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Amours fragiles

LES INCONSÉQUENCES DE M. DROMMEL

Reading edition

I

M. Johannes Drommel arriva à Barbison le mardi 30 septembre selon les uns, le mercredi 1er octobre selon les autres. Ces derniers se trompent. Ce qui en fait foi, c'est le double témoignage très authentique de M. Taconet, ex-commissaire de police, et de Mme Denis, marchande de marée, qui tous deux partirent de Melun dans le même omnibus que M. Drommel et firent route avec lui. Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure, d'épais sourcils, la parole brève, tranchante, le regard perçant et inquisitif, c'est le plus honnête et le meilleur des hommes, et tous ceux qui le connaissent savent qu'il n'a jamais menti de sa vie, hors les nécessités de sa profession. Quant à Mme Denis, cette digne personne est incapable d'altérer sciemment la vérité, quand il n'y va pas de sa tête ou de la défaite de son poisson. D'ailleurs, il est de notoriété publique qu'elle ne porte sa marée à Barbison que deux fois la semaine et jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le mardi 30 septembre qu'elle eut l'honneur de faire route avec M. Johannes Drommel.

«A quoi sert-il, demandera-t-on peut-être, de déterminer minutieusement cette date?»

La main sur la conscience, cela ne sert à rien; mais on ne saurait être trop précis dans ses informations lorsqu'il s'agit d'un sociologue allemand, qui se pique lui-même de la plus scrupuleuse exactitude en toute matière, et qui reproche aux Français de n'avoir jamais su ni la géographie ni l'histoire. Se donne-t-il le plaisir de relever quelque bévue commise par un Velche, son oeil gris pétille de malice, sa tête a l'air de danser sur ses robustes épaules, et il laisse échapper un de ces gros rires qui font aboyer les chiens.

M. Drommel arriva à Barbison dans la matinée, à dix heures ou dix heures et demie; nous ne pouvons rien affirmer de plus précis à ce sujet, et pour cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne fait le service des voyageurs et de la poste entre Barbison, Chailly et Melun; l'univers n'ignore pas non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte de son office à la satisfaction générale, qu'elle s'applique à concilier l'utile et l'agréable. Quand vous allez à Melun, c'est pour y prendre le train, et le train n'attend pas; fiez-vous à l'entreprise Lejosne, vous ne le manquerez point. Ses chevaux n'ont pas besoin de sentir le fouet pour courir comme le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y a plus rien qui presse, et les choses se passent comme en famille. Qu'importe d'être à Chailly ou à Barbison une demi-heure plus tôt ou plus tard? Une allure modérée permet au voyageur de contempler le paysage, d'étudier la route, qui est charmante. Aussi ces mêmes chevaux si affairés, qui tantôt dévoraient l'espace, se mettent à compter leurs pas; ils lorgnent amoureusement toutes les maisons, comme s'ils grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrêteraient volontiers pour lier conversation avec tous les passants. Le cocher, qui se conforme à leur humeur, multiplie les haltes. Il disparaît dans un bouchon, où il se rafraîchit à loisir; il a des paquets à déposer ou à prendre, des nouvelles à donner ou à demander, des accolades à distribuer ou à recevoir; il a surtout une cousine à embrasser. Excusez-le, elle est jolie, et laissez-le faire, il y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne qu'on finit toujours par arriver; c'est une grâce du ciel.

«Voilà bien la France! s'écria M. Drommel lorsqu'il entendit la voiture rouler sur le pavé de Barbison! Deux heures pour faire dix kilomètres! Et c'est ainsi qu'on perd les batailles.»

C'était une forte exagération. Quel que soit son goût pour l'exactitude, M. Drommel est un homme très passionné, et la passion exagère toujours.

M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une certaine réputation, dont il est fier. Peu lui importe que son mérite et son caractère soient discutés; pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content. Ce gros homme court n'a pas un visage ordinaire. M. Taconet, qui était assis en face de lui dans l'omnibus, ne put s'empêcher d'admirer l'ampleur de sa tête, sa grande bouche tortueuse, la longueur démesurée de ses bras, son nez conquérant, solennel, héroïque, toujours prêt à partir en guerre, un nez fait pour affronter les grandes batailles de la vie. Tant que M. Drommel garda le silence, M. Taconet l'admira; mais, à peine eut-il articulé deux mots, adieu le prestige! M. Drommel a deux voix, l'une grave, un peu rauque, l'autre perçante, aiguë; il passe brusquement de l'une à l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agréable. Il y a dans le monde de vieilles brouettes mal graissées, qui ont aussi deux voix et la même façon de parler que M. Drommel, quand on les pousse un peu vivement sur le gravier. J'en connais une intimement; mais, comme elle est modeste, elle est à mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre sans penser à un grand homme.

M. Drommel est né en Lusace, à Goerlitz, et, si vous consultez à son sujet les habitants de Goerlitz, ils vous diront que dans le fond c'est un bonhomme, qu'il n'a jamais fait de mal à personne, mais qu'il est difficile de trouver quelqu'un à qui il ait rendu service. Que voulez-vous! il n'a pas le temps. Il est convaincu que le monde a été mal fait et que M. Johannes Drommel est chargé de le refaire; c'est à cela qu'il emploie ses journées et ses veilles. On cite de lui un mot mémorable qui prouve que cette préoccupation lui vint dès sa plus tendre jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand trois ou quatre de ses camarades, qui sortaient d'une brasserie, le rencontrèrent par une froide nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz, les mains dans ses poches, les cheveux au vent. Ils lui demandèrent à qui il en avait. Il les contempla d'un air compatissant; puis il leur répondit:

«Je cherche la synthèse!»

Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours cherché la synthèse, et la satisfaction superbe qui se peint dans son regard témoigne qu'il a fini par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur nous tous; car enfin qui de nous l'a trouvée? Assurément ce n'est pas moi.

Qu'on n'aille pas s'imaginer là-dessus que M. Drommel est un métaphysicien, un idéaliste; il méprise profondément l'idéalisme, la métaphysique et les songe-creux. Il appartient à cette nouvelle génération d'Allemands qui explique tout par les cellules et qui n'a pour Goethe et Hegel qu'une médiocre considération. M. Drommel se pique d'être réaliste jusque dans la moelle des os. Il estime que la société repose sur des opinions erronées et sur de sots préjugés. Son grand principe est que la nature a, comme M. Drommel, le génie de la synthèse, que toutes les maladies sociales proviennent de l'abus de l'analyse. Par une série de raisonnements fort bien déduits, il conclut de là que la propriété et le mariage sont, de tous les préjugés, les plus ridicules, les plus funestes, et que le point dont il s'agit est de remettre en circulation la terre et la femme. Il en a découvert la méthode, et il se fait fort de démontrer qu'il suffirait de deux ou trois décrets rendus par un gouvernement intelligent pour que tout marchât à merveille. M. Drommel ne demande à être gouvernement que pendant quarante-huit heures pour réformer à jamais l'humanité. Par malheur, jusqu'à ce jour il ne s'est pas trouvé dans toute l'Allemagne un seul principicule qui consentît à lui prêter sa couronne d'un lever à un coucher de soleil. Il s'en plaint, car il croit fermement à sa méthode.

Cet homme a du caractère, une forte volonté. Son père, qui ne croyait pas à son génie et qui le destinait au commerce, l'envoya faire ses études dans une Realschule, où il n'apprit que quelques mots de latin. Il en appela, et le décret fut rapporté. Il répara le temps perdu, suppléa par ses efforts aux lacunes de sa première éducation. Quelques années plus tard, il était docteur, et, à peine fut-il docteur, il enseigna la sociologie à l'université de Koenigsberg en qualité de privat-docent. Ses doctrines furent jugées dangereuses, sans compter qu'il avait la déplorable habitude de levrauder, de vilipender, de déchirer à belles dents tous ses collègues. Du haut de sa chaire, il traita l'un d'eux d'asinus ridiculissimus, ce qui fut pris en mauvaise part. On lui donna des avertissements, des dégoûts; il reconnut qu'il ne deviendrait jamais professeur ordinaire, ni même extraordinaire; il abandonna la partie. Il avait hérité de son père, qui s'était enrichi dans le commerce du bétail, une fortune assez rondelette. Il se retira fièrement sous sa tente, c'est-à-dire à Goerlitz, où il fonda une feuille hebdomadaire, intitulée das Licht, ou la Lumière. Celui de ses ex-collègues qu'il avait traité d'asinus ridiculissimus écrivit contre lui un sanglant article dans les Grenzboten; il y décriait sans merci son journal et accusait le directeur d'être une lanterne fumeuse qui se prenait pour le soleil. M. Drommel méprisa ces injures et ne se lassa point d'éclairer l'univers. Ses abonnés assurent qu'il les étonne plus qu'il ne les convainc. Cela suffit à son bonheur.

M. Drommel n'est pas seulement un penseur et un polémiste; dans l'occasion, il sait se remuer, tracasser, s'intriguer. Après une tentative infructueuse, il réussit à se faire élire au parlement impérial, où il siégea dans le voisinage des socialistes, mais sans frayer avec eux. Il les considérait comme de pauvres hères, car il n'est pas socialiste, il est sociologue, et vous en sentez la différence. Si le prince de Bismarck avait daigné prendre quelquefois ses avis et se gouverner par ses conseils, il serait peut-être devenu bismarckien; mais le prince de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et s'étant permis de quitter un jour la salle des séances au moment où M. Drommel était à la tribune, M. Drommel se mit à bouder le gouvernement, se détermina à constituer un parti lui tout seul. Il représentait dans le Reichstag les drommeliens, et il n'y en avait qu'un, animal unique en son espèce. Sa solitude ne l'inquiétait pas, la synthèse est toujours solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans, mais il ne fut pas réélu. Cette mortification lui fut sensible; il s'en consola en pensant que les temps n'étaient pas mûrs, que son jour viendrait.

On n'est jamais tout à fait conséquent. Quoique M. Drommel aspire à mettre la propriété en circulation, il ne laisse pas de posséder une maison fort cossue, qu'il ne songe point à faire circuler, et un assez grand nombre de titres de rente, dont il ne fait part à personne. On prétend qu'il est dur à la détente, qu'il ne laisse jamais voir sans de bons motifs la couleur de son argent. D'autre part, quoique le mariage soit à ses yeux une piètre institution, destinée à disparaître dans un prochain avenir, il eut à cinquante-quatre ans la faiblesse de se marier. Dans le temps qu'il était député, il avait conçu de tendres sentiments pour une danseuse de l'Opéra de Berlin. Cette charmante Francfortoise, qui passait pour être aussi sage que jolie, le renvoya bien loin. Il est persévérant, il n'eut garde de se rebuter, et le destin lui vint en aide. Il arriva que la jolie et sage Ada se laissa un soir tomber dans une trappe, où elle se cassa la jambe. On la raccommoda; mais il lui resta de cette mésaventure un léger clochement du pied droit, qui, au dire de ses admirateurs, ajoutait à ses grâces et qui toutefois la gênait beaucoup dans ses entrechats. Elle se ravisa subitement, prêta l'oreille aux propositions de M. Drommel; mais elle entendait être épousée dans toutes les règles, civilement et à l'église. Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout en lui représentant qu'il est dur à un philosophe de faire le sacrifice de ses principes et de se conformer aux préjugés. Il le lui déclara fort nettement, et peut-être eut-il le tort de le lui déclarer trop souvent: les gens convaincus aiment à se répéter.

Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de son pénible sacrifice. Il trouva dans Mme Ada Drommel non seulement une ménagère accomplie, mais une femme exemplaire, qui témoignait une soumission touchante à ses volontés, un acquiescement absolu à ses idées, une parfaite déférence à ses conseils, une confiance entière en son génie. Lui-même s'applaudissait d'être l'unique et légitime possesseur d'une beauté que les connaisseurs lui enviaient et qui, tout en clochant un peu, faisait sensation partout où elle se montrait. Il éprouvait aussi quelque satisfaction à l'idée qu'il s'était fait aimer et adorer, lui Prussien, d'une femme née en pays rhénan, sur terre conquise. Il avait fait à sa façon acte de conquérant; il n'avait pas épousé sa femme, il se l'était annexée, sans compter qu'il était beau de voir une danseuse devenir la femme d'un sociologue. Il y avait un peu de synthèse dans cette union, et M. Drommel estimait que, si le mariage doit être condamné comme un préjugé ridicule, les mariages synthétiques méritent peut-être qu'on fasse une exception en leur faveur. Il se flattait d'avoir donné au monde un grand exemple, et par voie d'insinuation il en toucha quelques mots discrets dans un article de la Lumière, ce qui fournit à l'asinus ridiculissimus l'occasion désirée de lui dire une fois de plus son fait. M. Drommel, comme on peut croire, le remoucha d'importance, en prenant tout l'empire germanique pour juge du camp. Ce fut vraiment une belle polémique.

Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau les chances du scrutin dans les élections au parlement prussien qui ont eu lieu tout récemment. Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il courait au-devant d'un échec assuré. Pour se dérober à sa défaite et pour évaporer son dépit, il résolut d'aller faire un long voyage en France et en Italie. Ce fut de sa part une détermination salutaire. Tant qu'il était dans son pays, il était mécontent de tout, critiquait amèrement les institutions et les hommes, se plaignait que les affaires allaient de mal en pis. A peine avait-il passé la frontière, les comparaisons qu'il faisait le réconciliaient avec sa maudite et chère Allemagne. S'il avait beaucoup de griefs contre ses compatriotes, il contemplait les Velches du haut d'un mépris juché sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une sacoche de voyage, qu'il suspendit à son cou, cinq ou six mille marks en billets et en rouleaux d'or, qu'il économisait depuis longtemps à cet effet, et, accompagné de sa charmante femme, il se mit en chemin pour Paris, où il passa quinze jours, après quoi il continua son voyage, en allant visiter la forêt de Fontainebleau. Voilà comment il se fit que, le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut le privilège de voir monter M. Drommel dans un de ses omnibus et de le transporter moyennant la somme d'un franc de Melun à Dammarie, de Dammarie à Chailly, de Chailly à Barbison.

M. Drommel était curieux de tout. Durant le trajet, il fit subir un interrogatoire en règle à ses compagnons de route; il avait l'air d'une corneille qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait pas que des Français ne fussent très sensibles à l'honneur que leur fait un penseur d'outre-Rhin en les questionnant. La marchande de marée, qui aimait à jaser, lui répondit de point en point. Il voulut savoir quelles espèces de poisson elle portait dans sa corbeille, et il sourit majestueusement quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grâce de lui déclarer qu'il n'y a de vraies anguilles que celles qui barbotent dans la Neisse. M. Taconet fut moins complaisant, se renferma dans un morne silence, et ne daigna pas apprendre à l'interrogant sociologue que, étant né à Metz, il avait peu de goût pour les Allemands. Il n'eut garde non plus de lui dire qu'il avait été commissaire de police à Melun, que, ayant fait depuis peu un héritage, il avait pris sa retraite et qu'il se rendait à Barbison pour y donner des ordres touchant une maisonnette qu'il y faisait bâtir et dans laquelle il se promettait de passer ses vieux jours. Il se donna encore moins la peine de lui révéler qu'il n'avait lu dans toute sa vie qu'un seul livre, écrit par François Rabelais, mais qu'il l'avait bien lu, qu'il le savait par coeur, et qu'à sa manière il y avait trouvé la synthèse. A quoi bon le dire? M. Drommel n'en aurait rien cru.

Choqué du silence obstiné de l'ex-commissaire de police et trouvant de ce côté portes et fenêtres closes, M. Drommel se retourna vers Mme Denis. A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le bord de la route une sorte de tour crénelée coiffée d'une sorte de minaret, et elle lui raconta que cette tour était un tombeau qu'un particulier assez original s'est fait construire pour y être enterré avec ses chevaux et ses chiens. M. Drommel sourit de nouveau; poussant le coude de Mme Drommel, il s'écria: Französische Eitelkeit. M. Taconet, qui savait un peu d'allemand, comprit que cela voulait dire: Voilà bien la vanité française! Un peu plus loin, on rencontra une jolie vachère qui, armée d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux champs. Elle interpella de loin le cocher de l'omnibus, et lui montrant toutes ses dents, elle lui cria:

«Redemandez mon ombrelle à Eugénie, j'en aurai besoin pour la fête de dimanche.»

M. Drommel haussa les épaules, poussa encore le coude de sa femme, et lui dit: Französische Frivolität. Quand M. Taconet n'aurait pas su l'allemand, il aurait deviné sans peine que cela signifiait: Voilà bien la frivolité française!

Cette seconde impertinence lui fut amère; il eut peine à digérer cette pilule. Il fut bien tenté de saisir M. Drommel à bras-le-corps et de le jeter par la portière; mais quand on a été commissaire de police, on a appris à maîtriser son premier mouvement. Il se contenta de penser à Dindenaut, le marchand moutonnier, à ses insolents propos et, passant la main sur ses favoris, il grommela sourdement:

«Patience! répondit Panurge.»

M. Taconet et Panurge avaient raison, la patience est une bonne chose, elle sait toujours trouver le mot de la fin. De ce moment, l'ex-commissaire de police s'efforça d'oublier l'existence de M. Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel. Plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il admira sans réserve ses cheveux d'un blond argenté, la douceur de sa voix flûtée, l'aisance de son maintien, la vivacité de ses manières, ses yeux de teinte indécise couleur du temps. Il admira surtout les grâces mignonnes de son sourire. N'étant jamais allé à Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui était nouveau; il ignorait qu'on l'y rencontre souvent et qu'il est le frère des bons vins du Rhin. Ce qui le chagrinait, c'était le respect que Mme Drommel semblait témoigner à son mari, les attentions qu'elle avait pour lui, l'air soumis dont elle l'écoutait, l'empressement avec lequel elle approuvait ses sentences comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accès d'indignation, en pensant que ce butor avait su gagner le coeur de cette ravissante créature, à qui il disait en lui-même avec colère:

«Ne vengeras-tu donc pas les Messins?»

En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa les jambes dans son parapluie, il trébucha sur le marchepied et faillit se laisser choir tout de son long sur le pavé, ce qui fit passer dans l'âme et dans les yeux de M. Taconet un éclair d'espérance. Mais Mme Drommel était là, car elle était toujours là, toujours attentive et toujours souriante. Elle retint par le coude son mari, qui ne tomba point. Sa tendresse vigilante s'alarmait facilement.

«Tu m'as fait peur! lui dit-elle.

—Ce n'est rien, ma chatte, répondit-il; M. Drommel n'est jamais tombé.»

Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs de nuit, bien bondés et fort lourds, se bornant, quant à lui, à porter sa poche de voyage, son parapluie et sa personne.

«Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet, voilà le sort de cette chatte.»

II

Après avoir commandé son déjeuner, M. Drommel voulut donner un coup d'oeil à l'exposition permanente de peinture qui est ouverte au rez-de-chaussée de l'hôtel où il venait de descendre. Il a du goût pour les beaux-arts, la prétention de s'y connaître et d'en juger; il dessine lui-même à ses moments perdus. Jointe au talent, l'application d'esprit produit des miracles; le talent manque à M. Drommel, mais il est fort appliqué. Si jamais vous passez à Goerlitz, demandez à voir ses tableaux; il y met de la synthèse, comme il en a mis dans son mariage. Il se plaît à rassembler sur la même toile toutes les roches connues, le calcaire, le granit, la mollasse, et au moins dix essences d'arbres; tout cela est rendu très exactement. Il n'y manque qu'une chose, le je ne sais quoi qui fait qu'un tableau est un tableau; mais il ne lui importe guère, il estime que l'exactitude est une vertu qui tient lieu de toutes les autres. Il en trouva peu dans les peintures des jeunes exposants de Barbison, et il faut convenir que ce jour-là il n'y avait dans le nombre aucun chef-d'oeuvre. Hélas! les Dioscures de ce glorieux village sont morts: Rousseau et Millet ne peindront plus.

M. Drommel trouva tout détestable et se dirigea vers la porte, en se couvrant les yeux pour ne plus voir les honteux peinturlurages qui offensaient la délicatesse de son goût. Comme il allait sortir, Mme Drommel le rappela; elle venait de découvrir à l'un des bouts de la cimaise une toute petite toile, qu'elle trouvait charmante. Ce tableautin, qui représentait une cavalcade dans une chênaie, joignait une finesse rare de dessin à un ragoût de couleur tout à fait appétissant. Le jeune homme qui l'avait peint, et que vous connaissez tous, s'appelle Henri Lestoc. Ce joli garçon a le diable au corps; on peut lui promettre un superbe avenir, si ses premiers succès ne le grisent pas. Puisse-t-il se défier de l'habileté prodigieuse de sa main et ne pas sacrifier le sérieux de l'art au croustillant, qui est le dieu du jour! La peinture qu'on préfère depuis quelques années est celle qui donne envie d'en manger; on peut douter pourtant qu'elle soit faite pour cela.

Malgré son parti pris, M. Drommel se sentait attiré par le croustillant du tableautin. Il y promena longtemps ses yeux et son nez, et il s'informa du prix. Son admiration redoubla quand on lui dit que le peintre demandait deux mille francs de cette petite pochade, qu'on aurait logée dans une tabatière. Tous les philosophes ont leurs faiblesses; la sienne était d'éprouver une admiration naturelle pour les choses qui coûtent cher et un vif désir de les avoir à bon marché. Mais quand on lui assura que M. Henri Lestoc n'avait qu'un prix et ne faisait jamais de rabais, il déclara que M. Henri Lestoc était un extravagant, que ses prétentions étaient impertinentes, et il s'en alla déjeuner.

Le couvert avait été mis sous un hangar qui s'ouvre sur une allée de jardin. M. Drommel mangea de grand appétit; il dévora, tout en se plaignant que rien ne fût mangeable. Il prétendit que les oeufs n'étaient pas frais; la poule venait de les pondre. Il prétendit aussi que sa côtelette de mouton était coriace, que le jambonneau ne valait pas le plus grossier jambon de la Westphalie. Il fit la grimace en buvant son café, qui était exquis. Après avoir tout passé par l'étamine, il voulut, avant de retenir une chambre, savoir ce que lui coûtait son déjeuner. Il se récria sur l'addition, discuta, marchanda, liarda, si bien que l'aubergiste finit par se fâcher, et de mémoire d'homme Mme Picaud ne s'est jamais fâchée qu'à bon escient. Il y a des voyageurs qui aiment à voyager à bon compte et qui s'accommodent de tout; il y en a d'autres qui sont fort exigeants et qui payent volontiers en conséquence; il y en a d'autres enfin qui exigent tout et qui voudraient ne rien payer. C'était le cas de M. Drommel.

L'ex-commissaire de police avait assisté de loin à cette petite scène. Il dit tout bas à l'aubergiste, qui se retirait en colère:

«Il vous demandera ce soir pour son dîner un ange rôti, et il le payera six sous comme une alouette.»

Une demi-heure plus tard, M. Drommel traversait le Bas-Bréau, se dirigeant d'un pas délibéré vers les gorges et les rochers de la Solle. Avant de se mettre en campagne, il n'avait consulté personne,—il ne consultait jamais que lui-même. Son intention n'était pas de visiter des sites célèbres; il faisait peu de cas des endroits où tout le monde va, par la même raison qu'en matière de politique, d'histoire et de sociologie, il méprisait tous les lieux communs; c'était sa bête noire. Il avait daigné acheter à Paris l'excellent Guide Joanne; il y avait lu que les huit ou dix chaînes qui traversent la forêt de Fontainebleau semblent être des lambeaux d'une ancienne assise de sable et de grès, détruite en partie par des cataclysmes, que les vallées qui les séparent ont été formées par l'érosion violente de courants sous-marins, que les immenses tables de grès, privées d'appui, se sont affaissées, et que leurs débris ont produit ces entassements sauvages et pittoresques qui offrent un caractère si particulier. Cette explication n'avait pas eu le bonheur d'agréer à M. Drommel. Il avait peu de goût pour les courants sous-marins, il ne croyait qu'aux actions lentes, et il désapprouvait tous les cataclysmes. Esprit méthodique, il était fermement convaincu que, comme lui, la nature procédait toujours avec méthode, qu'elle avait, comme M. Drommel, le génie novateur sans y mêler aucune passion révolutionnaire, et que, si elle avait siégé pendant trois ans au Reichstag, elle aurait pris place dans le voisinage des socialistes sans jamais frayer avec eux. Il se flattait de rapporter de son excursion une petite théorie toute neuve, un réquisitoire en règle contre les idées reçues. Il se promettait d'en faire le sujet d'un article qu'il expédierait dès le lendemain à la rédaction de son journal, en l'assaisonnant de quelques épigrammes contre l'asinus ridiculissimus, qui avait la sottise de croire aux cataclysmes. Ce qu'il cherchait à cette heure, ce n'était pas le Nid-d'Amour, ni le Gros-Fouteau, ni d'admirables cépées de charmes, ni de beaux points de vue, ni le plaisir de ses yeux; c'étaient des preuves sans réplique, des arguments irréfutables, et, tout en marchant, il pensait à l'asinus, qui peut-être en ce moment pensait à lui. Touchante sympathie des belles âmes!

Il serait mort de confusion s'il avait demandé sa route à qui que ce fût, et même il n'accordait que peu d'attention aux marques rouges et aux marques bleues que des mains prévoyantes ont imprimées sur le tronc des chênes ou sur la paroi des rochers, dans le dessein louable d'orienter le piéton. Il avait pris avec lui sa boussole et sa carte, encore ne les consultait-il qu'à de rares intervalles: son idée était la plus sûre des boussoles. Devant lui marchait son grand nez héroïque, aux narines frémissantes, qui savait toujours son chemin, guide infaillible, sondant l'espace et flairant l'inconnu. Mme Drommel suivait. Quoiqu'on fût au 30 septembre, il faisait chaud; le ciel n'avait pas un nuage, et la pauvre femme était sans défense contre le soleil, qui était ardent. Par l'ordre de son maître elle avait laissé à l'hôtel son parasol de soie caroubier. Et d'ailleurs à quoi lui aurait-il servi? Elle avait les deux bras empêchés, l'un par un grand plaid à carreaux, plié en quatre, que M. Drommel se proposait de mettre sous lui quand il s'assiérait dans l'herbe et sur lui quand le serein tomberait, l'autre par le panier aux provisions, destiné à parer à quelqu'une de ces crises violentes de l'estomac auxquelles les sociologues sont sujets.

Le plaid était gênant, le panier était terriblement lourd; le sentier, qui serpentait parmi des blocs épais, était abrupt. Mme Drommel souriait. On sait qu'elle avait peine quelquefois à se faire obéir de sa jambe droite: il lui prenait des lassitudes, elle doutait de pouvoir aller jusqu'au bout; mais elle rassemblait ses forces, elle ramassait son courage, et elle souriait. Le soleil l'incommodait beaucoup, elle pensait en soupirant à son parasol. Ses pieds mignons enfonçaient tour à tour dans un sable poudreux ou glissaient sur de perfides aiguilles de pins, et elle se disait que celui qui a inventé les voitures à huit ressorts était un homme de génie. Elle avait toujours eu peur des serpents; il lui semblait à chaque instant qu'elle allait marcher sur une vipère, qui se redresserait en sifflant; elle ne laissait pas de sourire. Par intervalles, s'arrêtant pour reprendre haleine, elle regardait derrière elle et croyait apercevoir dans l'épaisseur d'une futaie ou dans le vague des airs je ne sais quoi, une vision, quelque scène de son passé, un visage dont elle avait gardé un obligeant souvenir. Puis, se retournant, elle ne voyait plus qu'un gros homme court, dont l'énorme tête et la puissante nuque se détachaient insolemment sur le ciel bleu; ce gros homme court était le présent et l'avenir; il possédait à la vérité la synthèse, mais il ne songeait pas à demander à sa chatte si elle était lasse; nonobstant elle souriait. Elle se disait parfois: «Si pourtant... s'il arrivait par miracle...» Le miracle ne se faisait pas, et elle souriait encore, elle souriait toujours.

Cette vaillante petite femme prenait tout en bonne part, ne regardait que l'aimable côté des choses, brave dans les épreuves, croyant fermement aux occasions, convaincue par son expérience qu'il y a dans ce monde plus d'épines que de roses, mais faisant bon visage aux épines et cueillant la rose sans se piquer les doigts. Ce sourire de belle humeur, qu'une mère accorte et facile lui avait appris dès son bas âge, à la petite pointe du jour, ne l'avait jamais quittée. Il avait résisté à toutes les inclémences du sort, il avait traversé avec elle les misères d'une ingrate jeunesse, il l'avait suivie dans tous les défilés, dans tous les fourrés de la vie, dans les hasards de débuts contestés comme dans l'ivresse des premiers succès, et il lui avait toujours tenu compagnie, à la ville, sur les planches, au foyer de la danse, même dans la trappe où elle s'était cassé la jambe, et, ce qui est plus digne de remarque, jusque dans les plaisirs douteux d'un mariage synthétique. Ce sourire est destiné à ne mourir qu'avec elle, et, quand on la clouera dans son cercueil, ce bel oiseau sera encore là, doucement posé sur ses lèvres pâlies et chantant à la camarde sa dernière chanson.

Comme il venait de déboucher dans la vallée de la Solle, M. Drommel se mit à allonger le pas, et sa femme lui dit, tout essoufflée:

«Tu ne te ménages pas assez, je crains que tu ne te fatigues.»

Elle s'approcha de lui. Il avança vers elle son vaste front ruisselant, dont elle étancha la sueur avec son mouchoir de dentelle, se flattant du vain espoir qu'il allait lui dire:

«Imbécile que je suis, je te fais trotter, tu n'en peux plus, reposons-nous.»

Il lui montra du doigt ses jarrets et ses pieds d'éléphant et lui dit:

«C'est de l'acier.»

Il ajouta:

«N'est-il pas plaisant que tu aies épousé depuis deux ans M. Drommel et que tu ne saches pas encore que M. Drommel n'est jamais las?»

A ces mots, il se remit en route.

Cependant, après trois heures d'enjambées et à travers beaucoup de circuits, ils atteignirent le mont Chauvet, où M. Drommel résolut de faire une halte, non qu'il fût las, mais son estomac commençait à parler ou plutôt à crier. Il se garda bien de pousser jusqu'à la fontaine, qui commande un beau point de vue; on lui avait conseillé d'y aller, et il n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il avisa au pied d'un hêtre solitaire une pierre plate, qui formait un siège commode. Laissant à sa femme le soin de s'en procurer un autre, il la déchargea de son plaid, qu'il étendit sur la pierre; il s'y installa, le hêtre lui servant de dossier. Mme Drommel posa à terre son cabas, en tira un poulet froid que le grand homme expédia lestement. Puis il avala trois verres de bière, en déclarant qu'elle était exécrable. Après cela, il ouvrit son calepin, se mit à crayonner des notes pour le grand article qu'il ruminait dans sa tête, et dans lequel il comptait tailler des croupières au Guide Joanne et à l'asinus.

Mme Drommel s'était assise tant bien que mal sur un tronc d'arbre renversé; elle n'avait pas de dossier, elle s'en passait. Elle croquait des noisettes, qu'elle cassait entre deux cailloux, et elle admirait le paysage. Par instants, elle grattait la bruyère défleurie avec le bout de son pied, et, comme précédemment, elle se disait:

«Si pourtant... oui, s'il arrivait par miracle qu'en creusant la terre du pied, il en sortit?...»

Quoi donc? Elle ne le disait pas, son sourire achevait sa phrase. Hélas! le petit pied avait beau gratter, la terre était sourde à son désir, il n'en sortait rien ni personne.

En ce moment, M. Drommel était bien loin de se souvenir qu'elle existât. Il continuait de prendre ses notes, et, selon sa coutume en écrivant, il pinçait entre son pouce et son index la coquille de son oreille gauche, il la chiffonnait, la tiraillait en tous sens, l'allongeait indéfiniment; c'était sa manière de s'inspirer. Mme Drommel regardait par intervalles cette oreille énorme, qui était du plus beau rouge, et des visions de chauves-souris passaient devant ses yeux. Après cela, elle contemplait le plaid à carreaux, le panier qu'elle avait porté et dont elle sentait encore le poids à son bras, puis le grand vide du ciel, où elle croyait voir courir une belle calèche, bien moelleuse, dans laquelle il y avait quelqu'un qui la regardait. L'instant d'après, son petit pied recommençait à gratter la terre. Le voeu qu'elle venait de former ressemblait à une résolution. Comme on peut croire, M. Drommel ne se doutait de rien.

Il était tellement absorbé par son travail qu'il ne s'avisa pas de la fuite des heures. Le soleil allait se coucher quand il quitta sa grosse pierre et donna le signal du départ. Soit que sa clairvoyance fût intermittente, soit par l'effet de quelque distraction, il ne sut pas retrouver son chemin et finit par s'égarer complètement. Mme Drommel s'en aperçut, mais il coupa court à ses représentations en l'assurant qu'il possédait au suprême degré la bosse des localités. Le malheur fut que, en descendant un sentier rocailleux, elle fit une glissade et tomba, sans se faire grand mal à la vérité. Il lui reprocha vivement sa maladresse, la rabroua, se fâcha, avant de l'aider à se relever. Elle fut bientôt sur pied, s'excusa de son mieux. Étourdie par sa chute, craignant d'en faire une autre, elle ralentit le pas. Il se fâcha de plus belle. Ce qui mit le comble à sa colère, c'est que le sentier qu'ils suivaient les conduisit à un carrefour où aboutissaient cinq chemins de traverse. Lequel prendre? M. Drommel était fort embarrassé et furieux de l'être. Il ne faisait plus assez jour pour qu'on pût déchiffrer les indications des poteaux. Cet irascible sociologue s'en prit à sa femme, qui, pendant qu'il parlait et délibérait, s'assit sur le revers d'un talus pour donner un peu de relâche à ses pieds meurtris.

«Mulier magnum impedimentum!» s'écria M. Drommel.

Et, la priant de l'attendre, il enfila au hasard l'une des cinq traverses, dans l'espérance qu'elle aboutissait à une grande route, où il trouverait à qui parler.

Mme Drommel n'aimait pas les vipères, elle n'aimait pas non plus la solitude. Elle promena ses yeux autour d'elle et ressentit quelque émotion. Elle voyait le crépuscule s'épaissir rapidement, et cette grande forêt, dont la nuit s'emparait par degrés, lui faisait peur. Elle se mit à chanter, ce qui est un signe grave; elle ne se doutait pas qu'on l'écoutait. Elle s'interrompit soudain, elle avait entendu le bruit d'un pas. Le coeur lui battit très fort, le sang lui monta aux joues.

«Johannes, est-ce toi?» cria-t-elle.

Une voix claire et fraîche lui répondit:

«Je ne suis pas Johannes, et j'en ai bien du regret, madame, puisque c'est lui que vous appelez.»

Son émotion se dissipa subitement et fit place à la surprise. La voix qui venait de lui parler n'avait rien d'inquiétant; ce n'était pas celle d'un malandrin. Elle se rassura tout à fait quand elle vit apparaître un joli garçon, à la fine moustache blonde, qui portait sur ses épaules tout l'attirail d'un peintre. C'en était un en effet, car il s'appelait Henri Lestoc, et il revenait de faire une étude dans la gorge du Houx. Si son talent ne fait pas banqueroute, peut-être l'appellera-t-on un jour le grand Lestoc ou Fortuny II; pour le moment, on le traite de petit, non qu'il soit court sur jambes, mais parce qu'il est mince, svelte, fluet, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une santé de fer. Jusqu'à trente ans au moins, il aura l'air jeunet. Il y a du reste deux petits Lestoc, celui que connaissent les hommes et celui que connaissent les femmes. Avec les hommes, il est froid, réservé, compassé, narquois, sèchement ironique, gai par accès, mais toujours pince-sans-rire; beaucoup de gens le prennent pour un Anglais. Auprès des femmes, il est tout autre: il a des naïvetés volontaires, des candeurs calculées, jointes à l'effronterie d'un page, et il se permet de grandes libertés sans qu'elles se fâchent. Se fâche-t-on contre un enfant?

L'une d'elles, qui le connaît bien, disait de lui:

«C'est Chérubin qui en est à sa seconde comtesse et à sa seconde manière.

—Ajoutons-y deux ou trois Suzannes,» répondit une autre qui le connaît mieux encore.

Il s'était approché, la tête haute, l'oeil allumé; il paraissait ravi de la trouvaille qu'il venait de faire. Quand il fut à trois pas de Mme Drommel, il ôta respectueusement son chapeau, resta quelque temps à la regarder, la mangeant ou, pour mieux dire, la buvant des yeux; il avait l'air surpris et charmé d'un gourmet savourant un grand cru qu'il a découvert dans un cabaret du village. Elle le regardait aussi, et elle se souvint du rêve qu'elle avait caressé sur la cime du mont Chauvet. Elle ne put s'empêcher de se dire que son joli pied n'avait pas travaillé en vain, que la terre s'était émue, qu'il en était sorti quelque chose. Était-ce précisément ce qu'elle cherchait? Certes, non; mais ce qu'elle venait de trouver ne lui déplaisait pas. Elle s'était toujours résignée à toutes les volontés du Ciel; elle lui disait dans ses prières:

«Si ce n'est lui, que ce soit un autre, pourvu que ce soit quelqu'un!»

Elle se rappela qu'elle devait une réponse au jeune inconnu.

«Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, une femme bien malheureuse. Voici cinq chemins, et je ne sais pas lequel conduit à Barbison.

—J'y vais de ce pas, répondit-il. Convenez que c'est le Ciel qui m'envoie.»

Et il lui offrit son bras, qu'elle n'accepta point.

«Ma situation est plus compliquée que vous ne pensez, reprit-elle. Mon mari est allé à la découverte, et je l'attends.»

En apprenant qu'il y avait dans cette affaire un mari et que ce mari était proche, Henri Lestoc éprouva la plus vive contrariété; il parut consterné, et son dépit se peignit si naïvement sur sa figure que Mme Drommel, qui avait toujours bon coeur et beaucoup de pitié pour les chagrins qu'elle causait, trouva son cas intéressant.

«Me permettez-vous au moins de l'attendre avec vous?» fit-il après un silence.

Elle lui répondit par un signe de tête qui voulait dire:

«Il m'a fait faire tout d'une haleine quatre grandes lieues au moins, sans s'informer si j'étais lasse, et notez que je portais à mon bras le panier aux provisions; j'en ai encore la marque. Tout à l'heure, c'est lui qui s'est assis sur le plaid, et, un siècle durant, il a griffonné je ne sais quoi, sans trouver un mot à me dire; je n'avais pas d'autre distraction que de contempler son oreille gauche, qui ne m'avait jamais paru si grande; le fait est qu'elle est énorme. Que tous ses péchés lui soient pardonnés! je suis une âme sans malice. Mais vous arrivez dans un bon jour, dans un moment favorable. Tâchez d'en profiter. L'occasion a des ailes et s'envole.»

Quoique le petit Lestoc n'eût pas compris la moitié de ce que voulait dire le mouvement de tête de Mme Drommel, il s'assit bien vite à ses côtés, sur le talus, un peu plus bas qu'elle, et bientôt il se trouva presque à ses genoux.

La conversation s'engagea; ils firent connaissance avec une promptitude qui s'explique par l'imprévu de leur rencontre, par la fatalité des sympathies, par la nuit qui tombait, par le lieu où ils se trouvaient. Les choses vont très vite dans les bois; sous leurs voûtes mystérieuses, la pensée acquiert des rapidités qui l'étonnent elle-même. Une forêt n'est jamais un témoin incommode, quelquefois elle a la figure d'un complice.

Après deux minutes d'entretien, Mme Drommel avait deviné que ce joli blondin était l'auteur du petit tableau qu'elle avait admiré, et elle lui dit le cas infini qu'elle faisait de son talent. A son tour, il lui adressa le compliment qu'il regardait comme le plus flatteur de tous: il lui signifia qu'il l'avait prise pour une Parisienne, qu'il en avait jugé ainsi à ses manières, à sa tournure, à son chapeau, à sa jolie robe jaune paille, qui sortait des mains de la meilleure faiseuse. Elle lui apprit que son éducation avait été très soignée; on lui avait enseigné dès son enfance qu'une Berlinoise doit se faire habiller à Francfort et une Francfortoise à Paris. Il sut bientôt qu'elle avait été danseuse et que, par une dispensation singulière du sort, elle était la femme d'un sociologue. Ce genre d'animal lui était absolument inconnu, mais il avait l'imagination vive: il devina tout de suite de quoi il s'agissait, et, bien que Mme Drommel s'exprimât en termes fort discrets, le personnage lui apparut, il le refit tout entier de la tête aux pieds. Bref, au bout d'un quart d'heure, il savait tout, sans qu'elle eût rien dit, mais ils étaient l'un et l'autre fort intelligents et disposés à s'entendre comme larrons en foire.

Cependant M. Drommel ne revenait pas, cela devenait inquiétant. Mme Drommel ne songeait plus à s'inquiéter, elle pensait à toute autre chose.

«Madame, lui dit le jeune homme en attachant sur elle un regard à la fois très candide et très audacieux, l'an dernier j'ai trouvé dans la forêt un bijou de prix; j'ai fait mettre à ce sujet une annonce dans les journaux, personne n'a réclamé le bijou, et il m'est resté. Cette fois, je viens de trouver une femme, et quelle femme! Personne ne la réclame, j'ai bien envie de la garder.»

Il mentait, car il aimait à prendre, mais il ne gardait jamais rien.

Sa hardiesse ne la choqua point.

«Un instant, monsieur! répliqua-t-elle en riant; commencez par me mettre dans les journaux, à l'article des objets perdus, et nous verrons après.»

En ce moment, une voix aiguë, qui partait du bout de l'un des chemins de traverse, cria:

«Ada! Ada!

—Me voici, j'y vais,» répondit-elle en se levant.

Le petit Lestoc se leva aussi; il fit un geste de désespoir, murmura:

«C'est lui! je reconnais sa voix. Dieu me fasse grâce! Voici où mon aventure se gâte.»

Il salua, fit quelques pas; puis, se retournant, l'audacieux jeune homme dit tout bas:

«Est-il gênant?»

Elle se mit encore à rire et dit:

«Vous en jugerez ce soir.»

Elle ajouta d'un ton d'autorité, de commandement:

«Tâchez de lui plaire.

—On lui plaira,» fit-il.

Et il disparut dans un sentier. Ada rejoignit aussitôt son mari, qui lui cria d'un ton goguenard:

«Te voilà tout émue; gageons que tu as eu peur. Tête de femme ou de linotte, que pouvait-il donc t'arriver? Tu crois aux loups?»

Elle aurait pu lui répondre qu'elle venait d'en rencontrer un et qu'il en est d'aimables. Elle se contenta de lui arranger sa cravate, qui s'était dénouée. Cela fait, elle lui dit:

«Te voilà superbe!»

Puis elle lui tendit sa blanche main, pour qu'il la baisât. Il s'acquitta de cette formalité en rechignant et avec la grâce d'un ours qu'il était.

«Dépêchons-nous, fit-il d'un ton d'humeur, et ne t'avise plus de tomber. La route est ici près, mais il faut une heure encore pour arriver au gîte, et je meurs de faim.»

Elle fit un effort suprême pour se remettre vaillamment en chemin. L'entorse qu'elle s'était faite dans sa chute, et qu'elle avait oubliée en causant avec un jeune inconnu, se rappelait douloureusement à son souvenir. A la vérité, cette entorse était fort légère, mais elle n'avait plus le pied sûr: elle butait à chaque instant. Quand elle atteignit l'extrémité de la traverse, à peine eut-elle fait dix pas sur le chemin de Fleury, elle se sentit au bout de ses forces et fut prise d'une défaillance qui lui attira une algarade.

La fortune, qui s'intéresse aux jolies femmes, eut pitié d'elle et lui porta secours. Une calèche vint à passer; un noble étranger mit sa tête à la portière, et, agitant une main toute chargée de bagues, il s'écria avec un accent très prononcé:

«Je viens de Fontainebleau, je retourne à Barbison; j'ai deux places à offrir, et je serais charmé si on les accepterait.»

A ces mots, il s'élança à terre, fit monter M. et Mme Drommel, et coupa court à leurs remerciements, en disant:

«Quand je vois une femme qu'elle est lasse, mon coeur il s'émeut.»

Si le noble étranger ne parlait pas très purement le français, il avait en revanche grand air, de grandes manières, une belle tête, un visage au teint mat, encadré de noirs sourcils et d'une barbe artistement peignée et taillée. Ada, qui avait le goût délicat, trouvait à redire à l'abondance excessive de ses bagues et à la profusion des odeurs qu'exhalaient son mouchoir, ses vêtements, ses cheveux. Mais, mollement étendue dans la calèche, elle se sentait revenir de mort à vie, et elle avait trop d'obligations à cet homme providentiel pour ne pas tout lui pardonner. Quant à M. Drommel, il était disposé à voir dans la politesse qu'un Italien venait de faire à un penseur allemand un de ces hommages instinctifs et tout naturels que les races subalternes rendent aux races supérieures. On aurait pu croire et peut-être croyait-il lui-même de bonne foi que la calèche était à lui, que l'Italien était son obligé; il le traitait de haut, d'un air de condescendance. Cependant, quand il eut appris par les hasards de la conversation que l'homme aux bagues était un grand personnage sicilien et portait la beau titre de prince de Malaserra, il changea subitement d'attitude, sa morgue dégela, son coeur s'attendrit et s'exalta. Il n'avait pas seulement la faiblesse d'admirer les choses qui coûtent cher, il avait un respect natif pour les grandeurs; l'amitié d'un prince lui semblait un bienfait des dieux. Il déploya toutes les grâces de son esprit pour démontrer au noble étranger que, quoi qu'en pussent dire les mauvaises langues, M. Drommel ne s'était pas égaré dans la forêt, attendu qu'il ne s'égarait jamais; il lui expliqua point par point qu'en définitive le chemin qu'il avait suivi était le bon, et que, s'il avait éprouvé un moment d'embarras, cela tenait à ce que la carte dont il s'était muni était celle de l'état-major français; il profita de cette occasion pour déclarer que les Français n'ont jamais su la géographie et que leurs cartes sont de qualité inférieure. Le noble étranger lui donna raison, abonda dans son sens; il en fut charmé, et, quand la calèche s'arrêta devant la porte de l'auberge de Barbison, il ressentait déjà une vive sympathie pour son nouvel ami le prince de Malaserra.

III

Tout le monde s'accorde à dire que ce soir-là ils étaient quatre à table; c'est un fait acquis à l'histoire.

En descendant de voiture, M. Drommel, qui était en proie à une véritable fringale, se précipita dans la cuisine, donna l'ordre qu'on lui servît sans retard à dîner. La maîtresse du logis, qui l'avait pris en déplaisance, s'amusa à le contrarier. Elle lui déclara qu'il n'y avait point de cabinets particuliers dans sa maison, que les retardataires qui n'avaient pas dîné à table d'hôte mangeraient tous ensemble au même râtelier, et qu'elle attendrait pour servir que M. Taconet et le petit Lestoc fussent arrivés. L'un était son cousin remué de germain, et elle avait pour lui toute la considération qu'il méritait; l'autre était son favori. Elle l'avait tout de suite distingué parmi les nombreux rapins qui prenaient pension chez elle et qu'en considération de leur vareuse elle appelait ses bêtes à laine. Elle le choyait, elle était fière d'héberger sous son toit un garçon de grand avenir, un phénix, dont tout le monde parlait; elle eût volontiers fait mettre sur son enseigne cette inscription: Ici demeure le petit Lestoc. Elle signifia donc à M. Drommel que personne ne déplierait sa serviette avant que le petit Lestoc ne fût là. Il protesta, s'emporta; elle lui répondit que, s'il n'était pas content, il eût à chercher un gîte ailleurs. Elle était brusque, il était colère; on eût fini par se prendre aux cheveux, si le prince de Malaserra ne fût intervenu. Il avait l'aménité, l'humeur facile des vrais grands seigneurs. Avec sa grâce enjouée, il concilia le différend, calma les esprits, amadoua M. Drommel. Il lui dit en riant:

«Mon cher monsieur, soyez philosophe comme moi. Quand les choses elles ne font pas ce que je veux, moi je tâche de faire ce qu'elles veulent.»

Sur ces entrefaites, M. Taconet et le petit Lestoc arrivèrent, et on dîna. Pour Mme Drommel, c'était de repos qu'elle avait surtout besoin; elle s'était empressée de se mettre au lit.

Pendant le premier service, personne ne souffla mot; on n'entendait que le bruit des couteaux, des fourchettes et des mâchoires. Par intervalles, M. Taconet examinait du coin de l'oeil le prince de Malaserra; le prince observait à la dérobée le petit Lestoc, qui contemplait M. Drommel, lequel ne contemplait que son assiette. Cependant, lorsqu'il eut englouti la moitié d'une fricassée de poulet, lorsqu'il eut assouvi les fureurs de son estomac et qu'il sentit circuler dans toutes ses veines la douce chaleur d'un excellent vin de Bordeaux, sa mauvaise humeur se dissipa comme par enchantement, sa verve se réveilla, et il attendit impatiemment qu'on lui fournît une occasion de discourir, car il aimait à parler en mangeant et à joindre aux plaisirs de la bonne chère celui d'étonner son prochain.

Ce fut M. Taconet qui lui procura l'occasion qu'il cherchait, en rapportant et approuvant les termes d'un jugement qui venait d'être rendu contre un braconnier surpris en flagrant délit dans la forêt. Les narines de M. Drommel se dilatèrent; il gonfla ses joues, posa ses deux coudes sur la table et s'écria:

«Voilà pourtant les beautés de notre civilisation!

—Que voulez-vous dire? lui demanda M. Taconet, en le regardant de travers.

—Je m'explique, répondit-il, et j'affirme que notre prétendue civilisation me fait pitié, que nous sommes encore dans un âge de barbarie, ou l'État punit les hommes, parce qu'il ne sait pas les élever.

—Vous êtes donc d'avis qu'il ne faut punir personne?

—Je suis d'avis et je soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir qu'il se fait dans la triste société où nous vivons une immense déperdition de forces utiles, que les prisons sont pleines de gens d'esprit dont on n'a pas su utiliser le mérite. Écoutez-moi bien; il y a dix à parier contre un que le braconnier dont vous parlez est un homme très intelligent, qui braconne faute de pouvoir faire autre chose.

—A ce compte, les faux monnayeurs...

—Contestez-vous leur talent? Aussi vrai que j'existe, le législateur de l'avenir saura faire servir au bien commun tous les talents.»

L'ex-commissaire, fort agacé, s'écria:

«Dieu bénisse les voleurs! le législateur de l'avenir les emploiera à garder nos poches.

—Monsieur, répliqua-t-il avec un sourire sardonique, sauriez-vous me dire ce que c'est qu'un voleur?

—Eh! morbleu, un voleur...

—Ah! monsieur, ne jurez pas, dit tranquillement le petit Lestoc, qui était tout attention, sans en avoir l'air. Oh! non, ne jurez pas. Ma tante Dorothée, qui m'a élevé, m'a appris que cela portait toujours malheur.

—Vous avez eu tort d'interrompre monsieur, reprit M. Drommel, car il allait me dire qu'un voleur est celui qui s'approprie le bien d'autrui. Je l'attendais là, et j'aurais eu l'avantage de lui riposter que l'État est un voleur, puisqu'il exproprie quelquefois les gens pour cause d'utilité publique.

—Je n'ai jamais eu de goût pour les sophismes et pour les sophistes, repartit M. Taconet, à qui les ricanements du sociologue portaient sur les nerfs.»

Le petit Lestoc l'interrompit de nouveau en lui disant de son ton froid et posé:

«Ah! de grâce, répondez, mais ne vous fâchez pas; vous voyez que je ne me fâche pas, et pourtant les thèses de notre honorable commensal... Je voudrais bien savoir son nom; oserais-je le lui demander?

—Osez, jeune homme. Je m'appelle M. Drommel.»

Il ajouta modestement:

«C'est un nom qui jouit en Allemagne d'une certaine notoriété, mais je doute qu'il soit arrivé jusqu'à Barbison.»

Lestoc s'inclina avec respect:

«Eh quoi! monsieur, vous seriez!... Oh! j'aurais dû le deviner. Mais vraiment vous nous faites tort; pour qui nous prenez-vous? Pouvez-vous penser que nous soyons assez ignares de toute bonne discipline pour n'avoir jamais entendu parler du grand philosophe, du profond penseur, de l'illustre publiciste qui a fondé une feuille célèbre, la Lumière, à laquelle je me suis toujours promis de m'abonner?»

M. Drommel conçut aussitôt la meilleure opinion de ce jeune homme bien informé, et il le caressa de la prunelle. Il ne se doutait pas que sa science était toute fraîche, qu'il l'avait acquise dans un carrefour de la forêt.

«Cela n'empêche pas, poursuivit Lestoc, que, malgré l'autorité de votre grand nom, vos thèses ne me paraissent hérétiques, malsonnantes, condamnables au premier chef. Je ne me fâche pas, comme M. Taconet, je ne me fâche jamais; mais votre théorie sur les braconniers me scandalise diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe, ma tante Dorothée ne l'aimait pas.

—Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami? répondit d'un ton d'indulgence M. Drommel, car il aimait les gens qui se scandalisaient sans se fâcher, c'étaient ses auditeurs préférés.

—Que voulez-vous? c'est la faute de mon éducation. Je suis né dans la Brie, à Périgny, au milieu du village, en face du charron, dans la maison du grand poirier. Connaissez-vous Périgny? connaissez-vous le charron? connaissez-vous le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas connu non plus ma tante Dorothée, qui m'a élevé, comme vous savez. C'était une demoiselle bien respectable, qui avait des principes et trois grands poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres, tout compris, les trois poils et les principes.

—Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.

—Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton pincé, et quand je dis deux cents, c'est deux cents. Or ma tante Dorothée, qui avait l'esprit bizarre, n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais souffert qu'on en mît dans le gouvernement. Quand il y en avait, elle admettait bien qu'on les y laissât; mais qu'on les y mît tout exprès, non, cela ne pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle m'a inculqué dès mon bas âge le respect du bien d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je le crois encore.

—Je ne doute pas un instant, répondit M. Drommel, que Mlle Dorothée ne fût une personne infiniment recommandable; mais, mon cher enfant, elle n'était pas forte en dialectique. Autrement elle aurait su que la propriété n'est pas un droit primordial, que la propriété est une invention humaine, et qu'il nous est permis de la réformer en l'accommodant aux lois naturelles.»

Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit jusqu'alors, poussa une exclamation douloureuse.

«Grand Dieu! dit-il, vous me faites frémir; la propriété, mon cher ami, elle est mon idole, et vous voulez la détruire! Vous êtes un puissant logicien, le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers, je m'en suis déjà aperçu dans la calèche; mais il est écrit dans la Divine Comédie que le diable aussi il est logicien. Je vous demande pardon, mon cher ami, de vous comparer au diable. Mais je frémis, oui, je frémis.»

M. Drommel se sentit fort flatté que le prince l'eût appelé deux fois son ami par-devant témoin, il en rougit de plaisir. Le regardant avec les yeux tendres d'une colombe qui roucoule:

«Oh! mon prince, que Votre Grâce me pardonne, lui dit-il. Je ne supprime pas la propriété, je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de la question est que la terre produise tout ce qu'elle peut produire et que la propriété devienne accessible à tout le monde. Prenez bien ma pensée, suivez mon raisonnement. Voici un paresseux qui a hérité de son père un champ, dont il ne tire qu'un méchant parti. Appelons-le X, si vous daignez y consentir. Z est un homme de mérite, qui n'a point fait d'héritage et qui ne sait à quoi employer ses talents. Z estime que, s'il possédait le champ de X, il en doublerait le rendement, et il se fait fort de payer à l'Etat un impôt double. N'est-il pas de l'intérêt de l'Etat, de la société, de tout le monde, que le champ de X soit donné à Z? Quand l'expropriation pour cause d'utilité publique sera appliquée dans toute sa rigueur, la terre rapportera dix fois plus, et, chacun pouvant devenir propriétaire, il n'y aura plus de voleurs.

—Excepté X, cria M. Taconet de plus en plus agacé.

—Nous lui trouverons quelque emploi, répondit-il dédaigneusement, et d'ailleurs je dois convenir que X m'intéresse fort peu. Je vous ai dit que c'était un paresseux. Malheur à qui n'est pas taillé pour le grand combat de la vie! Il n'y a pas de principe plus sacré que le droit du plus fort, car dans ce monde il n'y a d'évident que la force, et la sélection est la loi de la société comme de la nature.»

A ces mots, il attacha un regard d'admiration complaisante sur ses vigoureux poignets, sur ses longs bras puissamment emmanchés, qui lui paraissaient de force à déraciner un chêne. En ce moment, on servit un plat d'alouettes rôties, qui étaient le gibier favori du petit Lestoc, et l'hôtesse le savait. M. Drommel en attira trois ou quatre sur son assiette; il les avala en deux bouchées, faisant craquer et crier les os sous ses fortes dents. Il lui semblait que ces alouettes croyaient comme lui à la grande loi de la sélection, qu'elles s'applaudissaient d'avoir été prédestinées à réjouir l'estomac d'un grand homme, à s'incorporer dans sa glorieuse substance.

Le prince de Malaserra, qui le regardait faire, frémit de nouveau, et reprenant la parole:

«Ah! vous me faites de la peine, mon cher ami, beaucoup de la peine! Mais pensez donc à Malaserra! C'est une si belle terre que Malaserra! On y trouve tout ce qu'on veut, des vignes, des oliviers, des champs, des épis jaunes comme de l'or, des oranges grosses comme des citrouilles. Ah! il m'est bien cher, Malaserra. Et puis j'ai un palais à Palerme, j'en ai même deux. Ils ne me sont pas si chers que Malaserra. Je dois vous l'avouer, mon ami, comme je l'avouerais au meilleur de mes amis, si Z il viendrait me demander Malaserra et si je le tiendrais au bout de ma carabine, oh! sûrement il arriverait quelque accident. Mais ne parlons plus de Malaserra; songez à la morale, mon cher ami! La morale, elle est le tout de l'homme! Le respect de la propriété, il est le plus sacré des sentiments! La distinction du tien et du mien, elle est l'arche sainte, elle est le palladium, elle est la sauvegarde tutélaire des honnêtes gens comme nous, elle est le fondement de tout l'univers, elle est...»

Il avait envie d'en dire plus long, mais M. Taconet avait les yeux braqués sur lui. Quand on a été pendant vingt-cinq ans commissaire de police, il en reste quelque chose, et on a dans l'oeil un je ne sais quoi qui peut paraître désobligeant. Le prince de Malaserra avait à cet égard une délicatesse d'épiderme qui tenait de la sensitive et qui s'explique par l'habitude du grand monde.

M. Drommel attribua l'émotion du prince aux inquiétudes qu'il ressentait pour Malaserra; il s'empressa de lui donner sa parole d'honneur que le législateur de l'avenir n'aurait garde de le déposséder de ses terres, de ses épis jaunes comme l'or, de ses oranges grosses comme des citrouilles.

«Je me pique d'être physionomiste, lui dit-il; j'avais tout de suite deviné que vous étiez un grand agronome. Fiez-vous à moi, mon prince; on ne touchera pas à Malaserra, la terre doit appartenir aux plus dignes. Encore un coup, je n'abolis pas la propriété, je la fais circuler.

—Circule-t-elle déjà en Allemagne?» demanda le petit Lestoc.

M. Drommel poussa un profond soupir:

«L'Allemagne, dit-il, est encore gouvernée par les vieux préjugés, mais elle commence à en revenir, et c'est elle qui donnera le signal de la grande émancipation.

—Le grand Courbet, répondit Lestoc, me fit jadis l'insigne honneur de grimper à mon atelier pour y voir mon premier tableau qui, soit dit entre nous, était un assez vilain barbouillage.—Jeune homme, me dit-il en posant sur ma tête cette puissante main qui plus tard déboulonna la colonne, votre tableau me plaît, c'est beau comme le Titien.—Je ne savais où me mettre, je fis le plongeon, je fus tenté de lui crier:—Homme de génie, viens sur mon coeur. Par malheur, il reprit:—Oh! mais Titien, ce n'est pas encore cela.

—Non, l'Allemagne n'est pas encore cela, repartit M. Drommel, mais elle y viendra; nous en sommes au crépuscule, demain le soleil se lèvera. Les Allemands se distinguent entre tous les peuples par le génie du réalisme, par le sentiment de la synthèse.»

Et il ajouta en dévorant une cinquième alouette:

«Ne vous y trompez pas, c'est la synthèse germanique qui a vaincu à Sedan.»

M. Taconet portait son verre à sa bouche; il le laissa retomber sur la table si violemment qu'il faillit le briser, et ses yeux bruns jetèrent un éclair. Il se calma aussitôt et se contenta de murmurer:

«Patience! répondit Panurge.

—A propos, pendant que nous y sommes, qu'allons-nous faire de la famille? demanda encore Lestoc.

—Je ne la détruis pas, je la perfectionne, en faisant élever et nourrir tous les enfants par l'État.

—Et le mariage, l'abolissons-nous?

—Le mariage, mon cher enfant, est le plus absurde de tous les préjugés, le plus grand attentat à la liberté de l'homme et de la femme. Je le remplace par l'amour libre.

—C'est entendu; comme la propriété, nous faisons circuler la femme.

—Sera-t-il permis d'en avoir plusieurs? demanda à son tour M. Taconet.

—Vous prenez toujours ma pensée de travers, lui dit aigrement M. Drommel. L'amour est essentiellement monogame, et la seule polygamie qui soit conforme à la nature est la polygamie successive. L'homme n'a pas le droit de disposer pour l'éternité de sa personne qui est sacrée et de sa volonté qui est changeante. La loi ne reconnaît plus les voeux perpétuels des moines, le législateur de l'avenir ne reconnaîtra pas les voeux du mariage, et inscrira en tête de sa constitution le grand principe des affinités électives. Tout est chimie dans l'homme.

—Parfait! dit M. Taconet. Z a de l'affinité pour la femme de X comme pour son champ, nous lui donnons le champ et la femme.

—Et qui vous dit, répliqua M. Drommel, que la femme de Z n'ait pas de l'affinité pour X? Voilà un échange qui fera d'un coup quatre heureux.

—Échange-t-on quelquefois les femmes en Allemagne? dit le petit Lestoc.

—Cela s'est vu, et tout le monde s'en est bien trouvé.

—Omnis clocha clochabilis, s'écria M. Taconet, et c'est une belle chose que d'être clerc jusqu'aux dents en matière de bréviaire.

—Je m'en tiendrai toujours à celui de ma tante Dorothée, fit Lestoc. C'était un jour, sous le grand poirier. Je me souviens que ce jour-là elle avait un caraco couleur chocolat et une cornette à longues barbes.—Henri, me dit-elle, ne le fais jamais aux autres, si tu veux qu'on ne te le fasse jamais.—Et, pour qu'il m'en souvînt, elle m'appliqua un grand soufflet sur la joue droite; c'était sa façon de graver fortement les choses dans ma mémoire... Il en est résulté que je ne l'ai jamais fait aux autres.

—Eh quoi! joli garçon, s'écria M. Drommel, serait-il vrai?...

—C'est la pure vérité, et voilà un sacrifice qui ne me coûte guère. Je n'ai jamais été amoureux, moi qui vous parle. Il faut vous dire que j'appartiens à l'école du plein air, et l'école du plein air a pour principe que le milieu est tout, que la femme n'est qu'une tache. Entrez dans ma pensée. Je fais mon paysage, n'est-ce pas?... en commençant par le ciel, car il faut toujours commencer par le ciel. Mon tableau fini, je le trouve admirable, mais je découvre qu'il y manque une tache ou deux taches, l'une rose, l'autre bleue ou jaune paille, la couleur ne fait rien à l'affaire. Je fouille dans mes souvenirs, j'y trouve une femme jaune paille ou bien je la vois passer dans la rue et je la prie de monter, en lui disant:—Madame, vous êtes nécessaire à mon bonheur, vous êtes la tache que je cherche.

—Sans calembour! dit M. Taconet.

—Je suis si bête que je ne les comprends pas, et l'amour non plus, je ne l'ai jamais compris. L'amour, c'est le vieux jeu, c'est bon pour les peintres d'intérieur; mais qu'en pourrions-nous bien faire, nous autres de l'école du plein air? Eh! que diable, est-on amoureux d'une tache?»

M. Drommel le regardait avec une admiration mêlée de stupeur.

«Il serait donc vrai, joli garçon, que jamais?...

—Jamais, interrompit-il. D'ailleurs je suis trop occupé.

—Sauf les dimanches et jours de fête, dit M. Taconet.

—Jamais, vous dis-je, au grand jamais, et je ne permets à personne d'en douter. Il se peut que dans trente ans d'ici, sur mes vieux jours... Ce sera la preuve que je serai ramolli.

—Il est vraiment prodigieux! dit M. Drommel au prince de Malaserra.

—Renversant! répondit le prince. Pour ma part, le dixième commandement, il m'a toujours été sacré. Je n'ai jamais convoité ni la maison de mon prochain, ni son serviteur, ni son boeuf, ni son âne. Oh! l'homme, il n'est jamais parfait. La seule partie du bien de mon prochain qu'il me soit arrivé quelquefois de convoiter, vous le dirai-je? c'est sa femme, et si vous me permettez de vous expliquer plus copieusement ma pensée...»

Il n'expliqua rien, attendu que M. Taconet le regardait et que décidément le regard de M. Taconet le gênait.

«Il est une question, reprit Lestoc, que je grille d'envie d'adresser à notre éloquent convive M. Drommel.

—Adressez-moi toutes celles qu'il vous plaira, naïf enfant de la Brie, car vous m'intéressez.

—N'avez-vous jamais été marié?

—Jeune homme, reprit gravement M. Drommel, quand vous connaîtrez mieux la vie, vous saurez que les philosophes sont obligés quelquefois de s'accommoder aux moeurs de leur siècle.

—Oh! je ne vous en veux pas; mais, je vous prie, avez-vous enseigné à Mme Drommel la théorie des affinités électives et de la circulation?

—Mon jeune ami, répondit-il plus gravement encore, apprenez que dans certains pays les femmes n'ont pas d'autre règle de conduite que les entraînements de leurs sens ou les caprices de leur imagination, et qu'il serait peut-être dangereux de leur laisser la bride sur le cou et de s'en remettre à leur bonne foi. Mais, si vous connaissiez les Allemandes, vous sauriez qu'elles n'ont pas besoin de préjugés pour sauvegarder leur vertu. Ce qui les distingue entre toutes les femmes, c'est l'intimité du sens moral, la profondeur dans les attachements, le sérieux de la passion. Quand une Allemande a donné son coeur, elle ne le reprend plus; son amour est un culte, une religion, et jamais elle ne renie son dieu. Vous ne contestez pas, je pense, la supériorité intellectuelle et morale que tous les gens de bonne foi accordent à la race germanique. Mon Dieu! il est possible que les préjugés soient nécessaires aux races inférieures; les Mandingues ne sauraient se passer de leurs gris-gris, ni les Peaux-Rouges de leurs manitous. J'en suis fâché pour les Latins, ils sont destinés à faire place avant peu aux nations jeunes, qui ont de la sève et les secrets de l'avenir. Quand l'Allemagne aura transformé le monde et posé de sa forte main les assises de la société nouvelle, malheur aux peuples qui seront incapables d'en adopter les principes! ils disparaîtront comme les Peaux-Rouges à l'approche des blancs.»

L'ex-commissaire de police s'écria pour la troisième fois:

«Patience! répondait Panurge.

—Qui était ce Panurge?» demanda M. Drommel impatienté.

Au rebours de l'ex-commissaire, il avait tout lu, sauf Rabelais.

«Panurge, repartit M. Taconet, était un homme de bien à qui l'on ne fit jamais de chagrin sans repentance, et il en prit mal à Dindenaut d'avoir eu maille à partir avec lui un jour qu'ayant ses lunettes il entendait plus clairement de l'oreille gauche.

—Je me suis laissé dire, fit le petit Lestoc, que les Velches ayant perdu le secret de faire des enfants, dans un siècle d'ici il n'y en aura plus que trois sur la surface de la terre. L'un sera coiffeur, le second cuisinier, et le troisième fera des calembours comme M. Taconet. Mais on assure que, quand ils seront morts et qu'il n'y aura plus au monde que des Allemands, l'Académie de Berlin, partant du principe que plus on est de fous, plus on s'amuse, proposera un prix de cent mille francs pour encourager les inventeurs à fabriquer de la graine de Velches.

—Vous faites tort aux fous allemands, lui dit M. Taconet en se levant de table; ils se suffisent parfaitement, et c'est assez de leurs petites drôleries pour tenir en gaieté la terre, la lune et les étoiles.»

Puis s'approchant de M. Drommel:

«L'un des derniers Peaux-Rouges, lui cria-t-il, souhaite à la synthèse germanique une douce nuit et d'heureux songes.»

Cela dit, il s'inclina humblement et prit la porte.

«Cet homme est fort désagréable, grommela M. Drommel; il a l'humeur rêche et déplaisante. Je me connais en physionomies, la sienne m'a rebuté tout de suite; c'est une de ces figures qu'on n'aime pas à rencontrer au coin d'un bois.

—Je connais un honnête homme qui était de votre avis, dit Lestoc, et qui en serait encore si l'on ne l'avait guillotiné l'autre jour.

—Qu'est-ce à dire? demanda le prince de Malaserra.

—Je veux dire, mon prince, que certaines gens aiment mieux rencontrer dans les bois une jolie femme qu'un commissaire de police.

—Ah! M. Taconet, il est de la police! s'écria le prince. Je m'en étais douté. La police, elle a quelque chose dans l'oeil, et elle manque de formes, surtout en France.»

Visiblement soulagé par le départ de cet homme sans formes, il sonna et se fit donner une bouteille de vin d'Aï, dont il entendait régaler son illustre ami. On apporta trois coupes; mais le petit Lestoc déclara que l'école du plein air ne buvait jamais de vin d'Aï, et il sortit, laissant le prince de Malaserra fêter tête à tête avec M. Drommel la bonne fortune qui lui avait fait rencontrer sur une grande route un des plus célèbres penseurs de notre temps, dont il admirait passionnément la logique, tout en désapprouvant énergiquement ses principes.

L'entretien devint plus intime, le vin d'Aï dispose les coeurs à l'expansion. Le prince de Malaserra adressa à M. Drommel une foule de questions marquées au coin du plus sympathique intérêt. Il fut charmé d'apprendre que notre sociologue se proposait de faire un séjour en Italie; il l'engagea à pousser jusqu'en Sicile, il mit à son entière disposition l'un de ses deux palais, le pressa de venir passer un mois à Malaserra, où il comptait retourner avant peu et dont il lui détailla toutes les beautés, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. M. Drommel accepta cette proposition avec enchantement; plus il pénétrait dans la précieuse intimité du prince de Malaserra, plus il sentait que sa vraie vocation était de vivre avec les princes.

Cet entretien savoureux fut interrompu plus d'une fois par l'indiscrète Mme Picaud. Cette brave femme a tant d'excellentes qualités qu'on peut, sans lui faire tort, signaler ses défauts. Elle n'éprouve qu'un respect modéré pour les grands de la terre et pour les hommes célèbres, même pour ceux qui boivent du vin d'Aï. On l'accuse aussi de traiter cavalièrement ceux de ses pensionnaires dont la physionomie ne lui revient pas, en quoi elle manque au plus sacré devoir de sa profession, qui est de ne jamais faire acception des personnes. Dis-moi ce que tu consommes, et je te dirai qui tu es, tel est l'adage du parfait aubergiste. A plusieurs reprises, Mme Picaud pénétra brusquement dans la salle à manger, espérant la trouver vide, et elle referma la porte à grand bruit, avec un geste d'impatience. On ne pouvait dire plus clairement: Allez-vous-en.

M. Drommel ne put se tenir de confesser au prince que la figure de Mme Picaud lui paraissait aussi rébarbative que celle de M. Taconet, et il s'informa d'un ton de mystère et d'inquiétude si les auberges de Barbison passaient pour des maisons honnêtes. Le prince en inféra que M. Drommel avait emporté dans son bagage toute une collection de rubis balais. Quand il sut qu'il s'agissait de cinq ou six méchants mille francs en billets et en espèces, il ne put réprimer un léger haussement d'épaules. Qu'est-ce que six mille francs pour un grand seigneur qui possède Malaserra? Il ne laissa pas de représenter à M. Drommel qu'il eût été plus simple de se munir de lettres de crédit, et il l'exhorta vivement à ne jamais se séparer de sa sacoche.

—Cette maison, lui dit-il, est la plus honnête du monde; mais l'homme, mon cher ami, il n'est jamais sûr que de ce qu'il tient.»

Pendant ce temps, l'ex-commissaire de police, qui s'était retiré dans sa chambre, croyait apercevoir dans les fumées de sa pipe une très jolie femme aux yeux de couleur indécise, un innocent jouvenceau à la blonde moustache, une lourde sacoche pendue au cou d'un butor, la noble et pâle figure d'un prince sicilien, qui s'écriait: «Le respect de la propriété, il est le fondement de tout l'univers.» M. Taconet bâtissait là-dessus un imbroglio, un roman à quatre personnages, où les affinités électives jouaient un grand rôle; les coeurs, les espèces, tout circulait. Puis il se mit à songer aux races inférieures et aux nations qui ont les secrets de l'avenir, à la synthèse germanique, à Sedan, aux Peaux-Rouges, et il finit par s'endormir en murmurant:

«Patience! répondit Panurge.»

IV

M. Drommel aurait mieux fait peut-être de suivre sa première idée, qui était de partir dès le lendemain, 1er octobre, pour Lyon. Mais quoi! il n'en fit rien, c'était écrit aux tablettes de Jupiter.

On a prétendu que la cause de tout le mal avait été Mme Drommel, qu'en s'éveillant elle s'était plainte de son pied, qui avait enflé pendant la nuit, qu'elle s'était déclarée incapable de se remettre en route. Ceux qui ont adopté cette version méconnaissent le caractère angélique de cette charmante femme. A la vérité, lorsque son mari se présenta dans sa chambre, elle lui insinua doucement qu'elle se ressentait des fatigues de la veille et qu'un jour de repos lui ferait grand bien; mais elle ajouta aussitôt que, s'il l'avait pour agréable, elle était prête à partir, qu'elle se faisait une joie de déférer à tous ses désirs, qu'il la connaissait trop pour en douter. Heureusement M. Drommel avait résolu d'employer cette journée à visiter le palais et le parc de Fontainebleau, en compagnie de son cher prince, qui lui en avait fait la proposition. Il répondit que la santé de sa chatte lui était plus précieuse que tout, que, quoi qu'il lui en coûtât, il retarderait de vingt-quatre heures son départ à la seule fin de lui faire plaisir. Elle fit semblant de le croire, le remercia gentiment, le récompensa par un adorable sourire. Avoir l'air de croire est un art qu'elle possédait, et un art très utile, qui épargne aux familles beaucoup de contestations épineuses, de chipotages, de picoteries.

On a prétendu aussi et même affirmé qu'un peu plus tard, M. Drommel ayant rencontré sur l'escalier le petit Lestoc, celui-ci lui proposa de but en blanc de faire le portrait de sa femme. Il n'en est rien, et voilà comme on écrit l'histoire. Les choses se passèrent tout autrement, comme vous le pensez bien; voici le fait. M. Drommel, qui avait gardé un aimable souvenir du jeune peintre, de l'agrément de son commerce, de la facilité de son humeur, de la naïveté de ses propos, s'informa de son nom. Lorsqu'il apprit que le neveu de Mlle Dorothée était l'auteur du tableautin coté deux mille francs, qu'il était en passe de devenir célèbre et qu'un jour ses peintures se vendraient un prix fou, l'estime qu'il faisait de lui s'accrut considérablement. La pensée lui vint d'obtenir de ce bon jeune homme, à titre de souvenir et sans bourse délier, bien entendu, une aquarelle, une pochade, quelque croquis, et de le rapporter à Goerlitz comme un échantillon de l'école du plein air, à laquelle il se promettait de consacrer quelque jour l'une de ses plus savantes élucubrations. M. Drommel a toujours eu le génie du troc, il donne l'oeuf pour avoir le boeuf, un abonnement à la Lumière contre un tableau ou un livre de prix. Souvent même il ne donne rien du tout. Il ne rencontre guère de peintres, d'artistes, de collectionneurs d'objets rares sans leur soutirer quelque chose; ils sont tous tenus de lui payer leur tribut, qu'il empoche gaillardement, comme une preuve sensible et palpable du vif intérêt qu'il leur porte. Les indiscrets sont les heureux de ce monde.

Après y avoir mûrement réfléchi, M. Drommel trouva bon de charger sa femme de cette petite négociation. Il alla sur-le-champ la rejoindre dans un kiosque à claire-voie, qui terminait l'une des allées du jardin de l'auberge. Elle s'y était acheminée en boitant très bas, et y prenait le frais, enveloppée dans son mantelet, la jambe allongée sur un coussin. Il lui annonça que, pour la sauver de l'ennui en son absence, il voulait lui présenter un jeune homme très singulier, très original, qui la divertirait par ses naïves saillies.

«Te souviens-tu, Ada, lui dit-il, d'une jolie petite toile signée Henri Lestoc?»

Elle eut beaucoup de peine à s'en souvenir.

Que les femmes sont oublieuses! reprit-il. J'ai dîné hier avec lui.

—Comment l'appelles-tu?» demanda-t-elle.

Il se fit un cornet de ses deux mains et cria dans l'oreille de sa femme:

«Henri Lestoc! T'en souviendras-tu, tête à l'évent?

—Je crois le voir d'ici, répondit-elle. Un gros garçon chevelu, hérissé comme un porc-épic.

—Tu peux te vanter de rencontrer juste dans tes conjectures. C'est un petit blondin, qui a encore aux lèvres le lait de sa nourrice, ce qui ne l'empêche pas d'être fort intelligent. Il me connaissait, ma chère. Je ne voudrais pas jurer qu'il m'ait lu, mais il avait entendu parler de moi.

—Le beau mérite! fit-elle. C'est le plus élémentaire de ses devoirs.

—Enfin veux-tu que je te l'amène?

—A quoi bon? qu'en ferais-je?

«J'ai mon projet,» répondit-il.

Elle le regarda en se disant:

«Il est vraiment prodigieux.

—Oui, reprit-il, j'ai mon idée. Ce galopin a du talent, et j'ai décidé que j'aurais de sa peinture sans qu'il m'en coûtât rien.

—Et c'est sur moi que tu comptes pour cela?

—Dans le courant de la conversation, tu demanderas à visiter ses portefeuilles; il ne te refusera pas un petit souvenir. On ne refuse rien à une jolie femme qui sait s'y prendre... Et puis il t'amusera. Croirais-tu, ma chatte, qu'il a fait voeu?... Ils sont tous comme cela dans l'école du plein air. Oui, croirais-tu que jamais, au grand jamais?.. C'est lui-même qui le dit. Ma parole d'honneur! ces Français sont bien étonnants! Quand ils ne sont pas des Lovelace, ils sont candides au delà de tout ce qu'on peut se figurer. Celui-ci a été élevé par une vieille tante, vertu farouche, qui avait de la barbe au menton, et il est vraiment incomparable... Dame! il est un peu sauvage. Tâche de l'apprivoiser. Voyons, puis-je te l'amener? y consens-tu?»

Après s'être fait longtemps prier, Mme Drommel finit par consentir; en fin de compte, elle était toujours consentante.

M. Drommel se mit à la recherche du petit Lestoc. Il le trouva qui sortait de sa chambre, fredonnant une vocalise, tout frais, tout pimpant, portant beau, le chapeau sur l'oreille, le nez au vent, les mains dans les poches de sa vareuse, un bouquet de myosotis à sa boutonnière, décoration qui était peut-être de circonstance. Chaque matin, il se réveillait plus jeune d'un jour que la veille; chaque matin, on lisait sur son visage la hâte fiévreuse d'un départ, et il partait en effet pour prendre le train qui conduit à la gloire ou pour chercher quelque chose dont il avait rêvé pendant la nuit. Qu'était-ce donc? Il ne le savait pas toujours, mais m'est avis que ce matin-là il le savait.

M. Drommel le happa au passage, lui fit force caresses et gros compliments, l'emmena dans le jardin, lui demanda la permission de le présenter à Mme Drommel, qui adorait la peinture. Le petit Lestoc fit froide mine à cette ouverture, tâcha de s'évader, inventant des défaites, prétextant des affaires urgentes. M. Drommel eut réponse à tout. Il ne lâcha pas son prisonnier, il le conduisit par le bouton de son habit vers le kiosque, où l'ayant poussé:

«Ma chère Ada, dit-il avec son gros rire, je te présente un jeune artiste de grand avenir, qui t'expliquera les principes de Mlle Dorothée et de l'école du plein air.»

Quelque peine que se donnât M. Drommel, la glace fut difficile à rompre. Lestoc était raide comme un piquet, hautain, gourmé; impossible de le dérider. Mme Drommel était gracieuse; pouvait-elle ne pas l'être? Mais elle avait malgré elle l'air d'une femme qu'on dérange et qui préfère la solitude aux importuns.

M. Drommel les laissa se débrouiller. Leur tournant le dos, il se mit à arpenter une des allées du jardin. Il tenait d'une main son crayon, de l'autre son carnet. Il s'était avisé, en prenant son café, d'une sanglante épigramme à décocher à l'asinus, il avait hâte de la noter. C'était une vraie trouvaille, et, si tenace que fût sa mémoire, écrire lui paraissait plus sûr. Il n'avait une confiance absolue qu'en deux choses, sa femme et son calepin.

Tout en écrivant, il prêtait l'oreille de temps à autre; il lui parut qu'on s'était mis à causer, et il jugea même que l'entretien était assez animé. Il entendit tout à coup le petit Lestoc s'écrier:

«Là, franchement, convenez que c'est un sot.»

M. Drommel écarta les branches d'un chèvrefeuille, qui obstruait l'entrée du kiosque; il avança sa tête carrée et dit:

«Qui est le sot?»

Lestoc s'élança vers lui, et lui mettant la main sur la bouche:

«Chut! ne nous trahissez pas, il est ici tout près.»

M. Drommel promena son regard autour de lui; il aperçut M. Taconet, qui faisait un tour dans le potager.

«Vous avez mille fois raison, dit-il, et, qui pis est, c'est un sot hargneux et malfaisant. Je ne comprends pas que Mme Drommel fasse difficulté d'en convenir.

—Il est des choses, répondit Lestoc, qu'on pense sans oser les dire.»

M. Drommel retourna dans son allée, où il continua de prendre des notes, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir que la voiture était avancée, que le prince de Malaserra l'attendait. Il se dirigea de nouveau vers le kiosque pour prier sa femme de retoucher son noeud de cravate; il tenait à faire honneur à son noble ami. Cette fois, le petit Lestoc disait avec un accent très doux, mais très délibéré:

«Je vends toujours à prix fixe. Par exception, je consens à vous faire un rabais. J'en demandais quatre, il m'en faut trois; mais c'est mon dernier mot, et j'entends être payé comptant.»

A ces mots, il sortit du kiosque en courant, faillit heurter M. Drommel. Lui prenant la main qu'il secoua vivement:

«Mon cher monsieur, il m'en faut trois, s'écria-t-il; faites entendre raison à Mme Drommel.»

Et il s'éloigna en levant les bras au ciel, comme pour l'attester que c'était bien son dernier mot.

«Il lui en faut trois? demanda M. Drommel à sa femme. Qu'est-ce à dire?»

Elle courut à lui, oubliant qu'elle avait mal au pied, et se mit en devoir de lui arranger sa cravate.

«Tu t'es bien mépris à son sujet, lui dit-elle. Il est original, je le veux; mais innocent, il ne l'est guère.

—Ah çà, est-ce que par hasard cet élève de Mlle Dorothée?...

—Quel Arabe! Trois cents francs pour une misérable aquarelle! Il a une façon de vous demander les choses de but en blanc qui n'est vraiment qu'à lui, et il exige qu'on le paye comptant.

—Ses prétentions sont ridicules, répondit M. Drommel. Je le croyais mieux élevé, plus galant homme. Bah! il ne verra pas la couleur de notre argent. Tâche de l'enguirlander, ma chère Ada; tu en viendras bien à bout.

—Je ferai de mon mieux,» dit-elle.

Puis, s'éloignant de deux pas, elle le regarda fixement, et lui tira une de ces profondes révérences qu'elle faisait jadis au public de Berlin, les soirs où il l'applaudissait à faire crouler la salle.

«Il paraît que ton pied ne te fait plus mal, lui dit-il.

—Il s'est guéri comme par enchantement.»

Elle le regarda de nouveau, elle le trouvait phénoménal, et elle se mit à rire comme une folle.

«Eh bien! qu'est-ce qui te prend?»

Elle répondit avec une volubilité qui ne lui était pas ordinaire:

«Le ciel est bleu, il y a là-bas des roses, l'herbe de la pelouse est toute fraîche, ton noeud de cravate est irréprochable, et il me semble que j'ai seize ans.

—Ajoutons-en douze, dit-il. Mme Drommel est née le 26 juillet 1851.

—Pour la première fois, dit-elle; mais Mme Drommel renaît de temps à autre.»

Il y avait en ce moment un baptême ou un mariage à Chailly, et le vent apportait jusqu'à Barbison le bruit des cloches qui sonnaient à toute volée.

«Foi de danseuse! reprit-elle, les cloches nous annoncent une joyeuse nouvelle. L'air a aujourd'hui une couleur toute particulière, celle qu'il a les jours de fête.

—Je m'informerai tantôt, lui répliqua-t-il, s'il y a dans le voisinage quelque hospice d'aliénés. Je viendrai t'y voir en passant à mon retour d'Italie.»

Une guêpe indiscrète voltigeait autour de son front, Mme Drommel la chassa d'un coup d'éventail. Puis elle contempla ce vaste front qui portait un monde, et il lui parut qu'il y avait quelque chose d'écrit. En sa qualité de femme de savant, elle respectait les écritures. Elle voulut pourtant en avoir le coeur net.

«Sais-tu quoi? dit-elle. Je suis horriblement jalouse de ce prince à qui tu me sacrifies durant toute une journée. Si je te disais que je meurs d'envie de voir Fontainebleau et si je te suppliais de m'emmener, gageons...

—Ne gage pas, ma chatte, tu perdrais. Les femmes sont quelquefois de grands trouble-fête.

—Décidément tu ne veux pas m'emmener?

—Non, et voilà celui qui veut, dit-il en se frappant la poitrine à tour de bras; voici celle qui obéit.»

Il lui prit la main, et, comme dans la forêt, il effleura négligemment de ses grosses lèvres des ongles roses qui n'avaient jamais égratigné personne. Il était pressé de s'en aller, on ne fait pas attendre les princes. Elle l'accompagna jusqu'au milieu du jardin, en lui recommandant d'éviter les courants d'air, de se défier du serein, de ne pas oublier son plaid à Fontainebleau, de s'en envelopper avec soin au retour, enfin d'avoir les plus grand égards pour sa précieuse personne. Puis elle le regarda s'éloigner.

«Il paraît bien que l'écriture est en règle,» pensa-t-elle.

Les cloches sonnait toujours. Elle s'adossa contre un pommier, ferma à moitié les yeux. Il lui sembla qu'un bras téméraire s'enlaçait autour de sa taille, que des lèvres audacieuses se pressaient sur les siennes, qu'une voix jeune et frémissante lui disait:

«Je vous adore, il m'en faut trois.»

Était-ce un rêve ou un souvenir?

Elle fut réveillée en sursaut par son mari, qui rebroussait chemin pour lui dire:

«Il me vient une idée; promets-lui un abonnement à la Lumière.

—Je crains bien que cela ne suffise point,» répliqua-t-elle.

Et elle l'exhorta de nouveau à éviter soigneusement les mauvais pas et les courants d'air.

«Au diable les femmes qui ont l'amour des litanies!» répondit-il, indigné qu'elle ne goûtât pas son idée.

Dès qu'il fut monté en voiture:

«Me voilà en état de grâce, dit-il au prince de Malaserra, je suis muni de tous les sacrements de l'Église.»

Et il se récria, en s'en moquant un peu, sur la tendre et trop craintive sollicitude que lui témoignait sa femme. Il ajouta qu'il n'avait jamais été malade de sa vie, et que jamais il n'avait rien perdu en voyage, pas même son parapluie.

«O mon cher ami, lui répondit le prince, que je vous envie votre florissante santé, votre bonheur et, oserai-je vous le dire? votre délicieuse épouse. Hélas! la princesse de Malaserra... Je suis bien malheureux, mon ami, car la princesse elle s'est sauvée avec un méprisable aventurier. Oh! si je les tenais! Le désespoir il est cannibale, et les femmes elles sont inconcevables. M'avoir préféré l'autre! Tout le monde s'accorde à dire que je suis assez bel homme, et l'autre il était affreux, un petit homme camus... Vous voyez que je vous dis tous mes secrets, j'ai toujours eu la coutume de montrer mon âme à mes amis. Oui, mon ami, c'est pour cela que je voyage, car, depuis cette horrible aventure, Malaserra il me déplaît quelquefois, et vous verrez pourtant comme il est beau, Malaserra.»

A ces mots, le prince porta son mouchoir à ses yeux, et M. Drommel lui-même crut devoir par bienséance verser quelques larmes sur la déplorable escapade de la princesse.

«Dites-moi la franche vérité, mon ami, reprit le prince, n'avez-vous jamais été jaloux? La princesse de Malaserra elle m'a fait mourir de jalousie.»

M. Drommel éclata de rire, tant la question lui sembla baroque.

«Prince, répondit-il, Mme Drommel est d'un pays où les femmes savent aimer, parce qu'elles ont de l'âme, du Gemüth.

—Le Gemüth! Qu'est-ce donc cela?

—Impossible de vous le faire comprendre, cela ne peut se traduire ni en italien ni en français. Qu'il vous suffise de savoir qu'une femme qui a du Gemüth n'aime qu'une fois et ne se sauvera jamais avec l'autre.

—Même quand il ne serait pas camus?

—Une femme qui a du Gemüth, répliqua solennellement M. Drommel, méprise de tout son coeur ce qu'on appelle dans ce pays-ci la bagatelle, et pour les femmes de ce pays-ci, la bagatelle est tout.»

Là-dessus il lui reprocha de prendre son aventure trop au tragique; il lui représenta que les vrais philosophes ne s'émeuvent de rien, ne s'étonnent de rien et ne sont jamais jaloux, que les femmes après tout ne sont que de jolis jouets, quand elles ne sont pas de grands empêchements, maximum impedimentum, qu'au surplus l'affinité élective est une loi fatale, une loi sacrée, dont il faut s'accommoder avec gaieté et bonne humeur. Il partit de là pour l'engager à étudier sérieusement la sociologie, science d'un prix inestimable, qui nous apprend à mépriser tous les petits accidents dont s'affecte le profane vulgaire.

Ce fut en devisant ainsi qu'ils arrivèrent à Fontainebleau, où ils firent un excellent déjeuner, arrosé des meilleurs vins. Après cela, ils visitèrent le château; à vrai dire, M. Drommel le trouva inférieur à sa réputation, décida qu'on l'avait surfait comme la forêt; la cour ovale, la porte dorée, la salle du conseil le laissèrent froid. Il trouva même beaucoup à reprendre dans la merveilleuse galerie de Henri II; pour un peu, il aurait prétendu qu'il y avait mieux à Goerlitz. Cependant, en traversant la cour de la fontaine, il prit quelque plaisir à contempler les ébats des fameuses carpes; il daigna acheter au rabais une brioche rance, qu'il leur jeta avec un sourire de majesté débonnaire; comprirent-elles, en la dévorant, à quelle glorieuse main elles étaient redevables de leur bonheur?

Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique allemande. M. Drommel entreprit d'expliquer au prince de Malaserra que, grâce à un système d'éducation et d'entraînement que les autres peuples sont réduits à envier sans le pouvoir imiter, l'Allemagne est non seulement le seul pays où les femmes aient du Gemüth, mais le seul où les hommes aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre, il retroussa ses manches et montra ses robustes poignets au prince, qui, hélas! n'avait que son âme à montrer, tant il était maigre. Ils venaient en ce moment de laisser leur voiture sur le grand chemin, ils suivaient un sentier qui conduit à un chaos de rochers dont le propriétaire de Malaserra désirait faire les honneurs à son cher ami. Arrivés dans ce lieu sauvage et solitaire, M. Drommel voulut que le prince pût juger par ses yeux des prodiges qu'accomplit la gymnastique allemande. Il se mit à soulever d'énormes pierres, à porter à bras tendu des fragments de roc. Le prince émerveillé l'engagea à se débarrasser de son pardessus et de tout son attirail de touriste, qui le gênaient; mais M. Drommel affirma que rien n'était capable de le gêner, et, comme il avait la tête un peu dure, il ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda s'il était aussi agile que fort et le mit au défi de grimper jusqu'à la cime d'un rocher fort abrupt. M. Drommel accepta cette nouvelle épreuve, d'où il sortit triomphant, quoique hors d'haleine et trempé de sueur. Il fit après cela quelques sauts périlleux, jusqu'à ce que le prince, devenu pensif, lui dit:

«Je frémis, mon cher ami; oui, vous me faites frémir. Laissez donc, en voilà assez. Si par un malheur dont je serais inconsolable il vous arrivait quelque accident, comment oserais-je reparaître devant la femme qu'elle vous adore?»

Ils regagnèrent leur voiture. De ce moment, le prince fut moins causant; il devint même taciturne: il semblait distrait, préoccupé, mélancolique. M. Drommel s'imagina qu'il pensait à la princesse de Malaserra. Je croirais plutôt que les merveilles que produit la gymnastique allemande et les prouesses de son cher ami l'avaient rendu rêveur, qu'il lui enviait ses incomparables jambes, la puissance de ses bras musculeux; les plus belles âmes sont sujettes à l'envie. Pour M. Drommel, il était enchanté de sa journée et d'avoir passé quelques heures de plus dans l'intimité d'un homme d'élite, qui l'honorait de son amitié et dont la conversation était aussi instructive que ses manières étaient séduisantes. Ce qui surtout le remplissait d'aise, c'est que sa petite excursion ne lui avait rien coûté, attendu que le prince de Malaserra avait tout payé, la voiture, le déjeuner, les pourboires, tout, sauf la brioche rance dont les carpes s'étaient régalées.

Une autre satisfaction l'attendait à son arrivée. Mme Drommel avait eu raison du petit Lestoc, non sans peine. Elle se trouvait en possession d'une aquarelle, qui avait été peinte dans l'après-midi avec une furie toute française et offerte à titre de souvenir, de don purement gratuit ou peu s'en fallait. Cette charmante aquarelle représentait un bout de grand chemin. D'un côté se dressait un énorme chêne qui n'avait pas une feuille; il était mort ou quasi mort; à main gauche, un sentier courait dans un bois de pins. A l'un des coudes du sentier, on voyait de dos un joli couple d'amoureux, qui apparemment s'étaient pris de querelle. Un jeune homme, agenouillé dans la poussière, élevait au ciel des bras suppliants; il implorait son pardon ou mendiait une grâce. Vêtue d'une robe jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa tête blonde, le menaçait d'une baguette de coudrier qu'elle agitait dans l'air. Elle avait laissé tomber son parasol, qui avait roulé à quelques pas plus loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de soleil.

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