OU LE PANORAMA (continued 4)
Reading edition
Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser. Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate que son ombre, et ne dit pas ceci est ceci mais ceci n'est pas cela, n'est pas cela, etc. Après quoi, content de soi-même, il commet la même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.
Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile. Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.
Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments. Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues) l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.
On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!
Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement formulable comme il suit: Cet objet qui présente une corrélation avec mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A.
Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement connu.—A priori il n'y a pas plus de raison pour que les réalités intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues, que les réalités extérieures.—Le problème n'a fait que se déplacer.
Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A. Qu'en penses-tu?
—Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»
Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:
Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement
MARCEL.
L'enveloppe porta la suscription:
MADEMOISELLE MARIE MANTE
7, rue Lepic, PARIS.
CHAPITRE DOUZIÈME
LE TOUR DES CHOSES
«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant que les diamants?
—Taisez-vous, sentimental.
—Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales, des cotes de la Bourse.
—Quelle rage as-tu de toujours parler?
—Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de tes cheveux.»
Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait. Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire, quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle lâcheté, et ce soleil qui descend.
«Mon ami.
—Il doit être très tard, n'est-ce pas?
—Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.
—Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.
—Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous de diamants?
—Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»
Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir précède l'orage.
«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à recommencer.
—Quelle belle vie!
—La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?
—Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est pas drôle.
—Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du moins je t'ai et je te garde. »
Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux. La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:
«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»
L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les mains inoccupées.
Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami, dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.
Un—deux—trois—Un—deux—trois (Valse).—C'est à tort qu'on croit difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là, il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là, rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons encore la vie large, là-bas.
L'Intransigeant! Merci.
Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand. Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les faux-cols mous sont bien agréables l'été.
Heure exquise Qui nous grise
Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs. Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.
À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.
«Madame est là?
—Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»
Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle, et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.
—Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.
—Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»
L'éventail compte les secondes: les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux—les gens heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.
—Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.
—Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.
—Ah oui? il n'y a rien à faire?
—Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide. Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches, heureux.
—Vous croyez?
—Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des domaines comme des royaumes.
—Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.
—Voilà. Mire, je ne ris pas.
—Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?
—Mais, Mire, il faut que je parte.
—Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très bien réglé.
—Mire.
—Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon cher, songrz un peu aux domestiques.
—Mire.
—Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.
—Mire, l'argent, mon argent.
—Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste. Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.
—Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci qui m'échappe! C'est trop.
—Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...
—Oh Mire, comme tu m'as fait mal!
—Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte des gens!»
L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La porte se referme.
Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet veston.
«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.
—Je vous remercie. Je n'ai pas faim.
—Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir vous afficher.
—Madame.
—Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?
—Mire.
—Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les compliments à la folie. À la folie.
—Mire aux yeux d'argent.
—C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?
—Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça dure. Il faut...
—Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose. Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour, vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très gentil.
—Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.
—Prenez un siège.
—Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.
—Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.
—Il y va de la vie, entends-tu.
—Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où avez-vous donc été à l'école?
—Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle. Maintenant, ta bouche.
—Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez, Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.
—Il est dans le bureau?
—Il est dans le bureau.
—Je vais le tuer.
—Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?
—Encore une fois.
—Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.»
Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah, soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»
Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale. Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge. Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement: cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela me serait égal. Répondez.
—Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.
—Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc votre revolver une minute.
—Comment?
—Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que risquez-vous?
—Simplement que vous préfériez ma mort à la vôtre. Après tout, vous avez raison: qu'est-ce que je risque? Tenez, tuez l'un de nous deux.»
Pedro Gonzalès prit le revolver et le fit sauter dans sa main. C'était une arme de femme, à crosse incrustée de nacre, un vrai bijou. Le banquier l'arma, puis, très lentement la fit tourner entre ses doigts, et visa Anicet. On eut, sans trop se presser, le temps de compter jusqu'à trente. Puis Gonzalès d'un geste demi-circulaire rapide porta le canon dans sa bouche. Ce fut comme un bouquet de fleurs. Anicet, éclaboussé légèrement, recula un peu. La chute du corps s'était faite avec décence. Le jeune homme ramassa son revolver et l'essuya au tapis de table.
À ce moment on entendit un bruit de pas et de paroles dans le salon voisin. Plusieurs personnes semblaient se concerter sur le chemin à suivre: des hommes. Anicet ouvrit la porte: il vit, opportunément évanouie. Mirabelle sur le canapé; près d'elle, une femme de chambre s'empressait; au milieu de la pièce il y avait un groupe de gens de police conduit par le détective Carter. Celui-ci regarda le sang sur le col d'Anicet, le revolver dans la main d'Anicet, puis Anicet lui-même. Il jeta un coup d'œil dans le bureau, aperçut une masse à terre, et très satisfait de soi: «Monsieur, dit-il, veuillez nous suivre.»
CHAPITRE TREIZIÈME
LE CORPS EN CAGE
De quelque côté qu'on se tourne, il n'y a que des murs. Image de la vie. Anicet ne se sentait pas très gêné de sa nouvelle condition. S'il n'y avait pas eu ces promenades dans les couloirs, les confrontations, le juge d'instruction si fatigant parfois, tout un ensemble idiot, Anicet se fut trouvé bien dans sa prison. D'un seul coup, les soucis s'étaient évanouis: la tête libre, sinon le corps, le jeune homme pouvait regarder le temps fuir très lentement contre les parois. Il se réjouissait de cette lenteur même: si le temps est long, ma vie s'allonge. De moi à la mort il se fait une place considérable pour mille riens plus précieux que l'air libre: je m'étudie vieillir, je me laisse aller comme le rameur s'allonge dans sa barque et descend au fil de l'eau, la main droite traînant et freinant dans les herbes. Chaque fois qu'il m'arrive d'être physiquement plus seul que de coutume, je m'étonne, je me découvre. Je ne m'étais jamais vu qu'à l'occasion d'une femme, d'un cocher ou d'une maison. Je me compare à ces images particulières. Comme je leur suis supérieur! Les satisfactions de l'orgueil m'incitent à me repasser par cœur: je tends toujours à me recommencer, mais si je m'en aperçois je tends immédiatement à revenir sur mes pas. C'est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette deuxième erreur n'est pas si sensible qu'elle m'avertisse d'en éviter une troisième. Je fais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement exécuté, je m'aperçois qu'une permutation circulaire m'en a imposé pour quelque figure nouvelle. Cela dourrait durer longtemps si je ne possédais un esprit suffisamment généralisateur.
Certains malheurs catalogués, les calamités des hommes, ont ceci de bon qu'ils modifient tout à coup l'échelle des valeurs. Cela qui était toute ma vie n'est plus rien, et ainsi de suite. À une certaine stupeur succède, après les cataclysmes, une lucidité plus grande et une indifférence merveilleuse. Un des avantages de cet état d'esprit est de pouvoir considérer d'un point de vue entièrement nouveau ce qui nous était le plus pénible. Le plaisir de s'être affranchi d'une souffrance sans changer de place je ne puis le comparer qu'à la volupté du corps. Si quelque maladie avait rendu douloureux à crier le moindre mouvement de mon poignet, avec quel bonheur je ploierais ma main sur mon arvant-bras pour l'étendre ensuite sur lui jusqu'à la limite quand le mal se dissiperait brusquement. Si je me heurte et que je crie, aux gens inquiets je réponds: Ce n'est rien, et mon sourire s'accompagne d'un geste, pour démontrer que ma jambe n'est point brisée ou mon cœur. Le bonheur parfait n'existe au monde que dans ce seul sourire.
Qu'est-ce qui peut encore me toucher aux larmes? Peu à peu les émotions tombent comme des feuilles. Tout le passé, ce linge qui sèche dans ma mémoire ou dans un herbier me paraît plus lointain que ma naissance. On naît tous les jours un peu. Banalité. Mirabelle! Ce nom résonne comme celui des Reines dans l'histoire de France. Il y a des gens pour jurer que la possession seule peut déposséder un esprit d'un souvenir de femme. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de souvenir puissant à partir d'un certain moment de nous-mêmes. Si je le veux, je détacherai ma pensée de n'importe qui ou de n'importe quoi. Vous ne vous étonnez pas que je sache ouvrir ou fermer mes paupières. Eh bien alors. Tout de même, quand les raisons d'être deviennent ces jouets ridicules, que reste-t-il qui nous pousse à vivre? Encore le ton dramatique. Ça ne passera donc jamais? Exercice: regarder en soi, faire son bilan, établir les rapports entre nos désirs. Ah zut, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Quand je m'intéressais à autrui, je ne m'intéressais qu'à moi-même. Le premier coup de vent l'a fait voir. Aujourd'hui je crois bien ne pas me passionner pour mon individu. Quant à l'espèce humaine, on n'en parle pas. Une jolie victoire: j'ai tué les points d'interrogation. Les questions ne se posent plus, c'est très simple. Ici commence une vie toute unie, plaisante. À partir de ce point j'échappe à toutes les peines et à toutes les joies; la faculté de s'étonner faisait tout le mal.
Ce détour qui n'est pas même singulier me ramène à la vie vulgaire. Bravo: le secret de la sérénité. Je me limite consciemment, mais sans songer au Pourquoi qu'en d'autres temps je me serais jeté dans les jambes. Quelle machine je suis! Obéissante, souple. Si je porte rapidement ma main droite à la hauteur de l'oreille en agitant le pouce et l'index, je deviens instantanément un garçon coiffeur qui joue avec ses ciseaux. Une certaine démarche m'évoque le train, une autre les paquebots. Un certain effort me résume plusieurs sentiments. J'ai connu un homme qui eut aimé avoir de tout des images musculaires. Ce n'est pas malin. On exprime facilement tout en fonction de soi-même. De là à se prendre pour le monde il n'y a qu'un pas. Vraiment je n'ai pas besoin des éléments d'illusion que les hommes recherchent. On n'est pas mal en prison. À éviter: se prendre trop en amitié, tenir trop en estime son esprit. Si je ne donne pas dans ce travers, je dirai probablement un jour ou l'autre: on n'est pas mal au tombeau. Dès lors, rien de fâcheux ne peut plus m'arriver. Admirable sécurité. On peut bien faire de moi tout ce qu'on voudra. «Je suis entre les mains de la justice» n'est pas une constatation plus désagréable que «Je suis au monde». La vie rappelle d'assez près le service militaire.
Un grand bruit de verrous annonça l'entrée de l'avocat: «Prenez la peine de vous asseoir, Monsieur le membre du barreau, dit Anicet. Quel heureux vent vous amène? D'abord, racontez-moi ce qu'il y a sur le journal ce matin.
—Toujours facétieux, cher client. Au moins, vous, votre moral est bon.
—Donnez-moi les nouvelles. Monsieur l'Avocat: je suis très inquiet de savoir si la barbe du zouave du Pont de l'Alma trempe dans l'eau. La Seine monte?
—En été? Vous n'y pensez pas. Ce n'est pas la saison des crues.
—Vous croyez? Vous avez peut-être raison. Je me souviens pourtant d'une femme qui prenait un vermouth à l'Univers (vous savez, place du Théâtre-Français) et qui disait au gérant: «La Seine devient dangereuse. Elle a atteint 5 m. 50, et à pareille époque en 1911, l'année des grandes inondations, elle atteignait 6 m. 10; ça ne fait jamais qu'un mètre dix de différence.» Eh bien ce propos me poursuit. Monsieur mon Défenseur, il me poursuit.
—Jovial, bien jovial. Cependant il serait préférable dans votre propre intérêt, qui est aussi celui de votre Cause, que vous m'avouiez tout.
—Oh je n'oserais jamais. Un homme si bien élevé, si poli. J'aurais trop peur de vous ennuyer.
—Je suis là pour ça. Et puis, vous savez, muet comme la tombe ou comme une carpe.
—Oh bien alors, vous devez faire un mauvais avocat.
—Spirituel, spirituel. Vous avez tort de vous méfier. Ainsi, tenez: dans l'affaire Petit-Descharmes, l'assassinat du banquier, j'ai fait acquitter le domestique Céruze qui m'avait avoué être le coupable. Personne n'en saura jamais rien.
—Je comprends tout: vous êtes lié par le secret professionnel. Eh bien, voulez-vous mon avis? Le secret professionnel, c'est une invention admirable. Beaucoup plus fort que le fil à couper le beurre. Je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Non, par exemple.
—Vous voilà en confiance. Parfait: soyez donc sans crainte, personne ne peut nous entendre. Vous pouvez parler comme au confessionnal, hm! je veux dire, bien entendu je suis libre-penseur. Allons, dites-moi tout sans barguigner.
—Pour ça, je vais tout vous dire sans barguigner. Il y avait huit jours que je n'avais pas mangé, quand sur le boulevard de la Chapelle, je rencontre un ami que j'avais perdu de vue depuis le lycée. Mais je ne pense pas être jamais poursuivi pour cela. Alors n'est-ce pas je passe l'éponge. Ça ferait encore des détails et pour peu que vous alliez le raconter.
—Le secret professionnel.
—Par où faut-il commencer? Par le commencement, cette malice. Je suis né l'année où il a fait si grand vent, d'un père inconnu et d'une revendeuse à la toilette.
—Permettez, je n'en écouteiai pas plus long: votre père est agent de change, et Madame votre mère, née Hélène Gillequin, est la fille de Monsieur Cillequin, le...
—On ne peut rien vous cacher. Comme vous avez pris vos petits renseignements, je n'irai pas par quatre chemins: je suis accusé d'avoir tué Monsieur P. Gonzalès, banquier, rue Laffitte. Nous sommes d'accord?
—À la bonne heure, vous voilà raisonnable.
—On a dit que j'étais l'amant de sa femme. Ce qui explique tout. Je ne veux pas vous mentir: Madame veuve Gonzalès n'a jamais été ma maîtresse et ce pauvre Pedro se tua.
—Allons bon, vous ne pouvez donc pas parler sérieusement.
—Décidément, je vois qu'on ne peut rien vous cacher: Mirabelle Gonzalès trompait son époux avec moi. Je l'appelais Chochotte et nous nous voyions en cachette à Rosny-sous-Bois.
—Voilà qui est plus vraisemblable.
—J'avais loué un pied-à-terre près de la gare. J'ai honte à raconter des choses pareilles.
—Il n'y a là rien de mal.
—Tout le monde n'est pas endurci comme vous: moi, je peux être un assassin, mais je me suis livré un rude combat avant de me résoudre à l'adultère. Bref les Mardis et les Samedis nous nous rencontrions à Rosny-sous-Bois. Je vois ce que c'est, vous grillez d'envie de savoir ce que nous faisions à Rosny-sous-Bois? cochon. Enfin, je vais vous le dire, parce qu'un avocat, c'est comme une mère, ça peut tout entendre. Eh bien, nous y faisions des folies.
—Je vois ça d'ici.
—Non, mais.
—Je veux dire, je vois ça d'ici: crime passionnel, ça n'a jamais mené personne à l'échafaud.
—Le mien n'est pas un crime passionnel. Il s'agissait de voler. De voler l'argent de P. Gonzalès. Une grosse somme.
—Mais Gonzalès était ruiné!
—Je n'en savais rien.
—De sorte que si la police n'était intervenue, c'était vous qui étiez volé.
—Heureusement qu'il y a quelqu'un là-haut qui, etc... Ça m'est une grande consolation que d'y songer de temps à autre. Je plains bien sincèrement les malheureux qui se privent volontairement de ce secours dans l'infortune, de cette lumière dans notre nuit. Pauvres athées! Qu'en pensez-vous?
—Je suis libre-penseur.
—Ah oui, vraiment? vous l'aviez déjà dit, je crois. Vous irez en enfer. Je prierai pour vous.
—Croyez-vous (ton sarcastique) que votre prière auprès de l'Être suprême...
—Rappelez-vous le bon larron, Monsieur le Membre de l'ordre des avocats, rappelez-vous le bon larron. Mais nous parlions d'autre chose? Je voulais vous raconter comment j'ai tourné à la broche trois petits enfants jolis à ravir.
—Bon, vous recommencez les plaisanteries.
—Je suis également l'auteur du vol des Musées.
—C'est une manie.
—C'est vous qui le dites. Enlevez donc votre pardessus, j'ai des tas de crimes sur la conscience.»
Sur le mur blanc derrière la tête de l'avocat flottait le singulier halo qui cherchait depuis quelques minutes à préciser les traits d'une grande bête en bois d'aspect connu. Anicet se rappela l'effet produit jadis sur un grand criminel par le mot guillotine. C'étaient trois syllabes qu'il ne pouvait entendre sans un mouvement de joie. Il appelait la machine sa jolie fiancée, son amie, sa consolatrice: «Je ne sais pas parfaitement comment elle est façonnée, disait-il, mais je vous réponds de l'étudier un jour, et ce jour n'est pas loin». Cependant Échafaud lui répugnait. Cette distinction parut bien autrement plaisante à Anicet que la conversation d'un avocat, et tandis qu'il débitait d'une voix blanche des aveux invraisemblables s'ils répondaient à la réalité, ou très vraisemblables quand ils étaient de pures inventions, le jeune homme fixa son esprit sur l'image du couperet brillant. Il s'abandonna aux associations d'idées et cette lame devint la lune, la courbe d'un bras nu, l'arche d'un pont, une porte cochère, l'arc-en-ciel, le soleil de minuit, une écharpe, le jeu de saute-mouton, le dos d'âne des monts, le démon sordide et indigent que Socrate appelle Éros, la lampe qu'il y avait sur la cheminée du salon à la Hêtraie, une horloge n'importe laquelle, le regard de certaines femmes. Le regard de certaines femmes coupe véritablement le cou. Si j'avais un crayon ou une plume, je vous dessinerais la forme des yeux qui regardent ainsi. Pour l'expliquer je dis toujours que la paupière inférieure est plus longue que la paupière supérieure, mais généralement personne ne comprend. Quand on tranche une tête, que se passe-t-il? Enfant je me représentais les sections de cous, de membres, comme les coupes des arbres: une série de cercles concentriques où perlent des gouttes de sang. De quel côté s'en va l'âme, et mille subtilités. Existe-t-elle la femme qui résisterait au plaisir de nouer ses bras autour d'un cou destiné aux colliers du sang et de l'air? Dire à une femme: J'ai tué, à nous deux maintenant. Il y a probablement encore quelques voluptés inconnues de la foule. Mais au fond tout se ramène au même plaisir. Est-il très difficile de mourir? Question sotte. Toutes les questions sont sottes. Je m'attends à tout de ma part. Avec une grande facilité je me sens capable des idées les plus vulgaires. S'y abandonner n'est pas le signe de la faiblesse. Il y a des replis de nous-mêmes lesquels nous n'époussetons pas, de peur d'en faire tomber les étoiles qui s'y accrochent et qui nous piquent de leurs branches irrégulières. On les prend pour les idées de tout le monde et on les méprise comme de petits astres de dernière grandeur. Entre toutes les lumières que nous nous cachons à nous-mêmes, celles que nous dédaignons le plus sont certainement ces souvenirs parmi lesquels nous ne nous égarons jamais longtemps de peur de ne plus retrouver notre chemin. Et peut-être qu'il existe une opposition trop violente entre notre présent et notre passé, et que celui-là supporterait mal la comparaison avec celui-ci qui n'est ni fugitif ni trompeur. Je ne sais ce qui se passe dans ma poitrine si je fixe mon regard sur le temps où j'allais à l'école. Les professeurs me promettaient Normale ou Polytechnique. Quel paradis! Aucun n'avait songé à la Santé. Si je regarde dans la vie, je retrouve mes anciens camarades: ils ont le même âge que moi, ils n'ont pas vieilli plus vite, mais comme leur place est marquée dans le monde! ils vont d'ici à là et leurs gestes sont mesurés à l'échelle de l'Univers. Deux ou trois sont déjà connus de dix mille personnes. Il en est de mariés. Il en est qui font la noce. Il en est qui ne font rien du tout. Ont-ils oublié les rivalités scolaires? Ces lauriers vert et or qui couronnaient l'année étaient si beaux que nous croulions sous leur poids. L'orgueil, l'orgueil. Quels poèmes épiques ont transporté les hommes comme ces longs palmarès ponctués par les applaudissements? Ils lisent les journaux maintenant, Varèse, Loriston, Vandal. Que pensent-ils de moi? Ils sont confondus, ils hochent la tête: «Un garçon si bien doué! Je l'ai toujours trouvé un peu bizarre.» Ils mentent, ce n'est pas vrai, ils me prenaient pour un fort en thème. Ils n'étaient pas inquiétés par mes regards. Le hall de la mémoire où se confondent toutes ces images ingénues rappelle la gravure par quoi débutent certains romans: tous les épisodes s'y mêlent sans tenir compte des dates ni des valeurs et la première place est donnée à la petite plante qui poussait sur une fenêtre devant laquelle je passais tous les matins.
«Si quelque chose, dit l'avocat, passionne les gens de mon métier, c'est la psychologie de leurs clients. Nous la dégageons du moindre détail. Pas une de vos paroles, mon cher, laquelle ne me conduise à vous découvrir un peu. Mais maintenant que je connais votre affaire, que je la tiens, j'aimerais à vous interroger pour mon propre compte.» Il sortit de sa poche un petit carnet et un crayon. «Voyons, mon ami, voudrez-vous bien me dire à quelle occasion vous avez été le plus ému de votre vie?
—Attendez. Je ne vois plus très bien. Nous rangeons nos souvenirs dans une armoire où l'on met aussi les nuages. Ils deviennent tous rapidement gris et les faits les plus insignifiants prennent à nos yeux autant d'importance que ces choses mêmes qui bouleversaient notre cœur. Cependant si je regarde bien derrière moi, je revois une grande avenue ensoleillée et morte avec des arbres goudronnés et, par terre, de larges feuilles sèches comme des larmes anciennes. Un enfant en costume marin à cheval sur le dossier d'un banc chante pour soi seul un air impossible à noter, troué de temps à autre par des syllabes parlées, faute de voix. Il voit dans les nuages des combats de léopards et de pumas, et Charlemagne qui tient sa couronne de fer sur sa tête pour l'empêcher de tomber. Très rarement une voiture de blanchisseur passe sur la chaussée; ou une voiture de livraison des Grands Magasins du Louvre (on songe à ces jolis ballons ornés de coqs qu'on donne pour rien à la porte s'il n'est pas trop tard dans l'après-midi). Sur le trottoir la fille de la fruitière saute à la corde avec une rare distinction, mais mes parents m'interdisent de lui parler. Tout à coup on entend un grand cri, et, en bas de l'avenue, du massif des Ternes sort une foule vite rassemblée; elle hurle et montre en l'air quelque chose qui passe en se balançant. C'est le ballon captif de Printania qui a cassé sa corde pour suivre les oiseaux. Mon cœur, mon cœur qui s'est envolé! Quel vertige! Dans le même temps on jouait à Paris une opérette intitulée le Carnet du Diable dans laquelle il y avait un air très triste et très touchant:
J'ai perdu mon cacatoès Il s'est envolé sur les toits.
—Écoutez, Monsieur Anicet, dit l'avocat, vous n'êtes pas gentil. Voulez-vous me dire quel jour vous avez eu votre plus forte émotion.
—Le jour de mon baptême.»
CHAPITRE QUATORZIÈME
DUEL
«Faites entrer», dit Mirabelle, et elle se décoiffa rapidement. Quand Baptiste Ajamais se fut incliné devant elle, la perfide s'excusa: «Pardonnez cette nuit qui tombe sur mes épaules. Je commence à peine le jour et vous me surprenez en train d'écarquiller les yeux.» Il indiqua par son silence que ce n'était pas là le but de sa visite matinale. Quelques instants, lourds comme une tempête de neige, séparèrent les deux interlocuteurs. Mirabelle leva les yeux vers la poussière lumineuse qui tombait des persiennes closes: «L'été, expliqua-t-elle, j'aime l'obscurité intérieure des maisons, et celle, intime, de mon cœur. J'ai l'âme très noire, cher ami. Tout cela vient sans doute de mon pays. Je suis sûre que vous ne devineriez jamais quel est mon pays et que vous le désireriez savoir.
—Moi? dit Baptiste, mais j'ignore la géographie et je ne comprends pas très bien les différences que les hommes établissent entre les lieux. Il y a la mer et il y a la montagne.
—Eh bien, chez moi, il y a la mer.»
Baptiste n'ajouta rien.
«Il y a la mer, reprit Mire, il y a la mer.
—Tant pis, dit Baptiste, car c'est une personne sotte.
—Les femmes sont très belles dans mon pays.
—Les femmes ne sont très belles qu'autant que les hommes le veulent bien.
—Dans mon pays, dans mon pays les hommes sont très audacieux.
—Vous avez de l'audace.
—Dans mon pays, les hommes, les hommes...»
La main de Mire s'étendit et toucha Baptiste à la hauteur du gousset. Il sortit sa montre:
«Dix heures et quart, chère amie. Vous disiez que dans votre pays les hommes...
—Les hommes, les hommes... Ah! quelles brutes! quelle brute!»
Ici les sanglots apparurent comme un raz de marée et le beau visage s'enfouit dans un désordre de doigts et de cheveux, tandis que le corps secoué se cassait sur la coiffeuse. Il y eut un peignoir qui tomba. Il y eut la plus belle femme du monde toute nue, et qui faisait semblant d'avoir honte. Il y eut en elle l'angoisse de l'inconnu (car elle ne pouvait voir l'homme). Il y eut un temps très long, comme le Purgatoire. Il y eut Baptiste qui s'assit, croisa les jambes et fit observer:
«Remarquez, chère Madame, que je ne vous ai pas touchée.»
Mire se redressa furieuse, sans une parole, et d'une main tremblante, chercha autour d'elle le vêtement échappé.
«Oh! dit Baptiste, si vous avez trop chaud vous pouvez rester ainsi. Vous ne me gênez pas. Vous avez la gorge très bien faite.»
La colère de la femme humiliée était si grande qu'elle flotta autour d'elle comme des ronds de fumée. Il fallut bien crier:
«Idiot, idiot, ah! si j'avais du vitriol ou mon parapluie!»
À portée de sa main traînait la poudre de riz. La boîte se balança, mais l'homme qui ne redoutait que d'être sali saisit le poignet de la femme. Le projectile sauta, fit la roue, et s'écrasa comme une rose sur le tapis. Mire cria encore parce que Baptiste lui faisait mal:
«Idiot, lâche, idiot.
—À genoux, demande pardon à genoux, demande pardon au soleil.
—Idiot. Tu me brises les os.
—Allons donc.
—Tu... Mais qu'est-ce que cela signifie?
—Vous me fatiguez, chère amie. Demande pardon.»
Elle le regarda: «Pardon, pardon. Mais je ne veux plus, vous savez, vous me faites horreur, je ne veux plus.
—Je n'y tiens pas, dit Baptiste, j'ai à vous parler.»
Elle se rassit, releva ses cheveux, et ferma le grand peignoir bleu comme une enfant craintive. Ses épaules se rapprochèrent.
«Parlez.
—Voulez-vous une cigarette? Non? Tant pis.»
Le jeu du briquet prit un sens énigmatique. Baptiste eut l'air de s'entretenir avec le feu. Cela se termina en volutes. Puis l'homme s'accouda sur le bras du fauteuil, son pouce gauche s'appuya sous son menton, et le reste de la main écrasa la lèvre inférieure pour la repousser vers la droite. On ne comprit pas très bien ce qui se passa dans les yeux. Le regard tomba sur Mirabelle comme sur un arbre, la suivit des racines au faîte et se perdit dans les nuages, derrière elle. Elle renversa le front:
«Parlez.
—L'horizon n'est pas si lointain que vous le croyez, Mire; certains signes mystérieux qui nous en viennent l'attestent et le cœur des femmes n'est jamais si impénétrable que vous aimeriez à le faire croire. Par intervalles, tout devient très clair et je vois en vous comme dans un vérascope. Quelle faiblesse, la vôtre! Voilà sans doute le charme secret qui malgré tout m'attire vers vous comme le serpent fasciné par l'oiseau aux yeux ternes. Laissez-moi pendant une minute dérouler en paix mes anneaux.» Il se tut et fuma. Sa tête se balança très faiblement. On ne put plus démêler ce qui l'emportait en lui d'une grande douceur ou d'une grande dureté. Sa voix reprit un monologue commencé: «...À moins que nous ne soyons jamais si sûrs de notre passé que de notre avenir. Je peux aller là, si ça me chante. Mais rien, rien ne fera que j'y sois allé. Après tout que m'importe Anicet et toutes ces choses d'hier qui s'évadent. Si quelque chose me tient à cœur c'est cela seul qui est en ma puissance. Comme je m'appartiens tout de même! Au cours de certaines histoires, on rencontre parfois des machines que nul ne peut arrêter (dans des usines ou des bateaux, de préférence). Il suffit d'y mettre le pied pour que personne au monde ne vous sauve plus jamais. Personne au monde. Le pied dans l'engrenage, on doit pouvoir le mettre avec facilité. Mais il ne faut, au préalable, ignorer ni la fatalité ni ce qu'on lui sacrifie. Je m'abandonne, je me perds, je m'échappe, toute une kyrielle de verbes pronominaux. Ils les nomment verbes réfléchis. Les hommes n'ont jamais éprouvé le vertige.» Le regard de Baptiste dansa sur la cîme des forêts lointaines et revint insensiblement se poser sur la femme muette. Elle sentit le besoin de parler:
«Que se passe-t-il, dit-elle, je comprends seulement que j'ai choisi pour vous distraire un moment tragique, un point noir dans votre vie. Il ne faut pas m'en vouloir. Savais-je, moi?
—Tous les moments de la vie sont tragiques. Ceux-là surtout qui s'écoulent dans l'indifférence. Quel masque! Exercer avec lenteur ce pouvoir merveilleux que nous avons de nous gâcher nous-mêmes. Nous ferions d'étranges plâtriers. Comme tout est logique. Le caractère satisfaisant de tout est une musique sans pareille. Tout m'augmente, tout me diminue. Tout me limite. À la bonne heure.
—Écoutez, dit Mire d'un ton désespéré, je ne savais pas, je ne savais pas. Ah! la maladroite!
—Disposer de soi, quelle outrecuidance. La signification de nos gestes nous échappe et nous raisonnons à perte de vue. On sort de toutes les situations, mais tout est irréparable. Quel besoin aurions-nous de le déplorer?
—Enfin me direz-vous auprès de quel abîme vous êtes arrivé? Baptiste, je cherche vainement le fond de vos yeux et la raison de ce drame. Je vous offre mes cheveux, mon ami, mes cheveux, je ne peux pas faire davantage.»
Elle prononça plusieurs phrases dans une langue étrangère avec une expression d'épouvante.
«La folie, ma chère, n'est pas une solution acceptable, parce qu'on ne l'enferme jamais tant que le fou ne se possède encore. Le suicide serait un séduisant voyage de noces si l'on était sûr qu'il y eût un esclavage après lui. La plus belle invention poétique des hommes, c'est l'enfer.
—En êtes-vous là, vraiment? Encore une fois, que s'est-il passé?
—Il s'est passé qu'il ne s'est rien passé depuis que le monde est monde. Les maux atroces que les hommes ont imaginé pour oublier l'immense ennui qui les ronge ne sont que des jeux d'enfants. Il est plus facile de supporter l'humiliation, la pauvreté, la faim, le froid, toutes les souffrances physiques et le monstre chimérique des souffrances morales, que le moindre de ces pourquois soulevés incessamment par l'esprit. Pour générale qu elle paraisse, la loi de Newton ne suffit pas à expliquer un de mes clignements d'yeux. Je me contredis, c'était prévu. Ne me parlez pas de la contradiction: elle suppose la superposition possible des pensées, géométrie puérile et honnête. Ah! que disais-je donc?
—Vous aviez à me parler.
—J'avais à vous parler et je vous parle. Tout d'abord il n'était pas question de moi mais d'un autre. Mais si je me promène dans les bois, quel que soit le chêne dont je soulève l'écorce, je fais toujours saigner la même dryade qui est moi. La mythologie est bien commode pour s'exprimer dans la conversation courante. Au reste tout n'est que mythologie. Je suis Grec, nous sommes Grecs, tu es Hélène.
—On m'appelle Mirabelle.
—Inutile d'avancer tes lèvres parce que j'ai regardé vers toi. Que veux-tu que j'aille chercher dans tes bras? Cette fin du monde qui s'annonce dans tes prunelles, je sais qu'elle n'arrivera pas. Je ne crois pas aux présages, depuis qu'ils n'ont plus rien à m'apprendre de demain. Le désir, il est vrai, le désir. Je n'ai pas même à te séduire, songe donc. Encore si, pareil à certains oiseaux, je devais par tout mon plumage imiter la couleur bleue du ciel. Mais l'amour est devenu trop facile.
—Fallait-il donc me refuser?
—Qu'importent tes refus, à toi! Seuls les miens comptent. Te sens-tu suffisamment à ma merci? Ils parlent de la séduction comme des garçons coiffeurs. Si je t'ai séduite, tu feras tout ce que je t'ordonnerai.
—Baptiste.
—Voyons, il s'agit de bien autre chose. Je pense au pouvoir singulier des hommes qui font travailler leurs femmes. Cela n'est rien encore. On peut infiniment exiger d'une femme. Nous nous abusons si nous croyons pouvoir seulement en abuser. Voyons, te jetterais-tu à l'eau si je le voulais? Mais cela est encore trop aisé, histoire de tuer le temps. À danser nue devant ses convives, la favorite de ce monarque avait préféré la mort. Que le monarque devait être stupide!
—Écoute, si vous voulez me le permettre, je ferai toutes vos volontés, les faciles, les pires. Mais seulement dis-moi...
—Je ne promettrai rien, il n'y a pas d'assurance sur l'amour.
—Écoute, quelquefois le soir je me vois si seule, et si forte, et si pleine du bruit marin de l'univers, que je tuerais le premier homme, tu entends, le premier homme qui me tomberait sous la main s'il voulait seulement me résister. Tu ne sais pas ce qu'est la folie d'une femme. L'abîme que vous portez en vous, vous autres, ce n'est pas la peine d'en parler. Notre égarement n'a pas son pareil. Il y a des chutes si rapides que la mort n'en donnerait qu'une idée bien faible. Tu peux provoquer cela si tu veux. Alors tu verras celle que je suis: c'est formidable. Si l'on me donnait un miroir dans ces moments-là j'en mourrais. Qu'est-ce que c'est que le vent, la tempête ou le grand soleil? Tu ne m'as jamais vue, dressée, tendant mes paumes, en proie à la maladie de la terre; tu ne sais pas quels sont les mots, les cris qui me viennent, ni quel désordre bouleverse ton esprit si je m'en donne la peine.
—La peine? est-ce vraiment une peine pour toi? Mire, tu mens.
—Je ne mens pas. Je ne peux pas mentir, car tout ce que je dis, je le pense aussitôt. Qu'est-ce que Dieu à côté de la femme? C'est moi qui ai tout créé. Tout vient de moi, tout y retourne. En vain tu penses m'échapper.
—Je ne cherche à fuir que moi-même.
—Égoïste, comment l'atteindre?
—Égoïste! qu'entends-tu par là? Certains mots me semblent plus fugitifs que des nuages. Je suis venu ici pour vous parler.
—Il va falloir que je m'habille.
—On croira sans doute que l'amitié me pousse, ou toute autre sottise. Tant pis. En vérité, qu'Anicet vive ou meure, cela ne me fait ni froid ni chaud. Cependant vous allez m'obéir: il faut qu'Anicet soit libre.
—Que puis-je?
—Vous pouvez aller voir le Ministre des Affaires Étrangères, vous pouvez lui promettre, s'il obtient du Garde des Sceaux l'élargissement de notre ami, ce document secret que notre cher Marquis vous a donné jadis et duquel dépend la tranquillité de l'Europe. Enfin vous êtes jolie femme, et qui saurait vous résister?
—Il ne faut faire que cela pour vous plaire? Ah! folle, je proposais bien pire.
—Il ne faut faire que cela pour le moment. Je veux mesurer mon pouvoir. Cela ne vous rapportera rien. Ne vous déguisez pas le danger. Vous pouvez échouer, être attirée dans un piège. Parmi les machines auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, il faut citer la loi, la justice, la police, tout ce que vous voudrez. Tu es prévenue: je regarderai ton corps déchiré par la roue, et puis je penserai à autre chose. Tu hésites?
—Est-ce que je sais? Je ne vois pas le danger.
—Il faut le voir. As-tu jamais songé au bagne? Il y a là-bas des femmes lesquelles furent les plus belles et les mieux aimées. Elles ont les cheveux tirés à faire peur. Leur cœur, dans cette nuit, est la proie du premier venu. Que pensent-elles? Elles envient les esclaves qui reprisent la vie à grand peine comme des bas. Elles rêvent à la prison des bras d'hommes plus douce que celle qui danse en bas du globe sur les extrêmes flots du Pacifique. Elles pensent à ne pas penser.
—La plus belle invention des hommes, c'est l'enfer.
—Alors, va.»
Le bras de Mirabelle atteignit la sonnette. Cela fit un silence extraordinaire.
«Anne, dit Madame Gonzalès, je m'habille tout de suite.
—La robe bleue, Madame?
—La noire, celle de grand deuil. Et le chapeau de crêpe Georgette.»
Les allées et venues des femmes de chambre ne suffisent pas à distraire Baptiste.
À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.
Baptiste (Il réfléchit):
La merveille de notre vie, c'est précisément que rien n'a l'importance que nous lui accordons. Je ne puis envisager aucun événement avec terreur. Me voici une fois de plus arrivé au bout d'une méditation aussi vaine que les précédentes. Cela aura bien duré six mois. Rien ne paraît plus possible mais il y aura forcément autre chose parce qu'il y a toujours eu autre chose. Le jeu consiste à atteindre sa limite dans toutes les directions avant de mourir. Tout me soit occasion de m'étendre, je ne veux pas d'autre utilité au monde ni aux gens. Ils sont l'épisode, l'anecdote et ne valent qu'autant qu'ils concourent au principal objet du livre. Anicet, Mire, d'autres, V*** par exemple, tout cela diminue déjà derrière moi. La seule chose qui agisse encore fortement sur moi c'est la saison, insinuante et torride, pareille au café. Au-dessus de tout, il y a cette joie de ne plus rien trouver en moi si je ferme les yeux. Rien. Je suis vide. Au dehors rien n'accroche plus ma vue. Tous les spectacles, si beaux autrefois qu'il fallait s'arrêter et s'appuyer aux murs, me laissent indifférent. Si je vois un magasin ou un viaduc, je dis: c'est un magasin, ou: c'est un viaduc. Ou bien encore je me contente de penser: Magasin, viaduc. Ou plutôt je passe sans voir et je regarde, et je ne vois qu'un viaduc ou un magasin. Il n'y a là rien d'extraordinaire. Je suis le maître, simplement. Je songe à celui qui disait: «Qu'importe, puisque c'est toujours moi qui suis moi?» Nous devons avoir le même regard. Le principe d'identité est bien le plus beau bilboquet que je connaisse. Un jour ou l'autre ma tête retombera à côté du manche. On verra bien. Ce qui conduit au suicide (je reconstruis mon excellent ami Harry James) c'est la volonté ou le désir de tirer son épingle du jeu. Moi, je ne veux rien. On verra bien. Le désespoir ne prouve rien, il suppose l'espoir et c'est tout. Je ne nie pas la souffrance, je la constate, mais je m'y trouve comme un poisson dans l'eau. Si à tout autre passe-temps, je préfère les seins des femmes, c'est que ce sablier transversal constitue bien le plus dangereux des oreillers. Après tout, il me reste encore le mariage. On complique à souhait l'existence avec ce boulet auquel le prisonnier ne cesse de mentir. Les liens les plus absurdes me tentent parfois dans la certitude où je me sens qu'ils ne me pèseront jamais autant que la pression atmosphérique. Pour la seconde, le plus sain serait de faire un tour en province, de disparaître un peu quelque part, au Café du Commerce. Faire peau neuve, que les reptiles ont de la chance! Je n'en ai pas moins qu'eux.»
Baptiste entra dans le petit Biard voisin de Saint-Philippe: «Garçon, une fine et de quoi écrire!»
Monsieur Pol glissa. Sur le sous-main de toile cirée noire il y avait en or une mappemonde et un encrier. Baptiste Ajamais prit une feuille, une enveloppe jaune, puis, s'étant appuyé sur le buvard-réclame, il écrivit de la main gauche avec application:
MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.
CHAPITRE QUINZIÈME
LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY
«D'un sens, dit le garçon, ça pouvait mieux tourner, mais d'un autre, quel soulagement pour toute la ville. Un ivrogne, un fainéant. Et ça ne se respectait même pas, Monsieur le Notaire. Il tenait sur son compte des propos que j'en avais honte pour lui des fois et que je lui disais: Allons, Monsieur Malitorne, vous exagérez, pour sûr, vous exagérez. Plutôt que de finir à l'hospice, autant qu'il soit mort comme ça. D'un sens...
—Vous avez les journaux de Paris, Ernest? demanda le vieux Monsieur.
—Ma foi, Monsieur le Notaire, c'est Monsieur qui les a.»
Le consommateur ainsi désigné était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, habillé d'un veston droit, étriqué, élimé, lequel laissait voir un gilet très montant orné d'un passepoil blanc sale. Le nœud tout fait qu'il portait était maintenu par une épingle trop petite à l'effigie de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus, mais pas suffisamment haut pour cacher le bouton d'un col de celluloïd. Il n'y avait de remarquable en ce jeune homme qu'une lèvre inférieure accentuée et des cheveux peut-être un peu trop longs. Le regard disparaissait totalement derrière une paire de lunettes bleues.
«Si vous désirez le Parisien, Monsieur?
—Vous êtes bien aimable, Monsieur, dit le notaire, mais permettez-moi de me présenter: Maître Dorange, Arthur Dorange, ancien notaire. Vous êtes nouvellement établi dans cette ville, Monsieur...?
—Je me nomme Baptiste Tisaneau, et je suis le nouvel employé de l'agence du Crédit National.
—Ah! c'est vous qui remplacez Monsieur Malitorne? Le pauvre homme! Nous ne perdons pas au change. Dans les derniers temps c'était un bien piètre partenaire à la manille. Vous jouez à la manille?
—On a ses petits talents.
—Parfait. Vous serez notre quatrième. Ainsi va la vie: un joueur meurt, un autre vient. On ne s'en porte pas plus mal pour ça. Qu'est-ce que vous prenez?
—Oh! Monsieur le Notaire! Enfin, ça n'est pas de refus. Un vermouth cassis.
—Un vermouth cassis, Ernest, et un Cointreau. Le Cointreau, c'est excellent pour la santé. Ça tonifie.
—Ça semble vous réussir. Vous avez l'air gaillard.
—J'ai soixante-sept ans. On ne me les donnerait pas.
—Soixante-sept? Je n'aurais jamais cru.
—N'est-ce pas? Mais puisque vous êtes des nôtres, un vrai commerçant de Commercy (ah! ah!), je vais vous avouer ma petite infirmité. Ma vue baisse et dès que je lis je me fatigue. Aussi puisque vous lisiez les journaux de Paris, vous me feriez plaisir de me résumer les nouveautés.
—Hm, pas grand chose! La Seine monte, mais ce sont des nouvelles pour les parisiens. Madame veuve Lazare, 60, rue Ordener, a été assassinée par un garçon laitier. La séance de la Chambre a été agitée. Le président du Conseil a justement flétri les menées des anarchistes qui ont, heu! tenté de déprécier le papier monnaie... Ah! un beau discours du marquis de Molènes sur nos provinces dévastées. On n'en parlera jamais assez.
—Dites-moi, n'y a-t-il rien de l'affaire Anicet et consorts?
—De... si, précisément le compte rendu des assises.
—Voulez-vous me le lire? Ça ne vous ennuie pas? Je m'intéresse un peu à cette histoire parce que j'ai été jadis en relations d'affaires avec le père de l'accusé. Un agent de change. Un homme très bien.
—Du tout, du tout. Mais on n'y voit plus. Ernest! (c'est bien Ernest qu'il s'appelle?) La prochaine fois vous mettrez un peu moins de cassis, hein? une idée. Voulez-vous allumer le bec s'il vous plaît? C'est meilleur un peu moins doux. Il ne fait pas très clair. Je lis tout? À la bonne heure, la lumière c'est la vie.
—Vous avez raison. Si c'est trop long vous en sauterez.»
Monsieur Tisaneau se mit à l'aise, jeta un coup d'œil dans la direction du vieillard et du jeune homme roux qui jouaient aux dominos à une table voisine, puis, se tournant vers son nouvel ami, il toussa, respira profondément et lut:
«C'est au milieu d'une affluence considérable que s'est écoulée la deuxième journée des assises de l'affaire Anicet. Il y avait là beaucoup de ces dames élégantes également friandes de courses, de galas et de procès retentissants. Leur présence s'expliquait par la personnalité de plusieurs des témoins qu'on devait entendre à la barre et qui n'avaient pu passer à la première audience. Ce fut d'abord le célèbre peintre Bleu: il vint en habits de voyage (il devait partir deux heures plus tard pour l'Amérique où le milliardaire Carnegie l'invite à décorer son palais d'été). Sa déposition fut courte: ses rapports avec l'accusé avaient toujours été très distants, et celui-ci lui avait fait l'effet d'un jeune homme assez timide mais sans grand fond. Le peintre l'avait vu plusieurs fois chez Madame Gonzalès, même avant le mariage de celle-ci. Il ne savait rien des relations de cette dame et de ce jeune homme, mais le banquier Gonzalès lui avait dit une fois: «Ce jeune Anicet, eh bien, il ne me revient guère.» Le peintre répondit à plusieurs questions de l'Avocat général. Puis, quand le président se fut excusé de l'avoir dérangé pour si peu et lui eut souhaité bon voyage. Monsieur Bleu se retira. On entendit ensuite Monsieur Jean Chipre dont nous avons signalé récemment l'élection à l'Académie Goncourt. Le spirituel écrivain se livra à un paradoxe sur la condition des intellectuels, charma toute l'assistance et délassa les jurés. Il déclara avoir rencontré plusieurs fois l'accusé dans quelques-unes de ces maisons bien connues des noceurs où, lui-même, Monsieur Jean Chipre, venait se livrer à des études psychologiques. L'accusé dépensait l'argent sans compter et vidait des bouteilles de champagne à deux louis dans le dos des pensionnaires. Ici l'avocat général rappela aux jurés la déposition du détective Carter à l'instruction: ce policier aurait vu Anicet brûler dans un moment d'ivresse le dernier billet de mille francs, que l'accusé tînt de sa famille. Cela, six mois avant les faits rapportés par le témoin. On sentit bien que l'argument portait sur les jurés... Je passe quelques dépositions... Un témoignage accablant fut celui de Madame Floche, concierge de l'immeuble de la rue Cujas où était domicilié l'accusé. Son locataire menait, dit-elle, une vie extrêmement irrégulière, rentrait souvent avec des femmes, jamais avec la même. Il salissait terriblement l'escalier, n'avait pas d'heures, ne lisait pas le journal, enfin ne faisait rien comme tout le monde. Il recevait beaucoup de lettres de l'étranger, principalement d'Allemagne. Il en recevait sous plusieurs noms. Très souvent le texte de ces lettres était incompréhensible. Un des correspondants ajoutait toujours dans un coin de l'enveloppe des recommandations au facteur. Certains propos que les visiteurs de l'accusé tenaient dans l'escalier faisaient rougir même Monsieur Floche qui, pourtant, Dieu merci! avait été artilleur. Enfin, un jour il avait jeté par terre sur le palier la petite Marcelle Baju, un amour d'enfant, six ans, fille d'une honorable locataire, Madame Baju, qui vint à son tour confirmer le fait. Monsieur Floche répéta les propos de sa femme; il insista sur un point: l'accusé découchait tous les vendredis. Il rapporta qu'il lui avait entendu dire: «Il va falloir que je fasse son affaire à cet idiot qui nous assomme avec ses histoires de mutilés.» De qui s'agissait-il? Mystère! Toujours est-il que Monsieur Floche frémit devant l'expression de cruauté qui passa sur le visage de son locataire... Bien... Les domestiques de la veuve Gonzalès... un cocher qui prenait ses repas au café Biard où les bandits avaient leur quartier général... Madame Belon, logeuse, rue des Petits-Carreaux... Un garçon boucher amant de la veuve Gonzalès (quel monde!) quand elle s'appelait Elmire Masson dite Mamelle... Un marchand de chevaux, Monsieur Brugeon, escroqué par l'accusé Pol... Plusieurs filles publiques... Le chef de cabinet du Ministre des Affaires Etrangères qui reçut la veuve Gonzalès lors de l'imprudente démarche qui la mena à Saint-Lazare... La maîtresse du cafetier Boulard... L'agent Lelard qui avait retrouvé le corps du professeur Omme... Le gardien Jovial qui avait été bâillonné au Musée du Luxembourg par les bandits masqués et qui reconnut parfaitement Anicet et Boulard... Le marquis della Robbia, attaché à l'ambassade d'Italie, parut à son tour à la barre et reconnut avoir acheté à Anicet plusieurs statuettes égyptiennes dont il ignorait la provenance et qu'il restituait bien volontiers au Louvre, disait-il, puisqu'il avait d'ores et déjà légué ses collections d'art, uniques au monde à ce Musée. Le président l'assura qu'on ne mettait pas en doute la bonne foi d'un aussi parfait-galant homme que Monsieur le marquis della Robbia et qu'il était heureux de pouvoir publiquement lui dire la gratitude de la nation française pour la magnificence du présent que le marquis lui faisait... C'est bien long, ne trouvez-vous pas?... Ah! l'audience est levée.
À la reprise d'audience, encore des témoignages... des témoins à charge contre l'accusé Perroneau, dit Ange Miracle. Il paraît qu'il faisait des faux.
Pendant tout ce défilé, l'attitude des accusés a été très variable. La veuve Gonzalès, nous voulons dire la fille Masson, n'a cessé de scruter l'auditoire comme si elle cherchait quelqu'un qu'elle ne trouvait pas. À mesure que le temps passait, elle a montré de l'impatience et a frappé deux ou trois fois du pied. Quand son ancien amant a déposé et a dit qu'elle aimait à être battue, elle l'a regardé si droit dans les yeux qu'il s'est mis à balbutier et à parler d'une promenade à Chatou.
Le garçon de café Pol n'a cessé de pleurer pendant les débats. On a l'impression qu'il est physiquement très abattu. Quand on a dit qu'il jouait aux courses, il a voulu protester. Mais il s'est mis à éternuer. L'attitude du cafetier Boulard est tout à fait traditionnelle: il est de ces gens qui sont d'avis que quand le vin est tiré il faut le boire. Il a fait deux ou trois réflexions goguenardes qui lui ont attiré de justes réprimandes du président devant l'esprit d'impartialité et de décision duquel il faut s'incliner. Les autres comparses, Jolicœur, Donzon, Barcelet, Perdrillon, beaucoup moins compromis, ne se font remarquer que par leurs regards sournois et les stigmates du vice imprimés sur leurs visages. Mais celui qu'il est le plus instructif d'observer pendant tout ce procès, c'est celui qui est évidemment le chef de la bande, c'est cet homme sur qui pèsent tant d'accusations toutes plus écrasantes les unes que les autres, c'est celui qui est poursuivi pour avoir pillé nos richesses nationales, pour avoir volé les bijoutiers Van Rees et Haarlem, pour avoir dérobé les documents du Quai d'Orsay, pour avoir assassiné la rentière de la rue Cassette, le professeur Omme, l'actrice Céline d'Harcourt, le banquier Gonzalès et tant d'autres qui, malheureusement, resteront inconnus, c'est le principal accusé, en un mot c'est le mystérieux Anicet, fils de famille, fortuné, qui voyait s'ouvrir devant lui une vie facile et bourgeoise et qui, pour satisfaire ses vices, préféra le chemin du crime et des turpitudes à celui qui s'offrait à lui. On s'attendait, d'après son attitude à l'instruction, à le trouver cynique, provocateur, ou bien au contraire, si la pompe du lieu et la solennité de la cérémonie amenaient un revirement dans cet esprit, abattu, humilié, la tête dans les épaules, anxieux de l'arrêt qui le mènerait à la guillotine ou au bagne. Il n'en fut rien: l'accusé parut se désintéresser totalement de la partie qui se disputait sous ses yeux et dont sa tête était l'enjeu; il sembla s'ennuyer profondément et ne prêter une faible attention qu'aux seuls propos des femmes qui déposèrent. On put le voir un moment très préoccupé d'une tache qu'il avait aperçue sur son vêtement. Une seule fois il regarda la veuve Gonzalès et il fut pris d'un fou rire qu'il réprima rapidement, comme s'il avait manqué de décence. À l'interruption de séance il demanda un verre d'eau.
Après le défilé des témoins, la parole fut donnée à l'avocat général.»
Monsieur Baptiste s'arrêta: «Je passe le réquisitoire, nous connaissons les faits. J'arrive tout de suite à la plaidoirie de Maître Dessarts, avocat d'Anicet.
Maître Dessarts, qui ne pouvait nier l'évidence, plaida l'irresponsabilité malgré les conclusions des médecins légistes. Il cita, à l'appui de ses dires, le texte de plusieurs papiers saisis sur son client lors de son arrestation. Il y avait si peu de logique entre les mots qu'il lut que nous n'avons pu les reproduire pour nos lecteurs.
Ce fut un éclat de rire suivi de quelques huées. On dut rappeler l'assistance à l'ordre.
L'avocat général fit observer que si les criminels n'avaient qu'à porter sur eux des poèmes futuristes pour être déclarés irresponsables, cela serait tout de même trop commode. L'accusé à ce moment sortit de son indifférence pour approuver les paroles de l'avocat général. On le fit taire. Maître Dessarts s'efforça de diminuer la valeur d'un certain nombre de preuves, et prétendit son client innocent de deux ou trois chefs d'accusation secondaires. Il fut brillant, persuasif, incisif, ironique, amer, émouvant. Il dépensa des trésors d'éloquence. Bref, il fit rendre à une mauvaise cause tout ce qu'elle pouvait donner. Mais il ne parvint pas à ébranler la conviction des jurés, impressionnés cependant par un talent aussi vigoureux et des qualités aussi rares.
Ce gaz ne cesse pas de sauter.
—Il doit y avoir de l'eau dans les tuyaux.
—À la question du président: «Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?» Anicet se leva et répondit: «J'ai à ajouter que ce n'est pas ici le procès de quelques hommes et d'une femme qui se fait. Ce n'est pas non plus le procès de la justice. C'est le procès de la vie. Je sais que c'est peine perdue, je sais que personne n'assiste au vrai spectacle qui se donne ici. Aussi, décidé à en finir, j'avoue être coupable de tout ce dont on m'incrimine. J'ajoute que tous les co-inculpés ont participé à tous mes... disons forfaits, ou qu'ils en ont eu connaissance.»
Ces derniers mots soulevèrent l'indignation des autres accusés et de leurs avocats. De violentes altercations s'élevèrent; Jolicœur, Perdrillon, Donzon voulurent s'élancer sur Anicet. Les gardes durent les maintenir, des invectives traversèrent le prétoire, le président leva la séance. Audience demain à trois heures précises.»
—Merci, Monsieur, dit le notaire, vous êtes un jeune homme bien dévoué. Mais il m'a semblé que vous mettiez quelque chaleur à cette lecture. Cependant, vous n'êtes pas comme moi, vous ne connaissez pas de vue ce bandit.
—Même pas de vue.
—Vous n'y perdez rien. Il n'est pas beau. Et ce n'est pas une fréquentation pour un garçon aussi sérieux que vous le paraissez. Vous regardez nos joueurs de dominos?
—Oui, je crois avoir déjà rencontré ce jeune homme roux.
—Monsieur Prudence?
—Il s'appelle Prudence? vous croyez?
—Bien sûr, vous êtes drôle. Je vais vous présenter.»
Monsieur Tisaneau suivit le notaire sans avoir l'air convaincu de l'identité de Monsieur Prudence. Avant toute présentation il s'adressa rapidement à lui en anglais:
—Harry James, je ne pouvais croire que vous fussiez mort, mais maintenant je ne puis plus croire que vous viviez.
—Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas les autres langues, dit Monsieur Prudence d'un air étonné.
—C'est une ressemblance, expliqua Arthur Dorange, c'est une ressemblance. Je fais les présentations: Monsieur Tisaneau, notre quatrième à la manille, Monsieur Prudence, agent-voyer—puis, désignant le vieillard—et Monsieur Isidore Ducasse, ancien receveur de l'enregistrement, un bien digne homme.»
FIN
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER —ARTHUR
CHAPITRE DEUXIÈME —RÉCIT D'ANICET
CHAPITRE TROISIÈME —AVENTURE DE LA CHAMBRE
CHAPITRE QUATRIÈME —ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRE
CHAPITRE CINQUIÈME —LA CARTE DU MONDE
CHAPITRE SIXIÈME —MOUVEMENTS
CHAPITRE SEPTIÈME —MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU
CHAPITRE HUITIÈME —LES SEUILS DU CŒUR
CHAPITRE NEUVIÈME —DÉCÈS
CHAPITRE DIXIÈME —LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLE
CHAPITRE ONZIÈME —PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE
CHAPITRE DOUZIÈME —LE TOUR DES CHOSES
CHAPITRE TREIZÈME —LE CORPS EN CAGE
CHAPITRE QUATORZIÈME —DUEL
CHAPITRE QUINZIÈME —LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY