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Au bon soleil

CONTES PROVENÇAUX

Reading edition

LA MORT DE CARMENTRAN.

A l’époque dont nous parlons, le chemin de fer entre Marseille et Gap, marqué de petits points sur les cartes routières, n’existait pourtant qu’en projet. La vallée de la Durance ne voyait pas, quatre fois par jour et la durée d’une seconde à chaque fois, les deux trains montants et les deux descendants jeter sur ses champs et ses roches, plus silencieux, plus solitaires après cela, le bruit d’un tourbillon et l’ombre d’une fumée. Mais, en revanche, la route nationale, maintenant déserte, résonnait dès le matin sous les équipages des rouliers, ce n’étaient que jurons et claquements de fouets, longs attelages de mulets portant le filet frangé, en ficelle blanche, et le collier à la provençale, cornu, pointu, revêtu de peau de chien teinte en bleu, égayé de nombreux grelots et de deux anneaux de verre où passent les guides ; ce n’étaient que carrioles haut chargées, roulant et tanguant comme un vaisseau à trois ponts, avec le brancan plus petit qui suit dans un sillage de poussière ; et tous les soirs, aux auberges échelonnées : la Bégude, la Mounine, les Trois Rois, d’interminables repas à pleines tablées faisaient courir les servantes et flamber les fourneaux.

On achève de dîner au « Logis de la grosse Hôtesse » qui est l’endroit où les rouliers descendent dans la petite ville mi-provençale, mais déjà montagnarde de Saint-Domnin. Dîner de gens fatigués, et qu’on prolonge coudes sur table en trempant le traditionnel biscuit de Veynes dans un dernier verre de vin. Quelques-uns des convives s’endorment, le nez dans leurs bras croisés, d’autres proposent d’aller prendre le gloria, n’importe où. A ce moment un homme entre, l’air fort et doux, il porte sur l’épaule des outils de tailleur de pierre.

— Bonsoir à tous, et la compagnie !

— Tiens, Lenthéric ! comment va, Lenthéric ? Vous prendrez bien avec nous un verre de vin et un biscuit.

— Ce serait volontiers, mais la femme m’attend. Je passais, en revenant de la carrière, pour savoir si le cousin n’est pas arrivé.

— Perdigal ? Nous l’avons laissé à Manosque avec un chargement de faïence d’Apt…

— … Et son carmentran ?

— Naturellement, puisque nous sommes en carnaval. Un carmentran superbe, haut de huit pieds, doré comme un soleil, et qui a dans le corps un demi-quintal de paille. Perdigal le trimballe depuis huit jours à l’avant de sa charrette et compte le brûler ici.

— Alors, Perdigal pourrait arriver cette nuit ou demain ?

— Après demain plutôt, juste pour le mercredi des cendres. Et maintenant le verre est versé à l’amitié.

Le tailleur de pierres sorti. — Quel grand Saint-Joseph ! s’écria un petit bonhomme chafouin et roux. Mais le vieux roulier qui avait versé à boire, l’interrompant :

— Tu dis, Pierre-Antoine…?

— Je dis qu’il fait mauvais pour les gavots se marier avec des Provençales, et que si Lenthéric veut savoir quand arrivera le cousin, il n’a qu’à le demander à sa femme.

— Tu as la langue longue, Pierre-Antoine.

— Et pas la vue courte, maître Arnaud ! c’est ce qui m’a permis à mon dernier voyage, de distinguer de loin deux charrettes arrêtées sur le bord de la route et quelqu’un qui ressemble à Perdigal entrer avec une femme dans un bastidon que vous savez, le premier à gauche après le pont du Jabron, entre la chaussée et la rivière.

— Le bastidon de Lenthéric ?

— Je ne sais pas si le bastidon est à Lenthéric, mais, sûrement la femme est sienne.

— Alors, dit le vieux roulier en se levant, que Perdigal et la belle se cachent. Lenthéric, par métier, aime la poudre, on le connaît aussi bon chasseur que bon carrier.

Le petit homme roux ne mentait point ; bientôt l’événement prouva que Lenthéric avait eu tort d’aller chercher femme en Provence.

Voici comment le mariage s’était fait :

Deux ans auparavant, MM. Damase frères, possesseurs à Jouques (Bouches-du-Rhône) d’un moulin à papier monté encore d’après l’ancien système, avaient eu besoin de remplacer deux énormes cuves de pierre émiettées en faisant la pâte sous l’effort continu des lourds pilons. La roche du pays étant trop tendre, ils chargèrent Perdigal, qui faisait les voyages à la montagne, de leur procurer deux blocs de la grosseur voulue en pierre froide de Saint-Domnin, beau calcaire à grains serrés, dur comme l’acier, et qui, sous le ciseau, prend le poli du marbre vert. Perdigal et Lenthéric se connaissaient ; Lenthéric avait une carrière à Champ-Brencous, au-dessus de Saint-Domnin, et, dans sa carrière, une veine pleine d’où l’on pouvait, si l’on voulait, extraire des blocs plus gros que des maisons. L’affaire s’arrangea donc à merveille :

— Je repasserai dans trois semaines, dit Perdigal.

— Tu peux, répondit Lenthéric.

Trois semaines après, jour pour jour, les blocs étaient prêts. Un travail de Romain ! Il avait fallu, pour les isoler, peiner de l’aube à la nuit, faire jouer le pic et la poudre, tout en s’aidant des fissures naturelles bourrées d’humus, où les racines des buis et des lavandes prolongeaient leurs longs filaments, fissures que Lenthéric avait étudiées et dont il sut profiter en maître ouvrier.

Tout Saint-Domnin voulut admirer ces blocs.

Les bonnes gens en calculaient le poids, s’étonnant qu’un seul homme pût venir à bout de deux pareils morceaux ; le principal du collège affirmait qu’à les voir se détacher ainsi, en haut du plateau, sur l’horizon, vous auriez dit des pierres druidiques.

Quant à la question de savoir s’il valait mieux les creuser sur place ou simplement les dégrossir pour achever le travail à Jouques, MM. Damase frères s’en rapportaient à Lenthéric. Lenthéric s’arrêta à cette dernière solution comme plus prudente : un bloc brut ne craint rien, tandis que pour une pierre travaillée, avec le peu de soins des charretiers et des manœuvres, un accident est toujours à craindre. Peut-être aussi Lenthéric voyait-il avec plaisir une occasion d’aller faire un tour en Provence. Pour les Provençaux de la Provence montagnarde, la vraie Provence, celle du chêne-vert et de l’olivier, des tambourins et des belles filles, apparaît comme une sorte de terre sacrée. Les enfants tout petits en rêvent, et quiconque y a passé un an ou deux rapporte de là-bas les douces façons de parler qu’il gardera toute sa vie.

Lenthéric ne connaissait du monde que sa carrière, étroit plateau battu par les vents, et Saint-Domnin si noir dans ses noires murailles au fond du cirque des rochers blancs que remplit d’un bruit éternel le cours torrentueux de la Durance. Aussi ce voyage de trois jours avec Perdigal, le long des routes, derrière le haquet gémissant sous le poids des blocs enchaînés ; la nouveauté du pays, le ciel plus clair, l’air plus limpide au sortir des gorges ; sans compter les repas du soir, les chansons, la joie des rouliers partagée ; ce grand coup de soleil dans une existence monotone, tout cela le rajeunissait, le grisait.

Le troisième jour, comme le soir tombait, Perdigal, prenant par le milieu son manche de fouet en bois tressé, montra du bout un petit village à mi-coteau et, derrière, une maison longue et basse, percée de cent fenêtres, qui se cachait dans la verdure :

— Jouques, dit-il, là-bas, c’est la fabrique.

Et, rejetant son fouet sur son cou, il prit le cordeau pour faire enfiler à l’attelage l’entrée d’une avenue de peupliers.

— Bonjour, Perdigal, cria une voix fraîche.

— Eh ! bonjour, cousine.

— Quelles pierres, bou diou ! deux jolis diamants de gavot.

— N’en dis pas de mal, voici l’orfèvre.

Voyant Lenthéric apparaître, la jeune fille se sauva.

— Nous sommes un peu cousins, son père qui était ouvrier s’est noyé, il y a longtemps, quand elle était toute petite, en levant l’écluse. Ces messieurs l’ont gardée. Maintenant, elle plie du papier à la fabrique.

— Elle est gaie comme un chardonneret, ta cousine, dit Lenthéric.

— On l’appelle Vivette, ajouta Perdigal.

Le travail pouvait durer un bon mois.

On descendit les blocs devant la papeterie au bord d’un pré que la chute de la grande roue arrose, et, dès le lendemain, Lenthéric les attaquait. L’endroit est joli, un sycomore y fait ombre, et Vivette, toujours en course, trouvait moyen vingt fois par jour de s’arrêter, regardant les éclats de pierre qui volaient sous le ciseau de Lenthéric.

— Prenez garde à vos yeux, misé Vivette, car leur faire mal serait grand dommage !

— Ah ! vraiment ? « grand dommage » ? répondait Vivette, en imitant le parler montagnard. L’accent du gavot la faisait rire, mais ses compliments lui allaient au cœur.

Cependant, à mesure que les cuves avançaient, Lenthéric songea qu’il lui faudrait bientôt repartir. Il allait parfois vers le milieu du jour, s’étendre, seul, au bas du pré ; et là, dans la fraîcheur de l’herbe, tandis que sans s’effaroucher du bruit sourd des marteaux, du frémissement de la machine et du remous des eaux grondantes, les oiseaux chantaient sur les arbres, voyant de loin Vivette apparaître à une fenêtre du séchoir et sourire, tête retournée, il se représentait sa carrière de Champ-Brencous, son travail toujours solitaire, se disant qu’à recommencer pareille vie il se trouverait malheureux. Puis une idée lui vint : pourquoi ne pas emmener Vivette ? Vivette, de sa présence, éclairerait tout. Vivette n’avait pas vingt ans, c’est vrai ; mais lui en avait à peine quarante. Vivette était pauvre, orpheline ; mais lui possédait du bien pour deux : une maison, une vigne, un champ, sans compter son état. Droit comme un montagnard et pressé d’ailleurs par le temps, il s’ouvrit un jour du projet à MM. Damase qui l’approuvèrent ; Vivette ne refusa point, et la noce fut célébrée à la fabrique, Perdigal étant garçon d’honneur, le jour même de la pose des deux grandes cuves.

Vivette se trouva, comme on dit, tout de suite chez elle à Saint-Domnin. Elle avait sa maison, n’était plus ouvrière, mais artisane, et Lenthéric si bon, si amoureux avec cela, qu’il fallait bien, de gré ou de force, être heureuse de son bonheur. Puis elle eut grand succès avec son parler clair et ses jolies façons provençales. Tout le monde en raffola : ce ne fut trois semaines durant que visites, dîners, commérages et grandes parties de bastidon, entre amis et voisins, d’où l’on revient à la nuit tombante, en chantant.

Le triste Champ-Brencous lui-même plaisait à Vivette. Tous les jours, sur les onze heures, elle partait de la ville, portant le déjeuner de Lenthéric dans un panier. Elle montait le chemin de Saint-Jean, entre le cimetière neuf et la citadelle, et puis suivait le long plateau rocheux, crête de colline découronnée par les exploitations, et d’où pierre à pierre tout Saint-Domnin est sorti. Des blocs entassés, des trous béants, des écroulements de pierrailles et, de loin en loin, une plaque de gazon ras, étoilée suivant la saison de chardons à fleurs violettes, ou de petits œillets amoureux du vent et des cimes. Tout au bout, en pleine montagne boisée, était la carrière, avec un demi-arpent de vigne pris sur le bois, un jardinet fait de terres rapportées, et une maisonnette flanquée de sa cave et de sa citerne, que Lenthéric avait bâtie à ses moments perdus. Sur la cave on lisait : — Pour moi ! — sur la citerne : — Pour les amis ! — plaisanterie qui faisait rire sans tromper personne, Lenthéric n’étant point ivrogne ni capable surtout de refuser un verre de vin à qui que ce soit. Vivette arrivée, on déjeunait là, en tête à tête, sur un fragment de roc éclaté, et c’était charmant ainsi dans la bonne odeur des genets et des buis, où se mêlait parfois l’odeur de poudre d’un coup de mine.

Hélas ! après un an ce charme de nouveauté s’envola. Saint-Domnin, Champ-Brencous semblèrent tristes à Vivette ; et maintenant, soit qu’elle allât à la carrière, soit qu’elle en revint, il lui arrivait souvent de s’arrêter et de regarder là-bas si, au fin bout de la vallée, suivant le cours de la Durance qui luisait çà et là, dans les graviers, en chapelets de petits lacs, elle pourrait apercevoir ce doux pays de Jouques, le village, la papeterie. Mais là-bas, au fin bout, une montagne barrait la vallée. Vraie porte de prison, que cette montagne !

Le bon Lenthéric, lui, ne s’apercevait de rien. Il continuait son double métier de carrier et de tailleur de pierres, gai toujours et se donnant volontiers une après-midi de congé quand le travail ne pressait pas trop, pour aller tuer dans les ravins pierreux de la colline quelque lièvre nourri de thym ou quelque savoureuse perdrix rouge.

Mais que le travail pressât ou pas, que la chasse fût ouverte ou non, lièvres et perdrix n’avaient qu’à se tenir sur leur garde à chaque passage du cousin Perdigal.

Le cousin passait une fois par mois, quelquefois deux, tantôt un jour et tantôt l’autre, selon ses chargements.

De tous les rouliers de Provence et de Dauphiné, ce grand garçon blondin était bien celui qui portait le plus gaillardement la blouse bleue et la ceinture rouge. Bon comme le pain, franc comme l’or, très fin cependant, on l’aimait. Le dernier couché pour gouverner ses bêtes, le premier debout au matin sous les voûtes noires des écuries, pour surveiller le garçon bégayant, aux yeux ensommeillés, qui marche d’un pas de somnambule, somnambule, holà ! très lucide dès qu’il s’agit de faire sauter la moitié d’une botte de foin ou la totalité d’un picotin d’avoine, Perdigal faisait son métier en habile homme, parcourant du haut en bas les quatre départements, descendant les fruits, les peaux d’agneau et de chevreau, les amandes-pistaches de la montagne, et remontant les épiceries de Marseille, les gros vins du Var, l’ail et l’oignon en longues liasses, les melons de Cavaillon, les oranges, les artichauts, les cardes, les aubergines, et les tomates rouges déjà comme un corail quand celles de Saint-Domnin verdissaient à peine. Avec cela, joyeux compagnon, beau danseur, bon lutteur, incomparable aux cartes et aux boules, sans pareil pour conter des contes salés et chanter la chanson grivoise : « un flambeau », comme il s’appelait.

Ce diable de Perdigal avait chaque jour des inventions nouvelles. Tant que durait l’été, il amusait tout le pays avec d’énormes chapeaux en alfa tressée, hauts comme un minaret, larges comme une plate-forme, qu’un de ses amis, cuisinier à bord, lui rapportait d’Algérie. L’hiver, c’était un carmentran, mannequin énorme, attaché dès le premier jour de carnaval sur le devant de la carriole, promené ainsi trois semaines durant à travers villages et bourgs, jugé enfin et brûlé selon les formes, le mercredi des cendres, à l’endroit où l’on se trouvait, au hasard de l’itinéraire.

— S’il pouvait, cette année, le brûler chez nous ! disaient les gens tout le long de la route.

Et c’est pour cela qu’au nom de Perdigal la reconnaissance publique avait ajouté le sobriquet glorieux de Carmentran.

Allant ainsi de Marseille aux montagnes, toujours en fête, toujours prêt à raconter devant les gavots ébahis ses plaisirs de là-bas et ses aventures amoureuses, Perdigal, ou Carmentran si vous voulez, semblait apporter du bout de la route blanche, par delà les collines pelées, à cette triste ville de Saint-Domnin, quelque chose de l’éblouissement de la Babylone provençale. Brouhaha du Cours Belzunce et du vieux port, gaz des trottoirs, cafés illuminés, théâtres, buvettes à marins, ruelles mystérieuses, tout cela, il le promenait avec lui. Aussi était-il secrètement envié, tout simple roulier qu’il fût, des aspirants surnuméraires qui vont et viennent deux par deux, d’un air très pressé, sur la grande place de la ville, espérant tromper par ces marches forcées les agitations de leur cœur ; les servantes d’auberge lui réservaient leurs sourires les plus larges ; et c’est de lui encore que rêvaient les petites artisanes sur le pas des portes, en taquinant du bout des doigts la chaîne d’argent de leurs ciseaux. Mais Carmentran ne s’en faisait pas plus fier pour cela, et portait gaiement, en vrai bon garçon qu’il était, le fardeau de son renom diabolique.

Devant la femme de son ami, par exemple, le Don Juan devenait timide. Il est vrai de dire qu’après deux ans on eût avec peine reconnu la jeune fille à qui la souple langue provençale avait trouvé, vivant portrait, ce diminutif de Vivette. Vivette ? non ! mais Geneviève, la belle Geneviève comme les gens commençaient à l’appeler.

Florissante beauté que voilait un peu de tristesse, la belle Geneviève s’égayait pourtant aux retours périodiques de Perdigal. C’était alors une éclaircie, comme si les nuages s’ouvraient pour laisser voir là-bas le village sur son coteau, la fabrique, et les années de jeunesse en plein soleil.

Un soir que Perdigal et Geneviève revenaient de la carrière, par le plateau, côte à côte, sans rien se dire, mais leurs pensées intérieures allant côte à côte comme eux :

— Hélas ! si j’avais su ! soupira Geneviève.

— Si nous avions su ! répondit Perdigal.

Puis ils se turent, ayant entendu sonner dans les pierrailles les souliers ferrés de Lenthéric.

A partir de ce moment, sans que rien de plus se fût passé, Perdigal multiplia ses voyages. Pour lui comme pour Geneviève il n’y avait désormais d’heureux jours que les rares jours passés ensemble. Marseille vainement promettait ses joies ; vainement, pour l’attarder, les chambrières prodiguaient leurs œillades, leur rire à belles dents et les reculs effarouchés qui montrent le pli du cou et font saillir le corsage :

— Je suis pressé, mesdemoiselles, on m’attend à Saint-Domnin !

Mais qu’elle lui paraissait longue maintenant cette route qu’il parcourait si gaillardement jadis !

Une fois, Perdigal resta deux mois sans paraître : l’héritage d’un oncle, puis un voyage indispensable dans le Bas-Languedoc, pour des vins. Alors Geneviève fut si triste que Lenthéric lui-même s’en aperçut.

— Écoute, Vivette, c’est de ton pays que tu t’ennuies. D’un autre côté, voici longtemps que MM. Damase m’ont fait promettre d’aller là-bas, pour une commande. Si tu veux, nous nous embarquerons demain dans la voiture et nous resterons à Jouques quatre ou cinq jours.

Après les cinq jours, on voulut retenir Vivette.

— Qu’elle reste, dit Lenthéric ; cela m’amusera, une semaine ou deux, de faire mon manger moi-même comme quand j’étais garçon.

Et il repartit gaiement. Pauvre Lenthéric !

Le soir même, au soleil tombant, Vivette alla s’asseoir dans l’allée de peupliers, à l’endroit où le chemin tourne ; et là, se souvenant de la rencontre d’il y a deux ans, quand Perdigal et Lenthéric avaient amené les pierres, il lui sembla revivre sa vie et la revivre avec Perdigal.

— C’est tout comme alors ! disait-elle.

En effet, tout comme alors, un bruit de grelots retentit sous les arbres, et une charrette parut balançant dans la nuit qui commençait sa grosse lanterne en toile blanche.

— Perdigal !

— Vivette !

Pendant ce temps, songeant à Vivette, le brave Lenthéric cheminait sur la route de Saint-Domnin.

Telle est, comme les gens la racontent, l’histoire de la faute de Vivette avec Perdigal.

Ce train durait depuis six mois déjà le jour où le bon Lenthéric entra dans la salle à manger du « Logis de la grosse Hôtesse » pour demander aux rouliers quand arriverait le cousin.

— Si le cousin arrive cette nuit, dit Lenthéric à sa femme, il viendra nous réveiller de grand matin, et j’aurai le temps, avant déjeuner, d’aller lui cueillir son lièvre.

Mais le matin, Perdigal n’étant pas venu le réveiller, Lenthéric monta à sa carrière.

Sur les onze heures, comme toujours, Vivette apporta la soupe à Lenthéric ; seulement elle ne voulut pas déjeuner :

— Je mangerai à la maison ; j’ai laissé un cuveau de linge en train de couler, et il ne faut pas que le lessif froidisse.

Lenthéric déjeuna tout seul, puis il se remit tranquillement à marteler une dalle mince et sonore qui chantait sous le marteau comme une cloche, et remplissait de ses sons clairs la carrière et la maisonnette. Cette dalle était destinée à recouvrir la tombe d’un riche bourgeois de Saint-Domnin. Lenthéric commença donc à graver dessus un beau CY GIT en lettres gothiques ; et il était là, tout à l’ouvrage, en train de pousser par petits coups sa fine pointe dans la seconde branche du T, quand des cris joyeux retentirent.

Une bande de galopins, ébouriffés à l’ordinaire et tout essoufflés d’avoir couru, venaient de s’arrêter à la vue du tailleur de pierre. Ils avaient des livres et des cartables.

— Bien le bonjour, monsieur Lenthéric ! si cela ne vous faisait rien, nous voudrions traverser votre vigne.

— Traverser ma vigne, et pourquoi ?

— Nous sortions de l’école et nous avons dit d’aller attendre votre cousin au Grand-Portail.

— Perdigal ! Il arrive donc ?

— Aujourd’hui à six heures, avec un chargement de faïence d’Apt. La publication en a été faite par le crieur… Même qu’il a sur sa charrette son carmentran qu’on doit brûler… Alors comme c’est par ici le plus court…

Le prétendu « plus court » allongeait bien d’une demi-lieue ; mais soit répugnance à traverser la ville sous l’œil sévère des parents, soit goût instinctif des écoliers pour les endroits sauvages et les promenades non frayées, ils avaient choisi ce chemin-là.

— Allons, passez, mauvaise graine !

Et tandis que la bande, prenant la pente, se poussait bruyamment vers le Grand-Portail, Lenthéric, d’un coup d’œil, ayant inspecté la route déserte jusqu’à l’horizon entre sa double rangée de cailloux en tas et de bornes kilométrique, se dit : — Le cousin, à ce que je vois, ne sera pas ici avant cinq bons quarts d’heure ; j’ai donc tout le temps de tuer mon lièvre.

Quand Lenthéric eut tué son lièvre, il calcula que Perdigal ne pouvait tarder, et s’assit au bord de la route, résolu de l’attendre en fumant une pipe. Il songeait à la joie de Perdigal lorsqu’il verrait le lièvre, à la surprise de Vivette. Puis il réfléchit que Vivette ne lui avait pas annoncé l’arrivée de Perdigal, et cela l’étonna un peu. Mais comme Lenthéric était un homme sans fiel ni malice, qu’il respectait sa femme et qu’il savait Perdigal son ami, il laissa de côté cette idée et se mit à rêver d’autre chose.

Au bout d’un moment, des claquements de fouet, le frémissement lent de cent grelots et le tic-tac régulier des grandes roues battant sur l’essieu annoncèrent l’arrivée des charrettes. Perdigal marchait un peu en arrière, près de la seconde ; à l’avant de la première, qui était presque vide, un énorme mannequin, ficelé le long d’une perche, se dandinait.

Lenthéric allait se montrer, quand il aperçut une femme assise dans le petit hamac de sparterie que les rouliers installent sur le côté de leurs voitures pour s’y reposer un peu, en dépit des règlements, quand ils sont las et qu’il n’y a pas de gendarmes en vue.

— Diable de Perdigal, pensa Lenthéric, toujours le même !

Et, ne voulant pas déranger Perdigal dans ses amourettes, il résolut de laisser les charrettes filer.

Mais les charrettes s’arrêtaient. En cet endroit, la route fait un coude et l’on ne risque pas d’y être aperçu. La femme sauta sur le chemin :

— Tiens, Vivette, la clef que tu oublies.

Lenthéric qui avait reconnu Vivette, reconnut aussi la clef du bastidon qu’il avait à quelques kilomètres de là, et où il renfermait, à la récolte, les amandes-pistaches d’un petit champ et les raisins d’un bout de vigne.

Ce fut comme un éclair, il devina tout.

— Sauve-toi, Vivette, quelqu’un ! murmura soudain Perdigal, devenu tout pâle.

Et Vivette s’étant sauvée, Perdigal se retourna, les bras croisés, du côte de Lenthéric. Il ne le voyait pas, mais il le devinait, ayant entendu le craquement d’un fusil qu’on arme, ayant aperçu le bout du canon qui s’abaissait entre les branches.

— Tire, Lenthéric !

Lenthéric, aveuglé, tira.

— Tu m’as tué ! dit Perdigal en portant à sa poitrine ses deux mains qui s’ensanglantèrent.

Subitement, toute la colère de Lenthéric était tombée… Il avait, comme dans un rêve, couché Perdigal sur la charrette, et lui faisait boire l’eau-de-vie de sa gourde :

— Un ami ! est-ce Dieu possible ? un ami ! soupirait-il, sans trop savoir ce que cela voulait dire, et si c’était à lui-même, à sa main trop prompte, ou bien à la trahison de Perdigal que le reproche s’adressait.

Au bout d’un moment, Perdigal ouvrit les yeux. Sa première parole fût :

— Et Vivette ?…

A ce nom, Lenthéric sentit son sang bouillir ; mais, voyant la mort sur le front de Perdigal, il jugea le crime assez puni et dit à voix basse :

— Je pardonne.

— A tous deux ?

— A tous deux !

Perdigal mit sa main dans la main de Lenthéric.

— Lenthéric, un dernier service : tu vas ouvrir le caisson de la carriole et me donner le pistolet qui est derrière la musette.

Lenthéric hésitait ne comprenant pas.

— Donne vite, je suis pressé !

Cette fois Lenthéric obéit, mais Perdigal lui rendit l’arme en disant :

— Tire en l’air, toi ; je n’ai plus la force.

Lenthéric tira en l’air.

— Maintenant, place-moi le pistolet entre les doigts… comme ça… bien ! fit Perdigal dont la voix s’affaiblissait ; comprends-tu, Lenthéric, c’est pour toi, pour Vivette… il faut qu’on ne te soupçonne pas, il faut que tout le monde croie…

Puis, faisant effort :

— Hue ! limonier, hardi ! cria-t-il.

Les chevaux partirent à sa voix, et les deux charrettes se mirent en marche.

Cependant la foule qui attendait aux portes de la ville s’était dit en entendant le second coup de feu : — Perdigal s’annonce, il fait la bravade ! Alors le tribunal devant qui devait paraître Carmentran s’organisa avec avocats, accusateurs et juges : les gamins, escomptant une condamnation certaine d’avance, entassèrent les fagots qu’ils quêtaient depuis le matin pour construire un bûcher digne d’un tel personnage, et une farandole se mit en branle, chantant sur l’air consacré la chanson funèbre et comique :

— Adieu pauvre !… Adieu pauvre !… Adieu pauvre Carmentran !

Tout à coup les éclaireurs partis en avant se replièrent à toutes jambes :

— Le voici ! le voici !

Ses pieds au niveau de la croupe enrubannée des chevaux, immense, dominant la foule, alors Carmentran apparut. Il avait un habit rouge à parements d’or, un gilet blanc, des culottes bleues dans des bottes en cuir verni ; un tricorne à pompon couronnait sa perruque de chanvre ; et il s’avançait ainsi, avec son masque goguenard, bercé au branlement de la charrette, et tenant écartées, comme pour bénir, deux mains énormes au bout de deux bras raides, ronds et courts.

— Qu’il est beau !… qu’il est grand !… il n’entrera jamais par la porte !…

— On ne voit pas Perdigal. Eh ! Perdigal !…

Patience, les amis, si Perdigal se cache, c’est pour quelque farce !

Mais la foule s’étant ouverte et la charrette étant passée, un cri retentit.

— Carmentran est mort !

— Carmentran s’est tué !

Derrière le mannequin gras d’étoupes, souriant et saluant dans son beau costume doré, on venait de voir Perdigal étendu, face au ciel, sur les planches de la charrette. Il avait son pistolet à la main, un filet de sang rayait sa chemise sous la blouse ouverte, et sa fine tête blonde, encore railleuse, battait contre les montants à chaque tour de roue, à chaque pas des chevaux.

— C’était un fou !

— Pauvre Carmentran !

Et l’on entendait la farandole lancée à fond de train qui chantait : « Adieu pauvre !… Adieu pauvre !… Adieu pauvre Carmentran !… » à l’autre bout de la ville.

Tout le monde à Saint-Domnin crut au suicide, tout le monde, excepté Vivette. Lenthéric ne parla jamais de rien. Il suivit son ami jusqu’à la fosse et pleura. Puis étant remonté à sa carrière, il reprit son travail de la veille, continuant ainsi l’inscription commencée : — Cy gît. Jean-Louis Perdigal dit Carmentran. Roulier.

LE JAS D’ENTREPIERRES.

Le maire, le notaire, le juge de paix, le maître d’école, et un jeune homme qu’à ses fortes bottines marseillaises, à son vêtement complet de velours marron piqué de boutons en corne bouillie représentant des ours et des loups, à je ne sais quoi d’élégant dans le négligé et de citadin dans le rustique, on devinait être monsieur le receveur de l’enregistrement, bref, la population entière de Cucuron-le-Neuf, moins le curé, se trouvait réunie ce matin-là au café Ravoux, dont l’enseigne en lettres ornées, peinte par un maçon italien, fait le plus bel ornement du village.

Tout le monde, même le cafetier qui parfois porte les contraintes, tout le monde est fonctionnaire à Cucuron-le-Neuf. Pourtant Cucuron-le-Neuf se trouve en France ; et ce serait à la fois le plus petit et le plus charmant des villages français, pour peu que ses six maisons fussent allées se grouper quelque cent mètres plus bas, le long du Jabron, sous les arbres, au lieu de s’aligner ainsi, l’église avec son presbytère en tête, sur un seul côté de la route poudreuse qui suit la rivière et la vallée.

Mais voilà ! c’est précisément la grand’route qui a attiré l’église, le presbytère et les six maisons. Depuis longtemps le vieux Cucuron — car il y a un vieux Cucuron perché à trois quarts de lieue dans la montagne, — depuis longtemps, voyant serpenter là-bas ce mince ruban blanc commode aux piétons et aux voitures, le vieux Cucuron s’ennuyait sur sa butte aride et avait envie de descendre.

L’occasion, un jour, s’en présenta : la vieille église, sans vitres et sans toit, étant devenue inhabitable, même au bon Dieu, le député obtint de la faire reconstruire au bord de la route, à proximité de sa bastie. Puis, ayant encore obtenu, il obtenait beaucoup de choses, ce député ! que le siège du canton fût transféré de Saint-Vincent à Cucuron, sous prétexte que Saint-Vincent était moins central, il se trouva que Cucuron, plus central en effet, paraissait néanmoins perché bien haut. On installa donc, pour la commodité des administrés, la mairie et la maison d’école près de l’église ; le notaire, le receveur, suivirent la mairie ; un café s’établit ; Cucuron-le-Neuf était fondé, et maintenant les foires s’y tiennent. Le branle donné, l’une après l’autre, toutes les maisons vont descendre. Dans cinquante ans, Cucuron-le-Neuf autour de son église aura groupé la commune entière, laissant là-haut Cucuron-le-Vieux s’écrouler avec ses maisonnettes bâties de cailloux noirs sans crépi, ses perrons branlants, les voûtes de ses ruelles, comme se sont écroulés déjà le vieux Bevons, le vieux Villesèche et tant d’autres villages qui dentellent de leurs ruines, le long du Jabron, la crête brûlée des collines.

La gendarmerie seule est demeurée à Saint-Vincent ; une brigade, chevaux et ménages, coûte cher à déplacer, et puis on ne pouvait, d’un coup, ravir au pauvre Saint-Vincent toutes ses splendeurs cantonales. Et c’est précisément l’arrivée de la gendarmerie qui met, depuis ce matin, Cucuron-le-Neuf en émoi.

Cucuron-le-Neuf, ce matin, a vu M. le brigadier et le gendarme Chabre passer au trot de leurs grands chevaux ; il les a vus, sans quitter la selle, recevoir un papier des mains du maire, puis laisser la route départementale et prendre le chemin de Cucuron-le-Vieux. Mais, au tournant, M. le curé, qui paraissait les attendre, a parlé au brigadier. Après une assez longue explication, les gendarmes ont tourné bride. Alors le curé est rentré au presbytère, a demandé son bréviaire et sa canne et s’est acheminé seul vers le vieux Cucuron, tandis que le brigadier et Chabre, ayant attaché leurs montures aux anneaux de fer qui décorent la devanture du café Ravoux, se commandaient à déjeuner en maugréant.

Que se passait-il à Cucuron-le-Vieux ?

La partie mâle de la population s’étant, aussitôt après l’entrée des gendarmes, glissée à leur suite dans le café Ravoux, devait maintenant savoir à quoi s’en tenir. Mais la population féminine, représentée par la dame du maire, celle du notaire et la servante du curé, était loin d’avoir sa curiosité satisfaite. Aussi ces trois notables habitantes, fatiguées d’un long guet derrière les rideaux, et voyant qu’aucun de ces messieurs ne sortait, se décidèrent-elles presque en même temps à paraître sur le pas de leur porte.

— Eh ! bé ?…

— Peut-être un vol…

— Ou quelqu’un qui aura fait un malheur.

— Ah ! madame, ne me parlez pas des gens d’en haut.

— Et monsieur le curé qui vient de monter tout seul, dans ce pays de brigands, avec son bréviaire !

Les commentaires allaient leur train, quand la femme du cafetier, ayant aperçu le groupe, s’approcha et dit :

— Vous savez, c’est pour la Daumasse.

— La veuve de Siffroy Daumas ?

— Oui ! la Daumasse du Jas d’Entrepierres, qui, dans le temps, avant que les foires fussent ici, tenait auberge avec son homme au vieux village. Ils avaient à la fin enlevé le buis faute d’argent et quitté l’auberge, parce que, au lieu de rester là-haut, la jeunesse aime mieux maintenant venir chez nous voir passer les voitures et faire rouler les boules sur la grand’route. Ils vivaient depuis sur le Jas, un petit bien dans la montagne que la Daumasse avait eu en dot. A la mort de Daumas, comme il restait des dettes, on a fait vendre Entrepierres au tribunal, et Rabasse, le grand Rabasse l’a acheté de ses écus. Mais la Daumasse est comme folle. Elle dit que le Jas d’Entrepierres est sien et qu’on ne l’en sortira que les pieds devant. Elle a insulté Rabasse, reçu l’huissier à coups de pierres quand il s’est présenté, et alors on a fait venir la gendarmerie.

— Ce qu’il faut voir ! dit d’un air fort scandalisé la mairesse à la notairesse.

Et la servante du curé ajouta en levant les bras au ciel :

— Pourvu qu’il n’arrive pas malheur à monsieur !

Puis, affriandées par ces détails, et bravant décidément toute retenue, les trois dames s’approchèrent du café où, contemplés du village entier, le brigadier et Chabre, après avoir militairement déjeuné, vidaient hiérarchiquement une bouteille de vin muscat.

Les moustaches du brigadier avaient l’air de trouver le muscat bon ; mais ses épais sourcils remontés jusqu’à la gance d’argent du tricorne, témoignaient de quelque impatience :

— Recevoir un huissier à coup de pierres ! grommelait à part le brigadier, ces choses n’arrivent qu’ici ! espérons que le curé aura plus de chance. Mais, en tout cas, ajouta-t-il en regardant sa montre, et dussions-nous prendre d’assaut la baraque et la vieille, dans une heure, force sera restée à la loi.

— La loi est la loi ! affirma le gendarme Chabre.

Et les assistants répétèrent, comme subitement pénétrés de la vérité de la maxime :

— En effet, la loi est la loi.

En ce moment, près du vieil oratoire en plâtras demeuré sans croix à sa pointe ni saint dans sa niche depuis le temps de la Révolution, au plus haut tournant du sentier qui se tord sur la côte pierreuse, on vit apparaître le curé.

Chacun s’empressa :

— Hélas ! mes enfants, Dieu n’a pas permis que je réussisse. Je pensais pourtant que ma robe… mon caractère !… Mais la malheureuse ne veut rien entendre. Excusez-moi, monsieur le brigadier, et vous aussi, monsieur Chabre. J’ai fait mon devoir, je n’ai plus le droit de vous retarder dans l’accomplissement du vôtre.

— Allons ! dirent les deux gendarmes ; puis, ayant salué, ils enfourchèrent leurs chevaux et s’engagèrent au trot de montée dans le petit chemin par où le curé était venu, laissant, devant l’église et les cinq maisons alignées, la population de Cucuron-le-Neuf s’entretenir de ces graves événements.

Au vieux Cucuron, l’agitation n’était pas moindre. Sur la place, en pente comme la colline, avec la roche à vif pour tout pavé, il y avait foule. Au milieu, près d’une charrette chargée de meubles et de sacs de blé, l’acquéreur du Jas d’Entrepierres, le grand Rabasse pérorait. Les villageois, hommes et femmes, paraissaient prendre une vive part à l’indignation de Rabasse.

— Voilà les gendarmes !

Alors, traversant le groupe devenu silencieux, Rabasse s’approcha. Évidemment il voulait parler au brigadier, le prendre à témoin, s’offrir pour l’accompagner. Mais, du haut de son cheval, le brigadier l’arrêta d’un geste, geste à la fois ennuyé et digne qui signifiait :

— Acquéreur Rabasse, laissez faire la gendarmerie.

Personne n’osa suivre, bien que la curiosité fût grande ; et Rabasse décontenancé retourna à ses meubles et à ses sacs.

Le village dépassé, plus de chemin : pour seule route, le lit du torrent à sec dans cette saison. Des galets sous les pieds ; en face la montagne ; et, de droite et de gauche, laissant voir à peine une étroite bande de ciel, deux talus bleus, luisants comme une cuirasse d’écailles, où pendent, prêts à glisser sur la marne mise à nu par des éboulements antérieurs, quelques lambeaux de gazon maigre.

— Fichu pays ! dit le gendarme.

— Plus haut, c’est mieux, dit le brigadier.

De loin en loin, aux endroits où le torrent fait coude, son lit étroit s’obstruait de blocs qui, tombés des flancs de la montagne et roulés par les dernières crues, restent là, galets gigantesques, jusqu’à ce qu’une crue plus forte, se frayant passage, les pousse quelques mètres plus bas.

Il fallait alors mettre pied à terre, et, tirant les chevaux par la bride, chercher sur le talus, dans la marne pulvérulente, un bout de sentier à peine marqué qui, presque aussitôt, redescendait au torrent après avoir tourné la barricade.

— Nous aurions bien fait de laisser nos montures, dit le brigadier.

— En effet ! répondit le gendarme.

Et comme en cet endroit un peu d’eau, coulant d’une veine d’argile, s’amassait limpide et froide dans une sorte de bassin naturel, le brigadier rafraîchit du creux de la main les naseaux palpitants de « Mademoiselle », et les parfuma d’une poignée de lavandes froissées. Le gendarme Chabre l’imita, et l’on remonta à cheval.

— Est-il possible, dit le gendarme, que des chrétiens soient venus se percher ici, quand il y a tant de riches biens dans la vallée !

— La chose remonte au temps des seigneurs, reprit le brigadier qui, grand écouteur et souvent en rapport, à l’occasion de descentes judiciaires, avec les magistrats du chef-lieu, avait fini par se faire ainsi un petit trésor d’érudition locale.

— Au temps des seigneurs ? tiens ! tiens ! tiens !

— Oui ! les seigneurs, étant les maîtres, gardaient pour eux les bonnes terres, qu’ils faisaient cultiver par corvées ; mais ils cédaient volontiers aux pauvres gens celles d’en haut à défricher.

— Pas bête cela ! dit le gendarme.

— Seulement, continua le brigadier, à l’époque de la Révolution, les propriétés des seigneurs s’étant vendues, chacun a voulu descendre, de sorte que, tout le haut pays est peu à peu retourné en pâture. Regardez plutôt…

Et, sur le plan boisé des montagnes, il montrait du doigt çà et là de grands carrés jaunes et nus, restes évidents d’anciennes cultures…

— … De toutes ces fermes du haut pays, une seule reste habitée, le Jas d’Entrepierres où nous allons. Il est vrai qu’elle se trouve à l’abri dans un creux, que les noyers y sont superbes, que la vigne et le froment y poussent ; sans compter une fontaine à trois canons crachant l’eau claire été comme hiver.

— Les belles eaux, conclut le gendarme, sont l’apanage des montagnes !

Tout à coup le brigadier s’écria :

— Nous y sommes, voici les ruches !

Dans une excavation de grès friable, dominant un parterre naturel de lavande, de thym et d’autres herbes odorantes, se groupaient au soleil quelques tronçons d’arbres creux, avec une tuile pour toit, auprès desquels des abeilles voletaient.

Sitôt les ruches dépassées, après un dernier détour, le vallon soudain s’élargit, laissant voir d’un coup d’œil le Jas d’Entrepierres et ses terres.

— Sapristi ! s’écria le gendarme Chabre qui, après cette route de désolation, ne s’attendait pas à pareil spectacle, mais c’est un paradis votre Jas d’Entrepierres, et je comprends que la vieille Daumasse s’entête à ne pas vouloir en partir.

Le torrent, à cet endroit, recevait un autre riou (c’est le nom de ces singuliers cours d’eau qui, dix mois de l’année durant, ne roulent guère que des pierres) et, dans le triangle dessiné par leur confluent, s’étendait, au milieu des pentes pelées et coupées de roches un coin de terre relativement fertile et vert.

Tout cela, en le regardant de près, n’était pas très riche. Malgré de nombreux et séculaires épierrages, dont témoignaient çà et là au milieu des champs d’énormes monceaux de cailloux, partout sur le sol balayé du vent, lavé par la pluie, les pierrailles blanches apparaissaient, si bien qu’on eût pu se demander où trouvait assez d’humus pour vivre ce froment maigre, clair-semé, dans lequel, quoique la moisson approchât, vous auriez vu un mulot courir. Mais, si clair-semé qu’il fût, le froment suffisait à nourrir la ferme, et ce sol pierreux, dur au blé, s’ombrageait de beaux noyers sur les pentes froides de son hubac, et ne refusait pas de mûrir, sur son adret visité du soleil levant, un tonneau ou deux de petit vin.

Tout en bas des champs, à la pointe, et posée là comme en sentinelle, une fontaine, par trois jets joyeux, envoyait dans un bassin de pierre ébréché, suintant et débordant, la vive et fraîche eau des montagnes. Cette fontaine, vrai monument rustique, était faite d’un bloc calcaire dressé sur place et dégrossi. On y lisait cette date : 1700, avec le monogramme de l’édificateur entre deux palmes. Et, pour mieux caractériser l’intention monumentale, une main industrieuse avait couronné le tout d’une de ces boules en grès rouge ferrugineux qui roulent dans le gravier des vallons et que, vu leur parfaite régularité, on prendrait pour d’énormes boulets de pierre.

Le sentier, qui du vallon mène à la ferme, passait devant, entre un petit pré et une chènevière.

— Ouvrons l’œil, dit le brigadier, la vieille y est, sa cheminée fume. Feignons de ne pas aller chez elle, puisque c’est son habitude de se cacher pour ne pas parler aux gens.

Ils passèrent donc, laissant la fontaine à leur droite, et continuèrent à suivre le vallon comme s’ils avaient à pourchasser un braconnier dans la montagne.

Mais, après quelques pas, ayant attaché leurs chevaux dans un endroit où le talus à pic se couronne d’un fouillis surplombant de poiriers sauvages et de genévriers, les gendarmes grimpèrent avec l’idée de gagner à travers champs, sans être vus, le derrière de la ferme.

Il n’y avait de ce côté qu’une petite fenêtre, une lucarne pour mieux dire, regardant le vallon. Le volet en était ouvert, mais à peine les deux tricornes émergeaient-ils à ras du sol, que, tiré par une main invisible, le volet soudain se refermait.

— Pincés ! dit le gendarme.

— Il nous faudra faire un blocus en règle, affirma le brigadier.

Le blocus, au reste, était facile. Comme toutes les vieilles constructions du pays, la ferme n’avait que deux entrées. Un escalier extérieur, sorte de perron à une pente obliquement collé sur la façade conduisait à l’unique étage, à la chambre ; une voûte basse, portant l’escalier, devait, selon l’usage, donner accès : à gauche dans l’écurie, à droite, dans ce que les paysans appellent proprement la maison, c’est-à-dire la pièce commune, à la fois salon, cuisine et salle à manger, où est le feu et où la famille se rassemble.

Ayant fait le tour de l’habitation et constaté que, de partout, elle était close, le brigadier heurta du pommeau de son sabre la porte ouverte sous l’escalier.

Le loquet tressauta, les gonds branlants gémirent, le logis sembla s’éveiller. Une poule qui picorait sur l’aire enfla ses ailes et disparut, les pigeons du colombier s’envolèrent, le porc grogna sous son toit à porc, et, dans l’étable, la chèvre chevrota peureusement tandis que l’âne faisait sonner l’anneau de son licou sur le bois usé de la crèche.

— Femme Daumas, ouvrez ! cria le brigadier de sa voix rude… — Ouvrez, femme Daumas, c’est la gendarmerie… — Pour la troisième et dernière sommation, femme Daumas, ouvrez, au nom de la loi !

Mais le silence, un silence de mort, avait repris possession de la demeure rustique, et les gendarmes, prêtant l’oreille, n’entendirent que le bruit toujours joyeux de la fontaine au bas du vallon, et loin, très loin dans la montagne le cri alternatif de deux pâtres qui s’appelaient.

Alors, à son tour, le gendarme Chabre, voulant essayer de la conciliation, colla sa moustache au trou de la serrure et dit en provençal :

— Daumasse ! Daumasse ! vous êtes là ; nous vous avons vu fermer la fenêtre. On ne veut pas vous faire de mal, ouvrez vite, ce sera le mieux.

Mais pas plus au gendarme Chabre qu’au brigadier, pas plus à l’allocution familière qu’à la formule légale, personne ne répondit.

— Enfonçons la porte ! grommela Chabre.

Le brigadier dit :

— Ça me répugne !

Les deux gendarmes demeurèrent un instant indécis. Tout à coup, Chabre faisant un signe au brigadier :

— Écoutez, on dirait qu’elle parle !

Alors, ayant remarqué au-dessus de la porte une ouverture en croix sans châssis de papier ni vitres, ils accotèrent au mur un de ces bancs portés sur trois pieds qui servent à teiller le chanvre, et regardèrent.

Assise sur un escabeau, devant son feu et sa marmite, la vieille Daumasse parlait toute seule.

— La loi ?… ils me disent tous que c’est la loi… Ah ? s’il vivait, le pauvre Daumas ! on ne martyriserait pas la Daumasse comme on fait. Le jour de Noël, par un temps de perdition, il voulut à toute force aller à la chasse : « Que je te prenne un lapin, rien qu’un, pour faire fête. » Il gelait en l’air ce jour là ; une fois au chaud du terrier, le maudit furet ne sortit plus. Le furet saigna le lapin au lieu de le pousser dehors, se soûla de sang, et s’endormit. Daumas attendait. Il attendit jusqu’à la nuit, sifflant toujours, espérant toujours, pécaïré ! les pieds dans la neige… Il me rentra transi ; sa barbe et ses cheveux n’étaient qu’un givre. Je dus le mettre au lit… Quel Noël ! bon Dieu, quel Noël ! Daumas traîna six mois, les médecins vinrent, et me voilà !

Puis, reprenant après un silence :

— Sans doute, à tenir auberge, Daumas avait un peu perdu l’habitude du travail. Il était moins souvent sur son bien qu’à la chasse. On s’en tirait pourtant. Quelques kilos de miel, quelques lièvres tués en contrebande, quelques charges de genêt que j’allais, sur mon âne, vendre à la ville, et les deux bouts se rejoignaient… Mais la maladie coûte cher ; Daumas emprunta, on me fit signer tout ce qu’on voulut, et, maintenant que Daumas est mort, ils me disent que ma maison n’est plus mienne…

Ma maison ! me prendre ma maison que le grand-père de mon arrière-grand-père avait bâtie, il y a plus de cent ans, comme c’est écrit sur la pierre de la fontaine. Ce sont ceux d’en-bas, les gens du village neuf, qui s’entendent pour nous perdre. Après avoir ruiné Daumas avec leurs inventions de café et de jeu de boules, ils veulent voir la fin de sa veuve. L’huissier est venu, envoyé par eux, avec ses papiers de malheur. Puis, le curé, pour m’endoctriner de belles paroles. Maintenant…

La Daumasse s’était levée, les yeux vers la porte, si brusquement, que les deux gendarmes, pour n’être pas vus, eurent juste le temps de baisser la tête.

Quand de nouveau, ils se hasardèrent, la vieille femme regardait tout autour d’elle sans parler.

Elle regardait cette maison, la sienne, où elle est née, où ses grands et arrières-grands ont vécu, et que tout à coup, sans qu’elle comprenne pourquoi, des ennemis inconnus prétendent lui ravir ; elle regardait, comme voyant tout cela pour la dernière fois, l’antique plafond à poutrelles d’où pend le caleil de cuivre accroché par son croc à une planchette de bois ouvragé ; la panière à jour laissant voir une provision de pains dorés derrière ses barreaux en noyer luisant ; le grand pétrin patriarcal portant des courges sur son couvercle ; la table fermée et son petit saint Jean sous un globe ; elle regardait les quatre escabeaux, les deux chaises, le lit sans rideaux dans l’alcôve maçonnée ; la cheminée avec le fusil en travers sur sa corniche, et les hauts landiers de fer s’évasant en porte-écuelle, où Daumas, le soir, mangeait la soupe, en laissant fumer ses souliers.

— Pauvre de moi ! pauvre Daumasse ! disait-elle.

Tout à coup, ramenée à ses préoccupations :

— Les gendarmes ?… Ni eux ni d’autres ! personne n’aura ma maison.

Alors, ayant pris un tison, hagarde, échevelée, elle le jeta sur un tas de chanvre, posé dans un coin en attendant d’être filé. Le chanvre brûla d’une flambée.

— Les gendarmes ! qu’ils arrivent maintenant, les gendarmes !

Elle avait pris un second tison, mais déjà les gendarmes enfonçaient la porte.

— Malheureuse ! il y va des galères…

Le brigadier n’eut pas besoin de continuer. Au seul aspect des deux tricornes, la pauvre vieille, subitement apaisée, laissa tomber son tison et balbutia :

— Mes beaux messieurs, que vous ai-je fait ?

— Les clefs, et ne résistons plus ? dit rudement le brigadier.

Mais tout bas, à l’oreille de Chabre :

— Gendarme Chabre, nous n’avons rien vu.

— Compris, brigadier ! répondit le gendarme, en étouffant sous ses larges bottes le commencement d’incendie.

— Les clefs, voyons, vite ! les clefs !

— Les voilà, monsieur le brigadier ; les voilà !

Et de sous sa cotte relevée, elle sortit les clefs précieuses qui se heurtaient et cliquetaient au tremblement de ses vieilles mains.

— Maintenant, faites un paquet de vos hardes et partez, continua le brigadier, dont la voix devenait plus dure à mesure qu’il s’attendrissait davantage.

Vaincue par le sort, ne songeant plus à résister, la vieille ramassa ses hardes et partit, sans regarder derrière elle, tandis que, accoudés à la table, les deux gendarmes rédigeaient sur place leur procès-verbal.

Chabre, tant bien que mal, raffermit sur ses vis la serrure disloquée, le brigadier ferma la porte à double tour, et, tout étant fini, on alla chercher les montures.

En redescendant près de la fontaine, Chabre et le brigadier rencontrèrent le grand Rabasse, l’acquéreur du Jas d’Entrepierres, qui, perdant patience, raillé des villageois, s’était décidé à venir au-devant des gendarmes avec sa charrette et ses meubles.

— Eh bien ? dit-il au brigadier.

— Voici vos clefs, Rabasse ; force est restée à la loi !

Rabasse voulut parler, le brigadier dit : C’est bon ! et fila.

Un peu plus bas dans le vallon, chevauchant toujours en silence, les deux gendarmes passèrent devant la Daumasse, assise, immobile sur une pierre.

— Pauvre vieille… dit le gendarme Chabre.

— La loi est la loi ! répondit le brigadier ; puis il poussa plus vite son cheval, détournant la tête et regardant avec une grande attention un poirier sauvage qui se tordait sur le talus corrodé du ravin.

Chabre se tut. Chose invraisemblable, et que le gendarme me raconta longtemps plus tard, ayant sa retraite, un soir que nous buvions la clairette au café Ravoux, il avait vu, sous les sourcils de son supérieur, buissonneux et touffus comme des moustaches, il avait vu positivement une larme prête à couler.

L’ARRESTATION DU TRÉSOR.

I

— Vous ne reconnaissez plus Brame-Faim ? me disait le vieil Estève.

Le fait est que je n’aurais pas reconnu la rocheuse métairie des Estève, de stérilité légendaire, en voyant, à la place des maigres champs d’avoine et d’orge perdus dans de maigres taillis, s’aligner les allées de vigne, et, entre les allées, le blé verdir sous les amandiers.

— C’est Cadet qui a changé tout cela. Avant lui le plateau ne produisait guère ; trop de cailloux ! A double semence, la bonne herbe poussait pauvre et rare. Nous épierrions bien de temps en temps ; mais la Durance est au diable, où précipiter les pierres ? Il fallait donc les entasser au milieu des champs, à la vieille mode ; et les tas croissant chaque année, s’élevant toujours, s’étalant toujours, finissaient par manger la terre. Brame-Faim en avait une demi-douzaine pour sa part, énormes, s’il vous en souvient, et datant du temps de la reine Jeanne. Ces clapas faisaient notre ruine. Mais Cadet était revenu du collège avec des idées ; il trouva le joint, vous allez voir. On rectifiait la route départementale, et ces messieurs des ponts-et-chaussées allaient loin d’ici, à grands frais, chercher leurs matériaux d’empierrement. Cadet sella notre grise et fit un voyage au chef-lieu, emportant un sac de ces cailloux ronds, durs comme l’acier, qui épointent les pioches ; il vit le préfet, l’ingénieur, montra ses pierres : nous les donnions pour rien, il n’y avait qu’à se baisser et les prendre. Bref ! un beau matin les tombereaux de l’administration arrivèrent ; en un rien de temps, sans que j’eusse déboursé un liard, tout été enlevé, le champ rendu net comme la paume de la main ; et c’est sur les pierres où, étant collégien, vous avez usé tant de culottes, que, tout à l’heure, votre voiture roulait.

Le vieil Estève disait vrai : dans cette mer de blé où courait la brise, je cherchai vainement les grands clapas, joie de mon enfance, qui jadis se dressaient là.

Un pourtant restait, le plus petit, tout près de la ferme restaurée.

— Et celui-là, père Estève, l’avez-vous gardé pour la graine ?

— Celui-là, répondit-il un peu embarrassé, oui, on l’a gardé… je n’ai pas voulu… il sert de clôture au jardin et préserve le jardinage du mistral.

Mais voyant sans doute dans mes yeux que l’explication semblait insuffisante :

— Et puis, je vais vous dire, il y a un chrétien enterré dessous.

— Un chrétien, père Estève ?

Le père Estève ne voulut pas me laisser croire qu’un drame récent eût ensanglanté sa métairie, aussi se hâta-t-il d’ajouter :

— Oh ! ne craignez rien, ce mort n’est pas d’hier, et l’affaire remonte à l’arrestation du trésor, du temps de l’ancienne République.

II

Je la connaissais bien, cette arrestation du trésor dont, après soixante ans, on ne s’entretenait qu’à voix basse, les meilleures familles de notre petite ville s’y trouvant compromises.

Il planait des légendes là-dessus.

Tout petit, près du lavoir, j’avais certain jour eu grand’peur, à voir la vieille femme majestueuse et sèche qu’on nommait la longue Eponine entrer en fureur, s’arracher rubans et coiffe et secouer dans la mêlée des battoirs ses mèches grises d’Euménide, parce que les lessiveuses, se disputant pour la bonne place, lui avaient demandé — allusion sanglante ! — combien il faut de pièces de cinq sous pour faire cinq cents francs.

La longue Eponine, paraît-il, avait coopéré à l’arrestation, et touché, pour sa part, cinq cent francs en pièce de cinq sous, comme les autres. Et le soir, parlant de ces choses, voici ce qui se raconta à la veillée.

Une fillette de Vilhosc, qui avait vu, après le coup fait, les voleurs manger une omelette au jambon dans une ferme, était entrée en service à la ville. Un jour, elle dit, désignant un riche bourgeois qui passait : « Je le reconnais, en voilà un qui a mangé de l’omelette. » Alors ses maîtres, avertis, l’avaient envoyée, aussitôt la nuit, remplir la cruche à la fontaine. Jamais elle n’en était revenue. Des gens apostés l’avaient saisie, bâillonnée, liée, cousue dans un sac et jetée du haut du vieux pont au beau milieu de la Durance. C’était du temps de la République. Et ces récits nous inspiraient une égale horreur pour cette République, dont le nom résonnait toujours à propos de crime, et pour la tragique fontaine que nous évitions maintenant par un long détour quand, le soir, au sortir du collège, nous l’entendions bouillonner invisible et vomir l’eau de ses quatre canons dans le coin sombre de la place.

III

Plus tard, j’appris que l’arrestation et les actes sanglants qui l’accompagnèrent devaient être portés au compte du parti royaliste.

C’est l’an VI ou l’an VII que la chose s’était passée. Le coup d’État du 18 Fructidor venait de terrifier les cocardes blanches ; Bernadotte commandait à Marseille ; les compagnons de Jéhu, traqués, dispersés, laissaient respirer la Provence. Quelques débris épars de leurs bandes, réfugiés dans les Basses-Alpes, à l’abri des torrents et des rochers, osaient seuls se manifester de loin en loin par un assassinat mystérieux, le pillage d’une diligence ou l’attaque à main armée sur les routes des malles du gouvernement. Mais encore fallait-il faire ses coups dans l’ombre, barbouillés de poudre et masqués. L’exemple d’Allier guillotiné comme assassin, bien qu’il eût frappé avec un poignard marqué de fleurs de lis, conseillait la prudence.

Aussi ne fut-ce pas sans hésitation que les royalistes de Canteperdrix se décidèrent cette fois à tenter l’aventure. Le Trésor, dirigé de Gap sur Digne et, de là, aux armées d’Italie, était annoncé pour le lendemain. En plus des gendarmes réglementaires se relayant de brigade en brigade, une compagnie de soldats, accompagnait la voiture. Les soldats effrayaient un peu. Mais d’un autre côté l’importance inaccoutumée de l’escorte faisait supposer des sommes considérables. On parlait de plus de cent mille francs ! Cent mille francs font beaucoup d’écus, il fut convenu qu’on arrêterait. D’ailleurs, M. Blase, bourgeois de la ville, homme prudent et parlant peu, donna sa parole qu’au bon moment la troupe serait écartée et que les assaillants n’auraient affaires qu’aux gendarmes.

La disposition des lieux favorisait singulièrement l’entreprise. Il semblait que l’on eût le choix. A peine sorti de la ville, le portail de la Gardette dépassé et le vieux pont franchi, le convoi devait, deux lieues durant, jusqu’à la montée de Saint-Pierre, longer entre la montagne et l’eau une route dangereuse, déserte, sans épaulements ni parapet, tranchée à vif dans le roc calcaire dont elle épouse tous les replis et qui, à vingt pieds au-dessous, s’enfonce à pic dans les remous de la Durance. Là, pas besoin d’armes ! Quelques blocs roulants suffiraient pour culbuter l’escorte. Mais la ville s’étale en plein de l’autre côté ; l’alarme pouvait être donnée et les compagnons reconnus.

Plus loin la route quitte la rivière et gagne la hauteur à travers bois, par la montée de Saint-Pierre. Bon endroit ! Mais ici encore la proximité de deux fermes, et les grandes cultures du château de Vallée morcelé récemment, rendaient l’attaque hasardeuse.

Il fallait après cela, une heure durant, suivre le plateau régulier, alors couvert de taillis de chênes blancs, qui s’étend au-dessous du village de Salignac ; puis la route passait devant la ferme du Borni, et recommençait la descente pour rejoindre, à travers les graviers torrentiels du Riou et du Vançon qui confondent là leurs embouchures, la rive de la Durance.

C’est pour cet endroit qu’on tomba d’accord.

Les deux torrents sont séparés avant leur réunion par une sorte de promontoire buissonneux et rocheux où l’embuscade était facile. Canardée à bout portant, sans savoir d’où, l’escorte ne résisterait guère ; et, deuxième avantage ! s’empêtrant de ses lourdes roues dans les galets mouvants où la route se perd, le fourgon ne pourrait pas prendre la fuite.

Les gens du Borni gênaient bien un peu ; quelqu’un le dit, mais M. Blase cligna de l’œil, et chacun s’en remit là-dessus à la sagesse de M. Blase.

On partit donc, le soir venu, non pas en troupe, ce qui aurait excité les soupçons, mais séparément, les fusils cachés dans des sacs ou sous des charges d’âne, les uns par la route ordinaire, d’autres en tournant la montagne, par la gorge de Pierre-Écrite et le travers de Vilhosc, d’autres enfin par la rive droite : ceux-là passèrent la Durance à gué.

A l’aube, tous se trouvaient au rendez-vous, dans une bâtisse ruinée : les armes prêtes, les postes de chacun fixés, ainsi que le lieu de réunion et de partage, attendant en silence le coup de feu qui, entre dix et onze heures du matin, annoncerait que le convoi arrivait à la ferme du Borni et que le moment d’agir était venu.

IV

« C’est moi, continua le vieil Estève après ces détails que je connaissais déjà en partie, c’est moi qui devais donner le signal. Je n’avais alors que quatorze ans, mais j’étais depuis six mois pâtre à la ferme, passant mes nuits dans les bois, sans rien craindre des loups ni des voleurs, avec un grand diable de pistolet plus haut que ma taille, dont un cavalier déserteur m’avait fait cadeau. Mon père répondait de moi. Comme il n’y avait pas d’hommes de reste, on me plaça pour faire la guette, sur le rocher que vous voyez là-bas pointant entre les deux graviers, et il fut convenu que je tirerais en l’air aussitôt que la tête du convoi apparaîtrait au haut de la montée.

Je m’en souviens comme d’aujourd’hui : ce devait être fin de septembre ou bien au commencement d’octobre, car j’entendais au loin les gens qui teillaient le chanvre dans les fermes. Las de regarder la route blanche, et comme je commençais à avoir faim, je m’étais couché sur le ventre, et je m’amusais avec une paille à sucer le miel des nids d’abeilles sauvages dont la roche était emplâtrée. Je trouvais cela bon. Tout à coup, relevant la tête, je vis des soldats à la porte du Borni. Ils appuyaient leurs fusils contre le mur, et s’essuyaient le front avec leurs mouchoirs, comme éreintés par la chaleur d’avant midi. On leur donnait à boire dans des cruches. Pendant ce temps, le fourgon, accompagné des seuls gendarmes, prenait la pente et disparaissait sous les chênes.

Ce ne fut pas long ; je fais le signal, les nôtres courent : pif ! paf ! pif ! paf ! sous le couvert ; le postillon qui fouette ses chevaux et vient verser dans les graviers ; trois habits bleus étendus par terre ; et le fourgon était forcé, la caisse enlevée, tout le monde disparu à travers buis et chêneaux, avant que les soldats, en train de boire, eussent eu le temps de se demander ce que voulaient dire ces coups ce feu. »

V

Ici le vieil Estève s’arrêta comme s’il regrettait d’en avoir trop dit :

« La fin, c’est le plus terrible ! Je m’étais bien promis de ne jamais en parler à personne. Mais ceux qui ont fait la chose sont morts, et moi qui l’ai vue, je ne tarderai guère.

C’est donc ici même, reprit-il, puisqu’il faut que vous le sachiez, qu’on s’était donné le mot d’ordre pour le partage. Rien à craindre ! la ferme se trouvait alors en plein bois. Mes bêtes enfermées sous une roche, je dégringolai vite la hauteur, et j’accourus comme les autres.

Quand j’arrivai, presque tous étaient rendus déjà, en train de boire, de manger autour de la grande table. Mes tantes servaient. Il y avait des gens de la ville, d’anciens nobles, des bourgeois, des artisans avec le fusil, des paysans avec le trident de fer à remuer le fumier, solidement emmanché et luisant du bout.

— Assieds-toi et mange ! me dit mon père.

De temps en temps un homme entrait, car chacun avait pris qui d’un côté, qui de l’autre. Alors les premiers arrivés lui faisaient place, et on se remettait à faire aller les dents sans parler, en écoutant un bruit d’argent remué et de pièces mises en pile qui descendait de la chambre du premier.

— C’est M. Blase qui fait les parts ; il faut qu’il y en ait gros, car voici une demi-heure qu’il compte.

A la fin un homme de la ville, paysan des bas quartiers, qu’on appelait Le Prieur, s’impatienta. On avait bu, on avait mangé, qu’attendait-on, puisque tout le monde était là ?

— Il manque encore mon frère, dit un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans qui, depuis quelques instants, regardait avec inquiétude du côté de la porte.

— C’est vrai, il manque M. César.

— Je connaissais bien M. César, un noble, un réfractaire qui se cachait dans nos bois. Plus d’une fois il m’avait donné à boire de l’eau-de-vie dans sa gourde.

— Baste ! reprit Le Prieur, c’est un galant, il se sera attardé à pincer le menton à quelque bergère. Alors, moi je dis : — M. César ne peut pas tarder, je l’ai vu de loin, dans le vallon, après l’affaire, qui se lavait la figure et les mains à un trou d’eau. — Bien ! commençons toujours, on mettra sa part de côté.

Précisément M. Blase apparaissait sur l’escalier, suivi de deux hommes qui portaient un lourd caisson de fer. L’enthousiasme éclata à cette vue : — Vivo lou rey ! La journée était bonne… Mais quels charmants garçons ces soldats de s’être ainsi arrêtés à boire ! A quoi Le Prieur, clignant de l’œil, ajouta : — Cela me fait penser qu’il faudra réserver la part de mon cousin Pierre du Borni, il est juste que le brave homme soit indemnisé de son vin.

Tout le monde se mit à rire.

M. Blase, lui, ne riait point. Il fit verser le contenu du caisson au milieu de la table, et chacun fut étonné en voyant que tout était en pièces blanches.

— Et l’or ?… il n’y a pas d’or ?…

— Mes amis, reprit tranquillement M. Blase, nous avons à nous partager dix mille francs.

— Dix mille francs ? Tonnerre de Dieu ! C’était Le Prieur qui jurait ; et, de rage, il donna un tel coup de trident en terre, que le trident resta fiché.

Un homme terrible, ce Prieur ! un maître homme ! Il était boutassié-destrégneyré de son état, c’est-à-dire qu’il passait le marc de raisin au pressoir après la vendange, et qu’il transportait sur le dos, dans une outre, le vin d’une cave à l’autre. Je ne sais si les boutassié-destrégneyré existent encore, mais ils constituaient alors une puissante corporation ; et celui qui pouvait léguer à son fils l’outre de peau de bouc et le privilège, à sa fille une corne ou une demi-corne, c’est-à-dire la moitié ou le quart de la propriété d’un pressoir, passait pour riche homme à Bourg-Reynaud et à la Coste, dans les quartiers paysans. De plus, comme tous ses confrères, avant que la Révolution eût fermé les lieux saints, il était prieur de l’Assomption, portant le costume de pénitent bleu, avec le banc à la grand’porte de l’église, le droit d’y vendre des galettes à l’huile, bénites à l’autel, et de faire, moyennant six liards, à la procession, passer les enfants pour qu’ils grandissent, sous le brancard de la Sainte-Vierge, orné de fleurs et de fruits nouveaux. Cela rendait gros, et la suppression de ce revenu l’avait plus que tout rendu enragé contre la République.

Mais cette fois, ce n’est pas à la République qu’il en avait.

— Dix mille francs ! hurlait-il en faisant tressauter la table à coups de poing, dix mille francs quand on nous en avait promis cent mille ! Les chefs nous vendent et nous volent, demain je me fais jacobin. Mais on connaît le jeu, maintenant : le trésorier de Gap est votre complice, monsieur Blase. Vous lui avez écrit : Gardez le gros morceau à l’abri chez vous, ne l’exposez pas sur les grandes routes. Dix mille francs dans le fourgon, dix mille francs en pièces de cinq sous suffisent. La caisse enlevée, le gouvernement croira qu’on a enlevé cent mille francs. Nous nous partagerons le reste. Et les imbéciles qui auront fait le coup, s’ils ne sont pas contents, se garderont bien d’aller se plaindre.

La maison tremblait, M. Blase était blême.

— Allons, c’est bon, dit Le Prieur, on réglera ce compte plus tard ; empochons ! Il s’agit pour le quart d’heure de filer avant que les gendarmes nous cueillent.

— Cinq cents francs par part ! reprit M. Blase de sa voix morte.

— Cinq cents francs !

Le Prieur allait éclater encore, il se contint. Tout le monde d’ailleurs comprenait qu’il avait raison ; et, la première fièvre passée, regardant ce petit tas d’argent pour lequel on avait rougi les cailloux du Vançon et tué des hommes, réfléchissant aux enfants, aux femmes laissés là-bas, aux gendarmes embusqués peut-être à la poterne de la ville, chacun regrettait l’aventure et se sentait grandement inquiet.

Aussi, une fois le partage fait et tandis qu’on prenait ses parts en silence, quelqu’un ayant du dehors frappé à la porte, il n’y eut personne qui ne pâlit. Tout petit que j’étais, la même idée me vint qu’aux autres, et je me dis : — Voici les soldats !

VI

« Ce n’était qu’une vieille femme. Elle raconta qu’en train de ramasser de la litière, elle venait de voir, assis par terre, un jeune homme qui perdait son sang, il s’appelait M. César. En effet, à quelque cent pas de la maison, nous trouvâmes M. César couché sur le revers d’un de ces longs fossés qu’on trace à demeure dans les bois pour que le vent d’automne y entasse les feuilles tombées. Il avait la cuisse cassée d’une balle, le sang d’un coup de sabre lui coulait sur les yeux. — Vite, une litière ! s’écria le frère de M. César ; mais Le Prieur dit : — Pas la peine ! Alors tout le monde s’entre-regarda, et je compris que quelque chose de terrible allait se passer. — Va-t-en, petit ! Je me cachai derrière un buisson et j’entendis toute la dispute.

— Assez de sang, laissons-le vivre, on le cachera, disait M. Blase ; et Le Prieur, toujours en colère, gardant toujours sur le foie la rancune de ses cinq cents francs, répondait :

— Le cacher, lui blessé, quand les bien portants se cachent à peine ; laisser un blessé par chemins quand la force armée est en campagne, quand un mot, un seul mot peut pour cinq cents malheureux francs nous mener tous à la guillotine ? Non ! les morts seuls ne parlent pas.

Et comme M. Blase insistait :

— Assez, fit l’enragé d’un ton bourru, je n’en veux pas à M. César, mais un homme vaut un homme, et l’on n’y mit pas tant de façons l’an passé pour achever Peyré-Toni mon vieil ami, à l’attaque du pont de Trébaste. Et jetant son trident pour prendre le fusil des mains d’un bourgeois qui était près de lui, il ajouta :

— Faisons ce qui a été juré !

Ce qui avait été juré, on le jurait presque toujours avant les expéditions de grand’route, dans ce temps de la désolation : c’était de considérer tout blessé comme mort et de lui donner le coup de grâce pour ne point se trahir en le laissant derrière.

M. César se vit perdu : — Frère, embrasse-moi ; tu raconteras chez nous que j’ai été tué par les bleus. Puis entendant qu’on apprêtait les armes, il dit : — J’aimerais mieux être debout. Alors on le prit par les bras et on le mit droit contre un arbre. Il regarda un moment tout autour de lui, les bois, les champs, le ciel, comme s’il voulait bien se rappeler les choses de ce monde dans l’autre. M’ayant aperçu, il m’appela, me donna sa gourde et dit encore : — Je veux que ma part soit pour le petit. Puis, jetant un brin de marjolaine qu’il mâchait : — Allons, faites ! Je m’enfuis en courant ; le frère qu’on tenait criait : Tuez-moi aussi ; tuez-moi ! Les femmes se tordaient les bras aux fenêtres de la maison.

Certes ! parmi les gens qui étaient là, beaucoup aimaient M. César ; mais, sur le moment, chacun ne songeait qu’à sa peau. — En joue ! — Vive le roi ! — Feu ! Quant je revins, tout le monde était parti ; tridents et fusils descendaient rapidement la montagne, et je trouvai mon père seul auprès du corps de M. César qui était tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre.

On le laissa au fond du fossé, caché parmi les feuilles. Le surlendemain seulement nous nous décidâmes à aller le chercher la nuit, avec des lanternes, pour l’enterrer sous ce clapas… Voilà l’histoire ! »

Le conteur s’était tu.

Impressionné du sauvage récit, je regardais le tas de cailloux bruns tachés d’ocre sanglante qui se dressait au soleil couchant comme un effrayant tumulus. Le vieil Estève, ramassant de ses mains de quatre-vingts ans une motte pour rabattre les brebis prêtes à s’égarer dans le blé vert, répéta : « … tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre. » Puis il ajouta après un silence : « Les Révolutions, c’est terrible ; et la peur rend les hommes pire que les loups ! »

CURO-BIASSO.

De maître, Curo-Biasso n’en avait jamais eu qu’un : le vieux Safurian, dit Cinq-hommes, braconnier de son état et tailleur de pierres à ses moments perdus, qui tous les jours, pendant deux ans, l’emmena battre les bois et les ravines, lui apprenant également à flairer le gendarme et la perdrix.

Une nuit, on assassina un brigadier. Cinq-hommes, qui craignait les méchantes langues, s’en alla en Piémont par le chemin des montagnes, et sa femme, presque sa veuve, vendit Curo-Biasso au sergent-major d’un détachement qui passait.

Mais au bout de trois semaines la brave bête s’en revenait, maigre, traînant au cou un morceau de chaîne… La vie de caserne, apparemment, ne lui avait pas convenu.

Ce qu’il lui fallait, à lui, c’étaient les joies de la chasse et de l’affût, la vie en plein soleil le long des torrents clairs et des côtes sèches parfumées de marjolaine, c’était l’odeur de l’herbe, l’odeur de la piste, les fontaines froides qu’on lappe, la grappe gonflée dont on s’inonde la gueule, entre deux lignes de vigne, sans s’arrêter de courir ni d’aboyer ; c’était le gibier forcé, déchiré, avec du sang et du poil aux babines ; puis le repos à l’ombre, les bonnes heures de paresse, le sommeil sous les étoiles et le réveil matinal, à la fraîcheur, quand la caille chante, quand les oisillons vont boire, et que le lièvre, se secouant, lève les oreilles hors du gîte, au ras de l’herbe mouillée de rosée.

Quelques amis du vieux Cinq-hommes (les braconniers, Dieu merci ! ne manquent pas chez nous) firent des avances à Curo-Biasso ; mais depuis son voyage, notre déserteur tenait l’homme en défiance, se rappelant avoir été attaché. Tout compte fait, il préféra se passer de maître pour vivre seul, sans collier, à la barbe des forestiers et des gendarmes, aussi libre au milieu de ses champs et de ses bois que les chiens musulmans dans les ruelles de Constantinople.

Où dormait-il ?… on l’ignore. Il devait, j’imagine, varier ses gîtes, couchant au bel air l’été, et l’hiver sous un hangar de ferme ou bien dans ces cabanettes ouvertes, en pierre sèche, que bâtissent les gens de campagne pour s’abriter de la pluie.

Curo-Biasso, c’est-à-dire Vide-Bissac (on l’avait surnommé ainsi à cause de ses fredaines), fut bien vite devenu la terreur des paysans. Tandis qu’ils étaient au travail, en train d’arracher la garance ou de faire feu de leurs outils sur les cailloux d’une olivette, que de fois n’avait-on pas vu Curo-Biasso flairant le sol et le vent, se raser comme un chat, glisser le long d’un mur, entre deux sillons, et arriver ainsi jusqu’au bissac jeté derrière le travailleur, dans l’herbe ou sur les mottes.

Les paysans riaient tous les premiers de trouver ainsi leur goûter envolé : — « Encore un tour de Curo-Biasso, disaient-ils, c’est un maître chien !… il vit tout seul comme l’ermite de Lure… » Et ils se contentaient, une autre fois, de suspendre leur bissac à une branche de figuier. Mais Curo-Biasso alors se dressait sur ses pattes de derrière et sautait après le bissac comme le renard des fables devant sa treille.

Ajoutons, à l’honneur de Curo-Biasso, qu’il faisait ce métier seulement au gros de l’été, quand la terre brûle et que la piste est sans odeur. Les Peaux-Rouges volent bien, eux aussi, lorsque la chasse ne les nourrit plus !

Avant tout, Curo-Biasso était un chasseur incomparable, fin comme l’ambre et d’un tel nez que, disait-on, rien qu’à flairer l’eau d’une source, il devinait le soir quel oiseau y avait bu le matin. Personne mieux que lui ne découvrait où gîte le lièvre, où loge la caille, où s’éveille la perdrix ; quant aux lapins, il savait par cœur leurs moindres terriers, les chemins qu’ils se font dans l’herbe, et aussi les ronds de terre piétinée, parsemée de petites crottes, où ils vont, ces graves animaux, assis sur la queue et remuant le nez, tenir leurs conférences au clair de lune.

Curo-Biasso devint légendaire ; on racontait sur lui des choses étonnantes : que les loups étaient ses amis, et que souvent il s’associait avec le renard pour courir un lièvre sur la neige. Les gardes, il les reconnaissait d’une lieue, se fussent-ils déguisés en évêque avec la crosse et la mitre !

Le plus souvent, Curo-Biasso battait les bois pour son compte.

Quelquefois aussi un chasseur, immobile, le fusil entre les jambes, écoutant ses deux chiens donner de la voix à un quart de lieue, entendait tout à coup trois chiens au lieu de deux. C’était Curo-Biasso qui, rôdant par là, venait de se mettre de la partie, pour le plaisir de chasser en société.

Car, par un souvenir de sa vie d’autrefois, Curo-Biasso aimait toujours l’odeur de la poudre.

Nous nous en allions un jour, mon père et moi, le long de la Durance, large en cet endroit autant que la Seine à Paris, courante à faire peur et froide comme une eau de neige… Léda, notre chienne, venait d’être mordue au nez par une vipère, en quêtant sous un genévrier, et bien qu’immédiatement frictionnée d’alcali, elle avait la tête lourde, le regard malade ; je la menais tristement en laisse au bout de mon mouchoir ; mon père, de fort méchante humeur à cause de la journée perdue, marchait devant, son fusil en bandoulière. Tout à coup je l’entendis crier : « Curo-Biasso !… hé !… Curo-Biasso ! »

Sur l’autre rive, Curo-Biasso, en train de chasser comme nous, s’était arrêté pour boire, et lapait une petite mare d’eau claire au milieu des osiers et des galets.

« Curo-Biasso !… Curo-Biasso ! »

Mon père aurait bien voulu continuer sa chasse avec lui.

Mais Curo-Biasso buvait toujours, et paraissait s’inquiéter de nous autant que d’une belle paire de gendarmes.

— Attends un peu, fait mon père en épaulant son fusil pour tirer en l’air.

Le coup part. Curo-Biasso dresse l’oreille, il voit la fumée, il flaire la poudre, et le voilà qui saute à l’eau comme un perdu, le voilà nageant, le museau levé, à travers le courant froid qui l’entraîne, et gambadant de joie à nos pieds sur le sable tout inondé.

Le pacte était fait : Curo-Biasso ne nous quitta plus de tout le jour ; il nous fit encore tuer deux pièces ; et voulut bien partager notre goûter sous un arbre. Le soir, une fois la chasse finie, il nous accompagna quelque temps du côté de la ville ; mais du plus loin qu’il aperçut des maisons, il nous laissa.

Et n’allez pas croire que notre héros eût cette mine craintive et malheureuse des chiens errants qu’on traque de partout. Superbe, net et luisant, il devait, étant devenu un peu bête fauve, se lécher tous les matins du bout du nez au bout de la queue ; ce vagabond-là aurait fait honte au chien de riche le mieux soigné. Seulement, à force de courir dans les mottes sèches, l’herbe et les pierrailles, il finit par avoir le poil des pattes couleur d’amadou, comme un lièvre.

Malgré les gardes et les gendarmes, Curo-Biasso vivrait peut-être encore ; mais, ainsi qu’il convient à un héros, Curo-Biasso devait être vaincu par l’amour.

Un soir de juin, il s’en venait, longeant l’ombre des murs, par le chemin de Clarescombes. Or, en passant devant une habitation moitié ferme, moitié château, il aperçut dans un coin de la cour, au dernier soleil, sa tête fine posée sur ses pattes étendues, une chienne de race qui rêvait.

Curo-Biasso, à l’ordinaire, se tenait loin de l’habitation des hommes ; cette fois, il passa la grille fièrement.

Curo-Biasso ne déplut point trop. La chienne se leva, secoua sa fourrure blanche, s’étira un moment, toute droite, sur ses pattes couleur de feu ; puis, faisant un grand saut, elle vint frotter son museau rose sur l’échine du coureur de bois.

Un instant de plus, et il y avait mésalliance.

Le maître, en train de dévisser un Lefaucheux, descendit du perron pour chasser la bête plébéienne qui voulait encanailler son chenil… Curo-Biasso s’en alla, mais en montrant les dents. La chienne eut peur, les pintades s’enfuirent, et le paon qui du haut d’un mur regardait le soleil se coucher, s’abattit lourdement sur les tuiles d’un hangar.

Curo-Biasso revint le lendemain à la même heure ; il trouva la grille de la cour fermée et ne put caresser son amie qu’à travers les barreaux.

Il revint encore le surlendemain, puis le jour qui suivit, et ainsi pendant une semaine. Il maigrissait, il ne prenait plus goût à la chasse, c’était une pitié de le voir.

Il finit même par ne plus quitter les environs de la ferme.

Mais la patricienne avait compris : un matin elle brisa sa laisse, franchit la grille et vint trouver sur le chemin Curo-Biasso qui l’attendait. Tous deux s’enfuirent côte à côte vers le bois en se mordant au museau.

On ne les revit pas de toute la sainte journée…

Le soir, à la nuit tombante, ils s’en revenaient ensemble du côté de la ferme, Curo-Biasso fièrement, l’autre un peu honteuse, quand tout à coup, vers l’entrée du bois :

— A vous, garde ! les voilà !…

Un coup de feu… Curo-Biasso tombe.

— Il en a, dit le garde, en sortant du fourré son fusil déchargé à la main.

La chienne, toute tremblante, léchait le sang qui coulait sur le pelage fauve de Curo-Biasso.

— Ici, Diane ! cria le maître…

Et c’est ainsi que pour avoir aimé, Curo-Biasso mourut un soir, au coin d’un bois, sur la mousse et l’herbe, ouvrant encore l’œil avant d’expirer aux cris plaintifs de Diane sa belle maîtresse qu’on battait.

LES HARICOTS DE PITALUGUE.

I

Pertuis semait ses haricots !

Des hauteurs du Lubéron aux graviers de la Durance, ce n’étaient par tout le terroir que gens sans blouse ni veste, en taillole, qui suaient et rustiquaient ; et dans la ville, les bourgeois, assis au frais sous les platanes, à l’endroit où le Cours domine la plaine, disaient en regardant ces points rouges et blancs remuer :

— « Si les pluies arrivent à temps, et que la semence se trouve bonne, la France, cette année, ne manquera pas de haricots. »

Car Pertuis a cette prétention, quasi justifiée d’ailleurs, de fournir de haricots la France entière. Pertuis aurait pu, grâce à son sol et à son climat, cultiver la garance comme Avignon ou le chardon à foulon comme Saint-Remy ; Pertuis aurait pu dorer ses champs de froment comme Arles, ou les ensanglanter de tomates comme Antibes ; mais Pertuis a préféré le haricot, légume modeste, qui ne manque pourtant ni de grâce ni de coquetterie quand ses fines vrilles grimpantes et son feuillage découpé tremblent à la brise.

De tous ces semeurs semant comme des enragés, le plus enragé, sans contredit, était le brave Pitalugue. La guêtre aux mollets, reins sanglés, il s’escrimait de la pioche, tête baissée. Lorsque dans le terrain passé et repassé il ne resta plus caillou ni racine, alors, du revers de l’outil, doucement, il l’aménagea en pente douce pour que l’eau du réservoir pût y courir. Le terrain aménagé, il prit un long cordeau muni à ses deux bouts de chevillettes, planta les chevillettes en terre, tendit la corde et traça, parallèles au front du champ, une, deux, trois, cinq, dix rigoles aussi régulièrement espacées que les lignes d’une portée musicale sur les parties de l’orphéon de Pertuis. Puis, tout ainsi réglé, Pitalugue reprit une par une ses rigoles et, l’air attentif, un genou en terre, il sema.

— Semons du vent, murmurait-il ; c’est, quoiqu’en dise Monsieur le curé, le seul moyen qui me reste aujourd’hui de ne pas récolter la tempête.

Et Pitalugue, en effet, semait du vent. C’est pour prendre du vent, disons mieux : c’est pour ne rien prendre du tout que, de trois secondes en trois secondes, il envoyait la main à sa gibecière ; ce n’est rien du tout qu’il y saisissait, ce n’est rien du tout que son pouce et son index rapprochés déposaient avec soin dans le sillon ; et la paume de sa main gauche, rabattant à chaque fois la terre friable et blutée, ne recouvrait que des haricots imaginaires.

Cependant, à cent mètres au-dessus du champ, dans le petit bosquet qui ombrage la côte, un homme que Pitalugue ne voyait point, suivait de l’œil avec intérêt, les mouvements compliqués de Pitalugue.

— Eh ! eh ! se disait-il, Pitalugue travaille.

Perché ainsi dans la verdure avec son nez crochu, ses lunettes d’or et son habit gris moucheté, un chasseur l’aurait pris de loin pour un hibou de la grosse espèce.

Mais ce n’était pas un hibou, c’était mieux : c’était M. Cougourdan, le redouté M. Cougourdan, arpenteur juré, marchand de biens, que la rumeur publique accusait de se divertir parfois à l’usure.

La justice de paix vaquant ce jour-là, et réduit à ne poursuivre personne, M. Cougourdan avait imaginé d’apporter ses registres à la campagne. M. Cougourdan aimait la nature ; un beau paysage l’inspirait, le chant des oiseaux, loin de le distraire, ne faisait qu’activer ses calculs, et c’est ainsi, le front rafraîchi par l’ombre mouvante des arbres, qu’il inventait ses plus subtiles procédures.

Le spectacle doucement rustique de Pitalugue travaillant mit M. Cougourdan en verve :

— Une idée ! si je tirais au clair les comptes de ce Pitalugue !

Et M. Cougourdan constata qu’ayant, l’année d’auparavant, prêté cent francs à Pitalugue, Pitalugue se trouvait à l’heure présente, lui devoir juste cent écus.

— Bah ! les haricots me paieront cela ; je ferai saisir à la récolte.

Là-dessus, M. Cougourdan sortit du bois, et se mit à descendre vers le champ de Pitalugue, ne pouvant résister au désir de voir les haricots de plus près.

Au même moment comme l’ombre aiguë du Puy lapinier, tombant juste sur un trou de roche qu’on nomme le cadran des pauvres, marquait trois heures, Pitalugue leva la tête et vit venir la Zoun, sa femme, qui lui apportait à goûter. Il rajusta sa culotte et sa taillole, alla se laver les mains à la fontaine, heurta violemment pour en détacher la terre collée, ses fortes semelles à clous contre la pierre du bassin, puis s’assit à l’ombre d’une courge élevée en treille devant sa cabane, prêt à manger, le couteau ouvert, le fiasque et le panier entre les jambes.

— Té ! Zoun, regarde un peu si on ne dirait pas M. Cougourdan.

— Bonjour, la Zoun, bonjour Pitalugue ! nasilla gracieusement l’usurier ; et tout en jetant sur le champ un regard discret et circulaire, il ajouta :

— Pour des haricots bien semés, voilà des haricots bien semés. Pourvu qu’il ne gèle pas dessus.

— Ne craignez rien, la semence est bonne, répondit philosophiquement Pitalugue.

Et, tranquille comme Baptiste, il acheva son pain, ferma son couteau, but le coup de grâce et se remit au travail, tandis que la Zoun et M. Cougourdan s’éloignaient.

— Hardi, les haricots ! murmurait-il en continuant sa besogne illusoire, encore un ! un encore ! des cents !! des mille !!! les voisins aujourd’hui ne diront pas que Pitalugue ne fait rien et qu’il a passé le temps à fainéanter sous sa courge.

Il peina ainsi jusqu’au soleil couché.

— Hé ! Pitalugue, holà ! Pitalugue, lui criaient du chemin les paysans qui, bissac au dos, pioche sur le cou, rentraient par groupes à la ville.

— Tu sèmeras le restant demain.

— La mère des jours n’est pas morte !

Enfin Pitalugue se décida à quitter son champ. Avant de partir, il regarda :

— Beau travail ! murmurait-il d’un air à la fois narquois et satisfait, beau travail ! mais, comme dit Jean de la lune qui riait en tondant ses œufs, cette fois le rire vaut plus que la laine !

II

Peut-être voudriez-vous savoir ce qu’était Pitalugue, et pourquoi il avait adopté en fait de haricots cet étrange procédé de culture.

Pitalugue était philosophe, un vrai philosophe de campagne, prenant le temps comme il vient et le soleil comme il se lève, arrangeant tant bien que mal, à force d’esprit, une existence chaque jour désorganisée par ses vices, et dépensant à vivre d’expédients au village plus d’efforts et d’ingéniosité que tant d’autres à faire fortune à la grande ville.

Songe-fête comme pas un, pour une partie de bastidon, Pitalugue laisse en l’air fenaison et vendange ; Pitalugue pêche, Pitalugue chasse ; Pitalugue a un chien qu’il appelle Brutus, un furet gîte en son grenier, et dans l’écurie, au-dessus de la crèche parfois vide, l’œil stupéfait du bourriquot peut contempler les évolutions et les saluts d’une grosse chouette en cage.

Le pire de tout, c’est que Pitalugue est joueur ; mais là joueur comme les cartes, joueur à jouer enfant et femme, joueur, disent les gens, à tailler une partie de vendôme, sous six pieds d’eau, en plein hiver, quand la Durance charrie.

C’est pour cela que Pitalugue, jadis à son aise, se trouve maintenant gêné. La récolte est mangée d’avance. Les terres sont entamées par l’usure, et quelles scènes quand il rentre un peu gris et la poche vide dans sa maisonnette du Portail-des-Chiens ! Quels remords aussi ; car, au fond, Pitalugue a bon cœur. Mais ni scène ni remords ne peuvent rien contre les cartes. Pitalugue jure chaque soir qu’il ne jouera plus, et chaque matin il rejoue.

Ainsi, aujourd’hui, il s’était levé, ce brave Pitalugue, avec les meilleures intentions du monde. Au petit jour et les coqs chantant encore, il était devant sa porte en train de charger sur l’âne un sac de haricots. Et quels haricots ! de vrais haricots de semence, émaillés, lourds comme des balles, ronds et blancs comme des œufs de pigeon.

— Emploie-les bien et ménage-les, disait la Zoun en donnant un coup de main, tu sais que ce sont nos derniers.

— Cette fois, Zoun, le diable me brûle si tu n’est pas contente !… A ce soir !… Arri ! bourriquot.

Et Pitalugue était parti, vertueux, derrière son âne.

Par malheur, aux portes de la ville, il rencontre le perruquier Fra qui s’en revenait les yeux rouges, ayant passé sa nuit à battre les cartes dans une ferme.

— Tu rentres bien tard, Fra.

— Tu sors bien matin, Pitalugue.

— Le fait est qu’il ne passe pas un chat.

— Ce serait peut-être l’occasion d’en tailler une.

— Pas pour un million, Fra.

— Voyons, rien qu’une petite, Pitalugue.

— Et mes haricots ?

— Tes haricots attendront.

L’infortuné Pitalugue résista d’abord, puis se laissa tenter. Fra sortit les cartes. On en tailla une, on en tailla deux, et les haricots attendirent.

Bref ! l’alouette montait des blés, et les premiers rayons coloraient en rose la petite muraille de pierre sèche sur laquelle les deux joueurs jouaient, assis à califourchon, lorsque Pitalugue retournant ses poches, s’aperçut qu’il avait tout perdu.

— Cinq francs sur parole, dit Fra.

— Cinq francs, ça va ! répondit Pitalugue.

Les cartes tournèrent et Pitalugue perdit.

— Quitte ou double ?

— Quitte ou double !

Pitalugue perdit encore.

— Maintenant, le tout contre ta semence.

Pitalugue accepta, il était fou, ses mains tremblaient.

— Non ! grommelait-il en donnant, je ne perdrai pas cette fois, les cartes ne seraient pas justes.

Il perdit pourtant ; et l’heureux Fra, chargeant le sac d’un tour de main, lui dit :

— La prochaine fois, Pitalugue, nous jouerons l’âne.

Que faire ? Rentrer, tout avouer à la Zoun ? Pitalugue n’osa pas, la mesure était comble. Acheter d’autre semence ? Le moyen sans un rouge liard !

En emprunter à un ami ? Mais c’eût été rendre l’aventure publique. Assuré du moins de la discrétion du barbier (les joueurs ne se vendent pas entre eux) notre homme, après cinq minutes de profond désespoir, prit, comme on l’a vu, son parti en brave :

— Je ne peux pas semer des haricots puisque je n’en ai plus, se dit-il en riant dans sa barbiche, mais je peux faire semblant d’en semer. La Zoun n’y verra que du feu, le hasard est grand, et d’ici à la récolte bien des choses se seront passées.

Bien des choses en effet se passèrent qui mirent Pertuis en émoi.

D’abord, Pitalugue changea du tout au tout. Talonné par le remords et craignant toujours d’être découvert, il renonça au jeu, déserta l’auberge. Lui, que ses meilleurs amis accusaient de trouver la terre trop basse, on le vit, dans son petit champ, piocher, gratter, rustiquer à mort.

Jamais haricots mieux soignés que ces haricots qui n’existaient pas !

Tous les soirs, au coucher du soleil, il les arrosait, mesurant sa part à chaque rigole et vidant à fond le réservoir qui, tous les matins, se retrouvait rempli d’eau claire. Le jour, autre chantier : si parfois, sous un soleil trop vif, la terre séchait et faisait croûte, Pitalugue la binait légèrement pour permettre au grain de lever. Souvent aussi, la main armée d’un gant de cuir, il allait à travers les raies, arrachant le chardon cuisant, le seneçon envahisseur et le chiendent tenace.

Ses voisins l’admiraient, sa femme n’y comprenait rien, et M. Cougourdan radieux rêvait toutes les nuits de haricots saisis et parlait de s’acheter des lunettes neuves.

Or, au bout d’une quinzaine, de çà, de là, tous les haricots de Pertuis se mirent à lever le nez : une pousse blanche d’abord, recourbée en crosse d’évêque, deux feuilles coiffées de la graine et portant encore un fragment de terre soulevée ; puis la graine sèche tomba, les deux feuilles découpées en cœur se déplièrent, et bientôt, du Lubéron à la Durance, toute la plaine verdoya.

Seul, le champ de Pitalugue ne bougeait point.

— Pitalugue, que font tes haricots ?

Et Pitalugue répondait :

— Ils travaillent sous terre.

Cependant, les haricots de Pertuis s’étant mis à filer, il fallut des soutiens pour leurs tiges fragiles. De tous côtés, dans les cannières plantées en tête de chaque champ, les paysans, serpette en main, coupaient des roseaux. Pitalugue coupa des roseaux comme tout le monde. Il en nettoya les nœuds, il les appareilla, puis les disposa en faisceau, quatre par quatre et le sommet noué d’un brin de jonc, de façon à ménager aux haricots, qui bientôt grimperaient dessus, ce qu’il faut d’air et de lumière.

Au bout de la seconde quinzaine, les haricots de Pertuis avaient grimpé, et la plaine, du Lubéron à la Durance, se trouva couverte d’une infinité de petits pavillons verts.

Seuls, les haricots de Pitalugue ne grimpèrent point. Le champ demeura rouge et sec, attristé encore qu’il était par ses alignements de roseaux jaunes.

La Zoun dit :

— Il me semble, Pitalugue, que nos haricots sont en retard.

— C’est l’espèce, répondit Pitalugue.

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