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Albertine disparue Vol 2 (of 2), Tome 7

MARCEL PROUST (continued 4)

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«Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est bien des années après quand je vous ai rencontré sous votre porte, l'avant-veille du jour où je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane, je ne vous ai pas reconnu tout de suite ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque j'avais la même envie qu'à Tansonville.» «Dans l'intervalle il y avait eu pourtant les Champs-Élysées.» «Oui, mais là vous m'aimiez trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais.» Je ne lui demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où j'étais parti pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu'il en était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie, si je n'avais rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m'eût peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. Et en effet, les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que nous étions des morts? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n'offrait plus d'intérêt pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout je n'étais plus malheureux, je n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse repensé, que j'eusse pu l'être autant de rencontrer Gilberte marchant à petits pas à côté d'un jeune homme, et de me dire: «C'est fini, je renonce à jamais la voir.» De l'état d'âme qui, cette lointaine année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté: c'est le Chagrin.

Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui elle descendait les Champs-Élysées, car j'ai déjà vu trop d'exemples de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là, j'avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs. Ç'avait été en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi, ma seule consolation de penser qu'un jour, je pourrais sans danger lui conter cette intention si tendre. Plus d'une année après, si je voyais qu'une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me disant: «Ne nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour cela.» Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie. Maintenant cela m'aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, et «entraînant». «D'ailleurs, continua Gilberte, même le jour où je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le même qu'à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!» Je revis Gilberte dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner le quadrilatère de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à moi. Seulement j'avais cru à cause du geste grossier dont il était accompagné que c'était un regard de mépris parce que ce que je souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément, si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l'une d'entre elles eût eu l'audace de le figurer.

Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées le soir où j'avais vendu les potiches: c'était Léa habillée en homme. Gilberte savait qu'elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer nos plaisirs ou nos douleurs.

Ce qu'il y avait eu de réel sous l'apparence d'alors m'était devenu tout à fait égal. Et pourtant combien de jours et de nuits n'avais-je pas souffert à me demander qui c'était, n'avais-je pas dû en y pensant réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray. On dit et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit. Cela n'est pas vrai seulement pour notre moi permanent qui se prolonge pendant toute la durée de notre vie mais pour tous nos moi successifs qui en somme le composent en partie.

Aussi me fallait-il, à tant d'années de distance, faire subir une retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me rendit assez heureux en me montrant que l'abîme infranchissable que j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l'abîme de Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série d'années au fond de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. Pourtant j'étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi, dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j'apercevais du cabinet sentant l'iris. Et je n'avais rien su! En somme Gilberte résumait tout ce que j'avais désiré dans mes promenades, jusqu'à ne pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait failli, si j'eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je n'avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de Méséglise.

Et même ce jour où je l'avais rencontrée sous une porte, bien qu'elle ne fût pas Mlle de l'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à son futur mari que j'en eusse demandé l'éclaircissement!) je ne m'étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni sur l'espèce de femme qu'elle était et m'avouait maintenant avoir été. «Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, voyez-vous, ce n'est même pas ce caprice d'enfant que je me reproche le plus.»

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