A Saint-Laurent-du-Maroni (continued 2)
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* * *
Donc, pas de concessions.
Alors, qu’ils s’emploient en ville! dites-vous?
Je n’ai pas compté les comptoirs sur mes doigts, mais je crois, rien qu’avec mes deux mains, que j’aurais eu assez de doigts. Mettons dix maisons de commerce. Ces maisons préfèrent les «assignés», forçats en cours de peine. Ceux-ci sont plus dociles; quand ils flanchent, on leur dit: «Je vais te renvoyer au camp!» Et ça ne flanche plus! Et puis, c’est beaucoup moins cher. C’est pour rien, presque. Le forçat trouve une place, le libéré: non.
—Eh bien! s’ils ne trouvent pas de travail, qu’ils aillent plus loin! ajoutez-vous?
—Ils ne trouvent pas d’embauche, mais n’ont pas le droit d’aller ailleurs. C’est formidable! Mais n’employons pas de grands mots. L’habitude en serait trop vite prise avec ce sujet.
Alors, ils volent.
Et si j’étais à leur place...
Et si vous étiez à la mienne...
Il faut voler ou se suicider.
Dans ce monde, on fait plutôt un geste que l’autre.
Quand il ne porte pas mon parapluie, Marius travaille chez Raquedalle. C’est un Chinois. Ce n’est pas son nom. Marius l’appelle Raquedalle parce que, ce qu’il raque, humecte tout juste la dalle. Parfois Marius gagne un pain et cinq sous. Un autre jour, c’est vingt sous sans pain. Alors, rue Mélinon je le rencontre, ses vingt sous marqués dans la main. Il réfléchit: «Si je mange, je ne puis pas fumer; si je fume, je ne mangerai pas.» Il se tâte et, penchant sa tête, sourit profondément.
Mais Marius est Marius. Les autres ne sont pas philosophes. Ils vitupèrent, deviennent fous. Cette nuit, tenez, rue Mélinon (tout se passe rue Mélinon), un libéré, à genoux sur le trottoir, un bout de chandelle devant lui, les bras en croix, crie à tue-tête: «Donnez-moi la ciguë, s’il vous plaît, donnez-moi la ciguë.»
Ils n’ont pas soif, cela je l’affirme. Ils noient tout dans le tafia, et les misères physiologiques et le mépris dont on les entoure et l’angoisse qui, à leur insu, désagrège leur âme, âme qu’ils ne sentent peut-être pas, mais ont quand même.
Savez-vous l’homme le plus malade, à Saint-Laurent, de tout ce scandale? C’est le pasteur.
Il arriva tout de go, un beau matin, avec ses bottes. Il venait régénérer le bagne. Sa valise était toute petite, mais son cœur... Et il parut rue Mélinon.
—Mais enfin, monsieur, me dit-il, qu’est-ce que c’est que cela?
—Le bagne, monsieur le pasteur.
L’homme de Dieu allait, venait, revenait.
—Mais j’ai fait la guerre, monsieur, et ce n’était pas ainsi.
—Heureusement!
Il essuyait ses lunettes, les remettait.
Et soudain, me fixant dans les pupilles:
—Mais si vous ne dites pas ces choses, monsieur, vous serez un misérable!
Je lui ai pardonné, il était déchaîné.
* * *
J’ai rencontré Manda. Oui, Manda de la Bande à, de la Bande à Manda. Il n’est pas mort, non! L’amant de «Casque d’Or» vit encore. Il est libéré. Quand je l’aperçus il était sur une échelle truelle en main, faisant le maçon.
—Oui, je suis maçon, me dit-il, ça ne vous va pas?
Quand je fus mieux dans ses papiers, nous partîmes tous deux prendre un verre, chez Pomme à Pain.
—Un mou-civet! un!
On ne mange que des mous-civet dans ces palaces!
—Et vous ne savez pas combien cette crapule de Pomme à Pain tire de biftecks dans une tête de bœuf? Dix-neuf! Eh bien! voilà notre vie! J’ai fait vingt ans. Pourquoi? Pour rien. Un fripouillard, Lecca, me brûle d’un coup de revolver, je lui flanche mon couteau dans le ventre. C’est de la défense. Il n’en est pas même mort. Le bouquet, c’est qu’il est venu ici—pour une autre affaire.—Pendant cinq ans, nous nous sommes cherchés—pas pour nous embrasser. Il voulait me tuer, et prétendait ne s’être fait envoyer au bagne que dans ce but. Bah! Bah! tout cela est vieux, c’est fini. J’ai payé pour le socialisme, pour l’anarchisme, pour l’apachisme. J’ai payé. Bien. Mais c’est fini. Plutôt ça commence. Quand je me regarde aujourd’hui, je me dis que j’étais heureux au bagne. J’ai été infirmier pendant vingt ans. Tous les docteurs me vantaient. J’avais leur confiance. Je faisais moi-même tout seul les petites opérations. J’aidais ces messieurs dans les grandes. Mes vingt ans s’achèvent. On me met à la porte. Pas les docteurs. Ils ont tout fait pour me garder, mais c’était la loi: A la porte! Et maintenant vous voyez! La maison que je bâtis sera bientôt finie. Je serai sur le pavé, sous le marché couvert. Je ne suis pas un fainéant, qu’on me donne du travail. Et quelle existence! Ne toucher la main à personne. Ne pas s’asseoir. On ne vous offre jamais une chaise! Alors on pleure. On sort de chez un Chinois pour entrer chez un autre Chinois (les caboulots). On vient là chez Pomme à Pain. Ah! le Caveau! l’Ange Gabriel, mais c’étaient des salons, si on compare. Les honnêtes gens eux-mêmes auraient honte de fréquenter ici. On vous plonge tout vivant dans la crapule. J’ai un métier. Je suis presque médecin. Si je l’exerce on me f... dedans. Mais sortez-nous de cette ordure! Mais faites-nous donner du travail! Pour le libéré c’est la mort certaine. J’ai été vingt ans honnête à l’hôpital. Je ne puis pas me remettre apache. Je ne me vois plus sur le Maroni guettant les canots d’or qui descendent et tâchant de viser juste. Maintenant de tous les côtés je suis bon même du côté des Bambous. A Paris, dans n’importe quel hôpital, je trouverais une place. Pourquoi, vous qui êtes les plus forts, nous écrasez-vous? Nous avons payé... payé!
* * *
Voici une histoire.
Un libéré «coupable d’avoir volé des légumes dans le jardin d’un concessionnaire et de les avoir mangés sur place», est amené chez un surveillant.
—Quoi! fait le surveillant, toi qui, au bagne, pendant dix ans, fus si honnête! Va-t’en mais ne recommence plus.
—Mettez-moi en prison, supplie le malheureux.
—Je ne pourrai te garder qu’un jour.
—Merci!
Le lendemain, après la ration, le surveillant veut renvoyer son homme.
—Par pitié! conservez-moi encore un jour.
—Tu me promets de ne plus voler?
—Promis, chef!
Quand le lendemain, le surveillant ouvrit la case, son protégé était pendu. Le testament écrit au mur disait: «Je vous avais promis de ne plus voler, chef! C’est ma seule façon de tenir parole.»
* * *
Le soir à dix heures je me promenais dans Saint-Laurent avec deux Français, Bourillon et Lalanne, mes amis; soudain Lalanne se détache de nous et court vers le trottoir en face.
—Qu’est-ce que vous faites là? dit-il à deux ombres.
—Mais rien, monsieur Lalanne (tout le monde se connaît ici, les crapules et les honnêtes gens).
Ils avaient déjà forcé la serrure de la porte.
—F...tez-moi le camp!
—On préférerait bien travailler, monsieur Lalanne... Y a pas de travail!
Voilà!...
Je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C’est un temps que j’ai passé hors la vie. Pendant un mois j’ai regardé les cent spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent. Je les revois devant mes yeux, un par un, et subitement, tous se rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents.
Assassins, voleurs, traîtres, vous avez fait votre sort, mais votre sort est épouvantable. Justice! tu n’étais guère jusqu’à ce jour, pour moi, que la résonance d’un mot; tu deviens une Déesse dont je ne soutiens plus le regard. Heureuses les âmes droites, certaines, dans le domaine du châtiment, de donner à chacun ce qui lui appartient. Ma conscience est moins sûre de ses lumières. Dorénavant, si l’on me demande d’être juré je répondrai: Non!
FIN
LETTRE OUVERTE à M. le Ministre des Colonies[2]
Monsieur le Ministre,
J’ai fini.
Au gouvernement de commencer.
Vous êtes un grand voyageur, M. Sarraut. Peut-être un jour irez-vous à la Guyane. Et je vois d’ici l’homme qui, en Indochine, a fait ce que vous avez fait. Vous lèverez les bras au ciel, et d’un mot bien senti tombera du premier coup votre réprobation.
Ce n’est pas des réformes qu’il faut en Guyane, c’est un chambardement général.
Pour ce qui est bagne, quatre mesures s’imposent, immédiates:
1o La sélection. Ce qui se passe aujourd’hui est immoral pour un Etat. Aucune différence entre le condamné primaire et la fripouille la plus opiniâtre. Quand un convoi arrive: allez! tous au chenil, et que les plus pourris pourrissent les autres. Le résultat est obtenu, monsieur le ministre. Il n’y faut pas un an.
2o Ne pas livrer les transportés à la maladie. Et cela pour deux motifs. L’un intéressant le bon renom de la France: l’humanité; l’autre, l’avenir de la colonie: le rendement. Vous envoyez de la main-d’œuvre à la colonie et vous faites périr cette main-d’œuvre. Ne serait-ce que pour la logique, qui est l’une des manières de raisonner les plus appréciées de notre génie, il faut éloigner du bagne les fléaux physiques.
Rendre la quinine obligatoire.
Inventer un modèle de chaussures (puisqu’ils vendaient jadis celles qu’on leur donnait), chaussures qui seront sans doute infamantes, mais salutaires.
Nourrir l’homme non d’après le règlement, mais selon l’estomac.
Tous vos médecins coloniaux vous diront que c’est là le premier pas.
3o Rétribution du travail.
Pour faire travailler un homme qui est nourri, (peut-être cela changera-t-il au vingt-cinquième siècle, mais nous ne sommes qu’au vingtième), il faut au moins trois choses: l’appât d’une récompense, la crainte d’un châtiment exemplaire ou l’espoir d’améliorer sa situation.
Pour ce qui est châtiment, nous ne pouvons mieux faire. Ce moyen, dans cette société-là, n’est donc pas efficace. Il vous reste les deux autres. Ainsi procèdent les bagnes américains. Le résultat est favorable.
4o Suppression du doublage et de la résidence perpétuelle comme peines accessoires.
Si je ne vous ai pas prouvé, monsieur le ministre, que les buts offerts à cette mesure n’ont pas été atteints, tout le monde vous le prouvera.
Le libéré ne s’amende pas, mais se dégrade.
La colonie ne profite pas de lui, mais en meurt.
J’ai dit pourquoi. Vous le savez. A autre chose.
* * *
La main-d’œuvre ayant été remise en état, l’essentiel manquera encore: un plan de colonisation.
La Guyane est un Eldorado, mais on dirait que nous y débarquons d’hier. Depuis soixante ans, nous tournons et retournons autour d’une coquille qui renferme un trésor et nous n’osons pas briser cette coquille.
Il y a de l’or en quantité, toutes les essences les plus précieuses. Il y avait du balata. Il y aura peut-être du bali. Il n’y aurait qu’à se baisser ou qu’à monter aux arbres. On boit un punch et l’on se croise les bras. Pourquoi? Le pays n’est pas équipé.
Le pays n’est pas équipé parce que le directeur qui vient détruit le travail du directeur qui s’en va.
Les colonies ne sont pas faites pour MM. les très honorables gouverneurs et directeurs.
Une fois votre plan établi, monsieur le ministre, vous direz à l’homme que vous aurez élu: Partez! Si cet homme meurt, tombe malade ou en pâmoison, vous direz au successeur que vous lui donnerez: Partez! Les grands intérêts de la nation doivent être au-dessus des hasards qui souvent président au choix des exécutants. Il y a le conseil général de la Guyane! Je sais! Le conseil général de la Guyane est prêt à acclamer celui qui, à sa tête, marchera à la découverte de son pays. Du moins il faut le penser, sinon...
Vous voilà, monsieur le ministre, devant une reconstruction. Comme le terrain n’est pas libre, vous vous trouvez du même coup en face d’une démolition. Il faudra passer sur le corps de l’administration pénitentiaire.
Vous aurez beau câbler au gouverneur qu’il a toute autorité sur le directeur, cela n’empêchera pas le directeur d’être le gérant absolu des quatorze millions que vous lui envoyez chaque année pour les bagnards.
Le gouverneur aura peut-être l’autorité, mais le directeur aura l’argent.
L’administration pénitentiaire est un corps trop étroit, vivant sur lui-même, recruté, en partie, sur place, avançant sur place.
Le directeur est un roi trop autonome et, sinon vous, du moins vos prédécesseurs ont pu voir des directeurs faire sauter des gouverneurs.
Le remède? Il en est plusieurs: fusionner le corps de la Pénitentiaire avec celui des administrateurs coloniaux. On y gagnerait un élargissement de vues et, puisqu’il s’agit, avant tout, de faire rendre la colonie, on aurait des coloniaux et non des pénitentiaires. Du même coup, l’administrateur en chef tomberait dans la main du gouverneur, c’est-à-dire dans la vôtre. D’autres proposent de donner le bagne aux militaires. Le passé plaide pour leur thèse. La Guyane n’a travaillé que lorsqu’un colonel dirigeait tout. Cette idée vous paraîtra peut-être fort réactionnaire si toutefois aller de l’avant peut s’appeler revenir en arrière.
Et voici les hommes modernes:
—Affermez le bagne à un gros industriel, un homme d’affaires d’envergure. Et vous verrez le rendement.
Vous avez le choix, monsieur le ministre et peut-être aussi votre idée. Nous l’attendons.
* * *
Je voudrais vous signaler deux cas:
1o Celui des Grecs condamnés par le Conseil de guerre de Salonique. Il ne vous est pas inconnu, vous avez déjà gracié plusieurs d’entre eux: Papagermanos, Stefo Risto, Ismaïl, Kiazini, Vessel... Il en reste encore onze ou douze.
Ce n’est pas parce qu’ils m’ont dit: Tipota: «Je n’ai rien fait», que je m’occupe d’eux, mais je connais la Macédoine. D’ailleurs sont-ils Grecs, Serbes, Bulgares, Turcs, ils n’en savent rien, nous non plus. C’était la lutte, l’époque où un soupçon était déjà une preuve. On ne contrôlait guère. Il y avait certainement, dans nos rafles, beaucoup plus de vieux bergers ahuris que d’espions. Leurs dossiers sont loin d’être lumineux. Ils ont bien payé, même ceux qui n’ont rien fait. Renvoyez-les dans leur montagne. La France ne gagne rien à les tenir. La guerre est finie.
2o Le cas des frères Gonzalez, Espagnols, internés à l’île Royale, pour intelligences avec l’ennemi. Les autorités de la pénitentiaire leur ont bien accordé de petits postes de faveur. C’est peu quand on demande, comme ils le font, la mort ou la réhabilitation, leur affaire n’est pas claire.
La Justice ne réclame que des coupables, et non des innocents même étrangers.
Voilà, monsieur le ministre. Et croyez que, si l’enquête présente pèche sur un point, ce n’est pas pour avoir ajouté, mais oublié des choses.
Albert Londres.