TROISIÈME PARTIE (continued 2)
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Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brûlons et nous rôtissons tous en l'honneur des vieilles idoles.
Ce qu'il y a de mieux en nous est encore jeune: c'est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n'est qu'une peau d'agneau: - comment ne tenterions-nous pas de vieux prêtres idolâtres!
Il habite encore en nous-mêmes, le vieux prêtre idolâtre qui se prépare à faire un festin de ce qu'il y a de mieux en nous. Hélas! mes frères, comment des précurseurs ne seraient-ils pas sacrifiés!
Mais ainsi le veut notre qualité; et j'aime ceux qui ne veulent point se conserver. Ceux qui sombrent, je les aime de tout mon coeur: car ils vont de l'autre côté.
7.
Être véridique: peu de gens le savent! Et celui qui le sait ne veut pas l'être! Moins que tous les autres, les bons.
O ces bons! - Les hommes bons ne disent jamais la vérité; être bon d'une telle façon est une maladie pour l'esprit.
Ils cèdent, ces bons, ils se rendent, leur coeur répète et leur raison obéit: mais celui qui obéit ne s'entend pas lui-même!
Tout ce qui pour les bons est mal doit se réunir pour faire naître une vérité: ô mes frères, êtes-vous assez méchants pour cette vérité?
L'audace téméraire, la longue méfiance, le cruel non, le dégoût, l'incision dans la vie, - comme il est rare que tout cela soit réuni! C'est de telles semences cependant que - naît la vérité.
A côté de la mauvaise conscience, naquit jusqu'à présent toute science! Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous qui cherchez la connaissance!
8.
Quand il y a des planches jetées sur l'eau, quand des passerelles et des balustrades passent sur le fleuve: en vérité, alors on n'ajoutera foi à personne lorsqu'il dira que "tout coule".
Au contraire, les imbéciles eux-mêmes le contredisent. "Comment! s'écrient-ils, tout coule? Les planches et les balustrades sont pourtant au-dessus du fleuve!"
"Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs des choses, les ponts, les notions, tout ce qui est "bien" et "mal": tout cela est solide!"
Et quand vient l'hiver, qui est le dompteur des fleuves, les plus malicieux apprennent à se méfier; et, en vérité, ce ne sont pas seulement les imbéciles qui disent alors: "Tout ne serait-il pas - immobile?"
"Au fond tout est immobile", - c'est là un véritable enseignement d'hiver, une bonne chose pour les temps stériles, une bonne consolation pour le sommeil hivernal et les sédentaires.
"Au fond tout est immobile" - : mais le vent du dégel élève sa protestation contre cette parole!
Le vent du dégel, un taureau qui ne laboure point, - un taureau furieux et destructeur qui brise la glace avec des cornes en colère! La glace cependant - brise les passerelles!
O mes frères! tout ne coule-t-il pas maintenant? Toutes les balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas tombées à l'eau? Qui se tiendrait encore au "bien" et au "mal"?
"Malheur à nous! gloire à nous! le vent du dégel souffle!" - Prêchez ainsi, mes frères, à travers toutes les rues.
9.
Il y a une vieille folie qui s'appelle bien et mal. La roue de cette folie a tourné jusqu'à présent autour des devins et des astrologues.
Jadis on croyait aux devins et aux astrologues; et c'est pourquoi l'on croyait que tout était fatalité: "Tu dois, car il le faut!"
Puis on se méfia de tous les devins et de tous les astrologues et c'est pourquoi l'on crut que tout était liberté: "Tu peux, car tu veux!"
O mes frères! sur les étoiles et sur l'avenir on n'a fait jusqu'à présent que des suppositions sans jamais savoir: et c'est pourquoi sur le bien et le mal on n'a fait que des suppositions sans jamais savoir!
10.
"Tu ne déroberas point! Tu ne tueras point!" Ces paroles étaient appelées saintes jadis: devant elles on courbait les genoux et l'on baissait la tête, et l'on ôtait ses souliers.
Mais je vous demande: où y eut-il jamais de meilleurs brigands et meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et les assassins provoqués par ces saintes paroles?
N'y a-t-il pas dans la vie elle-même - le vol et l'assassinat? Et, en sanctifiant ces paroles, n'a-t-on pas assassiné la vérité elle-même?
Ou bien était-ce prêcher la mort que de sanctifier tout ce qui contredisait et déconseillait la vie? - O mes frères, brisez, brisez-moi les vieilles tables.
11.
Ceci est ma pitié à l'égard de tout le passé que je le vois abandonné, - abandonné à la grâce, à l'esprit et à la folie de toutes les générations de l'avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elles-mêmes!
Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et par sa disgrâce: jusqu'à ce que le passé devienne pour lui un pont, un signal, un héros et un cri de coq.
Mais ceci est l'autre danger et mon autre pitié: - les pensées de celui qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu'à son grand-père, - mais avec le grand-père finit le temps.
Ainsi tout le passé est abandonné: car il pourrait arriver un jour que la populace devînt maître et qu'elle noyât dans des eaux basses l'époque tout entière.
C'est pourquoi, mes frères, il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despote, une noblesse qui écrirait de nouveau le mot "noble" sur des tables nouvelles.
Car il faut beaucoup de nobles pour qu'il y ait de la noblesse! Ou bien, comme j'ai dit jadis en parabole: "Ceci précisément est de la divinité, qu'il y ait beaucoup de dieux, mais pas de Dieu!"
12.
O mes frères! je vous investis d'une nouvelle noblesse que je vous révèle: vous devez être pour moi des créateurs et des éducateurs, - des semeurs de l'avenir, - en vérité, non d'une noblesse que vous puissiez acheter comme des épiciers avec de l'or d'épicier: car ce qui a son prix a peu de valeur.
Ce n'est pas votre origine qui sera dorénavant votre honneur, mais c'est votre but qui vous fera honneur! Votre volonté et votre pas en avant qui veut vous dépasser vous-mêmes, - que ceci soit votre nouvel honneur!
En vérité, votre honneur n'est pas d'avoir servi un prince - qu'importent encore les princes! - ou bien d'être devenu le rempart de ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide!
Non que votre race soit devenue courtisane à la cour et que vous ayez appris à être multicolores comme le flamant, debout pendant de longues heures sur les bords plats de l'étang.
Car savoir se tenir debout est un mérite chez les courtisans; et tous les courtisans croient que la permission d'être assis sera une des félicités dont ils jouiront après la mort! -
Ce n'est pas non plus qu'un esprit qu'ils appellent saint ait conduit vos ancêtres en des terres promises, que je ne loue pas; car dans le pays où a poussé le pire de tous les arbres, la croix, - il n'y a rien à louer!
Et, en vérité, quel que soit le pays où ce "Saint-Esprit" ait conduit ses chevaliers, le cortège de ses chevaliers était toujours - précédé de chèvres, d'oies, de fous et de toqués! -
O mes frères! ce n'est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, mais au dehors! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres!
Vous devez aimer le pays de vos enfants: que cet amour soit votre nouvelle noblesse, - le pays inexploré dans les mers lointaines, c'est lui que j'ordonne à vos voiles de chercher et de chercher encore!
Vous devez racheter auprès de vos enfants d'être les enfants de vos pères: c'est ainsi que vous délivrerez tout le passé! Je place au-dessus de vous cette table nouvelle!
13.
"Pourquoi vivre? tout est vain! Vivre - c'est battre de la paille; vivre - c'est se brûler et ne pas arriver à se chauffer." -
Ces bavardages vieillis passent encore pour de la "sagesse"; ils sont vieux, ils sentent le renfermé, c'est pourquoi on les honore davantage. La pourriture, elle aussi, rend noble. -
Des enfants peuvent ainsi parler: ils craignent le feu car le feu les a brûlés! Il y a beaucoup d'enfantillage dans les vieux livres de la sagesse.
Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit de se moquer lorsqu'on bat le blé? On devrait bâillonner de tels fous!
Ceux-là se mettent à table et n'apportent rien, pas même une bonne faim: - et maintenant ils blasphèment: "Tout est vain!"
Mais bien manger et bien boire, ô mes frêres, cela n'est en vérité pas un art vain! Brisez, brisez-moi les tables des éternellement mécontents!
14.
"Pour les purs, tout est pur" - ainsi parle le peuple. Mais moi je vous dis: pour les porcs, tout est porc!
C'est pourquoi les exaltés et les humbles, qui inclinent leur coeur, prêchent ainsi: "Le monde lui-même est un monstre fangeux."
Car tous ceux-là ont l'esprit malpropre; surtout ceux qui n'ont ni trêve ni repos qu'ils n'aient vu le monde par derrière, - ces hallucinés de l'arrière-monde!
C'est à eux que je le dis en plein visage, quoique cela choque la bienséance: en ceci le monde ressemble à l'homme, il a un derrière, - ceci est vrai!
Il y a dans le monde beaucoup de fange: ceci est vrai! mais ce n'est pas à cause de cela que le monde est un monstre fangeux!
La sagesse veut qu'il y ait dans le monde beaucoup de choses qui sentent mauvais: le dégoût lui-même crée des ailes et des forces qui pressentent des sources!
Les meilleurs ont quelque chose qui dégoûte; et le meilleur même est quelque chose qui doit être surmonté! -
mes frères! il est sage qu'il y ait beaucoup de fange dans le monde! -
15.
J'ai entendu de pieux hallucinés de l'arrière-monde dire à leur conscience des paroles comme celle-ci et, en vérité, sans malice ni raillerie, - quoiqu'il n'y ait rien de plus faux sur la terre, ni rien de pire.
"Laissez donc le monde être le monde! Ne remuez même pas le petit doigt contre lui!"
"Laissez les gens se faire étrangler par ceux qui voudront, laissez-les se faire égorger, frapper, maltraiter et écorcher: ne remuez même pas le petit doigt pour vous y opposer. Cela leur apprendre à renoncer au monde."
"Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l'égorger; car cette raison est de ce monde; - ainsi tu apprendrais toi-même à renoncer au monde." -
Brisez, brisez-moi, ô mes frères, ces vieilles tables des dévots! Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs du monde!
16.
"Qui apprend beaucoup, désapprend tous les désirs violents" - c'est ce qu'on se murmure aujourd'hui dans toutes les rues obscures.
"La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine; tu ne dois pas convoiter!" - j'ai trouvé suspendue cette nouvelle table, même sur les places publiques.
Brisez, ô mes frères, brisez même cette nouvelle table! Les gens fatigués du monde l'ont suspendue, les prêtres de la mort et les estafiers: car voici, c'est aussi un appel à la servilité! -
Ils ont mal appris et ils n'ont pas appris les meilleures choses, tout trop tôt en tout trop vite: ils ont mal mangé, c'est ainsi qu'ils se sont gâté l'estomac, - car leur esprit est un estomac gâté: c'est lui qui conseille la mort! Car, en vérité, mes frères, l'esprit est un estomac!
La vie est une source de joie: mais pour celui qui laisse parler son estomac gâté, le père de la tristesse, toutes les sources sont empoisonnées.
Connaître: c'est une joie pour celui qui a la volonté du lion. Mais celui qui est fatigué est sous l'empire d'une volonté étrangère, toutes les vagues jouent avec lui.
Et c'est ainsi que font tous les hommes faibles: ils se perdent sur leurs chemins. Et leur lassitude finit par demander: "Pourquoi avons-nous jamais suivi ce chemin? Tout est égal!"
C'est à eux qu'il est agréable d'entendre prêcher: "Rien ne vaut la peine! Vous ne devez pas vouloir!" Ceci cependant est un appel à la servilité.
O mes frères! Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais pour tous ceux qui sont fatigués de leur chemin; bien des nez éternueront à cause de lui!
Mon haleine souffle aussi à travers les murs dans les prisons et dans les esprits prisonniers!
La volonté délivre: car la volonté est créatrice; c'est là ce que j'enseigne. Et ce n'est que pour créer qu'il vous faut apprendre!
Et c'est aussi de moi seulement qu'il vous faut apprendre à apprendre, à bien apprendre! - Que celui qui a des oreilles entende.
17.
La barque est prête, - elle vogue vers là-bas, peut-être vers le grand néant. - Mais qui veut s'embarquer vers ce "peut-être"?
Personne de vous ne veut s'embarquer sur la barque de mort! Pourquoi voulez-vous alors être fatigués du monde!
Fatigués du monde! Avant d'être ravis à la terre. Je vous ai toujours trouvés désireux de la terre, amoureux de votre propre fatigue de la terre!
Ce n'est pas en vain que vous avez la lèvre pendante: un petit souhait terrestre lui pèse encore! Et ne flotte-t-il dans votre regard pas un petit nuage de joie terrestre que vous n'avez pas encore oubliée?
Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes utiles, les autres agréables: c'est pourquoi il faut aimer la terre.
Et quelques inventions sont si bonnes qu'elles sont comme le sein de la femme, à la fois utiles et agréables.
Mais vous autres qui êtes fatigués du monde et paresseux! Il faut vous caresser de verges! à coups de verges il faut vous rendre les jambes alertes.
Car si vous n'êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous êtes de rusés paresseux ou bien des jouisseurs, des chats gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez - disparaître!
Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables: ainsi enseigne Zarathoustra: disparaissez donc!
Mais il faut plus de courage pour faire une fin, qu'un vers nouveau: c'est ce que savent tous les médecins et tous les poètes. -
18.
O mes frères, il y a des tables créées par la fatigue et des tables créées par la paresse, la paresse pourrie: quoiqu'elles parlent de la même façon, elles veulent être écoutées de façons différentes. -
Voyez cet homme langoureux! Il n'est plus éloigné de son but que d'un empan, mais, à cause de sa fatigue, il s'est couché, boudeur, dans le sable: ce brave!
Il bâille de fatigue, fatigué de son chemin, de la terre, de son but et de lui-même: il ne veut pas faire un pas de plus, - ce brave!
Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens voudraient lécher sa sueur: mais il est couché là dans son entêtement et préfère se consumer: - se consumer à un empan de son but! En vérité, il faudra vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, - ce héros!
En vérité, il vaut mieux que vous le laissiez là où il s'est couché, pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur, avec un bruissement de pluie rafraîchissante:
Laissez-le coucher jusqu'à ce qu'il se réveille de lui-même, - jusqu'à ce qu'il réfute de lui-même toute fatigue et tout ce qui en lui enseigne la fatigue!
Mais chassez loin de lui, mes frères, les chiens, les paresseux sournois, et toute cette vermine grouillante: - toute la vermine grouillante des gens "cultivés" qui se nourrit de la sueur des héros! -
19.
Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontières; il y en a toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus hautes: j'élève une chaîne de montagnes toujours plus saintes. -
Mais où que vous vouliez monter avec moi, mes frères: veillez à ce qu'il n'y ait pas de parasites qui montent avec vous!
Un parasite: c'est un ver rampant et insinuant, qui veut s'engraisser de tous vos recoins malades et blessés.
Et ceci est son art de deviner où les âmes qui montent sont fatiguées: c'est dans votre affliction et dans votre mécontentement, dans votre fragile pudeur, qu'il construit son nid répugnant.
Là où le fort est faible, là où le noble est trop indulgent, - c'est là qu'il construit son nid répugnant: le parasite habite où le grand a de petits recoins malades.
Quelle est la plus haute espèce chez l'être et quelle est l'espèce la plus basse? Le parasite est la plus basse espèce, mais celui qui est la plus haute espèce nourrit le plus de parasites.
Car l'âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre le plus bas: comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites? - l'âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d'elle-même s'égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus nécessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard: - l'âme qui est, qui plonge dans le devenir; l'âme qui possède, qui veut entrer dans le vouloir et dans le désir: - l'âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle; l'âme la plus sage que la folie invite le plus doucement: - l'âme qui s'aime le plus elle-même, en qui toutes choses ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux: - ô comment la plus haute âme n'aurait-elle pas les pires parasites?
20.
O mes frères, suis-je donc cruel? Mais je vous dis: ce qui tombe il faut encore le pousser!
Tout ce qui est d'aujourd'hui - tombe et se décompose; qui donc voudrait le retenir? Mais moi - moi je veux encore le pousser!
Connaissez-vous la volupté qui précipite les roches dans les profondeurs à pic! - Ces hommes d'aujourd'hui: regardez donc comme il roulent dans mes profondeurs!
Je suis un prélude pour de meilleurs joueurs, ô mes frères! un exemple! Faites selon mon exemple!
Et s'il y a quelqu'un à qui vous n'appreniez pas à voler, apprenez-lui du moins - à tomber plus vite! -
21.
J'aime les braves: mais il ne suffit pas d'être bon sabreur, - il faut aussi savoir qui l'on frappe!
Et souvent il y a plus de bravoure à s'abstenir et à passer: afin de se réserver pour un ennemi plus digne!
Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point d'ennemis dignes de mépris: il faut que vous soyez fiers de votre ennemi: c'est ce que j'ai enseigné une fois déjà.
Il faut vous réserver pour un ennemi plus digne, ô mes amis: c'est pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, - surtout devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage à l'oreille en vous parlant du peuple et des nations.
Gardez vos yeux de leur "pour" et de leur "contre"! Il y a là beaucoup de justice et d'injustice: celui qui est spectateur se fâche.
Etre spectateur et frapper dans la masse - c'est l'oeuvre d'un instant: c'est pourquoi allez-vous-en dans les forêts et laissez reposer votre épée!
Suivez vos chemins! Et laissez les peuples et les nations suivre les leurs! - des chemins obscurs, en vérité, où nul espoir ne scintille plus!
Que l'épicier règne, là où tout ce qui brille - n'est plus qu'or d'épicier! Ce n'est plus le temps des rois: ce qui aujourd'hui s'appelle peuple ne mérite pas de roi.
Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mêmes les épiciers: elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les balayures!
Elles s'épient, elles s'imitent, - c'est ce qu'elles appellent "bon voisinage". O bienheureux temps, temps lointain où un peuple se disait: c'est sur d'autres peuples que je veux être - maître!"
Car, ô mes frères, ce qu'il y a de meilleur doit régner, ce qu'il y a de meilleur veut aussi régner! Et où il y a une autre doctrine, ce qu'il a de meilleur - fait défaut.
22.
Si ceux-ci - avaient le pain gratuit, malheur à eux! Après quoi crieraient-ils? De quoi s'entretiendraient-ils si ce n'était de leur entretien? et il faut qu'ils aient la vie dure!
Ce sont des bêtes de proie: dans leur "travail" - il y a aussi du rapt; dans leur gain - il y a aussi de la ruse! C'est pourquoi il faut qu'ils aient la vie dure!
Il faut donc qu'ils deviennent de meilleures bêtes de proie, plus fines et plus rusées, des bêtes plus semblables à l'homme: car l'homme est la meilleure bête de proie.
L'homme a déjà pris leurs vertus à toutes les bêtes, c'est pourquoi, de tous les animaux, l'homme a eu la vie la plus dure.
Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l'homme apprenait aussi à voler, malheur à lui! à quelle hauteur - sa rapacité volerait-elle!
23.
C'est ainsi que je veux l'homme et la femme: l'un apte à la guerre, l'autre apte à engendrer, mais tous deux aptes à danser avec la tête et les jambes.
Et que chaque jour où l'on n'a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous! Et que toute vérité qui n'amène pas au moins une hilarité nous semble fausse!
24.
Veillez à la façon dont vous concluez vos mariages, veillez à ce que ce ne soit pas une mauvaise conclusion! Vous avez conclu trop tôt: il s'en suit donc - une rupture!
Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de mentir! - Voilà ce qu'une femme m'a dit: "Il est vrai que j'ai brisé les liens du mariage, mais les liens du mariage m'avaient d'abord brisée - moi!"
J'ai toujours trouvé que ceux qui étaient mal assortis étaient altérés de la pire vengeance: ils se vengent sur tout le monde de ce qu'ils ne peuvent plus marcher séparément.
C'est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent: "Nous nous aimons: veillons à nous garder en affection! Ou bien notre promesse serait-elle une méprise!"
- "Donnez-nous un délai, une petite union pour que nous voyions si nous sommes capables d'une longue union! C'est une grande chose que d'être toujours à deux!"
C'est ainsi que je conseille à tous ceux qui sont de bonne foi; et que serait donc mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir si je conseillais et si je parlais autrement!
Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous élever - ô mes frères, que vous soyez aidés en cela par le jardin du mariage.
25.
Celui qui a acquis l'expérience des anciennes origines finira par chercher les sources de l'avenir et des origines nouvelles. -
O mes frères, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu'à ce que jaillissent de nouveaux peuples, jusqu'à ce que de nouvelles sources mugissent dans leurs profondeurs.
Car le tremblement de terre - c'est lui qui enfouit bien des fontaines et qui crée beaucoup de soif: il élève aussi à la lumière les forces intérieures et les mystères.
Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Dans le cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.
Et celui qui s'écrie: "Regardez donc, voici une fontaine pour beaucoup d'altérés, un coeur pour beaucoup de langoureux, une volonté pour beaucoup d'instruments": - c'est autour de lui que s'assemble un peuple, c'est-à-dire beaucoup d'hommes qui essayent.
Qui sait commander et qui doit obéir - c'est ce que l'on essaie là. Hélas! avec combien de recherches, de divinations, de conseils, d'expériences et de tentatives nouvelles!
La société humaine est une tentative, voilà ce que j'enseigne, - une longue recherche; mais elle cherche celui qui commande! - une tentative, ô mes frères! et non un "contrat"! Brisez, brisez-moi de telles paroles qui sont des paroles de coeurs lâches et des demi-mesures!
26.
O mes frères! où est le plus grand danger de tout avenir humain? N'est-ce pas chez les bons et les justes! - chez ceux qui parlent et qui sentent dans leur coeur: "Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi; malheur à ceux qui veulent encore chercher sur ce domaine!"
Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants: le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!
Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde; le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!
O mes frères, un jour quelqu'un a regardé dans le coeur des bons et des justes et il a dit: "Ce sont les pharisiens." Mais on ne le comprit point.
Les bons et les justes eux-mêmes ne devaient pas le comprendre: leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. La bêtise des bons est une sagesse insondable.
Mais ceci est la vérité: il faut que les bons soient des pharisiens, - ils n'ont pas de choix!
Il faut que les bons crucifient celui qui s'invente sa propre vertu! Ceci est la vérité!
Un autre cependant qui découvrit leur pays, - le pays, le coeur et le terrain des bons et des justes: ce fut celui qui demanda: "Qui haïssent-ils le plus?"
C'est le créateur qu'ils haïssent le plus: celui qui brise des tables et de vieilles valeurs, le briseur, - c'est lui qu'ils appellent criminel.
Car les bons ne peuvent pas créer: ils sont toujours le commencement de la fin: - ils crucifient celui qui écrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir pour eux-mêmes, ils crucifient tout l'avenir des hommes!
Les bons - furent toujours le commencement de la fin. -
27.
O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole? et ce que j'ai dit un jour du "dernier homme"? -
Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes? N'est-ce pas chez les bons et les justes?
Brisez, brisez-moi les bons et les justes! O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole?
28.
Vous fuyez devant moi? Vous êtes effrayés? Vous tremblez devant cette parole?
O mes frères, ce n'est que lorsque vous ai dit de briser les bons et les tables des bons, que j'ai embarqué l'homme sur la pleine mer.
Et c'est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand regard circulaire, la grande maladie, le grand dégoût, le grand mal de mer.
Les bons vous ont montré des côtes trompeuses et de fausses sécurités; vous étiez nés dans les mensonges des bons et vous vous y êtes abrités. Les bons ont faussé et dénaturé toutes choses jusqu'à la racine.
Mais celui qui découvrit le pays "homme", découvrit en même temps le pays "l'avenir des hommes". Maintenant vous devez être pour moi des matelots braves et patients!
Marchez droit, à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit! La mer est houleuse: il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se redresser.
La mer est houleuse: tout est dans la mer. Eh bien! allez, vieux coeurs de matelots!
Qu'importe la patrie! Nous voulons faire voile vers là-bas, vers le pays de nos enfants! au large. Là-bas, plus fougueux que la mer, bouillonne notre grand désir.
29.
"Pourquoi si dur? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne sommes-nous pas proches parents?-"
Pourquoi si mous? O mes frères, je vous le demande: n'êtes-vous donc pas - mes frères?
Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants? Pourqoui y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre coeur? si peu de destinée dans votre regard?
Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables: comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi?
Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser: comment pourriez-vous un jour créer avec moi?
Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, - béatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus dur seul est le plus noble.
O mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle: DEVENEZ DURS!
30.
O toi ma volonté! Trêve de toute misère, toi ma nécessité! Garde moi de toutes les petites victoires!
Hasard de mon âme que j'appelle destinée! Toi qui es en moi et au-dessus de moi! Garde-moi et réserve-moi pour une grande destinée!
Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin, - pour que tu sois implacable dans ta victoire! Hélas! qui ne succombe pas à sa victoire!
Hélas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de crépuscule? Hélas! quel pied n'a pas trébuché et n'a pas désappris la marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois prêt det mûr lors du grand Midi: prêt et mûr comme l'airain chauffé a blanc, comme le nuage gros d'éclairs et le pis gonflé de lait: - prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée: un arc qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de connaître son étoile: - une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée, bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit: - soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête à détruire dans la victoire!
O volonté! trêve de toute misère, toi ma nécessité! Réserve-moi pour une grande victoire! -
Ainsi parlait Zarathoustra.
LE CONVALESCENT
1.
Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s'élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d'une voix formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s'approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles:
Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; lève-toi! Ma voix finira bien par te réveiller!
Arrache les tampons de tes oreilles: écoute! Car je veux que tu parles! Lève-toi! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre!
Frotte tes yeux, afin d'en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux: ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.
Et quand une fois tu serras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n'est pas mon habitude de tirer de leur sommeil d'antiques aïeules, pour leur dire - de se rendormir!
Tu bouges, tu t'étires et tu râles? Debout! debout! ce n'est point râler - mais parler qu'il te faut! Zarathoustra t'appelle, Zarathoustra l'impie!
Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur, l'affirmateur du cercle éternel - c'est toi que j'appelle, toi la plus profonde de mes pensées!
O joie! Tu viens, - je t'entends! Mon abîme parle. J'ai retourné vers la lumière ma dernière profondeur!
O joie! Viens ici! Donne-moi la main - Ah! Laisse! Ah! Ah! - dégoût! dégoût! dégoût! - Malheur à moi!
2.
Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu'il s'effondra à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu'il revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet état pendant sept jours; ses animaux cependant ne le quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n'est que l'aigle prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu'il ramenait dans ses serres: en sorte que Zarathoustra finit par être couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes d'api, d'herbes odorantes et de pommes de pins. Mais à ses pieds, deux brebis que l'aigle avait dérobées à grand'peine à leurs bergers étaient étendues.
Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d'api dans la main, se mit à la flairer et trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l'heure était venue de lui parler.
"O Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux appesantis: ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes?
Sors de ta caverne: le monde t'attend comme un jardin. Le vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi; et tous les ruisseaux voudraient courir à toi.
Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu est resté seul pendant sept jours, - sors de ta caverne! Toutes les choses veulent être médecins!
Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargée de ferment? Tu t'es couché là comme une pâte qui lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords.-"
- O mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller ainsi et laissez-moi écouter! Votre babillage me réconforte: où l'on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.
Quelle douceur n'y a-t-il pas dans les mots et les sons! les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés?
A chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde.
C'est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux mirages; car les abîmes les plus étroits sont plus les difficiles à franchir.
Pour moi - comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi? Il n'y pas de non-moi! Mais tous les sons nous font oublier cela; comme il est doux que nous puissions l'oublier!
Les noms et les sons n'ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l'homme s'en réconforte? N'est-ce pas une douce folie que le langage: en parlant l'homme danse sur toutes les choses.
Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel diaprés." -
- "O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent: tout vient et se tend la main, et rit, et s'enfuit - et revient.
Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement.
Tout se brise, tout s'assemble à nouveau; éternellement se bâtit le même édifice de l'existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau; l'anneau de l'existence se reste éternellement fidèle à lui-même.
A chaque moment commence l'existence; autour de chaque ici se déploie la sphère là-bas. Le centre est partout. Le sentier de l'éternité est tortueux." -
- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes! Répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir en sept jours: - et comme ce monstre s'est glissé au fond de ma gorge pour m'étouffer! Mais d'un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l'ai crachée loin de moi.
Et vous, - vous en avez déjà fait une rengaine! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d'avoir mordu et d'avoir craché, malade encore de ma propre délivrance.
Et vous avez été spectateurs de tout cela? O mes animaux, êtes-vous donc cruels, vous aussi? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur comme font les hommes? Car l'homme est le plus cruel de tous les animaux.
C'est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu'à présent, il s'est senti plus à l'aise sur la terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre.
Quand le grand homme crie: - aussitôt le petit accourt à ses côtés; et l'envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle cela sa "compassion".
Voyez le petit homme, le poète surtout - avec combien d'ardeur ses paroles accusent-elles la vie! Ecoutez-le, mais n'oubliez pas d'entendre le plaisir qu'il y a dans toute accusation!
Ces accusateurs de la vie: la vie, d'une oeillade, en a raison. "Tu m'aimes? dit-elle, l'effrontée; attends un peu, je n'ai pas encore le temps pour toi."
L'homme est envers lui-même l'animal le plus cruel; et, chez tous ceux qui s'appellent pécheurs", "porteurs de croix" et "pénitents", n'oubliez pas d'entendre la volupté qui se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations!
Et moi-même - est-ce que je veux être par là l'accusateur de l'homme? Hélas! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien de l'homme, c'est la seule chose que j'ai apprise jusqu'à présent, - le plus grand mal est la meilleure part de la force de l'homme, la pierre la plus dure pour le créateur suprême; il faut que l'homme devienne meilleur et plus méchant: -
Je n'ai pas été attaché à cette croix, qui est de savoir que l'homme est méchant, mais j'ai crié comme personne encore n'a crié:
"Hélas! pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite! Hélas! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite!"
Le grand dégoût de l'homme - c'est ce dégoût qui m'a étouffé et qui m'était entré dans le gosier; et aussi ce qu'avait prédit le devin: "Tout est égal rien ne vaut la peine, le savoir étouffe!"
Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une tristesse fatiguée et ivre jusqu'à la mort, qui disait d'une voix coupée de bâillements:
"Il reviendra éternellement, l'homme dont tu est fatigué, l'homme petit" - ainsi bâillait ma tristesse, traînant la jambe sans pouvoir s'endormir.
La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines.
Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne pouvaient plus les quitter; mes soupirs et mes questions coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit:
- "Hélas! l'homme reviendra éternellement! L'homme petit reviendra éternellement!" -
Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes: trop semblables l'un à l'autre, - trop humains, même le plus grand!
Trop petit le plus grand! - Ce fut là ma lassitude de l'homme! Et l'éternel retour, même du plus petit! - Ce fut là ma lassitude de toute existence!
Hélas! dégoût! dégoût! dégoût!" - Ainsi parlait Zarathoustra , soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer.
"Cesse de parler, convalescent! - ainsi lui répondirent ses animaux, mais sors d'ici, va où t'attend le monde, semblable à un jardin.
Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes! va surtout auprès des oiseaux chanteurs: afin d'apprendre leur chant!
Car le chant convient aux convalescents; celui qui se porte bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c'en seront d'autres cependant que ceux du convalescent."
- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc! - répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même en sept jours!
Qu'il me faille chanter de nouveau, c'est là la consolation que j'ai inventée pour moi, c'est là la guérison. Voulez-vous donc aussi faire de cela une rengaine?"
- "Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une lyre nouvelle!
Car vois donc, Zarathoustra! Pour tes chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle.
Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux: afin que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore la destinée de personne!
Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir: voici, tu es le prophète de l'éternel retour des choses, - ceci est maintenant ta destinée!
Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie!
Vois, nous savons ce que tu enseignes: que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous.
Tu enseignes qu'il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année: il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s'écouler et se vider à nouveau: - en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, - en sorte que nous sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit.
Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra: voici, nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même: - mais tes animaux te supplient de ne pas mourir encore!
Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir d'allégresse: car un grand poids et une grande angoisse seraient enlevés de toi, de toi qui es le plus patient! -
"Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les corps.
Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, - il me recréera! Je fais moi-même partie des causes de l'éternel retour des choses.
Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent - non pas pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable: - je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de nouveau l'éternel retour de toutes choses, - afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain.
J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destinée éternelle, - je disparais en annonciateur!
L'heure est venue maintenant, l'heure où celui qui disparaît se bénit lui-même. Ainsi - finit le déclin de Zarathoustra." -
Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose: mais Zarathoustra n'entendait pas qu'ils se taisaient. Il était étendu tranquille, les yeux fermés, comme s'il dormait, quoiqu'il ne fût pas endormi: car il s'entretenait avec son âme. Le serpent cependant et l'aigle, lorsqu'ils le trouvèrent ainsi silencieux, respectèrent le grand silence qui l'entourait et se retirèrent avec précaution.
DU GRAND DÉSIR
O mon âme, je t'ai appris à dire "aujourd'hui", comme "autrefois" et "jadis", et à danser ta ronde par-dessus tout ce qui était ici, là et là-bas.
O mon âme, je t'ai délivrée de tous les recoins, j'ai éloigné de toi la poussière, les araignées et le demi-jour.
O mon âme, j'ai lavé de toit toute petite pudeur et la vertu des recoins et je t'ai persuadé d'être nue devant les yeux du soleil.
Avec la tempête qui s'appelle "esprit", j'ai soufflé sur ta mer houleuse; j'en ai chassé tous les nuages et j'ai même étranglé l'egorgeur qui s'appelle "péché".
O mon âme, je t'ai donné le droit de dire "non", comme la tempête, et de dire "oui" comme dit "oui" le ciel ouvert: tu es maintenant calme comme la lumière et tu passes à travers les tempêtes négatrices.
O mon âme, je t'ai rendu la liberté sur ce qui est créé et sur ce qui est incréé: et qui connaît comme toi la volupté de l'avenir?
O mon âme, je t'ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où il méprise le plus.
O mon âme, je t'ai appris à persuader de telle sorte que les causes mêmes se rendent à ton avis: semblable au soleil qui persuade même la mer à monter à sa hauteur.
O mon âme, j'ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion et toute servilité; je t'ai donné moi-même le nom de "trêve de misère" et de "destinée".
O mon âme, je t'ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores, je t'ai appelée "destinée", et "circonférence des circonférences", et "nombril du temps", et "cloche d'azur".
O mon âme, j'ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.
O mon âme, j'ai versé sur toi toutes les clartés et toutes les obscurités, tous les silences et tous les désirs: - alors tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.
O mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de raisin pleines et d'un brun doré: - pleine et écrasée de ton bonheur, dans l'attente et dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.
O mon âme, il n'y a maintenant plus nulle part d'âme qui soit plus aimante, plus enveloppante et plus large! Où donc l'avenir et le passé seraient-ils plus près l'un de l'autre que chez toi?
O mon âme, je t'ai tout donné et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - et maintenant! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté d'avoir bien voulu prendre? N'est-ce pas un besoin de donner? N'est-ce pas - pitié de prendre?" -
O mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie: ton abondance tend maintenant elle-même las mains, pleines de désirs!
Ta plénitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche et attend; le désir infini de la plénitude jette un regard à travers le ciel souriant de tes yeux!
Et, en vérité, ô mon âme! Qui donc verrait ton sourire sans fondre en larmes? Les anges eux-mêmes fondent en larmes à cause de la trop grande bonté de ton sourire.
C'est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se lamenter, ni pleurer: et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.
"Toute larme n'est-elle pas une plainte? Et toute plainte une accusation?" C'est ainsi que tu te parles à toi-même et c'est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire que de répandre ta peine - répandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta plénitude et toute l'anxiété de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe du vigneron!
Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu'à l'épuisement ta mélancolie de pourpre, il faudra que tu chantes, ô mon âme! - Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t'ai prédit cela: - chanter d'une voix mugissante, jusqu'à ce que toutes les mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, - jusqu'à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dorée, dont l'or s'entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières: - et de beaucoup d'animaux, grands et petits, et de tout ce qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir sur des sentiers de violettes, - vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers son maître: mais c'est lui qui est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, - ton grand libérateur, ô mon âme, l'ineffable - pour qui seuls les chants de l'avenir sauront trouver des noms! Et, en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l'avenir, - déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se repose dans la béatitude des chants de l'avenir! -
O mon âme, je t'ai tout donné, et même ce qui était mon dernier bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - que je t'aie dit de chanter, voici, ce fut mon dernier don!
Que je t'aie dit de chanter, parle donc, parle: qui de nous deux maintenant doit dire - merci? - Mieux encore: chante pour moi, chante mon âme! Et laisse-moi te remercier! -
Ainsi parlait Zarathoustra.
L'AUTRE CHANT DE LA DANSE
1.
"Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie: j'ai vu scintiller de l'or dans tes yeux nocturnes, - cette volupté a fait cesser les battements de mon coeur.
- j'ai vu une barque d'or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau doré qui enfonçait, tirait de l'eau et faisait signe!
Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur, fondant, riant et interrogateur: deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle - et déjà mon pied se dandinait, ivre de danse. -
Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre: le danseur ne porte-t-il pas son oreille - dans ses orteils!
C'est vers toi que j'ai sauté: alors tu t'es reculée devant mon élan; et c'est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants et volants!
D'un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents: tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de désirs.
Avec des regards louches - tu m'enseignes des voies détournées; sur des voies détournées mon pied apprend - des ruses!
Je te crains quand tu es près de moi, je t'aime quand tu es loin de moi; ta fuite m'attire, tes recherches m'arrêtent: - je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers!
Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la fuite attache, dont les moqueries - émeuvent: - qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante, chercheuse qui trouve! Qui ne t'aimerait pas, innocente, impatiente, hâtive pécheresse aux veux d'enfant!
Où m'entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune ingrat!
Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu? Donne-moi la main! Ou bien un doigt seulement!
Il y a là des cavernes et des fourrés: nous allons nous égarer! - Halte! Arrête-toi! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des chauves-souris?
Toi, hibou que tu es! Chauve-souris! Tu veux me narguer? Où sommes-nous? C'est des chiens que tu as appris à hurler et à glapir.
Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière bouclée!
Quelle danse par monts et par vaux! je suis le chasseur: - veux-tu être mon chien ou mon chamois?
A côté de moi maintenant! Et plus vite que cela, méchante sauteuse! Maintenant en haut! Et de l'autre côté! - Malheur à moi! En sautant je suis tombé moi-même!
Ah! regarde comme je suis étendu! regarde, pétulante, comme j'implore ta grâce! J'aimerais bien à suivre avec toi - des sentiers plus agréables! - les sentiers de l'amour, à travers de silencieux buissons multicolores! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac: des poissons dorés y nagent et y dansent!
Tu es fatiguée maintenant? Il y a là-bas des brebis et des couchers de soleil: n'est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la flûte?
Tu es si fatiguée? Je vais t'y porter, laisse seulement flotter tes bras! As-tu peut-être soif? - j'aurais bien quelque chose, mais ta bouche n'en veut pas!
O ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et agile! Où t'es-tu fourrée? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main, deux taches rouges!
Je suis vraiment fatigué d'être toujours ton berger moutonnier! Sorcière! j'ai chanté pour toi jusqu'à présent, maintenant pour moi tu dois - crier!
Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet! Je n'ai pourtant pas oublié le fouet? - Non!" -
2.
Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses délicates oreilles:
"O Zarathoustra! Ne claque donc pas si épouvantablement de ton fouet! Tu le sais bien: le bruit assassine les pensées, - et voilà que me viennent de si tendres pensées.
Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais fainéants. C'est par delà le bien et mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie - nous les avons trouvées tout seuls à nous deux! C'est pourquoi il faut que nous nous aimions l'un l'autre!
Et si même nous ne nous aimons pas du fond du coeur, - faut-il donc s'en vouloir, quand on ne s'aime pas du fond du coeur?
Et que je t'aime, que je t'aime souvent de trop, tu sais cela: et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah! cette vieille folle sagesse!
Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas! vite mon amour, lui aussi, se sauverait de toi." -
Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d'elle et elle dit à voix basse: "O Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidèle!
Il s'en faut de beaucoup que tu ne m'aimes autant que tu le dis; je sais que tu songes à me quitter bientôt.
Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd: il sonne la nuit là-haut, jusque dans ta caverne: - quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter entre une heure et minuit: - tu y songes, ô Zarathoustra, je sais que tu veux bientôt m'abandonner!" -
"Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi -" Et je lui dis quelque chose à l'oreille, en plein dans ses touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et folles.
"Tu sais cela, ô Zarathoustra? Personne ne sait cela -"
Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards sur la vertre prairie, où passait la fraîcheur du soir, et nous avons pleuré ensemble. - Mais alors la vie m'était plus chère que ne m'a jamais été toute ma sagesse. -
Ainsi parlait Zarathoustra.
3.
Un! O homme prends garde! Deux! Que dit minuit profond? Trois! "J'ai dormi, j'ai dormi -, Quatre! "D'un rêve profond je me suis éveillé: - Cinq! "Le monde est profond, Six! "Et plus profond que ne pensait le jour. Sept! "Profonde est sa douleur -, Huit! "La joie - plus profonde que l'affliction. Neuf! "La douleur dit: Passe et finis! Dix! "Mais toute joie veut l'éternité - Onze! " - veut la profonde éternité!" Douze!
LES SEPT SCEAUX
(ou: Le chant de L'Alpha et de L'Oméga)
1.
Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, - qui chemine entre le passé et l'avenir, comme un lourd nuage, - ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre: prêt à l'éclair dans le sein obscur, prêt au rayons de clarté rédempteur, gonflé d'éclairs affirmateurs! qui se rient de leur affirmation! prêt à des foudres divinatrices: - mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé!
Et, en vérité, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l'avenir! -
O, comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme qe qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
2.
Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic:
Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies:
Si je me suis jamais assis plein d'allégresse, à l'endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d'anciens calomniateurs du monde: - car j'aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil clair à travers leurs voûtes brisées; j'aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l'herbe et au rouge pavot -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
3.
Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d'étoiles:
Si jamais j'ai ri du rire de l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action:
Si jamais j'ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l'air des fleuves de flammes: - car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d'un bruit de dés divins: -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
4.
Si jamais j'ai bu d'un long trait à cette cruche écumante d'épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées:
Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l'esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures:
Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures: - car il existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui-même est digne de servir d'épice et de faire déborder l'écume de la cruche: -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
5.
Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit:
Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur:
Si jamais mon allégresse s'écria: "Les côtes ont disparu - maintenant ma dernière chaîne est tombée - l'immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace, allons! en route! Vieux coeur!" -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
6.
Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai sauté dans des ravissements d'or et d'émeraude:
Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys: - car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude:
Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga! -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
7.
Si jamais j'ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel:
Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d'oiseau de ma liberté est venue: - car ainsi parle la sagesse de l'oiseau: "Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas! Jette-toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger! Chante! ne parle plus! - "toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger? Chante! ne parle plus!" -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!