elle avait été nue devant mes yeux. Au matin, tous les oiseaux chantèrent.
Maintenant, quand le vent s’élevait, nous montions aux arbres, je grimpais aux plus hautes ramures. Nous aimions nous balancer au roulis des cimes : il nous en restait la sensation d’une vie d’écureuils et d’oiseaux mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente sous nous tournoyait en remous verts. Accrochés étroitement au craquement des branches, nous plongions dans le vide, de la hauteur d’un ciel, et puis de nouveau nous volions, nous étions emportés aux courants. Une horreur délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle poussait ses ouah sauvages et moi je riais, dans une folie d’héroïsme. Le vent nous secouait, nous jetait l’un vers l’autre. Quelquefois je guettais le passage de la rafale, je lâchais prise tout à coup, je me lançais les mains en avant dans l’énorme vague furieuse : elle me portait jusqu’à Iule. Et cette musique de la tempête, comme là-bas le ronflement des eaux sous les grands ponts de fer, nous charmait, tous deux soudain immobiles, arcboutés aux nervures du tronc, un peu épouvantés tout de même.
Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. Un antique hêtre, d’une sève tourmentée, se bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un coup de hache. Un chêneau tout près nous aidait à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la tirais par les poignets et d’une petite secousse des reins à son tour elle s’enlevait. La vaste nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa rumeur : nous nous endormions dans des clartés d’étoiles, bercés de souffles légers, comme sur un radeau. Quelle chose profonde montée des races, nous donna le goût de cette vie ailée où à la fois nous goûtions la joie de l’aventure et la sécurité dans le péril ? La substance primaire à notre insu s’agitait dans notre sang revenu à la sauvagerie de l’homme des bois.
Nos provisions depuis longtemps s’étaient épuisées : nous étions forcés constamment de varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans les nids : les oisillons avaient pris leur vol. Pour apaiser notre faim, quelquefois, après des guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous devions marcher pendant des heures avant de gagner la région des fraises et des myrtilles. Cependant nous étions bien plus heureux que chez les hommes. Ils nous avaient été secourables et bons ; ils m’avaient appris la vertu du pain honnêtement gagné ; nous avions connu sous leur toit une trêve à la dure existence. Et voilà, la folle sève de nature avait été plus forte.
Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne vie au camp : elle se mit à ronger ses ongles et ensuite aigrement elle regretta la boucle d’or. Elle jurait comme une païenne, comme à la ville cette Mama quand les hommes l’avaient mal payée. Petit Vieux ! pensai-je, il vaut mieux désormais garder tes idées pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire aux filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois où il valait mieux pour moi être seul, j’allai fumer ma pipe à une petite distance de la hutte comme un vieil homme ; j’ouvris le vieil almanach et il me sembla que le bonhomme Jean était là, penché sur mon épaule et faisant glisser son gros doigt noir de poils le long des lignes. C’était très doux, un peu émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un soir aller frapper à sa porte.
Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes sauvages. Nous passions des heures sans parler. Il m’était poussé des cheveux si longs qu’ils me tombaient en crinière dans le dos. Elle torsait les siens et les piquait d’une épine pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait s’attacher des pendeloques de petites fraises aux oreilles. Elle se parait aussi de feuillages : ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, sous mes hardes fil à fil effrangées, j’avais la maigreur d’un loup. Nous aurions fait peur aux petits riches si nous avions été ramenés à la ville. Mais j’avais un couteau et il n’y avait personne pour nous dire que le bois après tout était à quelqu’un.
D’anciens petits mendigots comme nous ont une autre notion de la vie que les enfants qui ont été à l’école. Il nous semblait que nous aurions toujours pu vivre comme cela. Ton père peut-être, Iule, et le mien avaient fait comme nous, ou bien ils étaient morts dans un pays lointain, marchant devant eux, farouches et libres. Ou bien ils avaient fini sur un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire de quoi toi et moi étions sortis ? Le vent là-dessus était muet : les petites essences de la forêt poussent à la lumière et ne savent pas non plus de quel arbre elles sont tombées. Notre confiance dans la vie était courageuse et ingénue. Personne ne nous l’avait apprise que la force même de la vie en nous. Je sens bien que s’il fallait recommencer le monde, c’est avec de la graine de misère comme nous qu’on le recommencerait.
Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque qui étrangement représentait un homme à cheval, appuyant une flèche à la courbe de son arc. Jamais nous n’avions vu un pareil homme : il nous eût épouvantés s’il avait apparu entre les arbres, rué comme une bête aux pieds cornés. De son bras musclé, il tendait l’arc, cabré en arrière : il faisait ainsi une chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, moyennant un petit denier, pouvaient s’acheter un arc aux boutiques. La forme de l’arme aussitôt s’appropria à la pensée de nos chasses. Je choisis un rameau flexible et dur, et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux bouts une corde tressée avec les fils de chanvre que j’avais pris au tissu du sac. Ensuite je taillai des flèches ; et maintenant j’étais comme cet archer terrible, avec le destin dans mes mains. Iule poussa sa clameur : tout le bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut porter les traits, je tenais l’arc dans mes poings ; et nous descendîmes au cœur de la forêt.
Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants : elle marchait près de moi à la pointe des orteils avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles et recueillaient les moindres rumeurs. Tout à coup elle fit un signe : un écureuil, accroupi sur une branche, croquait des pommes de pin. Je bandai l’arc ; la minute fut anxieuse ; et enfin la flèche partait, culbutait le gentil animal qui un instant essayait de se raccrocher aux rameaux et puis s’abattait, la pointe droit au gésier.
Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à nos pieds se crispait dans un battement de la belle queue rouge. Elle le crut mort, mais comme elle avançait la main, d’un spasme dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et ensuite la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais tué cette bête, je ne prenais pas attention à la colère de Iule : je demeurais penché sur cette petite chose qui fut la vie et avait joué dans les arbres. Mais elle dansait à l’entour, cherchant à lui écraser la tête avec ses talons.
Je lui dis :
— Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle est morte ?
Les dents à peine étaient entrées dans sa chair et cependant elle criait comme si elle aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce jour-là avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. Nous fûmes assurés ainsi de ne jamais manquer de nourriture. Iule cessa de se lamenter ; elle portait fièrement le trophée comme la femme d’un chef de tribu guerrière après un combat.
— Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette avec un cordon d’argent comme les hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne de plus beau que toi.
Elle me parlait comme à un héros ; mon sang courait joyeusement.
Je pris goût au carnage ; je devins le petit tueur des bois. Quelquefois aussi, en jetant le couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. Je m’étais fait longtemps la main en m’exerçant sur les arbres. A la fin je trouvai la bonne manière : je tenais le manche dans ma paume et d’un coup de bras je lançais le couteau : la lame entrait profondément. Nous mettions ensuite sécher les peaux sur les branches. C’était une idée qui nous était venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle me dit :
— Vois cependant, si tu pouvais tuer une des grandes bêtes qui descendent boire à la mare, je t’en ferais un bel habit de peau comme on en voit là-bas chez les marchands.
Mais celles-là étaient pour moi comme les hôtes sacrés de la forêt. Chaque fois que de loin je les voyais s’élancer par petits bonds gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse d’une vie associée au mystère des solitudes. Après tant de temps, je ne puis encore exprimer cela. Ils vivaient en troupeau avec des femelles aux yeux de vie profonde, avec d’aimables faons joueurs. Et Iule avec son rire dangereux, à voix basse toujours me reparlait de leur fourrure.
Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans un nœud de merisier. Je l’emportais avec moi dans mes chasses. Je fumais là dedans des feuilles séchées, j’en savourais le goût d’amadou. A la ville, de puants déchets de tabac faisaient les délices des petits miséreux. C’était pour moi une joie de tirer de grosses bouffées, assis au pied d’un arbre comme un vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, à la pointe du couteau, des figures sur mon arc. Cela aussi, les premiers hommes l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux heures fraîches, doucement passait, comme un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup de pies et de geais. Les petites corneilles étaient tendres à manger. Je tuai une fois un coq des bois : jamais nous n’avions fait pareil festin et elle garda les plumes qu’elle porta sur sa tête.
Iule quelquefois allait seule dans le bois. Je la suivis, je la vis se mirer dans la mare. Appuyée sur les poings, elle avançait son buste par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de baiser son image. Elle m’entendit rire, bondit vers moi et elle avait des yeux de fièvre.
— Sens comme mon cœur bat, fit-elle.
Elle avait pris ma main et l’appuyait entre ses petits seins. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de mes doigts, elle se mit à trembler : la nature tourmentait son jeune sang sauvage.
En luttant, nous roulions sur la mousse et elle me mordait le cou. Il m’arrivait alors de la serrer un peu trop rudement : elle fuyait aux taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai vainement : elle ne rentra pas à la hutte. Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine et écouter longuement battre ma vie. C’était pour nous un si profond mystère, la petite source qui goutte à goutte stillait avec son bruit d’éternité.
Nous ne savions plus depuis combien de temps nous avions quitté les hommes. Nous avions à présent d’autres visages et d’autres gestes. Nous recommencions l’humanité selon nos humbles forces. Notre vie était violente et contemplative. Je connus les heures du jour où la sève travaillait : c’était le temps du déclin solaire. Alors les odeurs montaient ; la terre tressaillait ; tous les arbres palpitaient comme des cœurs gonflés, et au matin il venait des pousses nouvelles.
Je vis croître le rameau et monter l’herbe. Le vieil almanach m’annonça les lunes et les saisons ; il m’initia aux pronostics qui avertissent l’homme de la nature. J’étais le petit solitaire attentif et émerveillé qui écoute chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant leur chant ; et avec les jours d’autres oiseaux arrivaient avec d’autres voix inconnues.
Iule près de moi m’écoutait : elle trouvait mes sons bien plus beaux que leur chanson. Et je n’avais point encore taillé les pipeaux où plus tard je devins un musicien habile. Elle me disait :
— Chante comme celui qui fait fouit fouit ou comme celui-là qui fait di di di.
Nous leur donnions des noms naïfs qui correspondaient à leur chant.
Il nous vint des sensations subtiles. Nous ouvrions nos bras au vent ; il fut comme une chose amie que nous pressions amoureusement contre nous. J’ignorais pourquoi si tendrement j’étreignais les arbres. Je croyais respirer tout le ciel en aspirant fortement l’air. Et à terre avec nos mains nous tâchions de saisir l’or mobile des clartés : elles étaient pareilles à de grands lézards vermeils, aux bêtes rapides et furtives qui glissaient sous bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux couleur de lin roui ; à pleins poings elle les tordait au soleil et disait :
— Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec mes cheveux ?
J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre sur sa peau quand elle dansait, tenant son bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille déjà rusée et lascive qui semblait connaître son empire. Sa jupe se levait toujours plus haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je riais, d’un autre rire, car je me souvenais qu’elle avait été nue dans la mare. Je croyais qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.
Un jour, assis près de la maison, je lisais dans le livre. Le chemin craqua sous ses pas, je levai les yeux ; elle était là devant moi, tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec des grâces maniérées. Qui donc lui avait appris cela ? A travers ses paupières plissées, elle me jetait un regard pointu.
— Vois un peu comme je danse, fit-elle.
Je pensai à une autre petite qui, dans un faubourg de la ville, une fois dansait au son d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là aussi avait une belle robe, oh ! une robe très courte, plutôt une jupe de vieille gaze sale et défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis qu’elle pivotait sur ses escarpins éculés avec son maillot d’un rouge violet, sa noire petite main crispée prenait à sa bouche des baisers qu’elle jetait à l’assistance, des gens du peuple, de grands et de petits voyous comme moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que me laissa cette pitoyable marionnette humaine. Je dis à Iule :
— Il y avait une fois une petite fille qui dansait. Je n’en avais pas encore vue de plus belle.
J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler ainsi. Iule s’arrêta tout à coup de tourner ; elle vint sur moi, ses poings levés, et me demanda si j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, par défi à cause de la colère de ses yeux, je dis en riant que je serais volontiers venu à la forêt avec elle. Je m’amusais de sa peine jalouse par un sentiment d’indépendance, exprimant ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre mon goût. Aussitôt elle tira ses cheveux et cria que si jamais j’amenais une autre fille au bois, elle la tuerait.
— Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. Je lui arracherai le cœur avec les dents.
Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant elle pleurait, d’un petit cœur farouche et tendre.
— Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. Dis, Petit Vieux, ferais-tu vraiment cela un jour ? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.
J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à moi soudain si humblement comme une proie, comme une petite bête à bec et à ongles que ma valeur eût domptée. Je me sentis le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la prendre sous les aisselles et à la jeter sur l’herbe.
Un feu me mangea les entrailles ; je la regardai si furieusement qu’elle prit peur et s’écria :
— Petit Vieux ! comme tu as l’air terrible !
Est-ce qu’elle tremblait véritablement ? Elle cacha sa tête dans ses mains et me dit gentiment :
— Fais de moi ce que tu voudras.
Et moi, la voyant douce et soumise, je haussai les épaules sans lui répondre comme si à présent je ne savais plus ce qu’elle me voulait. Je tirai mon almanach ; j’épelai, avec mon doigt sur les lettres, la parabole du vieil homme au désert. J’étais heureux d’une joie triste, sentant sa petite main à mon épaule tandis que je lisais. Chaque fois que j’ouvrais les pages, il me venait la sensation que le livre aussi était une force comme le vent et le tonnerre, mais une force bienfaisante. Quelque chose de bon et de divin en émanait comme lorsque, à l’école du bon maître, je croyais voir Dieu se lever du geste dont il faisait tourner la boule devant la chandelle en nous disant : Ceci est la terre et cela le soleil. Je ne songeais pas à me demander par quel miracle les idées étaient descendues se figer là en lettres. J’aurais été bien étonné si quelqu’un m’avait parlé de l’homme qui avec une petite pince les prenait dans un casier et les mettait l’une à la suite de l’autre comme les pièces d’un jeu de patience. Peut-être en moi j’avais un peu le sentiment que c’était là une chose de vie naturelle comme il nous vient des ongles aux doigts et des poils à la peau.
La forêt fut rouge : il passa un froid à travers les arbres éclaircis. Iule ne descendait plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais seul en chasse, tuant çà et là un écureuil à coups de flèches. Je rentrais mouillé, ma chair mi-nue toute froide sous mes haillons. Même aux jours de soleil, l’ombre restait humide. Alors elle imagina de coudre ensemble les peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions sécher sur des branches. Avec la pointe du couteau je les perçais de petits trous ; elle y passait des cordes enlevées à la trame du sac et qu’elle tressait solidement. Nous ne cessâmes pas de rire la première fois que nous endossâmes cet étrange vêtement. Nous nous apparaissions à nous-mêmes comme des bêtes sorties du hallier et à présent, sous la chaude pelisse sauvage, nous ne redoutions plus ni le froid ni la pluie.
Patiemment je me mis à tailler dans de grosses branches des sabots pour Iule ; nous en avions porté de pareils au hameau. Mais tandis que j’achevais de creuser le second des sabots, la lame de mon couteau s’épointa : j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre vie était dans ce couteau : il était l’outil essentiel sans lequel je n’aurais pu ni reconstruire la hutte ni me refaire un arc. Et, avec la lame éclatée entre mes doigts, j’étais là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. Je ne m’en servis plus qu’avec une prudence extrême.
Etant descendus ce jour-là vers la mare, nous perçûmes un bruit qui ne nous était pas encore connu. Des coups sonores à intervalles réguliers battaient dans le grand silence de la forêt. Iule me dit :
— C’est comme quand je mets ma tête sur ta poitrine et que j’entends battre ton cœur.
Le cœur de la forêt aussi semblait bondir dans ces secousses profondes. C’était effrayant et lointain comme si, à une grande distance, des hommes se battaient avec la forêt. Dans l’air humide et lourd, le son s’émoussait et par moment semblait monter de dessous la terre. Il ne se prolongeait pas, il était étouffé comme les pulsations d’un cœur sous un drap épais et cependant il était terrible.
Il nous remplit d’effroi ; nous ne pouvions douter que des hommes étaient venus dans la forêt et faisaient là une chose mystérieuse et redoutable. Les coups durèrent jusqu’à la nuit et ensuite ils recommencèrent dans le matin brumeux. Il nous paraissait que tout le bois tremblait. Je dis à Iule :
— S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon couteau.
Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. Maintenant que l’homme encore une fois se rapprochait de nous, d’autant plus dangereux qu’il nous restait caché, j’avais moins confiance. Iule, elle, dans son simple courage, fut admirable.
— Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle farouchement, et moi je tirerai des flèches. Et puis avec mes pieds nus je danserai sur leur cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.
Elle parlait comme une vraie guerrière, comme une fille des tribus sauvages. Nous descendîmes ensemble dans la forêt ; j’allais devant, tenant mon couteau dans mes mains ; elle me suivait, portant l’arc. Les coups dans le jour pluvieux s’étaient assourdis : parfois nous cessions tout à fait de les entendre ; et ils étaient très loin, de l’autre côté de la forêt. Nous cherchions vainement à nous orienter quand ils reprenaient. Nous marchions avec une grande prudence comme si à présent c’était nous le gibier.
Un jour de l’autre année, allant à petit pas, nous avions découvert le campement : il y avait derrière les paillotes des hommes velus et qui se mouvaient avec des rythmes subtils qu’avant ce temps nous avions ignorés. Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants sous leurs grands visages muets. Et nous nous demandions quel autre ouvrier inconnu si furieusement faisait gémir le cœur de la forêt. Tout à coup Iule eut des yeux pâles dans l’ombre du taillis :
— Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des hommes ? Si c’était une bête comme celle qui une fois est passée dans la rue et qui était haute comme une maison ?
Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on menait jouer comme un acteur dans un cirque. Je crois bien que c’était un éléphant ; mais alors ni elle ni moi n’en connaissions encore le nom. L’idée qu’un animal aussi terrible vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, déserter la hutte : nous grimpâmes au hêtre et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos nuits avaient été si souvent bercées au vent de l’été.
A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et maintenant il semblait que les coups s’étaient rapprochés. Notre vie resta troublée de la crainte d’un ennemi secret qui toujours sûrement avançait et attaquait le bois par tous les côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs mugirent ; l’air fut déchiré d’un fracas horrible après lequel il régna un grand silence ; et à présent je ne croyais plus que c’était une bête qui fît un tel bruit.
— Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes et ils abattent la forêt. Quand la grosse branche une nuit est tombée, c’était aussi comme un coup de tonnerre.
Elle me regarda en riant :
— Oh ! fit-elle, il y a peut-être parmi eux des garçons comme toi, Petit Vieux.
Pourquoi me dit-elle cela ainsi ? Ses narines battaient. Elle ne parlait plus de danser sur leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu lui mordre le cou. Je dis :
— S’il y a là un garçon comme moi…
Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec une chose en moi que je n’aurais pu exprimer ; et peut-être aussi Iule avait pensé à cette chose.
Le lendemain elle me dit tranquillement :
— Nous irons devant nous tant que nous aurons vu.
Elle a raison, songeais-je ; tu sauras alors ce qu’il te reste à faire. Nous étions venus avec l’arc et le couteau dans les mains : cependant si dans ce moment une forme humaine avait apparu, j’aurais jeté mon couteau à terre.
Nous marchâmes longtemps : les coups retentirent plus distinctement et à chaque coup la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants ; nous chantions, nous tenant par la main. Mais un coq des bois, au plumage de cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva d’un fourré. Je tirai une flèche ; elle s’égara, et presque aussitôt un lapin piqua dans sa rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.
Le souffle court, nous guettions si le lapin n’allait pas sortir par un autre passage à une petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui pour nous regarder s’avança jusqu’au bout d’une branche. Encore une fois je brandis l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour du tronc et moi aussi, avec mon arc tendu, je me mis à tourner, attendant le moment. Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans notre joie, nous dansâmes autour de sa mort. Avec nos peaux de bête, nous avions l’air vraiment terrible ; elle poussait ses ouah ouah ; mes cris faisaient envoler les oiseaux. Notre folie remua tout le bois. Il nous parut que des voix au loin répondaient à nos clameurs.
— Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut aller.
Elle me montrait l’occident.
Nous écoutâmes : les voix s’étaient tues et encore une fois le cœur des arbres sonnait sous les coups.
Il y avait des mois que nous vivions dans la solitude de cette forêt ; je ne savais plus comment était fait le visage d’un homme. Mes yeux regardaient ardemment devant moi. Nos sabots dans les mains, nous courûmes dans la direction des voix. J’avais mis le petit corps tiède de l’écureuil sous un lit de feuilles ; j’avais planté une branche à côté afin de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions pour le reprendre. Et maintenant une force secrète nous attirait, détendait sous nous les ressorts de la course. Je pensais : il y a là peut-être des filles comme Iule ; mais je ne le disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua ; les fonds se vaporisèrent de spirales bleues que doucement le vent portait. C’était une fumée comme celle qui un jour nous avait attirés vers les paillotes de la tribu. Elle sentait l’abri, le repas familial après la journée de travail ; elle nous caressait si mollement le cœur quand, à la tombée du soir, elle venait vers nous, aux limites du désert d’argile où toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, nous avions peiné ! Nous l’aspirions comme après une longue faim on mange le pain. Ni l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite hutte au cœur de la forêt.
Une jeune voix d’homme chanta et j’avais pris les mains de Iule ; elle serrait les miennes ; nous avions envie de pleurer. Un vaste découvert ajoura la forêt vers les fonds. Nous avions peur qu’un chien aboyât. Nous rampions sous les arbres, moi tenant le couteau dans les mains. J’aurais tué le chien. Et puis tout à coup à une petite distance, le chant recommença. Des hommes sous les arbres parlaient : leurs voix, dans le silence lourd, avec le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes, comme si elles montaient de la profondeur d’un puits. Elles nous faisaient mal délicieusement.
Couchés dans les végétations basses, nous nous dressâmes sur nos poings, regardant fumer des huttes dans la clairière. Il y en avait deux, moitié faites de planches aboutées, moitié hourdées avec des mottes de terre ; et elles n’avaient d’autre ouverture que la porte. Elles étaient bien plus primitives que la maison des briquetiers.
Mon Dieu ! comme soudain ma sympathie s’éveilla pour ces hommes qui s’étaient fait un toit semblable à notre toit ! Sans doute eux aussi vivaient de proies libres et sauvages comme nous. Combien étaient-ils ? Avaient-ils leurs femmes avec eux ? Mon cœur battait contre la terre. Quelque chose parfois bougeait dans l’une des huttes, une forme vague que nous ne pouvions reconnaître. Un vieux, très grand, avec la cognée frappait le pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, lançait de toute sa taille le fer dans l’entaille déjà profonde ; et ensuite d’un effort de bras il la retirait et recommençait à frapper. On n’entendait pas tout de suite le han. J’enviais la force tranquille de cet homme. Sans doute les autres étaient plus loin : on entendait les coups de leurs cognées et on ne les voyait pas.
Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle venait du fond de la hutte et puis elle s’avança jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme était là, les bras croisés, dans l’attitude du repos entre deux besognes, regardant avec ses prunelles claires vers la forêt. Il portait des guêtres de cuir aux jambes ; sa tête bouclée s’attachait fortement à ses larges épaules. Iule, droite sur ses poings, le considérait avec des yeux de petite louve.
— Celui-là est plus beau que toi ! souffla-t-elle dans mon cou.
— Eh bien ! va avec lui. Je retournerai seul au bois.
Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur elle mon couteau. J’étais très doux et triste. Moi aussi j’admirais ce jeune garçon : j’aurais aimé l’avoir pour frère.
Sans doute il entendit nos voix. Il eut le regard fixe et dur des hommes habitués à regarder dans la nuit du bois ; et il tendait un peu le cou, curieux, étonné. Nous nous vîmes découverts : cependant nous n’avions pas la force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui ne nous quittaient pas.
Un autre, après tout, eût éprouvé la même surprise en voyant surgir de terre deux créatures vêtues de peaux saigneuses et dont les visages seuls avaient gardé une apparence humaine. D’un bond il s’élança, fendit la clairière ; son rire sonnait comme un aboi ; et nos sabots dans les mains, maintenant aussi nous courions comme des bêtes traquées. Nous avions de l’avance ; nos pieds nus nous donnaient plus d’agilité. Il perdit notre piste.
La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions plus : peut-être elle songeait à ce jeune homme magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent glissaient en longues traînées mouillées. Toute la forêt sembla un rêve dans une paix de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut : nous fûmes là au cœur même du silence. Et Iule, avec sa tête contre mon épaule, était une petite chose doucement évanouie et palpitante. Les heures n’existèrent plus.
Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos yeux se rouvrirent et c’était le matin venu à petits pas avec une troupe d’hommes qui étrangement se penchaient et nous regardaient nous éveiller. Il y en avait trois, déjà vieux, très droits sous les ans, et le quatrième était ce garçon qui, du fond de la clairière, s’était élancé vers nous. Iule, avec un cri, se ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je tâtai mon couteau dans ma poche.
Les vieux nous considéraient d’un air peu rassurant. Mais le jeune homme riait en leur montrant nos peaux de bêtes.
— Voilà. Ils étaient assis au bord de la clairière quand je leur ai donné la chasse. J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la forêt.
Iule s’agita sous les feuilles, amusée de l’idée. Elle se mit à rire et me dit :
— Oh ! Petit Vieux, tu entends ? Ils nous ont pris pour des singes.
Quelquefois des hommes s’installaient aux carrefours : ils possédaient de petits ouistitis aux yeux malades, affublés d’épaulettes de troupier ou de falbalas de marquise. Elle et moi souvent avions pris plaisir à les voir danser à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis fièrement à ce garçon :
— Nous sommes des hommes comme toi.
— Oui, ma foi ! s’écria-t-il. Ils ont des bras et des visages comme nous.
Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des vieux aperçut nos réserves de bois, les peaux séchant aux branches, les pierres sur lesquelles nous mettions cuire nos proies. Il montra la forêt d’un large geste et dit rudement :
— C’est eux qui cassent les jeunes arbres. Ils tuent les bêtes.
J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis tranquillement :
— La forêt est à nous. Il n’y avait personne ici quand nous sommes venus.
Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.
— Ils disent que la forêt est à eux !… Il y a cent ans que les miens et moi abattons les arbres et pas même une feuille ne nous appartient.
Le jeune homme se penchait sur moi et me demandait avec douceur qui était cette fille aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui répondre comme aux briquetiers :
— Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa femme.
Elle me dit seulement :
— Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir parler.
La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout, de quel droit nous interrogeaient ces gens ?
— C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle Petit Vieux. Je n’en dirai pas davantage.
Ils échangèrent encore quelques mots entre eux ; puis le plus vieux fit un pas.
— Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu as du cœur, tu viendras travailler. On s’arrangera pour le reste.
Du pain ! La tentation encore une fois monta. Celui-là avait parlé comme le vieil homme chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule et ensuite toute la vie libre de la forêt fut devant moi : je n’osai plus la regarder. Elle palpita contre ma poitrine. Elle me chuchota dans l’oreille : « Du pain, Petit Vieux ! Pense à cela ! »
Je lui dis :
— Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.
J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt en secouant la tête ; mais elle se leva, elle mit la main sur le bras du jeune garçon en riant.
— J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.
Ce cœur de Iule était plein de détours. Elle parla comme si j’avais décidé que nous suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais un petit pauvre des villes, je lançais en l’air un caillou. Selon qu’il tombait, je faisais une chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui était ma destinée.
Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes amoureusement sanglotaient. Un brouillard bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes scintillaient. Jamais le matin ne m’avait paru plus beau. Et j’avais fixé mes souliers par une liane à mon cou, Iule portait sa belle robe roulée dans le sac. C’est ainsi que nous gagnâmes le campement des bûcherons.
Le jeune homme poussa la porte de la maison de planches. Il dit joyeusement à Iule :
— Il n’y a que toi de femme ici. Les autres sont dans la forêt plus loin.
Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu ! le goût nous en était toujours resté aux dents ; cependant nous croyions, elle et moi, en manger pour la première fois.
Ce fut le recommencement de notre ancienne vie chez les hommes. L’instinct d’humanité encore une fois prévalut, nous fit accepter le vague lien social dont demeurait unie cette tribu au fond des bois. Elle se composait d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, la vie dormante des petites mares de soleil au creux des ravines. Ils vivaient parmi les arbres, ligneux et indestructibles, avec une sève sauvage et de tendres moelles. Un durable compagnonnage au cœur vert des solitudes les unissait d’une affection tenace sans paroles. Ils n’éprouvaient pas le besoin de se rien dire, ayant tous les mêmes idées et dépourvus de mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux le premier était venu à la forêt avec sa hache, ils l’ignoraient : c’était une ancienne tradition qui se perdait dans l’âge même de la silve. Leurs générations s’étaient épuisées à toujours frapper au cœur les grands chênes : là où ils passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne diminuaient pas les intarissables fontaines de la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant en tous sens des coups qui retentissaient aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient pas la destinée qui les poussait à travailler sans trêve pour les villes.
La plupart n’avaient pas dépassé la limite des hameaux. Quelquefois ils allaient y chercher des femmes et s’y mariaient. Les noces étaient brèves et s’achevaient sous les arches bleues de la forêt, dans la nuit des huttes. Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre des planches fraîchement sciées et ensemble, en se relayant, on le portait au cimetière, très loin. C’étaient les seules corvées qui les rattachaient à la vie des autres hommes. Ils étaient doux et dissimulés, un peu tristes.
Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à manier la cognée. Après que l’arbre était tombé, il fallait abattre les branches ; les grosses passaient à la scie ; on bottelait les moyennes en falourdes ; les brindilles formaient des fagots et des balais. Les maîtres bûcherons seulement frappaient l’arbre au pied.
Iacq me dit :
— Je t’apprendrai à abattre les chênes.
Ce jeune homme était une grande force de vie. Quand celui-là riait, les oiseaux se taisaient, tout le silence de la forêt était rompu. C’était un vrai fils des bois, et pourtant il n’avait pas la taciturnité des autres enfants de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste tranchait sur leur vie sourde et renfermée. J’admirais sa vigueur calme tandis qu’il jetait la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu de côté. Le fer s’abattait, faisait une large blessure, mousse et mouillé d’avoir frappé dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans l’ivresse joyeuse de sa force, les muscles câblés à l’égal des nervures puissantes du hêtre. Sa cognée vibrait, avec un ronflement de grosse mouche quand on l’entendait de loin. Quelquefois il coupait son rude labeur d’une chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, imitant les oiseaux.
Je ne connaissais pas encore la souffrance des arbres : les coups de la cognée me donnaient envie de frapper à mon tour. Un jour, comme il me défiait en plaisantant, je ramassai la lourde masse ; je la lançai à la volée ; elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux moelles profondes. J’eus le vertige d’avoir entré le fer dans un torse humain, dans une vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son feuillage : un fracas sourd se perdit aux silences de la forêt. Et à présent je n’ignorais plus ma force. Iacq cessa de rire et dit :
— Toi, tu seras un bûcheron.
Nous étions là, dans la coupe, huit hommes et Iule. Le reste de la tribu s’éparsait de clairière en clairière. Ils avaient des huttes comme les nôtres : ils étaient plus nombreux et des femmes préparaient leurs repas. Ce fut Iule qui fut chargée du ménage dans notre camp. Elle allumait le feu, passait l’eau ensuite sur la cafetière. Une décoction de chicorée trempait notre pain bis pendant le jour. La fumée montait sous les arbres, se ouatait en légers flocons bleus qui ne se dissipaient que lentement, roulaient au vent jusque dans les combes. Le soir, la flamme dardait plus haute : Iule alors mettait cuire les pommes de terre. C’était, avec de la couenne de porc, notre habituelle nourriture. Ces gens de forêt n’en connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions surpris qu’ayant les fruits et les bêtes du bois, ils se contentassent de ces simples aliments. Leur probité était farouche : ils vivaient d’une pauvreté volontaire, dans la large abondance de la terre. Aucun d’eux ne pensait qu’après tout celle-ci est aux hommes qui peinent et ahannent à son flanc. Ils respectaient les antiques défenses, soumis à leur destin, vaillants et nus. Une fois je tuai d’un coup de bâton un jeune lapin et le rapportai à la hutte. Iacq à grandes dents en mangea. Les vieux, eux, n’étaient pas contents. Je compris que nous seuls, Iule et moi, avions connu la vie libre.
Dès l’aube, le travail commençait. Le premier frisson du jour glissait aux cimes, une vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et puis la clarté descendait, fraîche, trouble encore comme une grande onde après les vannes levées. Les profondeurs restaient longtemps brumeuses ; un brouillard violet de proche en proche s’irisait aux filtrées du soleil, obliques et mobiles comme des colonnes oscillantes. La cognée bondissait comme un palet d’or. Les coups faisaient trembler le ciel au-dessus des arbres.
Midi amenait une trêve : un lourd sommeil pesait ; le bourdonnement des grosses mouches planait ; et les hommes, couchés au frais des mousses, avec leurs larges torses écroulés, eux-mêmes ressemblaient à des troncs abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les mains : on abattait jusqu’au déclin du jour. Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au matin ; le mystère descendait. Mon Dieu ! c’étaient là des sensations que nous connaissions depuis longtemps ; et pourtant, mêlés à cette vie de la tribu, elles nous semblaient toujours nouvelles. Iule, entre le temps des repas, liait avec des hardes les falourdes et moi quelquefois je laissais reposer la hache, écoutant rire les pies ou hennir le pivert.
Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. Il me plaisait à cause de sa gaîté et de sa force et cependant je me défiais de lui, je n’aurais pu dire pourquoi. Peut-être il avait pour Iule un regard qui n’était plus le même quand il le tournait vers moi. Je ne songeais pas à m’expliquer ce sentiment. Le don de la pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à fumer comme les vieux qui m’entouraient.
— Vois comme il est bien, ce garçon, me disait Iule. Il partage avec toi ce qu’il possède et toi, c’est à peine si tu lui parles.
J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait trop attention à lui ; souvent ils s’en allaient ensemble rire derrière les huttes. Et puis, tirant sur la pipe, je haussai les épaules comme si c’était là un secret qui ne me regardait pas. Je n’éprouvais pas de jalousie : il me semblait naturel qu’elle le trouvât plus beau que moi, le Petit Vieux.
Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant l’autre pour lui faire plaisir. Il la traitait comme une petite bête singulière qui criait et pleurait sans cause. Une fois, comme il la plaisantait sur ses maigres jambes, elle lui mordit la main et courut se cacher dans le bois.
Son dépit dura deux jours ; elle me dit qu’elle le détestait ; elle voulait retourner à la hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à rire avec lui. Il semblait bien plus cordial quand elle n’était pas là. Je crois que dans l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule était un peu un jouet vivant. Il avait été la chercher au cœur du bois ; il n’avait pas fait autrement qu’un homme sauvage à la chasse des femelles. Elle était pour lui comme une jeune proie de laquelle il aimait rire et s’amuser, une proie avec une autre âme que la sienne. Oui, je pense, c’était là son idée.
Je pris goût au métier. Quand l’arbre était très haut et qu’en s’écroulant il eût fracassé les arbres à l’entour, je passais mes crocs et montais à la tête. A grands tours de cognée, je sapais les branches. J’étais là-haut comme le pivert qui donne des coups dans l’aubier et fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les oiseaux. Je dominais les silences de la forêt.
C’était là encore, après tout, une vie sauvage : j’avais pour compagnons les ramiers et les geais. Et un sentiment que j’avais connu chez les briquetiers m’était revenu, la fierté de n’être pas inutile et de gagner mon pain, comme il était dit dans le vieil almanach. Le soir, après le repas, en fumant ma pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment la conscience d’être devenu un homme.
Maintenant aussi nous connaissions le repos du dimanche. Ce jour-là, les cognées et les scies demeuraient inactives. Les bûcherons remontaient vers les hauts campements ; quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.
Une fois Iacq me dit :
— Toi qui sais lire, lis dans le livre.
Aucun des hommes de la tribu n’avait appris à épeler les lettres. Les mères, en croisant leurs mains, leur avaient enseigné la prière, au temps de leur petite enfance. C’était la simple oraison du pain : ils la récitaient avant et après les repas. Le bonhomme Jean aussi la disait à voix haute avant de commencer la classe et ensemble les petits la répétaient, dans un bourdonnement bas qui traînait un instant sous les solives enfumées. Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour à la forêt.
La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. Au matin la terre craquait sous le givre et maintenant chaque dimanche je lisais à voix haute dans le livre pour Iacq et les vieux. J’épelais d’abord, un doigt sur les lettres, comme faisait le vieux maître. Il y avait des mots desquels je ne venais jamais à bout ; mais je tâchais d’en saisir le sens et ensuite, ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison où un humble garçon ignorant élevait la voix et disait les choses éternelles dans la solitude nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que plus tard. Si d’autres, selon leurs forces, s’en allaient, comme je le faisais là, répandre la bonne parole chez les hommes des hameaux et des bois, l’humanité y gagnerait des âmes nouvelles.
On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le gel n’arrêtait pas les cognées : elles frappaient au cœur des grands arbres dans la mort des sèves. Un silence plombait l’air dur ; il n’était déchiré que par le graillement des geais et la clameur rauque des corbeaux. Les hommes de la nature ne sentent pas le froid : leur sang demeure jeune et chaud sous les glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché la cognée, une force de vie coulait en elles, je frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux moelles. Ah ! Iule ! quelle joie c’était pour nous maintenant, la grande forêt d’hiver avec ses cristallisations qui filigranaient les moindres branches à l’égal des orfèvreries scintillant là-bas à l’étalage des marchands ! Ni toi ni moi jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous semblait que notre cœur battait plus sonore près du cœur rigide de la nature, dans toute cette immobilité figée des anciens frissons de l’été. Nous étions la chaleur des anciennes humanités survivant aux cataclysmes du monde. Les races criaient la vie en nous quand autour de nous régnaient les apparences de la mort.
Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent : il fallut se frayer un chemin à travers l’avalanche, se rabattre sur les hauts campements. La tribu, la grande famille disséminée dans les coupes, se reforma sous des toits plus solides que le précaire abri des huttes. Il y avait six vastes cases, avec les fours à pain, l’étable aux chèvres, la soue aux porcs. Une sorte de noyau humain vivait là d’une vie commune à la limite des triages. Des mères allaitaient leurs enfants près des grands feux de bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle ou réparaient les hardes. De vieux hommes, d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de maux, desséchés jusqu’à l’os, expiaient les immémoriaux outrages de la forêt. Ceux-là traînaient d’étranges infirmités qui faisaient penser aux ganglions des arbres tourmentés dans leur croissance.
L’alcool était leur grande tentation à tous : il était proscrit au camp ; ils se dédommageaient dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête garçon, une fois rentra ivre-mort : il avait rencontré d’autres gars avec lesquels il s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans les neiges si un des vieux, qui était allé boire aux cantines avec lui, ne l’avait ramené sur ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement :
— Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela pour moi.
Elle parlait là comme si une fille eût été le motif de la rixe.
Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas dans l’hiver de la forêt. Avec les genêts on faisait des balais. De menus branchages servaient à tresser des corbeilles et des jardinières que, vers le printemps, des marchands venaient acheter. C’était la même industrie que chez les hommes du désert ; mais ceux-là employaient l’osier.
On réparait aussi les outils. Dans le soir, les crassets s’allumaient. J’ouvrais le livre ; le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en me reprenant, je développais naïvement les maximes ou commentais à ma façon les histoires. Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages tannés par les hâles, ces âmes de simples montées au pli des fronts, tendues dans l’effort de comprendre ! Je croyais que toute la forêt m’écoutait.
Cependant un malentendu subsistait entre ces gens des cases et nous. Ils avaient la vie régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule et moi étions pour eux des êtres suspects, échappés des villes et venus se terrer dans les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des créatures résignées au servage à l’égard des libres enfants de la vie. Etait-ce moi qui leur étais inférieur, avec mon instinct farouche ?
J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage et plus tendre, une âme qui ne voyait pas tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru détester les hommes : je ne ressentais contre eux nulle rancune profonde ; cependant il y avait entre l’humanité et moi notre ancienne vie martyrisée.
Iacq était l’unique homme des camps que j’aimais réellement : je serais parti avec lui au bout de la forêt. Si seulement il avait voulu appeler moins souvent Iule pour rire avec elle derrière les cases, j’aurais été tout à fait son ami. Elle avait toujours le sang aux joues ensuite ; le rire la laissait toute frémissante.
— Oh ! disait-elle, ce Iacq est un si étrange garçon… Tu ne peux te douter de ce qu’il me dit !
Elle me regardait, recommençait à rire et je ne savais jamais ce que Iacq avait pu lui dire. Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même cœur confiant, bien qu’après tout, avec cette folle de Iule, les torts peut-être n’étaient pas entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs avec toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient d’une fille qu’il connaissait dans les hameaux.
Un jour un des hommes revint de la forêt et dit :
— Les neiges ont fondu.
On rassembla les hardes, on noua les pains dans les draps. La petite troupe un matin reprit le chemin des cabanes.
Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers chants timides de l’année. Les ciels furent hauts ; un jeune et mâle soleil éclaira la repousse des feuilles. Ma joie était vierge et fraîche comme le réveil de la nature. Toute la forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, quand ils se regardaient, Iule et lui, c’était pour rire ensemble avec des voix étouffées comme si moi je ne comptais plus pour eux. Ou bien il lui faisait signe et ils allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait doucement ; il me donnait plus souvent du tabac ; et Iule aussi se frottait contre moi avec plus de tendresse. Tous deux parurent s’entendre pour endormir mes défiances à propos d’une chose qui devait me rester ignorée. Jamais elle n’avait été aussi caressante ; elle avait des frôlements de petite chatte joueuse. J’étais troublé de l’entendre quelquefois soupirer auprès de moi.
Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait mieux que Iacq ? Son élan fut spontané et sincère, bien que je ne lui eusse rien demandé. Si elle m’avait dit au contraire qu’elle me préférait ce garçon, je l’aurais traînée par les cheveux. Je commençai seulement alors à me douter qu’ils me cachaient quelque chose. Je ne croyais à rien de mal, c’était plutôt le sentiment qu’entre elle et lui régnait une entente pour s’abandonner librement à leur humeur enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais, moi, que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu soupçonner de quoi toujours ils riaient ensemble, je n’aurais pas éprouvé d’ennui. Mais voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient les lèvres et cessaient de rire.
Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même allât prendre le tabac et en bourrât ma pipe. Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait ou si elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel droit avait-elle sur le tabac de Iacq ?
— Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne fumerai plus de son tabac. C’est une idée que j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.
Iule aussitôt se mit à crier aigrement que le tabac de Iacq était le mien, que tout d’ailleurs dans la hutte était en commun.
— Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon idée. Je n’ai pas autre chose à te dire.
— Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait se fâcher et tu n’es pas le plus fort.
— J’ai planté la cognée droit au cœur du chêne. Il peut venir, je ne le crains pas.
Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, car il vint le lendemain m’offrir lui-même du tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit sans colère :
— Pourquoi me fais-tu cette injure ? Je t’assure, je te l’offrais de bon cœur.
J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était mon idée de ne rien accepter de lui et que je l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère et me parlait comme un homme déterminé à ne pas garder rancune. Le courage me manqua ; j’avançai la main, il la pressa dans la sienne. Et à présent encore une fois tous deux riaient.
Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe reculée. J’étais là dans un arbre, travaillant de la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, à une petite distance, frappait au cœur d’un hêtre. Le fer sonnait après le fer, les coups se répondaient comme des voix dans la jeune vie de la forêt. Depuis deux jours, il cessait de me parler ; il avait dans les sourcils un pli de volonté. Je ne savais pas encore quel projet mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions donc venus ensemble à la coupe, sans rien nous dire ; et puis nous avions joué de nos cognées. La sève nouvelle me grisait, mon sang courait rapide dans mes artères. Chacun de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait comme si ma vie adhérait à celle de l’arbre, comme si moi-même j’étais une des branches gonflées du flux vert qui charriait le printemps. Je cessai tout à coup d’entendre la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers les feuillages, je le vis qui courait sous bois du côté des huttes.
Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, dans la peine d’angoisse qui m’étranglait. Il est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel mouvement de douleur et de jalousie, je ne l’avais pas encore ressenti. Je me laissai glisser, l’écorce dure me râpait les membres ; et avec ma cognée dans les mains, à mon tour je courus devant moi. Il entra dans la maison de planches, appela Iule, et elle n’était pas là. Alors du seuil il cria plusieurs fois Iule ! Iule ! doucement, en se tournant vers les limites de la clairière. Elle apparut derrière les arbres avec une charge de bois ; de loin elle lui souriait. Maintenant moi je me tenais caché, écrasant mon cœur contre la terre.
— Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté la forêt pour te dire quelque chose.
Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage aux dents. Elle avait laissé tomber la bourrée de bois qu’elle portait et se tenait assise, pleurant mollement dans ses mains.
— Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre. Tu me l’as déjà dit trop de fois. Et cependant, je t’assure, quand tu me le dis, j’en meurs de plaisir.
L’air était léger et une petite distance nous séparait : j’entendais nettement leurs paroles. Iacq à présent haussait les épaules et la regardait avec des yeux froids sous ses sourcils levés. Je pensais : « S’il porte seulement la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec la cognée. » Je ne savais pas ce que je ferais ensuite de Iule. Je demeurai ainsi un peu de temps tendu comme la corde de l’arc, mordant mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier. Toute ma force m’était revenue, une énergie froide et bandée, dans l’attente sournoise de l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi toujours à deux ils riaient. Et c’était aussi un autre sentiment torturant et mauvais, une joie trouble de saigner là ma vie, dans une soif de souffrance impure.
Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant dans ses dents et balançant la tête. Quelquefois, avant d’abattre la hache, il s’attardait ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre la force de l’effort. Le coup n’en était que plus terrible après. Mais Iule soudain retira sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un air de défi : elle m’avait aussi regardé comme cela autrefois. Et maintenant, avec une clameur de bête il la poussait par les épaules, lui mangeait goulûment la bouche, couché sur elle de toute sa masse de géant.