DEUXIÈME PARTIE EXTRAITS DES CARNETS DE CAPTIVITÉ (continued 2)
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Et ce n’est d’ailleurs pas une raison pour ne pas l’aimer. C’est même au contraire la vraie raison pour quoi il faut l’aimer ; pour rattraper tout ce qui lui manque.
« L’universel amour » : il faut le laisser à Dieu. Nous, il faut nous contenter de ceux que nous ne pouvons pas faire autrement que d’aimer. C’est déjà une bien suffisante affaire.
Division du travail entre l’homme et Dieu.
12 avril 1916. (9e carnet, page 21).
Jour de Pâques ! Inexprimable bien-être. Et vraiment surnaturel. Je n’en avais pas encore connu de cette espèce : le repos, la foi, l’espérance mélangés en un seul état délicieux. Je vous remercie, mon Dieu, parce que vous m’avez écouté, parce que vous daignez habiter en moi. Car c’est bien là votre présence. Je la reconnais sans l’avoir jamais sentie encore. Si pleine, si douce, si suave. Oui, les livres ont raison qui disent que votre venue en nous passe toute parole. Sont-ce les commencements de la paix ? Est-ce la récompense enfin du peu de patience que j’ai pu montrer à travers ces déserts de sécheresse qu’il m’a fallu traverser ? Mon Dieu, comme tout est vrai à la lettre de ce qu’on dit de vous, de ce que dit de vous l’Imitation. Comme il est vrai que votre consolation efface en un instant des siècles de peine !
Mon Dieu il n’y a de vérité, il n’y a de joie qu’en vous. Ou plutôt il y a d’autres joies. Mais il n’y a que celle que vous donnez qui soit parfaite. Et c’est pour ça que je veux replonger toutes les autres dans celle-là, et que je veux la donner à tous ceux que j’aime et que je ne veux les aimer qu’en vous, afin qu’eux aussi soient submergés par votre présence.
Mon Dieu, comment douter ? Quel sens a le doute encore, quand des miracles comme ceux dont vous me comblez aujourd’hui s’accomplissent en nous. Hier stérile et désespéré, incapable de me saisir et de m’avoir moi-même. Et pour ce petit bon mouvement d’être allé me confesser quand même et de l’avoir fait aussi exactement que possible — comme vous m’aidiez à mesure que je parlais ! — voici des abîmes de tranquillité et de joie, voici tout à coup à la place du désert les plus florissantes eaux.
Ne me laissez plus, mon Dieu, ne me laissez plus être seul. Que je ne sois plus sans vous. Restez près de votre enfant qui vous a tellement désiré et cherché, qui a fait une si longue route vers vous. « Reste avec moi, Seigneur, car le soir descend. » Comme il sera facile de mourir, si vous voulez bien être avec moi ce jour-là comme aujourd’hui ! Comme il sera bon de mourir ! Comme il sera bon d’aller vous retrouver ! Comme on est bête de s’inquiéter ! Oui, je comprends ce que voulait dire D. ce matin : « Ce n’est pas de mourir maintenant qui me semble si difficile, c’est bien plutôt de vivre. »
Il n’y a que la joie que vous donnez qui soit parfaite. Parce qu’elle est plus près du cœur que n’importe quelle autre, parce qu’elle le baigne et l’entoure complètement. Tandis que dans les autres, il y a toujours un côté qui reste exposé, dangereux, susceptible. En ce moment vous êtes autour de moi, mon Dieu, comme d’une île, et rien ne peut m’atteindre tant que vous y resterez. De là cette paix infinie.
Donnez-la à tous ceux que j’aime. Qu’ils ne meurent pas sans l’avoir connue. Et s’ils sont morts, rendez-la leur pour l’éternité, afin qu’ils bénissent votre nom.
23 avril 1916. (9e carnet, page 26).
Qu’il y aura de jolies choses à dire sur le devoir d’imprévoyance !
Et aussi sur la façon dont l’opération divine double l’opération des causes naturelles et se fait couvrir par elle. La raison pour laquelle il y en a qui croient et d’autres qui ne croient pas, est tout entière là-dedans. La foi des uns et l’athéisme des autres ont la même source (Et également légitime. Là est le terrible !) C’est ce que Pascal a vu. C’est ce qu’il a voulu dire par : Vere tu es Deus absconditus.
28 avril 1916. (9e carnet, page 36).
La façon — exaspérante ! — dont les causes naturelles sont toujours à la rigueur suffisantes. Là est le grand obstacle à la foi et la grande pierre d’achoppement dans les conversions intellectuelles.
Il faudrait se placer sur ce terrain-là, parce que c’est le seul d’où l’on puisse expliquer à la fois pourquoi il faut croire et pourquoi l’on ne croit pas.
Se placer sans cesse là où l’explicable a besoin d’être expliqué.
Refuser toujours de justifier les procédés divins, les données générales du problème religieux, et se servir de la bizarrerie même de ces données (grâce — élection — inégalité des lumières, etc…) comme d’une preuve. Faire toujours sentir une matière d’expérience, dont la réalité est prouvée par toutes les choses qu’on voudrait bien y changer si on pouvait, qu’on y aurait certainement changé si on avait pu. Mais c’est comme ça.
Le refus de certains croyants d’examiner les objections soulevées contre la foi, est parfaitement justifiable. Justement parce que la vérité surnaturelle est posée sur l’autre comme un duvet que le moindre souffle peut faire évanouir. Elle s’ajoute à la vérité naturelle, elle est tout entière supplémentaire et gratuite (car tout peut s’expliquer sans elle).
Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit douteuse. Car elle a en elle-même son évidence, ses raisons d’être crue. Il est très naturel de vouloir préserver celles-ci de tout contact avec les autres, de vouloir les maintenir pures, et sous l’aspect, dans le jour où elles se sont présentées. Si à ce moment-là elles ont exercé leur ascendant, porté la conviction, pourquoi permettre qu’elles soient réduites, défigurées, suspendues par d’autres ?
Ce n’est pas de l’insuffisance des causes naturelles qu’il faut conclure à la réalité des surnaturelles. Engagée de cette façon, la partie est perdue d’avance. Car cette insuffisance n’apparaît et n’opère que bien tard, que trop tard.
Mais il faut tabler sur une insuffisance complète (même si elle ne l’est pas en réalité) et montrer que ce qui nous importe est là tout de suite, dès l’abord, comme posé par-dessus, et peut très bien n’être pas vu. Là est la source de cet aveuglement qui étonnait si fort Pascal.
22, 23 et 24 juin 1916. (9e carnet, page 48).
En cellule[21]
Mon Dieu, vous êtes tellement admirable, tellement amusant à force d’adresse dans vos opérations, que c’est une joie d’être à votre service et de se faire le rapporteur de votre industrie. Je vous remercie, mon Dieu, de m’avoir gardé cette place.
....... .......... ...
Dans cette aventure, la grande chose, ça a été la preuve pour l’esprit, cette nouvelle démonstration que vous m’avez faite de votre existence, comme on recommence un théorème pour un enfant qui n’a pas encore bien compris. Ces derniers temps (fatigue ou crise de rationalisme, — qui se traduisait par ailleurs par mon admiration si imprévue pour la Révolution française — je ne sais) je traînais non pas un doute de vous, mais enfin une certaine incapacité à jouir de votre évidence, qui m’avait plusieurs fois inquiété et me faisait l’âme sèche. Les premiers jours de ma prison vous m’avez encore davantage enfoncé dans cet état, vous l’avez porté jusqu’au plus abominable malaise. Vous m’aviez si bien habitué à sentir tout de suite le sens de ce qui m’arrivait, à reconnaître en chaque petit détail de ma vie l’intention de votre Providence ! Et brusquement je ne voyais plus rien ; ce nouveau et soudain malheur était si bouché, que vraiment, par forts assauts, la tentation me prenait de croire que vous n’étiez pas là, que vous n’aviez aucune part à ce monde, que peut-être vous n’étiez pas. Il est vrai qu’à ces suggestions une telle révolte en moi répondait, une panique si affreuse et le sentiment d’une absurdité si grande, que je ne pouvais m’arrêter un instant à les écouter. Et pourtant tout se présentait comme si vous m’aviez abandonné, comme si vous vouliez me laisser subir un mal sans aucun sens, sans aucune utilité.
Vous savez, mon Dieu, que je n’ai pas cédé à l’apparence. Par moments, à moitié noyé sous le désespoir, je reparaissais toujours courageusement et aucun instant d’angoisse n’a été assez fort pour me faire oublier ma confiance en vous.
Pouvais-je espérer pourtant ce coup de théâtre, ce changement si imprévu de mardi matin ? Je sais bien que cette convocation[22] était attendue, et qu’il était parfaitement naturel qu’elle se produisît, (C’est la part des causes secondes et de l’explication « suffisante »). Mais juste à ce moment ! Et venant après l’épuisement nerveux de ces trois jours qui augmentait mes chances ! Venant après l’épreuve qui m’avait convaincu de ma faiblesse et persuadé de me laisser faire ! Quelle justesse, quel arrangement ! Quelle composition magnifique !
Je sais bien que rien n’est encore fait. Mais au moins cette façon de me rendre l’espoir, de donner à ma pensée pour ces quatorze jours un autre aliment que les poisons dont elle s’aigrissait, au moins cela est déjà incomparable et forme à soi tout seul une preuve victorieuse.
Il est étrange, mon Dieu, que décidément vous sembliez ne vouloir qu’aussi peu que possible me parler au cœur. C’est toujours à mon intelligence que vous en avez, c’est elle surtout que vous assiégez, que vous voulez séduire. (Sans doute parce que vous avez besoin d’elle pour la faire servir à votre gloire).
Je veux dire que vous m’adressez toujours vos consolations par la voie d’un réconfort de mon intelligence ; vous la rafraîchissez, vous renouvelez son contenu, vous augmentez l’étendue et l’évidence de ce qu’elle apercevait, et vous la chargez de communiquer au cœur l’apaisement correspondant. Je ne crois pas qu’il faille que je m’attende jamais à de grandes effusions mystiques, ni à aucune communication directe avec vous. Mais peut-être suis-je envoyé pour jalonner la voie de ceux qui pensent et pour aider au tracé de cette route de l’esprit, qui n’est pas la moins royale vers vous.
De là ma profonde et presque native intimité avec Pascal, et cet amour prodigieux que j’ai eu dès l’enfance pour les Pensées.
Non, mon Dieu, je ne vous verrai pas en cette vie ; je n’espère pas atteindre même le plus humble degré d’oraison décrit par Sainte Thérèse. Ma prière aura toujours de la sécheresse et de la langueur. Il ne faut pas que je m’entête à des méditations visuelles, comme celles que recommandent les mystiques. Je crois qu’elles resteraient toujours factices et construites, et ne feraient que me dégoûter.
Mais je vous demande, mon Dieu, de continuer à parler à ma raison, de m’instruire par des signes, de me faire lire dans vos desseins comme vous avez fait jusqu’ici. Telle est la part que j’ose réclamer, puisque vous-même avez réclamé mon intelligence et l’avez entraînée peu à peu tout entière dans le terrible engrenage de votre vérité.
14 juillet. — Je n’ai pas assez bien marqué le caractère crucial de cette dernière expérience. La question était posée. J’avais dit : « Mon Dieu, m’avez-vous abandonné ? » Il fallait qu’il parût ou qu’il ne fût pas. Il a paru.
Je n’invente rien maintenant après coup. Tout le problème était mis en batterie avant que je pusse savoir s’il serait résolu. J’attendais de toutes mes forces, de toute mon attention plutôt : et la réponse est venue.
J’ai compris ce que cela veut dire quand, dans les Actes, Dieu délivre les apôtres de leur prison. Rien de plus simple, rien de plus naturel, rien de plus miraculeux en effet. Au moment de la plus noire angoisse, la porte s’ouvre : et il n’y a plus qu’à sortir.
Bien que ce soit l’instant où il me comble de lumière, jamais je n’ai mieux compris la vérité du : Vere tu es Deus absconditus. Quel secret ! Quelles voies sûres, mais profondes et dérobées ! Toujours il s’arrange pour que l’effet seul paraisse, et la cause non pas. Et l’effet est si bien en place, si ajusté, qu’il faut bien que la cause soit actuellement présente. Mais on ne la voit pas. On voit seulement qu’elle ne veut pas être vue.
Afin que la méprise reste possible, que l’explication littérale et immédiate puisse suffire. C’est là le mystère insondable, presque révoltant, le point où Pascal a sombré, en concluant à la prédestination.
Je dis : a sombré. Car certainement cette lumière peut être vue ; il y a une certaine bonne volonté, dont n’importe qui est capable, et qui peut la faire apercevoir. Dieu n’aveugle personne volontairement.
Mais je ne puis m’empêcher de trouver que les chances de la distinguer restent pour certaines âmes effroyablement précaires.
Mais en même temps je vois qu’il y a en effet certaines choses qui sont, pour ainsi dire, d’essence inexplicable. J’arrive à une notion pratique du mystère, c’est-à-dire de la chose dont l’envers ne peut être aperçu.
Rien de commun avec les énigmes de l’Univers, qui se présentent comme des problèmes à résoudre. Le mystère se présente comme dès maintenant explicable et expliqué, mais pas pour nous, pas du point où nous nous tenons. C’est le cas pour cette union de la liberté et de l’aveuglement, ou, si l’on veut, pour le grand fait de la grâce.
13 et 14 juillet 1916. (10e carnet, page 4).
Si jamais le bonheur revient, il ne faudra pas oublier cette chose que j’avais méconnue et que je sens si vivement en ce moment : c’est que la vie est mauvaise, qu’elle est viciée dans son essence, qu’elle ne peut être que la déformation d’autre chose, qu’il serait vraiment absurde de concevoir une chose pareille comme existant en soi et par soi.
Ceci n’est pas un argument, mais un sentiment, celui qui m’emplit en ce moment d’une telle amertume, d’un tel malaise !
15 juillet 1916. (10e carnet, page 10).
J’ai bien senti l’autre jour ce que ça devait être que de se sentir en dehors des hommes, tout seul avec Dieu, réduit à la seule satisfaction, à la seule récompense de lui plaire. C’était la première fois que j’entrevoyais ce gouffre. Il ne faut pas dissimuler : j’ai eu un peu le vertige. Je ne suis pas assez fort encore pour cette solitude avec celui qui pourtant doit suffire par essence à combler tout manque et tout besoin. Je suis encore profondément intéressé à la société, embourbé jusqu’au cou dans la grande aventure humaine, et sans désir d’en être retiré.
Je ne crois pas d’ailleurs, mon Dieu, que ma mission soit d’en sortir, ni que vous m’y ayez plongé sans dessein. De même qu’il y en a que vous placez d’emblée à part pour brûler devant vous dans une solitude exquise, de même vous m’avez précipité entre mes frères afin, peut-être, que, dans mes efforts pour remonter vers vous, je ne revienne pas seul, mais que je vous ramène tous ceux parmi lesquels j’étais pris.
17 juillet 1916. (10e carnet, page 12).
Cette idée — naïve, pathétique, indispensable — que nous faisons la guerre pour que nos enfants n’aient plus besoin de la faire, elle possède plus ou moins tous les esprits simples dans les deux camps. C’est sous cette forme que reparaît et se hasarde l’idée de progrès, si attaquée, si déconfite par les énormes événements actuels.
Et en effet, pour vivre, pour agir, il faut que l’homme croie ou à Dieu ou au progrès. En dehors c’est le suicide.
Faire voir comment l’idée de progrès est un pis-aller de l’idée de Dieu, et pourquoi elle est inadmissible et insupportable aux yeux du chrétien. Loin d’impliquer le progrès, Dieu le supprime.
Le progrès, c’est, pour ne pas l’admettre, pour ne pas le voir, Dieu défiguré, étendu et délayé le long du temps. Mais ainsi, d’une part on méconnaît l’existence actuelle et constante du mal dans le monde, et d’autre part on prive Dieu de toute sa force justificative.
17 juillet 1916. (10e carnet, page 14).
Espoir, joie, confiance à nouveau. De plus en plus poursuivi, assiégé, transporté par l’image de la délivrance. Ivresse à l’idée de reprendre le travail. Ordre que j’essaie de mettre dans mes idées. De nouveau un peu de foi en moi-même.
Mais ce qui domine tout, c’est une sorte d’hommage débordant à la gloire de Dieu. Je sens, je vois sa bonté infinie : elle m’enveloppe, elle m’environne. J’en reconnais les effets dans les moindres détails de mon sort. C’est une évidence écrasante, absorbante comme celle du soleil. C’est une chaleur aussi. C’est un réchauffement minutieux et total des plus petites parties de mon âme.
Je comprends cet élancement perpétuel d’actions de grâces qui monte de toutes les âmes chrétiennes, je comprends le récri innombrable de la Bible, je comprends les Hymnes et ce besoin de répéter presque entre chaque morceau de la liturgie le Gloria Patri, etc…
18 juillet 1916. (10e carnet, page 15).
Je pensais hier soir :
Ce n’est pas : Credo quia absurdum, mais credo quia absurdum et tamen verum.
Le caractère irrationnel du dogme n’est pas ce qui en fait la vérité. Mais qu’il soit irrationnel et que pourtant l’expérience en révèle la vérité, cela redouble l’évidence de cette vérité.
Une proposition claire a ceci à la fois pour elle et contre elle qu’elle est claire. Car sa clarté fait son évidence, mais on peut se demander si toute son évidence ne se réduit pas à sa clarté. Tandis que d’une doctrine toute mystérieuse, toute incompréhensible, si par ailleurs elle rend compte de l’expérience et y trouve sa confirmation, on a comme garantie pour ainsi dire supplémentaire, qu’elle ne peut avoir été inventée pour satisfaire, pour complaire à l’esprit.
L’essentiel pour moi sera de bien marquer le caractère avant tout expérimental du dogme catholique. Urgent, pressant, répondant à chaque besoin de la nature, à chaque appel qu’elle adresse à l’esprit, exactement comme la charité chrétienne répond à chaque douleur, à chaque cri de l’humanité.
Mais surtout, car justement cette correspondance trop exacte à toutes les énigmes du monde pourrait faire croire qu’il n’a été inventé que pour y satisfaire, il faudra montrer que l’expérience confirme l’hypothèse, que Dieu répond dès qu’on a commencé de le supposer. C’est là la nouveauté, je crois, de mon entreprise, celle où il faudra le plus d’abondance et le plus de tact.
Tout mon premier chapitre devra être un effort innombrable, commencé de mille côtés à la fois, une sorte d’incantation pour inviter le lecteur à passer de l’enchaînement immédiat des phénomènes à leur enchaînement surnaturel, et pour lui faire sentir combien ce dernier est plus étroit, plus sévère, plus satisfaisant.
19 juillet 1916. (10e carnet, page 17).
En tout être humain ce que j’appellerai le démon du rétablissement. Quand il y a un moment que la faute est commise, il se glisse furtivement dans l’âme, et comme il relève adroitement chaque objet ! Comme il sait bien remettre en place tout ce qui était tombé ! Comme il sait bien rendre à nouveau la maison « présentable » !
Il faudrait des forces plus qu’humaines pour l’empêcher d’accomplir son œuvre de sournoise réparation, pour maintenir intacts les traces et les dégâts laissés par la faute, pour conserver aux lieux « l’aspect du crime ».
Mais peut-être, sans cette réhabilitation spontanée de nous-mêmes ne pourrions-nous pas vivre, car l’homme a besoin de croire en soi.
20 juillet 1916. (10e carnet, page 20).
En lisant l’Imitation :
Le christianisme gagne comme un incendie, comme la gangrène après un membre. Effrayante rapidité avec laquelle il se propage dans l’âme et apparaît, reparaît toujours plus loin, saisissant, emmenant de nouvelles forces, dont il fait sa proie. Je comprends cette peur qu’il inspire et que pour une âme un peu conséquente, il puisse paraître terrible d’en être touché.
Je vois, sur moi-même, combien, bien avant que j’eusse la moindre indication de l’extérieur, il avait creusé profond, il avait bien produit tous ses effets habituels.
14 août 1916. (10e carnet, page 28).
Je pensais : ce reproche que l’on fait au christianisme et qui est le seul en partie mérité, de décourager l’activité, de conduire à un désintéressement absolu de toutes les œuvres qu’on peut entreprendre ici-bas, et ainsi de vous rendre inutile aux autres, l’Imitation le justifierait peut-être par ses perpétuels conseils de passivité.
Mais ce n’est pas le sens profond de la morale chrétienne. Elle dit simplement : ne cherchez pas à agir contre Dieu. Tenez votre activité toujours prête, mais attendez les occasions. Ne prétendez pas l’exercer à tout prix. Elle ne mordra que lorsque les événements viendront lui fournir la matière qu’il faut. En attendant ne forcez rien, ne vous impatientez pas. Ce sera long peut-être ; mais à vouloir précipiter l’emploi de votre bon vouloir et de vos dons, vous ne feriez que les fausser. Le moment viendra. Vous avez encore le temps avant de mourir.
22 août 1916. (11e carnet, page 12).
Toujours ce regret d’être trop naïf, de n’avoir pas la veine de l’ironie. Tout ce que j’aurais pu faire, si j’avais eu ça.
Mais ce qui peut à la rigueur en tenir lieu chez moi, c’est ce parfait décillement sur moi-même, cette équité dans la considération de moi-même, cette façon égale de me voir en toutes choses.
Ainsi, si je le suis des autres, je ne suis pas dupe du moins de moi. Et qu’il y en a peu à qui cette clairvoyance soit possible ! D’ailleurs, je n’ai pu y atteindre que par le christianisme. Mes forces personnelles n’y eussent jamais suffi.
6 septembre 1916. (11e carnet, page 15).
Dans tout ce que j’écrirai sur la religion prendre un ton aussi mondain que possible, éviter de parler comme les curés. C’est cela qui dégoûte tant de gens : « Notre doux Sauveur ! La bienheureuse Vierge Marie ! » Supprimer les majuscules en parlant de Dieu. Le rendre aussi familier, aussi gaillard que possible.
6 septembre 1916. (11e carnet, page 16).
Pensée qui m’était venue tout à l’heure et que je cherche à ressaisir ; mais je n’y arrive que partiellement. Cela me semblait tellement victorieux !
Voici en tous cas le commencement :
Si l’on se représente les écarts extrêmes dont l’expérience nous apprend que le bonheur humain est susceptible, peut-on sérieusement prétendre qu’une guerre comme la guerre actuelle puisse amener en faveur du parti victorieux des avantages qui soient dans un rapport digne d’être fixé avec les sacrifices épouvantables qu’elle aura coûtés ?
Donc, si l’on considère avec quelle facilité, avec combien peu d’objections en somme et malgré tout, les peuples continuent de la mener, les soldats obéissent aux exigences toujours nouvelles qui leur sont posées, si l’on considère le nombre infiniment petit d’esprits qui mettent en question la légitimité, bien mieux le caractère naturel de cet holocauste, si l’on se rappelle d’autre part combien la mentalité européenne des derniers temps laissait peu prévoir une telle acceptation et une telle facilité à prendre l’habitude de ce régime extraordinaire, il me semble, pour peu qu’on tienne à observer le principe reconnu par les physiciens eux-mêmes qu’il ne suffit pas de trouver une cause, mais qu’il faut encore qu’elle soit quantitativement proportionnée au fait dont elle prétend rendre compte, il me semble qu’on est obligé de voir dans un décret de Dieu la cause de la guerre présente. Il n’y a qu’à lui seul qu’on puisse attribuer la quantité d’efficace nécessaire pour produire en si peu de temps une telle révolution dans les esprits des hommes. Il me semble voir ici un de ces cas d’aveuglement total et subit de tout un peuple, dûs à la simple volonté de Dieu, comme en rapporte l’Écriture. Par quels misérables efforts la psychologie des foules réussirait-elle à donner une explication qui ne fût pas entièrement ridicule, de ce miracle ? Pour ma part, en tous cas, je ne la puis imaginer.
7 septembre 1916. (11e carnet, page 22).
Dire par exemple à C. :
« Tu as certainement remarqué à tel instant de ta vie que les choses ne s’étaient pas passées tout à fait par hasard. Eh bien, tires-en bravement toutes les conséquences : de la façon la plus grossière, la plus rigoureuse, par la raison (voilà où elle peut servir), c’est-à-dire à vide, dans l’abstrait. Dis-toi, suppose, qu’il y a eu une intention dans cet événement, donc quelqu’un qui a eu une intention, appelle Dieu ce quelqu’un, donne-lui toutes les qualités qu’on a l’habitude de donner, et que cette même raison nous enseigne à donner à Dieu, et laisse venir.
« Tires-en toutes les conséquences ; c’est-à-dire encore, puisque les choses ne se sont pas passées tout à fait par hasard, prie bravement pour qu’elles se passent maintenant de telle ou telle façon ; non pas absurde ou fantaisiste, pour voir, pour faire une expérience ; mais prie pour qu’elles se passent d’une façon raisonnable, — et que tu souhaites — et que tu sens, de toute ton honnêteté, avoir le droit de souhaiter. Puis laisse venir, attends… »
20 septembre 1916. (11e carnet, page 27).
« Or voulez-vous savoir comment il traite ceux qui, du fond du cœur, lui demandent que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? Interrogez son divin Fils, car il lui fit cette même prière au jardin de Gethsémani. Comme il la lui adressait du fond du cœur, et en se soumettant à tout, voyez si son Père n’accomplit pas bien sa volonté en lui, le livrant aux angoisses, aux douleurs, aux injures, aux persécutions, à la mort enfin, et à la mort de la croix. Par la manière dont il a traité celui qu’il aimait le plus au monde, voyez, mes filles, quelle est la volonté de Dieu. Ce sont là les présents qu’il nous destine, en ce monde, et qu’il nous dispense à proportion de l’amour qu’il a pour nous. A ceux qu’il aime plus, il en donne plus ; et à ceux qu’il aime moins, il en donne moins. Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous, et sur l’amour que nous lui portons. Il sait celui qui l’aime beaucoup capable de souffrir beaucoup pour lui, et celui qui l’aime peu capable de souffrir peu. Quant à moi, j’en suis convaincue, la mesure de notre force pour la souffrance est la mesure de notre amour : un grand amour porte de grandes croix, un petit n’en peut porter que de petites. » (Sainte Thérèse, Château de la Perfection, ch. XXXIV, p. 184).
Dans ce passage, je trouve concentré tout le venin du christianisme. Je veux dire qu’une fois frappée de l’idée qu’il exprime, une âme est comme perdue pour le monde : « Encore un qui s’en va ! » dira-t-on. La force de cette idée est si grande, si vertigineuse, qu’une fois qu’on l’a regardée en face un moment, il ne reste plus d’autre parti que de la suivre.
C’est elle qui porte le désordre et la perversité au sein de la conduite humaine, qui les installe triomphalement au milieu de la morale. C’est elle qui dérange toute la sagesse humaine, qui coupe d’avance les racines de tout accord que nous pourrions être tentés de conclure avec le monde. C’est elle qui met résolument et d’emblée le chrétien hors la loi, qui en fait un objet de scandale et de répulsion universelles.
Une phrase de ce passage m’a fait aussi réfléchir, dans un autre sens : « Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous. » En effet, je remarque que dans toutes les fautes qu’il m’a laissé commettre, Dieu a merveilleusement proportionné l’humiliation qui en devait résulter au courage qu’il me voyait… Jusque dans la punition sa bonté souveraine, cette infinie délicatesse, ce nuancement prodigieux ! Une fois que les yeux sont ouverts à ces choses, comment pourrait-on n’en être pas confondu ?
14 octobre 1916. (12e carnet, page 5).
« Elles souffrent d’être estimées plus qu’elles ne valent, et ce n’est point avec peine, mais avec plaisir, qu’elles détrompent ceux qui ont d’elles une opinion trop favorable. » (Sainte Thérèse, Château de la Perfection, ch. XXXIV, p. 211).
Sur l’impossibilité de comprendre le point d’honneur et, plus généralement, l’état d’esprit de celui qui pense qu’on lui doit telle ou telle marque de respect, et qui s’offense qu’elle ne lui soit point rendue. Je ne vois plus, à la lettre, l’échelle sur laquelle il est juché ; et ainsi il m’apparaît suspendu dans le vide. Ce qui à la fois m’ébahit et me donne envie de rire.
18 octobre 1916. (12e carnet, page 10).
Cette crise, cette rage, cette tempête de bonne volonté, tout à l’heure pendant la messe. Non pas proprement religieuse. Politique plutôt. Le besoin furieux de servir mon pays et l’idée du bien que je pourrai lui faire plus tard. Décidément, les projets d’action politique font en moi des progrès dangereux. Je voyais la somme d’énergie formidable qu’il va nous falloir déployer rien que pour nous tirer de là. Et je voyais bien que je ne pourrais pas rentrer après la guerre dans cette attitude désintéressée et toute spéculative que j’avais avant. En même temps je sentais l’étincelle qu’il fallait et j’étais content. Je sentais en moi le germe et la possibilité du miracle qu’il va falloir que nous nous mettions à tous pour accomplir. Bien que le catholicisme m’empêche d’être complètement dupe du sentiment national, je sentais en moi un dévouement véritablement dévorant pour ma patrie. Et même davantage : l’impression que j’aurai accumulé dans ces deux ans ce qu’il faut d’expériences, de connaissances et de réflexions pour être peut-être bon à quelque chose. Quand ce ne serait qu’à écarter les miens de certains abîmes.
Mais, mon Dieu, je vous le crie, faites que je sorte d’ici, le plus tôt possible !
Je veux servir, je veux être bon à quelque chose. Ne me punissez pas plus longtemps. Arrachez-moi à la situation épouvantable où je suis. Faites droit à ce désir dévorant de bien faire qui me ronge le cœur, qui m’échauffe les joues en ce moment.
Mon Dieu, servez-vous de cet innocent, de ce cœur coupable, mais sans malice. Faites-en votre instrument pour quelque chose de bien, n’importe quoi ! Cédez à cette tempête en moi, que je fais tout mon possible pour orienter dans le sens de ce qui vous est agréable. Vous vous rappelez à quelles mauvaises choses elle tendait autrefois, et comme elle a failli m’éloigner de vous. Mais maintenant elle ne veut plus que le bien. Profitez-en, cédez, écoutez-moi ! Je vous secouerai jusqu’à faire tomber de vous ma grâce, ma levée d’écrou. Vous n’aurez pas la paix avec moi avant !
Et après donc ? Qu’est-ce que je ne vous demanderai pas encore, mon Dieu !
10 décembre 1916. (13e carnet, page 4).
Lecture du Manuel de Théologie de Tanqueray :
Premiers contacts, premier choc de mon esprit avec les limites du dogme. Combien je suis content de cette première épreuve ! Avec quelle joie je verse par-dessus bord les quelques pauvres miennes idées qui ne cadrent pas avec l’orthodoxie ! Quelle force, quelles sources inépuisables de pensée j’aperçois à l’intérieur de ces contours si rigides ! Quelle plus véritable originalité j’y devine pour moi ! Quelles ressources je sens s’émouvoir dans mon esprit sous l’influence de cette sévère et féconde contrainte. Combien ridicule je trouve cette intention que j’avais eue d’écrire mon livre avant de m’instruire du dogme, pour ne pas en compromettre l’originalité ! Et aussi pour voir si je retrouverais spontanément le dogme !
D’ailleurs, dès maintenant, je vois que pour tout l’essentiel j’étais bien dans la bonne voie, j’avais bien relevé les traces de la vérité. Grâce à vous, mon Dieu, et je vous en remercie !
Ce manuel pour moi, c’est comme une nourriture dont j’aurais faim depuis longtemps ! Et s’il n’était nécessaire, pour la santé de mon esprit, de ne l’absorber qu’à petites doses, je me précipiterais dessus avec une véritable gloutonnerie !
13 décembre 1916. (13e carnet, page 9).
Façon surprenante, presque terrifiante dont T. hier soir, dans l’interprétation que je donnais de l’Évangile, n’a pas compris justement ce que Jésus reprochait aux Juifs de ne pas comprendre : le pardon du pécheur, l’indulgence poussée aux extrêmes limites, la possibilité d’être sauvé au sein même du péché, en pleine désobéissance à la Loi. Il en est encore à la Loi.
Il y avait longtemps, mon Dieu, que je n’avais reçu une preuve aussi directe, aussi expérimentale, aussi « impressionnante », de la vérité du christianisme. A travers les siècles, ils sont bien toujours le peuple aveuglé, le peuple condamné. Il faut tout dire : Comme je me sentais loin de lui, hier soir, détaché de tout ce qu’il disait, agacé par son impartialité ridicule, qu’il croit être le dernier mot de la sagesse !
19 janvier 1917. (13e carnet, page 30).
C’est l’identité des expériences psychologiques que font tous les chrétiens aux âges les plus différents, qui forment la meilleure preuve de la réalité de leur foi. Il faut qu’il y ait un objet permanent, constant, de cette foi, pour qu’elle soit spontanément toujours si bien pareille à elle-même. Il faut que l’être qui se manifeste au cœur soit toujours le même pour si bien toujours y produire les mêmes effets. Il y a une part d’absolu contenue dans la simple émotion religieuse, alors que tout le reste de la vie psychologique est si relatif, si changeant !
23 février 1917. (13e carnet, page 62).
Il n’y a que les miracles qui convertissent. Je dois donc dans ma vie, isoler la part du miracle, la rendre sensible, en la séparant bien soigneusement de tout ce qui est explicable naturellement ; dissoudre ce bloc, où le mystérieux est comme effacé, écrasé par le reste.
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Oui, c’est bien un miracle, de la même espèce que la guérison des possédés, que Dieu a accompli sur moi, en exauçant cette prière qu’il avait mise lui-même sur mes lèvres : « Mon Dieu, faites que je subisse une grande humiliation ! »
Relever les traces de Dieu.
27 février 1917. (13e carnet, page 67).
Abbé de Broglie : Les Conditions modernes de l’accord entre la foi et la raison. (Bloud et Cie, S. et R., 243-244).
Joie de trouver ce livre si simple, si uni, si juste, si impartial et si vrai. Joie d’y reconnaître une fois de plus des expériences toutes voisines des miennes, et d’y trouver des réponses si fermes, si tranquilles, à la plupart de mes hésitations, de mes inquiétudes.
C’est bien Dieu qui continue à me fournir de lectures.
Le goût délicieux, suave de la vérité ! Comment pourrait-il être trompeur ?
Quelque chose de plus encore que ce que j’ai dit, dans la joie que me donne ce livre : une sorte de fraternité avec celui qui l’a écrit, de l’amour ; je sens bien que nous sommes unis tous les deux en Jésus-Christ, que nous vivons tous deux en Christ. C’est tout différent de l’admiration, de l’enthousiasme littéraires, que j’ai connus pourtant sous des formes si violentes. Je n’admire pas ici ; je peux bien le dire : en tant qu’écrivain, je sens mon talent infiniment supérieur au sien. Mais cela ne compte pas ; je sens cet avantage comme insignifiant. Ce qui me remue ici, c’est la communion parfaite de pensée, l’impression que nos deux esprits plongent en même temps dans la même vérité. — Je ne puis dire la disposition délicieusement aérienne où je me trouve ce matin. Que tout est simple, certain, limpide ! Évidemment qui n’a pas connu cet état peut le croire inspirateur d’illusions ; mais il suffit de s’y être trouvé un moment pour en comprendre l’essence surnaturelle, et pour s’expliquer qu’on ne veuille plus ensuite écouter les doutes quand ils reviennent (comme ils le font fatalement toujours !), qu’on se mette en garde contre eux de parti-pris, qu’on ne veuille pas un instant leur permettre d’entrer en balance, même hypothétique, avec la certitude une fois goûtée. Il suffit d’avoir cru une minute avec l’aide de la grâce, porté sur ses ailes, pour devenir l’ennemi délibéré, partial et définitif de tout ce qui vient attaquer la certitude des choses qu’elle nous a montrées.
Oui, il y a peut-être quelque chose d’injustifiable, de forcé, dans cette volonté que le chrétien met au service de sa foi, dans cet effort par lequel il prétend tout à coup se convaincre. Mais ce n’est forcé que vu de l’extérieur, que pour ceux qui ne voient pas ce qui s’est passé une fois dans l’âme. Ils aperçoivent une sorte de coup de force accompli délibérément sur notre âme, mais ils ne distinguent pas que c’est pour y fixer quelque chose qui l’a traversée et risque de s’évanouir ; ils ne voient pas cet oiseau qui s’est posé un instant, et ainsi le geste que nous faisons, dans le vide semble-t-il, pour le saisir aux ailes, leur paraît absurde, incompréhensible, antinaturel. Mais celui qui seulement a senti l’oiseau l’effleurer, tous ces scrupules logiques n’ont plus de sens pour lui. L’intervention de la volonté lui apparaît comme une mesure d’humble nécessité pratique, comme allant de soi…
13 mars 1917. (13e carnet, page 71).
On dirait que Dieu tient à maintenir toujours la même proportion entre la certitude dans l’âme et les signes par lesquels elle est confirmée. Plus la certitude augmente, moins les signes sont nombreux. Les deux termes forment toujours une somme constante. On dirait qu’il économise ses manifestations, qu’il veut les limiter au strict nécessaire. Ainsi entraîne-t-il l’âme par un fil qu’il conserve toujours aussi ténu que possible. Son grand principe semble être de ne jamais se découvrir plus qu’il ne faut, pour que l’âme, même en avançant, ait toujours la même part dans l’œuvre de la foi. Ce n’est pas qu’il se retire : simplement il nous laisse faire de plus en plus.
14 mars 1917. (13e carnet, page 78).
Non seulement montrer que l’humilité et la simplicité de cœur sont une condition indispensable pour penser juste, mais encore faire une preuve de la vérité du catholicisme de ce qu’il nous donne, avant toute autre, une recette que l’expérience montre si efficace. Voilà encore un des points sur lesquels il faudra montrer la vérité catholique prise dans les faits, saisissable, palpable, vérifiable.
Ce qui me manque ici, c’est quelqu’un à qui je puisse raconter ce que Dieu a fait avec moi, et qui comprenne combien c’est merveilleux. Je sens que si je faisais ma confession à n’importe qui ici, il n’y verrait rien que de naturel, d’explicable ; il se moquerait de l’interprétation que j’en donne. C’est parce que personne ici n’a vécu assez dans le monde intérieur pour avoir le sentiment de sa réalité, pour comprendre qu’il est quelque chose où nous baignons tous, et où il arrive des choses, exactement comme dans le monde extérieur.
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« Je suis quelqu’un pour qui le monde intérieur existe. »
Et j’ai peut-être certaines des qualités qu’il faut pour le faire apparaître.
23 mars 1917. (14e carnet, page 15).
Toute l’après-midi d’hier, toute la soirée, je les ai passées dans l’angoisse, le regret, la jalousie de G.[23] (dont à midi j’avais eu les cartes datées de Paris). Ainsi il y en a qui peuvent réussir cela, il y en a que la chance favorise à ce point ! Au moment de me coucher, j’étais tout près des larmes. Des larmes de pure tristesse, de pur regret de ne pouvoir mettre ça dans mon passé.
Et prenant saint Paul, comme chaque soir, pour en lire un chapitre, je demandais à Dieu : « Mon Dieu, vais-je trouver la réponse, la consolation, l’encouragement qu’il me faut pour persévérer dans la patience et dans l’obscurité, pour renoncer à ce besoin de gloire qui me gonfle ? Mon Dieu, allez-vous me parler ? »
Et au troisième verset déjà ces mots ont paru devant mes yeux comme une vive lumière :
« Ne faites rien par un esprit de contestation, ni par vaine gloire ; mais que chacun de vous regarde les autres, par humilité, comme plus excellents que soi-même. » (Philipp., II-3).
Et plus loin :
« Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme vous avez fait en ma présence, mais beaucoup plus en mon absence.
« Car c’est Dieu qui produit en vous et la volonté et l’exécution, selon son bon plaisir ;
« Faites toutes choses sans murmures et sans disputes ;
« afin que vous soyez sans reproche, sans tache, enfants de Dieu, irrépréhensibles au milieu de la race dépravée et perverse, parmi laquelle vous brillez comme des flambeaux dans le monde, y portant la parole de vie. » (Philipp., II-3).
Aussitôt je me suis senti accablé sous votre bonté, sous votre force, sous votre amour. C’est bien accablé qu’il faut dire. Toutes les forces qui se gendarmaient en moi-même ne pouvaient plus rien contre votre impérieuse volonté, contre cette façon à la fois impitoyable et si miséricordieuse de me ramener au devoir, de me maintenir à ma place. Vous êtes le plus fort, mon Dieu ; je ne songe pas à vous le contester. Vous me l’aurez fait assez sentir pour que j’en sois convaincu.
29 mars 1917. (14e carnet, page 20).
8 avril, jour de Pâques.
J’hésitais d’abord à le noter, pris de je ne sais quelle pudeur. Mais n’est-ce pas un devoir, mon Dieu, que de vous rendre grâces pour chacun de vos bienfaits ? Saint Paul ne le prescrit-il pas exactement ?
Tous ces derniers jours, j’étais dans une sécheresse affreuse, plus dure, plus avare peut-être qu’aucune de celles que j’avais connues précédemment. Des doutes d’une précision et d’une force terribles venaient me travailler. Je croyais me voir moi-même en train de fabriquer ma foi, de la produire artificiellement. Tout le mirage subjectiviste (aidé par la lecture de Le Bon) revenait me tracasser. Les vieux mots bêtes, dont je me croyais débarrassé pour toujours, d’auto-suggestion, d’hypnose, etc…, reprenaient un semblant de vérité qui me consternait.
Mon Dieu, je dirai tout cela autrement : Vous étiez mort en moi, vous étiez vraiment au tombeau, en ces jours de deuil, et je vous pleurais, et je vous réclamais. Mais aucune voix ne me répondait, que le rire horrible des savants, que leur froide et inébranlable certitude.
Hier soir, quand je me suis confessé, aussi bien après qu’avant, mon désespoir était à son comble. Pourtant, comme d’autres déjà en de semblables occasions, l’abbé B., avec sa remontrance apprise et toute faite, m’a donné exactement l’avertissement que je désirais, que j’attendais, auquel je n’osais croire. (C’est le premier instant où j’ai senti de nouveau, faiblement encore et comme en rêve, votre retour.) Il m’a dit à peu près : « Préparez-vous afin que Dieu ressuscite en vous demain. » Et c’est ce que je vous demandais hier soir à grands cris, dans la même nuit toujours, à travers le même brouillard de raisonnement et de dispute. Je vous disais : Revenez, mon Dieu, ayez pitié de votre enfant, sortez dans le milieu de mon cœur, comme vous êtes sorti des lèvres de la pierre, laissant votre linceul plié et rangé.
Et ce matin, il a fallu un moment pour que mon âme s’ouvre, il a fallu que vous vous glissiez dans toutes ses jointures. Vous étiez déjà là que je me désespérais encore. Mais mon Dieu, que votre règne est doux en effet ! Que votre avènement donne de joie ! Pardonnez-moi ; pour tant de bonheur, pour une si pleine résurrection, je voudrais trouver autre chose que des phrases de manuels de piété ! Mais lesquelles mon Dieu ? Et comme je comprends la mauvaise littérature chrétienne, quand je considère la difficulté d’élever notre langage jusqu’à vous !
Simplement, vous étiez là, vous me teniez, vous me visitiez doucement et je vous disais tout, en phrases sages, pleines et complètes, tout ce que vous m’aviez donné d’inestimable, tout ce dont j’avais besoin pour mes aimés. Comme vous avez bien repoussé, refleuri en moi ! Quelle paix vous y avez ramenée ! Je vous suppliais : « Donnez-moi votre paix, laissez-moi votre paix, quand vous allez me quitter tout à l’heure, puisque vous nous l’avez promise. » Et en effet, elle est là, je la sens toujours qui règne doucement dans toutes mes pensées, à travers toutes mes émotions. Merci, mon Dieu, parce que vous ne m’avez pas fait défaut au moment où j’avais besoin de vous.
Je suis touché de cette façon virile dont au milieu de leur admonestation stéréotypée, par deux fois, deux de vos prêtres m’ont remonté, redonné l’espérance, comme un coup à boire. Hier encore l’abbé B., arrêté sans doute par ce mot de « découragement » que j’avais dit : « Nous pouvons nous décourager, parce que Dieu a l’air de nous abandonner aux mains de ses ennemis. Mais préparons-nous à participer à sa résurrection ! »
Je comprends que les Russes — comme T. me l’expliquait hier soir — fassent de Pâques la plus grande fête de l’année. Je comprends la bonne nouvelle : Christ est ressuscité ! et le baiser sur la bouche, et cette foule pendant toute la nuit comme en plein jour, comme si quelque chose de formidable était arrivé.
Je me rappelle aussi Henri, comme il était touché par l’histoire du jardinier. Tenez-lui compte, mon Dieu, de cet émerveillement ! Je disais ce matin : « Tenez-lui compte, pour lui pardonner, de tout le bien que je ne lui ai pas fait, de tout ce en quoi je lui ai manqué. Transportez sur moi le poids des fautes que je lui ai fait commettre par mon insuffisance, et donnez-moi la charge de les expier à sa place, à moi qui ai encore le temps. »
Mon Dieu, vous êtes ressuscité ! Ne me quittez plus. Faites qu’un jour vienne, où vous ne me quitterez plus !
Je disais encore : « Mon Dieu, faites que je ne prenne pas pour une supériorité et un avantage, tout ce travail de mon esprit et cette ingéniosité qu’il montre à franchir pour vous atteindre un abîme qui n’existe pas. Car d’autres sont avec vous, sans se douter qu’on puisse en être séparé par quoi que ce soit. Et ce n’est que mon infirmité qui m’oblige à vous retrouver. »
Comment pourrais-je inventer tout seul tant de joie ? Si elle sortait toute de moi, pourquoi n’aurait-elle pas paru quand je désirais tant, quand je faisais tant d’effort pour l’obtenir ? Pourquoi a-t-elle attendu pour paraître le jour de la Résurrection ?
« Ne soyez point comme ceux qui n’ont point d’espérance ! »
Saint Paul, I Thess., IV, 12.
Des choses qu’on n’ose qu’à peine remarquer. Pourquoi ces deux derniers jours ont-ils été si tristes, si voilés ? Et pourquoi aujourd’hui de nouveau ce soleil si radieux ?
Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie !
8 avril 1917. (14e carnet, page 30).