I (continued 5)
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Ce fut vers les derniers jours de septembre que la jeune fille connut la misère noire. Pépé était tombé malade, un gros rhume inquiétant. Il aurait fallu le nourrir de bouillon, et elle n'avait même pas de pain. Un soir que, vaincue, elle sanglotait, dans une de ces débâcles sombres qui jettent les filles au ruisseau ou à la Seine, le vieux Bourras frappa doucement. Il apportait un pain et une boîte à lait pleine de bouillon.
— Tenez! voilà pour le petit, dit-il de son air brusque. Ne pleurez pas si fort, ça dérange mes locataires.
Et, comme elle le remerciait, dans une nouvelle crise de larmes:
— Taisez-vous donc! … Demain, venez me parlez. J'ai du travail pour vous.
Bourras, depuis le coup terrible que le Bonheur des Dames lui avait porté en créant un rayon de parapluies et d'ombrelles, n'employait plus d'ouvrières. Il faisait tout lui-même, pour diminuer ses frais: les nettoyages, les reprises, la couture. Sa clientèle, du reste, diminuait au point qu'il manquait de travail parfois. Aussi dut-il inventer de la besogne, le lendemain, lorsqu'il installa Denise dans un coin de sa boutique. Il ne pouvait pas laisser mourir le monde chez lui.
— Vous aurez quarante sous par jour, dit-il. Quand vous trouverez mieux, vous me lâcherez.
Elle avait peur de lui, elle dépêcha son travail si vite, qu'il fut embarrassé pour lui en donner d'autre, C'étaient des lés de soie à coudre, des dentelles à réparer. Les premiers jours, elle n'osait lever la tête, gênée de le sentir autour d'elle, avec sa crinière de vieux lion, son nez crochu et ses yeux perçants, sous les touffes raides de ses sourcils. Il avait la voix dure, les gestes fous, et les mères du quartier terrifiaient leurs marmots en menaçant de l'envoyer chercher, comme on envoie chercher les gendarmes. Cependant, les gamins ne passaient jamais devant sa porte, sans lui crier quelque vilenie, qu'il ne semblait même pas entendre. Toute sa colère de maniaque s'exhalait contre les misérables qui déshonoraient son métier, en vendant du bon marché, de la camelote, des articles dont les chiens, disait-il, n'auraient pas voulu se servir.
Denise tremblait, quand il lui criait furieusement:
— L'art est fichu, entendez-vous!… Il n'y a plus un manche propre. On fait des bâtons, mais des manches, c'est fini!… Trouvez-moi un manche, et je vous donne vingt francs!
C'était son orgueil d'artiste, pas un ouvrier à Paris n'était capable d'établir un manche pareil aux siens, léger et solide. Il en sculptait surtout la pomme avec une fantaisie charmante, renouvelant toujours les sujets, des fleurs, des fruits, des animaux, des têtes, traités d'une façon vivante et libre. Un canif lui suffisait, on le voyait les journées entières, le nez chaussé de bésicles, fouillant le buis ou l'ébène.
— Un tas d'ignorants, disait-il, qui se contentent de coller de la soie sur des baleines! Ils achètent leurs manches à la grosse, des manches tout fabriqués… Et ça vend ce que ça veut! Entendez- vous, l'art est fichu!
Denise, enfin, se rassura. Il avait voulu que Pépé descendît jouer dans la boutique, car il adorait les enfants. Quand le petit marchait à quatre pattes, on ne pouvait plus remuer, elle au fond de son coin faisant des raccommodages, lui, devant la vitrine, creusant le bois, à l'aide de son canif. Maintenant, chaque journée ramenait les mêmes besognes et la même conversation. En travaillant, il retombait toujours sur le Bonheur des Dames, il expliquait sans se lasser où en était son terrible duel. Depuis 1845, il occupait la maison, pour laquelle il avait un bail de trente années, moyennant un loyer de dix huit cents francs; et, comme il rattrapait un millier de francs avec ses quatre chambres garnies, il payait huit cents francs la boutique. C'était peu, il n'avait pas de frais, il pouvait tenir longtemps encore. À l'entendre, sa victoire ne faisait pas un doute, il mangerait le monstre.
Brusquement, il s'interrompait.
— Est-ce qu'ils en ont, des têtes de chien comme ça?
Et il clignait les yeux derrière ses lunettes, pour juger la tête de dogue qu'il sculptait, la lèvre retroussée, les crocs dehors, dans un grognement plein de vie. Pépé, en extase devant le chien, se soulevait, appuyait ses deux petits bras sur les genoux du vieux.
— Pourvu que je joigne les deux bouts, je me moque du reste, reprenait celui-ci, en attaquant délicatement la langue de la pointe de son canif. Les coquins ont tué mes bénéfices; mais, si je ne gagne plus, je ne perds pas encore, ou peu de chose du moins. Et, voyez-vous, je suis décidé à y laisser ma peau, plutôt que de céder.
Il brandissait son outil, ses cheveux blancs s'envolaient sous un vent de colère.
— Cependant, risquait doucement Denise, sans lever les yeux, si l'on vous offrait une somme raisonnable, il serait plus sage d'accepter.
Alors, son obstination féroce éclatait.
— Jamais!… La tête sous le couteau, je dirai non, tonnerre de Dieu!… J'ai encore dix ans de bail, ils n'auront pas la maison avant dix ans, lorsque je devrais crever de faim entre les quatre murs vides… Deux fois déjà, ils sont venus pour m'entortiller. Ils m'offraient douze mille francs de mon fonds et les années à courir du bail, dix-huit mille francs, en tout trente mille… Pas pour cinquante mille! Je les tiens, je veux les voir lécher la terre devant moi!
— Trente mille francs, c'est beau, reprenait Denise. Vous pourriez aller vous établir plus loin… Et s'ils achetaient la maison?
Bourras, qui terminait la langue de son dogue, s'absorbait une minute, avec un rire d'enfant vaguement épandu sur sa face neigeuse de Père éternel. Puis, il repartait.
— La maison, pas de danger!… Ils parlaient de l'acheter l'année dernière, ils en donnaient quatre-vingt mille francs, le double de ce qu'elle vaut aujourd'hui. Mais le propriétaire, un ancien fruitier, un gredin comme eux, a voulu les faire chanter. Et, d'ailleurs, ils se méfient de moi, ils savent bien que je céderais encore moins… Non! non! j'y suis, j'y reste! L'empereur, avec tous ses canons, ne m'en délogerait pas.
Denise n'osait plus souffler. Elle continuait de tirer son aiguille, pendant que le vieillard lâchait d'autres phrases entrecoupées, entre deux entailles de son canif: ça commençait à peine, on verrait plus tard des choses extraordinaires, il avait des idées qui balayeraient leur comptoir de parapluies; et, au fond de son obstination, grondait la révolte du petit fabricant personnel, contre l'envahissement banal des articles de bazar.
Pépé, cependant, finissait par grimper sur les genoux de Bourras. Il tendait, vers la tête de dogue, des mains impatientes.
— Donne, monsieur.
— Tout à l'heure, mon petit, répondait le vieux d'une voix qui devenait tendre. Il n'a pas d'yeux, il faut lui faire des yeux, maintenant.
Et, tout en fignolant un oeil, il s'adressait de nouveau à Denise.
— Les entendez-vous?… Ronflent-ils encore, à côté! c'est ça qui m'exaspère le plus, parole d'honneur! de les avoir sans cesse dans le dos, avec leur sacrée musique de locomotive.
Sa petite table en tremblait, disait-il. Toute la boutique était secouée, il passait ses après-midi sans un client, dans la trépidation de la foule qui s'écrasait au Bonheur des Dames. C'était un sujet d'éternel rabâchage. Encore une bonne journée, on tapait derrière le mur, la soierie avait dû faire dix mille francs; ou bien, il se gaudissait, le mur était resté froid, un coup de pluie avait tué la recette. Et les moindres rumeurs, les souffles les plus faibles, lui fournissaient ainsi des commentaires sans fin.
— Tenez, on a glissé. Ah! s'ils pouvaient tous se casser les reins!… Ça, ma chère, ce sont des dames qui se disputent. Tant mieux! tant mieux!… Hein! entendez-vous les paquets tomber dans les sous-sols? C'est dégoûtant!
Il ne fallait pas que Denise discutât ses explications, car il rappelait alors amèrement la manière indigne dont on l'avait congédiée. Puis, elle devait lui conter, pour la centième fois, son passage aux confections, les souffrances du début, les petites chambres malsaines, la mauvaise nourriture, la continuelle bataille des vendeurs; et, tous deux, du matin au soir, ne parlaient ainsi que du magasin, le buvaient à chaque heure dans l'air même qu'ils respiraient.
— Donne, monsieur, répétait ardemment Pépé, les mains toujours tendues.
La tête de dogue était finie, Bourras la reculait, l'avançait, avec une gaieté bruyante.
— Prends garde, il va te mordre… Là, amuse-toi, et ne le casse pas, si c'est possible.
Puis, repris par son idée fixe, il brandissait le poing vers la muraille.
— Vous avez beau pousser pour que la maison tombe… Vous ne l'aurez pas, quand même vous envahiriez la rue entière!
Denise, maintenant, avait du pain tous les jours. Elle en gardait une vive gratitude au vieux marchand, dont elle sentait le bon coeur, sous les étrangetés violentes. Son vif désir était cependant de trouver ailleurs du travail, car elle le voyait inventer de petites besognes, elle comprenait qu'il n'avait pas besoin d'une ouvrière, dans la débâcle de son commerce, et qu'il l'employait par charité pure. Six mois s'étaient passés, on venait de retomber dans la morte-saison d'hiver. Elle désespérait de se caser avant mars, lorsque, un soir de janvier, Deloche, qui la guettait sous une porte, lui donna un conseil. Pourquoi n'allait- elle pas se présenter chez Robineau, où l'on avait peut-être besoin de monde?
En septembre, Robineau s'était décidé à acheter le fonds de Vinçard, tout en redoutant de compromettre les soixante mille francs de sa femme. Il avait payé quarante mille francs la spécialité de soies, et il se lançait avec les vingt mille autres. C'était peu, mais il avait derrière lui Gaujean, qui devait le soutenir par de longs crédits. Depuis sa brouille avec le Bonheur des Dames, ce dernier rêvait de susciter au colosse des concurrences; il croyait la victoire certaine, si l'on créait dans le voisinage plusieurs spécialités, où les clientes trouveraient un choix très varié d'articles. Seuls, les riches fabricants de Lyon, comme Dumonteil, pouvaient accepter les exigences des grands magasins; ils se contentaient d'alimenter avec eux leurs métiers, quittes à chercher ensuite des bénéfices, en vendant aux maisons moins importantes. Mais Gaujean était loin d'avoir les reins solides de Dumonteil. Longtemps simple commissionnaire, il n'avait des métiers à lui que depuis cinq ou six ans, et encore faisait-il travailler beaucoup de façonniers, auxquels il fournissait la matière première, et qu'il payait tant du mètre. C'était même ce système qui, haussant ses prix de revient, ne lui permettait pas de lutter contre Dumonteil, pour la fourniture du Paris-Bonheur. Il en gardait une rancune, il voyait en Robineau l'instrument d'une bataille décisive, livrée à ces bazars des nouveautés, qu'il accusait de ruiner la fabrication française.
Lorsque Denise se présenta, elle trouva Mme Robineau seule. Fille d'un piqueur des ponts et chaussées, absolument ignorante des choses du commerce, celle-ci avait encore la gaucherie charmante d'une pensionnaire élevée dans un couvent de Blois. Elle était très brune, très jolie, avec une douceur gaie qui lui donnait un grand charme. Du reste, elle adorait son mari et ne vivait que de cet amour. Comme Denise allait laisser son nom, Robineau rentra, et il la prit sur-le-champ, l'une de ses deux vendeuses l'ayant brusquement quitté la veille, pour entrer au Bonheur des Dames.
— Ils ne nous laissent pas un bon sujet, dit-il. Enfin, avec vous, je serai tranquille, car vous êtes comme moi, vous ne devez guère les aimer… Venez demain.
Le soir, Denise fut embarrassée pour annoncer à Bourras qu'elle le quittait. Il la traita en effet d'ingrate, s'emporta; puis, lorsqu'elle se défendit, les larmes aux yeux, en lui faisant entendre qu'elle n'était pas dupe de ses charités, il s'attendrit à son tour, bégaya qu'il avait beaucoup de travaux, qu'elle l'abandonnait juste au moment où il allait lancer un parapluie de son invention.
— Et Pépé? demanda-t-il.
L'enfant était le grand souci de Denise. Elle n'osait le remettre chez Mme Gras et ne pouvait pourtant le laisser seul dans sa chambre, enfermé du matin au soir.
— C'est bon, je le garderai, reprit le vieux. Il est bien dans ma boutique, ce petit… Nous ferons la cuisine ensemble.
Et, comme elle refusait, craignant de le gêner:
— Tonnerre de Dieu! vous vous méfiez de moi… Je ne le mangerai pas, votre enfant!
Denise fut plus heureuse chez Robineau. Il la payait peu, soixante francs par mois, et nourrie seulement, sans intérêt sur la vente, comme dans les vieilles maisons. Mais elle était traitée avec beaucoup de douceur, surtout par Mme Robineau, toujours souriante à son comptoir. Lui, nerveux, tourmenté, avait parfois des brusqueries. Au bout d'un mois, Denise faisait partie de la famille, ainsi que l'autre vendeuse, une petite femme poitrinaire et silencieuse. On ne se gênait plus devant elles, on causait des affaires, à table, dans l'arrière-boutique, qui donnait sur une grande cour. Et ce fut là qu'un soir on décida l'entrée en campagne contre le Bonheur des Dames.
Gaujean était venu dîner. Dès le rôti, un gigot bourgeois, il avait abordé la question, de sa voix blanche de Lyonnais, épaissie par les brouillards du Rhône.
— Ça devient impossible, répétait-il. Ils arrivent chez Dumonteil, n'est-ce pas? se réservent la propriété d'un dessin, emportent du coup trois cents pièces, en exigeant une diminution de cinquante centimes par mètre; et, comme ils payent comptant, ils bénéficient encore de l'escompte de dix-huit pour cent… Souvent, Dumonteil ne gagne pas vingt centimes. Il travaille pour occuper ses métiers, car tout métier qui chôme est un métier qui meurt… Alors, comment voulez-vous que nous, avec notre outillage plus restreint, et surtout avec nos façonniers, nous puissions soutenir la lutte?
Robineau, rêveur, oubliait de manger.
— Trois cents pièces! murmura-t-il. Moi, je tremble, quand j'en prends douze, et à quatre-vingt-dix jours… Ils peuvent afficher un franc, deux francs meilleur marché que nous. J'ai calculé qu'il y a une baisse de quinze pour cent au moins sur leurs articles de catalogue, quand on les compare à nos prix… C'est ce qui tue le petit commerce.
Il était dans une heure de découragement. Sa femme, inquiète, le regardait d'un air tendre. Elle ne mordait point aux affaires, la tête cassée par tous ces chiffres, ne comprenant pas qu'on se donnât un pareil souci, lorsqu'il était si facile de rire et de s'aimer. Pourtant, il suffisait que son mari voulût vaincre: elle se passionnait avec lui, serait morte à son comptoir.
— Mais pourquoi tous les fabricants ne s'entendent-ils pas ensemble? reprit violemment Robineau. Ils leur feraient la loi, au lieu de la subir.
Gaujean, qui avait redemandé une tranche de gigot, mâchait, avec lenteur.
— Ah! pourquoi, pourquoi… Il faut que les métiers travaillent, je vous l'ai dit. Quand on a des tissages un peu partout, aux environs de Lyon, dans le Gard, dans l'Isère, on ne peut chômer un jour, sans des pertes énormes… Puis, nous autres qui employons parfois des façonniers ayant dix ou quinze métiers, nous sommes davantage maîtres de la production, au point de vue du stock; tandis que les grands fabricants se trouvent obligés d'avoir de continuels débouchés, les plus larges et les plus rapides possible… Aussi sont-ils à genoux devant les grands magasins. J'en connais trois ou quatre qui se les disputent, qui consentent à perdre pour obtenir leurs ordres. Et ils se rattrapent avec les petites maisons comme la vôtre. Oui, s'ils existent par eux, ils gagnent par vous… La crise finira Dieu sait comment!
— C'est odieux! conclut Robineau, que ce cri de colère soulagea.
Denise écoutait, en silence. Elle était secrètement pour les grands magasins, dans son amour instinctif de la logique et de la vie. On se taisait, on mangeait des haricots verts de conserve; et elle finit par se risquer à dire d'un air gai.
— Le public ne se plaint pas, lui!
Mme Robineau ne put retenir un léger rire, qui mécontenta son mari et Gaujean. Sans doute, le client était satisfait, puisque, en fin de compte, c'était le client qui bénéficiait de la baisse des prix. Seulement, il fallait bien que chacun vécût: où irait-on, si, sous le prétexte du bonheur général, on engraissait le consommateur au détriment du producteur? Et une discussion s'engagea. Denise affectait de plaisanter, tout en apportant des arguments solides: les intermédiaires disparaissaient, agents de fabrique, représentants, commissionnaires, ce qui entrait pour beaucoup dans le bon marché; du reste, les fabricants ne pouvaient même plus vivre sans les grands magasins, car dès qu'un d'entre eux perdait leur clientèle, la faillite devenait fatale; enfin, il y avait là une évolution naturelle du commerce, on n'empêcherait pas les choses d'aller comme elles devaient aller, quand tout le monde y travaillait, bon gré, mal gré.
— Alors, vous êtes pour ceux qui vous ont flanquée à la rue? demanda Gaujean.
Denise devint très rouge. Elle restait surprise elle-même de la vivacité de sa défense. Qu'avait-elle au coeur, pour qu'une flamme pareille lui fût montée dans la poitrine?
— Mon Dieu! non, répondit-elle. J'ai tort peut-être, car vous êtes plus compétent… Seulement, je dis ma pensée. Les prix, au lieu d'être faits comme autrefois par une cinquantaine de maisons, sont faits aujourd'hui par quatre ou cinq, qui les ont baissés, grâce à la puissance de leurs capitaux et à la force de leur clientèle… Tant mieux pour le public, voilà tout!
Robineau ne se fâcha pas. Il était devenu grave, il regardait la nappe. Souvent, il avait senti ce souffle du commerce nouveau, cette évolution dont parlait la jeune fille; et il se demandait, aux heures de vision nette, pourquoi vouloir résister à un courant d'une telle énergie, qui emporterait tout. Mme Robineau elle-même, en voyant son mari songeur, approuvait du regard Denise, retombée modestement dans son silence.
— Voyons, reprit Gaujean pour couper court, tout ça, c'est des théories… Parlons de notre affaire.
Après le fromage, la bonne venait de servir des confitures et des poires. Il prit des confitures, les mangea à la cuiller, avec la gourmandise inconsciente d'un gros homme adorant le sucre.
— Voilà, il faut que vous battiez en brèche leur Paris-Bonheur, qui a fait leur succès, cette année… Je me suis entendu avec plusieurs de mes confrères de Lyon, je vous apporte une offre exceptionnelle, une soie noire, une faille, que vous pourrez vendre à cinq francs cinquante… Ils vendent la leur cinq francs soixante, n'est-ce pas? Et bien! ce sera deux sous de moins, et cela suffit, vous les coulerez.
Les yeux de Robineau s'étaient rallumés. Dans son continuel tourment nerveux, il sautait souvent ainsi de la crainte à l'espoir.
— Vous avez un échantillon? demanda-t-il.
Et, lorsque Gaujean eut tiré de son portefeuille un petit carré de soie, il acheva de s'exalter, et cria:
— Mais elle est plus belle que le Paris-Bonheur! En tout cas, elle fait plus d'effet, le grain est plus gros… Vous avez raison, il faut tenter le coup. Ah! tenez! je les veux à mes pieds, ou j'y resterai, cette fois!
Mme Robineau, partageant cet enthousiasme, déclara la soie superbe. Denise elle-même crut au succès. La fin du dîner fut ainsi très gaie. On parlait fort, il semblait que le Bonheur des Dames agonisât. Gaujean, qui achevait le pot de confiture, expliquait quels sacrifices énormes lui et ses collègues allaient s'imposer, pour livrer une pareille étoffe à si bon compte; mais ils s'y ruineraient plutôt, ils avaient juré de tuer les grands magasins. Comme on apportait le café, la gaieté fut encore accrue par l'arrivée de Vinçard. Il entrait en passant dire un petit bonjour à son successeur.
— Fameux! cria-t-il, en palpant la soie. Vous les roulerez, je vous en réponds!… Hein! vous me devrez une fière chandelle. Je vous le disais bien, qu'il y avait ici une affaire d'or!
Lui, venait de prendre un restaurant à Vincennes. C'était un rêve ancien, nourri sournoisement tandis qu'il se débattait dans les soies, tremblant de ne pas trouver à vendre son fonds avant la débâcle, se jurant de mettre son pauvre argent dans un commerce où l'on pût voler à l'aise. Cette idée d'un restaurant lui était venue après la noce d'un cousin: la bouche allait toujours, on leur avait fait payer dix francs de l'eau de vaisselle, où nageaient des pâtes. Et, devant Robineau, sa joie de leur avoir mis sur les épaules une mauvaise affaire dont il désespérait de se débarrasser, élargissait encore sa face aux yeux ronds et à la grande bouche loyale, qui crevait de santé.
— Et vos douleurs? demanda obligeamment Mme Robineau.
— Hein? mes douleurs? murmura-t-il étonné.
— Oui, ces rhumatismes qui vous tourmentaient ici.
Il se souvint, il rougit légèrement.
— Oh! j'en souffre toujours… Pourtant, l'air de la campagne, vous comprenez… N'importe, vous avez fait une riche affaire. Sans mes rhumatismes, je me retirais avec dix mille francs de rente, avant dix ans… parole d'honneur!
Quinze jours plus tard, la lutte s'engageait entre Robineau et le Bonheur des Dames. Elle fut célèbre, elle occupa un instant tout le marché parisien. Robineau, usant des armes de son adversaire, avait fait de la publicité dans les journaux. En outre, il soignait son étalage, entassait à ses vitrines des piles énormes de la fameuse soie, l'annonçait par de grandes pancartes blanches, où se détachait en chiffres géants le prix de cinq francs cinquante. C'était ce chiffre qui révolutionnait les femmes: deux sous de meilleur marché qu'au Bonheur des Dames, et la soie paraissait plus forte. Dès les premiers jours, il vint un flot de clientes: Mme Marty, sous le prétexte de se montrer économe, acheta une robe dont elle n'avait pas besoin; Mme Bourdelais trouva l'étoffe belle, mais elle préféra attendre, flairant sans doute ce qui allait se passer. La semaine suivante, en effet, Mouret, baissant carrément le Paris-Bonheur de vingt centimes, le donna à cinq francs quarante; il avait eu, avec Bourdoncle et les intéressés, une discussion vive, avant de les convaincre qu'il fallait accepter la bataille, quitte à perdre sur l'achat; ces vingt centimes étaient une perte sèche, puisqu'on vendait déjà au prix coûtant. Le coup fut rude pour Robineau, il ne croyait pas que son rival baisserait, car ces suicides de la concurrence, ces ventes à perte étaient encore sans exemple; et le flot des clientes, obéissant au bon marché, avait tout de suite reflué vers la rue Neuve-Saint-Augustin, tandis que le magasin de la rue Neuve-des-Petits-Champs se vidait. Gaujean accourut de Lyon, il y eut des conciliabules effarés, on finit par prendre une résolution héroïque: la soie serait baissée, on la laisserait à cinq francs trente, prix au-dessous duquel personne ne pouvait descendre, sans folie. Le lendemain, Mouret mettait son étoffe à cinq francs vingt. Et, dès lors, ce fut une rage: Robineau répliqua par cinq francs quinze, Mouret afficha cinq francs dix. Tous deux ne se battaient plus que d'un sou, perdant des sommes considérables, chaque fois qu'ils faisaient ce cadeau au public. Les clientes riaient, enchantées de ce duel, émues des coups terribles que se portaient les deux maisons, pour leur plaire. Enfin, Mouret osa le chiffre de cinq francs; chez lui, le personnel était pâle, glacé d'un tel défi à la fortune. Robineau, atterré, hors d'haleine, s'arrêta de même à cinq francs, ne trouvant pas le courage de descendre davantage. Ils couchaient sur leurs positions, face à face, avec le massacre de leurs marchandises autour d'eux.
Mais si, de part et d'autre, l'honneur était sauf, la situation devenait meurtrière pour Robineau. Le Bonheur des Dames avait des avances et une clientèle qui lui permettaient d'équilibrer les bénéfices; tandis que lui, soutenu seulement par Gaujean, ne pouvant se rattraper sur d'autres articles, restait épuisé, glissait chaque jour un peu sur la pente de la faillite. Il mourait de sa témérité, malgré la clientèle nombreuse que les péripéties de la lutte lui avaient amenée. Un de ses tourments secrets était de voir cette clientèle le quitter lentement, retourner au Bonheur, après l'argent perdu et les efforts qu'il avait faits pour la conquérir.
Un jour même, la patience lui échappa. Une cliente, Mme de Boves, était venue voir chez lui des manteaux, car il avait joint un comptoir de confections à sa spécialité de soies. Elle ne se décidait pas, se plaignait de la qualité des étoffes. Enfin, elle dit:
— Leur Paris-Bonheur est beaucoup plus fort.
Robineau se contenait, lui affirmait qu'elle se trompait, avec sa politesse marchande, d'autant plus respectueux, qu'il craignait de laisser éclater sa révolte intérieure.
— Mais voyez donc la soie de cette rotonde! reprit-elle, on jurerait de la toile d'araignée… Vous avez beau dire, monsieur, leur soie à cinq francs est du cuir à côté de celle-ci.
Il ne répondait plus, le sang au visage, les lèvres serrées. Justement, il avait imaginé le coup ingénieux d'acheter, pour ses confections, la soie chez son rival. De cette façon, c'était Mouret, ce n'était pas lui qui perdait sur l'étoffe. Il coupait simplement la lisière.
— Vraiment, vous trouvez le Paris-Bonheur plus épais? murmura-t- il.
— Oh! cent fois, dit Mme de Boves. Il n'y a pas de comparaison.
Cette injustice de la cliente, dépréciant quand même la marchandise, l'indignait. Et, comme elle retournait toujours la rotonde de son air dégoûté, un petit bout de la lisière bleu et argent, échappé aux ciseaux, parut sous la doublure. Alors, il ne put se contraindre davantage, il avoua, il aurait donné sa tête.
— Eh bien! madame, cette soie est du Paris-Bonheur, je l'ai achetée moi-même, parfaitement!… Voyez la lisière.
Mme de Boves partit très vexée. Beaucoup de ces dames le quittèrent, l'histoire avait couru. Et lui, au milieu de cette ruine, lorsque l'épouvante du lendemain le prenait, ne tremblait que pour sa femme, élevée dans une paix heureuse, incapable de vivre pauvre. Que deviendrait-elle, si une catastrophe les mettait sur le pavé, avec des dettes? C'était sa faute, jamais il n'aurait dû toucher aux soixante mille francs. Il fallait qu'elle le consolât. Est-ce que cet argent n'était pas à lui comme à elle? Il l'aimait bien, elle n'en demandait pas davantage, elle lui donnait tout, son coeur, sa vie. Dans l'arrière-boutique, on les entendait s'embrasser. Peu à peu, le train de la maison se régularisa; chaque fois, les pertes augmentaient, dans une proportion lente, qui reculait l'issue fatale. L'espoir tenace les laissait debout, ils annonçaient toujours la déconfiture prochaine du Bonheur des Dames.
— Bah! disait-il, nous sommes jeunes aussi, nous autres… L'avenir est à nous.
— Et puis, qu'importe? si tu as fait ce que tu voulais faire, reprenait-elle. Pourvu que tu te contentes, ça me contente, mon bon chéri.
Denise se prenait d'affection, en voyant leur tendresse. Elle tremblait, elle sentait la chute inévitable; mais elle n'osait plus intervenir. Ce fut là qu'elle acheva de comprendre la puissance du nouveau commerce et de se passionner pour cette force qui transformait Paris. Ses idées mûrissaient, une grâce de femme se dégageait, en elle, de l'enfant sauvage débarquée de Valognes. Du reste, sa vie était assez douce, malgré sa fatigue et son peu d'argent. Lorsqu'elle avait passé la journée debout, il lui fallait rentrer vite, s'occuper de Pépé, que le vieux Bourras, heureusement, s'obstinait à nourrir; mais c'étaient encore des soins, une chemise à laver, une blouse à recoudre, sans compter le tapage du petit, dont elle avait la tête fendue. Elle ne se couchait jamais avant minuit. Le dimanche était un jour de grosse besogne: elle nettoyait sa chambre, se raccommodait elle-même, si occupée, qu'elle ne se peignait souvent qu'à cinq heures. Cependant, elle sortait quelquefois par raison, emmenait l'enfant, lui faisait faire une longue course à pied, du côté de Neuilly; et leur régal était de boire, là-bas, une tasse de lait chez un nourrisseur, qui les laissait s'asseoir dans sa cour. Jean dédaignait ces parties; il se montrait de loin en loin, les soirs de semaine, puis disparaissait, en prétextant d'autres visites; il ne demandait plus d'argent, mais il arrivait avec des airs si mélancoliques, que sa soeur, inquiète, avait toujours pour lui une pièce de cent sous de côté. Son luxe était là.
— Cent sous! criait chaque fois Jean. Sacristi! tu es trop gentille!… Justement, il y a la femme du papetier…
— Tais-toi, interrompait Denise. Je n'ai pas besoin de savoir.
Mais il croyait qu'elle l'accusait de se vanter.
— Quand je te dis qu'elle est la femme d'un papetier!:.. Oh! quelque chose de magnifique!
Trois mois se passèrent. Le printemps revenait, Denise refusa de retourner à Joinville avec Pauline et Baugé. Elle les rencontrait parfois rue Saint-Roch, en sortant de chez Robineau. Pauline, dans une de ces rencontres, lui confia qu'elle allait peut-être épouser son amant; c'était elle qui hésitait encore, on n'aimait guère les vendeuses mariées au Bonheur des Dames. Cette idée de mariage surprit Denise, elle n'osa conseiller son amie. Un jour que Colomban venait de l'arrêter près de la fontaine, pour lui parler de Clara, celle-ci justement traversa la place; et la jeune fille dut s'échapper, car il la suppliait de demander à son ancienne camarade si elle voulait bien se marier avec lui. Qu'avaient-ils donc tous? Pourquoi se tourmenter de la sorte? Elle s'estimait très heureuse de n'aimer personne.
— Vous savez la nouvelle? lui dit un soir le marchand de parapluies, comme elle rentrait.
— Non, monsieur Bourras.
— Eh bien! les gredins ont acheté l'Hôtel Duvillard… Je suis cerné!
Il agitait ses grands bras, dans une crise de fureur qui hérissait sa crinière blanche.
— Un micmac à n'y rien comprendre! reprit-il. Il paraît que l'hôtel appartenait au Crédit Immobilier, dont le président, le baron Hartmann, vient de le céder à notre fameux Mouret… Maintenant, ils me tiennent à droite, à gauche, derrière, tenez! voyez-vous, comme je tiens dans mon poing cette pomme de canne!
C'était vrai, on avait dû signer la cession la veille. La petite maison de Bourras, serrée entre le Bonheur des Dames et l'Hôtel Duvillard, accrochée là comme un nid d'hirondelle dans la fente d'un mur, semblait devoir être écrasée du coup, le jour où le magasin envahirait l'hôtel, et ce jour était venu, le colosse tournait le faible obstacle, le ceignait de son entassement de marchandises, menaçait de l'engloutir, de l'absorber par la seule force de son aspiration géante. Bourras sentait bien l'étreinte dont craquait sa boutique. Il croyait le voir diminuer, il craignait d'être bu lui-même, de passer de l'autre côté avec ses parapluies et ses cannes, tant la terrible mécanique ronflait à cette heure.
— Hein! les entendez-vous? criait-il. Si l'on ne dirait pas qu'ils mangent les murailles! Et, dans ma cave, dans mon grenier, partout, c'est le même bruit de scie mordant le plâtre… N'importe! ils ne m'aplatiront peut-être pas comme une feuille de papier. Je resterai, quand ils feraient éclater mon toit et que la pluie tomberait à seaux dans mon lit!
Ce fut à ce moment que Mouret fit faire à Bourras de nouvelles propositions: on grossissait le chiffre, on achetait son fonds et le droit au bail cinquante mille francs. Cette offre redoubla la colère du vieillard, il refusa avec des injures. Fallait-il que ces gredins volassent le monde, pour payer cinquante mille francs une chose qui n'en valait pas dix mille! Et il défendait sa boutique comme une fille honnête défend sa vertu, au nom de l'honneur, par respect de lui-même.
Denise vit Bourras préoccupé pendant une quinzaine de jours. Il tournait fiévreusement, métrait les murs de sa maison, la regardait du milieu de la rue, avec des airs d'architecte. Puis, un matin, des ouvriers arrivèrent. C'était la bataille décisive, il avait l'idée téméraire de battre le Bonheur des Dames sur son terrain, en faisant des concessions au luxe moderne. Les clientes, qui lui reprochaient sa boutique sombre, reviendraient certainement, quand elles la verraient flamber, toute neuve. D'abord, on boucha les crevasses et on badigeonna la façade; ensuite, on repeignit les boiseries de la devanture en vert clair; même on poussa la splendeur jusqu'à dorer l'enseigne. Trois mille francs, que Bourras tenait de côté comme une ressource suprême, furent dévorés. D'ailleurs, le quartier était en révolution; on venait le contempler au milieu de ces richesses, perdant la tête, ne retrouvant pas ses habitudes. Il ne semblait plus chez lui, dans ce cadre luisant, sur ces fonds tendres, effaré avec sa grande barbe et ses cheveux. Maintenant, du trottoir d'en face, les passants s'étonnaient, à le regarder agiter les bras et sculpter ses manches. Et il était galopé de fièvre, il craignait de salir, il s'engouffrait davantage, dans ce commerce luxueux, auquel il ne comprenait rien.
Cependant, comme chez Robineau, la campagne contre le Bonheur des Dames était ouverte chez Bourras. Il venait de lancer son invention, le parapluie à godet, qui plus tard devait se populariser. Du reste, le Bonheur perfectionna immédiatement l'invention. Alors, la lutte s'engagea sur les prix. Il eut un article à un franc quatre-vingt-quinze, en zanella, monture acier, inusable, disait l'étiquette. Mais il voulut surtout battre son concurrent avec ses manches, des manches de bambou, de cornouiller, d'olivier, de myrte, de rotin, toutes les variétés de manches imaginables. Le Bonheur, moins artiste, soignait l'étoffe, vantait ses alpagas et ses mohairs, ses sergés et ses taffetas cuits. Et la victoire lui resta, le vieillard désespéré répéta que l'art était fichu, qu'il en était réduit à tailler ses manches pour le plaisir, sans espoir de les vendre.
— C'est ma faute! criait-il à Denise. Est-ce que j'aurais dû tenir des saletés à un franc quatre-vingt-quinze?… Voilà où les idées nouvelles peuvent conduire. J'ai voulu suivre l'exemple de ces brigands, tant mieux si j'en crève!
Juillet fut très chaud. Denise souffrait dans son étroite chambre, sous les ardoises. Aussi lorsqu'elle sortait de son magasin, prenait-elle Pépé chez Bourras; et, au lieu de monter tout de suite, elle allait respirer un peu l'air des Tuileries, jusqu'à la fermeture des grilles. Un soir, comme elle se dirigeait vers les marronniers, elle resta saisie: à quelques pas, marchant droit à elle, il lui semblait reconnaître Hutin. Puis, son coeur battit violemment. C'était Mouret, qui avait dîné sur la rive gauche et qui se hâtait de se rendre à pied chez Mme Desforges. Au brusque mouvement que fit la jeune fille pour lui échapper, il la regarda. La nuit tombait, il la reconnut pourtant.
— C'est vous, mademoiselle.
Elle ne répondit pas, éperdue qu'il eût daigné s'arrêter. Lui, souriant, cachait sa gêne sous un air d'aimable protection.
— Vous êtes toujours à Paris?
— Oui, monsieur, dit-elle enfin.
Lentement, elle reculait, elle cherchait à saluer, pour continuer sa promenade. Mais il revint lui-même sur ses pas, il la suivit sous les ombres noires des grands marronniers. Une fraîcheur tombait, des enfants riaient au loin., en poussant des cerceaux.
— C'est votre frère, n'est-ce pas? demanda-t-il encore, les yeux sur Pépé..
Celui-ci intimidé par cette présence extraordinaire d'un monsieur, marchait gravement près de sa soeur, dont il tenait la main:
— Oui, monsieur, répondit-elle de nouveau.
Elle avait rougi, elle songeait aux inventions abominables de Marguerite et de Clara. Sans doute, Mouret comprit la cause de sa rougeur, car il ajouta vivement:
— Écoutez, mademoiselle, j'ai des excuses à vous présenter… Oui, j'aurais été heureux de vous dire plus tôt combien j'ai regretté l'erreur qui a été commise. On vous a accusée trop légèrement d'une faute… Enfin, le mal est fait, je voulais seulement vous apprendre que tout le monde, chez nous, connaît aujourd'hui votre tendresse pour vos frères…
Il continua, fut d'une politesse respectueuse, à laquelle les vendeuses du Bonheur des Dames n'étaient guère habituées de sa part. Le trouble de Denise avait augmenté; mais une joie inondait son coeur. Il savait donc qu'elle ne s'était donnée à personne! Tous deux gardaient le silence, il restait près d'elle, réglant ses pas sur les petits pas de l'enfant; et les bruits lointains de Paris se mouraient, sous les ombres noires des grands arbres.
— Je n'ai qu'une réhabilitation à vous offrir, mademoiselle, reprit-il. Naturellement, si vous désirez rentrer chez nous…
Elle l'interrompit, elle refusa avec une hâte fébrile.
— Monsieur, je ne puis pas… Je vous remercie tout de même, mais j'ai trouvé ailleurs.
Il le savait, on lui avait appris depuis peu qu'elle était chez Robineau. Et, tranquillement, sur un pied d'égalité charmante, il lui parla de ce dernier, auquel il rendait justice: un garçon d'une intelligence vive, trop nerveux seulement. Il aboutirait à une catastrophe, Gaujean l'avait écrasé d'une affaire trop lourde, où tous deux resteraient. Alors, Denise, gagnée par cette familiarité, se livra davantage, laissa voir qu'elle était pour les grands magasins, dans la bataille livrée entre ceux-ci et le petit commerce; elle s'animait, citait des exemples, se montrait au courant de la question, remplie même d'idées larges et nouvelles. Lui, ravi, l'écoutait avec surprise. Il se tournait, tâchait de distinguer ses traits, dans la nuit grandissante. Elle semblait toujours la même, vêtue d'une robe simple, le visage doux; mais, de cet effacement modeste, montait un parfum pénétrant dont il subissait la puissance. Sans doute, cette petite s'était faite à l'air de Paris, la voilà qui devenait femme, et elle était troublante, si raisonnable, avec ses beaux cheveux, lourds de tendresse.
— Puisque vous êtes des nôtres, dit-il en riant, pourquoi restez- vous chez nos adversaires?… Ainsi, ne m'a-t-on pas dit également que vous logiez chez ce Bourras?
— Un bien digne homme, murmura-t-elle.
— Non, laissez donc! un vieux toqué, un fou qui me forcera à le mettre sur la paille, lorsque je voudrais m'en débarrasser avec une fortune!… D'abord, votre place n'est pas chez lui, sa maison est mal famée, il loue à des personnes…
Mais il sentit la jeune fille confuse, il se hâta d'ajouter:
— On peut être honnête partout, et il y a même plus de mérite à l'être, quand on n'est pas riche.
Ils firent de nouveau quelques pas en silence. Pépé semblait écouter de son air attentif d'enfant précoce. Par moments, il levait les yeux sur sa soeur, dont la main brûlante, secouée de légers tressaillements, l'étonnait:
— Tenez! reprit gaiement Mouret, voulez-vous être mon ambassadeur? Demain, j'avais l'intention d'augmenter encore mon offre, de faire proposer à Bourras quatre-vingt mille francs… Parlez-lui en la première, dites-lui donc qu'il se suicide. Il vous écoutera peut-être, puisqu'il a de l'amitié pour vous, et vous lui rendriez un véritable service.
— Soit! répondit Denise, souriante elle aussi. Je ferai la commission, mais je doute de réussir.
Et le silence retomba. Ni l'un ni l'autre n'avait plus rien à se dire. Un instant, il essaya de causer de l'oncle Baudu; puis, il dut se taire, en voyant le malaise de la jeune fille. Cependant, ils continuaient de se promener côte à côte, ils débouchèrent enfin, vers la rue de Rivoli, dans une allée où il faisait jour encore. Au sortir de la nuit des arbres, ce fut comme un brusque réveil. Il comprit qu'il ne pouvait la retenir davantage.
— Bonsoir, mademoiselle.
— Bonsoir, monsieur.
Mais il ne s'en allait pas. En levant les yeux, d'un coup d'oeil, il venait d'apercevoir devant lui, au coin de la rue d'Alger, les fenêtres éclairées de Mme Desforges, qui l'attendait. Et il avait reporté ses regards sur Denise, il la voyait bien, dans le pâle crépuscule: elle était toute chétive auprès d'Henriette, pourquoi dont lui chauffait-elle ainsi le coeur? C'était un caprice imbécile.
— Voici un petit garçon qui se fatigue, reprit-il pour dire encore quelque chose. Et rappelez-vous bien, n'est-ce pas? que notre maison vous est ouverte. Vous n'aurez qu'à y frapper, je vous donnerai toutes les compensations désirables… Bonsoir, mademoiselle.
— Bonsoir, monsieur.
Quand Mouret l'eut quittée, Denise rentra sous les marronniers, dans l'ombre noire. Longtemps, elle marcha sans but, entre les troncs énormes, le sang au visage, la tête bourdonnante d'idées confuses. Pépé, toujours pendu à sa main, allongeait ses courtes jambes pour la suivre. Elle l'oubliait. Il finit par dire:
— Tu vas trop fort, petite mère.
Alors elle s'assit sur un banc: et, comme il était las, l'enfant s'endormit en travers de ses genoux. Elle le tenait, le serrait contre sa poitrine de vierge, les yeux perdus au fond des ténèbres. Lorsque, une heure plus tard, elle revint doucement avec lui rue de la Michodière, elle avait son tranquille visage de fille raisonnable.
— Tonnerre de Dieu! lui cria Bourras, du plus loin qu'il l'aperçut, le coup est fait… Cette canaille de Mouret vient d'acheter ma maison.
Il était hors de lui, il se battait tout seul, au milieu de la boutique, avec des gestes si désordonnés, qu'il menaçait d'enfoncer les vitrines.
— Ah! la crapule!… C'est le fruitier qui m'écrit. Et vous ne savez pas combien il l'a vendue, ma maison? cent cinquante mille francs, quatre fois ce qu'elle vaut! Encore un joli voleur, celui- là!… Imaginez-vous qu'il a prétexté mes embellissements; oui, il a fait valoir que la maison venait d'être remise à neuf… Est-ce qu'il n'auront pas bientôt fini de se ficher de moi?
Cette idée que son argent, dépensé en badigeon et en peinture, avait pu profiter au fruitier, l'exaspérait. Et, maintenant, voilà Mouret qui devenait son propriétaire: c'était à lui qu'il devrait payer! c'était chez lui, chez ce concurrent abhorré, qu'il logerait désormais! Une telle pensée achevait de le soulever de fureur.
— Je les entendais bien trouer le mur… À cette heure, ils sont ici, c'est comme s'ils mangeaient dans mon assiette!
Et, de son poing abattu sur le comptoir, il secouait la boutique, il faisait danser les parapluies et les ombrelles.
Denise, étourdie, n'avait pu placer un mot. Elle restait immobile, attendant la fin de la crise; pendant que Pépé, très las, s'endormait sur une chaise. Enfin, quand Bourras se calma un peu, elle résolut de faire la commission de Mouret; sans doute, le vieillard était irrité, mais l'excès même de sa colère, l'impasse où il se trouvait, pouvaient déterminer une acceptation brusque.
— Justement, j'ai rencontré quelqu'un, commença-t-elle. Oui, une personne du Bonheur, et très bien informée… Il paraît que, demain, on vous offrira quatre-vingt mille francs…
Il l'interrompit d'un éclat de voix terrible:
— Quatre-vingt mille francs! quatre-vingt mille francs!… Pas pour un million, maintenant!
Elle voulut le raisonner. Mais la porte de la boutique s'ouvrit, et elle recula tout d'un coup, muette et pâle. C'était l'oncle Baudu, avec sa face jaune, l'air vieilli. Bourras saisit les boutons du paletot de son voisin, lui cria dans le visage, sans le laisser dire un mot, fouetté par sa présence:
— Savez-vous ce qu'ils ont le toupet de m'offrir? quatre-vingt mille francs! Ils en sont là, les bandits! ils croient que je vais me vendre comme une fille… Ah! ils ont acheté la maison, et ils pensent me tenir! Eh bien, c'est fini, ils ne l'auront pas! J'aurais cédé peut-être, mais puisqu'elle est à eux, qu'ils essayent donc de la prendre!
— Alors, la nouvelle est vraie? dit Baudu de sa voix lente. On me l'avait affirmé, je venais pour savoir.
— Quatre-vingt mille francs! répétait Bourras. Pourquoi pas cent mille? C'est tout cet argent qui m'indigne. Est-ce qu'ils croient qu'ils me feraient commettre une coquinerie, avec leur argent?… Ils ne l'auront pas, tonnerre de Dieu! Jamais, jamais, entendez- vous!
Denise sortit de son silence, pour dire de son air calme:
— Ils l'auront dans neuf ans, quand votre bail sera fini.
Et, malgré la présence de son oncle, elle conjura le vieillard d'accepter. La lutte devenait impossible, il se battait contre une force supérieure, il ne pouvait, sans démence, refuser la fortune qui se présentait. Mais, lui, répondait toujours non. Dans neuf ans, il espérait bien être mort, pour ne pas voir ça.
— Vous entendez, monsieur Baudu? reprit-il, votre nièce est avec eux, c'est elle qu'ils ont chargée de me corrompre… Elle est avec les brigands, parole d'honneur!
L'oncle, jusque-là, avait paru ne pas voir Denise. Il levait la tête, du mouvement bourru qu'il affectait sur le seuil de sa boutique, chaque fois qu'elle passait. Mais, lentement, il se tourna, il la regarda. Ses grosses lèvres tremblèrent.
— Je le sais, répondit-il à demi-voix.
Et il continuait à la regarder. Denise, touchée aux larmes, le trouvait bien changé par le chagrin. Lui, pris du sourd remords de ne l'avoir pas secourue, songeait peut-être à la vie de misère qu'elle venait de traverser. Puis, la vue de Pépé endormi sur la chaise, au milieu des éclats de la discussion, sembla l'attendrir.
— Denise, dit-il simplement, entre donc demain manger la soupe, avec le petit… Ma femme et Geneviève m'ont prié de t'inviter, si je te rencontrais.
Elle devint très rouge, elle l'embrassa. Et, lorsqu'il partit, Bourras, heureux de cette réconciliation, lui cria encore:
— Corrigez-la, elle a du bon… Moi, la maison peut crouler, on me trouvera sous les pierres.
— Nos maisons croulent déjà, voisin, dit Baudu d'un air sombre. Nous y resterons tous.
VIII
Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu'on allait ouvrir, du nouvel Opéra à la Bourse, sous le nom de rue du Dix- Décembre. Les jugements d'expropriation étaient rendus, deux bandes de démolisseurs attaquaient déjà la trouée, aux deux bouts, l'une abattant les vieux hôtels de la rue Louis-le-Grand, l'autre renversant les murs légers de l'ancien Vaudeville; et l'on entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et la rue de la Michodière se passionnaient pour leurs maisons condamnées. Avant quinze jours, la trouée devait les éventrer d'une large entaille, pleine de vacarme et de soleil.
Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c'étaient les travaux entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d'agrandissements considérables, de magasins gigantesques tenant les trois façades des rues de la Michodière, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny. Mouret, disait-on, avait traité avec le baron Hartmann, président du Crédit Immobilier, et il occuperait tout le pâté de maisons, sauf la façade future de la rue du Dix-Décembre, où le baron voulait construire une concurrence au Grand-Hôtel. Partout, le Bonheur des Dames rachetait les baux, les boutiques fermaient, les locataires déménageaient; et, dans les immeubles vides, une armée d'ouvriers commençait les aménagements nouveaux, sous des nuages de plâtre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l'étroite masure du vieux Bourras restait immobile et intacte, obstinément accrochée entre les hautes murailles, couvertes de maçons.
Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pépé chez l'oncle Baudu, la rue était justement barrée par une file de tombereaux, qui déchargeaient des briques devant l'ancien Hôtel Duvillard. Debout sur le seuil de sa boutique, l'oncle regardait d'un oeil morne. À mesure que le Bonheur des Dames s'élargissait, il semblait que le Vieil Elbeuf diminuât… La jeune fille trouvait les vitrines plus noires, plus écrasées sous l'entresol bas, aux baies rondes de prison; l'humidité avait encore déteint la vieille enseigne verte, une détresse tombait de la façade entière, plombée et comme amaigrie.
— Vous voilà, dit Baudu. Prenez garde! ils vous passeraient sur le corps.
Dans la boutique, Denise éprouva le même serrement de coeur. Elle la revoyait assombrie, gagnée davantage par la somnolence de la ruine; des angles vides creusaient des trous de ténèbres, la poussière envahissait les comptoirs et les casiers; tandis qu'une odeur de cave salpêtrée montait des ballots de draps, qu'on ne remuait plus. À la caisse, Mme Baudu et Geneviève se tenaient muettes et immobiles, comme dans un coin de solitude, où personne ne venait les déranger. La mère ourlait des torchons. La fille, les mains tombées sur les genoux, regardait le vide devant elle.
— Bonsoir, ma tante, dit Denise. Je suis bien heureuse de vous revoir, et si je vous ai fait de la peine, veuillez me le pardonner.
Mme Baudu l'embrassa, très émue.
— Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n'avais pas d'autres peines, tu me verrais plus gaie.
— Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la première Geneviève sur les joues.
Celle-ci s'éveillait comme en sursaut. Elle lui rendit ses baisers, sans trouver une parole. Les deux femmes prirent ensuite Pépé, qui tendait ses petits bras. Et la réconciliation fut complète.
— Eh bien! il est six heures, mettons-nous à table, dit Baudu. Pourquoi n'as-tu pas amené Jean?
— Mais il devait venir, murmura Denise embarrassée. Justement, je l'ai vu ce matin, il m'a formellement promis… Oh! il ne faut pas l'attendre, son patron l'aura retenu.
Elle se doutait de quelque histoire extraordinaire, elle voulait l'excuser d'avance.
— Alors, mettons-nous à table, répéta l'oncle.
Puis, se tournant vers le fond obscur de la boutique:
— Colomban, vous pouvez dîner en même temps que nous. Personne ne viendra.
Denise n'avait pas aperçu le commis. La tante lui expliqua qu'ils avaient dû congédier l'autre vendeur et la demoiselle. Les affaires devenaient si mauvaises, que Colomban suffisait; et encore passait-il des heures inoccupé, alourdi, glissant au sommeil, les yeux ouverts.
Dans la salle à manger, le gaz brûlait, bien qu'on fût aux longs jours de l'été. Denise eut un léger frisson en entrant, les épaules saisies par la fraîcheur qui tombait des murs. Elle retrouva la table ronde, le couvert mis sur une toile cirée, la fenêtre prenant l'air et la lumière au fond du boyau empesté de la petite cour. Et ces choses lui paraissaient, comme la boutique, s'être assombries encore et avoir des larmes.
— Père, dit Geneviève, gênée pour Denise, voulez-vous que je ferme la fenêtre? Ça ne sent pas bon.
Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.
— Ferme la fenêtre, si cela t'amuse, répondit-il enfin. Seulement, nous manquerons d'air.
En effet, on étouffa. C'était un dîner de famille, fort simple. Après le potage, dès que la bonne eut servi le bouilli, l'oncle en vint fatalement aux gens d'en face. Il se montra d'abord très tolérant, il permettait à sa nièce d'avoir une opinion différente.
— Mon Dieu! tu es bien libre de soutenir ces grandes chabraques de maisons… Chacun son idée, ma fille… Du moment que ça ne t'a pas dégoûtée d'être salement flanquée à la porte, c'est que tu dois avoir des raisons solides pour les aimer; et tu y rentrerais, vois-tu, que je ne t'en voudrais pas du tout… N'est-ce pas? personne ici ne lui en voudrait?
— Oh! non, murmura Mme Baudu.
Denise, posément, dit ses raisons, comme elle les disait chez Robineau: l'évolution logique du commerce, les nécessités des temps modernes, la grandeur de ces nouvelles créations, enfin le bien-être croissant du public. Baudu, les yeux arrondis, la bouche épaisse, l'écoutait, avec une visible tension d'intelligence. Puis, quand elle eut terminé, il secoua la tête.
— Tout ça, ce sont des fantasmagories. Le commerce est le commerce, il n'y a pas à sortir de là… Oh! je leur accorde qu'ils réussissent, mais c'est tout. Longtemps, j'ai cru qu'ils se casseraient les reins; oui, j'attendais ça, je patientais, tu te rappelles? Eh bien! non, il paraît qu'aujourd'hui ce sont les voleurs qui font fortune, tandis que les honnêtes gens meurent sur la paille… Voilà où nous en sommes, je suis forcé de m'incliner devant les faits. Et je m'incline, mon Dieu! je m'incline…
Une sourde colère le soulevait peu à peu. Il brandit tout d'un coup sa fourchette.
— Mais jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession!… Entends- tu, je l'ai dit à Bourras: «Voisin, vous pactisez avec les charlatans, vos peinturlurages sont une honte.»
— Mange donc, interrompit Mme Baudu, inquiète de le voir s'allumer ainsi.
— Attends, je veux que ma nièce sache bien ma devise… Écoute ça, ma fille: je suis comme cette carafe, je ne bouge pas. Ils réussissent, tant pis pour eux! Moi, je proteste, voilà tout!
La bonne apportait un morceau de veau rôti. De ses mains tremblantes, il découpa; et il n'avait plus son coup d'oeil juste, son autorité à peser les parts. La conscience de sa défaite lui ôtait son ancienne assurance de patron respecté. Pépé s'était imaginé que l'oncle se fâchait: il avait fallu le calmer, en lui donnant tout de suite du dessert, des biscuits qui se trouvaient devant son assiette. Alors l'oncle, baissant la voix, essaya de parler d'autre chose. Un instant, il causa des démolitions, il approuva la rue du Dix-Décembre, dont la trouée allait certainement accroître le commerce du quartier. Mais là, de nouveau, il revint au Bonheur des Dames; tout l'y ramenait, c'était une obsession maladive. On était pourri de plâtre, on ne vendait plus rien, depuis que les voitures de matériaux barraient la rue. D'ailleurs, ce serait ridicule, à force d'être grand; les clientes se perdraient, pourquoi pas les Halles? Et, malgré les regards suppliants de sa femme, malgré son effort, il passa des travaux au chiffre d'affaires du magasin. N'était-ce pas inconcevable? en moins de quatre ans, ils avaient quintuplé ce chiffre: leur recette annuelle, autrefois de huit millions, atteignait le chiffre de quarante, d'après le dernier inventaire. Enfin, une folie, une chose qui ne s'était jamais vue, et contre laquelle il n'y avait plus à lutter. Toujours ils s'engraissaient, ils étaient maintenant mille employés, ils annonçaient vingt-huit rayons. Ce nombre de vingt-huit rayons surtout le jetait hors de lui. Sans doute on devait en avoir dédoublé quelques-uns, mais d'autres étaient complètement nouveaux: par exemple un rayon de meubles et un rayon d'articles de Paris. Comprenait-on cela? des articles de Paris! Vrai, ces gens n'étaient pas fiers, ils finiraient par vendre du poisson. L'oncle, tout en affectant de respecter les idées de Denise, en arrivait à l'endoctriner.
— Franchement, tu ne peux les défendre. Me vois-tu joindre un rayon de casseroles à mon commerce de draps? Hein? tu dirais que je suis fou… Avoue au moins que tu ne les estimes pas.
La jeune fille se contenta de sourire, gênée, comprenant l'inutilité des bonnes raisons. Il reprit:
— Enfin, tu es pour eux. Nous n'en parlerons plus, car il est inutile qu'ils nous fâchent encore. Ce serait le comble, de les voir se mettre entre ma famille et moi!… Rentre chez eux, si ça te plaît, mais je te défends de me casser davantage les oreilles avec leurs histoires!
Un silence régna. Son ancienne violence tombait à cette résignation fiévreuse. Comme on suffoquait dans l'étroite salle, chauffée par le bec de gaz, la bonne dut rouvrir la fenêtre; et la pestilence humide de la cour souffla sur la table. Des pommes de terre sautées avaient paru. On se servit lentement, sans une parole.
— Tiens! regarde ces deux-là, recommença Baudu, en désignant de son couteau Geneviève et Colomban. Demande-leur s'ils l'aiment, ton Bonheur des Dames!
Côte à côte, à la place accoutumée où ils se retrouvaient deux fois par jour depuis douze ans, Colomban et Geneviève mangeaient avec mesure. Ils n'avaient pas dit un mot. Lui, exagérant l'épaisse bonhomie de sa face, semblait cacher, derrière ses paupières tombantes, la flamme intérieure qui le brûlait; tandis que, la tête courbée davantage sous sa chevelure trop lourde, elle, s'abandonnait, comme ravagée par une souffrance secrète.
— L'année dernière a été désastreuse, expliquait l'oncle. Il a bien fallu reculer leur mariage… Non, par plaisir, demande leur un peu ce qu'ils pensent de tes amis.
Denise, pour le contenter, interrogea les jeunes gens.
— Je ne peux guère les aimer, ma cousine, répondit Geneviève. Mais, soyez tranquille, tout le monde ne les déteste pas.
Et elle regardait Colomban, qui roulait une mie de pain, d'un air absorbé. Quand il sentit sur lui les yeux de la jeune fille, il lâcha des mots violents.
— Une sale boutique!… Tous plus coquins les uns que les autres!… Enfin, un vrai choléra pour le quartier!
— Vous l'entendez! vous l'entendez! criait Baudu, ravi. En voilà un qu'ils n'auront jamais!… Va! tu es le dernier, on n'en fera plus!
Mais Geneviève, le visage sévère et douloureux, ne quittait pas Colomban du regard. Elle pénétrait jusqu'à son coeur, et il se troublait, il redoublait d'invectives. Mme Baudu, devant eux, allait de l'un à l'autre, inquiète et silencieuse, comme si elle eût deviné là un nouveau malheur. Depuis quelque temps la tristesse de sa fille l'effrayait, elle la sentait mourir.
— La boutique est seule, dit-elle enfin, en quittant la table, désireuse de faire cesser la scène. Voyez donc, Colomban, j'ai cru entendre quelqu'un.
On avait fini, on se leva. Baudu et Colomban allèrent causer avec un courtier, qui venait prendre des ordres. Mme Baudu emmena Pépé, pour lui montrer des images. La bonne, vivement, avait desservi, et Denise s'oubliait près de la fenêtre, intéressée par la petite cour, lorsque, en se retournant, elle aperçut Geneviève, toujours à sa place, les yeux sur la toile cirée, humide encore d'un coup d'éponge.
— Vous souffrez, ma cousine? lui demanda-t-elle.
La jeune fille ne répondit pas, étudiant du regard, obstinément, une cassure de la toile, comme envahie tout entière par les réflexions qui continuaient en elle. Puis, elle releva la tête avec peine, elle regarda le visage compatissant, penché vers le sien. Les autres étaient donc partis? que faisait-elle sur cette chaise? Et, tout d'un coup, des sanglots l'étouffèrent, sa tête retomba au bord de la table. Elle pleurait, elle trempait sa manche de larmes.
— Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Denise, bouleversée. Voulez- vous que j'appelle?
Geneviève l'avait saisie nerveusement au bras. Elle la retenait, elle bégayait:
— Non, non, restez… Oh! que maman ne sache pas!… Avec vous, ça m'est égal; mais pas les autres, pas les autres!… C'est malgré moi, je vous jure. C'est en me voyant toute seule… Attendez, je vais mieux, je ne pleure plus.
Et des crises la reprenaient, secouaient son corps frêle de grands frissons. Il semblait que le tas de ses cheveux noirs lui écrasât la nuque. Comme elle roulait sa tête malade sur ses bras repliés, une épingle se défit, les cheveux coulèrent dans son cou, l'ensevelirent de leurs ténèbres. Cependant, Denise, sans bruit, de peur d'éveiller l'attention, tâchait de la soulager. Elle la dégrafa et resta navrée de cette maigreur souffrante: la pauvre fille avait la poitrine creuse d'une enfant, le néant d'une vierge mangée d'anémie. À pleines mains, Denise lui prit les cheveux, ces cheveux superbes qui semblaient boire sa vie; puis, elle les noua fortement, pour la dégager et lui donner un peu d'air.
— Merci, vous êtes bonne, disait Geneviève. Ah! je ne suis pas grosse, n'est-ce pas? J'étais plus forte, et tout s'en est allé… Rattachez ma robe, maman verrait mes épaules. Je les cache tant que je peux… Mon Dieu! je ne vais pas bien, je ne vais pas bien.
Pourtant, la crise se calmait. Elle restait brisée sur la chaise, elle regardait fixement sa cousine, et, au bout d'un silence, elle demanda:
— Dites-moi la vérité, il l'aime?
Denise sentit une rougeur qui lui montait aux joues. Elle avait parfaitement compris qu'il s'agissait de Colomban et de Clara. Mais elle affecta la surprise.
— Qui donc, ma chère?
Geneviève hochait la tête d'un air incrédule.
— Ne mentez pas, je vous en prie. Rendez-moi le service de me donner enfin une certitude… Vous devez savoir, je le sens. Oui, vous avez été la camarade de cette femme, et j'ai vu Colomban vous poursuivre, vous parler à voix basse. Il vous chargeait de commissions pour elle, n'est-ce pas?… Oh! de grâce, dites-moi la vérité, je vous jure que ça me fera du bien.
Jamais Denise n'avait éprouvé un embarras pareil. Elle baissait les yeux, devant cette enfant toujours muette, et qui devinait tout. Cependant, elle eut la force de la tromper encore.
— Mais c'est vous qu'il aime!
Alors, Geneviève fit un geste désespéré.
— C'est bon, vous ne voulez rien dire… D'ailleurs, ça m'est égal, je les ai vus. Lui, sort continuellement sur le trottoir pour la regarder. Elle, en haut, rit comme une malheureuse… Bien sûr qu'ils se retrouvent dehors.
— Ça, non, je vous le jure! cria Denise, s'oubliant, emportée par le désir de lui donner au moins cette consolation.
La jeune fille respira fortement. Elle eut un faible sourire. Puis, d'une voix affaiblie de convalescente:
— Je voudrais bien un verre d'eau… Excusez-moi, je vous dérange. Tenez, là, dans le buffet.
Et, lorsqu'elle tint la carafe, elle vida d'un trait un grand verre. De la main, elle écartait Denise, qui craignait qu'elle ne se fit du mal.
— Non, non, laissez, j'ai toujours soif… La nuit, je me lève pour boire.
Il y eut un nouveau silence. Elle reprit doucement:
— Si vous saviez, depuis dix ans je suis accoutumée à l'idée de ce mariage. Je portais encore des robes courtes, que déjà Colomban était pour moi… Alors, je ne me souviens plus comment les choses ont tourné. De vivre toujours ensemble, de rester ici enfermés l'un contre l'autre, sans qu'il y eût jamais de distraction entre nous, j'ai dû finir par le croire mon mari, avant le temps. J'ignorais si je l'aimais, j'étais sa femme, voilà tout… Et aujourd'hui, il veut s'en aller avec une autre! Oh! mon Dieu! mon coeur se fend. Voyez-vous, c'est une souffrance que je ne connaissais pas. Ça me prend dans la poitrine et dans la tête, puis ça va partout, ça me tue.
Des larmes remontaient à ses yeux. Denise, dont les paupières se mouillaient aussi de pitié, lui demanda:.
— Est-ce que ma tante se doute de quelque chose?
— Oui, maman se doute, je crois… Quant à papa, il est trop tourmenté, il ne sait pas la peine qu'il me cause, en reculant ce mariage… Plusieurs fois, maman m'a interrogée. Elle s'inquiète de me voir languir. Jamais elle n'a été forte elle-même, souvent elle m'a dit: «Ma pauvre fille, je ne t'ai pas faite bien solide.» Et puis, dans ces boutiques, on ne pousse guère. Mais elle doit trouver que je maigris trop à la fin… Regardez mes bras, est-ce raisonnable?
D'une main tremblante, elle avait repris la carafe. Sa cousine voulut l'empêcher de boire.
— Non, j'ai trop soif, laissez-moi.
On entendit s'élever la voix de Baudu. Alors, cédant à une poussée de son coeur, Denise s'agenouilla, entoura Geneviève de ses bras fraternels. Elle la baisait, elle lui jurait que tout irait bien, qu'elle épouserait Colomban, qu'elle guérirait et serait heureuse. Vivement, elle se releva. L'oncle l'appelait.
— Jean est là, viens donc.
C'était Jean, en effet, Jean effaré qui arrivait pour dîner. Quand on lui dit que huit heures sonnaient, il demeura béant! Pas possible, il sortait de chez son patron. On le plaisanta, sans doute il avait pris par le bois de Vincennes. Mais, dès qu'il put s'approcher de sa soeur, il lui souffla très bas:
— C'est une petite blanchisseuse qui reportait son linge… J'ai là une voiture à l'heure. Donne-moi cent sous.
Il sortit une minute, et revint dîner, car Mme Baudu ne voulait absolument pas qu'il repartît sans manger au moins une soupe. Geneviève avait reparu, dans son silence et son effacement habituels. Colomban sommeillait à demi, derrière un comptoir. La soirée coula triste et lente, animée uniquement par les pas de l'onde, qui se promenait d'un bout à l'autre de la boutique vide. Un seul bec de gaz brûlait, l'ombre du plafond bas tombait à larges pelletées, comme la terre noire d'une fosse.
Des mois se passèrent. Denise entrait presque tous les jours égayer un instant Geneviève. Mais la tristesse augmentait chez les Baudu. Les travaux d'en face étaient un continuel tourment qui avivait leur malchance. Même lorsqu'il avaient une heure d'espoir, une joie inattendue, il suffisait du fracas d'un tombereau de briques, de la scie d'un tailleur de pierres ou du simple appel d'un maçon, pour la leur gâter aussitôt. Tout le quartier, d'ailleurs, en était secoué. De l'enclos de planches longeant et embarrassant les trois rues, sortait un branle d'activité fiévreuse. Bien que l'architecte se servît des constructions existantes, il les ouvrait de toutes parts, pour les aménager; et, au milieu, dans la trouée des cours, il bâtissait une galerie centrale, vaste comme une église, qui devait déboucher par une porte d'honneur, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, au centre de la façade. On avait eu d'abord de grandes difficultés à établir les sous-sols, car on était tombé sur des infiltrations d'égout et sur des terres rapportées, pleine d'ossements humains. Ensuite, le forage du puits avait violemment préoccupé les maisons voisines, un puits de cent mètres, dont le débit devait être de cinq cents litres à la minute. Maintenant, les murs s'élevaient au premier étage; des échafauds, des tours de charpentes, enfermaient l'île entière; sans arrêt, on entendait le grincement des treuils montant les pierres de taille, le déchargement brusque des planchers de fer, la clameur de ce peuple d'ouvriers, accompagnée du bruit des pioches et des marteaux. Mais, par-dessus tout, ce qui assourdissait les gens, c'était la trépidation des machines; tout marchait à la vapeur, des sifflements aigus déchiraient l'air; tandis que, au moindre coup de vent, un nuage de plâtre s'envolait et s'abattait sur les toitures environnantes, ainsi qu'une tombée de neige. Les Baudu désespérés regardaient cette poussière implacable pénétrer partout, traverser les boiseries les mieux closes, salir les étoffes de la boutique, se glisser jusque dans leur lit; et l'idée qu'ils la respiraient quand même, qu'ils finiraient par en mourir, leur empoisonnait l'existence.
Du reste, la situation allait empirer encore. En septembre, l'architecte, craignant de ne pas être prêt, se décida à faire travailler la nuit. De puissantes lampes électriques furent établies, et le branle ne cessa plus: des équipes se succédaient, les marteaux n'arrêtaient pas, les machines sifflaient continuellement, la clameur toujours aussi haute semblait soulever et semer le plâtre. Alors, les Baudu, exaspérés, durent même renoncer à fermer les yeux; ils étaient secoués dans leur alcôve, les bruits se changeaient en cauchemars, dès que la fatigue les engourdissait. Puis, s'ils se levaient pieds nus, pour calmer leur fièvre, et s'ils venaient soulever un rideau, ils restaient effrayés devant la vision du Bonheur des Dames flambant au fond des ténèbres, comme une forge colossale, où se forgeait leur ruine. Au milieu des murs, à moitié construits, troués de baies vides, les lampes électriques jetaient de larges rayons bleus, d'une intensité aveuglante. Deux heures du matin sonnaient, puis trois heures, puis quatre heures. Et, dans le sommeil pénible du quartier, le chantier agrandi par cette clarté lunaire, devenu colossal et fantastique, grouillait d'ombres noires, d'ouvriers retentissants, dont les profils gesticulaient, sur la blancheur crue des murailles neuves.
L'oncle Baudu l'avait dit, le petit commerce des rues voisines recevait encore un coup terrible. Chaque fois que le Bonheur des Dames créait des rayons nouveaux, c'étaient de nouveaux écroulements, chez les boutiquiers des alentours. Le désastre s'élargissait, on entendait craquer les plus vieilles maisons. Mlle Tatin, la lingère du passage Choiseul, venait d'être déclarée en faillite; Quinette, le gantier, en avait à peine pour six mois; les fourreurs Vanpouille étaient obligés de sous-louer une partie de leurs magasins; si Bédoré et soeur, les bonnetiers, tenaient toujours, rue Gaillon, ils mangeaient évidemment les rentes amassées jadis. Et voilà que, maintenant, d'autres ruines allaient s'ajouter à ces ruines prévues depuis longtemps: le rayon d'articles de Paris menaçait un bimbelotier de la rue Saint-Roch, Deslignières, un gros homme sanguin; tandis que le rayon des meubles atteignait les Piot et Rivoire, dont les magasins dormaient dans l'ombre du passage Sainte-Anne. On craignait même l'apoplexie pour le bimbelotier, car il ne dérageait pas, en voyant le Bonheur afficher les porte-monnaie à trente pour cent de rabais. Les marchands de meubles, plus calmes, affectaient de plaisanter ces calicots qui se mêlaient de vendre des tables et des armoires; mais des clientes les quittaient déjà, le succès du rayon s'annonçait formidable. C'était fini, il fallait plier l'échine: après ceux-là, d'autres encore seraient balayés, et il n'y avait plus de raison pour que tous les commerces ne fussent tour à tour chassés de leurs comptoirs. Le Bonheur seul, un jour, couvrirait le quartier de sa toiture.
À présent, le matin et le soir, lorsque les mille employés entraient et sortaient, ils s'allongeaient en une queue si longue sur la place Gaillon, que le monde s'arrêtait pour les regarder, comme on regarde défiler un régiment. Pendant dix minutes, les trottoirs en étaient encombrés; et les boutiquiers, devant leurs portes, songeaient à l'unique commis, qu'ils ne savaient déjà comment nourrir. Le dernier inventaire du grand magasin, ce chiffre de quarante millions d'affaires, avait aussi révolutionné le voisinage. Il courait de maison en maison, au milieu de cris de surprise et de colère. Quarante millions! songeait-on à cela? Sans doute, le bénéfice net se trouvait au plus de quatre pour cent, avec leurs frais généraux considérables et leur système de bon marché. Mais seize cent mille francs de gain était encore une jolie somme, on pouvait se contenter du quatre pour cent, lorsqu'on opérait sur des capitaux pareils. On racontait que l'ancien capital de Mouret, les premiers cinq cent mille francs augmentés chaque année de la totalité des bénéfices, un capital qui devait être à cette heure de quatre millions, avait ainsi passé dix fois en marchandises, dans les comptoirs. Robineau, quand il se livrait à ce calcul devant Denise, après le repas, restait un instant accablé, les yeux sur son assiette vide: elle avait raison, c'était ce renouvellement incessant du capital qui faisait la force invincible du nouveau commerce. Bourras seul niait les faits, refusait de comprendre, superbe et stupide comme une borne. Un tas de voleurs, voilà tout! Des gens qui mentaient! Des charlatans qu'on ramasserait dans le ruisseau, un beau matin!
Les Baudu, cependant, malgré leur volonté de ne rien changer aux habitudes du Vieil Elbeuf, tâchaient de soutenir la concurrence. La clientèle ne venant plus à eux, ils s'efforçaient d'aller à elle, par l'intermédiaire des courtiers. Il y avait alors, sur la place de Paris, un courtier, en rapport avec tous les grands tailleurs, qui sauvait les petites maisons de draps et de flanelles, lorsqu'il voulait bien les représenter. Naturellement, on se le disputait, il prenait une importance de personnage; et, Baudu, l'ayant marchandé, eut le malheur de le voir s'entendre avec les Matignon, de la rue Croix-des-Petits-Champs. Coup sur coup, deux autres courtiers le volèrent; un troisième, honnête homme, ne faisait rien. C'était la mort lente, sans secousse, un ralentissement continu des affaires, des clientes perdues une à une. Le jour vint où les échéances furent lourdes. Jusque-là, on avait vécu sur les économies d'autrefois; maintenant, la dette commençait. En décembre, Baudu, terrifié par le chiffre des billets souscrits, se résigna au plus cruel des sacrifices: il vendit sa maison de campagne de Rambouillet, une maison qui lui coûtait tant d'argent en réparations continuelles, et dont les locataires ne l'avaient pas même payé, lorsqu'il s'était décidé à en tirer parti. Cette vente tuait le seul rêve de sa vie, son coeur en saignait comme de la perte d'une personne chère. Et il dut céder, pour soixante-dix mille francs, ce qui lui en coûtait plus de deux cent mille. Encore fut-il heureux de trouver les Lhomme, ses voisins, que le désir d'augmenter leurs terres détermina. Les soixante-dix mille francs allaient soutenir la maison pendant quelque temps encore. Malgré tous les échecs, l'idée de la lutte renaissait: avec de l'ordre, à présent, on pouvait vaincre peut-être.
Le dimanche où les Lhomme donnèrent l'argent, ils voulurent bien dîner au Vieil Elbeuf. Mme Aurélie arriva la première; il fallut attendre le caissier, qui vint en retard, effaré par tout un après-midi de musique; quant au jeune Albert, il avait accepté l'invitation, mais il ne parut pas. Ce fut, d'ailleurs, une soirée pénible. Les Baudu, vivant sans air au fond de leur étroite salle à manger, souffrirent du coup de vent que les Lhomme y apportaient, avec leur famille débandée et leur goût de libre existence. Geneviève, blessée des allures impériales de Mme Aurélie, n'avait pas ouvert la bouche; tandis que Colomban l'admirait, pris de frissons, en songeant qu'elle régnait sur Clara.
Avant de se coucher, le soir, comme Mme Baudu était déjà au lit, Baudu se promena longtemps dans la chambre. Il faisait doux, un temps humide de dégel. Au-dehors, malgré les fenêtres closes et les rideaux tirés, on entendait ronfler les machines des travaux d'en face.
— Sais-tu à quoi je pense, Élisabeth? dit-il enfin. Eh bien! ces Lhomme ont beau gagner beaucoup d'argent, j'aime mieux être dans ma peau que dans la leur… Ils réussissent, c'est vrai. La femme a raconté, n'est-ce pas? qu'elle s'était fait près de vingt mille francs cette année, et cela lui a permis de me prendre ma pauvre maison. N'importe! je n'ai plus la maison, mais au moins je ne vais pas jouer de la musique d'un côté, tandis que tu cours la prétentaine de l'autre… Non, vois-tu, ils ne peuvent pas être heureux.
Il était encore dans la grosse douleur de son sacrifice, il gardait une rancune contre ces gens qui lui avaient acheté son rêve. Quand il arrivait près du lit, il gesticulait, penché vers sa femme; puis, de retour devant la fenêtre, il se taisait un instant, il écoutait la clameur du chantier. Et il reprenait ses vieilles accusations, ses doléances désespérées sur les temps nouveaux: on n'avait jamais vu ça, des commis gagnaient à cette heure plus que des commerçants, c'étaient les caissiers qui rachetaient les propriétés des patrons. Aussi tout craquait, la famille n'existait plus, on vivait à l'hôtel, au lieu de manger honnêtement la soupe chez soi. Enfin, il termina en prophétisant que le jeune Albert dévorerait plus tard la terre de Rambouillet avec des actrices.
Mme Baudu l'écoutait, la tête droite sur l'oreiller, si pâle, que son visage avait la couleur de la toile.
— Ils t'ont payé, finit-elle par dire doucement.
Du coup, Baudu resta muet. Il marcha quelques secondes, les yeux à terre. Puis, il reprit:
— Ils m'ont payé, c'est vrai; et, après tout, leur argent est aussi bon qu'un autre… Ce serait drôle, de relever la maison avec cet argent-là. Ah! si je n'étais pas si vieux, si fatigué!
Un long silence régna. Le drapier était envahi par des projets vagues. Brusquement, sa femme parla, les yeux au plafond, sans remuer la tête.
— As-tu remarqué ta fille, depuis quelque temps?
— Non, répondit-il.
— Eh bien! elle m'inquiète un peu… Elle pâlit, elle semble se désespérer.
Debout devant le lit, il était plein de surprise.
— Tiens! pourquoi donc?… Si elle est malade, elle devrait le dire. Demain il faudra faire venir le médecin.
Mme Baudu restait toujours immobile. Après une grande minute, elle déclara seulement de son air réfléchi:
— Ce mariage avec Colomban, je crois qu'il vaudrait mieux en finir.
Il la regarda, puis il se remit à marcher. Des faits lui revenaient: Était-ce possible que sa fille tombât malade, à cause du commis? Elle l'aimait donc au point de ne pouvoir attendre? Encore un malheur de ce côté! Cela le bouleversait, d'autant plus qu'il avait lui-même des idées arrêtées sur ce mariage. Jamais il n'aurait voulu le conclure dans les conditions présentes. Pourtant, l'inquiétude l'attendrissait.
— C'est bon, dit-il enfin, je parlerai à Colomban.
Et, sans ajouter une parole, il continua sa promenade. Bientôt les yeux de sa femme se fermèrent, elle dormait toute blanche, comme morte. Lui, marchait encore. Avant de se coucher, il écarta les rideaux, il jeta un coup d'oeil; de l'autre côté de la rue, les fenêtres béantes de l'ancien Hôtel Duvillard ouvraient des trous sur le chantier, où les ouvriers s'agitaient, dans l'éblouissement des lampes électriques.
Dès le lendemain matin, Boudu emmena Colomban au fond d'un étroit magasin de l'entresol. La veille, il avait arrêté ce qu'il aurait à dire.
— Mon garçon, commença-t-il, tu sais que j'ai vendu ma propriété de Rambouillet. Cela va nous permettre de donner un coup de collier… Mais, avant tout, je voudrais causer un peu avec toi.
Le jeune homme, qui semblait redouter l'entretien, attendait d'un air gauche. Ses petits yeux clignotaient dans sa large face, et il restait la bouche ouverte, signe chez lui d'une perturbation profonde.
— Écoute-moi bien, reprit le drapier. Quand le père Hauchecorne m'a cédé le Vieil Elbeuf, la maison était prospère; lui-même l'avait reçue autrefois du vieux Finet, en bon état… Tu connais mes idées: je croirais commettre une vilaine action, si je passais, diminué, à mes enfants ce dépôt de famille; et c'est pourquoi j'ai toujours reculé ton mariage avec Geneviève… Oui, je m'entêtais, j'espérais ramener la prospérité ancienne, je voulais te mettre les livres sous le nez, en disant:
«Tiens! l'année où je suis entré, on a vendu tant de drap, et cette année-ci, l'année où je sors, on en a vendu dix mille ou vingt mille francs de plus…» Enfin, tu comprends, un serment que je me suis fait, le désir bien naturel de me prouver que la maison n'a pas perdu entre mes mains. Autrement, il me semblerait que je vous vole.
Une émotion étranglait sa voix. Il se moucha pour se remettre, il demanda:
— Tu ne dis rien?
Mais Colomban n'avait rien à dire. Il hochait la tête, il attendait, de plus en plus troublé, croyant deviner où allait en venir le patron. C'était le mariage à bref délai. Comment refuser? Jamais il n'aurait la force. Et l'autre, celle dont il rêvait la nuit, la chair brûlée d'une telle flamme, qu'il se jetait tout nu sur le carreau, de peur d'en mourir!
— Aujourd'hui, continua Baudu, voilà un argent qui peut nous sauver. La situation devient plus mauvaise chaque jour, mais peut- être qu'en faisant un suprême effort… Enfin, je tenais à t'avertir. Nous allons risquer le tout pour le tout. Si nous sommes battus, eh bien! ça nous enterrera… Seulement, mon pauvre garçon, votre mariage, du coup, va être encore reculé, car je ne veux pas vous jeter tout seuls dans la bagarre. Ce serait trop lâche, n'est-ce pas?
Colomban, soulagé, s'était assis sur des pièces de molleton. Ses jambes gardaient un tremblement. Il craignait de laisser voir sa joie, il baissait la tête, en roulant les doigts sur les genoux.
— Tu ne dis rien? répéta Baudu.
Non, il ne disait rien, il ne trouvait rien à dire. Alors, le drapier reprit avec lenteur:
— J'étais sûr que ça te chagrinerait… Il te faut du courage. Secoue-toi un peu, ne reste pas écrasé ainsi… Surtout, comprends bien ma position. Puis-je vous attacher au cou un pareil pavé? Au lieu de vous laisser une bonne affaire, je vous laisserais une faillite peut-être. Non, les coquins seuls se permettent de ces tours-là… Sans doute, je ne désire que votre bonheur, mais jamais on ne me fera aller contre ma conscience.
Et il parla longtemps de la sorte, se débattant au milieu de phrases contradictoires, en homme qui aurait voulu être deviné à demi-mot et avoir la main forcée. Puisqu'il avait promis sa fille et la boutique, la stricte probité le forçait à donner les deux en bon état, sans tares ni dettes. Seulement, il était las, le fardeau lui semblait trop lourd, des supplications perçaient dans sa voix balbutiante. Les mots s'embrouillaient davantage sur ses lèvres, il attendait, chez Colomban, un élan, un cri du coeur, qui ne venait point.
— Je sais bien, murmura-t-il, que les vieux manquent de flamme… Avec des jeunes, les choses se rallument. Ils ont le feu au corps, c'est naturel… Mais, non, non, je ne puis pas, parole d'honneur! Si je vous cédais, vous me le reprocheriez plus tard.
Il se tut, frémissant; et, comme le jeune homme demeurait toujours la tête basse, il lui demanda pour la troisième fois, au bout d'un silence pénible:
— Tu ne dis rien?
Enfin, sans le regarder, Colomban répondit:
— Il n'y a rien à dire… Vous êtes le maître, vous avez plus de sagesse que nous tous. Puisque vous l'exigez, nous attendrons, nous tâcherons d'être raisonnables.
C'était fini, Baudu espérait encore qu'il allait se jeter dans ses bras, en criant: «Père, reposez-vous, nous nous battrons à notre tour, donnez-nous la boutique telle qu'elle est, pour que nous fassions le miracle de la sauver!» Puis, il le regarda, et il fut pris de honte, il s'accusa sourdement d'avoir voulu duper ses enfants. La vieille honnêteté maniaque du boutiquier se réveillait en lui; c'était ce garçon prudent qui avait raison, car il n'y a pas de sentiment dans le commerce, il n'y a que des chiffres.
— Embrasse-moi, mon garçon, dit-il pour conclure. C'est décidé, nous ne reparlerons du mariage que dans un an. Avant tout, il faut songer au sérieux.
Le soir, dans leur chambre, quand Mme Baudu questionna son mari sur le résultat de l'entretien, celui-ci avait retrouvé son obstination à combattre en personne, jusqu'au bout. Il fit un grand éloge de Colomban: un garçon solide, ferme dans ses idées, élevé d'ailleurs selon les bons principes, incapable par exemple de rire avec les clientes, ainsi que les godelureaux du Bonheur. Non, c'était honnête, c'était de la famille, ça ne jouait pas sur la vente comme sur une valeur de Bourse.
— Alors, à quand le mariage? demanda Mme Baudu.
— Plus tard, répondit-il, lorsque je serai en mesure de tenir mes promesses.
Elle n'eut pas un geste, elle dit seulement:
— Notre fille en mourra.
Baudu se retint, soulevé de colère. C'était lui, qui en mourrait, si on le bouleversait ainsi continuellement! Était-ce sa faute? Il aimait sa fille, il parlait de donner son sang pour elle; mais il ne pouvait cependant pas faire que la maison marchât quand elle ne voulait plus marcher. Geneviève devait avoir un peu de raison et patienter jusqu'à un meilleur inventaire. Que diable! Colomban restait là, personne ne le lui volerait!
— C'est incroyable! répétait-il, une fille si bien élevée!
Mme Baudu n'ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève; mais elle n'osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l'avait toujours empêchée d'aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d'en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l'on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.
Denise allait rentrer au Bonheur des Dames. Elle avait compris que les Robineau, forcés de restreindre leur personnel, ne savaient comment la congédier. Pour tenir encore, il leur fallait tout faire par eux-mêmes; Gaujean, obstiné dans sa rancune, allongeait les crédits, promettait même de leur trouver des fonds; mais la peur les prenait, ils voulaient tenter de l'économie et de l'ordre. Pendant quinze jours, Denise les sentit gênés avec elle; et elle dut parler la première, dire qu'elle avait une place autre part. Ce fut un soulagement, Mme Robineau l'embrassa, très émue, en jurant qu'elle la regretterait toujours. Puis, lorsque, sur une question, la jeune fille répondit qu'elle retournait chez Mouret, Robineau devint pâle.
— Vous avez raison! cria-t-il violemment.
Il était moins facile d'annoncer la nouvelle au vieux Bourras. Pourtant, Denise devait lui donner congé, et elle tremblait, car elle lui gardait une vive reconnaissance. Bourras, justement, ne décolérait plus, en plein dans le vacarme du chantier voisin. Les voitures de matériaux barraient sa boutique; les pioches tapaient dans ses murs; tout, chez lui, les parapluies et les cannes, dansait au bruit des marteaux. Il semblait que la masure, s'entêtant au milieu de ces démolitions, allait se fendre. Mais le pis était que l'architecte, pour relier les rayons existants du magasin, avec les rayons qu'on installait dans l'ancien Hôtel Duvillard, avait imaginé de creuser un passage, sous la petite maison qui les séparait. Cette maison appartenant à la société Mouret et Cie, et le bail portant que le locataire devrait supporter les travaux de réparation, des ouvriers se présentèrent un matin. Du coup, Bourras faillit avoir une attaque. N'était-ce pas assez de l'étrangler de tous les côtés, à gauche, à droite, derrière? il fallait encore qu'on le prît par les pieds, qu'on mangeât la terre sous lui! Et il avait chassé les maçons, il plaiderait. Des travaux de réparation, soit! mais c'étaient là des travaux d'embellissement. Le quartier pensait qu'il gagnerait, sans pourtant jurer de rien. En tout cas, le procès menaçait d'être long, on se passionnait pour ce duel interminable.
Le jour où Denise résolut enfin de lui donner congé, Bourras revenait précisément de chez son avocat.
— Croyez-vous! cria-t-il, ils disent maintenant que la maison n'est pas solide, ils prétendent établir qu'il faut en reprendre les fondations… Parbleu! ils sont las de la secouer, avec leurs sacrées machines. Ce n'est pas étonnant, si elle se casse!
Puis, quand la jeune fille lui eut annoncé qu'elle partait, qu'elle rentrait au Bonheur avec mille francs d'appointements, il fut si saisi, qu'il leva seulement vers le ciel ses vieilles mains tremblantes. L'émotion l'avait fait tomber sur une chaise.
— Vous! vous! balbutia-t-il. Enfin, il n'y a que moi, il ne reste plus que moi!
Au bout d'un silence, il demanda:
— Et le petit?
— Il retournera chez Mme Gras, répondit Denise. Elle l'aimait beaucoup.
De nouveau, ils se turent. Elle l'aurait préféré furieux, jurant, tapant du poing; ce vieillard suffoqué, écrasé, la navrait. Mais il se remettait peu à peu, il recommençait à crier.
— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise!
Denise ne devait quitter Robineau qu'à la fin du mois. Elle avait revu Mouret, tout se trouvait réglé. Un soir, elle allait remonter chez elle, lorsque Deloche, qui la guettait sous une porte cochère, l'arrêta au passage. Il était bien heureux, il venait d'apprendre la grande nouvelle, tout le magasin en causait, disait-il. Et il lui conta gaiement les commérages des comptoirs.
— Vous savez, ces dames des confections font une figure! Puis, s'interrompant:
— À propos, vous vous souvenez de Clara Prunaire. Eh bien! il paraît que le patron l'aurait… Vous comprenez?
Il était devenu rouge. Elle, toute pâle, s'écria:
— M. Mouret!
— Un drôle de goût, n'est-ce pas? reprit-il. Une femme qui ressemble à un cheval… La petite lingère qu'il avait eue deux fois, l'an passé, était gentille au moins. Enfin, ça le regarde.
Denise, rentrée chez elle, se sentit défaillir. C'était sûrement d'avoir monté trop vite. Accoudée à la fenêtre, elle eut la brusque vision de Valognes, de la rue déserte, au pavé moussu, qu'elle voyait de sa chambre d'enfant; et un besoin la prenait de revivre là-bas, de se réfugier dans l'oubli et la paix de la province. Paris l'irritait, elle haïssait le Bonheur des Dames, elle ne savait plus pourquoi elle avait consenti à y retourner. Certainement, elle y souffrirait encore, elle souffrait déjà d'un malaise inconnu, depuis les histoires de Deloche. Alors, sans motif, une crise de larmes la força de quitter la fenêtre. Elle pleura longtemps, elle retrouva quelque courage à vivre.
Le lendemain, au déjeuner, comme Robineau l'avait envoyée en course et qu'elle passait devant le Vieil Elbeuf, elle poussa la porte, en voyant Colomban seul dans la boutique. Les Baudu déjeunaient, on entendait le bruit des fourchettes, au fond de la petite salle.
— Vous pouvez entrer, dit le commis. Ils sont à table.
Mais elle le fit taire, elle l'attira dans un coin. Et, baissant la voix:
— C'est à vous que je veux parler… Vous manquez donc de coeur? vous ne voyez donc pas que Geneviève vous aime et qu'elle en mourra?
Elle était toute frémissante, sa fièvre de la veille la secouait de nouveau. Lui, effaré, étonné de cette brusque attaque, ne trouvait pas une parole.
— Entendez-vous! continua-t-elle, Geneviève sait que vous en aimez une autre. Elle me l'a dit, elle a sangloté comme une malheureuse… Ah! la pauvre enfant! elle ne pèse plus lourd, allez! Si vous aviez vu ses petits bras! C'est à pleurer… Dites, vous ne pouvez pas la laisser mourir ainsi!
Il parla enfin, tout à fait bouleversé.
— Mais elle n'est pas malade, vous exagérez… Moi, je ne vois pas… Et puis, c'est son père qui recule le mariage.
Denise, rudement, releva ce mensonge. Elle avait senti que la moindre insistance du jeune homme déciderait l'oncle. Quant à la surprise de Colomban, elle n'était pas feinte: il ne s'était réellement jamais aperçu de la lente agonie de Geneviève. Ce fut, pour lui, une révélation très désagréable. Tant qu'il ignorait, il n'avait pas de reproches trop gros à se faire.
— Et pour qui? reprenait Denise, pour une rien du tout!… Mais vous ignorez donc qui vous aimez? Je n'ai pas voulu vous chagriner jusqu'à présent, j'ai évité souvent de répondre à vos continuelles questions… Eh bien! oui, elle va avec tout le monde, elle se moque de vous, jamais vous ne l'aurez, ou bien vous l'aurez comme les autres, une fois, en passant.
Très pâle, il l'écoutait; et, à chacune des phrases qu'elle lui jetait à la face, entre ses dents serrées, il avait un petit tremblement des lèvres. Elle, prise de cruauté, cédait à un emportement dont elle n'avait pas conscience.
— Enfin, dit-elle dans un dernier cri, elle est avec M. Mouret, si vous voulez le savoir!
Sa voix s'était étranglée, elle devint plus pâle que lui. Tous deux se regardèrent.
Puis, il bégaya:
— Je l'aime.
Alors, Denise fut honteuse. Pourquoi parlait-elle ainsi à ce garçon et qu'avait-elle à se passionner? Elle resta muette, le simple mot qu'il venait de répondre lui retentissait dans le coeur, avec un lointain bruit de cloche, dont elle était assourdie. «Je l'aime, je l'aime», et cela s'élargissait: il avait raison, il ne pouvait en épouser une autre.
Comme elle se tournait, elle aperçut Geneviève, sur le seuil de la salle à manger.
— Taisez-vous! dit-elle rapidement.
Mais il était trop tard, Geneviève devait avoir entendu. Elle n'avait plus de sang au visage. Justement, une cliente poussait la porte, Mme Bourdelais, une des dernières fidèles du Vieil Elbeuf, où elle trouvait des articles solides; depuis longtemps, Mme de Boves avait suivi la mode, en passant au Bonheur, Mme Marty elle-même ne venait plus, conquise tout entière par les séductions des étalages d'en face. Et Geneviève fut forcée d'avancer, pour dire de sa voix blanche:
— Que désire madame?
Mme Bourdelais voulait voir de la flanelle. Colomban descendit une pièce d'un casier, Geneviève montra l'étoffe; et, tous deux, les mains froides, se trouvaient rapprochés derrière le comptoir. Cependant, Baudu sortait le dernier de la petite salle, à la suite de sa femme, qui était allée s'asseoir sur la banquette de la caisse. Mais il ne se mêla pas d'abord de la vente, il avait souri à Denise, et se tenait debout, en regardant Mme Bourdelais.
— Elle n'est pas assez belle, disait celle-ci. Montrez-moi ce que vous avez de plus fort.
Colomban descendit une autre pièce. Il y eut un silence. Mme Bourdelais examinait l'étoffe.
— Et combien?
— Six francs, madame, répondit Geneviève. La cliente fit un brusque mouvement.
— Six francs! mais ils ont la même, en face, à cinq francs.
Une contraction légère passa sur le visage de Baudu: Il ne put s'empêcher d'intervenir, très poliment. Madame se trompait sans doute, cet article-là aurait dû être vendu six francs cinquante, il était impossible qu'on le donnât à cinq francs. Certainement, il s'agissait d'un autre article.
— Non, non, répétait-elle, avec l'entêtement d'une bourgeoise qui se piquait de s'y connaître. L'étoffe est la même. Peut-être encore est-elle plus épaisse.
Et la discussion finit par s'aigrir, Baudu, la bile au visage, faisait effort pour rester souriant. Son amertume contre le Bonheur crevait dans sa gorge.
— Vraiment, dit enfin Mme Bourdelais, il faut me mieux traiter, autrement, j'irai en face, comme les autres.
Alors, il perdit la tête, il cria, secoué de colère contenue:
— Eh bien! allez en face!
Du coup, elle se leva, très blessée, et elle s'en alla, sans se retourner, en répondant:
— C'est ce que je vais faire, monsieur.
Ce fut une stupeur. La violence du patron les avait tous saisis. Il restait lui-même effaré et tremblant de ce qu'il venait de dire. La phrase était partie sans qu'il le voulût, dans l'explosion d'une longue rancune amassée. Et, maintenant, les Baudu, immobiles, les bras tombés, suivaient du regard Mme Bourdelais, qui traversait la rue. Elle leur semblait emporter leur fortune. Lorsque, de son pas tranquille, elle entra sous la haute porte du Bonheur, lorsqu'ils virent son dos se noyer dans la foule, il y eut en eux comme un arrachement.
— Encore une qu'ils nous prennent! murmura le drapier.
Puis, se tournant vers Denise, dont il connaissait l'engagement nouveau:
— Toi aussi, ils t'ont reprise… Va, je ne t'en veux pas. Puisqu'ils ont l'argent, ils sont les plus forts.
Justement, Denise, espérant encore que Geneviève n'avait pu entendre Colomban, lui disait à l'oreille:
— Il vous aime, soyez plus gaie.
Mais la jeune fille lui répondit très bas, d'une voix déchirée:
— Pourquoi mentez-vous?… Tenez! il ne peut s'en empêcher, il regarde là-haut… Je sais bien qu'ils me l'ont volé, comme ils nous volent tout.
Et elle s'était assise sur la banquette de la caisse, près de sa mère. Celle-ci avait sans doute deviné le nouveau coup reçu par la jeune fille, car ses yeux navrés allèrent d'elle à Colomban, puis se reportèrent sur le Bonheur. C'était vrai, il leur volait tout: au père, la fortune; à la mère, son enfant mourante; à la fille, un mari attendu depuis dix ans. Devant cette famille condamnée, Denise, dont le coeur se noyait de compassion, eut un instant peur d'être mauvaise. N'allait-elle pas remettre la main à la machine qui écrasait le pauvre monde? Mais elle se trouvait comme emportée par une force, elle sentait qu'elle ne faisait pas le mal.
— Bah! reprit Baudu pour se donner du courage, nous n'en mourrons pas. Une cliente perdue, deux de retrouvées… Tu entends, Denise; j'ai là soixante-dix mille francs qui vont faire passer des nuits blanches à ton Mouret… Voyons, vous autres! n'ayez donc pas des figures d'enterrement!
Il ne put les égayer, lui-même retombait dans une consternation blême; et tous restaient les yeux sur le monstre, attirés, possédés, se rassasiant de leur malheur. Les travaux s'achevaient, on avait débarrassé la façade des échafaudages, tout un pan du colossal édifice apparaissait, avec ses murs blancs, troués de larges vitrines claires. Justement, le long du trottoir, rendu enfin à la circulation, s'alignaient huit voitures, que des garçons chargeaient l'une après l'autre, devant le bureau du départ. Sous le soleil, dont un rayon enfilait la rue, les panneaux verts, aux rechampis jaunes et rouges, miroitaient comme des glaces, envoyaient des reflets aveuglants jusqu'au fond du Vieil Elbeuf. Les cochers vêtus de noir, d'une allure correcte, tenaient court les chevaux, des attelages superbes, qui secouaient leurs mors argentés. Et chaque fois qu'une voiture était pleine, il y avait, sur le pavé, un roulement sonore, dont tremblaient les petites boutiques voisines.
Alors, devant ce défilé triomphal qu'ils devaient subir deux fois chaque jour, le coeur des Baudu se fendit. Le père défaillait, en se demandant où pouvait aller ce continuel flot de marchandises; tandis que la mère, malade du tourment de sa fille, continuait à regarder sans voir, les yeux noyés de grosses larmes.
IX
Un lundi, quatorze mars, le Bonheur des Dames inaugurait ses magasins neufs par la grande exposition des nouveautés d'été, qui devait durer trois jours. Au-dehors, une aigre bise soufflait, les passants, surpris de ce retour d'hiver, filaient vite, en boutonnant leurs paletots. Cependant, toute une émotion fermentait dans les boutiques du voisinage; et l'on voyait, contre les vitres, les faces pâles des petits commerçants, occupés à compter les premières voitures, qui s'arrêtaient devant la nouvelle porte d'honneur, rue Neuve-Saint-Augustin. Cette porte, haute et profonde comme un porche d'église, surmontée d'un groupe, l'Industrie et le Commerce se donnant la main au milieu d'une complication d'attributs, était abritée sous une vaste marquise, dont les dorures fraîches semblaient éclairer les trottoirs d'un coup de soleil. À droite, à gauche, les façades, d'une blancheur crue encore, s'allongeaient, faisaient retour sur les rues Monsigny et de la Michodière, occupaient toute l'île sauf le côté de la rue du Dix-Décembre, où le Crédit Immobilier allait bâtir. Le long de ce développement de caserne, lorsque les petits commerçants levaient la tête, ils apercevaient l'amoncellement des marchandises, par les glaces sans tain, qui, du rez-de-chaussée au second étage, ouvraient la maison au plein jour. Et ce cube énorme, ce colossal bazar leur bouchait le ciel, leur paraissait être pour quelque chose dans le froid dont ils grelottaient, au fond de leurs comptoirs glacés.