LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
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Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins de la vie à la mort.
Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser entre nos doigts ce chapelet.
Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts.
C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance. J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons. J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est toute la genèse de l’Homme libre[22]»; j’ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père, soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme. Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le «Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse que la société dont il est l’éphémère produit.
Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.
Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien comprendre,—et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter d’une manière sensible,—que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères.
C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci, sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre. C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se dit: «Je suis eux-mêmes.»
De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule pas le tombeau.
«Je dis au sépulcre: Vous serez mon père.» Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle prière,—effusion et méditation,—sur la terre de mes morts.
Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.
Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se dresse la montagne de Sion-Vaudémont.
Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à la mort.
Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le fruit lentement mûri de la terre de mes morts.
La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa conscience.
Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,—qu’elle a longuement précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le point de continuité de notre région.
La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.
Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls dont l’ombrage enchante mes étés.
Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.
Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein de la mer—car elle ignore nos montagnes—n’en aurait pas une palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la série de nos aïeux.
Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je prononce pieusement le Salve, magna parens frugum... «Salut, terre féconde, mère des hommes...»
Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de «solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour satisfaire l’esprit et la vue... Il n’y a que Marie qui l’occupe et quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant, éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.
Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.
Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.»
Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements pour comprendre notre formation.
La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde, j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes, de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.
Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793, et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille, pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest, voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire. Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace, ne dénaturât point la civilisation latine.
Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...
On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une préparation qui dure toute l’année.
NOTES
«Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»
(L’Appel au Soldat, chapitre premier.)
Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les interrogent.
(L’Appel au Soldat, chapitre premier.)
«Les Essais des Sciences maudites, dans leur ensemble, étudient le drame de la Chute originelle, en Eden. Le Seuil du Mystère nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches du pommier symbolique. Le Serpent de la Genèse élucide le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot Nahash, qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.
«Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal s’est déguisé en reptile. Le Temple de Satan est donc consacré à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et sans souci d’en fournir une explication scientifique.
«Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la Clef de la Magie noire, elle permet d’établir une théorie générale des forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites et des phénomènes décrits dans le Temple de Satan.
«Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En l’étudiant, Guaita eût abordé le Problème du Mal, l’énigme de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»
Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas autorisé à faire ses révélations suprêmes.
Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal Mouton, comte de Lobau.
Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se continuaient des âmes allemandes et italiennes.
«Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie. Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme; on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put rien créer d’original. L’Athènes de l’Isar, comme disent les Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal, avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est copiée sur la Capella Palatina de Palerme; la Galerie des Maréchaux, sur la Piazza dei Lanci de Florence, etc. Il enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale.
«Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses. Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld. Voir ses Mémoires amusants, mouvementés, mais peut-être apocryphes.
«Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles, qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue. Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université; on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit, Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux rapports de Louis II avec Wagner.
«Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848, en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole. Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était connu et aimé: on lui avait donné le surnom de Re amante delle belle arti. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en Teutschland, comme il disait archaïquement. La bonne ville de Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts. Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez, cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une chose allemande et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori.
«Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore, jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné.
«Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: Questions à mon Cœur, le Devoir et le Plaisir et aussi des Pensées, où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré, dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir. Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques: ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’Histoire universelle, de Ranke.
«Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des «élus» ou la Table Ronde du roi Max, comme ils se nommaient eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain, ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons populaires de l’Allemagne.
«On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel, des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et en son frère leur développement parfait.
«Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la surnommait l’Ange, à cause de son éclatante beauté: elle a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon lui rendrait Magdebourg contre une rose.»
(Louis II de Bavière, chapitre premier, Jacques Bainville.)
—Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.
L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de Paléocastrizza, qui est situé sur un promontoire abrupt de la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque. Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que dominent les ruines de l’Angelokastron, vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret. Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée. Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?]
«Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités très distinguées, et par suite très différentes, de passionner l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares, et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit, hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même, indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni révolté contre lui.—Ah! la destruction de notre vrai moi par l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux génies!...
«Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son moi, d’une culture de ce moi d’après le type natif, sans concession de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: Sous l’Œil des Barbares et l’Homme libre. Et, comme d’ordinaire cette simple syllabe: le moi, signifie dans la conversation courante: les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès, au lieu de parler de son moi, en philosophe qui ne recule pas devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi: «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce jeune homme si cher à Michelet,—un courageux, un fervent dévot de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu: c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,—et c’est le second trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout à l’autre n’est qu’une prière: l’Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
«Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,—tel se montre le romancier trop compliqué de Sous l’Œil des Barbares, et il résulte de cette double disposition une maladie morale très singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion. L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,—car il porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit, elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction, mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et cette triste, cette lourde sécheresse dont Adolphe est le poème inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour échapper à l’adolphisme?—Il faut bien créer des mots nouveaux pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est toute la genèse de l’Homme libre que cette idée dont je ne peux qu’indiquer ici le point de départ.
«Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour. Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale, complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup, étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper la queue de son chien légendaire,—par goût du tapage. Ceux qui jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne, comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce Qualis artifex pereo! qui achèvera les Barbares et l’Homme libre. Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus original qui ait paru depuis Baudelaire.»
Paul Bourget.