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Actes et Paroles, Volume 4

NOTES DE DEPUIS L'EXIL (continued 2)

Reading edition

Elles ont été faites, en même temps que de son génie, du spectacle de nos souffrances, de celles de nos proches, de la vue de notre sang, voire du grondement de nos indignations.

Écrivains illustres de notre pays, vaillants des grandes batailles littéraires du maître, mettez dans votre lot toutes les autres sorties de sa plume, mais ne nous disputez pas celles-là, n'y touchez pas, elles sont dans le nôtre, encore une fois, elles nous appartiennent, et ce sont les plus belles!….

Quel réconfort nous y avons trouvé! Et quel sentiment du devoir dans l'exemple de ce stoïque. Résigné à la solitude, renonçant à cette cour d'esprits d'élite, que faisait autour de lui, dans son pays, tout ce qu'avaient la France et l'Europe de plus illustre, seul sur son roc, au milieu de l'océan, impassible et inflexible, attendant que l'heure de la justice et de la réparation vint.

Ce roc, comme celui de Sainte-Hélène, il était chaque jour battu par le flot monotone, attristé par le mugissement de la vague tempétueuse; mais tandis que, de là où vécut ses derniers jours et mourut un tyran, ne vinrent que des souvenirs sinistres d'iniquité, de sang partout répandu, l'écho de rancunes furieuses et d'impuissantes colères,—de Hauteville-House partaient, pour courir à travers le monde, de nobles appels à la révolte contre l'oppression, de hautes leçons de sagesse, des paroles d'espérance, avec les plus nobles conseils, les plus généreux exemples!

Nous en retrouvons le reflet et l'écho dans le discours superbe que, sur la tombe d'un autre grand homme dont le nom est lié au sien et par le malheur et par la grandeur du génie, Edgar Quinet, Hugo prononçait il y a quelques années.

Pour faire dignement l'oraison funèbre de Hugo il eût fallu Hugo lui-même. C'est lui, qui en célébrant la gloire d'un de ses pairs, nous dira quelle fut sa propre gloire.

«Il ne suffit pas, disait-il en 1876 au cimetière Montparnasse, de faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par l'écrivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre, c'est la souffrance acceptée.»

Comme il l'acceptait, lui! Comme il s'offrait à elle en holocauste avec ardeur, et comme il la faisait accepter à tous qui, en le voyant invincible, invulnérable presque à la douleur, ne songeaient plus à se plaindre, oubliant même quils souffraient!

Par sa sympathie, il les consolait. Par ses encouragements, il les élevait au dessus d'eux-mêmes.

Qui ne se fut senti fier et presque heureux d'être proscrit quand, des hauteurs d'où il planait, il laissait tomber ces paroles que nous retrouvons plus tard encore sur ses lèvres devant la tombe glorieuse dont je parlais tout à l'heure: «Il y a de l'élection dans la proscription. Être proscrit, c'est être choisi par le crime pour représenter le droit. Le crime se connaît en vertus. Le proscrit est l'élu du maudit.

«Il semble que le maudit lui dise: sois mon contraire.»

Qui eût voulu sortir du bataillon ainsi sanctifié? Qui aurait pu songer à être infidèle à l'infortune et à l'exil, quand, parlant des exilés, il disait dans un de ses vers immortels, gravé aujourd'hui dans toutes les mémoires, que, «s'il n'en restait qu'un, il serait celui-là.»

Pour les faibles, pour les découragés, il affirmait pourtant la victoire future et sûrement prochaine, avec la certitude, avec l'autorité du vates, du poète prophète.

Elle vint, o proscrits! au milieu de quelles douleurs et de quels désastres, hélas! Nous nous en souvenons, sans pouvoir l'oublier! Et pourtant, au milieu de ces désastres, quand, sous le coup de ses angoisses, Paris apprit le retour de son poète, de son orateur, de son vaillant, tout entier il se leva, joyeux une heure, pour le recevoir. Il lui fit fête dans le deuil, tant il lui semblait qu'en franchissant nos murs Victor Hugo y conduisait avec lui la force invincible et la victoire assurée.

Avec la même unanimité, pénétré d'une émotion plus forte encore, Paris pleure aujourd'hui. Sur quoi? sur la fin de cette existence qu'avec admiration nous avons vue se dérouler? sur le sort de celui qui mourut plein de jours et comblé de gloire? Non; ne le croyez pas! Mais sur lui-même, sur le monde à jamais privé de cette grande lumière.

Quand de telles morts viennent nous attrister, ce n'est pas en effet la tombe qui semble noire. De ses profondeurs un rayonnement jaillit qui l'illumine. C'est nous tous, ce sont les vivants qui comme enveloppés dans un crêpe de deuil se sentent dans les ténèbres. Nous pleurons comme pleure l'orphelin, qui, éperdu, verse moins des larmes sur sa mère que sur l'appui tutélaire, sur la protection sans égale qui vient à lui manquer.

Lui, le Maître, jusqu'au dernier instant, jusqu'à son dernier souffle, il souriait à la mort; mieux encore, se sentant immortel, il n'y pouvait pas croire. Il voyait au delà la continuation de sa puissante vitalité, devenue plus puissante encore.

Ici bas, à l'heure où se fermaient ses yeux, il pressentait sans doute, avec l'amour de tout ce grand peuple entourant son cercueil, ce temple devant lequel nous sommes, trop longtemps ravi au culte des grands hommes, à celui de la patrie, reconquis par lui, s'ouvrant à deux battants pour le recevoir, sans souci des quelques clameurs vaines qui essayaient de troubler le triomphe, sans souci des accusations inouïes de profanation, comme si le contact du génie pouvait jamais profaner!

En d'autre temps, parlant de cet autre édifice où d'autres honneurs viennent de lui être rendus tout à l'heure, de la grandeur que donne à la pierre le temps écoulé, de la majesté que lui prête l'usure des ans, il avait dit:

La vieillesse couronne et la ruine achève, Il faut à l'édifice un passé dont on rêve.

Ce qui est vrai de la pierre, l'est des hommes, chers concitoyens. Nul n'eut rêvé, pour couronner une si admirable vie, une aussi glorieuse vieillesse. La mort vient de les compléter. Pour Victor Hugo le passé a commencé tout à l'heure et, dans le rêve, nous pouvons le voir entouré de Barbès, dont il prolongea la vie, de Ledru-Rollin dont la mâle éloquence ne put qu'égaler celle du grand poète, d'Edgar Quinet, du grand Edgar Quinet, cet autre génie qu'on peut célébrer, sans qu'il pâlisse, à côté de celui du maître, et de Louis Blanc, qu'il aimait d'une tendresse fraternelle et qui le payait d'un retour presque filial. Pléiade illustre qui tressaille de joie en se sentant complète.

Nous seuls sommes en deuil. Élevons-nous à la hauteur de toutes ces âmes héroïques, de celle qui vient de se séparer de nous. Déchirons nos crêpes. Cessons de pleurer sur la mort devant l'immortalité. Ce que nous devons au Maître, ce ne sont pas des larmes, c'est le souvenir intime de ses oeuvres, de ses exemples, germe fécond de nouveaux dévouements, de nouvelles grandeurs, de nouvelles gloires pour le monde.

DISCOURS DE M. GUILLAUME

AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS.

Messieurs,

Le grand poète dont nous portons le deuil fut un artiste incomparable: les artistes français ne pouvaient manquer de s'associer à l'hommage solennel qui lui est rendu. Eux aussi se font gloire d'appartenir à la famille intellectuelle de Victor Hugo; car, si ce vaste génie a résumé les pensées et les aspirations de son temps, s'il a évoqué les siècles passés et jeté sur l'avenir un regard prophétique, en même temps il a donné, dans son oeuvre, une idée frappante de tous les arts. En lui l'Art est intimement uni à la Poésie.

Il y a, en effet, entre ces deux modes de l'inspiration, une étroite affinité. Féconde en images expressives, la poésie crée dans le champ de l'imagination des représentations pleines de vie. Sans doute elle ne façonne point les matériaux qui assurent aux idées une forme sensible; chez elle c'est l'esprit seul qui s'adresse à l'esprit. Mais elle est capable de donner aux objets qu'elle fait naître un caractère de détermination qui les égale à des images peintes ou sculptées. Alors ces objets nous apparaissent avec une sorte de réalité. On croit les voir et ils restent sous le regard intérieur comme s'ils existaient en dehors de nous.

Victor Hugo, entre tous les poètes et à l'égal des plus grands, a eu le rare privilège de susciter les illusions plastiques. Que d'exemples n'a-t-il pas donnés de ce pouvoir prestigieux! N'avait-il pas en lui le génie d'un grand architecte et d'un voyant alors que, dans les Orientales, il a décrit les villes maudites que le feu du ciel va dévorer? L'archéologie n'a rien à reprendre à cette création qui devança de beaucoup les découvertes de la science. Hugo avait la divination du poète. Dès ses débuts n'avait-il pas évoqué le moyen âge dans les Odes et Ballades, comme il le fit plus tard dans Notre-Dame de Paris? Admirateur passionné et juste de notre architecture nationale, il l'a relevée dans l'opinion et a préparé l'action des services publics destinés à la protéger.

Quel sculpteur a taillé, a ciselé avec plus d'énergie et de précision l'image des héros et des dieux, la figure des nations, l'effigie des hommes? Quelques mots, et c'est assez pour rendre visible tel phénomène de la forme que plusieurs ouvrages du ciseau suffiraient à peine à faire comprendre. Qui ne se rappelle les trois vers dans lesquels il a représenté l'évolution du masque de Napoléon. Exacte observation, vérité historique, sentiment de l'art, tout s'y trouve réuni. Les possibilités de la statuaire y sont atteintes et dépassées. Combien d'autres images sont sorties de sa pensée, les unes comme détachées d'un bloc de granit, les autres comme jetées en bronze, et cela dans une strophe qui étonne l'esprit et, pour ainsi dire, le regard.

Est-ce la variété, est-ce la richesse des formes et du coloris qui font défaut à ce peintre sans égal? Ceux qui ont lu dans la Légende des Siècles, la pièce intitulée le Satyre, ne sont-ils pas restés, en quittant le livre, comme éblouis et enivrés de couleur et de lumière? Et puis, cette étude ardente de la nature poussée jusque dans ses profondeurs, ce travail du poète qui suit les mêmes voies que la science, quel exemple et quel enseignement pour l'avenir et pour nous-mêmes!

Que dirai-je de l'harmonie qui déborde de ses poèmes, de coupe et de mouvement si divers. Le rythme suit toujours le sentiment. Il accompagne la pensée, tantôt grave ou léger, tantôt vif ou plein de langueur; tantôt soutenu comme pour quelque symphonie de la nature; tantôt brisé comme pour un dialogue ou une plainte; tantôt solennel comme il convient à la méditation philosophique. Quelle musique que cette poésie! et combien, même sans tenir compte des mots, elle berce ou exalte l'âme qui s'abandonne au cours mélodieux de la rime et des sons!

Ah! oui, Victor Hugo est un grand artiste, un artiste complet, le plus grand du siècle. Dans son oeuvre il a reconstitué l'unité de l'art, cette unité qui n'existe que dans les antiques épopées. Il a le sentiment de toutes les activités humaines: elles vibrent en lui; il en est l'interprète ardent. Artiste, il l'est aussi le crayon à la main: ses dessins sont inimitables. Mais sa gloire, comme celle des poètes les plus sublimes, est de nous inspirer. Son oeuvre, comme l'oeuvre d'Homère et de Dante, est une école. Il en sortira des ouvrages grandioses, car l'admiration est féconde. Un vers d'Homère avait donné à Phidias l'idée du Jupiter Olympien. Nos sculpteurs pourront tirer des vers de Victor Hugo de nobles figures, dignes des matériaux les plus précieux … Je vois sur son tombeau les images des plus nobles inspirations de son génie: les statues de la Justice et de la Pitié.

Aucunes funérailles n'ont été plus magnifiques, plus imposantes, plus triomphales. Nous avons eu au milieu de nous un génie sans égal. Honneur à lui! Honneur au poète qui a donné à ses oeuvres un caractère d'universalité!

Gloire au maître souverain de l'idée et de la forme, à celui qui a identifié avec la poésie la représentation intellectuelle de tous les arts!

Les artistes français déposent sur le cercueil de Victor Hugo un laurier d'or en ce jour mémorable consacré à son apothéose.

DISCOURS DE M. DELCAMBRE

AU NOM DE L'ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS DE PARIS.

Après les contemporains de Victor Hugo, nous venons—nous la postérité —affirmer la même admiration et le même amour. Nous venons, avec toutes les générations du siècle, pleurer celui qui fut et restera notre maître à tous. Nous n'avons pas vu grandir son génie, mais nous l'avons vu triompher, et nous avons applaudi au triomphe. Pour tous les jeunes hommes, il a été l'initiateur et le bon guide. Ceux qui vivaient loin de lui trouvaient dans ses oeuvres la parole révélatrice, ceux qui l'approchaient comprenaient combien notre époque eut raison de l'appeler le Père.

Tant de génie et de bonté méritent un long amour et une éternelle reconnaissance; c'est pourquoi nous apportons à Victor Hugo, très grand et très bon, des larmes avec des fleurs, prémices d'un culte qui ne périra pas.

DISCOURS DE M. TULLO MASSARONI

SÉNATEUR DU ROYAUME D'ITALIE.

Messieurs,

Après les voix si éloquentes que vous venez d'entendre, c'est à peine si j'ose, moi étranger, parler près de cette tombe. Si je l'ose, c'est que ma voix, quelque faible qu'elle soit, est l'écho de l'âme de tout un peuple s'associant à votre douleur.

Là où est le deuil de la France, la pensée humaine est en deuil. Et ce deuil de la pensée, ces angoisses de l'esprit assoiffé de vérité, de poésie et d'amour, et sevré tout à coup de la coupe d'or où il puisait à grands traits sa triple vie, quel peuple les ressentirait jusqu'au fond de l'âme si ce n'est le peuple italien, qui, pendant des siècles de souffrance et de lutte, n'a résisté que par l'esprit, ne s'est senti vivre que par la pensée?

Aussi, messieurs, ayant l'honneur de porter ici la parole au nom des écrivains, des artistes et des amis de l'enseignement populaire dans mon pays, puis-je sans hésitation vous affirmer que je parle au nom de mon pays même.

Victor Hugo a été de ceux auxquels les siècles parlent, et qui écoutent le lendemain germer et croître sous terre; il s'est pris corps à corps avec les iniquités et les haines du passé, et il les a terrassées; il a deviné, au milieu du bruissement des foules, les vérités de l'avenir, et, de ses bras d'athlète, il les a élevées sur le pavois.

Il avait avec cela toutes les charités et toutes les tendresses; et les petits enfants et les misérables ont pu venir à lui avant les puissants et les heureux. Jusque sur les degrés de ce temple magnifique, où la France l'associe à toutes ses gloires, je ne saurais oublier qu'il a voulu venir à son dernier repos, porté par le corbillard des pauvres, afin que la poésie du coeur rayonnât encore une fois à travers les fentes de sa bière; et je pense à Sophocle, dont le tombeau se passa de même, d'après le voeu du poète, de lauriers et de palmes, et ne connut que la rose et le lierre.

Aussi, Maître, ne t'ai-je offert qu'un rameau de lierre et deux roses; mais ces feuilles et ces fleurs ont poussé en terre de France, et, sur le seuil de l'immortalité qui s'ouvre pour toi, elles mettent les couleurs de l'Italie.

La main dans la main, tous les peuples qui se relèvent viennent s'incliner, Maître, devant ce tombeau.

DISCOURS DE M. LE MAT

AU NOM DE L'INSTITUT DE WASHINGTON.

C'est au nom de l'Institut national de Washington que j'ai l'insigne honneur d'exprimer ici la douloureuse émotion ressentie d'un bout à l'autre des États-Unis à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, l'homme considérable dont la perte a rempli de si unanimes regrets l'âme du monde civilisé.

DISCOURS DE M. RAQUENI

AU NOM DES FRANCS-MAÇONS ITALIENS.

C'est au nom de la loge Michel-Ange de Florence, au nom de la maçonnerie italienne, que je viens adresser un dernier adieu au génie de la France, au poète de toutes les patries, de toutes les libertés, au défenseur des faibles et des opprimés de toutes les nationalités, à l'apôtre éloquent de toutes les nobles causes, au chantre du droit, de la vérité et de la justice, dont la gloire rayonnera sur la monde entier.

L'Italie tout entière porte le deuil de Victor Hugo qu'elle admirait et vénérait. Le grand malheur qui a frappé la France et l'humanité a prouvé une fois de plus que le coeur des peuples latins bat à l'unisson. Ils ont en commun les joies comme les douleurs, les sentiments, les idées, les espérances et les aspirations.

L'Italie, dans cette circonstance douloureuse, a désavoué ce qu'on l'avait représentée, ce qu'elle n'est pas et qu'elle ne sera jamais. Elle a montré les sentiments véritables qui l'animent à l'égard de la France.

L'esprit de la patrie de Dante restera toujours uni à l'esprit de la patrie de Victor Hugo.

Sur ce cercueil entouré de l'admiration universelle, jurons de resserrer de plus en plus les liens de fraternité qui unissent la France à l'Italie, afin de hâter la formation du faisceau latin qui était l'idéal sublime du grand poète humanitaire. Ce sera là le plus beau monument que nous puissions élever à la mémoire glorieuse de l'auteur immortel de la Légende des Siècles.

Que le peuple français et le peuple italien, sur la tombe de leurs génies,—Victor Hugo et Garibaldi,—se retrempent à leur mission de paix, de civilisation et de liberté.

DISCOURS DE M. LEMONNIER AU NOM DE LA LIGUE DE LA PAIX.

Citoyennes et citoyens,

La Ligue internationale de la paix et de la liberté apporte à son tour sur cette tombe, avec ses pieux hommages, le témoignage de sa reconnaissance et de sa douleur.

Le 31 mai 1851, Victor Hugo prononçait à la tribune de l'Assemblée nationale, au milieu des rires de la droite, ce mot prophétique: LES ÉTATS-UNIS D'EUROPE.

Notre ligne a inscrit cette parole sur sa bannière.

En 1869, Victor Hugo est venu du fond de l'exil présider à Lausanne notre troisième congrès.

Le 14 juillet 1870, il a de ses mains planté à Hauteville le chêne des États-Unis d'Europe.

Victor Hugo aimait notre ligue, il suivait nos travaux, il nous donnait ses conseils.

La Ligue n'oubliera jamais qu'elle a été fondée et guidée par Victor Hugo.

DISCOURS DE M. BOLAND AU NOM DE GUERNESEY.

Messieurs,

Le peuple de Guernesey nous a délégués, mon estimable ami M. Frédéric, M. Allos et moi, pour le représenter aux funérailles de l'immense génie que quinze années de séjour à Hauteville-House ont rendu cher à la population guernesiaise, et il a cru qu'il appartenait a l'un des obscurs ouvriers de l'idée qui souffrent et qui luttent sur le rocher séculaire de l'exil de dire en son nom un dernier adieu au plus illustre de ces proscrits auxquels la terre libre de Guernesey, a toujours offert un inviolable asile.

Je me sens bien au dessous de la tâche honorable qui m'est dévolue et l'émotion naturelle qui nous gagne tous, messieurs, à l'heure solennelle où l'Europe, que dis-je? l'humanité tout entière, se courbe avec douleur devant la dépouille mortelle du plus grand poète du dix-neuvième siècle, me rend impuissant à exprimer les sentiments de vénération, de respect et d'amour du peuple de Guernesey pour ce grand mort.

Permettez-moi, sans rien ôter a la France de ce qui lui appartient en propre dans la gloire de Victor Hugo, d'en réclamer une partie pour la petite île de Guernesey, épave normande au milieu de la Manche, demeurée aussi française par le coeur, les moeurs, les traditions et le langage qu'elle est politiquement attachée à l'Angleterre, dont les souverains ont respecté à travers les siècles, en dépit de toutes les suggestions contraires, son autonomie et ses franchises, sans lui imposer d'autre joug qu'une suzeraineté nominale.

A Guernesey, tout en se tenant en dehors des querelles et des compétitions locales, le Maître a attaché son nom à des labeurs charitables et humanitaires qui ne périront point avec lui. Il faisait le bien sans ostentation, s'efforçant d'arracher les humbles à la détresse et les petits enfants à cette épouvantable misère morale qui s'appelle l'ignorance.

La sainte, digne et courageuse compagne du poète, la vaillante femme qui l'a précédé dans l'éternel repos, le seconda dans son oeuvre paternelle avec un zèle qui lui acquit l'affection du peuple guernesiais, et le nom de Madame Victor Hugo sera toujours confondu dans l'archipel avec celui de son mari dans une même pensée de reconnaissance émue et de respectueuse admiration.

Lorsque l'illustre Maître dédia, au plus fort des douleurs d'un long exil, les Travailleurs de la mer à la vieille terre normande dont l'éternel honneur sera de lui avoir donné l'hospitalité, il avait le pressentiment d'une fin prochaine, et il appelait Guernesey: «Mon asile actuel, mon tombeau probable».

Le suprême arbitre de nos destinées à tous, Dieu, que ce grand esprit proclame sans cesse et dont il eut la constante et éblouissante vision, n'a pas voulu que cette prophétie se réalisât; les portes de la France se sont rouvertes pour Victor Hugo, et il est mort dans ce Paris qu'il a tant aimé et qui le lui rendait avec usure, témoin cet hommage sans précédent de la capitale du monde, cette douleur populaire, ce deuil général, qui constituent un spectacle consolant et unique et réhabiliteront aux yeux de l'étranger ce grand Paris tant calomnié et pourtant si patriotique et si jaloux de ses gloires.

Que Paris garde ta dépouille mortelle, ô Maître, Guernesey conservera précieusement ta mémoire et, longtemps après que nous ne serons plus, ses enfants se découvriront devant cette sombre demeure de Hauteville-House, que tu as immortalisée et qui deviendra le pèlerinage obligé des littérateurs et des poètes de toutes les nations.

Victor Hugo, au nom du peuple de Guernesey, je te dis adieu!

DISCOURS DE M. EM. ÉDOUARD AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI.

Elle peut être fière, elle peut s'enorgueillir, la nation qui nous donne le majestueux spectacle que nous avons aujourd'hui sous les yeux.

Ils ont menti ceux qui, il y a quelques années, à propos de la France, après une crise terrible subie par ce pays, ont prononcé le mot de décadence; la France est bien debout!

Presque tous les peuples civilisés, librement, spontanément, ont envoyé ici des délégations. Athènes, Rome, n'ont jamais été le théâtre d'une si imposante solennité. Paris dépasse Athènes et Rome!

Je représente ici la délégation de la république d'Haïti. La république d'Haïti a le droit de parler au nom de la race noire; la race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l'avoir beaucoup aimée et honorée, de l'avoir raffermie et consolée.

La race noire salue Victor Hugo et la grande nation française.

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