ACTE V.
Reading edition
SCÈNE PREMIÈRE.
ARDARIC, VALAMIR.
(Ils n'ont point d'épée l'un ni l'autre [171].)
ARDARIC. Seigneur, vos devins seuls ont causé notre perte: Par eux à tous nos maux la porte s'est ouverte; Et l'infidèle appas de leur prédiction 1455 A jeté trop d'amorce à notre ambition [172]. C'est de là qu'est venu cet amour politique Que prend pour attentat un orgueil tyrannique. Sans le flatteur espoir d'un avenir si doux, Honorie auroit eu moins de charmes pour vous.1460 C'est par là que vos yeux la trouvent adorable, Et que vous faites naître un amour véritable, Qui l'attachant à vous excite des fureurs Que vous voyez passer aux dernières horreurs. A moins que je vous perde, il faut que je périsse; 1465 On vous fait même grâce, ou pareille injustice: Ainsi vos seuls devins nous forcent de périr, Et ce sont tous les droits qu'ils vous font acquérir. VALAMIR. Je viens de les quitter; et loin de s'en dédire, Ils assurent ma race encor du même empire. 1470 Ils savent qu'Attila s'aigrit au dernier point, Et ses emportements ne les émeuvent point; Quelque loi qu'il nous fasse, ils sont inébranlables: Le ciel en a donné des arrêts immuables; Rien n'en rompra l'effet; et Rome aura pour roi 1475 Ce grand Théodoric qui doit sortir de moi [173]. ARDARIC. Ils veulent donc, Seigneur, qu'aux dépens de ma tête Vos mains à ce héros préparent sa conquête? VALAMIR. Seigneur, c'est m'offenser encor plus qu'Attila. ARDARIC. Par où lui pouvez-vous échapper que par là? 1480 Pouvez-vous que par là posséder Honorie? Et d'où naîtra ce fils, si vous perdez la vie? VALAMIR. Je me vois comme vous aux portes du trépas; Mais j'espère, après tout, ce que je n'entends pas.
SCÈNE II.
ARDARIC, VALAMIR, HONORIE.
HONORIE. Savez-vous d'Attila jusqu'où va la furie, 1485 Princes, et quelle en est l'affreuse barbarie? Cette offre qu'il vous fait d'en rendre l'un heureux N'est qu'un piége qu'il tend pour vous perdre tous deux. Il veut, sous cet espoir qu'il donne à l'un et l'autre, Votre sang de sa main, ou le sien de la vôtre; 1490 Mais qui le serviroit seroit bientôt livré Aux troupes de celui qu'il auroit massacré; Et par le désaveu de cette obéissance Ce tigre assouviroit sa rage et leur vengeance. Octar aime Flavie, et l'en vient d'avertir. 1495 VALAMIR. Euric [174], son lieutenant, ne fait que de sortir: Le tyran soupçonneux, qui craint ce qu'il mérite, A pour nous désarmer choisi ce satellite; Et comme avec justice il nous croit irrités, Pour nous parler encore il prend ses sûretés. 1500 Pour peu qu'il eût tardé, nous allions dans sa tente Surprendre et prévenir sa plus barbare attente, Tandis qu'il nous laissoit encor la liberté D'y porter l'un et l'autre une épée au côté. Il promet à tous deux de nous la faire rendre, 1505 Dès qu'il saura de nous ce qu'il en doit attendre, Quel est notre dessein, ou pour en mieux parler, Dès que nous résoudrons de nous entr'immoler. Cependant il réduit à l'entière impuissance Ce noble désespoir qui punit par avance [175], 1510 Et qui se faisant droit avant que de mourir, Croit que se perdre ainsi, c'est un peu moins périr; Car nous aurions péri par les mains de sa garde; Mais la mort est plus belle alors qu'on la hasarde. HONORIE. Il vient, Seigneur.
SCÈNE III.
ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, OCTAR.
ATTILA. Eh bien! mes illustres amis, 1515 Contre mes grands rivaux quel espoir m'est permis? Pas un n'a-t-il pour soi la digne complaisance D'acquérir sa princesse en perdant qui m'offense? Quoi? l'amour, l'amitié, tout va d'un froid égal! Pas un ne m'aime assez pour haïr mon rival! 1520 Pas un de son objet n'a l'âme assez ravie Pour vouloir être heureux aux dépens d'une vie! Quels amis! quels amants! et quelle dureté! Daignez, daignez du moins la mettre en sûreté: Si ces deux intérêts n'ont rien qui la fléchisse,1525 Que l'horreur de mourir, à leur défaut, agisse; Et si vous n'écoutez l'amitié ni l'amour, Faites un noble effort pour conserver le jour. VALAMIR. A l'inhumanité joindre la raillerie, C'est à son dernier point porter la barbarie. 1530 Après l'assassinat d'un frère et de six rois, Notre tour est venu de subir mêmes lois; Et nous méritons bien les plus cruels supplices De nous être exposés aux mêmes sacrifices, D'en avoir pu souffrir chaque jour de nouveaux.1535 Punissez, vengez-vous, mais cherchez des bourreaux; Et si vous êtes roi, songez que nous le sommes. ATTILA. Vous? devant Attila vous n'êtes que deux hommes; Et dès qu'il m'aura plu d'abattre votre orgueil, Vos têtes pour tomber n'attendront qu'un coup d'œil. Je fais grâce à tous deux de n'en demander qu'une: Faites-en décider l'épée et la fortune; Et qui succombera du moins tiendra de moi L'honneur de ne périr que par la main d'un roi. Nobles gladiateurs, dont ma colère apprête1545 Le spectacle pompeux à cette grande fête, Montrez, montrez un cœur enfin digne du rang. ARDARIC. Votre main est plus faite à verser de tel sang; C'est lui faire un affront que d'emprunter les nôtres. ATTILA. Pour me faire justice il s'en trouvera d'autres;1550 Mais si vous renoncez aux objets de vos vœux, Le refus d'une tête en pourra coûter deux. Je révoque ma grâce, et veux bien que vos crimes De deux rois mes rivaux me fassent deux victimes; Et ces rares objets si peu dignes de moi 1555 Seront le digne prix de cet illustre emploi. (A Ardaric.) De celui de vos feux je ferai la conquête De quiconque à mes pieds abattra votre tête. (A Honorie.) Et comme vous paierez celle de Valamir, Nous aurons à ce prix des bourreaux à choisir; 1560 Et pour nouveau supplice à de si belles flammes, Ce choix ne tombera que sur les plus infâmes. HONORIE. Tu pourrois être lâche et cruel jusque-là! ATTILA. Encor plus, s'il le faut, mais toujours Attila, Toujours l'heureux objet de la haine publique, 1565 Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique, Toujours.... HONORIE. Achève, et dis que tu veux en tout lieu Être l'effroi du monde, et le fléau de Dieu [176]. Étale insolemment l'épouvantable image De ces fleuves de sang où se baignoit ta rage. 1570 Fais voir.... ATTILA. Que vous perdez de mots injurieux A me faire un reproche et doux et glorieux! Ce dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère; Mais quand à sa fureur il livre l'univers, 1575 Elle a pour chaque temps des déluges divers. Jadis, de toutes parts faisant regorger l'onde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde; Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour le dernier moment de nos derniers neveux; 1580 Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre pour lui la terre. HONORIE. Lorsque par les tyrans il punit les mortels, Il réserve sa foudre à ces grands criminels, Qu'il donne pour supplice à toute la nature,1585 Jusqu'à ce que leur rage ait comblé la mesure. Peut-être qu'il prépare en ce même moment A de si noirs forfaits l'éclat du châtiment, Qu'alors que ta fureur à nous perdre s'apprête, Il tient le bras levé pour te briser la tête, 1590 Et veut qu'un grand exemple oblige de trembler Quiconque désormais t'osera ressembler. ATTILA. Eh bien! en attendant ce changement sinistre, J'oserai jusqu'au bout lui servir de ministre, Et faire exécuter toutes ses volontés 1595 Sur vous et sur des rois contre moi révoltés. Par des crimes nouveaux je punirai les vôtres, Et mon tour à périr ne viendra qu'après d'autres. HONORIE. Ton sang, qui chaque jour, à longs flots distillés [177], S'échappe vers ton frère et six rois immolés, 1600 Te diroit-il trop bas que leurs ombres t'appellent? Faut-il que ces avis par moi se renouvellent? Vois, vois couler ce sang qui te vient avertir, Tyran, que pour les joindre il faut bientôt partir. ATTILA. Ce n'est rien; et pour moi s'il n'est point d'autre foudre, J'aurai pour ce départ du temps à m'y résoudre. D'autres vous envoiroient [178] leur frayer le chemin; Mais j'en laisserai faire à votre grand destin, Et trouverai pour vous quelques autres vengeances, Quand l'humeur me prendra de punir tant d'offenses.
SCÈNE IV.
ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
ATTILA, à Ildione. Où venez-vous, Madame, et qui vous enhardit A vouloir voir ma mort qu'ici l'on me prédit? Venez-vous de deux rois soutenir la querelle, Vous révolter comme eux, me foudroyer comme elle, Ou mendier l'appui de mon juste courroux 1615 Contre votre Ardaric qui ne veut plus de vous? ILDIONE. Il n'en mériteroit ni l'amour ni l'estime, S'il osoit espérer m'acquérir par un crime. D'un si juste refus j'ai de quoi me louer, Et ne viens pas ici pour l'en désavouer. 1620 Non, Seigneur: c'est du mien que j'y viens me dédire, Rendre à mes yeux sur vous leur souverain empire, Rattacher, réunir votre vouloir au mien, Et reprendre un pouvoir dont vous n'usez pas bien. Seigneur, est-ce là donc cette reconnoissance 1625 Si hautement promise à mon obéissance? J'ai quitté tous les miens sous l'espoir d'être à vous; Par votre ordre mon cœur quitte un espoir si doux, Je me réduis au choix qu'il vous a plu me faire, Et votre ordre le met hors d'état de me plaire! 1630 Mon respect qui me livre aux vœux d'un autre roi N'y voit pour lui qu'opprobre, et que honte pour moi! Rendez, rendez-le-moi, cet empire suprême Qui ne vous laissoit plus disposer de vous-même: Rendez toute votre âme à son premier souhait, 1635 Recevez qui vous aime, et fuyez qui vous hait. Honorie a ses droits; mais celui de vous plaire N'est pas, vous le savez, un droit imaginaire; Et pour vous appuyer, Mérouée a des bras Qui font taire les droits quand il faut des combats.1640 ATTILA. Non, je ne puis plus voir cette ingrate Honorie Qu'avec la même horreur qu'on voit une furie; Et tout ce que le ciel a formé de plus doux, Tout ce qu'il peut de mieux, je crois le voir en vous; Mais dans votre cœur même un autre amour murmure, Lorsque.... ILDIONE. Vous pourriez croire une telle imposture! Qu'ai-je dit? qu'ai-je fait que de vous obéir? Et par où jusque-là m'aurois-je pu trahir? ATTILA. Ardaric est pour vous un époux adorable. ILDIONE. Votre main lui donnoit ce qu'il avoit d'aimable;1650 Et je ne l'ai tantôt accepté pour époux Que par cet ordre exprès que j'ai reçu de vous. Vous aviez déjà vu qu'en dépit de ma flamme, Pour vous faire empereur.... ATTILA. Vous me trompez, Madame; Mais l'amour par vos yeux me sait si bien dompter,1655 Que je ferme les miens pour n'y plus résister. N'abusez pas pourtant d'un si puissant empire: Songez qu'il est encor d'autres biens où j'aspire, Que la vengeance est douce aussi bien que l'amour; Et laissez-moi pouvoir quelque chose à mon tour. 1660 ILDIONE. Seigneur, ensanglanter cette illustre journée! Grâce, grâce du moins jusqu'après l'hyménée. A son heureux flambeau souffrez un pur éclat, Et laissez pour demain les maximes d'État. ATTILA. Vous le voulez, Madame, il faut vous satisfaire; 1665 Mais ce n'est que grossir d'autant plus ma colère; Et ce que par votre ordre elle perd de moments Enfle l'avidité de mes ressentiments. HONORIE. Voyez, voyez plutôt, par votre exemple même, Seigneur, jusqu'où s'aveugle un grand cœur quand il aime: Voyez jusqu'où l'amour, qui vous ferme les yeux, Force et dompte les rois qui résistent le mieux, Quel empire il se fait sur l'âme la plus fière; Et si vous avez vu la mienne trop altière, Voyez ce même amour immoler pleinement 1675 Son orgueil le plus juste au salut d'un amant, Et toute sa fierté dans mes larmes éteinte Descendre à la prière et céder à la crainte. Avoir su jusque-là réduire mon courroux, Vous doit être, Seigneur, un triomphe assez doux.1680 Que tant d'orgueil dompté suffise pour victime. Voudriez-vous traiter votre exemple de crime, Et quand vous adorez qui ne vous aime pas, D'un réciproque amour condamner les appas? ATTILA. Non, Princesse, il vaut mieux nous imiter l'un l'autre: Vous suivez mon exemple, et je suivrai le vôtre [179]. Vous condamniez Madame à l'hymen d'un sujet; Remplissez au lieu d'elle un si juste projet. Je vous l'ai déjà dit; et mon respect fidèle A cette digne loi que vous faisiez pour elle, 1690 N'ose prendre autre règle à punir vos mépris. Si Valamir vous plaît, sa vie est à ce prix: Disposez à ce prix d'une main qui m'est due. Octar, ne perdez pas la Princesse de vue. Vous, qui me commandez de vous donner ma foi, Madame, allons au temple; et vous, rois, suivez-moi.
SCÈNE V.
HONORIE, OCTAR.
HONORIE. Tu le vois, pour toucher cet orgueilleux courage, J'ai pleuré, j'ai prié, j'ai tout mis en usage, Octar; et pour tout fruit de tant d'abaissement, Le barbare me traite encor plus fièrement. 1700 S'il reste quelque espoir, c'est toi seul qu'il regarde. Prendras-tu bien ton temps? Tu commandes sa garde; La nuit et le sommeil vont tout mettre en ton choix; Et Flavie est le prix du salut de deux rois. OCTAR. Ah! Madame, Attila, depuis votre menace, 1705 Met hors de mon pouvoir l'effet de cette audace. Ce défiant esprit n'agit plus maintenant, Dans toutes ses fureurs, que par mon lieutenant: C'est par lui qu'aux deux rois il fait ôter les armes, Et deux mots en son âme ont jeté tant d'alarmes, 1710 Qu'exprès à votre suite il m'attache aujourd'hui, Pour m'ôter tout moyen de m'approcher de lui. Pour peu que je vous quitte il y va de ma vie, Et s'il peut découvrir que j'adore Flavie.... HONORIE. Il le saura de moi, si tu ne veux agir,1715 Infâme, qui t'en peux excuser sans rougir: Si tu veux vivre encor, va, cherche du courage. Tu vois ce qu'à toute heure il immole à sa rage; Et ta vertu, qui craint de trop paroître au jour [180], Attend, les bras croisés, qu'il t'immole à son tour, 1720 Fais périr, ou péris; préviens, lâche, ou succombe: Venge toute la terre, ou grossis l'hécatombe. Si ta gloire [181] sur toi, si l'amour ne peut rien, Meurs en traître, et du moins sers de victime au mien. Mais qui me rend, Seigneur, le bien de votre vue [182]?
SCÈNE VI.
VALAMIR, HONORIE, OCTAR.
VALAMIR. L'impatient transport d'une joie imprévue: Notre tyran n'est plus. HONORIE. Il est mort? VALAMIR. Écoutez Comme enfin l'ont puni ses propres cruautés, Et comme heureusement le ciel vient de souscrire A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire [183].1730 A peine sortions-nous, pleins de trouble et d'horreur, Qu'Attila recommence à saigner de fureur, Mais avec abondance; et le sang qui bouillonne Forme un si gros torrent, que lui-même il s'étonne. Tout surpris qu'il en est: «S'il ne veut s'arrêter,1735 Dit-il, on me paiera ce qu'il m'en va coûter.» Il demeure à ces mots sans parole, sans force; Tous ses sens d'avec lui font un soudain divorce: Sa gorge enfle, et du sang dont le cours s'épaissit Le passage se ferme, ou du moins s'étrécit [184]. 1740 De ce sang renfermé la vapeur en furie Semble avoir étouffé sa colère et sa vie; Et déjà de son front la funeste pâleur N'opposoit à la mort qu'un reste de chaleur, Lorsqu'une illusion lui présente son frère,1745 Et lui rend tout d'un coup la vie et la colère: Il croit le voir suivi des ombres de six rois, Qu'il se veut immoler une seconde fois; Mais ce retour si prompt de sa plus noire audace N'est qu'un dernier effort de la nature lasse,1750 Qui prête à succomber sous la mort qui l'atteint, Jette un plus vif éclat, et tout d'un coup s'éteint. C'est en vain qu'il fulmine à cette affreuse vue: Sa rage qui renaît en même temps le tue. L'impétueuse ardeur de ces transports nouveaux1755 A son sang prisonnier ouvre tous les canaux; Son élancement perce ou rompt toutes les veines, Et ces canaux ouverts sont autant de fontaines Par où l'âme et le sang se pressent de sortir, Pour terminer sa rage et nous en garantir.1760 Sa vie à longs ruisseaux se répand sur le sable; Chaque instant l'affoiblit, et chaque effort l'accable; Chaque pas rend justice au sang qu'il a versé, Et fait grâce à celui qu'il avoit menacé. Ce n'est plus qu'en sanglots qu'il dit ce qu'il croit dire; Il frissonne, il chancelle, il trébuche, il expire; Et sa fureur dernière, épuisant tant d'horreurs, Venge enfin l'univers de toutes ses fureurs.
SCÈNE VII.
ARDARIC, VALAMIR, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
ARDARIC. Ce n'est pas tout, Seigneur; la haine générale, N'ayant plus à le craindre, avidement s'étale;1770 Tous brûlent de servir sous des ordres plus doux, Tous veulent à l'envi les recevoir de nous. Ce bonheur étonnant que le ciel nous renvoie De tant de nations fait la commune joie; La fin de nos périls en remplit tous les vœux,1775 Et pour être tous quatre au dernier point heureux, Nous n'avons plus qu'à voir notre flamme avouée Du souverain de Rome et du grand Mérouée: La princesse des Francs m'impose cette loi. HONORIE. Pour moi, je n'en ai plus à prendre que de moi. 1780 ARDARIC. Ne perdons point de temps en ce retour d'affaires: Allons donner tous deux les ordres nécessaires, Remplir ce trône vide, et voir sous quelles lois Tant de peuples voudront nous recevoir pour rois [185]. VALAMIR. Me le permettez-vous, Madame? et puis-je croire. 1785 Que vous tiendrez enfin ma flamme à quelque gloire? HONORIE. Allez; et cependant assurez-vous, Seigneur, Que nos destins changés n'ont point changé mon cœur.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
TITE ET BÉRÉNICE COMÉDIE HÉROÏQUE 1670
NOTICE.
«Henriette d'Angleterre [186], belle-sœur de Louis XIV, voulut, dit Voltaire dans la préface de son commentaire sur la Bérénice de Racine, que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-sœur, mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène, autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau, confident de ses amours avec le Roi, d'engager secrètement Corneille et Racine à travailler l'un et l'autre sur ce sujet, qui paraissait si peu fait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans l'année 1670, sans qu'aucun des deux sût qu'il avait un rival [187].»
Déjà, dans son Siècle de Louis XIV [188], Voltaire avait expliqué le caractère de cette liaison du Roi et de Madame, et marqué d'une manière plus précise quelle avait été l'intention de cette princesse, en imposant à nos deux plus grands poëtes tragiques une tâche si difficile et si dangereuse: «Il y eut d'abord entre Madame et le Roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète, qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le Roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du Roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le Roi le chargeait d'écrire pour lui; et la princesse l'engageait à répondre au Roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune. Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le Roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice, elle avait en vue, non-seulement la rupture du Roi avec la connétable Colonne [189], mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.»
La malheureuse princesse ne devait pas assister à la lutte littéraire qu'elle s'était promis de juger. C'est le 30 juin 1670 qu'elle fut frappée d'une mort inattendue, qui est demeurée un douloureux problème pour la science et pour l'histoire. Le 21 août Bossuet faisait retentir les voûtes de Saint-Denis de l'éloquente oraison funèbre qui a gravé à jamais dans toutes les mémoires le vivant souvenir de Madame, et trois mois seulement plus tard les deux pièces qu'elle avait tout à la fois inspirées et commandées paraissaient sur le théâtre.
Dans de telles circonstances, elles excitèrent une curiosité bien facile à comprendre; mais les armes étaient loin d'être égales entre les deux champions. Aux avantages réels et incontestables que Racine, par la nature de son talent, avait sur Corneille en un pareil sujet [190], le hasard ou l'habileté du jeune poëte et de ses amis en avaient ajouté d'autres. Racine, dont la pièce fut représentée à l'hôtel de Bourgogne, fut assez heureux pour voir le rôle de Titus rempli par Floridor, et celui de Bérénice par la Champmeslé; de plus sa tragédie jouée le 21 novembre, huit jours avant celle de Corneille, eut ainsi tout le temps de gagner à l'avance la faveur du public.
Corneille, il est vrai, paraissait être plus avant que son concurrent dans les bonnes grâces de Robinet, qui dans ses Lettres en vers évite de se prononcer sur la pièce de Racine, et se contente de louer la pompe du spectacle et le talent des acteurs. C'est d'une tout autre façon qu'il parle de l'ouvrage de Corneille. Il commence par l'annoncer avec fracas; passant en revue dans son numéro du 22 novembre les nouvelles du jour, il s'exprime de la sorte:
La première en forme d'avis, Dont maints et maints seront ravis, Est que ce poëme de Corneille, Sa Bérénice nompareille, Se donnera pour le certain, Le jour de vendredi prochain, Sur le théâtre de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ajoute encor brièvement Qu'on doit alternativement Jouer la grande Bérénice, Qu'on loue avec tant de justice, Et le Gentilhomme bourgeois.
Toutefois le vendredi 28 novembre Robinet n'assista pas, comme on aurait pu le croire, à la première représentation de Tite et Bérénice. Il s'en explique ainsi dans son numéro du lendemain 29:
.. Je ne puis sortir la porte Pour une raison assez forte. Sans cela, par un beau souci, J'eusse été dès hier aussi Voir le chef-d'œuvre de Corneille, Lequel parut une merveille A la foule qui se trouva A ce divin poëme-là, Que Bérénice l'on appelle, D'un bout à l'autre toute belle, Et qu'enfin la troupe du Roi Joue à miracle, en bonne foi, Se signalant dans l'héroïque, Aussi bien que dans le comique.
Ce n'est que plus tard, dans le numéro du 20 décembre, qu'on trouve un compte rendu détaillé de la pièce:
La Bérénice de Corneille, Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille, Dire un vrai chef-d'œuvre de l'art, Sans aucun mais, ni si, ni car, Est fort suivie et fort louée, Et même à merveille jouée Par la digne troupe du Roi, Sur son théâtre en noble arroi. Mademoiselle de Molière Des mieux soutient le caractère De cette reine dont le cœur Témoigne un amour plein d'honneur. Cette autre admirable chrétienne [191], Cette rare comédienne, Mademoiselle de Beauval, Savante dans l'art théâtral, Fait bien la fière Domitie; Et Mademoiselle de Brie, Qui tout joue agréablement Comme judicieusement, Y pare grandement la scène [192], Parlant avec cette Romaine, Qui l'entretient confidemment Dessus l'incommode tourment Que lui cause, au fond de son âme, Son ambition et sa flamme. La Thorillière fait Titus, Empereur orné de vertus, Et remplit, dessus ma parole, Dignement cet auguste rôle. De même le jeune Baron, Héritier, ainsi que du nom, De tous les charmes de sa mère Et des beaux talents qu'eut son père, Y représente, en son air doux, Domitian, au gré de tous, Dans l'amour tendre autant qu'extrème Dont ladite Romaine il aime. Enfin leurs confidents aussi, Dont à côté les noms voici, (Les Srs Hubert, du Croisi et la Grange.) Y font très-bien leur personnage, Et dans un brillant équipage.
Environ un mois après, la pièce était représentée à Vincennes devant la cour. C'est la Gazette qui nous l'apprend en ces termes: «Le 21, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, Mme de Guise et la duchesse d'Enghien, allèrent au château de Vincennes, continuer les divertissements du carnaval: y ayant eu le soir la représentation de la Bérénice du sieur Corneille, par la troupe du Roi dans l'antichambre de la Reine, puis le bal, où les seigneurs et les dames parurent en un ajustement des plus superbes et des plus brillants: ce qui fut précédé d'une très-magnifique collation et suivi d'un souper non moins splendide.»
Corneille ne partageait pas l'enthousiasme de Robinet, et n'était nullement satisfait de la façon dont sa pièce avait été jouée; il en conserva même un si pénible souvenir, que six ans plus tard il écrivait à Louis XIV, en le remerciant d'avoir fait reparaître certains de ses ouvrages et en le priant d'étendre à d'autres la même faveur, que s'il daignait leur accorder quelque attention:
.... Bérénice enfin trouveroit des acteurs.
Avouons, du reste, que les comédiens qui jouaient dans cette pièce devaient être assez embarrassés pour exprimer certains sentiments factices, et même pour comprendre quelques passages obscurs. Cizeron Rival raconte à ce sujet une anecdote [193] dont nous n'oserions pas garantir l'exactitude, mais qui est tout à la fois trop piquante et trop connue pour qu'il soit permis de la passer sous silence. «M. Despréaux distinguoit ordinairement deux sortes de galimatias: le galimatias simple, et le galimatias double. Il appeloit galimatias simple, celui où l'auteur entendoit ce qu'il vouloit dire, mais où les autres n'entendoient rien; et le galimatias double, celui où l'auteur ni les lecteurs ne pouvoient rien comprendre.... Il citoit pour exemple ces quatre vers de la tragédie de Tite et Bérénice du grand Corneille (acte I, scène II):
Faut-il mourir, Madame? et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?
Baron, ce célèbre acteur, devoit faire le rôle de Domitian dans cette même tragédie, et comme il étudioit son rôle, l'obscurité des vers rapportés ci-dessus lui donna quelque peine, et il en alla demander l'explication à Molière, chez qui il demeuroit. Molière, après les avoir lus, lui dit qu'il ne les entendoit pas non plus: «Mais, attendez, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique.» Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, comme il faisoit ordinairement, parce qu'il l'aimoit, et ensuite il le pria de lui expliquer ces quatre vers, disant à Corneille qu'il ne les entendoit pas. Corneille, après les avoir examinés quelque temps, dit: «Je ne les entends pas trop bien non plus; mais récitez-les toujours: tel qui ne les entendra pas les admirera.»
Ce reproche d'obscurité est le principal que les critiques aient adressé à Corneille dans les écrits composés à l'occasion des deux tragédies. La première brochure publiée à ce sujet, intitulée: la Critique de Bérénice, par l'abbé de Villars, se rapporte entièrement à la Bérénice de Racine; elle a suivi la première représentation de très-près, et nous serions même embarrassé par la date du 17 novembre qu'elle porte, puisque la pièce n'est que du 21, si un adversaire de l'abbé de Villars n'avait relevé cette erreur au commencement de sa Réponse [194]. En paraissant prendre la défense de la pièce de Racine, l'abbé de Villars fait assez finement ressortir tous les défauts qu'on y peut trouver. «Je ne puis souffrir, dit-il en terminant, que l'on accuse le poëte de n'entendre pas le théâtre, qu'on le blâme d'avoir voulu entrer en lice avec Corneille, et que Monsieur ***** s'écrie:
Infelix puer atque impar congressus Achilli [195].»
Après une telle conclusion, Corneille pouvait, ce semble, attendre avec confiance la suite de cet examen ainsi annoncée par l'abbé de Villars: «La semaine prochaine on verra la seconde partie de cette critique, qui est sur la Bérénice du Palais-Royal [196].» Mais notre poëte dut être fort désagréablement surpris en voyant la façon dont commence cette «seconde partie» de la Critique. La muse du cothurne, dit l'auteur, «a refusé à Corneille ses faveurs accoutumées, au lieu de lui en accorder de nouvelles; et par un caprice impitoyable, elle l'a fait entrer en lice avec un aventurier qui ne lui en contoit que depuis trois jours; elle l'a abandonné à sa verve caduque au milieu de la course, et s'est jetée du côté du plus jeune [197].»
Notre intention n'est pas d'analyser cette critique; elle présente fort peu d'intérêt, et l'auteur paraît surtout occupé de refaire à sa façon le plan de l'ouvrage qu'il examine. Contentons-nous de constater que le dénoûment de Tite et Bérénice était alors généralement approuvé. Quoique le censeur le blâme, il convient ainsi de l'effet qu'il produisait: «Vous m'allez dire, je le vois bien, qu'il (Corneille) a été loué universellement d'avoir bien fini; qu'on dit qu'il s'est surpassé lui-même dans le dénoûment; et que sa catastrophe a été admirée de tout le monde, en un sujet où elle étoit si difficile [198].»
Dans la Réponse à la Critique de la Bérénice de Racine, par Subligny [199], nous n'avons rien à recueillir, si ce n'est peut-être une fade épigramme contre Corneille, qui a tout l'air d'être de Subligny lui-même; voici le passage où elle se trouve: «On dit de M. Corneille qu'il a voulu copier son Tite sur notre invincible monarque et qu'il y a très-mal réussi, comme on voit par la comparaison qui en a été faite en vers:
Tite, par de grands mots, nous vante son mérite; Louis fait, sans parler, cent exploits inouïs; Et ce que Tite dit de Tite, C'est l'univers entier qui le dit de Louis [200].»
Tite et Titus ou les Bérénices, comédie en trois actes, imprimée à Utrecht en 1673, est une critique beaucoup plus délicate que les précédentes des pièces de nos deux illustres tragiques. Le Tite de Corneille avec sa Bérénice viennent implorer Apollon contre le Titus et la Bérénice de Racine, qu'ils traitent d'imposteurs. Les plaidoyers prononcés de part et d'autre font bien ressortir les défauts des deux pièces et surtout les invraisemblances et les obscurités de la tragédie de Corneille. Après avoir vainement tenté un accommodement, Apollon rend enfin le jugement que nous allons rapporter: «Quant au principal, à la vérité il y a plus d'apparence que Titus et sa Bérénice soient les véritables, que non pas que ce soient les autres; mais pourtant, quoi qu'il en soit, et toutes choses bien considérées, les uns et les autres auroient bien mieux fait de se tenir au pays d'Histoire, dont ils sont originaires, que d'avoir voulu passer dans l'empire de Poésie, à quoi ils n'étoient nullement propres, et où, pour dire la vérité, on les a amenés, à ce qu'il me semble, assez mal à propos [201].»
L'édition originale de la pièce de notre poëte a pour titre: Tite et Bérénice. Comédie héroïque. Par P. Corneille. A Paris, chez Loüis Billaine, au Palais.... M.DC.LXXI, auec priuilege du Roy.... Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 44 pages. L'Achevé d'imprimer pour la première fois est du 3e de février 1671. Le privilége, accordé à Corneille, mentionne la «traduction en vers françois de Thébaïde de Stace,» aujourd'hui perdue, dont nous avons déjà parlé [202] et sur laquelle nous aurons à revenir; il porte la date du «dernier jour de décembre, l'an de grâce mil six cens soixante-dix.» Une note qui le termine porte que «ledit sieur Corneille a cédé son droit de Privilége à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne, et Louis Billaine, pour la Comédie de Tite et Bérénice seulement.»
Contre son habitude, Corneille n'a placé en tête de cette pièce aucun avis au lecteur, mais seulement deux extraits de Xiphilin, l'abréviateur de Dion Cassius. Il ne cite pas ce célèbre passage de Suétone que Racine rapporte en l'abrégeant au commencement de sa préface: «Titus, reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur.... statim ab Urbe dimisit invitus invitam [203] C'est-à-dire que Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.»
Ce mot que Racine rappelle ici, il ne l'a pas imité, tandis qu'on lit dans la dernière scène de la pièce de Corneille:
L'amour peut-il se faire une si dure loi? —La raison me la fait malgré vous, malgré moi.
La préface de Racine contient plus d'un passage qu'on pourrait regarder, que l'auteur y ait pensé ou non, comme une allusion désobligeante à l'ouvrage de son concurrent. Corneille avait cru devoir ajouter des épisodes au sujet qui lui avait été donné: «Ce qui m'en plut davantage, dit au contraire Racine, c'est que je le trouvai extrêmement simple;» et il ajoute: «Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poëtes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.»
Faire sonner si haut ces trente représentations si bien suivies, c'était, à dessein ou non je le répète, appeler l'attention sur le peu de succès de Tite et Bérénice, qui ne fut joué en tout que vingt et une fois. L'ensemble de ces vingt et une représentations produisit une somme totale de quinze mille trois cent soixante-seize livres dix sous, qui se trouva fort inégalement répartie; car si la première recette fut de dix-neuf cent treize livres dix sous, la dernière ne fut plus que de deux cent six livres dix sous; encore faut-il remarquer que Molière avait pris soin de faire jouer une seconde pièce avec celle de Corneille à chacune des quatre dernières représentations, pour tâcher d'attirer un peu plus de monde. Les registres de Lagrange, d'où sont tirés ces renseignements, nous en fournissent encore un autre plus précieux: ils nous font connaître le montant de la somme touchée par Corneille. On y lit sous la date du 28 novembre 1670: «Bérénice, pièce nouvelle de M. de Corneille l'aîné, dont on lui a payé deux mille livres.»
Outre cette interprétation maligne à laquelle peut se prêter la préface de Racine, il semble qu'on puisse découvrir ou du moins soupçonner une intention du même genre dans une des scènes de sa tragédie même. Tite s'exprime ainsi chez Corneille (acte III, scène V, vers 1027-1034):
Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre (d'empereur), Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. Allons dans vos États m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne, Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra!
Titus, au contraire, dit chez Racine (acte V, scène VI):
Je dois vous épouser encor moins que jamais: Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite: Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des foiblesses d'amour.
Est-ce un simple hasard qui a produit entre le langage de Tite et celui de Titus une opposition si vivement marquée? On pourrait être tenté d'en douter; car il n'est pas absolument impossible qu'une indiscrétion ait fait connaître à Racine ce passage de la pièce de son rival, et qu'il se soit plu à réfuter d'avance les idées qui y sont exprimées.