ALINE ET VALCOUR. (continued 2)
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La maison où nous descendîmes n'était pas tout-à-fait dans Paris, j'en ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire qu'elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ dix heures du soir quand on arrêta dans la cour; nous descendîmes.—La voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où le souper paraissait prêt à être servi; une vieille femme, et une jeune fille de mon âge, étaient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut avec elles que nous nous mimes à table; il me fut facile de voir pendant le souper que cette jeune fille nommée Rose, était à monsieur Delcour, ce qu'il me parut que monsieur de Mirville désirait que je lui fusse. Quand à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante, son emploi me fut expliqué tout de suite, et en m'apprit en même-tems que cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, qui n'était autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'étaient réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l'une de ces deux malheureuses créatures, connût mieux que l'autre la seconde partie des liens qui les attachaient à ces deux pères.
Vous me permettrez de taire, madame, les indécens détails, et de ce souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit et plus artistement meublé, fût destiné à ces honteuses circonstances; Rose et monsieur Delcour y passèrent avec nous; celle-ci déjà au fait, n'opposa nuls refus, son exemple me fut proposé pour adoucir la rigueur des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité, on me fit craindre la force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame, je frémis ... je pleurai ... rien n'arrêta ces monstres et mon innocence fut flétrie.
Vers les trois heures du matin les deux amis se séparèrent, chacun passa dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suivîmes ceux qui nous étoient destinés.
Là, monsieur de Mirville acheva de me dévoiler mon sort; «vous ne devez plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous entretenir; votre état vient d'être éclairci de manière à ne plus vous laisser de soupçon.—Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien brillante ni à une vie très-dissipée; le rang que monsieur et moi tenons dans le monde, nous oblige à des précautions, qui rendent votre solitude un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose, et qui doit également prendre soin de vous, nous répond de votre conduite à l'un et à l'autre une incartade ... une évasion, serait sévérement punie, je vous en préviens: du reste soyez avec moi, soumise, honnête, prévenante et douce, et si la différence de nos âges s'oppose à un sentiment de votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obéissance sur laquelle je devrais compter, si vous étiez ma femme légitime. Vous serez nourrie, vêtue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies; cela est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le surplus dans la retraite où je suis obligé de vous tenir, d'ailleurs j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'êtes pas ma seule pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans leur genre ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse».
Cette belle harangue débitée, monsieur de Mirville se coucha, et m'ordonna de prendre ma place auprès de lui.—Je tire le rideau sur le reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l'affreux sort qui m'était destiné; j'étais d'antant plus malheureuse qu'il me devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être qui eût de l'autorité sur moi ... mon père même me contraignait à m'y résoudre et me donnait l'exemple du désordre.
Les deux amis partirent à midi, je fis plus ample connaissance avec ma gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne différaient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que moi. Elle avait comme moi passé sa vie dans un village, élevée par sa nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours, mais la distance énorme du caractère de cette fille au mien, s'est toujours opposé à ce que je fisse aucune liaison avec elle, étourdie, sans coeur, sans délicatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la modestie que j'avais reçues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant d'indécence et de vivacité, j'étais obligée de vivre avec elle, les liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amitié.
Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge; impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que moi; il n'y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m'attacher fort à elle, et le temps que j'ai été dans cette maison, je l'ai presqu'entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime beaucoup, et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne me jamais laisser manquer de livres.
Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions à volonté dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors, se réunissaient, soupaient avec nous, se livraient à leurs plaisirs, l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'après-souper, et allaient de-là finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps.... Quelle indécence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les pères aux yeux de leurs filles! Ma chère amie, dit madame de Senneval, m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortunée nous apprendrait peut-être des atrocités d'un bien autre genre.—Que savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ... mais n'est-il jamais arrivé pis? Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle voulait dire.
Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-être le seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame, reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause d'une retenue.... Qui dans de telles âmes n'eut sûrement jamais la vertu pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je le sais, mais tant d'autres écarts ... tant d'autres turpitudes ont si bien su me convaincre de la dépravation de moeurs de ces deux amis, que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez dire, qu'à un sentiment plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai point vu qui l'emportât sur leur jalousie.—Elle est difficile à entendre avec cette communauté de plaisirs dont vous nous parlez, dit madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.—Je l'avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien, désir né de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta toujours dans leur coeur, et les empêcha d'exécuter ... des horreurs ... dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru plus affreuses que la mort même.—Poursuivez, dit madame de Blamont, et ne trouvez pas mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspiré, m'ait fait frémir pour vous.
Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, madame, continue Sophie, en s'adressant toujours à madame de Blamont; il me reste fort peu de choses à vous apprendre. Depuis que j'étais dans cette maison, mes appointemens m'étaient payés avec la plus grande exactitude, et n'ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de trouver peut-être un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer cette intention à monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me procurât lui-même la moyenne d'exécuter l'action que je méditais.... Innocente! Où allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice et du libertinage!—Il vous faut oublier tous ces sentimens villageois, me répondit brutalement monsieur de Mirville, cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de vous; vous ne lui devez plus rien.—Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire éclater.—Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances là. Je n'ai jamais vu qu'on en retirât quelque chose, et je n'aime à nourrir que les sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.—Rejetée de l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai de mon projet à monsieur Delcour. Il le désapprouve plus durement encore, il ma dit qu'à la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque je ne songeais qu'à jeter mon argent par la fenêtre; il me fallut renoncer à cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.
Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette autorité respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me traitait sur-tout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille, quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entièrement coupable, entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion. Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des moyens d'intéresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il m'offre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort ... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches ... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami, il viendra te retirer d'ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma liberté, c'était pour mener un genre de vie bien différent de celui qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite qu'après mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle avait choisi pour son départ, et la veille également de celui où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui faire trouver un appartement tout prêt; elle me pria de rester avec ce jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter, et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale époque de mon infortune! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans; M. de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire à ses regards, il s'évada cependant fort vite, mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la première arme dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'était accourue et ne m'eut arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que personne n'entre, et que cette prostituée monte à l'instant dans sa chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n'éclata que sur moi.... Je fus bientôt suivi de mon tyran, ses yeux étincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le firent paraître en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vêtemens ... je me jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son père ... on eut dit qu'il implorait sa grâce.... Mon état ne toucha point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à l'infidélité qu'il soupçonnait; tout ce que j'alléguais n'était qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer ... je me mis donc dans l'état qu'il désirait, dès que j'y fus, des lieus barbares lui répondirent de ma contenance....

Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le pédantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruauté,... avec une rigueur,... enfin, je pâlis.... Je chancelai sous mes liens,... mes yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins qu'on me donnait ... non par pitié ... le monstre ... mais pour être plus vite débarrassé de moi.... Allons, s'écria-t-il, est-elle prête, et me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la, rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux écus;—tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de l'innocence; il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des portes du jardin.... Que votre âme sensible conçoive ma situation, madame, seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la ressource des larmes, hélas! je n'en pouvais répandre.
Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit.—Le barbare, me disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore.... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel qui prendra pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me crus perdue, j'entendis passer près de moi,... était-ce lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un reste de vie que je détestais? ou le remords enfin, dans son âme de boue, y rappelait-il un instant la pitié, quoiqu'il en fût, on me dépassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me déterminai sur-le-champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien sûre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours flattée.... Je partis donc ... et j'en étais à mon quatrième jour de marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit point à Berceuil; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue, ce que les douleurs m'ont arrêtées; c'est là où j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu'affreuse que soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi ... je la réparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle que m'avait procuré le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillité et n'y connaîtrai pas le remord.
Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute l'assemblée; Sophie trop émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveler nos conjectures, et comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse aventure.
LETTRE DIX-SEPTIÈME.
Le même au même.
Vertfeuil, ce 30 Août, au soir.
Sophie qui n'avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes marques dont elle est couverte, s'y hasarda dès qu'elle nous en eut fait l'aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle, elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves, qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée, envoya sur-le-champ chercher Dominic son chirurgien d'Orléans, que l'on n'introduisit près de la malade qu'après lui avoir fait jurer le secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance faite à sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, était bien sûrement une couche forcée, suite des accidens éprouvés par la malade, indépendamment d'un coup très-violent à travers les reins, il y en avait vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait des pansemens subits.—Les effets du second accès de la colère réfléchie de Mirville avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité, contusionnait infiniment moins, quoiqu'en flétrissant davantage, et les dangers de ce second traitement, bien qu'il eut été porté à l'extrême, n'étaient pas si dangereux que ceux de l'autre.
D'après cette exposition, Dominic ordonna une saignée du pied, le plus grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retiré qu'au bout de vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage femme et reviendra au commencement de la semaine, il espère, dît-il, beaucoup et de l'âge et du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l'on la sépare de son enfant, ce qui a été fait d'autant plus heureusement que cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa mère, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-être envoyée au tombeau; on lui a caché cet événement; quoiqu'un peu mieux aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en état de l'apprendre; telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je m'y rendis à cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je descendis chez le curé.—C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le maintien et l'honnêteté paraissent soutenir le caractère; il me reçut fort bien, m'invita à dîner chez lui, et en attendant l'heure du repas, me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dépeint Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le curé se ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion.—Pour Isabeau, elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son élève existait, l'aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je lui appris son état; j'insistai peu sur les détails, madame de Blamont m'avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j'étais pénétré comme elle, du besoin de ce mystère; tout se borna donc à constater que Sophie n'en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens qu'ils se rendraient l'un et l'autre, à la prochaine invitation que leur ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les voir, qu'en raison de la santé de Sophie, point encore en état d'embrasser des personnes si chères.—Je dînai chez le curé que je trouvai là, comme dans nos opérations, un homme de très-grand sens, l'événement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la dépravation des moeurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les atrocités qui se commettent journellement.
«Oh! monsieur, (me dit l'honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras d'écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité, sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour malheureux principe, que le désespoir où est le riche d'être obligé de contempler l'infortune dans son semblable, que le désespoir d'être contraint à donner quelques secours;—ne croyant son or fait, que pour payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur, anéantit, malgré lui-même, l'intervalle immense que son orgueil ose mettre entre l'homme et l'homme.—Voilà, monsieur, voilà les seules causes de tous ces pitoyables écrits; n'en doutez pas, ils ne sont dictés que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanité.... On ne veut point voir de pauvres en France,—eh bien! que l'on s'occupe pour y réussir, du moyen de réformer les moeurs, et de préserver surtout la jeunesse de leur perfide corruption; que l'on réforme le luxe,—ce luxe pernicieux qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge bientôt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prétention à atteindre ce qu'il ne peut approcher qu'en entraînant sa perte. Que vos gens de lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus à vos ateliers de colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier avec ce qui lui reste, à la porte même de l'hôtel où son fils orgueilleux d'une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez, encouragez l'agriculture[4], préférez sur-tout l'honnête individu qui s'y livre, à cet impertinent plumitif qui, masqué d'une jupe noire, a quitté la charrue de son père, pour venir s'engraisser dans la ville, des divisions intestines du citoyen.—Classe abjecte, venimeuse, aussi inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses foyers, ou enchaîner, dès qu'elle en sort, à des travaux publics, dans lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'épuisez pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne foulez pas vos fermiers, afin d'être plus en état de broder vos habits et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulcres d'horreur et de foetidité; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le même soleil les éclaire et qu'ils ont droit au même pain.... Vous ne voulez pas de mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un au pinacle et l'autre sous les haillons de la misère; et pourquoi faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que l'autre n'a pas même l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que l'infortune dépeuple ou dévaste les autres?... Vous ressemblez à ces enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu'on leur a données, qu'arrive-t-il?—l'édifice écroule,—voilà votre image. Votre Babylone moderne s'anéantira comme celle de Sémiramis, elle s'évanouira de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes florissantes de la Grèce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour cause de leur dépérissement, et l'état énervé, pour embellir cette nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dorées.»[5]
J'aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui, sur ce luxe que tu blâmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais l'heure me pressait, je prévoyais l'inquiétude de nos dames, je me séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter plus à l'aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper. Je lui fis promettre d'être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort, et la mère un peu mieux, on ne vit point d'inconvéniens à ce que je lui donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c'est un caractère charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa douceur; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura vraisemblablement pas à se repentir de son changement d'état, puisqu'elle n'aurait pu suivre cet état qu'aux dépens de son honneur et de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui destine, en conservant toute la pureté de son âme. Je n'eus pas plutôt donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brûla du désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont, jusqu'à quel point elle était sensible aux bontés qu'on avait pour elle. Hélas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les effets de la reconnoissance d'une infortunée comme moi, sont d'un bien léger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses voeux seront entendus de l'éternel, et si je puis sauver ma vie, j'en emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas. L'organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis de sentiment, un air d'innocence, de vérité, répandu dans toute sa physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son âme sur les traits de sa jolie figure.... Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour elle; ses malheurs achèvent d'attendrir et il devient réellement impossible de ne pas désirer qu'elle soit heureuse. Aline, à qui l'on a expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence, l'a pris dans une amitié très-singulière; il faut l'arracher du chevet de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher, si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour! c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes personnes, un air de famille; il est frappant.—Eugénie et madame de Senneval ont fait la même remarque; je l'avais fait avant elle.—Madame de Blamont en avait été émue au premier coup d'oeil.—En te peignant les traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie; d'abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux châtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le même éclat dans la peau, et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de caractère.—Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en même temps tout le chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
Ces différentes choses reconnues, il est devenu très-probable entre madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de Mirville et de Delcour sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien plus intéressans pour madame de Blamont; n'osant néanmoins hasarder encore que des conjectures.... Récapitulons ce qui les fonde.
L'éducation de Sophie dans un village si près d'une terre où monsieur de Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulière ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme à celles de messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur âge ... leurs portraits faits par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se retrouvent.... Leur état, l'un de robe, l'autre de finance.—Une légère objection se présente ici, je la sens.... M. Delcour a été plusieurs fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil; serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu'il ne fût pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme? mais cette objection s'évanouit à l'examen: d'abord en voyant arriver M. Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de Paris. Secondement, on ne connaît Monsieur et Madame de Blamont, à Berceuil, que de réputation; on n'a pas la moindre idée de leur figure, ce peut donc être le même homme; il y a donc à parier que c'est le même homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux caractère, quel est le scélérat qui ose s'offrir à ton Aline! car, si Delcour est Blamont, n'en doutons point, Mirville n'est autre que d'Olbourg.
Dans cette circonstance épineuse madame de Blamont ne sait que décider.... Faire rendre, à Sophie, une plainte contre M. de Mirville, est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu vois qui elle compromat dans cette plainte? cette idée l'arrête. —Cependant quelle arme elle laisse échapper, si elle ne saisit pas tout ceci, pour se débarrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle assurément, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons. —Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans la supposition que les noms cachent ceux que nous soupçonnons, à se repentir toute sa vie de n'avoir pas profité de cet événement pour arrêter les démarches d'un homme dont l'alliance la déshonorerait.... Si elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe, qu'intéressant son autorité et les loix, il parvienne à mettre Aline dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arrêter cet affreux sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces considérations, sur lesquelles je crus devoir fortement appuyer, la déterminèrent, enfin, à faire rendre une plainte à Orléans;—mais une plainte secrète, dont elle put être absolument la maîtresse; le juge s'est en conséquence rendu ce matin, à l'invitation qui lui a été faite; Sophie se trouvant un peu mieux, il a été introduit, et a reçu son exposition du fait simple et pur.—«D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville, financier à Paris, lequel était auteur de sa grossesse, et était venu la chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa maîtresse, ce qu'il a fait jusqu'au moment où il l'a indignement traitée, quoi-qu'enceinte, et mis à la porte de sa maison ect. ect. ect.».
Nous avons tous signés, elle comme partie, nous comme témoins de son état, Dominic signera à Orléans; et la plainte restera chez le magistrat, jusqu'à ce qu'il plaise à madame de Blamont de la réveiller.
Tout ceci se faisait à regret, et ne se serait jamais fait sans moi; mais je l'ai cru de la plus extrême nécessité. L'excellent caractère de Sophie, se refusait à une plainte.—Madame de Blamont tremblait de compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces considérations; j'ai cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la plainte qui ne se trouve plus absolument portée que contre monsieur de Mirville.
Tu vois maintenant mon ami le motif qui a déterminé mes opérations, je n'ai eu que ton bonheur et ton intérêt en vue.—Si je me trompe redresse-moi; mais quelque puisse être l'excès de ta délicatesse, je doute pourtant qu'elle l'eût fait agir différemment, et j'ose croire que tu m'approuveras. Voici maintenant une autre idée, suite nécessaire de nos premières démarches, et qui peut-être s'accordera encore moins avec la droiture de ton âme; mais dont l'exécution pourtant me paraît indispensable.
Madame, ai-je dit à madame de Blamont, sitôt après le départ du magistrat, il me paraît que l'objet essentiel est de connaître maintenant le héros de notre aventure?
Madame de Blamont.—Ou cette découverte nous mènera-t-elle?—au même objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes, le hasard vous en offre.—Mais si ces deux particuliers n'ont rien de commun avec ceux qui nous intéressent?—Vous saurez au moins à quoi vous en ternir, et tout reste alors dans les ténèbres.—Et si ce sont eux?—Vous vous retrouvez dans le même état.... Vous êtes toujours maîtresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg, irez-vous lui donner votre fille?—Cette idée me révolte, ne me l'offrez seulement pas.—Et si vous ne vous éclaircissez point, et que le scélérat soit d'Olbourg; que votre époux parvienne au but qu'il se propose, prévoyez-vous les remords qui vous déchireront?—Je n'y survivrais pas.—Il faut donc les éviter.—Déterville je me fie à vous; faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je vous en conjure, de la plus extrême modération.
L'objet, selon moi, était de se transporter sur les lieux mêmes; de tâcher de séduire la duègne Dubois, afin d'en tirer des éclaircissemens. Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens s'offraient pour nous amener la fidèle gardienne; celui d'aller la débaucher moi-même; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de détacher d'ici un nommé Saint-Paul, vieux domestique de madame de Blamont, singulièrement attaché à sa maîtresse, et l'un des plus fins valets dont la livrée de France puisse se faire honneur. Le premier de ces moyens me repugnait un peu; j'étais bien sûr que tu ne te chargerais pas du second: nous avons donc adopté le troisième, et sans que tu t'en mêles, sans que Saint-Paul te voie même à Paris.—Il est décidé qu'il part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumières de sa part. Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous que tu apprendras les détails; sois en paix, du mistère et montre toi le moins possible pendant que nous allons agir.
Au moment du départ de ma lettre.
Sophie va mieux, Aline est fatiguée; elle a eu hier un peu de migraine, on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eugénie lui a promis de veiller Sophie comme elle même. Madame de Blamont est agitée; c'est madame de Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons à tout.—Aline ne veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son indisposition n'est rien.
Aline à Valcour.
P.S. Que d'événemens!... Que de soupçons!... Que de conjectures!... Ah! si le ciel a choisi cette manière pour nous éclairer, il ne laissera pas son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner à notre bonheur, sans troubler celui de l'être à qui je dois le jour. Son repos m'est plus cher que ma satisfaction même, et je ne dois jamais cesser de le respecter. Adieu, soyez tranquille, écrivez-nous, et comptez sur la tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.
Notes:
LETTRE DIX-HUITIÈME.
Le même au même.
Vertfeuil, ce 3 septembre.
Aline est tout-à-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son amie.—Du bonheur que lui fit éprouver, hier, la visite de son Isabeau. Dominic était revenu le premier du mois, et ayant trouvé sa malade dans le meilleur état, il ne crut nul inconvénient à lui laisser le plaisir d'embrasser sa nourrice. On a donc envoyé hier une voiture au curé de Berceuil, avec invitation à lui d'amener Isabeau, et comme on était parti de très-bonne heure, notre compagnie villageoise est arrivée pour dîner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette scène attendrissante, sans témoins qui put la refroidir, a laissé le curé un moment avec madame Senneval, et nous a amené Isabeau.... Mais tous nos soins alors sont devenus impuissans près de Sophie, sitôt que la voix de sa bonne mère, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son oreille; elle s'est précipitée dans la chambre, et est venue tomber aux pieds d'Isabeau. Le mouvement a été si vif, que nous avons été obligés de la rapporter dans son lit, où elle est restée quelques minutes sans connaissance; la bonne paysanne s'est jetée sur elle; elle l'a rappelée à la vie par ses caresses; elles se sont embrassées toutes deux, et les larmes qu'elles repandaient à grands flots se sont opposées d'abord aux expressions de leur mutuelle tendresse.—Eh bien! ma chère enfant, lui a dit Isabeau, dès que l'état où elles se trouvaient, leur a permis de s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, dès que tu cesserais d'être sage. Sophie.—Les cruels! ils m'ont trompée; pourquoi me livrâtes vous à eux? Isabeau.—Avais-je des droits sur toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? Sophie—Je n'ai été que malheureuse et séduite, tout le crime est de leur coté. Isabeau.—Que ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle était ouverte à l'innocence? Sophie.—O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre Sophie; elle n'a jamais oublié vos conseils, ils ont toujours été gravés dans son coeur. Isabeau.—Cette pauvre enfant!—puis se tournant vers moi, en larmes: oh monsieur! ne vous étonnez pas si je l'aime—je la regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les scélérats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens Sophie! viens,—tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillité chez Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles se sont rejetées dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont encore arrosé leurs seins.
Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolongé ne nuisit à sa chère malade, a fait monter le curé; il s'est approché du lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demandé sa bénédiction; elle lui a fait les excuses les plus sincères de la mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlevée.—Une des choses qui lui avait toujours laissé le plus de remords, a-t-elle dit, était d'avoir été arrachée, d'auprès de son pasteur, sans avoir rempli les devoirs de sa religion. On a pu négliger ces devoirs, a dit ici le curé, avec la plus grande surprise?—Ah! monsieur, a dit madame de Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore à la religion?—Ce sera le premier soin qu'elle remplira, dès que sa santé va le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant, monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face du lit, et s'adressant à Isabeau et au curé, voici les intentions que cette femme adorable leur a expliqué:
«Plusieurs raisons relatives à moi m'empêchent, a-t-elle dit, de garder cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais; sitôt que sa santé sera rétablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et pour qu'elle ne vous soit point à charge»—elle à charge! non, non, mon enfant ne peut me gêner; tout ce que j'ai est à elle, et je vous déclare d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois prête à m'offrir; je lui dois des réparations pour ne l'avoir pas sauvé du crime: laissez-moi m'acquitter envers elle.—«Eh bien! Isabeau je vous l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir à son établissement»—puis s'adressant au curé, et lui remettant des papiers: «voilà ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette somme serve de dot à Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher pendant cet intervalle un époux digne d'elle, qui réunisse, à votre approbation, aux vertus qui doivent lui mériter une telle femme, le bonheur de lui être agréable; car, je veux toujours l'aimer, je veux toujours lui tenir lien de mère; s'il arrivait que le sujet choisi ne put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette chère enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aimée; en voulant faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livrée à un époux qui peut-être la mépriserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il sera donc prévenu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui ferez sentir à quel point elle en est innocente, et vous ne les réunirez qu'en cas ou cette fatalité n'inspirera aucun éloignement à l'époux. Comme il en coûterai à Isabeau de se séparer d'un enfant qu'elle aime, vous mettrez pour clause au contrat que les deux époux demeureront chez elle,»—et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout ce que je possède sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas tout-à-fait dépourvue; j'ai un grand quartier de terre, où les deux jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la bonté de leur donner, ils seront assurément très à l'aise: qu'ils aient de la conduite et leurs enfans seront riches.—Pendant ce tems, Sophie sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour la peindre.
Le curé s'est chargé de tout; il a prodigué ses louanges à madame de Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient mériter des éloges.... Aline s'est précipitée dans les bras de sa mère et l'a accablée de caresses....—Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la reconnaissance la plus tendre, d'un côté, et de l'autre celui de la tendresse filiale, de la piété, de la vertu, jetaient dans l'âme des impressions si délicieuses, y faisaient éprouver des mouvemens si délicats et si doux.—O mon ami! s'il est des joies célestes elles ne sont composées que de pareilles sensations!
On se sépare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'âme de Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre à table; la bonne Isabeau voulait aller manger à l'office; madame de Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y fut décente, honnête et polie, tant il est vrai que la vertu n'est jamais déplacée nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami, qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'eût fait une de ces impudentes, connues sous le nom de Petites Maîtresses, qui au lieu de ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours naïfs, image de la nature, n'eût apporté que ce jargon du crime qui la déshonore et l'outrage.
Après le dîner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille—elle lui a dit qu'elle allait lui préparer son logement, mais que, comme elle était à-présent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant, une demoiselle à marier, elle voulait lui céder sa belle chambre.—A moi! ma bonne, à moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui m'ont fait démériter prés de vous, et je ne m'en consolerai pas.
Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit naturel, qui prête un incroyable agrément à tout ce que sa belle âme lui inspire.
On a dressé un acte de ce qui s'était passé. Madame de Blamont voulait retenir ses hôtes; mais le ménage de l'un, les soins religieux de l'autre, se sont opposés aux desseins qu'eux mêmes aurait eu de rester, et ils sont reparti dans la même voiture.
Eh bien Valcour! lequel, à ton avis, doit jouir du calme le plus pur,—doit passer des nuits plus sereines, ou du scélérat qui a déshonoré, maltraité, cette pauvre fille, ou de l'être honnête et sensible qui se délecte à réparer, si généreusement, tous ses maux? Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces apôtres de l'indécence et du vice, qui légitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs âmes? qui se trouvent mieux de méconnaître les plus saints organes de cette loi sacrée, que d'être contraints à se mépriser eux-mêmes; qui préfèrent de ne trouver du crime à rien, à être obligés de frémir à l'aspect de ceux dont ils se souillent; qui n'achètent, en un mot, leur ténébreuse tranquillité qu'en étouffant tous leurs remords ... qu'ils viennent, dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? maîtres de se choisir un caractère, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la respectable protectrice de Sophie, et celui de son persécuteur.
Les dépositions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien particulier; Sophie paraissait âgée de trois semaines quand M. Delcour arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa voiture; il descendit à l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice, on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec l'âge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait à lire, à écrire, à coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que quand il n'apporterait pas lui-même l'argent de la pension, il le ferait tenir sûrement. Il a été exact, Isabeau a toujours été régulièrement payée, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que quatre visites à Sophie, pendant les treize ans qu'elle a été en pension chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait à l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui fis apprendre sa religion, et que je la mis à l'école chez M. le curé; car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en parlais: coudre, coudre et lire, madame, me répondait-il, voilà tout ce qu'il faut à une fille; propos qui, à ce qu'ajouta plaisamment cette femme, lui fit croire que cet homme était huguenot.
Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous attendons des nouvelles de nos négociations de Paris, et je ne t'écrirai plus que nous ne les ayons.
Fin de la première partie.