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Ariel

LA VIE DE SHELLEY (continued 4)

Reading edition

«La pauvre Mrs Shelley, quelques soupçons qu'elle puisse avoir, ne sait rien de l'aventure de Naples et comme cela ne ferait qu'ajouter à son malheur, il vaut mieux qu'elle ne sache pas. Nous tenons tout ce récit d'Élise; elle a passé ici l'été avec une dame anglaise, qui en disait le plus grand bien. Elle nous a raconté aussi que Claire n'hésite pas à dire à Mrs Shelley qu'elle souhaite sa mort, ni à demander à Shelley en sa présence comment il peut vivre avec une telle créature.

«Je crois qu'après ce récit, vous ne vous étonnerez plus de ma mauvaise opinion de Shelley. Je reconnais ses talents, mais je ne puis croire qu'un homme puisse être, comme vous le dites, «antimoral jusqu'à la folie» et avoir de l'honneur. J'ai entendu parler de l'honneur des voleurs, mais cela ne signifie que leur propre intérêt, et bien qu'il puisse être de l'intérêt de Shelley de paraître aussi respectable que possible avec les opinions qu'il professe publiquement, il est clair pour moi que l'honneur n'inspire pas une seule de ses actions. Je crains que cette lettre ne soit écrite dans un style incohérent, mais je ne puis me persuader de reprendre une seconde fois ce répugnant sujet. J'espère que vous vous efforcerez de la comprendre comme elle est... Adieu my dear Lord, croyez-moi votre fidèle serviteur.»

R. B. Hoppner.

Byron à Hoppner.

«Mon cher Hoppner, vos lettres et papiers sont bien arrivés, quoique lentement, ayant manqué un courrier. L'histoire Shiloh est vraie certainement, quoique Élise ne soit ici qu'une sorte de témoignage du ministère public. Vous vous souvenez du grand désir qu'elle montrait de retourner chez eux, maintenant elle les quitte et les injurie. Quant aux faits il ne peut y avoir guère de doutes. Cela leur ressemble tant. Soyez certain que je suivrai votre conseil. Toujours fidèlement à vous.»

Byron.

XIII. SILENCE DE LORD BYRON

Shelley, que Byron avait invité à venir le voit à Ravenne pour y parler de choses importantes, trouva le Pèlerin en brillante condition. Le visage, jadis fatigué par les débauches de Venise, avait un bel air de santé. Le règne de la Guiccioli avait écarté les aventures dégradantes. Le valet Fletcher lui-même avait replis de l'embonpoint, ainsi qu'une ombre s'engraisse avec le corps qui la produit.

La maison était splendide, le train royal. Dans l'escalier de marbre, Shelley rencontra des animaux de toute espèce qui vivaient là comme chez eux. Huit énormes chiens, trois singes, cinq chats, un aigle, un perroquet, et un faucon y réglaient leurs querelles en famille. Les écuries contenaient dix chevaux.

Byron le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié et les deux amis passèrent la nuit entière à se lire des poèmes et à les discuter. Les nouveaux chants de Don Juan parurent à Shelley admirables. Le contact du génie de Lord Byron le désespérait toujours. À côté de ces constructions si vigoureuses, ses propres vers lui paraissaient bien frêles. Il dit à Byron qu'il le jugeait digne d'écrire une épopée qui fût pour notre époque ce que l'Iliade était pour les Grecs. Mais Byron affectait de mépriser la postérité et de ne s'intéresser à là poésie qu'à partir de mille guinées le chant.

Une fois de plus l'Ascète dut s'adapter au mode de vie du Magnifique. Lever à midi, breakfast à deux heures et travail jusqu'à six heures du soir. Promenade à cheval de six heures à huit heures, dîner, puis conversation jusqu'à six heures du matin.

Byron ne parla pas que de ses poèmes. Dès le premier jour, d'un air amical, il mit Shelley au courant des fâcheuses histoires qui circulaient parmi la colonie anglaise d'Italie, et, bien qu'il eût promis aux Hoppner de ne pas les découvrir, il montra la lettre qui contenait les accusations d'Élise. Il affirma d'ailleurs qu'il n'avait jamais cru à cette absurde histoire, mais le crédit si légèrement accordé aux calomniateurs par les Hoppner attrista profondément Shelley. Il écrivit aussitôt à sa femme.

* * *

Shelley à Mary Shelley.

... Lord Byron m'a parlé d'une histoire qui m'agite au plus haut point parce qu'elle montre une méchanceté si désespérée que je ne puis me l'expliquer. Quand j'entends de telles choses, ma patience et ma philosophie sont mises à sévère épreuve et je dois me retenir pour ne pas chercher quelque obscure retraite où je puisse ne plus jamais apercevoir le visage d'un homme. Il paraît qu'Élise (là il racontait à Mary toutes les accusations contenues dans la lettre de Hoppner)... Imaginez combien il est pénible pour une nature aussi faible et aussi sensitive que la mienne de continuer à lutter dans ces conditions au milieu de cette diabolique société des hommes. Vous devriez écrire à Hoppner une lettre réfutant l'accusation et citant les preuves de vos assertions, si, bien entendu, vous croyez, savez, et pouvez prouver que cette accusation est fausse. Je n'ai pas besoin de vous dicter ce que vous devriez dire, ni, je pense, de vous inspirer la chaleur nécessaire pour réfuter une calomnie que vous seule pouvez réfuter complètement. Envoyez-moi la lettre ici et je la ferai suivre aux Hoppner.

Mary Shelley à Shelley.

My dear Shelley. Bien qu'affectée au-delà de toute mesure, j'ai immédiatement écrit la lettre ci-jointe. Si la tâche n'est pas trop horrible, copiez-la pour moi; je ne puis pas. Copiez aussi le fragment de votre lettre qui contient l'accusation; j'ai essayé de l'écrire mais n'ai pas pu. Je crois que j'aurais pu plutôt mourir. J'envoie aussi la dernière lettre d'Élise. Joignez-la, ou non, comme vous le jugerez meilleur. Je vous avais écrit hier soir dans des sentiments bien différents, oh! mon ami bien-aimé. Notre barque est vraiment secouée par la tempête, mais aimez-moi comme vous l'avez toujours fait, que Dieu me garde mes enfants et nous aurons assez de force pour résister à nos ennemis...

Adieu, très chéri, prenez bien soin de vous-même. Tout va bien malgré tout. Pour moi le choc est passé et je méprise la calomnie, mais elle ne doit pas rester sans contradiction. Je remercie sincèrement Lord Byron pour la bienveillance avec laquelle il a refusé d'y croire.

P.—S.—Ne me croyez pas imprudente pour avoir parlé de la maladie de Claire à Naples. Il est bon de regarder les faits en face. Ils sont aussi rusés que méchants. J'ai relu ma lettre que j'ai écrite en hâte, mais il valait mieux exprimer les sentiments dans leur première vigueur.

Mary Shelley à Mrs Hoppner.

Après un silence de deux ans, je m'adresse à vous de nouveau et je regrette amèrement de devoir vous écrire dans de telles circonstances... J'écris pour défendre des calomnies les plus odieuses celui auquel j'ai le bonheur d'être unie, que j'aime et estime au-dessus de toute créature vivante; et c'est à vous que je dois écrire ceci, à vous qui avez été si bonne, et à Mr Hoppner, alors qu'il m'était si agréable de penser que je ne vous devais à tous deux que de la gratitude. C'est vraiment une tâche bien pénible.

Shelley est en ce moment en visite chez Lord Byron à Ravenne et j'ai reçu aujourd'hui une lettre qui fait trembler ma main au point que je peux à peine tenir ma plume... On dit que Claire a été la maîtresse de Shelley, que... Sur mon honneur je vous jure que je ne puis écrire ces mots. Je vous envoie une partie de la lettre de Shelley pour que vous voyiez ce que je vais réfuter, mais je mourrais plutôt que de copier quelque chose de si vil, de si méchant, de si faux, de si monstrueux au-delà de toute imagination.

Mais que vous ayez pu le croire, que mon bien-aimé Shelley ait pu être ainsi calomnié dans votre esprit, lui le plus fin et le plus délicat des hommes, cela m'est plus pénible oh! beaucoup plus pénible que les mots ne peuvent l'exprimer. Ai-je besoin de vous dire que l'union entre mon mari et moi-même n'a jamais été troublée? L'amour a causé notre première imprudence, un amour qui, augmenté par l'estime, par une parfaite confiance de l'un dans l'autre, n'a fait que grandir et ne connaît plus de bornes...

Ceux qui me connaissent bien ne croient toujours sur parole. Il n'y a pas longtemps que mon père me disait dans une de ses lettres qu'il ne m'a jamais entendu dire un mensonge. Mais à vous qui, bien que vous ayez si facilement accueilli le mensonge, serez peut-être plus sourds à la vérité, à vous je jure par tout ce qui m'est sacré au ciel et sur la terre, par un serment que je mourrais d'écrire s'il s'agissait d'un mensonge; je jure par la vie de mon enfant, par mon bien-aimé enfant, que je sais que tout cela est faux.

N'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre et n'êtes-vous pas convaincus? Réparez, je vous en supplie, le mal que vous avez fait, en retirant votre bienveillance à un être aussi vil que cette Élise, et en m'écrivant que vous ne croyez plus à rien de son infâme récit. Vous avez été bons pour nous et je ne l'oublierai jamais, mais je demande justice. Vous devez me croire et, je vous en prie solennellement, soyez assez justes pour confesser que vous me croyez.

Shelley montra cette lettre à Byron et lui demanda l'adresse des Hoppner, mais Byron le pria de lui laisser le soin de la faire parvenir.

«Les Hoppner» dit-il «m'avaient arraché la promesse de ne pas vous parler de cette histoire; en leur confessant ouvertement que je n'ai pas tenu mon serment, je dois observer quelques formes. C'est pourquoi je désire envoyer la lettre moi-même. Mes commentaires, d'ailleurs, ne lui donneront que plus de poids».

Shelley y consentit volontiers et remit la lettre à son hôte. Mary ne reçut jamais de réponse [1].

* * *

La question importante dont Byron avait voulu entretenir Shelley était le sort d'Allegra au cas où lui, Byron, quitterait Ravenne. La comtesse Guiccioli désirait partir pour la Suisse; Byron, qui préférait la Toscane, pria Shelley d'écrire à la comtesse pour lui peindre la vie de Florence et de Pise de façon assez plaisante pour qu'elle acceptât de s'y rendre.

Shelley n'avait jamais vu la maîtresse de son ami, mais il était si habitué à ce qu'on le priât d'intervenir dans les affaires de tous ceux qu'il connaissait, qu'il n'hésita pas à écrire la lettre demandée. Elle fut si vigoureuse qu'elle emporta la place. Brusquement il fut décidé que Byron et son amie rejoindraient les Shelley à Pise. Quant à Allegra, Byron acceptait de l'y emmener aussi. Claire n'y étant plus, il ne voyait aucun obstacle.

Avant de quitter Ravenne, Shelley alla voir l'enfant au couvent de Bagna-Cavallo. Il la trouva plus grande, mais aussi plus délicate et plus pâle. Ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles sur ses épaules. Elle paraissait au milieu de ses compagnes un être d'une race plus fine et plus noble. Une sorte de sérieux contemplatif s'était superposé à son ancienne vivacité.

Elle fut d'abord timide, mais Shelley lui ayant donné une chaîne d'or, qu'il avait rapportée pour elle de Ravenne, elle devint plus familière. Elle le guida dans le jardin du couvent, en courant et en sautant à la corde, si vite qu'il pouvait à peine la suivre. Elle lui montra son petit lit, sa chaise. Il lui demanda ce qu'il fallait dire à sa maman.

—Che mi manda un baccio e un bel vestituro.

—E come voi il vestituro sia fatto?

—Tutte di seta e d'oro.

Et à son papa.

—Che venga farmi un visitino e che porta seco la mammina [2].

Message difficile à transmettre à son noble père.

Le trait dominant de l'enfant parut à Shelley être la vanité. Elle était peu cultivée, mais elle savait beaucoup de prières par cœur, parlait du Paradis, en rêvait, et connaissait de prodigieuses listes de Saints. Cette éducation plaisait à Byron.

XIV. MIRANDA

«L'arrivée prochaine du noble Pèlerin avait mis dans le petit cercle de Pise l'agréable agitation que créent toujours autour d'eux les souverains en voyage. Mary, sur l'ordre de Shelley, avait loué la plus belle maison libre de la ville: le Palais Lanfranchi. Avec l'aide de ses amis Williams, elle s'était occupée de mettre cette vieille bâtisse en état de recevoir Lord Byron. Bientôt la Guiccioli arriva en avant-garde avec le comte Gamba son père, et les Shelley l'accueillirent. Cette jolie petite Italienne, sentimentale et puérile, les surprit beaucoup et agréablement. «Voici une charmante femme, dit Shelley, qui, si je connais un peu la nature humaine et mon Byron, regrettera bientôt sa folle imprudence.»

Enfin Don Juan lui-même parut. Tout Pise était aux fenêtres pour voir passer le Diable Anglais et sa ménagerie. Le défilé méritait d'être vu: cinq voitures, sept domestiques, neuf chevaux; chiens, singes, paons et ibis à la suite. Les Shelley étaient inquiets de l'impression qu'allait produire leur palais, mais celui-ci plut. Byron déclara qu'il aimait cette vieille demeure moyenâgeuse. Elle était du XIVe siècle, mais le noble Lord avait toujours mêlé les styles. Surtout les caves humides et sombres lui semblèrent romantiques à souhait. Il les baptisa souterrains et cachots, y fit descendre des coussins et s'y installa pour dormir.

Dès son arrivée, il devint le centre mondain du petit groupe de Pise; Shelley en resta le centre moral. On allait chez Byron par curiosité, par admiration; chez Shelley par sympathie. Shelley, levé très tôt, lisait jusqu'à midi Goethe, Spinoza ou Calderon; puis il gagnait la forêt de pins et dans cette solitude parfaite travaillait jusqu'au soir. Byron se levait à midi, déjeunait sobrement, allait se promener à cheval et tirait au pistolet. Le soir, il faisait visite à sa maîtresse, rentrait à onze heures, se mettait à travailler et composait souvent jusqu'à deux ou trois heures du matin. Puis enfiévré, excité, il se couchait, dormait mal et restait au lit toute la matinée.

Il avait tout de suite été recherché par la colonie anglaise de Pise. Les plus puritains ne pouvaient longtemps tenir rigueur à un Lord authentique qui leur apportait sur un sol étranger un si délicieux abrégé des Vanités Britanniques. Son désir de scandaliser ne montrait-il pas d'ailleurs le respect le plus orthodoxe? Si l'indifférence est une offense, le défi n'est-il pas au contraire une forme de l'humilité? Ne voyait-on pas qu'il ne pouvait vivre sans salons à visiter, femmes à courtiser, dîners à rendre? On lui fut très indulgent. Mais quand il voulut imposer Shelley, la résistance fut obstinée. Shelley, dans le monde, s'ennuyait et le laissait voir. En morale on devinait qu'il préférait l'Esprit à la Lettre, qu'il croyait à la Rédemption plus volontiers qu'au Péché Originel. La foi dans la perfectibilité de l'homme est la plus impardonnable; elle obligerait à vouloir. La frivolité qui la flaire de loin en poursuit toujours la destruction; les femmes vraiment distinguées traitèrent les Shelley en suspects.

Lui s'en moquait bien, préférant mille fois l'air frais de la nuit à l'atmosphère enfumée d'une salle de jeu. Mais Mary voulait être invitée. Une Mrs Beckett donnait des bals, «étant, disait Byron, affligée d'une litière de sept filles, toutes à l'âge où ces animaux doivent danser pour leur subsistance». C'était une idée fixe de Mary que de voir un bal de Mrs Beckett. «Tout le monde y va», disait-elle. Shelley navré regardait le ciel: «Tout le monde! Quel est ce monstre mythique? L'avez-vous jamais vu, Mary?» Pour plaire à «Tout le monde» elle tenta même d'assister au service du pasteur anglican. Mais il prêcha contre les athées en la regardant avec une telle insistance que, malgré toute son ardeur conformiste, elle sentit que sa dignité d'épouse ne lui permettait pas d'y retourner.

Ces soucis mondains, ces dîners, ces bals étaient aux yeux de Shelley d'une incroyable vulgarité. À vingt ans, la frivolité lui avait paru criminelle; il en était arrivé à la juger méprisable; c'était plus grave. Pour fuir des reproches et des regrets qui lui semblaient si ridicules, il se réfugiait chez les Williams. Là, il lui semblait retrouver l'harmonieuse et tendre atmosphère qui lui était nécessaire. Edward Williams était gai, généreux, sans aucune mesquinerie. Quant à Jane, sa grâce, sa douceur, le calme de ses mouvements, la beauté apaisante de sa voix en faisaient un être reposant et aimable comme un beau jardin. Peut-être eût-elle moins plu au Shelley de vingt ans qui rêvait d'une vierge ardente et forte, mais il demandait maintenant à la femme moins la force que l'oubli.

Elle chantait et sa belle voix emportait pour un instant Shelley loin de ses tragiques souvenirs et de son froid ménage. Comme jadis, blessé par Harriet, il avait regardé avec un plaisir infini le visage de Mary tout chargé de douces promesses; maintenant, las de trouver Mary à son tour plaintive et imparfaite, il aimait à contempler en Jane une mortelle image de l'Antigone que sans doute il avait aimée dans une vie antérieure.

Seulement il ne croyait plus comme autrefois qu'il fallût tout briser pour tout reconstruire, abandonner Mary pour fuir avec Jane. Celle-ci était mariée avec un honnête homme dont il voulait demeurer le loyal ami. Mary était une bonne et malheureuse femme dont il fallait ménager la sensibilité. Il aimait Jane, mais d'un amour tout immatériel, sans espoir, presque sans désir.

Elle se prêtait d'ailleurs adroitement à ce jeu chevaleresque, passait sa main sur le front de Shelley et s'efforçait de guérir sa triste passion par de douces et magiques effluves. Ce jeune couple était une source merveilleuse de bonheur et d'amitié à laquelle il paraissait juste qu'un poète fatigué d'avoir beaucoup souffert pût venir calmer sa fièvre. Jane et Edward étaient Ferdinand et Miranda, le beau couple princier, et Shelley leur fidèle Ariel. Autour des amants heureux peut voltiger l'esprit captif et pur.

* * *

Les Williams avaient souvent parlé à Shelley d'un de leurs amis, Trelawny, homme extraordinaire, corsaire, pirate, qui, à vingt-neuf ans, avait parcouru toutes les mers du globe, et désirait vivement se joindre à la petite colonie de Pise. Trelawny les accablait de lettres: «Si je viens, pourrai-je connaître Shelley? Et surtout pourrai-je connaître Byron? Est-il possible de l'approcher?»

Williams qui, étant devenu leur familier, avait tout à fait dépouillé les deux poètes du prestige du mystère et de la difficulté, répondait avec un peu d'impatience: «Vous les verrez certainement. Shelley est l'homme du monde le plus simple... Quant à Byron, cela dépend entièrement de vous.»

Trelawny arriva à Pise un soir assez tard et rendit aussitôt visite à ses amis Williams; comme ils étaient tous trois en conversation animée, il aperçut par la porte entrebâillée et dans l'obscurité deux yeux brillants fixés sur les siens; Jane se leva et dit en riant: «Entrez, Shelley, c'est notre ami Trelawny qui vient d'arriver.»

Timide, rougissant, Shelley entra et serra chaleureusement les deux mains du marin. Trelawny le regarda avec surprise, ne pouvant croire que ces traits féminins fussent ceux d'un homme de génie et d'un révolté, honni comme un monstre en Angleterre et privé de ses droits paternels par le Lord Chancelier. Shelley, de son côté, admirait cette tête sauvage et hardie, cette noire moustache de corsaire, ce beau visage à demi arabe. Tous deux étaient si étonnés qu'ils ne trouvaient rien à se dire. Pour sortir d'un silence embarrassant, Jane demanda à Shelley quel livre il avait en mains.

—Le Magico Prodigioso de Calderon; je suis en train de traduire quelques pages.

—Oh! lisez-les nous.

Aussitôt Shelley, débarrassé de cette présentation, de cette cérémonie qui l'ennuyait et qui pour lui se passait dans un monde irréel, s'en échappa avec joie et se mit à traduire à livre ouvert avec une perfection de forme, une sûreté d'expression telles que Trelawny cette fois ne douta plus.

La lecture terminée, Trelawny leva la tête et, ne voyant plus le lecteur, demanda: «Mais, où est-il?»

—Qui? dit Jane. Shelley? Oh! il va et vient comme un esprit, personne ne sait ni où ni comment.

Le lendemain, Shelley lui-même emmena Trelawny chez Byron. Là le décor était différent: vestibule de marbre, escalier géant, laquais et chiens hostiles. Trelawny, comme tout le monde, trouva dans la personne de Byron toute l'apparence du génie, mais la conversation du grand homme le frappa par sa banalité. Il paraissait jouer un rôle, et un rôle suranné, celui du roué de la Régence: il racontait des histoires d'acteurs, de buveurs, de boxeurs, et comment il avait traversé à la nage l'Hellespont. Ce dernier exploit surtout lui tenait à cœur.

À trois heures on amena les chevaux; après une assez longue promenade, on s'arrêta dans une petite auberge; un domestique apporta des pistolets; et derrière la maison, une canne fut plantée dans le sol, une pièce de monnaie fixée dans une fente en son sommet. Byron, Shelley et Trelawny tirèrent alors et tous très bien; Trelawny fut content de voir que Shelley, malgré son apparence féminine, maniait le pistolet en homme.

En revenant on parla de littérature, de rimes riches. Trelawny cita en exemple deux strophes de Don Juan et s'acquit ainsi l'estime de Byron qui vint trotter à côté de lui.

—Allons, dit-il, confessez que vous vous attendiez à trouver en moi un Timon d'Athènes ou un Timour le Tartare et que vous êtes surpris de découvrir un homme du monde, jamais sérieux, raillant toutes choses.

Il murmura à mi-voix:

Le monde est une botte de foin, Les hommes des ânes qui se la disputent...

* * *

Trelawny rentra avec Shelley et Mary.

—Comme Byron est différent de ce qu'on attend de lui, leur dit-il; il n'est pas, mystérieux: il parle trop librement; il dit des choses qu'il vaudrait mieux taire. Il paraît jaloux et impulsif comme une femme, et peut-être plus, dangereux.

—Mary, dit Shelley, Trelawny a déjà démasqué Byron. Comme nous avons été stupides! Comme cela nous a pris longtemps!

—C'est, dit Mary, que Trelawny vit avec les vivants, nous avec les morts.

XV. LES DISCIPLES

Le marin qui était venu à Pise pour admirer deux grands hommes, s'y trouva au contraire assez vite admiré par eux. Il est vrai que quand il n'était pas là, Byron disait: «Si nous pouvions lui apprendre à se laver les mains et à ne pas mentir, nous ferions de lui un gentleman.» Mais, le plus souvent il le traitait avec un grand respect. Comme tous les artistes, Byron et Shelley ne créaient que pour se consoler de ne pouvoir vivre. Et l'homme d'action apparaissait à ces deux hommes de fiction comme un phénomène étrange et enviable.

Shelley le consultait sur l'emploi des termes nautiques et dessinait avec lui, sur le sable des rives de l'Arno, des quilles, des voiles et des cartes marines. «J'ai manqué ma vie, disait-il, j'aurais dû être marin.—On ne peut faire un marin d'un homme qui ne fume, ni ne jure,» répondait Trelawny.

Byron, corsaire imaginaire, aurait voulu apprendre du corsaire réel les vraies habitudes de la profession et faisait effort devant lui pour paraître audacieux et cynique en paroles. Trelawny, qui s'était vite aperçu de l'influence qu'il exerçait, se promit de la mettre au service de Shelley.

—Savez-vous, dit-il un jour, que vous pourriez faire beaucoup de bien à Shelley en parlant de lui dans un de vos prochains ouvrages, comme vous l'avez fait pour des gens qui avaient moins de talent que lui?

Byron prit un air mécontent:

—Tous les métiers ont leur secret, Trelawny. Si nous faisons l'éloge d'un auteur populaire, il nous paie de même monnaie, capital et intérêts. Mais Shelley? Mauvais placement... Qui lit Shelley? D'ailleurs s'il renonçait à ses dissertations métaphysiques, il n'aurait pas besoin de moi.

—Mais pourquoi vos amis le traitent-ils si cavalièrement? Quand ils le rencontrent chez vous, ils ne daignent même pas le remarquer. Il est aussi bien né et aussi bien élevé qu'eux... De quoi ont-ils peur?

Byron sourit, hocha la tête et dit avec mystère à l'oreille de Trelawny:

—Shelley n'est pas un chrétien.

—Et vos amis?

—Demandez-leur.

—Pour moi, dit Trelawny, si je rencontrais le Diable à votre table, je le traiterais comme un de vos amis.

Le Pèlerin le regarda sévèrement pour voir si le rapprochement était voulu, puis, poussant son cheval près de lui, se pencha et dit tout bas avec un air de crainte et de respect parfaitement joué:

—Le Diable est Personne Royale.

* * *

Avec les Williams, Trelawny mettait au point ses observations. Ils représentaient à eux trois le chœur de la tragédie, bonnes gens qui, ne se sentant pas faits pour des rôles de premier plan, trouvent grand plaisir à juger les protagonistes.

—On croirait, disait Trelawny, que Byron est jaloux de Shelley. Pourtant l'éditeur de Byron doit faire appeler la police pour protéger sa maison les jours où il publie un nouveau chant de Childe Harold, et le pauvre Shelley ne se connaît pas dix lecteurs; Byron a la fortune, la noblesse, la beauté, la gloire, l'amour...

—Oui, dit Williams, mais Byron est l'esclave de son humeur, et de toute femme un peu décidée. Shelley, dans sa coquille de noix, se met en travers du torrent de l'Arno et refuse d'être emporté. Il ne l'est pas. Ses idées sont fermes; il a une doctrine. Byron est incapable d'en conserver une deux heures de suite. Il le sait bien et n'est pas près de se le pardonner. Ce qui s'entend au ton triomphal sur lequel il parle des malheurs de Shelley.

—Byron, dit Jane, est un enfant gâté... Aucun des deux ne connaît les hommes; Shelley les aime trop, Byron pas assez.

—Ce qui est terrible en Shelley, dit Trelawny, c'est qu'il n'a à aucun degré l'instinct de la conservation... L'autre jour, comme je plongeais devant lui dans l'Arno, il me dit qu'il regrettait de ne pas savoir nager... «Essayez, lui dis-je... Mettez-vous sur le dos; vous flotterez.» Il s'est déshabillé et a sauté sans aucune hésitation. Mais il est allé tout droit au fond et il est resté là sans faire un mouvement, comme une anguille dans la vase... Si je ne l'avais repêché, il y serait mort...»

Jane soupira; elle n'ignorait pas que l'idée du suicide hantait Shelley. Il racontait souvent que presque tous ceux qu'il avait aimés étaient morts de cette façon.

—Pourtant, il ne paraît pas malheureux.

—Non, parce qu'il vit dans ses rêves, mais dans la vie réelle croyez-vous qu'il ne souffre pas de son impuissance à faire régner ses idées, de ses œuvres sans public, de son ménage imparfait? La mort doit lui apparaître comme un réveil après un cauchemar.

—Il croit à une existence future, dit Trelawny. Ceux qui le décrivent comme un athée le connaissent mal. Il m'a dit souvent que la philosophie française du siècle dernier lui apparaît maintenant comme tout à fait fausse et pernicieuse. En lui Platon et Dante ont vaincu Diderot. Et pourtant il ne regrette pas son attitude envers les doctrines établies... Je lui ai demandé: «Pourquoi vous dites-vous athée? Cela vous empêche de faire figure dans le monde.» Il m'a répondu: «C'est un Diable peint pour effrayer les imbéciles.»

Ainsi discourait le chœur, unanime, et peut-être ne voyait-il pas que son adoration pour Shelley était faîte pour une bonne part de l'échec temporel de celui-ci. L'homme aime plus volontiers ce qu'il peut plaindre que ce qu'il doit envier. Il trouve dans le spectacle d'un échec immérité d'agréables arguments pour expliquer sa propre malchance. Et le mélange de l'admiration et de la piété est une des plus sûres recettes de l'affection. Il eût fallu sans doute bien de la modestie à Williams et à Trelawny pour aimer le brillant Byron comme ils aimaient le pauvre Shelley.

Tandis que les disciples parlaient du maître absent, il travaillait dans la forêt de pins qui borde les faubourgs de Pise. Là, le vent de la mer ayant renversé un grand arbre au-dessus d'un étang ce tronc suspendu au-dessus de la rive formait un abri naturel sous lequel Shelley, comme un oiseau sauvage, se nichait. L'approche de son antre était montrée de loin par les feuilles éparses sur le sol et couvertes de strophes inachevées.

Quand il oubliait dans sa rêverie l'heure du dîner et sa propre existence. Mary allait à sa recherche; Trelawny l'accompagnait: il s'était constitué le chevalier servant de cette femme abandonnée et lui faisait une cour de pirate qui divertissait l'honnête femme. Fatiguée, elle s'asseyait à l'entrée du bois et Trelawny partait à la chasse au poète. Un jour, il le trouva si absorbé par une vision lointaine qu'il n'osa pas l'en éveiller avant d'avoir attiré son attention en faisant craquer les aiguilles sèches des pins. Il ramassa un Eschyle, un Shakespeare, puis un papier griffonné: À Jane, avec me guitare, mais il ne put déchiffrer que les deux premières lignes:

Ariel to Miranda Take this slave Of music...

Il appela Shelley, qui tourna la tête et dit faiblement: «Hello! entrez.»

—Voici donc votre salle de travail?

—Oui, et ces arbres sont mes livres. Quand on compose il ne faut pas que l'attention soit divisée. Dans une maison il n'y a pas de solitude: une porte qui se ferme, un bruit de pas, une sonnette font écho dans l'esprit, dissolvent les visions.

—Ici vous avez les bruits de la rivière, les oiseaux.

—La rivière coule comme le temps et les sons de la nature sont apaisants. Seul l'animal humain est discordant et me gêne... Oh! qu'il est difficile de concevoir pourquoi nous sommes ici, perpétuels tourments pour nous-mêmes et pour les autres!

Trelawny l'interrompit pour lui rappeler que sa femme inquiète attendait à l'orée du bois. Il se leva d'un bond, ramassa des livres, des papiers, en bourra ses poches et son chapeau et soupira: «Pauvre Mary, elle n'a pas de chance, elle ne peut supporter la solitude ni moi la société... Une vivante attelée avec un mort.» Et il partit de son allure glissante d'Esprit des Bois et des Forêts.

En retrouvant Mary il voulut s'excuser, mais bien qu'elle eût été vraiment inquiète, elle avait la godwinesque pudeur qui dissimule toute émotion, et plaisanta: «Quelle oie sauvage vous faites, Percy! Si j'ai pensé à autre chose qu'à mon livre, c'est à l'Opéra, à la nouvelle robe que j'attends de Florence, surtout à la couronne de lierre pour mes cheveux, et pas à vous, grand serin! Quand j'ai quitté la maison, mes souliers de satin n'étaient pas arrivés... Voilà qui est important.»

Mais il y avait toujours quelque chose de dissonant dans la gaieté de Mary.

XVI. SAMUEL XIII, 23

Byron, après avoir promis à Shelley d'amener Allegra à Pise, était arrivé sans elle et Claire, qui était venue de Florence rôder autour de la ville dans l'espoir d'apercevoir sa fille, devint bien inquiète quand elle sut que celle-ci avait été laissée à ce couvent de Bagna-Cavallo dont ses amis italiens lui faisaient une peinture sinistre. La maison était construite au milieu des marais de la Romagne, dans le climat le plus malsain; l'hygiène y était ignorée, la nourriture détestable, le chauffage inconnu. Claire ne pouvait plus voir un feu sans penser que sa pauvre chérie n'en avait pas.

La douleur maternelle amena cette petite femme orgueilleuse à un renoncement presque sublime. Elle écrivit à Byron qu'elle accepterait de ne jamais revoir Allegra de sa vie, s'il consentait à la faire élever dans une bonne école anglaise. «Je ne puis résister plus longtemps, disait-elle, à un sentiment intérieur, inexplicable, angoissant, qui me dit que je ne la verrai plus.»

Byron ne répondit pas. Quelques amis conseillèrent à Claire d'enlever sa fille, mais Shelley lui demanda d'avoir de la patience. Tout en partageant ses sentiments sur la cruauté de Byron, il désapprouvait toute folle véhémence: «Lord Byron est inflexible et vous êtes en son pouvoir. Souvenez-vous, Claire, que vous avez jadis repoussé mes conseils avec un mépris immérité et qu'aujourd'hui vous le regrettez inutilement. Ceci est le second de mes livres sibyllins. Si vous attendez le troisième, il coûtera peut-être plus cher encore.»

Il fit une démarche auprès de Byron, mais celui-ci, dès qu'il entendit le nom de Claire, eut un mouvement d'impatience: «Oh! dit-il, les femmes ne peuvent vivre sans faire de scènes.» Shelley lui fit part de ce que Claire avait appris au sujet de l'hygiène du couvent: «Qu'en sais-je? dit Byron. Je n'y ai jamais été.» Puis, quand les angoisses de Claire, ses appréhensions lui furent décrites, un sourire de diabolique satisfaction passa sur son visage.

—J'ai dû me contenir pour ne pas le frapper, dit Shelley, en sortant, à un vieil ami anglais. J'étais furieux et j'avais tort. Il ne peut pas plus s'empêcher d'être ce qu'il est que cette porte d'être une porte.

—Votre fatalisme est tout à fait absurde, dit le vieux gentleman. Si je fouettais cette porte, elle resterait porte, mais si Lord Byron était bien fouetté, il deviendrait aussi humain qu'il est inhumain. C'est la faiblesse de ses amis qui fait de lui ce tyran insolent.

En apprenant l'insuccès de cette démarche, Claire parut si désespérée que Shelley et même Mary jugèrent impossibles de la laisser à Florence chez des étrangers. Ils avaient l'intention d'aller passer les mois d'été au bord de la mer avec les Williams; ils l'invitèrent à venir avec eux.

Shelley se promettait un grand plaisir de cette villégiature; Williams et lui avaient obtenu de Trelawny qu'il leur fit construire un bateau à Gênes par un de ses amis, le capitaine Roberts. D'avance ils l'avaient baptisé le Don Juan, en l'honneur de Byron. Celui-ci avait à son tour commandé un yacht plus grand: le Bolivar. Shelley et Williams se voyaient déjà maîtres de la Méditerranée. Leurs femmes étaient moins enthousiastes. Pendant que leurs maris dessinaient sur le sable des cartes marines, elles se promenaient ensemble, philosophaient et cueillaient des violettes le long des chemins.

—Je déteste ce bateau, disait Mary.

—Oh! moi aussi, répondait Jane, mais ce que vous diriez ne servirait à rien et gâterait leur plaisir.

Pour rendre ce beau projet réel, il ne fallait que deux maisons au bord de la mer. Shelley et Williams les cherchèrent en vain. Lord Byron qui voulait un palais, dut tout de suite y renoncer, mais même des maisons de pêcheurs furent introuvables. Williams et sa femme décidèrent de faire une dernière expédition et, pour distraire Claire de ses soucis, ils lui demandèrent de les accompagner.

Ils étaient partis depuis quelques heures à peine quand Lord Byron écrivit à Shelley qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles d'Allegra. Il y avait eu une épidémie de typhus en Romagne. Les nonnes n'avaient pris aucune mesure préventive. L'enfant, déjà faible et fatiguée, avait contracté la fièvre. Elle était morte. «Je ne crois pas, ajoutait-il, avoir rien à me reprocher; je suis certain en tous cas de mes intentions et de mes sentiments. Il y a des moments où nous pensons qu'en faisant ceci ou cela les événements auraient pu être évités, mais chaque jour, chaque heure nous montré qu'ils sont inévitables. Je suppose que le Temps fera son œuvre: la Mort a fait la sienne.»

Ils allèrent lui rendre visite. Il était plus pâle encore, mais plus calme aussi qu'à son habitude.

Deux jours plus tard, les Williams avec Claire revinrent de leur voyage. Shelley, craignant quelque acte violent de Claire si elle apprenait son malheur tandis qu'elle se trouvait près de Byron, résolut de ne rien lui dire avant le départ. Williams n'avait pas trouvé les deux maisons meublées qu'il cherchait; sur toute la côte le seul logis libre était une grande bâtisse, la Casa Magni, non meublée et assez délabrée, avec une sorte de terrasse balayée par les flots.

Shelley, qui voulait à tout prix éloigner Claire, décida qu'il fallait louer Casa Magni. Les deux ménages habiteraient ensemble. C'était incommode? Peu importait. Il n'y avait pas de meubles? On en transporterait de Pise. Dans ces moments où sa volonté était employée tout entière, rien ne lui résistait. C'était un torrent. «Je vais, disait-il, jusqu'à ce que quelque chose m'arrête. Mais rien ne m'arrête.»

La douane, les bateliers soulevèrent mille difficultés. Il les surmonta toutes, par la seule force d'une idée ferme qui ne tient aucun compte du monde extérieur, et en quelques jours, les deux familles furent transportées au bord de la mer.

* * *

Casa Magni était une maison toute blanche, bâtie presque au milieu des flots et adossée à une forêt. Une terrasse supportée par des arches surplombait l'admirable golfe de la Spezzia. Le rez-de-chaussée était inhabitable, envahi par la mer dès que celle-ci devenait un peu forte. On ne pouvait y placer que des engins de pêche, des rames. Au premier, une grande salle à manger s'ouvrait d'un côté sur la chambre des Williams, de l'autre sur deux petites chambres qui furent l'une celle de Shelley, l'autre celle de Mary et de Claire.

C'était insuffisant et le premier soir ils échangèrent des impressions assez tristes. Les vagues gémissaient contre les roches avec un bruit lugubre. Les Williams et les Shelley pensaient au malheur de Claire. Elle, qui ne se doutait de rien, attribuait leur mauvaise humeur à la gêne qu'imposait sa présence dans une maison déjà trop petite. Elle le dit et offrit de retourner à Florence. Les deux ménages se récrièrent; Jane murmura quelque chose à Mary; elles se levèrent et allèrent vers la chambre de Williams; bientôt Shelley les y rejoignit. Claire s'approcha; elle les vit dans un coin en conversation animée qui s'arrêta dès qu'on l'aperçut. Alors sans qu'un seul mot eût été prononcé, elle dit: «Allegra est morte?»

Le lendemain, elle écrivit à Byron une lettre terrible-que celui-ci renvoya à Shelley en se plaignant de la dureté de Claire et en le priant de dire à celle-ci qu'il était prêt à lui laisser régler les funérailles et la sépulture de leur enfant. Elle répondit avec une sombre ironie qu'elle s'en rapportait désormais à lui: elle ne demandait plus qu'une boucle et qu'un portrait. Byron, devenu d'une étonnante soumission, lui fit parvenir assez vite une jolie miniature et quelques mèches blondes. Elle dit adieu à ses amis de Casa Magni et retourna à Florence pour vivre au milieu d'étrangers qui, ne connaissant rien de sa douleur, la réveilleraient moins souvent.

Le noble Lord décida de faire enterrer sa fille en Angleterre, dans l'église de Harrow, et de placer sur le mur au-dessus de sa tombe une tablette de marbre avec ces mots:

À la mémoire d'Allegra Fille de George Gordon Lord Byron Morte à Bagna-Cavallo, le 20 avril 1822 Âgée de cinq ans et six mois.

J'irai à elle, mais elle ne reviendra plus à moi.

2nd. Samuel XIII, 23.

Mais le vicaire de Harrow et plusieurs membres du Conseil de fabrique trouvèrent immoral de recevoir dans leur église une enfant naturelle, surtout si une inscription révélait le nom de son père. La fille de Claire fut donc enterrée hors de l'église, et sans inscription, comme il convenait.

Lord Byron, qui n'avait jamais été au couvent de Bagna-Cavallo quand Allegra s'y trouvait, alla visiter, quelque temps après la mort de l'enfant, ces lieux auxquels des sentiments assez vifs, dont ils avaient été l'occasion, donnaient désormais pour lui couleur sentimentale et romantique. Il y trouva le prétexte d'une belle méditation sur la mort et sur lui-même. «J'irai à elle, mais elle ne reviendra pas à moi.» Le second Samuel avait raison.

XVII. LE REFUGE

Casa Magni enchantait Shelley. Il en aimait la sauvage solitude, la forêt derrière la maison, la baie rocheuse et boisée, les pauvres villages de pêcheurs.

Mary s'y sentait perdue et malheureuse. Enceinte une fois de plus, écœurée, inquiète, elle aurait voulu vivre dans une ville, près d'un médecin. Les rudes habitants de la côte, leur patois incompréhensible lui déplaisaient autant que l'avait charmée la grâce toscane. La présence de Jane Williams, qu'elle avait trouvée si délicieuse à Pise, commençait à lui devenir pénible. Le ménage commun met les femmes à dure épreuve. Il y avait des plates querelles à propos de domestiques, de casseroles. Shelley parlait trop de la perfection de Jane et écrivait pour elle trop de divines sérénades.

À toutes les plaintes de sa femme, il répondait avec une constante bonne humeur. Doucement, tendrement, il la caressait et la consolait: «Pauvre Marie, disait-il, c'est le supplice de Tantale qu'une femme douée de telles qualités, d'une âme si pure, soit incapable d'inspirer une parfaite sympathie.»

Il savait qu'il ne la changerait pas, que son état physique expliquait beaucoup de ses faiblesses et il la supportait avec une patiente affection. Ce qu'elle lui reprochait surtout c'était sa complète indifférence à ce que tous les autres hommes, jugent désirable et digne d'effort. Elle l'admirait autant que le premier jour; en lui seul, elle sentait une force sur laquelle elle pouvait s'appuyer. Mais quelque chose d'indéfinissable faisait que cette force ne s'exerçait jamais au profit de Shelley lui-même. Il semblait que l'idée de son propre intérêt lui fût tout à fait étrangère. Sa personne n'était pas à ses yeux comme elle l'est pour tous les hommes, limitée par un trait précis, mais elle s'étendait par une sorte de frange lumineuse jusqu'à celle de ses amis, jusqu'à celle des inconnus même. Quant aux soucis et aux usages des sociétés humaines, il continuait à les ignorer.

Chaque mois il allait à Livourne chercher ses rentes. Il rapportait un sac plein d'écus qu'il vidait sur le plancher d'un coup. Puis avec la pelle à charbon, adroitement, il rassemblait les «scudi», en faisant une sorte de gâteau qu'il aplatissait de sa semelle. Avec la pelle il le coupait en deux. Une moitié était pour Mary; loyer et ménage. L'autre moitié était une fois encore divisée en deux: un quart allait à Mary pour ses dépenses personnelles, le dernier était pour Shelley. Mais Mary savait ce que voulait dire «pour Shelley», c'était pour Godwin (malgré tous les serments), pour Claire, pour les Hunt.

Un jour, Mary avait invité à venir déjeuner à Casa Magni on ne sait quels notables Anglais curieux de voir le poète. À l'heure du dîner Shelley n'était pas rentré et on se mit à table sans lui. Soudain une des dames poussa un cri: «Oh! my goodness!» et Mary, en se retournant, vit Shelley complètement nu qui traversait la salle à manger en cherchant à se dissimuler derrière la servante.

—Percy, dit-elle, comment osez-vous?

Elle fut imprudente car Shelley, se sentant injustement accusé, abandonna son refuge et vint près de la table pour se disculper. Les dames se cachèrent le visage dans leurs mains. Il était pourtant charmant, les cheveux pleins de varech, son corps fragile et humide parfumé par le sel marin. Mais Mary avait horreur de tels incidents.

* * *

Shelley et Williams attendaient avec une impatience d'enfants leur bateau, et toute voile étrangère qui, venant de Livourne, doublait le petit promontoire de Lerici, les attirait aussitôt sur la plage

Après la mort d'Allegra, Shelley avait écrit au capitaine Roberts de débaptiser le Don Juan et de le nommer l'Ariel. Tout ce qui rappelait Byron lui était devenu odieux. Sa surprise et sa colère furent grandes quand le petit yacht arriva portant sur sa voile, en lettres énormes: Don Juan. C'était l'œuvre de Byron qui, informé du changement et fort irrité, avait donné l'ordre à Roberts d'imposer, malgré tout, le sceau diabolique à la barque platonicienne. Avec eau tiède, savon, brosse, Shelley et Williams se mirent au travail pour laver l'infamie de leur pauvre bateau. Ils ne réussirent pas. Même la térébenthine fut essayée sans succès. Les spécialistes consultés dirent qu'il faudrait couper et recoudre la voile. Shelley ne céda pas et ce fut fait.

Le capitaine génois qui avait amené le bateau le trouvait bon, rapide, mais assez difficile à manœuvrer par mauvais temps. Williams et Shelley, enthousiastes incompétents, avaient imposé le modèle d'un yacht royal dont la ligne élégante les enchantait: il avait fallu deux tonnes de plomb pour l'équilibrer, et même ainsi il demeurait capricieux.

Les deux propriétaires de l'Ariel voulurent le monter seuls avec un mousse. Williams avait été trois ans dans la marine et prétendait s'y connaître. Shelley était maladroit comme une femme, mais plein de bonne volonté. Il s'empêtrait dans les cordages, lisait Sophocle en tenant la barre et manquait plusieurs fois par voyage de tomber par-dessus bord. Jamais il n'avait été aussi heureux. Quand Trelawny l'eût vu à l'œuvre, il prit Williams par le bras et lui conseilla de chercher un bon marin, connaissant bien cette baie. Williams fut très froissé. Il était capitaine et il avait Shelley.

—Shelley! Vous n'en ferez rien de bon tant que vous n'aurez pas coupé ses cheveux, jeté les Tragiques Grecs à la mer et plongé ses bras jusqu'au coude dans un baquet de goudron.

L'Ariel avait trop de tirant d'eau pour aborder sur la plage de Casa Magni. Williams, avec l'aide d'un charpentier, construisit un minuscule canot de toile goudronnée sur armature de bois qui permit d'aller du bateau au rivage. C'était une barque si fragile qu'elle chavirait au moindre mouvement. Elle devint le jouet favori de Shelley. Il adorait se laisser balancer par les vagues dans cette coquille légère.

Un soir, voyant sur la plage Jane avec ses deux enfants, il l'invita à monter dans sa nacelle: «Avec un peu de précaution, il y aura de la place pour tout le monde.» Elle se blottit au fond de la barque dont le bord descendit jusqu'à n'être plus qu'à une main de la surface; le moindre souffle du vent, le plus petit mouvement des enfants pouvait la faire chavirer.

Elle pensait que Shelley voulait seulement flotter sur les basses eaux du rivage, mais lui, fier de montrer à cette charmante femme ses talents de rameur, appuya sur ses avirons et fut bientôt dans les eaux bleues et profondes de la baie; là il s'arrêta et tomba dans une profonde rêverie. Jane fut saisie de la plus affreuse terreur; elle essaya de poser doucement quelques questions. Il ne répondit pas. Soudain il leva la tête, parut illuminé par une pensée soudaine et dit joyeusement: «Allons résoudre ensemble le grand mystère.»

Si Jane avait poussé un cri, ses enfants étaient perdus. Shelley eût fait un mouvement brusque, la barque aurait penché légèrement et les eaux les auraient enveloppés. Gaiement, légèrement, elle répondit: «Non, merci, pas maintenant; je voudrais dîner d'abord et les enfants aussi... D'ailleurs, voici Edward qui rentre avec Trelawny, ils seront surpris de nous trouver sortis et Edward dira que ce bateau n'est pas sûr.

—Pas sûr? dit Shelley vexé. J'irais à Livourne dedans; j'irais n'importe où.

Jane sentit que l'ange de la mort repliait ses ailes.

—Vous n'avez pas encore écrit les paroles de l'air indien? dit-elle négligemment.

—Si, mais il faut que vous me le jouiez encore...

Tout en parlant il ramenait le bateau vers les eaux basses. Aussitôt que Jane vit qu'elle avait pied, elle sauta dans l'eau avec ses enfants si rapidement que Shelley se trouva enfermé sur le sable et sous le canot comme un crabe dans sa carapace.

—Jane, êtes-vous folle? dit son mari en repêchant Shelley. Nous vous aurions ramenés à terre si vous aviez attendu un moment.

—Non, merci, je l'ai échappé belle... L'horrible cercueil. Je n'y mettrai plus les pieds. Résoudre le grand mystère! le plus grand de tous, c'est lui... Qui peut prévoir ce qu'il va faire?... Je voudrais être partie d'ici; je vis dans la terreur.

Mais le visage enfantin paraissait radieux et innocent. Il semblait que par ce bel été, rien ne pût gâter sa joie. Il aimait, le soir, naviguer avec ses amis dans l'Ariel au clair de lune. Mary, assise à ses pieds, la tête sur ses genoux, se souvenait que c'était ainsi, dix ans auparavant, qu'elle avait traversé avec lui la Manche démontée. Que d'événements pendant ces dix années! Combien la vie s'était révélée plus subtile, plus traîtresse qu'ils ne l'avaient tous deux imaginée!

Assise à l'arrière, Jane chantait une sérénade indienne en s'accompagnant sur sa guitare. Shelley regardait dans le ciel paisible de juin la frange brillante des nuages sous la douce clarté lunaire. Il ne pensait pas. Il sentait son esprit se dissoudre dans les rayons de lumière pure et froide, dans les parfums tièdes de la nuit. Sa personne charnelle s'abolissait dans une extase délicieuse. Il n'était plus qu'une ardente vapeur flottant dans l'espace avec allégresse. Les parfums du soir, les rayons de lune, la voix de Jane s'unissaient en une mystérieuse harmonie pour soutenir de leurs accords une divine musique intérieure. Quittant la terre pour un monde de formes plus fluides et plus pures, il avait rejoint ces beaux fantômes, ces cristallins palais, ces transparentes vapeurs qui avaient longtemps été pour lui la seule réalité. Il savait désormais qu'il existe un autre univers, rude et inflexible, mais dans ces hautes régions qu'animaient seuls la douceur ondoyante et liquide du chant et l'invisible mouvement des sphères lumineuses, jalousies de femmes, soucis d'argent, querelles politiques lui paraissaient choses si petites qu'elles ne pouvaient diminuer son incroyable bonheur. Il aurait voulu s'évanouir de plaisir et dire comme Faust au moment présent: «Oh! reste, tu es si beau!»

XVIII. ARIEL DÉLIVRÉ

Depuis longtemps Shelley désirait faire venir en Italie ses amis Hunt, auxquels leurs créanciers et leurs ennemis politiques rendaient, en Angleterre, la vie assez dure. Il était prêt à payer leur voyage, mais ses ressources ne lui permettaient pas d'entretenir un ménage et sept enfants. À force d'en parler à Byron, il obtint de celui-ci la promesse de fonder avec Hunt un journal libéral qui serait édité en Italie et publierait le premier toutes les œuvres de Byron. Ce seul privilège suffisait à assurer le succès du journal et la fortune de Hunt. C'était une offre très généreuse de la part de Byron qui n'avait rien à gagner à cette association, bien au contraire. Mais il alla plus loin; il consentit à céder aux Hunt le rez-de-chaussée de son palais de Pise que Shelley, de son côté, s'engagea à meubler pour eux. Tout était ainsi arrangé et la tribu des Hunt se mit en route.

Non sans peine, vers la fin de juin 1822, ils arrivèrent à Livourne. Dans le port, Trelawny les attendait sur le _Bolivar._ Shelley et Williams étaient venus sur l'_Ariel_ qui fit une entrée de grand style. Après de chaleureuses démonstrations de joie, la tribu, pilotée par Shelley, fut dirigée sur Pise, tandis que Williams attendait à Livourne le retour de son ami pour rentrer en bateau avec lui.

Malheureusement le premier contact des Hunt avec Byron fut désagréable. Bien qu'il jugeât ses idées politiques exagérées, il avait une certaine affection protectrice pour Hunt, honnête écrivain, bon père de famille, bon mari, bon homme. Mais il n'avait jamais pu souffrir sa femme Marianne qu'il jugeait vulgaire. C'était une de ces égalitaires qui passent leur vie à penser aux inégalités. Pour bien montrer qu'elle ne respectait pas en Byron le grand seigneur, elle le traita avec une insolence que l'homme le plus humble n'eût pas toléré. Avec l'aimable Guiccioli, elle prit les allures de matrone britannique. Byron demeura poli, mais glacial.

Au bout de vingt-quatre heures il était excédé. Les sept enfants couraient dans la maison, abîmaient tout, «Kraal de Hottendots, plus sales et plus malfaisants que des Yahoos.» Lord Byron regardait avec dégoût cette vermine humaine, et mettant en faction sur l'escalier son énorme bouledogue, lui disait: «Ne laissez aucun petit cockney venir de notre côté.» Déjà il était las du journal.

Shelley, qui devait repartir le jour même, ne voulut pas abandonner Hunt avant d'avoir arrangé ses affaires. Il adoucit Byron, prêcha Marianne, consola son ami et retarda son départ de jour en jour jusqu'à ce que tout fût réglé. Sa ténacité triomphait toujours de la hautaine langueur de Byron. Il obtint que le premier numéro du journal publierait la «Vision du Jugement» [1], ce qui le lancerait sûrement. Williams, qui attendait à Livourne, devenait impatient et nerveux. Il n'avait jamais été séparé de sa femme pendant un temps aussi long et se plaignait. Shelley lui envoyait billet sur billet pour expliquer son retard.

Ce début de juillet avait été d'une chaleur suffocante, «le soleil d'Italie au rire impitoyable». Les paysans avaient dû cesser de travailler dans les champs au milieu du jour. L'eau manquait et partout des processions de prêtres, portant les images saintes, imploraient le ciel d'un peu de pluie.

Le matin du 8, Shelley arriva avec Trelawny, alla à la banque, fit de nombreux achats dans les magasins pour l'approvisionnement de Casa Magni, puis les trois amis se dirigèrent ensemble vers le port. Trelawny, avec son Bolivar, voulait accompagner l'Ariel. Le ciel se couvrait peu à peu et une brise légère soufflait dans la direction de Lerici. Le capitaine Roberts dit qu'il y aurait bientôt un orage. Williams, qui avait hâte de partir, affirma qu'en sept heures ils seraient arrivés.

À midi, Shelley, Williams et leur mousse étaient à bord de l'Ariel; Trelawny, à bord du Bolivar, faisait ses préparatifs. Le bateau du garde-port les accosta pour vérifier leurs papiers: «Barchetta Don Juan? Capitaine Percy Shelley? Cela va bien.» Trelawny, qui n'avait pas son certificat sanitaire, essaya de passer outre: l'officier le menaça de quinze jours de quarantaine. Il offrit d'aller se mettre rapidement en règle, mais Williams ne tenait plus en place. D'ailleurs ils n'avaient pas de temps à perdre il était deux heures; il y avait peu de vent et ils arriveraient à grand' peine à la nuit tombante.

L'Ariel sortit presque en même temps que deux felouques italiennes. Trelawny mécontent se mit à l'ancre, fit amener ses voiles et avec une longue-vue suivit des yeux le bateau de ses amis. Son pilote génois lui dit: «Ils auraient dû partir ce matin, à trois ou quatre heures... ils se tiennent trop à la côte; le courant les y fixera.»

—Ils auront bientôt le vent de terre, doit Trelawny.

—Ils en auront peut-être beaucoup trop, dit le Génois; cette voilure sur un bateau sans pont, et sans un marin à bord, c'est une folie!... Regardez ces lignes noires là-bas, et les chiffons sales qui passent au-dessus, et cette fumée sur l'eau. Le Diable prépare un de ses tours.

Du bout de la jetée le capitaine Roberts, lui aussi, observait l'Ariel; quand il le perdit de vue, il monta sur le phare et vit l'orage s'avancer vers le petit bateau qui bientôt amena une partie de sa voilure; puis les nuages le cachèrent complètement.

Dans le port l'air était devenu brûlant et irrespirable; une sorte de calme pesant paraissait solidifier l'atmosphère. Trelawny accablé descendit dans sa cabine et, malgré lui, s'endormit. Au bout d'un instant, il fut réveillé par un bruit de chaînes; les matelots mouillaient une nouvelle ancre. Dans tout le port c'était l'agitation qui précède la tempête; on amenait des voiles et des mâts, on arrimait des câbles, des ancres grinçaient. Il faisait très noir. La mer était unie et sombre comme un bloc de plomb; des bouffées de vent la parcouraient sans la rider et de larges gouttes de pluie rebondissaient sur sa surface. Des barques de pêche passèrent à toute vitesse, dans un grand désordre; on entendait des coups de sifflet, des ordres, des cris. Soudain un coup de tonnerre formidable couvrit tous les bruits humains.

Quand quelques heures plus tard le ciel se fût éclairci, Trelawny et Roberts explorèrent longuement tout le golfe de leurs longues-vues; il n'y avait plus sur la mer un seul bateau.

* * *

De l'autre côté du golfe, les deux femmes attendaient des nouvelles. Mary était inquiète et mélancolique; cet été si chaud l'effrayait. C'était par un tel temps que son petit William était mort et elle regardait son bébé avec inquiétude. Il allait bien et buvait joyeusement mais elle, sur cette terrasse, devant le plus beau paysage du monde, ne pouvait s'empêcher de se sentir accablée de tristesse. Sans raison, ses yeux se remplissaient de larmes: «Enfin, pensait-elle, quand lui, quand mon Shelley reviendra, je serai heureuse, il me consolera; si son boy est malade, il le guérira et m'encouragera.»

Le lundi, Jane eut une lettre de son mari, datée du samedi: il disait Shelley toujours retenu à Pise: «S'il n'est pas ici lundi, je viendrai seul dans une felouque; attendez-moi lundi au plus tard.» Le jour où cette lettre arriva était celui de l'orage. Mary et Jane, voyant la mer démontée, ne pensèrent pas une minute que l'Ariel, si fragile, eût pris la mer. Le mardi, il plut toute la journée, une pluie douce, monotone, sur une mer très calme. Le mercredi le vent souffla de Livourne et plusieurs felouques arrivèrent. Le patron de l'une d'elles dit que l'Ariel était parti le lundi, mais Mary et Jane ne le crurent pas. Jeudi, le vent fut de nouveau bon, les deux femmes ne quittèrent pas la terrasse; à chaque minute, elles croyaient voir les hautes voiles du petit bateau doubler le cap. À minuit, elles étaient encore sur la terrasse et, inquiètes, se demandaient si quelque maladie ne retenait pas leurs maris à Livourne. Comme la nuit avançait, Jane devint si malheureuse qu'elle décida de fréter un bateau le lendemain matin; mais l'aube vit une mer démontée, et les bateliers refusèrent de faire le voyage. À midi des lettres arrivèrent; il y en avait une de Hunt pour Shelley. Mary l'ouvrit en frissonnant. Elle disait: «Écrivez-nous comment vous êtes rentré, car il a fait mauvais temps lundi après votre départ et nous sommes inquiets.»

La lettre tomba des mains de Mary qui se mit à trembler. Jane la ramassa, lut à son tour et dit: «Alors, tout est fini.»

—Non, ma chère Jane, tout n'est pas fini; mais cette attente est horrible. Venez avec moi. Allons à Livourne. Allons en poste pour faire plus vite et sachons notre sort.

La route de Lerici à Livourne passait par Pise; elles s'arrêtèrent un instant chez Lord Byron pour demander s'il avait des nouvelles. Elles frappèrent à la porte; une servante italienne cria: «Chi è» car il était déjà tard, puis leur ouvrit. Byron était couché, mais la comtesse Guiccioli, souriante, descendit à leur rencontre. En voyant l'aspect terrifiant du visage de Mary, blanche comme un marbre, elle s'arrêta étonnée.

—Where is he? Papete alcuna cosa di Shelley? dit Mary. Byron qui suivait sa maîtresse, ne savait rien, seulement que Shelley avait quitté Pise le dimanche et s'était embarqué le lundi, par mauvais temps.

Refusant de se reposer, les deux femmes partirent pour Livourne; elles y arrivèrent à deux heures du matin. Leur cocher les amena à une auberge où elles ne trouvèrent ni Trelawny, ni le capitaine Roberts. Elles se jetèrent habillées sur des lits et attendirent le jour. À six heures du matin, elles coururent toutes les auberges de Livourne. À celle du Globe, elles trouvèrent Roberts qui descendit avec un visage bouleversé, et elles surent par lui tout ce qui s'était passé pendant cette horrible semaine.

Cependant il restait un espoir. L'Ariel pouvait avoir été poussé par la tempête vers la Corse ou l'île d'Elbe. Elles envoyèrent un courrier faire le tour du golfe pour demander de village en village si l'on avait trouvé quelque épave, et à neuf heures du matin repartirent pour Casa Magni. Trelawny les accompagna. En passant à Viareggio, on leur apprit qu'on avait trouvé sur la plage un petit canot et un tonneau. Trelawny alla voir, c'était bien le canot minuscule de l'Ariel. Mais peut-être le canot, encombrant par mauvais temps, avait-il été jeté par-dessus bord. Quand Jane et Mary arrivèrent à Casa Magni, c'était la fête du village. Toute la nuit, le bruit des danses et des chants les tint éveillées.

* * *

Cinq à six jours plus tard, Trelawny, qui avait promis une récompense à ceux des garde-côtes qui lui fourniraient quelque information, fut appelé à Viareggio où un corps avait été trouvé sur la plage. C'était un cadavre affreux à voir, car toutes les parties non protégées par les vêtements avaient été déchiquetées par les poissons. Mais la silhouette haute et fragile était trop familière à Trelawny pour que le doute fût possible. Dans une des poches du veston, il trouva un Sophocle; dans l'autre, un volume de Keats, placé dans la poche, encore ouvert comme si le lecteur, interrompu seulement par la tempête, avait dû précipitamment le mettre de côté. Presque en même temps le corps de Williams et celui du marin furent jetés sur la côte, non loin du même point, plus mutilés encore. Trelawny les fit enterrer dans le sable pour les préserver des vagues et galopa vers Casa Magni.

Sur le seuil de la maison, il s'arrêta. On ne voyait personne, une lampe brûlait. Peut-être les deux veuves se disaient-elles encore quelque raison d'espérer. Trelawny pensa à sa dernière visite. Alors les deux familles étaient réunies dans la vérandah au-dessus d'une mer calme qui reflétait les étoiles. Williams avait crié «Buona notte!» et Trelawny, à travers la baie, avait ramé jusqu'au Bolivar tandis qu'au loin Jane chantait en s'accompagnant de sa guitare. Puis la voix perçante de Shelley avait fait trembler l'air tranquille. Longtemps il avait écouté avec bonheur ce bruit joyeux d'une famille heureuse.

Un cri interrompit sa rêverie. La nourrice Caterina, en traversant le hall, l'avait aperçu sur le seuil. Alors il monta et, sans se faire annoncer, entra dans la chambre où se tenaient Mary et Jane. Il ne dit pas un mot. Les grands yeux noisette de Mary Shelley le fixèrent avec une incroyable intensité. Elle poussa un cri: «Il n'y a plus d'espoir?» Trelawny, sans répondre, sortit de la chambre et dit à la nourrice d'amener les enfants aux deux mères.

XIX. LES DERNIERS ANNEAUX

Mary aurait désiré que Shelley fût enterré près de son fils, dans ce cimetière de Rome qu'il avait trouvé si beau, mais les règlements sanitaires ne permettaient pas de transporter un cadavre rejeté par les flots. Trelawny suggéra de brûler les deux corps, sur la plage, à la manière des anciens Grecs. Quand un jour eut été fixé pour cette cérémonie, il fit prévenir Byron et Hunt et vint lui-même sur le _Bolivar._ Les autorités toscanes avaient fourni une escouade de soldats en tenue de corvée, munis de pelles et de pics.

Le corps de Williams fut exhumé le premier. Debout sur le sable brûlant, ses amis regardaient travailler les soldats et guettaient avec un mélange de tristesse, d'horreur et de curiosité, l'apparition, du premier débris humain. Le coin d'un mouchoir de soie noire apparut d'abord, puis un col, puis le corps, dans un tel état de décomposition que les membres se détachèrent du tronc dès que les soldats le touchèrent. Ils faisaient ce travail avec de grandes tenailles qui ressemblaient à des instruments de torture.

Byron regarda cette masse informe de chair et d'os et dit: «Voici donc un corps humain? On dirait plutôt une carcasse de mouton.» Il était affreusement ému et cherchait à cacher cette émotion, qu'il jugeait plébéienne, sous des dehors détachés. Au moment où les soldats enlevèrent le crâne, il leur dit: «Un moment! Laissez-moi voir la mâchoire», et il ajouta: «Je puis reconnaître à ses dents un homme avec qui j'ai parlé... Je regarde toujours la bouche; elle dit ce que les yeux essaient de cacher.»

Un haut bûcher de pin avait été préparé. Trelawny en approcha une torche et la grande flamme résineuse monta dans l'air immobile. La chaleur fut si vive que les spectateurs durent s'éloigner. Les os, en brûlant, donnèrent à la flamme un éclat d'argent d'une délicieuse pureté; quand elle fut un peu moins violente, Byron et Hunt se rapprochèrent et jetèrent sur le lit funèbre de l'encens, du sel et du vin.

—Allons, dit Byron, brusquement, essayons la force de ces eaux qui ont noyé nos amis... À quelle distance de la rive étaient-ils quand leur bateau a coulé?

Sans doute à ce moment se mêlait à sa mélancolie la douce conviction que Lord Byron, qui avait traversé l'Hellespont à la nage, ne se fût pas laissé engloutir par cette mer aux courtes vagues. Il se déshabilla, sauta dans l'eau et s'éloigna rapidement. Trelawny et Hunt le suivirent. Du large, le bûcher ne fut plus sur la plage qu'une petite tache scintillante.

* * *

Le lendemain, ce fut le tour de Shelley qui avait été enseveli dans le sable, plus près du bourg de Viareggio, entre la mer et un bois de pins.

Le temps était admirable. Sous la lumière crue, le sable jaune vif et la mer violette formaient le plus beau des contrastes. Au-dessus des arbres, les blancs sommets des Apennins dessinaient un de ces fonds à la fois nuageux et marmoréens que Shelley avait tant admirés.

Beaucoup d'enfants du village étaient venus voir ce spectacle rare, mais un silence respectueux fut observé. Byron lui-même était pensif et abattu, «Ah! volonté de fer, pensait-il, voilà donc ce qui reste de tant de courage... Tu as défié Jupiter, Prométhée... Et te voici...»

Les soldats creusaient sans retrouver le corps. Soudain, un son dur et creux les avertit qu'un pic avait frappé le crâne. Byron frissonna. Brusquement il pensa à Shelley dans cette tempête du Lac de Genève où ils s'étaient trouvés ensemble; ces bras croisés, héroïques et impuissants, lui parurent un symbole assez juste de cette belle vie: «Que le monde s'est trompé en le jugeant... L'homme le meilleur, le moins égoïste que j'aie connu... Et quel gentleman! Le plus parfait peut-être qui ait jamais traversé un salon!»

Le corps avait été recouvert de chaux qui l'avait presque entièrement calciné. De nouveau l'encens, l'huile et le sel furent répandus sur la flamme et le vin coula à flots. La chaleur faisait trembler l'air. Au bout de trois heures, le cœur qui était d'une taille extraordinaire, n'était pas encore consumé: Trelawny plongea sa main dans la fournaise et en retira cette relique. Le crâne, qui avait été fendu par le pic d'un soldat, s'ouvrit et la cervelle y bouillonna longtemps, comme dans un chaudron.

Byron ne put supporter ce spectacle. Comme la veille, il sauta nu dans l'eau et nagea jusqu'au Bolivar, qui était ancré dans la baie. Trelawny recueillit les cendres et les ossements blanchis dans une urne de chêne doublée de velours noir qu'il avait apportée. Les enfants du village, qui le regardaient avec curiosité, se racontaient les uns aux autres qu'en portant ces débris en Angleterre, les morts renaissent de leurs cendres.

* * *

Peut-être faut-il dire ce que devinrent les principaux personnages de cette histoire.

Sir Timothy Shelley vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Mary reçut de lui une petite pension, mais dut promettre de ne pas publier les poésies posthumes et la biographie de son mari tant que vivrait le vieux baronnet. À la mort de celui-ci, Percy-Florence hérita du titre et de la fortune, le fils de Harriet étant mort en bas âge.

Le malheur avait uni les deux veuves, Mary et Jane. Elles habitèrent longtemps ensemble, en Italie, puis à Londres. Les amis de leurs maris étaient si fidèles que Trelawny demanda la main de Mary, et le sceptique Hogg, un peu plus tard, celle de Jane. Mary refusa, alléguant qu'elle trouvait Mary Shelley un nom si beau qu'elle n'en pourrait jamais changer. Jane accepta, mais au moment du mariage avoua qu'elle n'avait jamais été mariée avec Williams. Elle avait un mari, quelque part, aux Indes. Cela n'était pas pour effrayer Hogg et les dispensa de toute cérémonie. Ils ne se quittèrent jamais et vécurent sous de décentes apparences. Bien que précis et travailleur, Hogg passait pour un médiocre avocat; il manquait d'éloquence et de chaleur. Vers la fin de sa vie, c'était un vieux monsieur timide, très désenchanté, qui lisait du grec et du latin pour secouer un peu son immense ennui.

Claire resta sur le Continent, fut institutrice en Russie, puis, à la mort de sir Timothy, put enfin toucher une somme assez forte que lui avait léguée Shelley et qui la tira de la misère.

Plus elles avançaient en âge, plus ces trois femmes se querellaient. Jane prétendit que pendant les derniers mois à Pise et à Casa Magni, Shelley n'avait aimé qu'elle. Ces propos furent rapportés à Mary qui, très irritée, cessa de la voir. Jane se transforma lentement en une vieille femme un peu sourde, mais aimable, dont les yeux brillaient encore quand elle parlait du poète.

Claire prépara pendant plusieurs années un livre où elle voulait montrer par l'exemple de Shelley, de Byron et par le sien, combien il est nécessaire au bonheur de n'avoir sur l'amour que des idées vulgaires. Mais elle devint un peu folle et dut prendre un long repos. Elle passa la fin de son existence à Florence; elle s'était convertie au catholicisme et s'occupait d'œuvres pieuses.

Vers 1879, un jeune homme qui cherchait des documents sur Byron et sur Shelley vint lui demander des souvenirs. Dès qu'il prononça ces deux noms, il vit apparaître sous les rides de la vieille dame, un de ces sourires de jeune fille, timides et cependant chargés de promesses, qui l'avaient rendue si charmante à vingt ans.

—Allons, dit-elle, je suppose que vous êtes comme les autres, vous croyez que j'ai aimé Byron?

Et comme il la regardait avec surprise:

—Mon jeune ami, dit-elle, un jour viendra où vous connaîtrez mieux le cœur des femmes. J étais éblouie par Byron, mais je n'étais pas amoureuse... J'aurais pu le devenir, mais ce ne fut pas.

Il y eut un assez long silence, puis l'enquêteur, un peu hésitant, demanda:

—N'avez-vous donc jamais aimé, Madame? Elle rougit et, sans répondre, regarda fixement le sol.

—Shelley? murmura-t-il d'une voix presque imperceptible.

—De tout mon cœur et de toute mon âme, dit la vieille dame avec passion, sans relever les yeux.

Puis, avec une charmante coquetterie, elle lui donna une tape sur la joue.

NOTE POUR LE LECTEUR CURIEUX

Les meilleurs documents originaux sont les Lettres éditées par R. Ingpen; on trouvera aussi quelques lettres importantes dans la Correspondance inédite de Byron que vient d'éditer M. Murray.

La Vie de Shelley de Hogg est un livre amusant, vivant, mais incohérent jusqu'à l'insolence, celle de Medwin est médiocre; le livre de Trelawny (Records of Shelley, Byron, and the author) est remarquable en tous points. Le Journal de Williams est peu intéressant, la vie de Peacock utile seulement pour la séparation avec Harriet.

Parmi les biographes modernes Dowden (2 vol.) est indispensable. Lire aussi Clutton-Brock (Shelley, the Man and the Poet), Gribbles (The romantic life of Shelley), Garnett (Relics of Shelley), Rossetti (Shelley's Friends in Italy), Anna Mc Mahan (With Shelley in Italy). Graham (Last links with Shelley, Byron and Keats). Sur la mort le récit le plus authentique jusqu'à ce jour est celui de M. Guido Biagi (Gli ultimi giorni de P. B. Shelley).

En français F. Rabbe a publié une vie et une traduction de Shelley (Stock éditeur); M. Koszul une thèse sur la jeunesse de Shelley.

Sur la poésie de Shelley il faut lire l'essai de F. Thompson et surtout l'admirable étude de M. André Chevrillon dans ses Études Anglaises.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

ROMANS

Les Silences du Colonel Bramble (Grasset). Les Discours du Docteur O'Grady (Grasset). Ni Ange, ni Bête (Grasset). Climats (Grasset). Le Cercle de Famille (Grasset). L'Instinct du Bonheur (Grasset). Bernard Quesnay (Gallimard). Voyage au Pays des Articoles (Gallimard). Le Peseur d'Âmes (Gallimard). La Machine à lire les Pensées (Gallimard). Toujours l'inattendu arrive (Éditions des Deux Rives). Terre Promise (Flammarion).

BIOGRAPHIES

Ariel ou la Vie de Shelley (Grasset). Byron (Grasset). Disraeli (Grasset). Lyautey (Plon). Édouard VII et son Temps (Grasset). Chateaubriand (Grasset).

ESSAIS

Tourgueniev (Grasset). Les Mondes Imaginaires (Grasset). Études Anglaises (Grasset). Magiciens et Logiciens (Grasset). Dialogues sur le Commandement (Grasset). Aspects de la Biographie (Grasset). Mes Songes que voici (Grasset). Sentiments et Coutumes (Grasset). La Conversation (Hachette). Rouen (Gallimard). Un Art de vivre (Plon). États-Unis 1939 (Ed. de France). Tragédie en France (Ed. de la Maison Française). Études littéraires, 2 vol. (Ed. de la Maison Française). Mémoires, 2. vol. (Ed. de la Maison Française). Espoirs et souvenirs (Ed. de la Maison Française). Études américaines (Ed. de la Maison Française). Les Sept visages de l'amour (Ed. Jeune Parque). Journal États-Unis (1946) (Bateau Ivre).

HISTOIRE

Histoire d'Angleterre (Fayard). Histoire des États-Unis (Albin Michel).

DIVERS

Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre (Grasset). Textes choisis et présentés par A. Maynial (Grasset).

ŒUVRES DE ANDRÉ MAUROIS

Les Discours du Docteur O'Grady. Les Silences du Colonel Bramble. Ni Ange, ni Bête. Dialogues sur le Commandement. Ariel ou la Vie de Shelley. Études Anglaises. Les Mondes Imaginaires. Climats. Byron (2 volumes). Aspects de la Biographie. Tourgueniev. Le Cercle de Famille. Mes songes que voici. L'Instinct du bonheur. Sentiments et Coutumes. Magiciens et Logiciens. Édouard VII et son temps. Chateaubriand. Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre. 1 vol in-8 tellière. Textes choisis, recueillis et présentés par A. Maynial. 1 vol. cartonné.

AUX ÉDITIONS BERNARD GRASSET

Notes in this chapter

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