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Angéline de Montbrun

FEUILLES DÉTACHÉES

Reading edition

7 mai.

Il me tardait d'être à Valriant; mais que l'arrivée m'a été cruelle! que ces huit jours m'ont été terribles! Les souvenirs délicieux autant que les poignants me déchirent le coeur. J'ai comme un saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire les paroles qui soulagent.

M'entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur.

Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur le revoit partout. Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa demeure. Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le besoin terrible de me plonger, de m'abîmer dans ma tristesse. Cet isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?

Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pénible comme le contact des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans l'entendre jamais, jamais!… l'accablante pensée!… C'est la nuit, c'est le froid, c'est la mort.

Ici où j'ai vécu d'une vie idéale si intense, si confiante, il faut donc m'habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du coeur.

Et pourtant, qu'il m'a aimée! Il avait des mots vivants, souverains, que j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Dans le bateau, à mesure que je m'éloignais de lui, que les flots se faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funèbre. Oh! qu'il l'a amèrement pleuré, qu'il a bien partagé ma douleur. Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-même, tant de soins, une pitié si inexprimablement tendre!

C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'éteindre dans son coeur. Mon Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus rien à attendre de la vie.

Je pense parfois à cette jeune fille livrée au cancer dont parle de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui.»

Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes lâches. Ô Seigneur! que vous m'avez rudement traitée! que je me sens faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour me faire oublier.

La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l'appelai.

J'étais étrangement surexcitée. J'étouffais de pleurs, je suffoquais de souvenirs, et, dans une sorte d'égarement, dans une folie de regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.

Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres à côté de la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière—ce portrait que j'aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que j'ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.

Ah, si je pouvais l'oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais béni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laissé tout mon amour.

8 mai.

Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d'un sentiment de joie. Eh bien! je me trompais.

Ce matin, au lever de l'aurore, les oiseaux ont longtemps et délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me disaient: Dieu est bon. Espère en lui.

J'ai pleuré, mais ces larmes n'étaient pas amères, et depuis cette heure, je sens en moi-même un apaisement très doux.

Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui avez dit: «Je suis près des coeurs troublés.»

10 mai.

Ma tante est partie, et franchement…

La compagnie de cette femme faible n'est pas du tout ce qu'il me faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa pitié m'énerve et m'irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me fait si douloureusement sentir le malheur d'avoir perdu ma beauté!

Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais l'intimité d'une âme forte, qui m'aidât à acquérir la plus grande, la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir.

11 mai.

J'éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m'aidera à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes, pour les forts.

Mon Dieu, agissez avec moi; ne m'abandonnez pas à la faiblesse de mon coeur, ni aux rêves de mon esprit.

Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des occupations attachantes. J'aimerais à m'occuper activement des pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter.

12 mai.

Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de l'amour.

Comment m'habituer à ne plus le voir, à ne plus l'entendre? jamais! jamais! Mon Dieu! le secret de la force… Ici ma vie a été une fête de lumière et maintenant la vie m'apparaît comme un tombeau, un tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme… le repos… la paix… Que Dieu ait pitié de moi! C'est une chose horrible d'avoir senti s'écrouler tout ce que l'on possédait sans éprouver le désir de s'attacher à quelque chose de permanent.

14 mai.

Depuis mon arrivée, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il m'est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'étais sur le rivage.

Il n'y avait personne. J'ai levé le voile épais sans lequel, je ne sors plus, et j'ai respiré avec délices l'âpre et vivifiant parfum des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. Mais un jeune homme en canot passa chantant: Rappelle-toi, etc.

Cette romance de Musset, on l'a retenue de Maurice, et ce chant me rappela à l'amer sentiment de son indifférence.

Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre Angéline!_ Il me donnera une pensée pendant quelques jours puis il m'oubliera.—Il a déjà oublié qu'ensemble nous avons espéré, aimé, souffert.

Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il vaut mieux pleurer.

17 mai.

Non, la loi des compensations n'est pas un vain mot. J'ai senti ces joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs dont on devrait mourir.

20 mai.

Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon père.

Le mauvais temps m'a empêchée de sortir. Je le regrette. J'aurais besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort, je l'ai achetée. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le dernier soupir.

Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté, c'est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!

Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un profond gémissement lui échappa. Il s'évanouit.

Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage.

Pour moi, malgré l'épouvante, le saisissement de cette heure, je ne sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait l'être; que la moindre émotion lui serait funeste.

Le tintement de la clochette nous annonça l'approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma fille pense à Celui qui vient.»

C'était la première parole qu'il m'adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.

Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse, j'implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu'elle souffrit en vous voyant mourir.

Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et lorsque après sa communion, mon père m'attira à lui et me dit: «Angéline, c'est la volonté de Dieu qui nous sépare» j'éclatai: Ce que je dis dans l'égarement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois encore l'expression de sa douloureuse surprise.

Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde:

«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle dit.»

Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il m'ordonna, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la volonté de Dieu soit faite!

Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.

Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne… Ô Seigneur Jésus, parlez-lui… Ô Seigneur Jésus, consolez-la.»

Et moi, dans l'agonie de ce moment…

Seigneur compatissant, Jésus, roi d'amour, roi de gloire, notre frère divin, c'est prosternée le visage contre terre, que je devrais vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m'avez fait accepter, adorer votre volonté. J'offris mon coeur au glaive, et en ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bonté, de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.

Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J'y aurais trouvé la force et la paix. La Paix… Je l'avais dans mon coeur quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le De profundis, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond de l'abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté soit faite.

Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la première fois de ma vie, je m'évanouis.

En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l'herbe. Je vis Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le ciel.»

Ma fille… ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.

22 mai.

Ce matin, à mon réveil, j'ai aperçu un petit serin qui voltigeait dans ma chambre.

Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m'a dit: «C'est un présent des jumeaux. Ils l'ont apprivoisé pour vous et vous l'ont apporté ce matin, en se rendant au catéchisme.»

J'ai tendu la main à l'oiseau, qui après quelques coquetteries, s'y est venu poser. Ce cher petit! je ne l'ai que depuis quelques heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil et chante si bien. N'est-ce pas aimable de la part de ces enfants d'avoir pensé à me faire plaisir?

Ce soir, il m'a pris fantaisie d'aller les remercier. Je les ai trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d'actée pour s'en faire des colliers, et Paul la regardait faire.

En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j'étais, alors que Maurice m'appelait «La fleur des champs» et une tristesse amère me saisit au coeur.

Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle tendresse de ces deux beaux enfants. «Ils ne peuvent se perdre de vue», dit leur grand-mère, et c'est bien vrai.

Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra à l'autre? Une grande affection, c'est le grand bonheur de la vie, mais aux grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir consentirait à avoir moins aimé.

Mon père aimait ces vers de Byron: «Rendez-moi la joie avec la douleur: je veux aimer comme j'ai aimé, souffrir comme j'ai souffert».

23 mai.

Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce brave Désir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais je n'ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand j'ai dit: «Désir, qu'est-ce que c'est» il m'a répondu:

—Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sèche sur pied. J'ai bien fait mon possible pourtant!

Puis il m'a donné beaucoup d'explications que je n'ai guère entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus, à bien dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l'apporta si vert, si couvert de fleurs.

Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces parfums?

Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l'amour! Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.

Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait les progrès de ce mal terrible!

Il est vrai qu'avec l'espoir de ma guérison, l'amour s'est éteint dans son coeur. Il n'a pu m'aimer défigurée, et quel homme l'eût fait?

Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'étais si riche, si charmante, si aimée.

Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette terrible épreuve.

(Angéline de Montbrun à Mina Darville)

Chère Mina,

Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate, mais je ne le suis pas.

À part quelques billets bien courts à ma tante, je n'écris absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue que, d'un jour à l'autre je crois moins à leur sympathie profonde.

Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade, et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, leur sympathie profonde ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.

Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, comme les amis de Job, pleins de discours.

Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!

Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans ces beaux arbres que mon père a plantés.

Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez savoir qui je reçois, ce que je fais.

Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en faisant lire pour moi.

Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.

Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la cheminée.

Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne suis pas encore faite à la séparation sans retour.

Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, où il a voulu reposer à côté de ma mère.

J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt, je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.

Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous serez toujours ma soeur chérie.

Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un sacrifice digne d'être offert à Dieu.

Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je accepter ce sacrifice?

Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus pour moi que de la pitié—et que j'aurais vite déchiré ce que je viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours.

Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant de mourir.

Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures!

Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure de l'indicible angoisse.

Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.

Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du sacrifice—à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir.

Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.

Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans cesse à la délicieuse vie d'autrefois.

Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours. Adieu.

30 mai.

La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie religieuse! Et qui donc a dit que dans l'âme humaine il y a un mystère d'élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l'amie chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine dans mes pensées; c'est celle de la vierge qui dort là-bas sous la garde des anges, en attendant l'heure de sa consécration au Seigneur.

Chère Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais être là pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force.

Pensera-t-il à moi?… Quand Mina prit l'habit religieux, j'étais à côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de mariée lui allait à ravir, et qu'elle était calme! et avec quelle tendresse céleste elle nous parla!

Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'étant élevé contre la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de la journée, répondit en lisant cette partie d'une conférence de Lacordaire, où l'illustre dominicain prouve la divinité de Jésus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il demande, et dont tous les siècles lui apportent l'hommage. Maurice lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l'entendre encore quand il disait: «Il y a un homme dont l'amour garde la tombe.»

«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, d'un amour qui trouve en lui paix, l'honneur la joie et jusqu'à l'extase.»

Ô merveilleux Jésus, cela est vrai!

«Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.»

Oui, Mina a choisi la meilleure part. L'amour chez l'homme est comme ces feux de paille qui jettent d'abord beaucoup de flammes, mais qui bientôt n'offrent plus qu'une cendre légère que le vent emporte et disperse sans retour.

2 juin.

Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève.

Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée, et, en me regardant elle a pleuré—de belles larmes sincères.—J'ai accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.

Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.

«On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde! De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.»

Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est joli.

Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure gracieusement.

C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées.

—Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?

Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu «Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»

Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.

Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix—la paix du coeur, en attendant la paix du tombeau.

4 juin.

Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!

Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.

—Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.

Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que je ne puis plus être aimée.

Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.

C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi, ordinairement, il était très sobre en caresses.

Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui devait peser.

Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais—pas même à son départ pour le Canada,—alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.

(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)

Mademoiselle,

Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque consolation!

Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse, d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie humaine.

Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât point!

Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier. Veuillez en disposer comme il vous plaira—et ne me refusez pas un souvenir quelquefois.

Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y laisse mourir.

Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que j'ai appris ce que je lui dois.

Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille dit-il, sa vie est déjà assez triste!»

Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament.

«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous humilier.» Et il a raison.

Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la joie de pouvoir donner souvent.

Que ne puis-je quelque chose pour vous, sa fille! On dit que vous avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, et que de fois j'ai pleuré sur vous!

Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.

Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»

Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de la Providence.

Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions! À cette heure où tout échappe, que je serais riche!

J'ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la veille de sa mort: J'ai fait ce que vous m'aviez donné à faire, glorifiez-moi maintenant, mon père.

Hélas, j'ai bien mal souffert! Mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde. J'aime à méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espère. Ne crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon âme, ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour l'amour de moi, qui t'ai aimée jusqu'à la mort de la croix. Ah, pourquoi, ne l'ai-je pas aimé? Lui, n'eût pas dédaigné ma tendresse.

Ma chère enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir. Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues était beaucoup pour vos forces—qu'il valait mieux vous épargner les émotions pénibles—et je n'ai pas osé vous faire prier de venir.

Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile. Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.

Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole de l'Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui.»

Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagérer bien des choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l'amour de Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous sera ce que jamais père, jamais époux n'a été.

Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine, avoir souffert ne passera jamais.

À vous pour l'éternité.

Véronique Désileux.

12 juin.

Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert. Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible croix.

Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n'est plus de ce monde me fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée de ce qu'elle a souffert m'arrache au sentiment de mes peines.

La nuit dernière, j'ai fait un rêve qui m'a laissé une étrange impression.

Il me semblait que j'étais dans un cimetière. L'herbe croissait librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe nouvelle attira mon attention.

Comme je me penchais pour l'examiner, la terre, fraîchement remuée, devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on distinguait ses mains jointes pour l'éternelle prière.

Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe, par le repos de la mort, et je l'interrogeais, je lui demandais si elle regrettait d'avoir souffert, de n'avoir jamais inspiré que de la pitié.

18 juin.

M. L. est venu m'annoncer que j'héritais de Mlle Désileux. Je ne voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j'y ai consenti.

Heureusement, cette homme d'affaires est aussi un homme de tact. Pas de ces marques d'intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui fait mal. Seulement, en me quittant, il m'a dit: «Vous avez beaucoup souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à votre père.»

Cette parole m'a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui faisait l'orgueil de ma mère et sa joie à lui.

M. L. m'a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre Mlle Désileux, et m'a raconté plusieurs traits qui prouvent également un désintéressement et une délicatesse bien rares.

«Soyez sûre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons toujours.»

Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand devoir!

J'étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, c'était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le malheur de lui avoir déplu.

22 juin.

Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai été voir la tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d'herbe. La maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence sépulcral qui régnait partout.

Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.

Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à Maurice, à ce qu'il éprouvera quand il reviendra à Valriant—car il y reviendra. C'est à lui que je laisserai ma maison.

Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, le silence profond. Cette maison, qu'il appelait son paradis, pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble? Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre dans ce morne silence?

Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher à ce fatal amour? Quoi! ni l'éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!…

Malheur à moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je l'aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.

24 juin.

De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et peut-être aussi celle du cimetière.

Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus qu'elle!

Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules? Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente! Ah! mon Dieu!

Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du monde ne peut faire soupçonner jusqu'où.

Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement mortel où elle resta plongée.

Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa maîtresse—ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que j'allais la voir paraître.

Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais», s'écriait-elle en couvrant son visage.

Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui reste.»

Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!

Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais!»

26 juin.

De ma visite aux Aulnets j'ai emporté Tout pour Jésus, livre bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon père!

«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je? miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible. Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance, elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour; ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même l'ombre du bonheur de cette âme.

Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!»

(Angéline de Montbrun à Mina Darville)

Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.

Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et qu'elle a souffert!

C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie.

J'ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondément touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.»

Votre frère m'a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'écrire. À quoi bon!

Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu'un jour cette superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe de toile blanche entourerait votre charmant visage?

Ma chère mondaine d'autrefois, comme j'aimerais à vous voir sous votre voile noir.

Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d'aimer Notre-Seigneur d'un amour de vierge et d'épouse.

Ce qu'on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur qui, lorsqu'il aime, peut prévoir qu'il cessera d'aimer.

Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures, votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.

J'ai assisté à l'oraison des religieuses. J'aimais à les voir immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et vieilles, inclinées sous la pensée de l'éternité. L'éternité, cette mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous!

Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel poids formidable m'attache à la terre. Où sont les ailes de ma candeur d'enfant? Alors je me sentais portée en haut par l'amour. Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s'élever. Oh! le charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l'autre vie.

J'aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je l'aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c'était la grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne, aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de près l'abîme du désespoir. Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute encore à mes tristesses.

Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la chapelle des Saints, où je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon séjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brûler un cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf, et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu'elle me conduise à lui.

Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous enverrais, si vous n'étiez si loin.

Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à mon père. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'église, je vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est plus près de moi qu'autrefois.

Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le besoin, l'irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur.

Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j'aimais mon père. Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait préparée à mon malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'élasticité, tout le charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine, et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-être une perfidie de la douleur, mais j'en reviens toujours là.

Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon coeur s'ouvre malgré moi. Ma santé s'améliore. Qui sait combien de temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des coeurs morts.

Angéline.

1er juillet.

«Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse Ô jours de mon enfance et de mon allégresse? Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints, Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?»

Parmi les papiers de mon père, j'ai trouvé plusieurs de mes cahiers d'études qu'il avait conservés; et comme cela m'a reportée à ces jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre l'étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse, dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes.

La vue de ces cahiers m'a profondément touchée. J'ai pleuré longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et fortifie, mais la tristesse dévaste l'âme. Comment se garantir de cette langueur consumante?

Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l'avenir, qui m'apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n'a que l'espace devant lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où ne flotte plus une épave.

Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l'amère volupté des larmes!

3 juillet.

Je ne devrais pas lire les Méditations. Cette voix molle et tendre a trop d'écho dans mon coeur. Je m'enivre de ces dangereuses tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée! J'implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang.

Où me conduira cette douloureuse effervescence? J'essaie faiblement de me reprendre à l'aspect charmant de la campagne, mais

«Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.»

6 juillet.

Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer?

Oublier qu'on a porté en soi-même l'éclatante blancheur de son baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.

Oublier la honte insupportable de la première souillure, la salutaire amertume des premiers remords.

Oublier l'âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies profondes, les religieuses terreurs de la foi.

Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bénie des larmes, les rêves délicieux de l'âme virginale, les premiers regards jetés sur l'avenir, ce lointain enchanté qu'illuminait l'amour.

Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.

Oublier les clartés d'en haut; les rayons qui s'échappent de la tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le plus y a disparu.

Oublier qu'on a été l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru à l'immortalité de l'amour.

Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'âme s'est émue devant la beauté de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.

Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure partie de soi-même! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les sentir tomber en poudre dans son coeur!

Non, la consolation n'est pas là!

7 juillet.

La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je pouvais aimer.

Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des forces de ma vie.

Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage, j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai, et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon, si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa sur les cheveux, en m'appelant sa chère folle, et me fit asseoir pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai connu personne dont la gaieté se prît si vite.

Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me fit soudain l'effet d'un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes. La fille du Tintoret se trouvait en pleine lumière. En passant, son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô ma Tintorella!»

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»

Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»

Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.

La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi, il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes terreurs.

«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:

«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai une nature d'artiste.»

Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement:

«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton avenir, serais-tu bien terrifiée?»

Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu.

Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si profondément aimée. Pourtant je comprenais—et avec quelle lumineuse clarté—que rien dans les tendresses humaines ne peut faire soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures.

Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à ce jour.

Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à cette heure sacrée—la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait passée sur la terre.

8 juillet.

Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe noire, jamais je ne laisserai mon deuil.

Après la mort de ma mère, il m'avait vouée à la Vierge, et d'aussi loin que je me rappelle j'ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu'à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à la sainte Vierge que je lui appartenais.

10 juillet.

Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»

Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»

—Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu.

L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près—et avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie.

J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances superstitieuses, le fils de tant de larmes disait: «Non, les morts ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante raison: «J'aurais revu ma mère.»

Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne m'avait plus.

Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours l'inexorable silence, le silence de la mort.

12 juillet.

J'aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de la forêt; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour s'envelopper d'ombre. À l'horizon les nuages pâlissent. On dit beau comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux lorsqu'ils se teignent des feux du soir! Tantôt en admirant ces groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l'amour de Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière en pénétrant de sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.

Lorsqu'il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon beau jardin—ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les amoureux seuls y devraient entrer.

C'est charmant d'entendre les oiseaux s'appeler dans les arbres. Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne avec des airs de torrent, coule ici si doux; c'est plaisir de suivre ces gracieux détours. On dirait qu'il ne peut se résoudre à quitter le jardin; j'aime ce faible bruit parmi les fleurs.

«Les images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix: Elles m'inondent de tristesse Et je me souviens d'autrefois.»

13 juillet.

Mon serin s'ennuie; il bat de l'aile contre les vitres.

Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer Qui ne connaît cette souffrance? Qui ne s'est heurté à des bornes douloureuses? Qui ne connaît le tourment de l'impuissante aspiration?

15 juillet.

J'ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m'a fait plaisir à signer. Qu'aurais-je fait de cette propriété? Je suis déjà trop riche peut-être, et d'ailleurs si sa mort eût été moins prompte, mon père, j'en suis convaincue, aurait laissé quelque chose à sa jolie filleule qu'il affectionnait. Pour elle, cette ferme, c'est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c'est l'avenir assuré. Aussi sa joie est belle à voir.

16 juillet.

Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir, un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne sont pas peu fiers.

Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche, et le joli chapelet bleu qu'elle porte en guise de collier. Paul commence à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à dîner, et les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui s'entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables enfants m'apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles. Marie conte fort bien leurs petites aventures.

L'autre jour, en allant chercher leur vache, ils s'étaient assis sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre allongea sa tête hideuse de dessous la roche.

Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir; mais Paul conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il marcha résolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant qu'elle s'est trouvée si près d'un nid de couleuvres.

Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions d'un héros. «Il n'a peur de rien», dit-elle avec conviction, et Paul triomphe modestement.

J'aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent intéressées; aussi pour l'ordinaire je ne leur donne qu'un peu de vin pour leur grand'mère. Ils s'en vont contents.

20 juillet.

Le jour éclatant m'assombrit étrangement, mais j'aime le demi-jour doré, la clarté tendre et douce du crépuscule.

Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement me revient avec une force nouvelle. Par moment, j'éprouve un besoin absolument irrésistible de revoir et d'entendre Maurice. Il me faut un effort désespéré pour ne pas lui écrire: Venez.

Et fidèle à sa parole il viendrait…

21 juillet.

N'aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de l'âme. Cela m'est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la raison peut faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d'être aimée.

Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus humble affection n'a-t-elle pas son prix?

Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que je ne fasse souffrir personne.

23 juillet.

Temps délicieux. Pour la première fois, j'ai pris un bain de mer, ce qui m'a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j'étais la première baigneuse du pays—la reine des grèves, disait Maurice.

Depuis mon deuil, je n'avais pas revu ma cabane de bains, ni cet endroit paisible et sauvage où j'étais venue pour la dernière fois avec Mina. Je l'ai trouvé changé. La crique a toujours son beau sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à fleur d'eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s'en va rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux vigoureux sapins dont j'aimais à voir l'ombre dans l'eau, minés par les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m'a fait faire des réflexions dont la tristesse n'était pas sans douceur. «Une montagne finit par s'écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés?»

25 juillet.

J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est-à-dire des forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr son mari presque sous ses yeux.

La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres, au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la chaux de sa pauvre demeure.

Cette jeune femme m'inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce qu'il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. «Il faut gagner son paradis», me dit-elle parfois.

Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour! Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde ignore ou méprise?

Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur répondit que c'était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et disait: «Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre l'indignation et l'envie de rire.»

26 juillet.

Longtemps, je me suis arrêtée à regarder la mer toute fine haute et parfaitement calme. C'est beau comme le repos d'un coeur passionné. Pour bouleverser la mer il faut la tempête, mais pour troubler le coeur, jusqu'au fond, que faut-il!… Hélas, un rien, une ombre. Parfois, tout agit sur nous, jusqu'à la fumée qui tremble dans l'air, jusqu'à la feuille que le vent emporte. D'où vient cela? n'en est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond mystère?

Dieu ne donne pas à tous la sensibilité vive et profonde. Ni la douleur, ni l'amour ne vont avant dans bien des coeurs, et le temps y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les empreintes sur le sable.

On dit que le coeur le plus profond finit par s'épuiser. Est-ce vrai? Alors c'est une pauvre consolation. Rien de la terre n'a jamais crû parmi les cendres… les bords du volcan éteint sont à jamais stériles. Pas une fleur, pas une mousse ne s'y verra jamais. La neige peut voiler l'affreuse nudité de la montagne; mais rien ne saurait embellir la vie qu'une flamme puissante a ravagée. Ces ruines sont tristes: ce que le feu n'y consume pas, il le noircit.

27 juillet.

Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et m'a écrit qu'elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques paroles de consolation. Pauvre femme! elle me fait l'effet d'une personne, qui, avec une goutte d'eau douce au bout du doigt, croirait pouvoir adoucir l'amertume de la mer.

Qu'on me laisse en paix!

28 juillet.

C'est une chose étonnante comme ma santé s'améliore. Ma si forte constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec épouvante, si je ne suis pas condamnée à vieillir—à vieillir dans l'isolement de l'âme et du coeur. Mon courage défaille devant cette pensée.

Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades. J'en reviens fatiguée, ce qui fait jouir du repos. Mais qu'il est triste d'habiter avec un coeur plein une maison vide. Ô mon père, le jour de votre mort, le deuil est entré ici pour jamais. Parfois, je songe à voyager. Mais ce serait toujours aller où nul ne nous attend. D'ailleurs, je ne saurais m'éloigner de Valriant, où tout me rappelle mon passé si doux, si plein, si sacré.

Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa magnificence, mais c'est la maturité, et l'on dirait que la nature sent venir l'heure des dépouillements. Déjà elle se recueille, et parfois s'attriste, comme une beauté qui voit fuir la jeunesse et qui songe aux rides et aux défigurements.

2 août.

Aujourd'hui j'ai fait une promenade à cheval. Maintenant que mes forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes. D'ailleurs les exercices violents calment et font du bien.

En montant ce noble animal que mon père aimait, j'avais un terrible poids sur le coeur, mais la rapidité du galop m'a étourdie. Au retour j'étais fatiguée, et il m'a fallu mettre mon beau Sultan au pas. Alors les pensées me sont venues tristes et tendres.

Je regrette de n'avoir rien écrit alors que ma vie ressemblait à ces délicieuses journées de printemps, où l'air est si frais, la verdure si tendre, la lumière si pure. J'aurais du plaisir à revoir ces pages. J'y trouverais un parfum du passé. Maintenant le charme est envolé; je ne vois rien qu'avec des yeux qui ont pleuré. Mais il y a des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinément comme ces épaves qui surnagent.

4 août.

Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie. J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.

Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!

C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay, nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi, aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou six lieues de la Malbaie.

Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part, et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus pas la force de maîtriser le mien—il partit.—Ce fut une course folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur».

Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai.

D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur, j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie.

Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous deux dans ses bras.

Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous remercier! Et la douceur de ce moment!

Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os; et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits. Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu—son châle de noces—me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.

«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.»

—Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.

—Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me dit-elle à l'oreille?

Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?—si j'aurais pu supporter le malheur d'être défigurée?

En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.

L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air, délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue, éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de l'avenir.

«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!»

Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien bas, je lui dis: «Merci».

Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta silencieux.

—Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.

Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il affectionnait:

«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.»

7 août.

Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s'établir. Ils ont acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre cabane aussi agréable que la grotte de Calypso.

Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cet après-midi, je voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas. Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds à la suissesse, en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle interroge souvent le soleil—ô charme de l'attente!—Je me sens plus triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y eût plus d'heureux sur la terre? Heureux! oui ils le sont, car ils ont l'amour et tout est là.

Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs, aussi souvent qu'il leur plaira.

8 août.

Chacun a regagné son lit, excepté ma bonne vieille Monique, qui s'obstine à croire que j'ai besoin de soins, et fait la sourde oreille quand je l'envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de bruit qu'une ombre. Autour de moi tout est tranquille. Le parfum des grèves—ce parfum que Maurice aimant tant—m'arrive pénétrant et âpre. Là-bas, sur les ondes argentées, on voit courir des étincelles de feu. Mais la mer est calme, étrangement calme, et je n'entends rien que le murmure du ruisseau, à travers le jardin, et par-ci par-là, le bruissement des feuilles au passage de la brise.

Qui n'a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la campagne à demi plongée dans l'ombre? qui n'a prêté une oreille charmée à ces divins silences, à ces vagues et flottantes rumeurs de la nuit?

Mon Dieu, j'aurais besoin d'oublier combien la terre est belle

Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l'âme s'ouvre tout entière à la rêverie et quand le coeur est troublé, l'imagination répand partout, avec ses flammes des flots de tristesse. Vainement j'essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en refléter la beauté et mon âme

«N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.»

9 août.

Dans l'isolement, quand l'âme a encore sa sensibilité tout entière et toute vive, il y a une étrange volupté dans les souvenirs qui déchirent le coeur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse et de deuil, je m'en entoure, je m'en enveloppe, je m'en pénètre, ou plutôt ils sont l'âme même de ma vie.

Cette conduite n'est pas sage, je le sais; mais qui n'aime mieux la tempête que le calme plat—ce calme terrible qui abat, qui anéantit les plus fiers courages.

15 août.

J'ai honte de moi-même. Qu'ai-je fait de mon courage! qu'ai-je fait de ma volonté?

Jamais, non jamais, je n'aurais cru que l'âme pût se renverser ainsi dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgré moi, mon livre et mon ouvrage m'échappent des mains. Tout m'émeut, tout me trouble, et même en la présence de mes domestiques, des larmes brûlantes, s'échappent de mes yeux. Ô mon père! que penseriez-vous de moi? vous si noble! vous si fier!

Mais je n'y puis rien. À mesure que mes forces reviennent, le besoin de le revoir se réveille terrible dans mon coeur. La prière ne m'apporte plus qu'un soulagement momentané, ou plutôt je ne sais plus prier, je ne sais plus qu'écouter mon coeur désespéré.

Ô mon Dieu! pardonnez-moi. Ces regrets passionnés, ces dévorantes tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d'épreuve. Je ne saurais les empêcher de croître. Ô mon Dieu, arrachez et brûlez, je vous le demande, je vous en conjure. Ah, que de fois, pendant les jours terribles que je viens de passer, n'ai-je pas été me jeter à vos pieds. J'ai peur de moi-même, et je passe des heures entières dans l'église.

Ô Seigneur Jésus, vous le savez, ce n'est pas vous que je veux, ce n'est pas votre amour dont j'ai soif, et même en votre adorable présence, mes pensées s'égarent.

Hier, il faisait un vent furieux, une épouvantable tempête. À genoux dans l'église, le front caché dans mes mains j'écoutais le bruit de la mer moins troublée que mon coeur. Au plus profond de mon âme, d'étranges, de sauvages tristesses répondaient aux rugissements des vagues, sur la grève solitaire, et par moments des sanglots convulsifs déchiraient ma poitrine.

L'église était déserte. Une humble chandelle de suif, allumée par la femme d'un pauvre pêcheur, brûlait sur un long chandelier de bois, devant l'image de la Vierge.

Ô Marie! tendez votre douce main à ceux que l'abîme veut engloutir. Ô vierge! ô Mère! ayez pitié.

17 août.

Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai plongée, après les funérailles de mon père.

Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne—elle était tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!»

Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil, l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange. Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.

Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie, bercée par une mélodie divine.

Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais en moi un apaisement très doux.

—Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.

Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je demandai à voir Maurice.

—Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la lumière.

Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que mon père ne la verrait plus jamais.

Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia de le regarder, et je ne pus résister à son désir.

—Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon visage.

Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée—aimée avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.

Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas chanté!

Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui faisait oublier la terre—ce chant céleste qui consolait en faisant pleurer.

18 août.

J'ai rêvé que je l'entendais chanter: «Ton souvenir est toujours là» et depuis.. ô folie! folie!

Je ne suis rien pour lui. Il ne m'aime plus; il ne m'aimera plus jamais.

Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m'a dit: «Angéline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle décision, vous n'aurez qu'à me l'écrire. Souvenez-vous-en.»

Non, je ne le rappellerai pas! Sans doute il viendrait, mais on ne va pas à l'autel couronnée de roses flétries.

Être aimée comme devant ou malheureuse à jamais.

18 août.

On me répète toujours qu'il faudrait me distraire. Me distraire! Et comment? Ah! on comprend bien peu l'excès de ma misère. La vie ne peut plus être pour moi qu'une solitude affreuse, qu'un désert effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus jamais?

20 août.

Comme un sentiment puissant nous dépouille, nous enlève à tout! Voilà pourquoi l'amour bien dirigé fait les saints.

Que Dieu ait pitié de moi! Il m'est bien peu de chose, et c'est à peine si la pensée de son amour dissipe un instant ma tristesse. Pour moi, cette pensée, c'est l'éclair fugitif dans la nuit noire.

21 août.

Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m'a laissée dans un état violent qui m'humilie.

Quand j'avais la beauté, je m'en occupais très peu. L'éloignement du monde, l'éducation virile que j'avais reçue, m'avaient préservée de la vanité.

Mon père disait qu'aimer une personne pour son extérieur, c'est comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu'il y avait quelque mort dans le voisinage: «Viens, me disait-il, viens voir ce qu'on aime, quand on aime son corps!»

Mais si fragile, si passagère qu'elle soit, la beauté n'est-elle pas un grand don?

23 août.

Ah! la tristesse de ces murs. Par moments, il me semble qu'ils suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j'aime cette maison où j'ai été si heureuse—chère maison où le deuil est entré pour jamais!

«Mais malheur à qui, dans le calme de son coeur, peut désirer mourir tant qu'il lui reste un sacrifice à faire, des besoins à prévenir, des larmes à essuyer!»

24 août.

Il fait un grand vent accompagné de pluie. Toutes les fenêtres sont fermées et seule devant la cheminée,

«Je regarde le feu qui brûle à petit bruit, Et j'écoute mugir l'aquilon de la nuit.»

La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui retentissent et qui approchent m'inondent de tristesse.

25 août.

En mettant quelques papiers en ordre, j'ai trouvé un affreux croquis de Maurice, qui m'a rappelé au vif une des heures les plus gaies de ma vie.

Comme c'est loin! Ces souvenirs gais, lorsqu'il m'en vient, me font l'effet de ces pauvres feuilles décolorées qui pendent aux arbres, oubliées par les vents d'automne.

26 août.

Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutôt j'ai toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse. Songe-t-il? Non, je ne saurais l'écrire! Et ne 'devais-je pas m'y attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa parole!

Qui sait jusqu'à quel point un homme peut pousser l'indifférence et l'oubli?

(Angéline de Montbrun à Mina Darville)

Chère Mina,

Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre mais cela me mènerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis quelque temps, désire que vous en soyez informée. «Je lui ai sellé son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j'avais tant de plaisir à faire ses commissions.»

Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire philosophiquement: «Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu'une si jolie mondaine ferait une religieuse?»

J'incline à croire qu'il se représentait les religieuses comme ayant toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées.

Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi, je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.

La solitude du coeur est la souveraine épreuve.

Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne songe-t-il pas à la changer? et qui pourrait l'en blâmer? Chère soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux.

28 août.

Pourquoi la pensée qu'il en aime une autre me bouleverse-t-elle à ce point? Voudrais-je donc qu'il se condamnât à une vie d'isolement et de tristesse? Ne suis-je pas injuste, déraisonnable, de le tenir responsable de l'involontaire changement de son coeur? changement qu'il eût voulu cacher à tous les yeux—qu'il eût voulu se cacher à lui-même.

Pauvre Maurice! Et pourtant qu'il m'a aimée! Ne serait-ce pas la preuve d'une grande pauvreté de coeur, d'oublier toujours ce que j'en ai reçu, pour songer à ce qu'il aurait pu me donner de plus?

29 août.

Rien n'est impossible à Dieu. Il pourrait m'arracher à cet amour qui fait mon tourment.

Montalembert raconte que sa chère sainte Elisabeth pria Dieu de la débarrasser de son extrême tendresse pour ses enfants. Elle fut exaucée et disait: «Mes petits enfants me sont devenus comme étrangers.»

Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j'en devrais mourir—je veux l'aimer.

30 août.

Oui, c'étaient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troublé me paraît un sentiment misérable. Du moins, c'est une source féconde de douleurs et d'angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur.

Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l'Europe, il me dit—et avec quelle noblesse:

«Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupçons. Je crois en vous, et je sais que vous croyez en moi.»

Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole donnée, c'était la servitude fière et profonde; mais il est triste de n'avoir que des cendres dans son foyer.

31 août.

«Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour. La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme. Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.»

Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait immortelle, s'est changée en pitié,—et la pitié d'un homme,—qui en voudrait?

D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui viendra le troubler dans son bonheur. Son bonheur! Non, il ne saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui s'attache à la chair et qui brûle.

1er septembre.

Que je voudrais voir Mina!

Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce comparée à la mienne! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pût vivre ainsi, l'âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je crois la vocation religieuse un grand bonheur.

Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec lui et avec moi. Quelle journée! Nous étions tous les trois parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son départ approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L'orgue jouait, et l'on chantait le Benedicite, sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce chant me fit du bien. Je sentis que l'entrée en religion est comme la mort des petits enfants; déchirante à la nature mais, aux yeux de la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allégresses.

À notre arrivée aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda longtemps avec une attention profonde.

—Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement.

Elle s'éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura. Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme.

—J'aurais voulu rester avec vous jusqu'à votre mariage, dit-elle avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces.

Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement.

—Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis, s'adressant à moi:

—N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.

—Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets.

—Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements, toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!—Et sa voix s'éteignit dans un sanglot.

—Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une émotion profonde.

Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte, m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur elle, et la retint longtemps dans ses bras.

—Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la tête, disparut dans le corridor.

Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous restions là.

—Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous

Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne, je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid… Et il mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée.

En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.»

Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et réconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps. L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore présente.

Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée—que je ne pourrais plus être heureuse—parce qu'au plus profond du coeur, j'avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais à son amour, et c'était encore si doux!

2 septembre.

Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouvé assis devant sa fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient au vent:

«Mes parents sont là, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couché moi-même.»

Ces paroles m'ont émue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus, le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons habiter la maison étroite, et, en attendant, ne saurait-on avoir patience? La vie la plus longue ne dure guère. Hier enfant et demain vieillard! disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien facile. Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite! disait encore l'immortel prisonnier.

Pauvre Silvio! qui n'a pleuré sur lui? Son livre si simple et si vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus irrésistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe à la pitié.

En me mettant Mio Pigrioni entre les mains, mon père me dit «Livre admirable qui apprend à souffrir.» Apprendre à souffrir, c'est ce qui me reste.

Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un véritable lien entre celui qui l'écrit et celui qui le lit. J'aime cette parole dont j'avais senti la vérité, bien avant de pouvoir m'en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n'est pas la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent.

3 septembre.

Quand je passe par les champs, je ne puis m'empêcher d'envier les faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois, oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs que mon père aimait.

Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse. Riche comme il l'était, quel autre que lui se fût assujetti à un si énergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et croyait qu'une vie dure est utile à la santé de l'âme et du corps.

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