Front matter (continued 2)
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—Où vois-tu de l'exaltation? La lettre est réfléchie, au contraire, et presque contrainte. Si elle avait osé, c'est sur un autre ton qu'elle m'eût écrit, j'en suis sûr!
—Je n'aime pas sa phrase sur la volonté de Dieu.
—Tu es superbe, vraiment! Elle parle en femme chrétienne, qui puise ses forces dans un sentiment, ou plutôt une conviction, que nous ne partageons pas, mais que, du moins, nous pouvons comprendre.
—J'ai vu des femmes, des femmes d'éducation soignée, qui jouaient du sentiment religieux pour mieux égarer le jugement des autres.
—Elle est incapable de jouer la comédie, incapable de la moindre fausseté, mais si ton parti est pris, n'en parlons plus!
—Mais non, mon cher ami, je n'ai pas de parti pris; tu t'irrites, et je le comprends! Pour moi, j'étudie chaque nouveau fait. Je doute, c'est vrai, car, jusqu'ici, je ne vois aucune fêlure à l'accusation, sauf sur un point.
—Lequel? dit vivement Bernard.
—L'aconitine... comment en avoir une aussi grande quantité en sa possession? C'est incompréhensible! Mais, enfin, elle en avait. Quant à cette lettre, je te concède qu'elle indiquerait une nature en même temps courageuse et délicate, si...
—Si?
—Si une ombre noire ne planait pas sur chaque ligne.
Cébronne garda un assez long silence.
—Tu la verras, dit-il, et ce sera suffisant pour te convaincre.
En ce moment, le valet de chambre prévint le docteur qu'on désirait lui parler.
—Qu'est-ce que c'est? Vous savez bien que je ne reçois jamais à cette heure-ci?
Il avait répondu avant de regarder la carte, mise sous enveloppe fermée, que le valet de chambre lui présentait.
—Ah! bien!... faites entrer.
—Un inspecteur de la sûreté... un M. Gardais, dit-il à son ami.
L'avocat fit un petit mouvement qui signifiait:
«Nous allons bien voir.»
Très correct dans sa mise et dans sa tenue, l'inspecteur expliqua sa mission.
—Je suis chargé de découvrir l'adresse de Mlle Deplémont, monsieur. M. de Monvoy demande si vous avez des nouvelles?
—Je préviendrai M. de Monvoy quand ce sera nécessaire, répondit Cébronne d'un ton glacial, et je n'admets pas cette insistance.
—L'insistance ne vient pas du juge d'instruction, dit tranquillement l'avocat en regardant assez insolemment l'inspecteur qui lui était antipathique, M. Gardais agit pour son propre compte.
—M. de Monvoy désire vivement aboutir; ainsi il m'est permis de demander au docteur Cébronne si, depuis hier, il a quelques données. Il a pu recevoir une lettre qui simplifierait notre tâche.
—J'ai des données, en effet, mais j'entends agir seul.
L'air perplexe de l'inspecteur fit sourire M. des Jonchères.
—Vous n'avez rien à craindre, dit-il; ni moi, l'avocat, ni mon ami nous n'aurions l'idée de prêter la main à la fuite de Mlle Deplémont. Aussitôt l'adresse découverte, M. de Monvoy sera prévenu.
Tout en parlant, M. des Jonchères se demandait pourquoi les yeux de M. Gardais inspectaient obstinément le bureau de Cébronne. La lettre de Gertrude était en sûreté, mais l'enveloppe avait été oubliée.
«Ah! pensa-t-il, il reconnaît l'écriture.»
Les trois hommes étaient debout, et Bernard dit sèchement:
—Je n'ai aucun renseignement à donner, par conséquent...
—Je pars, monsieur.
Plus prompt que M. des Jonchères qui s'approchait négligemment du bureau, il saisit l'enveloppe.
—C'est de Mlle Deplémont, dit-il froidement; je connais l'écriture, j'ai vu une des lettres de cette jeune fille à M. de Chantepy; une belle écriture, élégante et hardie.
Profitant de la stupéfaction du docteur Cébronne, il approcha l'enveloppe de la lumière.
—Rue du Temple, et datée d'hier; voici enfin une indication.
—Donnez-moi ce papier immédiatement, s'écria Cébronne en marchant sur l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de faire une inquisition ici!
—C'est vrai, docteur, et veuillez me pardonner. Ma tâche est difficile, vous ne voulez pas me venir en aide, je prends la liberté de m'aider tout seul.
—Vous allez me remettre cette enveloppe, ou je...
M. des Jonchères l'interrompit.
—Bah! laisse-le faire son métier... Il nous importe peu qu'il emporte ou non ce papier. La lettre a été mise à la poste rue du Temple, très loin de la demeure de Mlle Deplémont.
—Pourquoi très loin? demanda M. Gardais.
—Parce que ces dames désirant se cacher, il est évident qu'elles n'ont pas choisi une poste tout près d'elles. Elles savent bien que le timbre les trahirait, ou, pour ne rien exagérer, aiderait à les trahir.
—Elles n'ont pas pensé au timbre, croyez-moi, répliqua l'inspecteur, et je suis convaincu que M. Cébronne a déjà commencé ses recherches dans le Marais.
—Serais-je espionné? s'écria Bernard.
—Non, monsieur! on compte trop sur votre promesse à M. de Monvoy.
—Alors, si on compte sur ma promesse, pourquoi vient-on chez moi et pourquoi emploie-t-on des moyens dont la brutalité me révolte et contre lesquels je proteste énergiquement? Sortez d'ici, monsieur!
—Docteur, répondit M. Gardais, vous nuirez à la cause que vous défendez d'abord si vous cachez la vérité, ensuite si vous vous emportez au point de ne pas vouloir raisonner.
—On m'accusera peut-être moi-même, dit Bernard ironiquement. Ce serait le digne corollaire de l'accusation imbécile portée contre Mlle Deplémont. Allons, en voilà assez! Sortez, monsieur, et ne vous avisez pas de me donner des leçons ou...
M. des Jonchères l'interrompit et dit d'un ton grave:
—Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi, à conduire Mlle Deplémont chez M. le juge d'instruction dès que nous l'aurons découverte. La police n'a donc point à s'inquiéter de nos mouvements.
—Bien, monsieur! je suis maintenant très tranquille.
Il salua le docteur Cébronne, qui lui tourna le dos, et disparut.
Bernard eut quelque peine à se calmer, car il étouffait de colère.
—Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.
M. des Jonchères réfléchissait aux conséquences du fait qui venait de se passer.
—Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien regrettable que l'enveloppe ait été prise...
—Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prévenue brutalement des soupçons qui... C'est impossible! je ne vis pas en pensant à cela!
—Tu réussiras, Bernard, je l'espère de tout mon cœur. Mais les investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas dû opposer une résistance aussi vive; c'était confirmer ce policier dans l'idée que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas sur le quartier...
—C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jeté par la fenêtre. Je parlerai au Préfet de police; je suis son médecin et nos rapports sont excellents. Nous verrons si un misérable agent de la sûreté a le droit, même en semblable occurrence, de mettre la main sur mes papiers!
—Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop grande à l'incident. Nous avons autre chose à faire!
—Tu as raison... mais je ne suis plus moi-même, car je vis dans un état continuel de douleur et d'exaspération.
—Je le sais, mon pauvre ami, répondit affectueusement M. des Jonchères, et je comprends admirablement ton état d'esprit; il est affreux! mais, avant tout, il faut se posséder pour mener à bien l'entreprise. Demain matin, tu retournes à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je t'accompagne?
—Non... je préfère agir seul. Si elle n'est pas dans l'église, j'irai dans les rues avoisinantes, de porte en porte.
—Sais-tu si elles ont écrit à leur ancienne adresse?
—Je l'ignore... Au cas où elles auraient écrit à M. de Chantepy, la lettre serait entre les mains des magistrats.
—Une lettre à la victime... voilà qui ébranlerait les soupçons. A quelle heure pars-tu demain matin?
—A cinq heures et demie.
—Attends-toi à voir M. Gardais là-bas.
—Je serai filé, tu crois?
—C'est inutile... il ira tout droit à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle Deplémont, elle aura la même idée que nous-mêmes: surveiller l'église.
—Que faire alors?
—Rien... la chercher simplement, sans se préoccuper de l'inspecteur. Il te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras surveillé, c'est tout.
—Et s'il intervient?
—C'est un risque à courir... mais ne voyant aucun péril en la demeure, il usera de ménagements vis-à-vis de toi. D'ailleurs son objectif est de la découvrir, non de l'arrêter. Il n'y a pas de mandat d'amener lancé contre elle. Quand il saura où elle demeure, il préviendra la justice et prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y réfléchis, plus je suis rassuré. Tu es entièrement libre pour trois jours?
—Entièrement, non! j'irai à ma clinique. Mais je n'aurai pas à faire de visites. J'ai travaillé aujourd'hui sans arrêt, et Dieu sait si, dans mon état d'esprit, il est dur de traîner la charrue!
—C'est un bien quand même...
—Oui, dit Cébronne avec fatigue, et je sais me dédoubler; le médecin est à son devoir, pendant que l'homme souffre amèrement quand il retombe sur lui-même.
Quelle que fut la compassion de M. des Jonchères, il n'osait donner sur le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.
«Peut-être n'est-elle qu'une malade irresponsable, se répétait-il à lui-même, mais le cas est toujours terrible.»
—Et si tu la découvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec elle au Palais, Bernard?
—Directement! à moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?
—Si; demain il sera dans son cabinet dès huit heures. Moi également j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.
—Besoin de tes services, Henri? répéta M. Cébronne avec étonnement.
—Tu sais, répondit M. des Jonchères en hésitant, qu'on n'interroge pas un accusé sans la présence de son avocat.
—Grand Dieu! en sommes-nous là? s'écria Bernard avec éclat.
—Non, j'espère, si Mlle Deplémont fournit immédiatement un alibi... Mais enfin, au point où nous en sommes, le juge d'instruction, en effet, lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.
—Elle refusera! dit Cébronne avec conviction, parce que, dès ses premières réponses, elle anéantira l'accusation.
—C'est possible! répondit l'avocat d'un ton encourageant.
Il n'ajouta point, afin de ne pas exaspérer son ami, que, par suite des circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussitôt la jeune fille, mais que normalement elle devrait être conduite d'abord devant le procureur de la République.
Sans rien dire à Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer avec M. de Monvoy et obtenir, si c'était possible, que le docteur Cébronne, bien que suivi, ne fût pas entravé le lendemain dans ses projets s'il découvrait Mlle Deplémont.
V
En arrivant dans l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la première personne qu'aperçut Cébronne fut l'inspecteur de la sûreté qui ne cherchait même pas à se dissimuler. Il s'était placé à droite, au milieu du bas côté, de façon à surveiller l'entrée de la rue des Archives et celle de la rue des Blancs-Manteaux.
Il s'approcha aussitôt de Bernard et lui dit tout bas:
—Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltraité hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrêter Mlle Deplémont. Au contraire! j'ai reçu l'ordre de ne pas vous contrecarrer.
—Et cependant vous êtes ici, monsieur?
—Ah! ceci est différent... Je surveille, et dois savoir le résultat de vos démarches. Le docteur Cébronne comprendra que j'ai à remplir un devoir strict?
—Je comprends, monsieur, et suis sensible aux égards contenus dans vos paroles, mais hier...
Il fit un léger signe de tête moitié menaçant, moitié courtois, et s'avança vers le jeune abbé qui, sortant de la sacristie, semblait le chercher.
—Auriez-vous découvert quelque chose, monsieur l'abbé?
—Docteur, de l'autre côté de l'église, derrière le pilier le plus proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue à la messe de six heures, et dont l'aspect répond à ce que vous me disiez hier.
Cébronne se tourna vivement.
—Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de l'église. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai deviné, grâce aux journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas coupable?
—Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!
—Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit l'abbé avec l'élan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.
—Merci, monsieur l'abbé! Mon nom et le sien étaient-ils dans les journaux dont vous parlez?
—Non... mais c'était transparent pour ceux qui suivent avec intérêt les discussions sur l'assassin mystérieux de M. de Chantepy, et qui savent que vous étiez son médecin.
Ils échangeaient très bas ces quelques mots en s'avançant d'un pas discret vers l'endroit indiqué par le prêtre. Bernard s'arrêta court en apercevant Mlle Deplémont. Agenouillée, la tête dans ses mains, elle pleurait, et son attitude affligée acheva de troubler Cébronne.
—C'est elle! dit-il.
L'abbé le regardait avec compassion et, avant de s'éloigner, lui serra la main en disant chaleureusement:
—Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!
Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le cœur jeune et bon n'hésitait pas à le croire, devait, longtemps après, se présenter à l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumière au milieu de ténèbres bien épaisses...
L'inspecteur de la sûreté toucha le bras du docteur en montrant Gertrude d'un geste interrogateur.
—Oui!... dit simplement Cébronne.
Il attendit avec une impatience à peine contenue qu'elle se levât pour partir.
Les yeux baissés, elle passa près de lui, sans le remarquer; il l'accosta à la sortie de l'église.
—Prenez mon bras, dit-il en la voyant pâlir et chanceler sous le coup de l'émotion.
—Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec précipitation. Je vous avais supplié de ne pas me chercher.
—Bien vaines supplications! dit-il. Où demeurez-vous? Il faut que je vous parle, ainsi qu'à votre mère?
—Non, répondit Gertrude d'une voix mal assurée, non! je ne veux pas renouveler ses émotions.
—Ne discutons pas, dit impérativement Cébronne, je ne puis éviter à votre mère des émotions. Vous ne savez pas ce que j'ai à dire: ce sont des nouvelles excessivement graves qui vous intéressent.
Il avait pris le ton et l'air résolu d'un homme qui entend qu'on lui obéisse. Gertrude chercha d'autant moins à discuter que la joie de le revoir ébranlait ses résolutions antérieures.
—Est-ce loin? demanda Bernard.
—A deux pas d'ici, de l'autre côté de l'église.
Le docteur dit à son cocher de les suivre et de l'attendre à la porte de la maison où il allait entrer.
—Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouvées? Est-ce par M. de Chantepy?
Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.
—Non... j'ai trouvé seul, par le timbre de la poste.
—Le timbre!... ah! je n'avais pas pensé à cela. Mais quelles nouvelles? dit-elle en s'arrêtant; il vaut mieux que je sache avant ma mère, car ce sont sans doute des nouvelles tristes?
—Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.
—Il est malade, très malade? dit-elle vivement.
—Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?
—Aucun... nous sommes trop absorbées et trop préoccupées. Pourquoi cette question?
Le regard de Cébronne, la façon dont il lui prit la main éclairèrent Gertrude aussi bien que ses paroles.
—Il est mort?
—Oui... il est mort.
Elle avait appris depuis longtemps à se posséder et ne manifesta son chagrin que par son expression désolée.
—Mort! répéta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez soigné?
—Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?
—C'est là! dit Gertrude, en désignant un curieux et très vieux bâtiment.
Sur la façade, des constructions à toits plats, formant terrasse à mi-hauteur d'un premier étage, avaient sans doute été ajoutées il y a cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en fonte, à l'air sale et piteux, les uns à moitié brisés, ornaient encore prétentieusement la longue terrasse.
Cette antique maison était une partie de l'ancien couvent des Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour essaimer en France et ailleurs, quittèrent leur monastère de Montrouge pour s'installer au Marais en 1298.
Du côté de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis sainte renfermaient des boutiques lépreuses, ignobles débits de vins frelatés, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes ébouriffées, à l'air effronté et à la voix criarde.
Mais l'intérieur même de la maison était assez bien habité par des commerçants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs affaires obligeaient à demeurer dans le quartier.
Mme Deplémont, forcée d'agir vite et bien, car l'état de son mari s'était subitement aggravé, avait pris pour un mois, en attendant de découvrir un loyer moins cher, un petit appartement meublé qui, par hasard, se trouvait à louer. La rue des Guillemites, que traversa Gertrude pour pénétrer dans la maison, a certainement été percée dans l'ancien jardin des moines qui reliait à la chapelle cette partie du couvent.
Avant d'entrer, Cébronne regarda derrière lui et vit que l'inspecteur de la sûreté, très décidé à exercer rigoureusement sa surveillance, s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.
Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second, dit à Bernard:
—Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux préparer ma mère, lui apprendre moi-même.
—J'attendrai.
Il eut le temps de regarder les étroits corridors sur lesquels s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles été habitées par des heureux? Sans connaître le nom du fondateur de la congrégation, Guillaume de Malavalle, Cébronne l'enviait en pensant qu'il avait probablement ignoré les angoisses extraordinaires de la vie.
«Comment lui apprendre, mon Dieu, comment?»
Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme Deplémont, les yeux pleins de larmes, vint à lui:
—Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous remercier de nous avoir cherchées, d'être venu vous-même...
Le revoir auprès d'elles était pour Mme Deplémont un puissant adoucissement, car, sans oser l'avouer à sa fille, elle conservait l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rêve.
—Et moi, dit Gertrude, qui reprochais à M. de Chantepy de ne m'avoir pas encore écrit, comme il me l'avait promis!
—Il connaissait votre adresse?
—Mais oui... lui seul! Sophie elle-même ne devait la connaître que plus tard, quand nous aurions enlevé nos meubles. J'allais envoyer ce matin un mot à mon cousin.
—Votre lettre est-elle écrite? demanda Cébronne avec une vivacité qui étonna Gertrude.
—Non, pas encore...
Elle se pencha pour embrasser sa mère, qui pleurait.
—C'est encore une dure épreuve, ma pauvre mère!
M. Cébronne pensait:
«Si Henri la voyait, l'entendait, il serait complètement éclairé.»
Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son expression troublée, qu'elle attribua à sa sympathie pour leur propre chagrin.
—Ne vous affligez pas à ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes habituées à souffrir. Et maintenant, donnez-nous des détails sur l'événement. Les rhumatismes sont-ils remontés au cœur, comme vous le craigniez?
Le moment terrible était venu, Cébronne ne pouvait plus reculer.
—Il est mort assassiné.
—Assassiné! s'écrièrent-elles avec horreur. Assassiné?
—Assassiné.
Mme Deplémont mit la main sur ses yeux:
—Mais, c'est horrible!
Le regard terrifié de Gertrude ne quittait pas le visage angoissé de Cébronne.
—Qui l'a assassiné? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?
—Quelqu'un est soupçonné... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi êtes-vous parties d'une façon si singulière?
—Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.
Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.
—Qui est soupçonné? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiancée, bientôt ma femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.
Le mouvement subit et passionné de Bernard, ses étranges paroles remplirent Gertrude de terreur.
Elle se dégagea pour se réfugier auprès de sa mère, qui crut, comme elle, à un accès de folie.
Il les devina et leur dit posément:
—Gertrude, je ne suis pas en démence... je vous ai cherchée pour vous apprendre, avant tout autre, les soupçons qui pèsent sur vous... et pour vous adoucir la secousse.
—Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'écria Mme Deplémont. Quels sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?
—Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves accablantes.
—Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi! un homme comme vous se fait l'interprète d'une pareille sottise?
Elle était exactement dans le même état d'esprit que celui de Cébronne quand il avait répondu au magistrat:
«C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-même!»
—J'ai pensé et répondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la fenêtre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme qui fait les cent pas devant le petit jardin?
—Oui, je le vois! quel rapport?...
—C'est un inspecteur de la sûreté, Gertrude. Il m'a suivi pour vous découvrir. A présent, il sait où il devrait venir pour... vous arrêter.
—Arrêter ma fille!
Mme Deplémont mit dans ce cri tout son cœur et tout son étonnement. Mais Gertrude se contenta d'un geste dédaigneux.
—C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui m'accusent?
—M. de Chantepy est mort empoisonné par une piqûre d'aconitine.
—Eh bien?
—Eh bien, vous êtes allée le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui prépariez souvent...
—Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refusé, en disant qu'il ne souffrait pas assez pour employer la morphine.
—Il a refusé!... pourrez-vous le prouver? dit Cébronne avec ardeur.
—Ma parole suffit, je suppose, répondit-elle en se troublant un peu.
—Et le poison?
—Quel poison?
—L'aconitine?
—Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que vous avez ordonné à ma mère.
—De l'aconitine était cachée sous des papiers, dans un tiroir de votre commode.
Les yeux dilatés par l'étonnement, elle demeura stupéfaite, pendant que Mme Deplémont l'entourait de ses bras, en s'écriant:
—Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est épouvantable! Ne t'effraie pas, je te défendrai...
—M'effrayer... me défendre... répéta machinalement Gertrude. Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mère éclater en sanglots. C'est une méprise extraordinaire, facile à détruire. Où faut-il aller crier la vérité? demanda-t-elle à Bernard.
—La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.
—Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.
Cette réponse d'une âme honnête, qui n'admet pas un instant qu'on doute de sa droiture, remua le cœur de Cébronne.
—Le juge d'instruction, auquel vous aurez à répondre, est un homme bon et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espère que ses doutes se dissiperont.
—Le juge d'instruction! répéta-t-elle en pâlissant. Comment! c'est vrai? On m'accuse, on me cherche?
—Vous ne parvenez pas à le croire, pauvre enfant! et c'est bien naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!
—Je saurai lui tenir tête! dit-elle avec la subite énergie d'une fierté irritée.
—Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au magistrat, je me suis dit votre fiancé, bientôt votre mari, et on verra bien!
—Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.
Alors tout s'évanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait fui. Les sentiments les plus variés se reflétaient sur son visage expressif: jamais elle n'avait paru plus belle à Cébronne et plus digne d'être aimée.
—Oh! mon Dieu! j'oublie! s'écria-t-elle. Vous vous êtes prononcé, et vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soupçons absurdes, mais...
Elle regarda sa mère, qui assistait silencieusement à cette scène.
—Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude à lui, je sais! Votre père? Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait aimer ardemment, profondément! Mon amour est plus fort que toutes les circonstances, et il les brave!
En ce moment, Mme Deplémont oubliait presque le passé, ses chagrins présents, l'étrange communication qui venait de leur être faite, pour contempler sa fille, en se disant avec joie:
«Elle mérite si bien un tel amour!»
L'appartement, à cette heure, était inondé de soleil; les rayons glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensité, donnaient tant de vie à cette chambre enveloppée jadis de recueillement et de méditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emportée dans l'inconnu, tandis qu'eux-mêmes viendraient encore, à la même place, se glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une espérance, une joie ou une ironie...
—Mon père est ici... malade, très malade, dit Gertrude en levant vers Cébronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour à l'unisson du sien.
Mme Deplémont ne lui laissa pas le temps de répondre.
—Va chez ton père, Gertrude! Préviens-le qu'un nouveau médecin va l'examiner.
Elle obéit aussitôt, et Mme Deplémont, ne se contraignant plus, dit à Cébronne, d'un ton angoissé:
—Je l'éloigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il possible que ma fille court quelque danger? Ces soupçons ne sont-ils pas le comble de la folie?
—Le comble de la folie, assurément! et le danger sera écarté, dit-il en hésitant.
—Mais, il existe?
—Non, j'espère... le coupable est peut-être découvert à l'heure où je vous parle. Mais on ne peut éviter certains ennuis, et il faut absolument que Mlle Deplémont vienne avec moi pour s'expliquer avec le magistrat... il le faut absolument!
—Elle reviendra? On n'aura pas l'idée monstrueuse de l'arrêter! Je voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!
—Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillité affectée, elle reviendra; je la ramènerai moi-même. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalité...
Gertrude rentra et dit à Bernard:
—Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le soulager!
Le docteur Cébronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans l'esprit de Mlle Deplémont ses propres inquiétudes sur la gravité des soupçons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir était tracé et avait hâte d'agir.
—Je suis obligé de vous emmener, ma chère Gertrude; il faut absolument que vous veniez avec moi chez le magistrat chargé de l'instruction.
—Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.
—L'aventure est idiote, révoltante... c'est évident! mais elle existe, il faut y mettre fin le plus tôt possible.
—Vous croyez? dit-elle timidement. Cette démarche est nécessaire?
—Nécessaire, répondit Cébronne qui, la mort dans l'âme, n'osait ajouter: «Si nécessaire que peut-être ne reviendrez-vous pas ici!...»
—De toute façon, vous serez interrogées, vous et votre mère, comme les parentes et amies de M. de Chantepy.
L'agitation évidente de Mme Deplémont fit comprendre à Gertrude la nécessité de se contraindre.
—Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je vous accompagne, mais, pendant que je me prépare, allez, je vous en prie, voir mon père.
Bernard suivit Mme Deplémont; quand il revint, il était seul et dit à Gertrude prête à partir:
—Il est très mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme Deplémont ne le quittera pas jusqu'à votre retour.
—Je vais leur dire adieu.
Les portes étant restées ouvertes, Cébronne l'entendit parler à sa mère et l'embrasser.
—A bientôt!
—Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.
—Alors, ne m'attendez pas pour déjeuner.
Elle était très émue en revenant auprès de Bernard.
—Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix tremblante.
Cette douloureuse préoccupation atténuait l'effet qu'auraient dû produire les nouvelles apportées par Cébronne; la mort affreuse de M. de Chantepy avait bouleversé Gertrude, mais l'accusation, si elle la révoltait, ne pénétrait pas en elle comme une inquiétude poignante. A son sens, après avoir rempli la formalité exigée par la justice, cette pénible et bizarre aventure serait terminée.
Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui donnait les preuves d'un attachement complet, irréductible.
Toutefois, quand elle fut assise dans le coupé de Cébronne, les faits lui apparurent plus réels; il la vit pâlir et se troubler.
—Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est décourageant! Je ne peux plus supporter tant de malheurs!
—Ah! ma pauvre bien-aimée!...
Il s'efforça de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la ravit, et, après l'avoir calmée, il fit appel à son énergie.
—Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-même, c'est-à-dire calme et forte pour répondre aux questions qui vous seront posées.
Une expression de colère passa dans le regard de Gertrude.
—C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.
Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la considérant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.
—Je bouillonne, lui dit-il, en pensant à l'imbécillité de cette affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous crois femme à en avoir même dans un cas aussi anormal. Maintenant mon meilleur ami, M. des Jonchères, est au Palais; si vous le voulez auprès de vous pour vous conseiller?
—Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une vague terreur. Vous m'avez parlé de formalité, me trompez-vous?
—Non... tout se passera bien, ma chère Gertrude. Mais, parfois, un conseil est utile.
—Je veux répondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle vivement.
—C'est entendu.
Il garda sa main étroitement serrée dans la sienne jusqu'au moment où la voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.
Appuyée sur le bras de Cébronne, elle monta avec assez de fermeté le large escalier du Palais et entra dans une salle où il la pria de l'attendre.
Il fit passer sa carte à M. de Monvoy et fut aussitôt introduit auprès du juge.
—Eh bien, docteur?
—Mlle Deplémont est là, répondit sèchement Cébronne.
—Elle est là!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?
—Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se dérobe à des questions?
—Qu'elle vienne!
—Un instant! dit Bernard. Quelle décision comptez-vous prendre?
—La question ne doit pas m'être posée, docteur! En tout cas, je ne puis rien décider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie la mère.
—Mme Deplémont est auprès de son mari, qui, selon moi, n'a pas quarante-huit heures à vivre: je l'ai examiné.
—Je ne le croyais pas aussi mal, répondit M. de Monvoy; c'est une complication. Jonchères est au Palais; on va le prévenir, pour qu'il vienne auprès de Mlle Deplémont.
—Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la façon la plus formelle.
—Ah!... Je crains qu'elle n'ait une idée imparfaite de la situation.
—L'important est qu'elle réponde d'une façon satisfaisante à vos questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforcé de ne pas la troubler inutilement.
—Je comprends!... Mais nous devons procéder avec quelque régularité. Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-même cette jeune fille, ou bien?...
—Ai-je le droit d'assister à l'interrogatoire?
—Non, certes!
—Alors... faites-la entrer, répondit Bernard d'une voix étouffée. Je ne suis plus maître de moi...
M. de Monvoy se leva et serra énergiquement la main de Cébronne.
—J'aurai peut-être besoin de vous, docteur!
—Je vais descendre dans une des galeries, et quand Mlle Deplémont sera dans votre cabinet, je remonterai et attendrai dans le couloir.
—Très bien!
VI
Pendant que le docteur Cébronne parlait au juge d'instruction, M. des Jonchères, accompagné d'un vieil avoué, traversa la salle où Mlle Deplémont attendait.
—Quelle belle personne! dit-il.
—Oui... mais comme elle a l'air pensif!
—Et inquiet, ce me semble! Elle désire sans doute un renseignement, car elle a fait un mouvement vers nous, je vais le lui demander.
Il s'approcha de Gertrude.
—Cherchez-vous quelque chose, madame? Puis-je vous renseigner?
—Oh! non, merci! J'attends seulement quelqu'un.
—Mille pardons, madame! J'avais cru, en passant près de vous, que vous désiriez nous questionner.
—Non, monsieur.
Il s'éloigna sans se douter qu'il avait parlé à la femme dont la défense lui était confiée. Il ne croyait pas au succès immédiat des recherches de son ami, et, malgré sa conversation de la veille avec Cébronne, il ne fit aucun rapprochement. Mais, avant de quitter la salle, il se retourna machinalement et aperçut encore le joli profil de Gertrude.
Après le petit incident, qui venait d'interrompre pendant une seconde le cours de ses réflexions, Mlle Deplémont s'absorba de nouveau dans ses pensées, sans remarquer les regards des jeunes avocats qui passaient et que son attitude, jointe à sa beauté, frappait ou intriguait.
Elle ne songeait pas à l'accusation portée contre elle, mais à l'amour de Bernard.
Cet amour si fort, qui ne reculait devant rien, la remplissait d'une joie si profonde, si envahissante qu'elle oubliait même le motif de sa présence au Palais de Justice. Son père, la mort de M. de Chantepy étaient relégués au second plan, et quand un huissier à qui Cébronne avait désigné de loin la jeune fille, s'approcha d'elle en la priant de le suivre, elle avait pris une décision.
«Pourquoi refuserais-je plus longtemps? Il sait tout, et il veut bien.»
Elle se sentait réconfortée au point que les fardeaux de sa vie ne pesaient plus sur elle; cette impression la soutenait encore et donnait à sa physionomie une expression résolue quand elle entra dans le cabinet du juge. Mais elle se troubla en n'apercevant pas M. Cébronne.
—Veuillez vous approcher, mademoiselle, lui dit M. de Monvoy en désignant un siège.
—Où est le docteur Cébronne? demanda-t-elle avec inquiétude; je croyais me retrouver ici avec lui?
—Il reviendra plus tard... il n'avait pas le droit d'assister à l'interrogatoire.
—Pourquoi donc? Je lui reconnais tous les droits, et j'aimerais mille fois mieux qu'il fût auprès de moi.
—Moi seul dois trancher cette question, mademoiselle, répondit le juge qui ne put réprimer un sourire. Mais si vous désirez que M. des Jonchères, l'avocat choisi pour vous par M. Cébronne, vienne ici, nous allons le faire appeler.
—L'avocat choisi pour moi par M. Cébronne? répéta-t-elle lentement, non, je n'en veux pas!
De ce moment, comprenant mieux la gravité de la situation, elle s'effraya. Néanmoins, elle remarqua l'air bienveillant du magistrat et l'expression d'un greffier qui, le menton dans sa main, la regardait curieusement.
Ce regard, où quelque chose déplut violemment à Mlle Deplémont, éveilla chez elle un sentiment de hauteur qui lui rendit toute sa présence d'esprit.
Malgré l'invitation qui lui fut encore adressée, elle resta debout, la main appuyée sur le dossier d'une chaise, et répondit d'un ton bref aux questions sur son nom, son âge et sa demeure.
—Vous savez déjà, mademoiselle, pourquoi j'ai désiré vous voir et...
—M. Cébronne me l'a dit, interrompit-elle, et je ne m'explique pas qu'un homme comme vous, à l'air bon et intelligent, ait une idée aussi absurde.
Cette attaque naïve, en même temps très ferme, eût amusé M. de Monvoy sans le sérieux des circonstances. Quant au greffier, il sourit franchement.
—Laissez-moi achever, mademoiselle... Je dois vous dire moi-même, puisque je représente la Justice, que vous êtes soupçonnée, pour différentes raisons, d'avoir empoisonné M. de Chantepy.
—Ridicule! dit-elle avec un geste de dédain.
—Je l'espère!... Mais pesez vos paroles. Je vous préviens que, au point où en est arrivée l'instruction, chacune de vos réponses pourrait devenir une charge contre vous.
Les grands yeux de Mlle Deplémont exprimèrent une surprise mélangée de révolte.
—Que m'importe l'instruction! Je dirai la vérité, monsieur, ni plus ni moins.
—M. de Chantepy est mort à la suite d'une injection d'aconitine. Vous aviez l'habitude de lui faire la lecture après le dîner, et, avant de le quitter, de préparer la piqûre de morphine dont il faisait souvent usage?
—Il a refusé dimanche soir.
—Ah!... Pouvez-vous en donner la preuve?
—Mais je l'affirme sur l'honneur, monsieur, c'est suffisant.
M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.
—Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire pourquoi, vous et votre mère, vous avez quitté à six heures, lundi matin, votre appartement sous prétexte d'un voyage, en réalité pour vous cacher?
Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.
—Vous touchez là, monsieur, à une question intime, absolument personnelle, à laquelle je ne répondrai rien, dit-elle presque en balbutiant.
—Mieux vaudrait répondre, dans votre intérêt, mais enfin comme vous voudrez! Nous éclaircirons ce point sans votre concours. Connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?
—Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mère a été traitée par ce poison, et le docteur Cébronne m'en avait expliqué les effets.
—Vraiment? Et comment vous êtes-vous procuré l'aconitine?
—Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.
—Dans un tiroir de votre commode, on a trouvé un papier contenant encore de l'aconitine. Ce papier était déchiré, et la déchirure s'adapte au morceau du même papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy par la personne qui, après avoir apporté le poison, l'a fait dissoudre dans de l'eau.
—A tout ceci je ne puis rien répondre, car je n'y comprends rien.
—Prenez garde, mademoiselle! tel système de défense tournera à votre désavantage.
—Je ne me défends pas, monsieur, car je n'ai pas à me défendre. Je dis ce qui est, c'est tout!
—Et vous êtes bien allée chez M. de Chantepy dimanche soir?
—Oui, monsieur.
—A quelle heure?
—A neuf heures.
—Faites attention à vos paroles, mademoiselle! s'écria le juge.
—Pourquoi?
—Mais, malheureuse jeune fille, c'est à quelques minutes près, entre neuf et dix heures, que le crime a été commis. On m'avait dit, mais sans préciser le moment, que vous étiez descendue chez votre cousin dimanche soir. Tout vous charge, et vous dites avoir été chez M. de Chantepy à l'instant presque précis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas plutôt à huit heures que vous êtes allée dire adieu à votre parent?
—Non, monsieur.
—Vous êtes sûre?
—Très sûre... Je suis descendue à neuf heures. Au moment de quitter M. de Chantepy, il m'a demandé si sa pendule allait bien; elle retardait, et je l'ai mise à l'heure de ma montre. Il était exactement dix heures moins vingt.
M. de Monvoy se renversa sur son siège et contempla avec infiniment de pitié cette belle jeune fille qui répondait avec tant de netteté, tant d'insouciance apparente du danger, à des questions si graves.
«J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'être que des coquines, mais elles ne ressemblaient guère à celle-là! Joue-t-elle la comédie? Et croit-elle dérouter la Justice en se chargeant elle-même? Habile tactique, car elle a l'air aussi sincère qu'intelligent?»
—Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de Chantepy vous instituait son héritière?
—Je ne le savais pas d'une façon certaine, mais je m'en doutais d'après quelques mots prononcés par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents plus proches.
—Il y a peu de temps... Avez-vous donc juré de vous perdre vous-même?
—Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdité de vos soupçons, pourquoi dissimulerais-je la moindre chose? répliqua-t-elle d'un ton plus vibrant.
Une violente irritation commençait à la dominer; le magistrat s'en aperçut et ne laissa pas de s'en étonner.
«Ou innocente ou très forte», pensait-il.
—Saviez-vous, mademoiselle que M. de Chantepy mettait des valeurs dans son secrétaire?
—Oui... j'ai entendu ma mère lui reprocher plus d'une fois son imprudence, presque toute sa fortune étant, paraît-il, en valeurs au porteur.
—En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous également que votre cousin avait réalisé une somme de dix mille francs qu'un employé du Crédit Lyonnais lui apporta la veille même de sa mort?
—Non... J'ignorais ce détail.
—Un détail important, mademoiselle! Le testament a été ouvert... M. de Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considérable, à la vérité, mais vous met à l'abri du besoin.
—Pauvre ami!
Pour la première fois, depuis son entrée dans le cabinet du juge d'instruction, elle défaillit en se rappelant l'affection perdue qui avait été un si grand secours pour elle et sa mère pendant les années navrantes qui venaient de s'écouler.
En la voyant pleurer, M. de Monvoy espéra obtenir l'aveu qu'il attendait.
—Vous saviez que vous héritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter d'une fortune qui vous sortait d'une position précaire, très précaire, très pénible.
—Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse émouvante, moi, qui provoque une telle pensée! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage, avec succès! et il nous faut bien peu pour vivre, à ma mère et à moi!
—Vous... oui! Mais vous n'étiez pas, vous n'êtes pas seules. Votre père?...
Elle baissa la tête et croisa les mains avec désolation.
—Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!
—Je n'ai rien à avouer! s'écria Gertrude en se redressant d'un air indigné. M. de Chantepy était notre meilleur, presque notre seul ami; dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais encore autrement. Il était excellent et généreux, mais, malgré les apparences, il n'était pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions être à la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mère. En quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est fou, c'est honteux de me soupçonner!
La colère la rendait plus belle, et son énergie, son sang-froid, en répondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.
—Je ne demande qu'à croire à votre innocence, mademoiselle, reprit M. de Monvoy, mais veuillez me dire si vous soupçonnez quelqu'un parmi les personnes qui approchaient M. de Chantepy.
—Non, monsieur... Un étranger se sera introduit.
Réponse fâcheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.
—C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a préparé l'injection qui a causé la mort; ce ne peut être un étranger. En voyant, chez lui, un intrus, un voleur, M. de Chantepy eût sonné. Vous devez savoir qu'une sonnette électrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge, lui permettait de l'appeler. Pendant que vous étiez dans l'appartement, vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?
—Rien?
—Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?
—Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit être soupçonnée. Du reste, elle était dans sa chambre ce soir-là.
—Vous en êtes certaine?
—Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques mots, puis est rentrée chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des femmes.
Le magistrat, qui avait espéré qu'un indice, un détail tournerait l'enquête d'un autre côté, se sentait découragé et fort désolé en pensant à Cébronne.
—Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parlé à M. Cébronne?
—En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus à dire aujourd'hui, mademoiselle?
—Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vérité, et je proteste de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!
—Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus, remarquez bien que vos réponses ont confirmé, non détruit les soupçons. Lorsque je vous reverrai, ce sera en présence de votre avocat qui vous conseillera et...
—Mon avocat! interrompit Gertrude avec désespoir; je n'ai pas besoin d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!
M. de Monvoy était très perplexe; en outre de sa bonté naturelle, la vue de Gertrude éveillait toute sa bienveillance.
—Pourquoi votre mère n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De toutes façons elle devait le faire.
—Mon père se meurt, répondit simplement Gertrude.
—Si les soupçons contre vous sont fondés, il me paraît impossible que vous ayez agi à l'insu de Mme Deplémont.
—Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible école qui vieillit bien vite et apprend à avoir de la décision. Si j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler à ma mère.
—Il faut qu'elle soit interrogée. Quelqu'un peut-il la remplacer auprès du malade?
—Moi seule, murmura Gertrude à bout de forces.
Elle se laissa tomber sur un siège et fit des efforts surhumains pour ne pas sangloter tout haut.
M. de Monvoy passa dans le couloir où Cébronne attendait.
—Le père est-il vraiment mourant, docteur?
—Mourant... Mais dites-moi si...
—Tout à l'heure!
Poussé par sa bonté et puis par sa pitié en regardant Bernard, il arrêta sa manière d'agir.
—La justice n'est pas un bourreau, et il serait trop cruel, en ce moment, de la séparer de sa mère. Je vais donc la laisser partir pour rentrer chez elle, jusqu'à ce que... tout soit terminé. En attendant elle sera sous la surveillance de la police.
Cébronne respirait difficilement.
—Les réponses? dit-il brièvement.
—Elle n'avoue rien, et les réponses sont à sa charge.
—Que voulez-vous qu'elle avoue? s'écria Bernard en s'emportant aussitôt.
M. de Monvoy, tout à son affaire, avait répondu sans réfléchir et en suivant son idée.
—Allons, Bernard, vous m'inspirez une sympathie extrême... Mais du calme, je vous en conjure. Entrez dans mon cabinet, je désire que vous voyiez devant moi Mlle Deplémont.
En apercevant Cébronne, Gertrude, à laquelle un accablement subit ne permettait même pas d'entendre les paroles encourageantes du greffier, se leva vivement.
—Mademoiselle affirme avoir été chez M. de Chantepy à dix heures moins vingt, dit froidement M. de Monvoy.
Gertrude regardait en face Cébronne qui avait pâli.
—Je dis simplement la vérité, répondit-elle, pourquoi me faire souffrir plus longtemps?
—Ne vous trompez-vous pas sur l'heure? dit Bernard. Avez-vous réfléchi à la gravité de cette affirmation?
—Je n'ai pas à réfléchir, et le vrai serait-il dix fois plus grave que je ne le dissimulerais pas.
Et tout à coup, sous l'influence d'un doute terrible, elle tendit les bras vers Cébronne en criant avec un accent qui bouleversa les assistants:
—Ah!... Vous doutez de moi!
Elle serait tombée si Bernard, courant à elle, ne l'avait soutenue dans ses bras.
—Gertrude! Ma bien-aimée!... Quelle idée avez-vous eue? Non! Je ne doute pas! je ne douterai jamais, jamais! C'est inepte et monstrueux de vous soupçonner!
Il la serrait contre lui et répétait tout haletant:
—L'erreur tombera d'elle-même, ne craignez rien! Pensez à moi, à mon amour, il ne vous fera jamais défaut. Je vous aime! je crois en vous plus qu'en moi-même...
Elle pleurait, la tête appuyée sur le cœur dont elle entendait les battements précipités.
Le greffier contenait difficilement son émotion, et M. de Monvoy, très pâle, n'osait lever les yeux vers les infortunés. Son opinion était arrêtée et il voyait se dérouler l'avenir cruel...
—Docteur, dit-il, vous reconduisez chez elle Mlle Deplémont?
—Oui, oui... tout de suite.
—Partons! oh! partons! dit Gertrude qui se ressaisissait.
—Un instant seulement, mademoiselle!
M. de Monvoy dit un mot confidentiel au greffier qui sortit immédiatement, et rentrant quelques minutes après, fit un signe affirmatif.
—Vous pouvez partir, mademoiselle, mais vous restez à ma disposition, car, d'ici peu, j'aurai à vous questionner encore. Veuillez dire à votre mère que je voudrais la voir aujourd'hui à quatre heures.
—Oui, murmura Gertrude qui sortit à pas précipités.
Cébronne prit avec autorité la main de Mlle Deplémont, la passa sous son bras et descendit l'escalier qui conduisait presque directement dans la galerie des Marchands.
VII
Soit par une indiscrétion du greffier, soit pour une autre cause, le bruit se répandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la galerie des Marchands, que la femme soupçonnée d'avoir assassiné M. de Chantepy était dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.
—L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchères, qui causait encore avec l'avoué. Est-elle seule?
—Elle est arrivée, dit-on, avec le docteur Cébronne. C'est donc bien lui, Jonchères, l'homme amoureux désigné par les journaux? J'en suis fâché pour lui.
—Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables? demanda l'avocat sans répondre à la question qui lui était posée.
—Vous la connaissez donc? Vous la décrivez comme le greffier, qui en parle avec enthousiasme.
M. des Jonchères reconnaissait la jeune femme, à laquelle il avait adressé la parole une heure auparavant.
«Et Bernard a suivi son idée! Il se pose ouvertement en protecteur!»
—Les voilà! dit quelqu'un.
Le docteur Cébronne, tête nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A l'attitude des groupes, à leur curiosité manifeste, il comprit que la personnalité de Mlle Deplémont était connue. Il s'irrita des regards curieux jetés sur elle et, bien qu'il eût aperçu des amis, il répondit à quelques saluts de façon à tenir les gens à distance.
M. des Jonchères s'avança vers lui, et Bernard lui tendit la main, en disant gravement:
—Henri, je te présente ma fiancée, Mlle Deplémont. Gertrude, voici M. des Jonchères, mon meilleur ami. Je crois vous avoir déjà parlé de lui.
La jeune fille, trop bouleversée pour prononcer un mot ou rien remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchères.
—Traversons par ici, dit Cébronne.
Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant pas avoir l'air de fuir.
Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairés, de groupe en groupe, afin d'obtenir des détails. L'un d'eux s'approcha même de Cébronne.
—Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?
—Qui êtes-vous, monsieur?
—J'appartiens au journal X...
—Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous serez jeté à la porte par mon valet de chambre.
Il sortit du Palais de Justice, accompagné par M. des Jonchères.
Cébronne fit monter Gertrude dans son coupé, et resta un instant avec son ami sur le trottoir.
—Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidité des soupçons?
—Je ne crois pas que cette femme-là soit coupable! dit chaleureusement l'avocat.
—Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit même soupçonnée; mais M. de Monvoy en tient pour son idée.
—Mon pauvre ami... son idée est étayée, l'enquête est là! Qui ou quoi amènera un renversement des choses? je n'en sais rien!
—Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'écria Bernard.
—Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?
—Oui, étroitement surveillée, dit Cébronne avec amertume. Regarde à droite, tu verras l'inspecteur de la sûreté et deux sergents de ville qui se préparent à nous suivre; comme si nous pensions à fuir! Les imbéciles!
—Qu'on vous suive ou non, qu'importe!
—C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation impossible! Son père se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre. Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi à une heure. Prépare un plan, tu me le soumettras.
—Compte sur moi!
Tout consterné, il regarda partir la voiture et allait remonter au Palais, quand il pensa aux reporters.
«Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me présenter cette jeune fille comme sa fiancée...»
Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de Cébronne, il se passait une scène de désespoir.
Le cœur déchiré, Bernard renonçait à parler pour consoler une douleur inconsolable.
—Je comprends, à présent, dit Gertrude d'une voix entrecoupée, que cette accusation est réelle; jusque-là, je ne le croyais pas!
—Nous l'anéantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre mesure, Gertrude! M. des Jonchères est un habile avocat, et il prouvera très vite l'inanité des soupçons.
—Les soupçons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement des soupçons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours, on ne découvre rien, on me conduira en...
Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.
Cébronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protéger, la défendre contre un ennemi évoqué.
—On découvrira le coupable, ma chérie, je vous le jure!
Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses craintes, et ils ne prononcèrent plus un mot jusqu'à la rue des Guillemites.
Ce même jour, après être allé au greffe chercher les pièces concernant l'enquête, M. des Jonchères se mit en face de l'affaire, non plus en ami de Cébronne, mais, bien qu'il n'eût pas eu d'entretien particulier avec Mlle Deplémont, en avocat chargé de la défense.
Il s'aperçut avec dépit que la logique de M. de Monvoy s'imposait fortement à son esprit. L'enchaînement des faits était tel, chaque anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soudé que, oubliant son impression du matin, l'avocat se répétait:
«C'est elle! c'est évident!... comment la défendre, comment la sauver?
Il entra dans des suppositions variées pour expliquer le crime sans que la jeune fille y fût mêlée, et s'arrêta longuement sur la seule supposition vraisemblable: Mlle Deplémont pouvait être victime d'une habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison, approchant librement M. de Chantepy, eût agi; or, l'enquête prouvait péremptoirement que chacun, sauf Gertrude, était chez soi à l'heure du crime.
M. des Jonchères tournait dans un cercle pour revenir au même point, c'est-à-dire à la conviction même du magistrat. La pensée de Cébronne paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder à la fenêtre. Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en creusant le problème, sans parvenir à briser les fils qui attachaient son jugement.
Tout à coup, il jeta sa cigarette et revint à son bureau.
«Essayons de ce moyen... j'aurais dû y penser plus tôt.»
Il écrivit un télégramme et alla lui-même le porter à la poste du boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.
Le juge d'instruction n'était pas chez lui, mais, comme il devait rentrer d'un instant à l'autre, M. des Jonchères l'attendit.
—Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchères, dit M. de Monvoy en arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je vous les aurais envoyés si je n'avais pas compté sur votre visite.
Il paraissait fatigué, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui l'absorbait.
—La vue de cette jeune fille et de sa mère est faite pour ébranler... cependant, chaque réponse a confirmé l'accusation.
—Quelle a été l'attitude de la mère?
—La malheureuse, affolée, s'est accusée pour sauver sa fille.
—Ah! quelle maladresse! s'écria l'avocat.
—Maladresse très touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon cabinet, une scène comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort heureusement, Cébronne avait amené lui-même Mme Deplémont et attendait, dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le rôle d'un magistrat est souvent bien pénible! Je suis là, entre mon devoir et ma pitié... car, enfin, tout l'accuse!
—Je ne la crois pas coupable, dit résolument l'avocat.
—Voilà bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est pas coupable!
—Un tel regard ne trompe pas, et vous-même êtes influencé par lui...
—Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui, sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi... Et, cependant, Jonchères, votre assurance m'étonne! vous avez assez d'expérience pour savoir qu'une physionomie, même délicieuse, peut tromper. Bien que vous n'ayez pas mon âge, votre carrière est déjà assez longue pour que vous ayez vu des choses bien étranges.
—Oui... plus étranges même que cette affaire, qui ne serait qu'un crime vulgaire, sans la personnalité de l'accusée et sans l'amour de Cébronne.
—Ah! c'est désolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une telle situation! son nom est désormais livré à la malignité publique.
—Il est bien au-dessus de cela! répliqua vivement M. des Jonchères, et son attitude forcera, au contraire, l'estime générale. Envers et contre tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il s'oublie entièrement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois, avec Cébronne, à l'innocence de Mlle Deplémont.
—Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela! Prouvez que je m'égare, que je suis un imbécile, un idiot, ce que vous voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.
—Il est toujours facile de prouver la bonté de votre cœur, répondit M. des Jonchères, ému par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car vous agissez avec humanité et prudence. Je sais trop bien que les faits accusent Mlle Deplémont; toutefois, en la voyant, je pense que nous sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enquête.
—Vous n'irez jamais assez vite... En mon âme et conscience, la liberté laissée à cette jeune fille ne peut être que provisoire, et encore parce que les circonstances m'imposent des ménagements.
—Je sais!... je sais aussi que Cébronne fournirait n'importe quelle caution pour que la liberté de Mlle Deplémont fût prolongée?...
—Jonchères, dit M. de Monvoy avec émotion, je donnerais beaucoup pour que mon devoir me permît d'accepter la caution... Mais vous savez bien qu'un pauvre diable serait déjà arrêté, si les apparences, dont vous parliez, l'accusaient de la même façon.
—C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont très différents. Il est plus aisé de croire à la culpabilité d'un malheureux sans feu, ni lieu, ni éducation qu'à celle d'une jeune fille de bonne naissance, d'éducation affinée et, de plus, aimée d'un homme supérieur qui la connaît à fond...
—Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes impossibles à franchir.
—Je sais...
Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.
—Vous parlez d'enquête, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis cinq jours, je me sois borné à m'occuper de Mlle Deplémont?
—Non, évidemment... les pièces que j'ai étudiées cet après-midi, quoique incomplètes, prouvent que l'enquête a été menée rondement sur divers points à la fois.
—Toujours poursuivi par la pensée de Cébronne, et par l'espoir de découvrir un fait qui justifiât Mlle Deplémont, j'ai activé, par tous les moyens à ma portée, le commencement de l'enquête. Par malheur, le résultat est désolant. Récapitulons: en dehors de Mlle Deplémont, deux personnes étaient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilité que par les circonstances. La seconde également; toutefois, j'ai poussé assez loin de ce côté. Les renseignements pris confidentiellement dans son pays, à Lieusaint, auprès d'une famille qu'elle a servie autrefois et avec laquelle elle a conservé des rapports, auprès des personnes qu'elle fréquente, ont concordé exactement pour affirmer l'estime générale dont elle jouit.
—Vous l'avez soupçonnée, en somme?
—Oui et non!... elle était au nombre des trois personnes qui, approchant de très près M. de Chantepy, devaient, pour cette seule raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni indirecte, n'a été relevée contre elle, au contraire! Je l'ai interrogée deux fois avec minutie; elle a répondu fort naturellement, et sans aucune contradiction, comme une femme que le soupçon ne peut atteindre. Enfin, son alibi est sûr, confirmé même par Mlle Deplémont, dont elle parle, du reste, avec respect, affection, et en déclarant que jamais elle ne la croira coupable.
—Je ne dis pas que je soupçonne quelqu'un, répondit l'avocat, mais je chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortunée jeune fille innocente.
—Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne raison!
—Les ordonnances du docteur Cébronne ont-elles été retrouvées?
—Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que l'aconitine, employée par l'assassin, était pure et a été dissoute dans de l'eau. En potion, la dose est infime.
—Je sais tout cela, répondit M. des Jonchères en dissimulant son découragement.
Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation d'accablement contre laquelle il réagissait mal, et il chercha vainement, pendant la nuit, à secouer l'obsession.
Il était sous la même impression en arrivant, le lendemain, chez Cébronne.
—Le malheureux M. Deplémont est mort, lui dit Bernard, sans préambule.
—Mort! déjà?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour à Paris?
—Non... mais un changement de vie complet et les émotions ont amené des complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement, ce malheureux a soulevé le lourd rideau qui borne notre vue.
Le ton du docteur Cébronne était plus significatif que ses paroles, et M. des Jonchères, qui avait toujours vu son ami passionné pour les questions humanitaires, mais, par une inconséquence fréquente, presque indifférent à l'idée religieuse, se demandait avec surprise quel travail s'opérait dans sa pensée.
Bernard n'attendit pas la question pour y répondre.
—Tu essaies de creuser mon état d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert depuis une semaine, que j'ai cherché un appui en moi, autour de moi... je n'ai aperçu que le vide.
—Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.
—Je le sais... ou plutôt je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un homme, entraîné par la douleur dans certains courants d'idées, cédait à de simples impressions; je m'aperçois qu'il était pris par une loi impérieuse.
Cébronne se parlait à lui-même, et M. des Jonchères jugea plus sage de ne pas insister.
—Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous broie déjà!
—Mais non, Bernard, dit l'avocat, navré des paroles désespérées de son ami, tu exagères! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconnaît, se détruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.
—Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan à me proposer?
—Un plan qui me soit personnel, non! J'ai passé une partie de la nuit à me débattre contre l'évidence de l'accusation.
—Contre l'évidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et quelle incohérence! Tu viens de parler d'une erreur, à présent, tu me fais part d'un doute?
—L'incohérence s'explique; en la voyant, j'ai été convaincu de son innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change d'avis.
—Influencé à ce point!... Alors? Alors, tu renonces à la défendre?
—Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?
—Le sais-je? Pourquoi es-tu découragé quand l'innocence de ma chère Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilité? Et enfin, quoi? Que vas-tu faire? Quel plan?
—Voici: j'ai télégraphié à un homme, que j'emploie souvent dans les affaires criminelles, de venir ici à deux heures. Nous allons lui raconter les faits sans une réflexion, sans un commentaire. N'étant influencé par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et peut-être très différente de la mienne.
—Qui est-ce?
—Un pauvre diable intelligent, un réfractaire, comme dirait Vallès. Il a été dans l'aisance, s'est ruiné, ou plutôt, tout jeune, a été ruiné par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a même été policier, mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police officielle. Je lui ai presque sauvé la vie avec des travaux d'écriture, puis, comme il a du flair et un véritable esprit d'intuition, je l'emploie pour des recherches et des contre-enquêtes. Deux ou trois fois, ses découvertes m'ont aidé à gagner la partie.
—Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!
—Je t'assure que c'est un brave homme à sa manière, et il m'est entièrement dévoué. S'il nous rend service, le côté bohème de sa vie nous est bien indifférent. Mais le secret le plus absolu doit être gardé, et tes domestiques eux-mêmes ne doivent pas soupçonner qui vient ici. Je lui ai donc écrit de se présenter de ma part comme malade.
—Ah! bien...
Cébronne sonna et dit à son valet de chambre:
—Un malade, recommandé par M. des Jonchères, viendra tout à l'heure. Je le recevrai par exception.
Il attendit que la porte fût refermée pour demander à l'avocat:
—Tu as lu les journaux, Henri?
—Un seulement!... il était sobre dans ses renseignements.
—Lis.
Cébronne tendait un journal de la veille où son nom s'étalait dans un long article qui prenait deux colonnes de la première page. La scène du jour précédent, dans la galerie des Marchands, était racontée de façon à frapper le public par son côté romanesque. On parlait avec enthousiasme de la beauté de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:
«Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'égare; cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant à l'éminent docteur Cébronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a des manières un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle fiancée.»
—Que ferais-tu? dit Cébronne.
—Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux journaux.
—Quel soulagement d'administrer une correction à ce goujat!
—Il faudrait la renouveler... et puis, à quoi bon?
—Oui, à quoi bon? répéta Cébronne avec un geste d'indifférence. Rien ne me touche, hormis ce qui la concerne.
M. des Jonchères savait bien que le grand cœur de son ami ne pensait ni à lui, ni aux graves ennuis de voir son nom mêlé à une ténébreuse aventure.
—Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que tu ne parviennes pas à envisager la question sous son jour réel...
—J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence étrangère pour entamer la logique qui s'impose trop fortement à mon esprit...
Le valet de chambre l'interrompit en annonçant que le malade attendu était arrivé.
Ils passèrent alors dans le cabinet de consultation, et Cébronne se vit en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec une tête carrée et une physionomie qui frappa le docteur par son impassibilité voulue ou réelle.
—Aubrun, dit M. des Jonchères, nous avons besoin de votre expérience et de toute votre habileté dans une affaire très douloureuse pour mon ami, le docteur Cébronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?
—Oui... J'ai lu différents articles. Vilaines apparences pour cette jeune femme!
—Précisément! Apparences... et nous sommes persuadés que la justice s'égare, malgré les précautions dont elle s'entoure. Je vais vous exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les présente l'enquête, ils sont probants et...
—Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussitôt la question; vous ne parvenez pas à vous en dégager pour la défense? Je comprends! et désire connaître jusqu'au détail le plus infime.
M. des Jonchères commença son récit d'une façon nette et méthodique. Cébronne, la tête appuyée sur sa main, ne disait pas un mot, mais observait attentivement le visage d'Aubrun et la contension qui rendait immobiles les yeux intelligents fixés sur ceux de l'avocat.
Malgré lui, M. des Jonchères, entraîné peu à peu, plaidait l'accusation beaucoup plus qu'il ne la combattait, et Cébronne souffrait affreusement d'une exposition dont la rigueur lui paraissait tout à coup écrasante.
Quand l'avocat s'arrêta, un sourire éclairait les traits de M. Aubrun.
—Je la tiens! dit-il avec assurance.
—Vous la tenez? Qui?
—La coupable!... et assurément ce n'est pas Mlle Deplémont; elle n'est, en effet, accusée que par des apparences.
—Ah! dit Bernard en se levant brusquement, et vous ne l'avez même pas aperçue!... Tu vois, Henri!
—Développez vos idées, Aubrun.
—Je mets de côté l'éducation et la valeur morale de cette jeune fille; pour moi, c'est insignifiant, car on voit des femmes tomber de plus haut encore. La vie est un tissu d'invraisemblances, par conséquent, passons! J'en viens aux faits. Comment se fût-elle procuré de l'aconitine en aussi grande quantité? C'est impossible! Il faudrait l'avoir volée; mais où et comment?
—C'est, en effet, le côté faible de l'accusation; il saute aux yeux. Mais il est certain que, dans un tiroir de sa chambre, il y avait un papier déchiré contenant encore quelques morceaux d'aconitine cristallisée. Non seulement cela, mais le morceau de papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy s'adapte exactement à la déchirure du papier trouvé dans la commode de Mlle Deplémont.
—A mon avis, preuve de son innocence! On a beau être novice dans le crime, il n'est pas possible d'accumuler ainsi les charges contre soi, d'autant que l'action était préméditée et bien conçue. Le coupable eût donc été très habile dans l'exécution de son dessein, et invraisemblablement maladroit pour se cacher? C'est une hypothèse inacceptable.
—Vous avez cent et cent fois raison! s'écria Cébronne avec ardeur.
—Eh bien? dit l'avocat.
—Eh bien, quelqu'un, ayant besoin d'une forte somme, a formé le plan scélérat de rejeter son propre crime sur la jeune fille.
—Alors, dit le docteur, ce serait une personne habitant la maison, et M. de Monvoy prétend que c'est impossible, chacun étant chez soi?...
—Quelqu'un a pu, a dû être soudoyé.
—C'est difficile à admettre, étant donnée l'heure du crime; étant donné surtout le moyen employé; il faut que ce soit un individu approchant souvent M. de Chantepy et mêlé, en quelque sorte, à ses habitudes.
—C'est le point à débrouiller; s'il l'était, nous ne serions pas dans l'embarras. Le certain, continua Aubrun, c'est que l'assassin est une femme parce qu'un homme, tout mauvais soit-il, n'a pas cette malice noire.
—Je connais vos idées sur ce point, dit M. des Jonchères avec un léger sourire.
—Elles sont justes! répliqua sèchement Aubrun. En cette occasion particulière, j'espère bien vous le prouver. La trame est tissée avec une grande perfection, néanmoins je vois un gros fil; tout consistera à en saisir le bout.
—Mais qui soupçonnez-vous?
—Je ne dis pas que mes soupçons portent directement sur quelqu'un, répondit Aubrun évasivement. Dès demain, j'entre en campagne, mais...
Un regard sur ses pauvres habits compléta sa pensée.
Cébronne ouvrit un tiroir et prit quatre billets de mille francs qu'il tendit à Aubrun.
—Si vous menez à bien cette affaire, si vous prouvez promptement l'innocence de Mlle Deplémont, vous aurez pour vous seul vingt-cinq mille francs.
—Vingt-cinq mille francs! s'écria Aubrun à qui cette promesse généreuse fit perdre son impassibilité.
—Oui, répliqua froidement Cébronne, et je veillerai pour que vous soyez toujours à l'abri du besoin.
—Je pars!...
Le docteur le retint d'un geste.
—Combien de temps vous faudra-t-il? Le prévoyez-vous? Vous savez que l'arrestation de cette malheureuse enfant est imminente.
—Ah! monsieur, je ne puis faire l'impossible!... Il me faudra certainement un certain temps, à moins d'un hasard sur lequel il serait déraisonnable de compter. Mon plan se dessine dans ma tête, et l'exécution demandera plusieurs semaines.
—Mais Aubrun, observa M. des Jonchères, ne serait-il pas sage de soumettre vos idées au juge d'instruction? Cette démarche n'aurait-elle pas pour effet d'arrêter l'action de la justice sur le point capital qui nous intéresse?
—Non... tout est trop vague encore dans ma pensée. Les personnes qui, à la rigueur, pouvaient être soupçonnées, ont été interrogées; l'enquête sur leur vie est à peu près complète, vous venez de me l'apprendre, et qu'a-t-on découvert? Rien! si ce n'est une preuve nouvelle contre Mlle Deplémont.
—Et cependant vous avez des soupçons... il serait invraisemblable que la justice ne les ait pas eus?
—D'après votre récit, elle a, jusqu'ici, agi très rationnellement.
Cébronne ouvrait la bouche pour questionner et insister, mais M. des Jonchères lui fit signe de se taire. Il savait Aubrun très jaloux de sa liberté de mouvements.
—Faites comme vous voudrez, Aubrun! je me fie entièrement à votre habileté.
—Dès demain, je serai en chasse, après m'être habillé de la tête aux pieds.
—Quand vous n'aurez plus d'argent, venez me trouver et n'épargnez rien, lui dit Cébronne. Les quatre mille francs vous suffisent-ils pour le moment? En voulez-vous le double?
—C'est amplement suffisant pour le moment.
—Mais il vous faudra des aides?
—Non, non, répondit Aubrun avec la plus grande vivacité; personne ne doit connaître mes menées. J'agirai seul, et seul j'arriverai! peut-être beaucoup plus vite que je ne le crois. Mais puis-je dire un mot en particulier à M. des Jonchères.
—Je vous laisse... tu me rejoindras dans la bibliothèque, Henri.
Quand il fut bien sûr de n'être pas entendu, Aubrun dit à l'avocat:
—A vous, je vais confier mon idée, si vous m'affirmez que le docteur ne la connaîtra pas, car je me défie de son état d'esprit qui le porterait probablement à se jeter au travers de mes opérations, lesquelles doivent être conduites prudemment?
—Soyez tranquille... je ne le mettrai pas en tentation de compromettre vos plans... Quels sont-ils?
—D'abord, par mes habits et mes allures, je me transforme en rentier; je loue un appartement meublé aux alentours de la rue Vavin, et prends à mon service la femme de charge, Sophie Brion.
—Vous la soupçonnez fortement? Les soupçons de la justice sont tombés d'eux-mêmes.
—Elle est à couvert, vous me l'avez prouvé, néanmoins je veux la surveiller de près. Si elle n'est ni coupable, ni complice, j'en serai pour mes frais et chercherai une autre piste; mais...
—Mais?
—Nous verrons!... Je vous écrirai demain le nom d'emprunt que j'ai choisi, et je vous demanderai de m'envoyer des lettres, de temps en temps, sous différentes écritures, et de différents points de Paris, afin que j'aie l'air d'avoir autant de relations que de bonnes rentes.
—C'est entendu!... Mais si cette femme sait quelque chose et qu'elle ait intérêt à le cacher, que découvrirez-vous?
—Ma conviction est que Sophie Brion est engagée jusqu'à la garde dans l'affaire.
—Elle passe pour la plus honnête des créatures; et pourquoi eût-elle attendu quatorze ans avant de voler son maître?
—Il y a une heure psychologique pour les criminels, répliqua sententieusement Aubrun. Je vais m'efforcer de gagner sa confiance, au moins en ce qui concerne ses affaires d'intérêt. Enfin et surtout, je compte sur des maladresses.
—Vous vantiez, il y a un instant, l'habileté du plan conçu par le meurtrier?
—Sans doute! mais lorsque le coupable veut profiter de son crime, la série des maladresses commence, c'est fatal!
—Cette femme de charge, honnête et dévouée, l'assassin!...
—Je ne dis pas qu'elle ait exécuté elle-même; mais elle doit être complice. Dans quelle mesure? Je le saurai. En attendant, je suis mon idée. Ecrivez, monsieur, les lettres que je demande; il ne serait pas mal de m'envoyer des invitations que je laisserai traîner.
—Ce sera fait... Pour me tenir au courant, vous viendrez chez moi?
—Oui... mais pas avant un bon nombre de jours; je ne compte pas sur le hasard, mais sur une marche prudente. Et surtout pas d'indiscrétion!
—Voyons, Aubrun, vous renversez les rôles... Je ne dirai rien à mon ami, jusqu'à ce que vous parliez vous-même.
M. des Jonchères retrouva le docteur inquiet et défiant.
—Quelle confiance doit-on avoir dans cet homme, Henri?
—Une confiance complète!... Tu ne découvrirais pas dans Paris un agent plus prudent et plus habile.
—Il n'a pas une mauvaise expression... Qu'avez-vous dit lorsque vous avez été seuls?
—Nous nous sommes concertés pour communiquer ensemble... Tu as vu qu'il n'était pas entré une seconde dans l'accusation.
—Il n'agira jamais assez vite! répondit Cébronne douloureusement.
—Il le dit lui-même: il ne peut pas l'impossible; mais ta générosité décuplera son activité.
VIII
Le cœur très humain de M. de Monvoy, les liens d'intime amitié qui avaient existé entre lui et le père de Cébronne, son estime, sa vieille affection et sa pitié pour celui-ci le portaient à mettre des formes inusitées dans les actions que lui imposait sa conscience.
Le vendredi suivant, il appela M. des Jonchères pour lui dire:
—C'est demain matin!... Voyez si vous devez prévenir le docteur Cébronne. J'agis ce soir de manière anormale, mais Bernard m'inspire tant d'estime et tant de pitié!
—Bientôt, il n'aura plus besoin de pitié quand l'innocence de cette pauvre jeune fille sera reconnue. Et elle sera reconnue dans peu de temps, je vous l'affirme!
—Dieu vous entende, Jonchères! Mais vous avez vu à quel résultat nous avons abouti dans les deux interrogatoires de Mlle Deplémont? Mon opinion et celle du procureur de la République, qui l'a longuement questionnée, sont arrêtées jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à ce que des faits, dont vous paraissez si certains, se soient produits.
—Et c'est demain que vous agissez!
—Oui... Nous avons attendu la fin d'une contre-enquête qui n'a rien révélé pour modifier notre conviction, malheureusement! Mlle Deplémont est convoquée dans mon cabinet pour demain neuf heures. On l'emmènera en fiacre du Palais de Justice. Par égard pour Cébronne, je veux y mettre tous les ménagements compatibles avec la situation.
—Il ne saurait trop vous en remercier, répondit M. des Jonchères, et, mieux que jamais, je comprends à présent que la position prise par Bernard protège Mlle Deplémont. Sans lui, vous ne songeriez pas à tant de formes adoucissantes...
—C'est probable!... Car, de plus en plus, je la crois coupable. Vous trouverez au greffe une pièce intéressante pour la défense. J'ai de nouveau interrogé les concierges de la rue Vavin; bien qu'ils défendent Mlle Deplémont, ils se sont rappelé des propos tenus par elle le jour même de la mort de M. de Chantepy; ces propos la chargent. A présent, voyez si vous devez prévenir Cébronne. Vous lui direz alors comment, le procureur et moi, nous nous y sommes pris pour amortir le coup à la femme qu'il aime, et à lui... surtout à lui!
M. des Jonchères s'attendait bien au fait brutal absolument inévitable, il n'en était pas moins excessivement affecté.
—Non, non, dit-il tout haut, je ne préviendrai pas Cébronne avant le fait accompli.
Mais, en quittant le magistrat, il se demanda s'il ne devait pas aller chez Mlle Deplémont. Peut-être aurait-elle des dispositions à prendre vis-à-vis de sa mère qui était malade.
La veille, dans une longue conversation avec Gertrude, il avait admiré son courage, sa force de caractère qu'il qualifiait d'étonnante.
«Je sais, lui avait-elle dit, que je n'éviterai pas l'arrestation... je l'envisage avec calme, tant je suis sûre que mon innocence sera reconnue. Mais je voudrais savoir si on me laissera encore un répit...»
Le souvenir de ce mot mit fin aux hésitations de M. des Jonchères.
Dix heures sonnaient quand il arriva rue des Guillemites. Les habitants du quartier profitaient de la soirée chaude et tranquille pour deviser encore sur le pas des portes, deux sergents de ville surveillaient l'ancien couvent des Blancs-Manteaux en se promenant sur le trottoir. Les rayons de la lune versaient leur poésie sur l'église, le coin du jardin, les vieilles maisons comme si, depuis six cents ans, rien n'avait bougé, rien ne s'était transformé.
Mme Deplémont dormait; Gertrude, accoudée à la fenêtre ouverte, regardait mélancoliquement ce coin de Paris en se remémorant les violentes secousses qui, en quinze jours, s'étaient accumulées pour ravager, de façon si étrange, sa vie déjà si malheureuse. La pensée brillante d'un amour, comme il est rare d'en inspirer, traversait ses réflexions navrées.
«Il restera, et le reste passera», se disait-elle.
Sans cette certitude, elle sentait bien qu'elle eût défailli...
Le coup discret de M. des Jonchères la fit sursauter. Elle eut immédiatement l'idée qu'on venait l'arrêter et recula au fond de la chambre, en regardant avec effroi la porte, comme si elle allait s'ouvrir seule pour laisser entrer des policiers.
Il ne restait rien de ses résolutions sur le calme que, en théorie, elle voulait conserver, et il fallut un second coup léger pour lui faire comprendre que des agents de la sûreté ne seraient pas aussi discrets.
Dans ses vêtements de grand deuil, son teint mat ressortait plus blanc, plus pur, et, quand elle se décida à ouvrir la porte, M. des Jonchères fut impressionné par sa beauté; beauté qui ne retarderait ni la honte, ni la prison.
—Ah! dit-elle en le reconnaissant, vous venez m'annoncer une mauvaise nouvelle?
—Le juge d'instruction vous a convoquée pour demain, mademoiselle, je serai auprès de vous.
—Parlons bas... ma mère sommeille.
Elle le fit entrer et ferma doucement la porte.
—Vous n'êtes pas venu à cette heure tardive seulement pour me dire cela... il y a autre chose. Je ne reviendrai pas ici, n'est-ce pas?
—Je le crains.
Elle porta instinctivement les mains à son front dans un geste de souffrance désespérée.
—Mademoiselle, commença l'avocat fort ému, je ne doute pas que...
—Chut! N'ajoutez rien!... je serai forte, croyez-le, dit-elle d'un ton qui démentait ses paroles.
—J'hésitais à vous prévenir... mais je redoutais la surprise pour vous et madame votre mère.
—Vous avez bien fait... je préfère de beaucoup être préparée.
—Dois-je parler au docteur Cébronne? Désirez-vous le voir demain matin?
Ce nom acheva d'ébranler Gertrude; elle alla s'appuyer à la fenêtre et l'avocat l'entendit sangloter. Mais cette défaillance fut courte.
—Non, je ne veux pas! dit-elle en revenant auprès de M. des Jonchères. Quand je serai partie, il viendra auprès de ma mère pour lui apprendre cette chose inique, affreuse! Je la confie à ses soins pendant mon absence qui ne peut être longue; la vérité se fera jour bientôt, je le crois fermement.
—Soyez-en persuadée, répondit M. des Jonchères avec conviction; et moi, votre avocat, je prends des dispositions pour que cette vérité éclate promptement et de manière irréfutable.
Il y eut un assez long silence pendant lequel M. des Jonchères ne savait s'il devait rester ou se retirer.
—C'est donc entendu! reprit Gertrude. Vous verrez M. Cébronne après mon départ. Ma mère connaît la convocation du juge d'instruction; je laisserai une lettre qui la préparera à la nouvelle que vous et le docteur achèverez de lui apprendre... Soyez sans crainte! tout se passera sans scène, sans éclat. Puis-je emporter avec moi des objets de première nécessité?
—Je le crois.
—Je vais tout arranger.
—Combien je suis affligé que vous ayez une nuit à passer en face d'un tel cauchemar!
Dans l'excitation d'une position qui avait un côté exaspérant, les qualités énergiques de Gertrude revêtaient un caractère âpre, un peu hautain, et ce fut avec une certaine rudesse qu'elle répondit véhémentement:
—Quoi donc, monsieur! ne suis-je pas innocente? Et cette conviction ne me fera-t-elle pas supporter vaillamment l'épreuve qui m'attend?
—Je vous crois très vaillante, courageuse entre les courageuses! dit-il en la regardant avec une respectueuse admiration.
Dans cet instant, loin de la juger coupable, il entrait complètement dans les idées et les sentiments du docteur Cébronne.
Il passa une nuit blanche et vers midi, le lendemain, entra chez Bernard avec l'air malheureux d'un homme qui vient d'éprouver une grande émotion.
Il avait assisté au court interrogatoire de Gertrude, il l'avait entendue protester encore de son innocence et vue partir pour la prison avec une dignité qui dédaignait de se plaindre.
—Eh bien, demanda Cébronne, que viens-tu m'apprendre, Henri?
—Mon pauvre ami...
Cébronne comprit aussitôt et bien que, la veille encore, il eût parlé avec Gertrude de la terrible éventualité, il chancela comme un homme terrassé.
—Ah! Bernard... elle est plus forte, plus vaillante que toi...
—Elle ne le serait pas, si c'était moi l'accusé innocent... Je l'aime, vois-tu... je l'aime tant!
—Pense au moment où ce mauvais rêve sera terminé...
—Mais quand, quand sera-t-il terminé? En attendant, nous sommes dans une réalité atroce. Parle! Comment tout s'est-il passé?
—Avec une dignité, un courage admirables de la part de Mlle Deplémont. Hier, je l'avais prévenue...
—Hier! quand je l'ai vue, elle ne savait rien?
—Non... C'est dans la soirée, à dix heures que, instruit par M. de Monvoy, je suis allée chez elle. Elle est arrivée, ce matin, avec un sac de voyage à la main, et après quelques réponses hautaines, elle est partie avec une tranquillité apparente... Elle te confie sa mère qu'elle a préparée à l'événement, te laissant le soin d'accomplir le reste.
Cébronne, debout, les bras croisés, pâle comme un mort, luttait contre la douleur et la colère. Un quart d'heure, qui parut interminable à M. des Jonchères, passa sans que Bernard prononçât un mot.
—Quand la verrai-je? dit-il enfin. S'il faut aller jusqu'au chef de l'Etat pour obtenir des permissions spéciales, j'irai!
—C'est inutile! Je me suis déjà occupé des autorisations nécessaires; tu la verras demain. M. de Monvoy et le procureur de la République sont remplis de bienveillance pour ta situation, Bernard. Les plus larges autorisations te seront et te sont déjà données. Elle n'est pas au secret.
—Elle n'est pas au secret! Ils ont daigné ne pas la mettre au secret! s'écria Cébronne, cédant à une fureur qui le faisait trembler de la tête aux pieds. La bienveillance! tu parles de leur bienveillance! et ils ont arrêté cette enfant! en dépit de mes affirmations qui ne tromperaient aucun être sensé... Quand je pense avec quelle facilité moi, homme cultivé et pacifique, je tuerais ces magistrats, j'excuse désormais tous les criminels!
Ce n'était pas la première fois que M. des Jonchères assistait à une sortie en opposition avec le véritable caractère de Cébronne. Il laissa passer la tempête, évitant une discussion vingt fois reprise, vingt fois abandonnée. Pour lui, après une longanimité évidente, la justice remplissait son devoir sans manquer ni à l'humanité, ni à la prudence.
—Bernard! assez de récriminations! Assez de découragement! nous avons mieux à faire que de gémir et de nous dépenser en vaines paroles. Partons! allons chez Mme Deplémont. Elle est malade, tu le sais bien; sa fille te la confie, et tu prendras, à son égard, telles dispositions que tu jugeras convenables. Moi, dans la fin de l'après-midi, je verrai Mlle Deplémont.
—As-tu pensé aux adoucissements possibles? dit Cébronne avec effort. Jette tout l'argent qu'on demandera...
—C'est fait!... j'ai parlé au directeur de la... maison. Mlle Deplémont a refusé que je l'accompagne, mais je la suivais en voiture.
—Elle est seule dans une chambre, j'espère bien? Ce serait trop horrible si...
—Elle est seule...
Le docteur Cébronne n'ajouta rien et fit signe à M. des Jonchères de le suivre.
La lettre de Gertrude avait éclairé Mme Deplémont. Après un violent accès de fièvre, elle était tombée dans une prostration qui facilita la tâche de Cébronne. Sans qu'elle en eût conscience, il la fit transporter dans une maison de santé dont il était un des médecins en titre.
Quand il vint la voir le jour suivant, elle n'était pas encore sortie de sa stupeur.
—Malheureuse femme! mieux vaut cela, dit-il à la garde-malade.
—Mieux vaudrait pour vous aussi, monsieur! lui dit-elle en le regardant avec consternation. Votre figure fait pitié!
Cette hardiesse lui eût déplu s'il n'avait été dans une de ces dispositions morales où la moindre marque d'intérêt vibre jusqu'au fond du cœur.
Il répondit par un geste d'indifférence pour lui-même, donna des ordres minutieux afin que la malade fût entourée des soins les plus complets, et continua ses visites qu'il était résolu à ne pas interrompre malgré le lourd fardeau qui pesait sur lui.
Il se sentit entouré d'une sympathie intelligente; deux fois seulement il fut indiscrètement questionné, et dans ces questions, il crut percevoir plus de curiosité que de bienveillance.
—Mlle Deplémont est victime d'une machination et d'une erreur, répondit-il avec autorité, je le sais! et dans quelque temps, personne n'en doutera.
Son ton était tel que les indiscrets ne s'aventurèrent pas à insister. Mais le docteur Cébronne avait été si vivement blessé que, le soir même, il envoya sa carte pour prévenir qu'il ne continuerait plus ses soins.
Il savait bien que son attitude suscitait des débats passionnés. Il savait également que sa fermeté inspirait des doutes à ceux qui eussent cru, sans plus réfléchir, à la culpabilité de Gertrude. Jamais il n'avait autant apprécié l'autorité que lui donnaient son caractère et sa haute situation.
Ce même matin, pendant qu'il se raidissait contre sa douleur, une dame, dont il soignait la fille, le reconduisit à la porte pour lui dire d'un accent convaincu:
—Je ne croirai jamais que cette infortunée jeune fille est coupable. Quand un homme comme vous, docteur, l'aime quand même, malgré tout, c'est que sa cause est bonne. Vous la connaissez et la dites innocente, alors, pour moi, c'est vrai!
Ces paroles délicates furent un baume pour le cœur ulcéré de Cébronne, et il devait en garder une reconnaissance immense.
A la fin de l'après-midi, il fut reçu, avec un empressement, nuancé de respect, par le directeur de la prison.
—Vous aurez toutes les permissions exceptionnelles, docteur! On va vous conduire comme médecin chez Mlle Deplémont, et vous la verrez souvent. Tous les adoucissements compatibles avec les circonstances, je les accorderai.
—Merci, monsieur! je me souviendrai de cet accueil et de votre bonne volonté pour nous aider à supporter l'intolérable.
Lorsqu'il fut auprès de Gertrude, il ne put que lui prendre les deux mains en répétant d'une voix entrecoupée.
—Ma bien-aimée, ma Gertrude...
Et ses larmes, qu'il ne cherchait pas à retenir, furent plus efficaces que des paroles consolantes pour calmer la propre émotion de Mlle Deplémont.
C'est elle qui, s'efforçant de l'apaiser, montrait un sang-froid relatif, puisé dans son innocence et dans un sentiment de violente révolte.
—Gertrude, ma pauvre, pauvre enfant! si courageuse, si digne dans ce malheur extraordinaire! disait-il en contemplant la femme qu'il rêvait, quinze jours auparavant, d'envelopper de tendresse, de joies, des affinements d'un goût élevé en harmonie avec la beauté et l'éducation délicate de Gertrude.
—C'est une épouvantable épreuve, dit-elle, mais je sortirai d'ici bientôt, demain peut-être!
—Oui, oui, affirma-t-il avec ardeur, oui, bientôt ce sera fini. Nous avons mis un fin limier à la recherche du coupable.
—Ma mère? dit Gertrude avec angoisse. Vous m'avez écrit, et M. des Jonchères m'a répété, qu'elle serait admirablement soignée?
—Elle est dans une excellente maison de santé où je la verrai sans cesse. Ne vous inquiétez pas! sa vie n'est pas en danger, et il est heureux pour elle d'échapper à la douleur du moment présent.
Peu à peu, apaisés l'un et l'autre, ils envisagèrent différents points de l'avenir.
M. des Jonchères avait évité de s'étendre sur les moyens employés par lui pour son enquête personnelle; d'abord dans la crainte de donner trop d'espoir à Gertrude, et surtout parce que, en dépit de la sympathie qu'elle lui inspirait, il retombait fréquemment dans ses doutes.
Il s'était efforcé, la veille, de causer avec elle, de l'intéresser à la défense, mais il n'avait obtenu que cette réponse:
—Je suis innocente... j'ai dit la vérité et la dirai toujours! il importe peu qu'elle me charge. Je n'ai rien à ajouter et n'ajouterai rien! Faites comme vous voudrez.
Cébronne insista au contraire sur Aubrun, sur sa quasi-certitude de parvenir très vite à une solution.
—Il n'a pas développé son idée, mais, si j'ai bien compris, selon lui quelqu'un, en dehors des gens de la maison, a dû s'introduire chez M. de Chantepy et...
—M. des Jonchères m'a vaguement parlé de ces suppositions, interrompit-elle. Il est certain que quelqu'un est entré avant ou après moi. Comment? On le saura; j'ai confiance que ce sera bientôt, et cette confiance me soutient. Vous voyez que je ne suis pas abattue; et puis...
—Et puis?
—Et puis, continua-t-elle avec la plus vive émotion, et puis votre amour généreux serait une compensation à l'horreur de cette épreuve si vous-même n'étiez entraîné dans mon malheur.
—Comment parlez-vous de malheur pour moi! alors que j'ai en vous une foi absolue, Gertrude, que je vous aime de toute mon âme, et qu'il y a une joie dilatante dans la pensée d'adoucir vos angoisses, de vous être utile et, jusqu'à un certain point, de vous protéger.
Si elle l'aimait passionnément depuis longtemps, il se mêlait désormais à ses sentiments une reconnaissance qui exaltait sa nature généreuse et la soulevait au-dessus des choses extérieures.
Avec cet amour auprès d'elle, avec les aperçus lumineux qui perçaient les ténèbres de l'heure présente, la prison elle-même perdait son apparence habituelle.
Il n'était plus question pour Gertrude, lorsque son innocence serait proclamée, de fuir le bonheur. De ses résistances passées, il ne restait naturellement rien, et Cébronne, qui saisissait les impressions complexes de la jeune fille, insista longuement sur l'avenir heureux qui les attendait.
—Ces angoisses, ce cauchemar tomberont dans le passé, l'oubli, et nous entrerons, ma chérie, dans une existence que je veux pour vous toute baignée de lumière.
—Ah! répondit-elle, la lumière c'est vous! c'est votre tendresse... le reste n'est rien! Dans la vie la plus restreinte, elle suffirait à mon bonheur.
—Mais, moi, je veux que vous perdiez jusqu'au souvenir de la vie étroite et douloureuse dont vous avez tant souffert.
Il continua à lui parler de l'avenir avec une assurance qui fit un bien extrême à Gertrude, et cette première entrevue, dans des circonstances si terribles, leur laissa une impression de réconfort et d'espoir.
—L'heure est passée, dit-il, on va me prier de partir. Que désirez-vous? Des livres, n'est-ce pas? je vous en enverrai.
—Oui... des livres et du travail pour tromper les longues heures. Pourtant je ne suis pas abandonnée, une sœur est venue me voir et m'a procuré différents objets, entre autres une Imitation de Jésus-Christ. Depuis mon entrée, j'ai senti votre influence dans la façon dont j'étais traitée.
Il la quitta, non rasséréné, mais avec la conviction que les idées religieuses de Gertrude, son énergie, sa confiance en lui, la vue précise d'un heureux avenir enlevaient à la situation ce que, sans cela, elle eût eu d'intolérable.
Il se reportait au jour si lointain et si proche où M. des Jonchères combattait son projet d'épouser Mlle Deplémont.
Lorsque l'accusation qui pesait sur elle serait détruite, qui donc penserait encore aux fautes du père?
Il y avait pour Cébronne une grande ironie dans ce contre-coup des événements qui ferait que Mlle Deplémont, victime belle et charmante d'une odieuse erreur, mériterait, aux yeux du monde, le sort très doux qu'il mettrait à ses pieds.
L'opinion du monde... pour lui-même, elle lui était bien indifférente! il suivait son droit chemin sans se soucier des autres, mais la pointe était acérée en pensant à la femme qu'il aimait...
IX
En quittant le docteur et M. des Jonchères, le premier geste d'Aubrun, sans le jour férié, eût été de se faire habiller convenablement. Avec raison, il décidait de ne rien tenter avant d'être vêtu de façon à inspirer la confiance.
En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meublé à louer, sauf dans la rue d'Assas.
Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au sujet de l'enquête, avait été dans tous les journaux. Il n'aperçut qu'un commis et s'abstint d'entrer.
«Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas questionner sans y être amené. Demain, j'entrerai quand il y aura des acheteurs, et ce serait bien étonnant si on ne parlait pas du crime qui émeut tant le quartier et dont s'occupe la France entière...»
Malgré son grand désir de ne pas perdre un instant, il fut bien obligé d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.
Quand il revint rue d'Assas, entièrement transformé, il ressemblait à un propriétaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne manquera pas.
Son premier soin fut de se diriger vers la maison où il avait aperçu un appartement meublé à louer.
Cet appartement était celui d'un jeune écrivain qui, voyageant pendant l'été, désirait le louer pour plusieurs mois. L'installation était élégante, commode et d'un prix assez élevé. Toutefois, Aubrun, sans hésiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cébronne. Il lui importait énormément, pour réussir dans ses combinaisons, de passer pour un homme riche, habitué à un large confortable.
Après un examen minutieux, il déclara que l'appartement lui plaisait.
—Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris, à beaucoup près, de tous ceux que j'ai visités.
—Je ne le louerai pas à moins de quatre mois, monsieur, lui dit la concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.
—Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai peut-être si votre locataire continue à voyager. Je veux passer l'été dans un quartier tranquille et à proximité du Luxembourg. Quand entrerai-je? Le plus tôt possible, car je suis fatigué de l'hôtel.
—Demain matin, si monsieur veut.
—Ah! très bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?
—Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laissé à la disposition du locataire. Je vais montrer à monsieur.
Elle le conduisit dans une petite pièce attenante à la cuisine et qui servait de lingerie.
—C'est parfait, en vérité! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut quelqu'un pour me servir?
—Monsieur désire prendre une domestique?
—Non, je ne resterai pas assez longtemps à Paris pour m'installer aussi complètement, et puis je dînerai dehors tous les jours. Je veux une femme qui viendra plusieurs heures; elle préparera le petit et le grand déjeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?
—Je réfléchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout à fait l'affaire de monsieur.
—Qui est-ce Mme Brion?
—Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle était la femme de confiance de M. de Chantepy.
—Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un œil et ne me rappelais pas le nom dont vous parlez. Elle fait des ménages?
—Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une véritable femme de ménages. Mais si elle se remet à travailler, il me semble que le service de monsieur lui conviendrait très bien.
—Vous êtes sûre d'elle?
—Sûre d'elle? Sûre de Sophie Brion? Autant que de moi-même, monsieur!
—Où demeure-t-elle?
—Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison où le crime a été commis. Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit à moi-même que, depuis la mort de son maître, elle prenait cette maison en grippe.