SOPHONISBE. TRAGÉDIE.
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ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, BOCCHAR, HERMINIE.
BOCCHAR. Madame, il étoit temps qu'il vous vînt du secours: Le siége étoit formé, s'il eût tardé deux jours; Les travaux commencés alloient à force ouverte Tracer autour des murs l'ordre de votre perte [633]; Et l'orgueil des Romains se promettoit l'éclat5 D'asservir par leur prise et vous et tout l'État. Syphax a dissipé, par sa seule présence, De leur ambition la plus fière espérance. Ses troupes, se montrant au lever du soleil, Ont de votre ruine arrêté l'appareil.10 A peine une heure ou deux elles ont pris haleine, Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine. L'ennemi fait le même, et l'on voit des deux parts Nos sillons hérissés de piques et de dards, Et l'une et l'autre armée étaler même audace,15 Égale ardeur de vaincre, et pareille menace. L'avantage du nombre est dans notre parti: Ce grand feu des Romains en paroît ralenti; Du moins de Lélius la prudence inquiète Sur le point du combat nous envoie un trompette.20 On le mène à Syphax, à qui sans différer De sa part il demande une heure à conférer. Les otages reçus pour cette conférence, Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance; Et si le ciel répond à nos communs souhaits,25 Le champ de la bataille enfantera la paix. Voilà ce que le Roi m'a chargé de vous dire, Et que de tout son cœur [634] à la paix il aspire, Pour ne plus perdre aucun de ces moments si doux Que la guerre lui vole en l'éloignant de vous.30 SOPHONISBE. Le Roi m'honore trop d'une amour si parfaite. Dites-lui que j'aspire à la paix qu'il souhaite, Mais que je le conjure, en cet illustre jour, De penser à sa gloire encor plus qu'à l'amour.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, HERMINIE.
HERMINIE. Madame, ou j'entends mal une telle prière,35 Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre âme entière; Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité. SOPHONISBE. J'ai fait à Massinisse une infidélité. Accepté par mon père, et nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge.40 Il porta dans l'Espagne et mon cœur et ma foi; Mais durant cette absence on disposa de moi [635]. J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie: Pour lui gagner Syphax, j'eusse immolé ma vie. Il étoit aux Romains, et je l'en détachai;45 J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai. J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne; Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine; Car afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les États,50 Et mettoit à mes pieds l'une et l'autre couronne, Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne [636]. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur. HERMINIE. Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge,55 S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range? SOPHONISBE. Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux Voudront faire à leur tour quelque chose pour nous; Mais si de ce héros je tombe en la puissance, Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance,60 Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir Ne se trahira pas jusques à me haïr. Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense: Quelque doux souvenir prend toujours sa défense. L'amant excuse, oublie; et son ressentiment65 A toujours, malgré lui, quelque chose d'amant. Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite; Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris, Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris;70 Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique N'a rien que ne pardonne un courage héroïque: Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur A croire que la main n'a point donné le cœur. J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse;75 J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse; J'espère en la victoire, ou du moins en l'appui Que son reste d'amour me saura faire en lui; Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume, Trouvera dans la paix une prompte amertume;80 Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi. HERMINIE. J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie Des sujets de chagrin dans la commune joie, Et par quel intérêt un tel reste d'amour85 Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour. SOPHONISBE. Ce reste ne va point à regretter sa perte [637], Dont je prendrois encor l'occasion offerte; Mais il est assez fort pour devenir jaloux De celle dont la paix le doit faire l'époux.90 Éryxe, ma captive, Éryxe, cette reine Qui des Gétuliens naquit la souveraine, Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus, Et trouva de la gloire à choisir mon refus. Ce fut pour empêcher ce fâcheux [638] hyménée95 Que Syphax fit la guerre à cette infortunée, La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur Ce qu'il n'entreprenoit que pour venger sa sœur; Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince, Et lui voulut pour dot remettre sa province.100 HERMINIE. Je comprends encor moins que vous peut importer A laquelle des deux il daigne s'arrêter. Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse; Et je ne puis trouver matière à vos douleurs105 Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs. SOPHONISBE. Je le donnois [639], ce cœur où ma rivale aspire: Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire, Eût montré qu'un amant si maltraité par moi Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi.110 Après m'avoir perdue, il auroit fait connoître Qu'il vouloit m'être encor tout ce qu'il pouvoit m'être, Se rattacher à moi par les liens du sang, Et tenir de ma main la splendeur de son rang; Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle115 Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle, Qui brise tous mes fers, et brave hautement L'éclat de sa disgrâce et de mon changement. HERMINIE. Certes, si je l'osois, je nommerois caprice Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice,120 Et l'obstination des soucis superflus Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus. SOPHONISBE. Ah! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse, Quand tu veux que son choix n'ait rien qui m'intéresse! Des cœurs que la vertu renonce à posséder,125 La conquête toujours semble douce à garder: Sa rigueur n'a jamais le dehors si sévère [640], Que leur perte au dedans ne lui devienne amère; Et de quelque façon qu'elle nous fasse agir, Un esclave échappé nous fait toujours rougir.130 Qui rejette un beau feu n'aime point qu'on l'éteigne: On se plaît à régner sur ce que l'on dédaigne; Et l'on ne s'applaudit d'un illustre refus Qu'alors qu'on est aimée après qu'on n'aime plus. Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice, Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté N'ose le consoler de ma déloyauté; Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne, Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne. Je veux penser encor que j'en puis disposer, Et c'est de quoi la paix me va désabuser. Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite, Et par ce que je crains vois ce que je souhaite. Mais Éryxe déjà commence mon malheur,145 Et me vient par sa joie avancer ma douleur.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
ÉRYXE. Madame, une captive oseroit-elle prendre Quelque part au bonheur que l'on nous vient d'apprendre? SOPHONISBE. Le bonheur n'est pas grand, tant qu'il est incertain. ÉRYXE. On me dit que le Roi tient la paix en sa main;150 Et je n'ose douter qu'il ne l'ait résolue. SOPHONISBE. Pour être proposée, elle n'est pas conclue; Et les grands intérêts qu'il y faut ajuster Demandent plus d'une heure à les bien concerter. ÉRYXE. Alors que des deux chefs la volonté conspire....155 SOPHONISBE. Que sert la volonté d'un chef qu'on peut dédire! Il faut l'aveu de Rome, et que d'autre côté Le sénat de Carthage accepte le traité. ÉRYXE. Lélius le propose; et l'on ne doit pas croire Qu'au désaveu de Rome il hasarde sa gloire.160 Quant à votre sénat, le Roi n'en dépend point. SOPHONISBE. Le Roi n'a pas une âme infidèle à ce point: Il sait à quoi l'honneur, à quoi sa foi l'engage; Et je l'en dédirois, s'il traitoit sans Carthage. ÉRYXE. On ne m'avoit pas dit qu'il fallût votre aveu.165 SOPHONISBE. Qu'on vous l'ait dit ou non, il m'importe assez peu. ÉRYXE. Je le crois; mais enfin donnez votre suffrage, Et je vous répondrai de celui de Carthage [641]. SOPHONISBE. Avez-vous en ces lieux quelque commerce? ÉRYXE. Aucun. SOPHONISBE. D'où le savez-vous donc? ÉRYXE. D'un peu de sens commun: On y doit être las de perdre des batailles, Et d'avoir à trembler pour ses propres murailles. SOPHONISBE. Rome nous auroit donc appris l'art de trembler. Annibal.... ÉRYXE. Annibal a pensé l'accabler; Mais ce temps-là n'est plus, et la valeur d'un homme.... SOPHONISBE. On ne voit point d'ici ce qui se passe à Rome. En ce même moment peut-être qu'Annibal Lui fait tout de nouveau craindre un assaut fatal, Et que c'est pour sortir enfin de ces alarmes Qu'elle nous fait parler de mettre bas les armes.180 ÉRYXE. Ce seroit pour Carthage un bonheur signalé; Mais, Madame, les Dieux vous l'ont-ils révélé? A moins que de leur voix, l'âme la plus crédule D'un miracle pareil feroit quelque scrupule. SOPHONISBE. Des miracles pareils arrivent quelquefois:185 J'ai vu Rome en état de tomber sous nos lois; La guerre est journalière, et sa vicissitude Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude. ÉRYXE. Le passé le prépare, et le soldat vainqueur Porte aux nouveaux combats plus de force et de cœur. SOPHONISBE. Et si j'en étois crue, on auroit le courage De ne rien écouter sur ce désavantage, Et d'attendre un succès hautement emporté Qui remît notre gloire en plus d'égalité. ÉRYXE. On pourroit fort attendre. SOPHONISBE. Et durant cette attente195 Vous pourriez n'avoir pas l'âme la plus contente. ÉRYXE. J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains Mon sceptre a su passer en celles des Romains; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont s'y prend Massinisse, Le vôtre a grand besoin que la paix l'affermisse.200 SOPHONISBE. Quand de pareils chagrins voudront paroître au jour, Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour; Et voyez à quel point votre gloire est flétrie D'aimer un ennemi de sa propre patrie, Qui sert des étrangers dont par un juste accord205 Il pouvoit nous aider à repousser l'effort. ÉRYXE. Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice, Il sert vos ennemis pour s'en faire justice; Mais si de les servir il doit être honteux, Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux.210 Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique, Il faudroit commencer par votre république, Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis, Ceux par qui nos climats sont presque assujettis. Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie215 Des peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie; Ou si le temps a pu vous naturaliser [642], Le même cours du temps les peut favoriser. J'ose vous dire plus: si le destin s'obstine A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine,220 Comme vos Tyriens passent pour Africains, Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains; Et si de ce qu'on voit nous croyons le présage, Il en pourra bien naître au milieu de Carthage Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux,225 Et qui sauront passer pour Africains comme eux. SOPHONISBE. Vous parlez un peu haut. ÉRYXE. Je suis amante et reine. SOPHONISBE. Et captive, de plus. ÉRYXE. On va briser ma chaîne; Et la captivité ne peut abattre un cœur Qui se voit assuré de celui du vainqueur:230 Il est tel dans vos fers que sous mon diadème. N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime; J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt. Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît, Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause:235 La bataille et la paix sont pour moi même chose. L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis; Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis. SOPHONISBE. Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage, Qui peut avec raison vous aigrir le courage,240 Et voudrois vous servir malgré ce grand courroux. ÉRYXE. Craignez que je ne puisse en dire autant de vous. Mais le Roi vient: adieu; je n'ai pas l'imprudence De m'offrir pour troisième à votre conférence; Et d'ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu,245 Soit qu'il l'obtienne ou non, il importe fort peu.
SCÈNE IV.
SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE, BOCCHAR.
SOPHONISBE. Eh bien! Seigneur, la paix, l'avez-vous résolue? SYPHAX. Vous en êtes encor la maîtresse absolue, Madame; et je n'ai pris trêve pour un moment, Qu'afin de tout remettre à votre sentiment.250 On m'offre le plein calme, on m'offre de me rendre Ce que dans mes États la guerre a fait surprendre, L'amitié des Romains, que pour vous j'ai trahis. SOPHONISBE. Et que vous offre-t-on, Seigneur, pour mon pays? SYPHAX. Loin d'exiger de moi que j'y porte mes armes,255 On me laisse aujourd'hui tout entier à vos charmes: On demande que neutre en ces dissensions, Je laisse aller le sort de vos deux nations. SOPHONISBE. Et ne pourroit-on point vous en faire l'arbitre? SYPHAX. Le ciel sembloit m'offrir un si glorieux titre,260 Alors qu'on vit dans Cyrthe entrer d'un pas égal, D'un côté Scipion, et de l'autre Asdrubal. Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage, Le briguer, l'un pour Rome, et l'autre pour Carthage; Je les vis à ma table, et sur un même lit [643];265 Et comme ami commun, j'aurois [644] eu tout crédit. Votre beauté, Madame, emporta la balance: De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance; Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé, C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé.270 En l'état où je suis, deux batailles perdues, Mes villes, la plupart surprises ou rendues, Mon royaume d'argent et d'hommes affoibli, C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. Je reçois sans combat le prix de la victoire;275 Je rentre sans péril en ma première gloire; Et ce qui plus que tout a lieu de m'être doux, Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous. SOPHONISBE. Quoi que vous résolviez, c'est à moi d'y souscrire; J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire280 Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité, Si j'y voyois pour vous ou gloire ou sûreté. Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor? SYPHAX. Si je vous aime? SOPHONISBE. Oui, m'aimez-vous encor, Seigneur? SYPHAX. Plus que moi-même. SOPHONISBE. Si mon amour égal rend vos jours fortunés,285 Vous souvient-il encor de qui vous le [645] tenez? SYPHAX. De vos bontés, Madame. SOPHONISBE. Ah! cessez, je vous prie, De faire en ma faveur outrage à ma patrie. Un autre avoit le choix de mon père et le mien; Elle seule pour vous rompit ce doux lien.290 Je brûlois d'un beau feu, je promis de l'éteindre; J'ai tenu ma parole, et j'ai su m'y contraindre. Mais vous ne tenez pas, Seigneur, à vos amis Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis; Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude,295 Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude. Quoi? vous qui lui devez ce bonheur de vos jours, Vous que mon hyménée engage à son secours, Vous que votre serment attache à sa défense [646], Vous manquez de parole et de reconnoissance,300 Et pour remercîment de me voir en vos mains. Vous la livrez vous-même en celles des Romains [647]! Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue, Et je serai le prix d'une amitié rompue, Moi qui pour en étreindre [648] à jamais les grands nœuds, Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux! Moi que vous protestez d'aimer plus que vous-même! Ah! Seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime? SYPHAX. Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit bien doux De voir comme je veux ne vous devoir qu'à vous:310 Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme Les restes odieux d'une première flamme, D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir Devroit avoir éteint jusques au souvenir. Vantez-moi vos appas, montrez avec courage315 Ce prix impérieux dont m'achète Carthage; Avec tant de hauteur prenez son intérêt, Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît; Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle, Et ne me permettez de régner que sous elle;320 Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains, D'entendre aussi vanter ces beau feux mal éteints, Et de vous en voir l'âme encor toute obsédée En ma présence même en caresser l'idée. SOPHONISBE. Je m'en souviens, Seigneur, lorsque vous oubliez325 Quels vœux mon changement vous a sacrifiés, Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous, Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux;330 Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre Je crains également et pour l'un et pour l'autre, Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher. Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte,335 Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte: J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement; Mais Carthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance?340 Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui, Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui, Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer vos forces [649], Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux,345 Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait.350 Pensez-y: votre armée est la plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipion [650]; Un temps bien pris peut tout: pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune355 Peut-être à sa personne attache leur fortune; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite;360 Hannon a de l'Espagne amené du secours; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours [651]. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, Seigneur, me perdre avec Carthage: J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi.365 Vous préserve le ciel de ce que je prévoi, Et daigne son courroux, me prenant seul en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute! SYPHAX. A des charmes si forts joindre celui des pleurs! Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs!370 C'est trop, c'est trop, Madame; il faut vous satisfaire: Le plus grand des malheurs seroit de vous déplaire, Et tous mes sentiments veulent bien se trahir A la douceur de vaincre ou de vous obéir. La paix eût sur ma tête assuré ma couronne;375 Il faut la refuser, Sophonisbe l'ordonne: Il faut servir Carthage, et hasarder l'État. Mais que deviendrez-vous, si je meurs au combat? Qui sera votre appui, si le sort des batailles Vous rend un corps sans vie au pied de nos murailles?380 SOPHONISBE. Je vous répondrois bien qu'après votre trépas Ce que je deviendrai ne vous regarde pas; Mais j'aime mieux, Seigneur, pour vous tirer de peine, Vous dire que je sais vivre et mourir en reine. SYPHAX. N'en parlons plus, Madame. Adieu: pensez à moi;385 Et je saurai, pour vous, vaincre ou mourir en roi [652].
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉRYXE, BARCÉE.
ÉRYXE. Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice, M'apprêtoit la victoire à revoir Massinisse! Et que de mon destin l'obscure trahison Sur mes souhaits remplis a versé de poison!390 Syphax est prisonnier; Cyrthe toute éperdue A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue. Sophonisbe, en dépit de toute sa fierté, Va gémir à son tour dans la captivité: Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes395 Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines; Et lorsqu'aux mêmes fers je crois voir mon vainqueur, Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur. En vain l'impatience à le chercher m'emporte, En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte,400 Et m'ose figurer, en cet heureux moment, Sa flamme impatiente et forte également: Je l'ai vu, mais surpris, mais troublé de ma vue; Il n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue, Et ses yeux égarés marquoient un embarras405 A faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas. J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée; Mais quand pour me répondre il s'est fait un effort, Son compliment au mien n'a point eu de rapport;410 Et j'ai trop vu par là qu'un si profond silence Attachoit sa pensée ailleurs qu'à ma présence, Et que l'emportement d'un entretien secret Sous un front attentif cachoit l'esprit distrait. BARCÉE. Les soins d'un conquérant vous donnent trop d'alarmes. C'est peu que devant lui Cyrthe ait mis bas les armes, Qu'elle se soit rendue, et qu'un commun effroi L'ait fait à tout son peuple accepter pour son roi; Il lui faut s'assurer des places et des portes, Pour en demeurer maître y poster [653] ses cohortes:420 Ce devoir se préfère aux soucis les plus doux; Et s'il en étoit quitte, il seroit tout à vous. ÉRYXE. Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée; Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée; Et de quelque couleur que tu couvres ses soins,425 Sa nouvelle conquête en occupe le moins. Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante, L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante; Et si je m'en rapporte à l'accueil différent, Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend.430 Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue, Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue: Ces charmes à Carthage autrefois adorés Ont soudain réuni ses regards égarés. Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière,435 Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière, Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains Éviter le triomphe et les fers des Romains [654]. Son orgueil, que ses pleurs sembloient vouloir dédire, Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire;440 Et sûre du succès, dont cet art répondoit, Elle prioit bien moins qu'elle ne commandoit. Aussi sans balancer il a donné parole Qu'elle ne seroit point traînée au Capitole, Qu'il en sauroit trouver un moyen assuré;445 En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré, Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante, Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étois présente; Et les ordres qu'aux siens il avoit à donner Ont servi de prétexte à nous abandonner.450 Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite, Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite; Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné Que cet amour jamais [655] ne fut déraciné, Chez moi, dans Hyarbée [656], où le mien trop facile455 Prêtoit à sa déroute un favorable asile, Détrôné, vagabond, et sans appui que moi, Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère,460 Jamais son feu secret n'a manqué de détours Pour me forcer moi-même à changer de discours; Ou si je m'obstinois à le faire répondre, J'en tirois pour tout fruit de quoi mieux me confondre, Et je n'en arrachois que de profonds hélas,465 Et qu'enfin son amour ne la méritoit pas. Juge, par ces soupirs [657] que produisoit l'absence, Ce qu'à leur entrevue a produit la présence. BARCÉE. Elle a produit sans doute un effet de pitié, Où se mêle peut-être une ombre d'amitié.470 Vous savez qu'un cœur noble et vraiment magnanime, Quand il bannit l'amour, aime à garder l'estime; Et que bien qu'offensé par le choix d'un mari, Il n'insulte jamais à ce qu'il a chéri. Mais quand bien vous auriez tout lieu de vous en plaindre, Sophonisbe, après tout, n'est point pour vous à craindre: Eût-elle tout son cœur, elle l'auroit en vain, Puisqu'elle est hors d'état de recevoir sa main. Il vous la doit, Madame. ÉRYXE. Il me la doit, Barcée; Mais que sert une main par le devoir forcée?480 Et qu'en auroit le don pour moi de précieux, S'il faut que son esclave ait son cœur à mes yeux? Je sais bien que des rois la fière destinée Souffre peu que l'amour règle leur hyménée, Et que leur union souvent, pour leur malheur,485 N'est que du sceptre au sceptre, et non du cœur au cœur; Mais je suis au-dessus de cette erreur commune: J'aime en lui sa personne autant que sa fortune; Et je n'en exigeai qu'il reprît ses États Que de peur que mon peuple en fît trop peu de cas.490 Des actions des rois ce téméraire arbitre Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre. Jamais d'un roi sans trône il n'eût souffert la loi, Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi. Il falloit qu'il lui vît sa couronne à la tête,495 Et que ma main devînt sa dernière conquête, Si nous voulions régner avec l'autorité Que le juste respect doit à la dignité. J'aime donc Massinisse, et je prétends qu'il m'aime: Je l'adore, et je veux qu'il m'adore de même;500 Et pour moi son hymen seroit un long ennui, S'il n'étoit tout à moi, comme moi toute à lui. Ne t'étonne donc point de cette jalousie Dont, à ce froid abord, mon âme s'est saisie; Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher;505 Sers-la, si tu le peux, et m'aide à la cacher. Pour juste aux yeux de tous qu'en puisse être la cause, Une femme jalouse à cent mépris s'expose; Plus elle fait de bruit, moins on en fait d'état, Et jamais ses soupçons n'ont qu'un honteux éclat.510 Je veux donner aux miens une route diverse, A ces amants suspects laisser libre commerce, D'un œil indifférent en regarder le cours, Fuir toute occasion de troubler leur discours [658], Et d'un hymen douteux éviter le supplice,515 Tant que je douterai du cœur de Massinisse. Le voici: nous verrons, par son empressement, Si je me suis trompée en ce pressentiment.
SCÈNE II.
MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE, MÉZÉTULLE.
MASSINISSE. Enfin, maître absolu des murs et de la ville, Je puis vous rapporter un esprit plus tranquille,520 Madame, et voir céder en ce reste du jour Les soins de la victoire aux douceurs de l'amour. Je n'aurois plus de lieu d'aucune inquiétude [659], N'étoit que je ne puis sortir d'ingratitude, Et que dans mon bonheur il n'est pas bien en moi525 De m'acquitter jamais de ce que je vous doi. Les forces qu'en mes mains vos bontés ont remises Vous ont laissée en proie à de lâches surprises, Et me rendoient ailleurs ce qu'on m'avoit ôté, Tandis qu'on vous ôtoit et sceptre et liberté.530 Ma première victoire a fait votre esclavage; Celle-ci, qui le brise, est encor votre ouvrage; Mes bons destins par vous ont eu tout leur effet, Et je suis seulement ce que vous m'avez fait. Que peut donc tout l'effort de ma reconnoissance,535 Lorsque je tiens de vous ma gloire et ma puissance? Et que vous puis-je offrir que votre propre bien, Quand je vous offrirai votre sceptre et le mien [660]? ÉRYXE. Quoi qu'on puisse devoir, aisément on s'acquitte, Seigneur, quand on se donne avec tant de mérite:540 C'est un rare présent qu'un véritable roi, Qu'a rendu sa victoire enfin digne de moi. Si dans quelques malheurs pour vous je suis tombée, Nous pourrons en parler un jour dans Hyarbée, Lorsqu'on nous y verra dans un rang souverain,545 La couronne à la tête, et le sceptre à la main. Ici nous ne savons encor ce que nous sommes: Je tiens tout fort douteux tant qu'il dépend des hommes, Et n'ose m'assurer que nos amis jaloux [661] Consentent l'union des deux trônes en nous.550 Ce qu'avec leurs héros vous avez de pratique Vous a dû mieux qu'à moi montrer leur politique. Je ne vous en dis rien: un souci plus pressant, Et si je l'ose dire, assez embarrassant, Où même ainsi que vous la pitié m'intéresse,555 Vous doit inquiéter touchant votre promesse: Dérober Sophonisbe au pouvoir des Romains, C'est un pénible ouvrage, et digne de vos mains; Vous devez y penser. MASSINISSE. Un peu trop téméraire, Peut-être ai-je promis plus que je ne puis faire.560 Les pleurs de Sophonisbe ont surpris ma raison [662]. L'opprobre du triomphe est pour elle un poison; Et j'ai cru que le ciel l'avoit assez punie, Sans la livrer moi-même à tant d'ignominie. Madame, il est bien dur de voir déshonorer565 L'autel où tant de fois on s'est plu d'adorer, Et l'âme ouverte aux biens que le ciel lui renvoie Ne peut rien refuser dans ce comble de joie. Mais quoi que ma promesse ait de difficultés, L'effet en est aisé, si vous y consentez.570 ÉRYXE. Si j'y consens! bien plus, Seigneur, je vous en prie. Voyez s'il faut agir de force ou d'industrie; Et concertez ensemble en toute liberté Ce que dans votre esprit vous avez projeté. Elle vous cherche exprès.
SCÈNE III.
MASSINISSE, ÉRYXE, SOPHONISBE, BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE [663].
ÉRYXE. Tout a changé de face,575 Madame, et les destins vous ont mise en ma place. Vous me deviez servir malgré tout mon courroux, Et je fais à présent même chose pour vous: Je vous l'avois promis, et je vous tiens parole. SOPHONISBE. Je vous suis obligée; et ce qui m'en console,580 C'est que, tout peut changer une seconde fois; Et je vous rendrai lors tout ce que je vous dois. ÉRYXE. Si le ciel jusque-là vous en laisse incapable, Vous pourrez quelque temps être ma redevable, Non tant d'avoir parlé, d'avoir prié pour vous,585 Comme de vous céder un entretien si doux. Voyez si c'est vous rendre un fort méchant office Que vous abandonner le prince Massinisse. SOPHONISBE. Ce n'est pas mon dessein de vous le dérober. ÉRYXE. Peut-être en ce dessein pourriez-vous succomber; Mais, Seigneur, quel qu'il soit, je n'y mets point d'obstacles Un héros, comme un dieu, peut faire des miracles; Et s'il faut mon aveu pour en venir à bout, Soyez sûr de nouveau que je consens à tout. Adieu.
SCÈNE IV [664].
MASSINISSE, SOPHONISBE, HERMINIE, MÉZÉTULLE.
SOPHONISBE. Pardonnez-vous à cette inquiétude595 Que fait de mon destin la triste incertitude, Seigneur? et cet espoir que vous m'avez donné Vous fera-t-il aimer d'en être importuné? Je suis Carthaginoise, et d'un sang que vous-même N'avez que trop jugé digne du diadème:600 Jugez par là l'excès de ma confusion A me voir attachée au char de Scipion; Et si ce qu'entre nous on vit d'intelligence Ne vous convaincra point d'une indigne vengeance, Si vous écoutez plus de vieux ressentiments605 Que le sacré respect de vos derniers serments. Je fus ambitieuse, inconstante et parjure [665]: Plus votre amour fut grand, plus grande en est l'injure: Mais plus il a paru, plus il vous fait de lois Pour défendre l'honneur de votre premier choix;610 Et plus l'injure est grande, et d'autant mieux éclate La générosité de servir une ingrate Que votre bras lui-même a mise hors d'état D'en pouvoir dignement reconnoître l'éclat. MASSINISSE. Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,615 Cessez de vous en faire une fausse impuissance: De quelque dur revers que vous sentiez les coups, Vous pouvez plus pour moi que je ne puis pour vous. Je dis plus: je ne puis pour vous aucune chose, A moins qu'à m'y servir ce revers vous dispose.620 J'ai promis, mais sans vous j'aurai promis en vain; J'ai juré, mais l'effet dépend de votre main; Autre qu'elle en ces lieux ne peut briser vos chaînes: En un mot le triomphe est un supplice aux reines; La femme du vaincu ne le peut éviter,625 Mais celle du vainqueur n'a rien à redouter. De l'une il est aisé que vous deveniez l'autre; Votre main par mon sort peut relever le vôtre; Mais vous n'avez qu'une heure, ou plutôt qu'un moment, Pour résoudre votre âme à ce grand changement.630 Demain Lélius entre, et je ne suis plus [666] maître; Et quelque amour en moi que vous voyiez renaître, Quelques charmes en vous qui puissent me ravir, Je ne puis que vous plaindre, et non pas vous servir. C'est vous parler sans doute avec trop de franchise;635 Mais le péril.... SOPHONISBE. De grâce, excusez ma surprise. Syphax encor vivant, voulez-vous qu'aujourd'hui.... MASSINISSE. Vous me fûtes promise auparavant qu'à lui; Et cette foi donnée et reçue à Carthage, Quand vous voudrez m'aimer, d'avec lui vous dégage.640 Si de votre personne il s'est vu possesseur, Il en fut moins l'époux que l'heureux ravisseur; Et sa captivité qui rompt cet hyménée [667] Laisse votre main libre et la sienne enchaînée. Rendez-vous à vous-même; et s'il vous peut venir645 De notre amour passé quelque doux souvenir, Si ce doux souvenir peut avoir quelque force.... SOPHONISBE. Quoi? vous pourriez m'aimer après un tel divorce, Seigneur, et recevoir de ma légèreté Ce que vous déroba tant d'infidélité?650 MASSINISSE. N'attendez point, Madame, ici que je vous die Que je ne vous impute aucune perfidie; Que mon peu de mérite et mon trop de malheur Ont seuls forcé Carthage à forcer votre cœur; Que votre changement n'éteignit point ma flamme,655 Qu'il ne vous ôta point l'empire de mon âme; Et que si j'ai porté la guerre en vos États, Vous étiez la conquête où prétendoit mon bras. Quand le temps est trop cher pour le perdre en paroles, Toutes ces vérités sont des discours frivoles:660 Il faut ménager mieux ce moment de pouvoir. Demain Lélius entre; il le peut dès ce soir: Avant son arrivée assurez votre empire. Je vous aime, Madame, et c'est assez vous dire. Je n'examine point quels sentiments pour moi665 Me rendront les effets d'une première foi: Que votre ambition, que votre amour choisisse; L'opprobre est d'un côté, de l'autre Massinisse. Il faut aller à Rome ou me donner la main: Ce grand choix ne se peut différer à demain,670 Le péril presse autant que mon impatience; Et quoi que mes succès m'offrent de confiance, Avec tout mon amour, je ne puis rien pour vous, Si demain Rome en moi ne trouve votre époux [668]. SOPHONISBE. Il faut donc qu'à mon tour je parle avec franchise,675 Puisqu'un péril si grand ne veut point de remise. L'hymen que vous m'offrez peut rallumer mes feux, Et pour briser mes fers rompre tous autres nœuds; Mais avant qu'il vous rende à votre prisonnière, Je veux que vous voyiez [669] son âme toute entière,680 Et ne puissiez un jour vous plaindre avec sujet De n'avoir pas bien vu ce que vous aurez fait. Quand j'épousai Syphax, je n'y fus point forcée: De quelques traits pour vous que l'amour m'eût blessée, Je vous quittai sans peine, et tous mes vœux trahis685 Cédèrent avec joie au bien de mon pays. En un mot, j'ai reçu du ciel pour mon partage L'aversion de Rome et l'amour de Carthage. Vous aimez Lélius, vous aimez Scipion, Vous avez lieu d'aimer toute leur nation;690 Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi ma haine [670]. Tant que vous serez roi, souffrez que je sois reine, Avec la liberté d'aimer et de haïr, Et sans nécessité de craindre ou d'obéir. Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.695 J'accepte votre hymen, mais pour vivre sans maître, Et ne quitterois point l'époux que j'avois pris, Si Rome se pouvoit éviter qu'à ce prix. A ces conditions me voulez-vous pour femme? MASSINISSE. A ces conditions prenez toute mon âme;700 Et s'il vous faut encor quelques nouveaux serments.... SOPHONISBE. Ne perdez point, Seigneur, ces précieux moments; Et puisque sans contrainte il m'est permis de vivre, Faites tout préparer; je m'apprête à vous suivre. MASSINISSE. J'y vais; mais de nouveau gardez que Lélius....705 SOPHONISBE. Cessez de vous gêner par des soins superflus; J'en connois l'importance, et vous rejoins au temple.
SCÈNE V.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE. Tu vois, mon bonheur passe et l'espoir et l'exemple; Et c'est, pour peu qu'on aime, une extrême douceur De pouvoir accorder sa gloire avec son cœur;710 Mais c'en est une ici bien autre, et sans égale, D'enlever, et sitôt, ce prince à ma rivale, De lui faire tomber le triomphe des mains [671], Et prendre sa conquête aux yeux de ses Romains. Peut-être avec le temps j'en aurai l'avantage715 De l'arracher à Rome, et le rendre à Carthage; Je m'en réponds déjà sur le don de sa foi: Il est à mon pays puisqu'il est tout à moi. A ce nouvel hymen c'est ce qui me convie, Non l'amour, non la peur de me voir asservie:720 L'esclavage aux grands cœurs n'est point à redouter; Alors qu'on sait mourir, on sait tout éviter; Mais comme enfin la vie est bonne à quelque chose, Ma patrie elle-même à ce trépas s'oppose, Et m'en désavoueroit, si j'osois me ravir725 Les moyens que l'amour m'offre de la servir. Le bonheur surprenant de cette préférence M'en donne une assez juste et flatteuse espérance. Que ne pourrai-je point si, dès qu'il m'a pu voir, Mes yeux d'une autre reine ont détruit le pouvoir!730 Tu l'as vu comme moi, qu'aucun retour vers elle N'a montré qu'avec peine il lui fût infidèle: Il ne l'a point nommée, et pas même un soupir N'en a fait soupçonner le moindre souvenir. HERMINIE. Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie;735 Mais il manque le comble à cet excès de joie, Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir, Si vous voyiez qu'Éryxe en eût du déplaisir. Elle est indifférente, ou plutôt insensible: A vous servir contre elle elle fait son possible,740 Quand vous prenez plaisir à troubler son discours, Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours; Et ce héros enfin que votre soin obsède Semble ne vous offrir que ce qu'elle vous cède. Je voudrois qu'elle vît un peu plus son malheur,745 Qu'elle en fît hautement éclater la douleur; Que l'espoir inquiet de se voir son épouse Jetât un plein désordre en son âme jalouse; Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous. SOPHONISBE. Que tu te connois mal en sentiments jaloux!750 Alors qu'on l'est si peu qu'on ne pense pas l'être, On n'y réfléchit point, on laisse tout paroître; Mais quand on l'est assez pour s'en apercevoir, On met tout son possible à n'en laisser rien voir. Éryxe, qui connoît et qui hait sa foiblesse,755 La renferme au dedans, et s'en rend la maîtresse; Mais cette indifférence où tant d'orgueil se joint Ne part que d'un dépit jaloux au dernier point; Et sa fausse bonté se trahit elle-même Par l'effort qu'elle fait à se montrer extrême:760 Elle est étudiée, et ne l'est pas assez Pour échapper entière aux yeux intéressés. Allons, sans perdre temps, l'empêcher de nous nuire, Et prévenir l'effet qu'elle pourroit produire.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
MASSINISSE, MÉZÉTULLE.
MÉZÉTULLE. Oui, Seigneur, j'ai donné vos ordres à la porte,765 Que jusques à demain aucun n'entre, ne sorte [672], A moins que Lélius vous dépêche quelqu'un. Au reste, votre hymen fait le bonheur commun: Cette illustre conquête est une autre victoire, Que prennent les vainqueurs pour un surcroît de gloire, Et qui fait aux vaincus bannir tout leur effroi, Voyant régner leur reine avec leur nouveau roi. Cette union à tous promet des biens solides, Et réunit sous vous tous les cœurs des Numides. MASSINISSE. Mais Éryxe...? MÉZÉTULLE. J'ai mis des gens à l'observer,775 Et suis allé moi-même après eux la trouver, De peur qu'un contre-temps de jalouse colère Allât jusqu'aux autels en troubler le mystère. D'abord qu'elle a tout su, son visage étonné Aux troubles du dedans sans doute a trop donné:780 Du moins à ce grand coup elle a paru surprise; Mais un moment après, entièrement remise, Elle a voulu sourire, et m'a dit froidement: «Le Roi n'use pas mal de mon consentement; Allez, et dites-lui que pour reconnoissance....»785 Mais, Seigneur, devers vous elle-même s'avance, Et vous expliquera mieux que je n'aurois fait Ce qu'elle ne m'a pas expliqué tout à fait. MASSINISSE. Cependant cours au temple, et presse un peu la Reine D'y terminer des vœux dont la longueur me gêne;790 Et dis-lui que c'est trop importuner les Dieux, En un temps où sa vue est si chère à mes yeux.
SCÈNE II.
MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE.
ÉRYXE. Comme avec vous, Seigneur, je ne sus jamais feindre, Souffrez pour un moment que j'ose ici m'en plaindre [673], Non d'un amour éteint, ni d'un espoir déçu,795 L'un fut mal allumé, l'autre fut mal conçu; Mais d'avoir cru mon âme et si foible et si basse, Qu'elle pût m'imputer votre hymen à disgrâce, Et d'avoir envié cette joie à mes yeux D'en être les témoins, aussi bien que les Dieux.800 Ce plein aveu promis avec tant de franchise Me préparoit assez à voir tout sans surprise; Et sûr que vous étiez de mon consentement, Vous me deviez ma part en cet heureux moment. J'aurois un peu plus tôt été désabusée;805 Et près du précipice où j'étois exposée, Il m'eût été, Seigneur, et m'est encor bien doux D'avoir pu vous connoître avant que d'être à vous. Aussi n'attendez point de reproche ou d'injure: Je ne vous nommerai ni lâche, ni parjure.810 Quel outrage m'a fait votre manque de foi, De me voler un cœur qui n'étoit pas à moi [674]? J'en connois le haut prix, j'en vois tout le mérite; Mais jamais un tel vol n'aura rien qui m'irrite, Et vous vivrez sans trouble en vos contentements,815 S'ils n'ont à redouter que mes ressentiments. MASSINISSE. J'avois assez prévu qu'il vous seroit facile De garder dans ma perte un esprit si tranquille: Le peu d'ardeur pour moi que vos desirs ont eu Doit s'accorder sans peine avec cette vertu.820 Vous avez feint d'aimer, et permis l'espérance; Mais cet amour traînant n'avoit que l'apparence; Et quand par votre hymen vous pouviez m'acquérir, Vous m'avez renvoyé pour vaincre ou pour périr. J'ai vaincu par votre ordre, et vois avec surprise825 Que je n'en ai pour fruit qu'une froide remise, Et quelque espoir douteux d'obtenir votre choix Quand nous serons chez vous l'un et l'autre en vrais rois. Dites-moi donc, Madame, aimiez-vous [675] ma personne Ou le pompeux éclat d'une double couronne?830 Et lorsque vous prêtiez des forces à mon bras, Étoit-ce pour unir nos mains ou nos États? Je vous l'ai déjà dit, que toute ma vaillance Tient d'un si grand secours sa gloire et sa puissance. Je saurai m'acquitter de ce qui vous est dû,835 Et je vous rendrai plus que vous n'avez perdu; Mais comme en mon malheur ce favorable office En vouloit à mon sceptre, et non à Massinisse, Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs, Voir mon sceptre en vos mains, et Massinisse ailleurs. Prenez ce sceptre aimé pour l'attacher au vôtre; Ma main tant refusée est bonne pour une autre; Et son ambition a de quoi s'arrêter En celui de Syphax [676] qu'elle vient d'emporter. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte845 D'en montrer une estime et plus haute et plus prompte, Ni craint de ravaler l'honneur de votre rang Pour trop considérer le mérite et le sang. La naissance suffit quand la personne est chère: Un prince détrôné garde son caractère;850 Mais à vos yeux charmés par de plus forts appas, Ce n'est point être roi que de ne régner pas. Vous en vouliez en moi l'effet comme le titre; Et quand de votre amour la fortune est l'arbitre, Le mien, au-dessus d'elle et de tous ses revers,855 Reconnoît son objet dans les pleurs, dans les fers. Après m'être fait roi pour plaire à votre envie, Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie, Mon sceptre reconquis me met en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté;860 Et ce seroit trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même. Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis [677] de disposer de moi. ÉRYXE. Il est beau de trancher du roi comme vous faites;865 Mais n'a-t-on aucun lieu de douter si vous l'êtes? Et n'est-ce point, Seigneur, vous y prendre un peu mal, Que d'en faire l'épreuve en gendre d'Asdrubal [678]? Je sais que les Romains vous rendront la couronne, Vous en avez parole, et leur parole est bonne:870 Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir; Et que sous leur appui ce plein droit de tout faire N'est que pour qui ne veut que ce qui doit leur plaire. Vous verrez qu'ils auront pour vous trop d'amitié875 Pour vous laisser méprendre au choix d'une moitié. Ils ont pris trop de part en votre destinée Pour ne pas l'affranchir d'un pareil hyménée; Et ne se croiroient pas assez de vos amis, S'ils n'en désavouoient les Dieux qui l'ont permis.880 MASSINISSE. Je m'en dédis, Madame; et s'il vous est facile De garder dans ma perte un cœur vraiment tranquille, Du moins votre grande âme avec tous ses efforts N'en conserve pas bien les fastueux dehors. Lorsque vous étouffez l'injure et la menace,885 Vos illustres froideurs laissent rompre leur glace; Et cette fermeté de sentiments contraints S'échappe adroitement du côté des Romains. Si tant de retenue a pour vous quelque gêne, Allez jusqu'en leur camp solliciter leur haine;890 Traitez-y mon hymen de lâche et noir forfait; N'épargnez point les pleurs pour en rompre l'effet; Nommez-y moi cent fois ingrat, parjure, traître: J'ai mes raisons pour eux, et je les dois connoître. ÉRYXE. Je les connois, Seigneur, sans doute moins que vous,895 Et les connois assez pour craindre leur courroux. Ce grand titre de roi, que seul je considère, Étend sur moi l'affront qu'en vous ils vont lui faire; Et rien ici n'échappe à ma tranquillité Que par les intérêts de notre dignité:900 Dans votre peu de foi c'est tout ce qui me blesse. Vous allez hautement montrer notre foiblesse, Dévoiler notre honte, et faire voir à tous Quels fantômes d'État on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peuples de connoître905 Qu'ils n'ont que le sénat pour véritable maître, Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner. C'est là mon déplaisir. Si je n'étois pas reine, Ce que je perds en vous me feroit peu de peine;910 Mais je ne puis souffrir qu'un si dangereux choix Détruise en un moment ce peu qui reste aux rois, Et qu'en un si grand cœur l'impuissance de l'être Ait ménagé si mal l'honneur de le paroître. Mais voici cet objet si charmant à vos yeux,915 Dont le cher entretien vous divertira mieux.
SCÈNE III.
MASSINISSE, SOPHONISBE, ÉRYXE, MÉZÉTULLE, HERMINIE, BARCÉE.
ÉRYXE. Une seconde fois tout a changé de face, Madame, et c'est à moi de vous quitter la place. Vous n'aviez pas dessein de me le dérober [679]? SOPHONISBE. L'occasion qui plaît souvent fait succomber.920 Vous puis-je en cet état rendre quelque service? ÉRYXE. L'occasion qui plaît semble toujours propice; Mais ce qui vous et moi nous doit mettre en souci, C'est que ni vous ni moi ne commandons ici. SOPHONISBE. Si vous y commandiez, je pourrois être à plaindre.925 ÉRYXE. Peut-être en auriez-vous quelque peu moins à craindre. Ceux dont avant deux jours nous y prendrons des lois Regardent d'un autre œil la majesté des rois. Étant ce que je suis, je redoute un exemple; Et reine, c'est mon sort en vous que je contemple.930 SOPHONISBE. Vous avez du crédit, le Roi n'en manque point; Et si chez les Romains l'un à l'autre se joint.... ÉRYXE. Votre félicité sera longtemps parfaite, S'ils la laissent durer autant que je souhaite. Seigneur, en cet adieu recevez-en ma foi,935 Ou me donnez quelqu'un qui réponde de moi. La gloire de mon rang, qu'en vous deux je respecte, Ne sauroit consentir que je vous sois suspecte. Faites-moi donc justice, et ne m'imputez rien Si le ciel à mes vœux ne s'accorde pas bien.
SCÈNE IV.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
MASSINISSE. Comme elle voit ma perte aisément réparable, Sa jalousie est foible, et son dépit traitable. Aucun ressentiment n'éclate en ses discours. SOPHONISBE. Non; mais le fond du cœur n'éclate pas toujours. Qui n'est point irritée, ayant trop de quoi l'être,945 L'est souvent d'autant plus qu'on le voit moins paroître, Et cachant son dessein pour le mieux assurer, Cherche à prendre ce temps qu'on perd à murmurer. Ce grand calme prépare un dangereux orage. Prévenez les effets de sa secrète rage;950 Prévenez de Syphax l'emportement jaloux, Avant qu'il ait aigri vos Romains contre vous; Et portez dans leur camp la première nouvelle De ce que vient de faire un amour si fidèle. Vous n'y hasardez rien, s'ils respectent en vous,955 Comme nous l'espérons, le nom de mon époux; Mais je m'attirerois la dernière infamie, S'ils brisoient malgré vous le saint nœud qui nous lie, Et qu'ils pussent noircir de quelque indignité Mon trop de confiance en votre autorité.960 Si dès qu'ils paroîtront, vous n'êtes plus le maître, C'est d'eux qu'il faut savoir ce que je vous puis être; Et puisque Lélius doit entrer dès demain.... MASSINISSE. Ah! je n'ai pas reçu le cœur avec la main. Si votre amour.... SOPHONISBE. Seigneur, je parle avec franchise.965 Vous m'avez épousée, et je vous suis acquise: Voyons si vous pourrez me garder plus d'un jour. Je me rends au pouvoir, et non pas à l'amour; Et de quelque façon qu'à présent je vous nomme, Je ne suis point à vous, s'il faut aller à Rome.970 MASSINISSE. A qui donc? à Syphax, Madame? SOPHONISBE. D'aujourd'hui, Puisqu'il porte des fers, je ne suis plus à lui. En dépit des Romains on voit que je vous aime; Mais jusqu'à leur aveu je suis toute à moi-même [680]; Et pour obtenir plus que mon cœur et ma foi,975 Il faut m'obtenir d'eux aussi bien que de moi. Le nom d'époux suffit pour me tenir parole, Pour me faire éviter l'aspect du Capitole. N'exigez rien de plus; perdez quelques moments Pour mettre en sûreté l'effet de vos serments;980 Afin que vos lauriers me sauvent du tonnerre, Allez aux dieux du ciel joindre ceux de la terre. Mais que nous veut Syphax que ce Romain conduit?
SCÈNE V.
SYPHAX, MASSINISSE, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, MÉZÉTULLE, GARDES.
LÉPIDE. Touché de cet excès du malheur qui le suit, Madame, par pitié Lélius vous l'envoie,985 Et donne à ses douleurs ce mélange de joie Avant qu'on le conduise au camp de Scipion [681]. MASSINISSE. J'aurai pour ses malheurs même compassion. Adieu: cet entretien ne veut point ma présence; J'en attendrai l'issue avec impatience;990 Et j'ose en espérer quelques plus douces lois Quand vous aurez [682] mieux vu le destin des deux rois. SOPHONISBE. Je sais ce que je suis et ce que je dois faire, Et prends pour seul objet ma gloire à satisfaire.
SCÈNE VI.
SYPHAX, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, GARDES.
SYPHAX. Madame, à cet excès de générosité,995 Je n'ai presque plus d'yeux pour ma captivité; Et malgré de mon sort la disgrâce éclatante, Je suis encore heureux quand je vous vois constante. Un rival triomphant veut place en votre cœur, Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur!1000 Vous préférez mes fers à toute sa victoire, Et savez hautement soutenir votre gloire! Je ne vous dirai point aussi que vos conseils M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils, Ni que pour les Romains votre haine implacable1005 A rendu ma déroute à jamais déplorable: Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi, Je règne dans votre âme, et c'est assez pour moi. SOPHONISBE. Qui vous dit qu'à ses yeux vous y régniez encore? Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore? Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger, Lorsque vous m'apportez des fers à partager? SYPHAX. Ce soin de votre gloire, et de lui satisfaire.... SOPHONISBE. Quand vous l'entendrez bien, vous dira le contraire [683]. Ma gloire est d'éviter les fers que vous portez,1015 D'éviter le triomphe où vous vous soumettez: Ma naissance ne voit que cette honte à craindre. Enfin détrompez-vous, il siéroit mal de feindre: Je suis à Massinisse, et le peuple en ces lieux Vient de voir notre hymen à la face des Dieux;1020 Nous sortons de leur temple. SYPHAX. Ah! que m'osez-vous dire? SOPHONISBE. Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire. J'ai su m'en affranchir par une autre union; Et vous suivrez sans moi le char de Scipion. SYPHAX. Le croirai-je, grands Dieux! et le voudra-t-on croire, Alors que l'avenir en apprendra l'histoire? Sophonisbe servie avec tant de respect, Elle que j'adorai dès le premier aspect, Qui s'est vue à toute heure et partout obéie, Insulte lâchement à ma gloire trahie,1030 Met le comble à mes maux par sa déloyauté, Et d'un crime si noir fait encor vanité! SOPHONISBE. Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute Pour conserver un rang que le destin vous ôte: Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours; Et qui règne un moment aime à régner toujours: Mais si l'essai du trône en fait durer l'envie Dans l'âme la plus haute à l'égal de la vie, Un roi né pour la gloire, et digne de son sort, A la honte des fers sait préférer la mort;1040 Et vous m'aviez promis en partant.... SYPHAX. Ah! Madame, Qu'une telle promesse étoit douce à votre âme! Ma mort faisoit dès lors vos plus ardents souhaits [684]. SOPHONISBE. Non; mais je vous tiens mieux ce que je vous promets: Je vis encore en reine, et je mourrai de même.1045 SYPHAX. Dites que votre foi tient toute au diadème, Que les plus saintes lois ne peuvent rien sur vous. SOPHONISBE. Ne m'attachez point tant au destin d'un époux, Seigneur; les lois de Rome et celles de Carthage Vous diront que l'hymen se rompt par l'esclavage [685],1050 Que vos chaînes du nôtre ont brisé le lien, Et qu'étant dans les fers, vous ne m'êtes plus rien. Ainsi par les lois même en mon pouvoir remise, Je me donne au monarque à qui je fus promise, Et m'acquitte envers lui d'une première foi1055 Qu'il reçut avant vous de mon père et de moi. Ainsi mon changement n'a point de perfidie: J'étois et suis encore au roi de Numidie, Et laisse à votre sort son flux et son reflux [686], Pour régner malgré lui quand vous ne régnez plus.1060 SYPHAX. Ah! s'il est quelques lois qui souffrent qu'on étale Cet illustre mépris de la foi conjugale, Cette hauteur, Madame, a d'étranges effets, Après m'avoir forcé de refuser la paix. Me les [687] promettiez-vous, alors qu'à ma défaite1065 Vous montriez dans Cyrthe une sûre retraite, Et qu'outre le secours de votre général Vous me vantiez celui d'Hannon et d'Annibal [688]? Pour vous avoir trop crue, hélas! et trop aimée, Je me vois sans États, je me vois sans armée;1070 Et par l'indignité d'un soudain changement, La cause de ma chute en fait l'accablement. SOPHONISBE. Puisque je vous montrois dans Cyrthe une retraite, Vous deviez vous y rendre après votre défaite: S'il eût fallu périr sous un fameux débris,1075 Je l'eusse appris de vous, ou je vous l'eusse appris, Moi qui, sans m'ébranler du sort de deux batailles [689], Venois de m'enfermer exprès dans ces murailles, Prête à souffrir un siége, et soutenir pour vous Quoi que du ciel injuste eût osé le courroux.1080 Pour mettre en sûreté quelques restes de vie, Vous avez du triomphe accepté l'infamie; Et ce peuple déçu qui vous tendoit les mains N'a revu dans son roi qu'un captif des Romains. Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes, Ont abattu les cœurs [690], ont fait ouvrir les portes, Et réduit votre femme à la nécessité De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité, Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtres Ils pouvoient après vous se livrer à vos maîtres.1090 Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vi; Et si vous fussiez mort, je vous aurois suivi. Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre: Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre; Je vis peut-être encor pour quelque autre raison1095 Qui se justifiera dans une autre saison. Un Romain nous écoute; et quoi qu'on veuille en croire, Quand il en sera temps je mourrai pour ma gloire. Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux, Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous;1100 Et je croirai régner malgré votre esclavage, Si vous pouvez m'ouvrir les chemins de Carthage. Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi, Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi. Je l'aimai; mais ce feu, dont je fus la maîtresse,1105 Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse: Toute ma passion est pour ma liberté [691] Et toute mon horreur pour la captivité. Seigneur, après cela je n'ai rien à vous dire: Par ce nouvel hymen vous voyez où j'aspire;1110 Vous savez les moyens d'en rompre le lien: Réglez-vous là-dessus, sans vous plaindre de rien.
SCÈNE VII.
SYPHAX, LÉPIDE, GARDES.
SYPHAX. A-t-on vu sous le ciel plus infâme injustice? Ma déroute la jette au lit de Massinisse; Et pour justifier ses lâches trahisons,1115 Les maux qu'elle a causés lui servent de raisons! LÉPIDE. Si c'est avec chagrin que vous souffrez sa perte, Seigneur, quelque espérance encor vous est offerte: Si je l'ai bien compris, cet hymen imparfait N'est encor qu'en parole, et n'a point eu d'effet;1120 Et comme nos Romains le verront avec peine, Ils pourront mal répondre aux souhaits de la Reine. Je vais m'assurer d'elle, et vous dirai de plus Que j'en viens d'envoyer avis à Lélius: J'en attends nouvel ordre, et dans peu je l'espère.1125 SYPHAX. Quoi? prendre tant de soin d'adoucir ma misère! Lépide, il n'appartient qu'à de vrais généreux D'avoir cette pitié des princes malheureux; Autres que les Romains n'en chercheroient la gloire. LÉPIDE. Lélius fera voir ce qu'il vous en faut croire.1130 Vous autres, attendant quel est son sentiment, Allez garder le Roi dans cet appartement.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SYPHAX, LÉPIDE.
LÉPIDE. Lélius est dans Cyrthe, et s'en est rendu maître: Bientôt dans ce palais vous le verrez paroître; Et si vous espérez que parmi vos malheurs1135 Sa présence ait de quoi soulager vos douleurs, Vous n'avez avec moi qu'à l'attendre au passage. SYPHAX. Lépide, que dit-il touchant ce mariage? En rompra-t-il les nœuds? en sera-t-il d'accord? Fera-t-il mon rival arbitre de mon sort?1140 LÉPIDE. Je ne vous réponds point que sur cette matière Il veuille vous ouvrir son âme toute entière; Mais vous pouvez juger que puisqu'il vient ici, Cet hymen comme à vous lui donne du souci. Sachez-le de lui-même: il entre, et vous regarde.1145
SCÈNE II.
LÉLIUS, SYPHAX, LÉPIDE.
LÉLIUS. Détachez-lui ces fers [692], il suffit qu'on le garde. Prince, je vous ai vu tantôt comme ennemi, Et vous vois maintenant comme ancien [693] ami [694]. Le fameux Scipion, de qui vous fûtes l'hôte, Ne s'offensera point des fers que je vous ôte,1150 Et feroit encor plus, s'il nous étoit permis De vous remettre au rang de nos plus chers amis. SYPHAX. Ah! ne rejetez point dans ma triste mémoire Le cuisant souvenir de l'excès de ma gloire; Et ne reprochez point à mon cœur désolé,1155 A force de bontés, ce qu'il a violé. Je fus l'ami de Rome, et de ce grand courage Qu'opposent nos destins aux destins de Carthage: Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours, Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours [695]. J'eus des yeux assez bons pour remplir votre attente; Mais que sert un bon choix dans une âme inconstante? Et que peuvent les droits de l'hospitalité Sur un cœur si facile à l'infidélité? J'en suis assez puni par un revers si rude,1165 Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude. Il suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi, Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi, Et me faire avouer que le sort qui m'opprime, Pour cruel qu'il me soit, rend justice à mon crime [696].1170 LÉLIUS. Je ne vous parle aussi qu'avec cette pitié Que nous laisse pour vous un reste d'amitié: Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes. Nous ne saurions voir même aujourd'hui qu'à regret Ce gouffre de [697] malheurs que vous vous êtes fait. Le ciel m'en est témoin, et vos propres murailles, Qui nous voyoient enflés du gain de deux batailles, Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits A regagner la vôtre, et vous rendre la paix.1180 Par quel motif de haine obstinée à vous nuire Nous avez-vous forcés vous-même à vous détruire? Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux, Vous a précipité jusqu'à rompre avec nous [698]? SYPHAX. Pourrez-vous pardonner, Seigneur, à ma vieillesse,1185 Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse? Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi; Et tant que je le fus, je vous gardai ma foi; Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon âme et de ma destinée,1190 Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu, Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu. Que c'est un imbécile et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr1195 Il croit se faire aimer à force d'obéir! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis.1200 Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine, M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. Sous ces dehors charmants qui paroient son visage,1205 C'étoit une Alecton [699] que déchaînoit Carthage: Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien; Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien; Et malgré cette paix que vous m'avez offerte, Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte.1210 Vous voyez son ouvrage [700] en ma captivité, Voyez-en un plus rare en sa déloyauté. Vous trouverez, Seigneur, cette même furie Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie; Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi,1215 Qu'elle saura séduire et perdre comme moi. Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse, Qui croit par cet hymen se bien faire justice, Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié;1220 Mais pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage, Ce vainqueur avec elle épousera Carthage; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer: Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console.1225 Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole [701], Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter [702]. LÉLIUS. Je connois Massinisse, et ne vois rien à craindre D'un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre: Il en sait l'importance; et quoi qu'il ait osé, Si l'hymen fut trop prompt, le divorce est aisé. Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage, Le recevra de lui sans changer de visage, Et ne se promet pas de ce nouvel époux1235 Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous. Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine, De ce qui le suivra ne soyez point en peine, Et sans en augurer pour nous ni bien ni mal, Attendez sans souci la perte d'un rival,1240 Et laissez-nous celui de voir quel avantage Pourroit avec le temps en recevoir Carthage. SYPHAX. Seigneur, s'il est permis de parler aux vaincus, Souffrez encore un mot, et je ne parle plus. Massinisse de soi pourroit fort peu de chose:1245 Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose; Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois, Il met dans la balance un redoutable poids, Et par ma chute enfin sa fortune enhardie Va traîner après lui toute la Numidie.1250 Je le hais fortement, mais non pas à l'égal Des murs que ma perfide eut pour séjour natal. Le déplaisir de voir que ma ruine en vienne, Craint qu'ils ne durent trop, s'il faut qu'il les soutienne. Puisse-t-il, ce rival, périr, dès aujourd'hui!1255 Mais puissé-je les voir trébucher avant lui! Prévenez donc, Seigneur, l'appui qu'on leur prépare; Vengez-moi de Carthage avant qu'il se déclare; Pressez en ma faveur votre propre courroux, Et gardez jusque-là Massinisse pour vous.1260 Je n'ai plus rien à dire, et vous en laisse faire. LÉLIUS. Nous saurons profiter d'un avis salutaire [703]. Allez m'attendre au camp: je vous suivrai de près. Je dois ici l'oreille à d'autres intérêts; Et ceux de Massinisse.... SYPHAX. Il osera vous dire....1265 LÉLIUS. Ce que vous m'avez dit, Seigneur, vous doit suffire. Encore un coup, allez, sans vous inquiéter; Ce n'est pas devant vous que je dois l'écouter.
SCÈNE III.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE.
MASSINISSE. L'avez-vous commandé, Seigneur, qu'en ma présence Vos tribuns vers la Reine usent de violence [704]?1270 LÉLIUS. Leur ordre est d'emmener au camp les prisonniers; Et comme elle et Syphax s'en trouvent les premiers, Ils ont suivi cet ordre en commençant par elle. Mais par quel intérêt prenez-vous sa querelle [705]? MASSINISSE. Syphax vous l'aura dit, puisqu'il sort d'avec vous.1275 Seigneur, elle a reçu son véritable époux; Et j'ai repris sa foi par force violée Sur un usurpateur qui me l'avoit volée. Son père et son amour m'en avoient fait le don. LÉLIUS. Ce don pour tout effet n'eut qu'un lâche abandon.1280 Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance.... MASSINISSE. J'étois lors en Espagne, et durant mon absence Carthage la força d'accepter ce parti [706]; Mais à présent Carthage en a le démenti. En reprenant mon bien j'ai détruit son ouvrage,1285 Et vous fais dès ici triompher de Carthage. LÉLIUS. Commencer avant nous un triomphe si haut, Seigneur, c'est la braver un peu plus qu'il ne faut, Et mettre entre elle et Rome une étrange balance, Que de confondre ainsi l'une et l'autre alliance,1290 Notre ami tout ensemble et gendre d'Asdrubal. Croyez-moi, ces deux noms s'accordent assez mal; Et quelque grand dessein que puisse être le vôtre, Vous ne pourrez longtemps conserver l'un et l'autre. Ne vous figurez point qu'une telle moitié1295 Soit jamais compatible avec notre amitié, Ni que nous attendions que le même artifice Qui nous ôta Syphax nous vole Massinisse. Nous aimons nos amis, et même en dépit d'eux Nous savons les tirer de ces pas dangereux.1300 Ne nous [707] forcez à rien qui vous puisse déplaire. MASSINISSE. Ne m'ordonnez donc rien que je ne puisse faire; Et montrez cette ardeur de servir vos amis, A tenir hautement ce qu'on leur a promis. Du consul et de vous j'ai la parole expresse;1305 Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse. Tout ce qui m'appartint [708] me doit être rendu. LÉLIUS. Et par où cet espoir vous est-il défendu? MASSINISSE. Quel ridicule espoir en garderoit mon âme, Si votre dureté me refuse ma femme?1310 Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer? Et du reste par là que me faut-il penser [709]? Puis-je faire aucun fond sur la foi qu'on me donne, Et traité comme esclave, attendre ma couronne? LÉLIUS. Nous en avons ici les ordres du sénat,1315 Et même de Syphax il y joint tout l'État; Mais nous n'en avons point touchant cette captive: Syphax est son époux, il faut qu'elle le suive. MASSINISSE. Syphax est son époux! et que suis-je, Seigneur? LÉLIUS. Consultez la raison plutôt que votre cœur;1320 Et voyant mon devoir, souffrez que je le fasse. MASSINISSE. Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place: Au lieu d'un conquérant par vos mains couronné, Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné. Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèle1325 Dédaigne et diadème et liberté sans elle; Je ne veux ni régner, ni vivre qu'en ses bras: Non, je ne veux.... LÉLIUS. Seigneur, ne vous emportez pas. MASSINISSE. Résolus à ma perte, hélas! que vous importe Si ma juste douleur se retient ou s'emporte?1330 Mes pleurs et mes soupirs vous fléchiront-ils mieux? Et faut-il à genoux vous parler comme aux Dieux? Que j'ai mal employé mon sang et mes services, Quand je les ai prêtés à vos astres propices, Si j'ai pu tant de fois hâter votre destin,1335 Sans pouvoir mériter cette part au butin! LÉLIUS. Si vous avez, Seigneur, hâté notre fortune, Je veux bien que la proie entre nous soit commune; Mais pour la partager, est-ce à vous de choisir? Est-ce avant notre aveu qu'il vous en faut saisir?1340 MASSINISSE. Ah! si vous aviez fait la moindre expérience De ce qu'un digne amour donne d'impatience, Vous sauriez.... Mais pourquoi n'en auriez-vous pas fait? Pour aimer à notre âge en est-on moins parfait? Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes [710]?1345 Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes, Et le maître des Dieux, des rois et des amants, En ma place auroit eu mêmes empressements. J'aimois, on l'agréoit, j'étois ici le maître; Vous m'aimiez, ou du moins vous le faisiez paroître. L'amour en cet état daigne-t-il hésiter, Faute d'un mot d'aveu dont il n'ose douter? Voir son bien en sa main et ne le point reprendre, Seigneur, c'est un respect bien difficile à rendre. Un roi se souvient-il en des moments si doux1355 Qu'il a dans votre camp des maîtres parmi vous? Je l'ai dû toutefois, et je m'en tiens coupable. Ce crime est-il si grand qu'il soit irréparable? Et sans considérer mes services passés, Sans excuser l'amour par qui nos cœurs forcés....1360 LÉLIUS. Vous parlez tant d'amour, qu'il faut que je confesse Que j'ai honte pour vous de voir tant de foiblesse. N'alléguez point les Dieux: si l'on voit quelquefois Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix, Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples;1365 Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples: Comme ils sont dans leur ciel [711] au-dessus du danger, Ils n'ont là rien à craindre et rien à ménager [712]. Du reste je sais bien que souvent il arrive Qu'un vainqueur s'adoucit auprès de sa captive,1370 Les droits de la victoire ont quelque liberté Qui ne sauroit déplaire à notre âge indompté; Mais quand à cette ardeur un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire; Il repousse l'amour comme un lâche attentat,1375 Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État; Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces, Laisse à cette raison toujours toutes ses forces. Quand l'amour avec elle a de quoi s'accorder, Tout est beau, tout succède, on n'a qu'à demander;1380 Mais pour peu qu'elle en soit ou doive être alarmée, Son feu qu'elle dédit doit tourner en fumée. Je vous en parle en vain: cet amour décevant Dans votre cœur surpris a passé trop avant; Vos feux vous plaisent trop pour les vouloir éteindre;1385 Et tout ce que je puis, Seigneur, c'est de vous plaindre. MASSINISSE. Me plaindre tout ensemble et me tyranniser! LÉLIUS. Vous l'avouerez un jour, c'est vous favoriser. MASSINISSE. Quelle faveur, grands Dieux! qui tient lieu de supplice! LÉLIUS. Quand vous serez à vous, vous lui ferez justice.1390 MASSINISSE. Ah! que cette justice est dure à concevoir! LÉLIUS. Je la conçois [713] assez pour suivre mon devoir.
SCÈNE IV.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE, ALBIN.
ALBIN. Scipion vient, Seigneur, d'arriver dans vos tentes, Ravi du grand succès qui prévient ses attentes; Et ne vous croyant pas maître en si peu de jours,1395 Il vous venoit lui-même amener du secours, Tandis que le blocus laissé devant Utique Répond de cette place à notre république [714]. Il me donne ordre exprès de vous en avertir. LÉLIUS [715]. Allez à votre hymen le faire consentir;1400 Allez le voir sans moi: je l'en laisse seul juge. MASSINISSE. Oui, contre vos rigueurs il sera mon refuge, Et j'en rapporterai d'autres ordres pour vous. LÉLIUS. Je les suivrai, Seigneur, sans en être jaloux. MASSINISSE. Mais avant mon retour si l'on saisit la Reine....1405 LÉLIUS. J'en réponds jusque-là, n'en soyez point en peine. Qu'on la fasse venir. Vous pouvez lui parler, Pour prendre ses conseils, et pour la consoler [716]. Gardes, que sans témoins on le laisse avec elle. Vous, pour dernier avis d'une amitié fidèle,1410 Perdez fort peu de temps en ce doux entretien, Et jusques au retour ne vous vantez de rien.
SCÈNE V.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
MASSINISSE. Voyez-la donc, Seigneur, voyez tout son mérite, Voyez s'il est aisé qu'un héros.... Il me quitte, Et d'un premier éclat le barbare alarmé1415 N'ose exposer son cœur aux yeux qui m'ont charmé. Il veut être inflexible, et craint de ne plus l'être, Pour peu qu'il se permit de voir et de connoître. Allons, allons, Madame, essayer aujourd'hui Sur le grand Scipion ce qu'il a craint pour lui.1420 Il vient d'entrer au camp; venez-y par vos charmes Appuyer mes soupirs et secourir mes larmes; Et que ces mêmes yeux qui m'ont fait tout oser, Si j'en suis criminel, servent à m'excuser. Puissent-ils, et sur l'heure, avoir là tant de force,1425 Que pour prendre ma place il m'ordonne un divorce, Qu'il veuille conserver mon bien en me l'ôtant! J'en mourrai [717] de douleur, mais je mourrai content. Mon amour, pour vous faire un destin si propice, Se prépare avec joie à ce grand sacrifice.1430 Si c'est vous bien servir, l'honneur m'en suffira; Et si c'est mal aimer, mon bras m'en punira. SOPHONISBE. Le trouble de vos sens, dont vous n'êtes plus maître, Vous a fait oublier, Seigneur, à me connoître. Quoi? j'irois mendier jusqu'au camp des Romains1435 La pitié de leur chef qui m'auroit en ses mains? J'irois déshonorer, par un honteux hommage, Le trône où j'ai pris place, et le sang de Carthage; Et l'on verroit gémir la fille d'Asdrubal Aux pieds de l'ennemi pour eux le plus fatal?1440 Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force, Qu'en sa faveur sur l'heure il pressât un divorce; Mais je ne me vois pas en état d'obéir, S'il osoit jusque-là cesser de me haïr. La vieille antipathie entre Rome et Carthage1445 N'est pas prête à finir par un tel assemblage. Ne vous préparez point à rien sacrifier A l'honneur qu'il auroit de vous justifier. Pour effet de vos feux et de votre parole, Je ne veux qu'éviter l'aspect du Capitole;1450 Que ce soit par l'hymen ou par d'autres moyens, Que je vive avec vous ou chez nos citoyens [718], La chose m'est égale, et je vous tiendrai quitte, Qu'on nous sépare ou non, pourvu que je l'évite. Mon amour voudroit plus; mais je règne sur lui,1455 Et n'ai changé d'époux que pour prendre un appui. Vous m'avez demandé la faveur de ce titre Pour soustraire mon sort à son injuste arbitre; Et puisqu'à m'affranchir il faut que j'aide un roi, C'est là tout le secours que vous aurez de moi.1460 Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses, Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos foiblesses; Et si vous souhaitez que l'effet m'en soit doux, Ne me donnez point lieu d'en rougir après vous. Je ne vous cèle point que je serois ravie1465 D'unir à vos destins les restes de ma vie; Mais si Rome en vous-même ose braver les rois, S'il faut d'autres secours, laissez-les à mon choix: J'en trouverai, Seigneur, et j'en sais qui peut-être N'auront à redouter ni maîtresse ni maître;1470 Mais mon amour préfère à cette sûreté Le bien de vous devoir toute ma liberté. MASSINISSE. Ah! si je vous pouvois offrir même assurance, Que je serois heureux de cette préférence! SOPHONISBE. Syphax et Lélius pourront vous prévenir,1475 Si vous perdez ici le temps de l'obtenir. Partez. MASSINISSE. M'enviez-vous le seul bien qu'à ma flamme A souffert jusqu'ici la grandeur de votre âme? Madame, je vous laisse aux mains de Lélius. Vous avez pu vous-même entendre ses refus;1480 Et mon amour ne sait ce qu'il peut se promettre De celles du consul, où je vais me remettre. L'un et l'autre est Romain; et peut-être en ce lieu Ce peu que je vous dis est le dernier adieu. Je ne vois rien de sûr que cette triste joie;1485 Ne me l'enviez plus, souffrez que je vous voie; Souffrez que je vous parle, et vous puisse exprimer Quelque part des malheurs où l'on peut m'abîmer, Quelques informes traits de la secrète rage Que déjà dans mon cœur forme leur sombre image;1490 Non que je désespère: on m'aime; mais, hélas! On m'estime, on m'honore, et l'on ne me craint pas. M'éloigner de vos yeux en cette incertitude, Pour un cœur tout à vous c'est un tourment bien rude; Et si j'en ose croire un noir pressentiment,1495 C'est vous perdre à jamais que vous perdre un moment. Madame, au nom des Dieux, rassurez mon courage: Dites que vous m'aimez, j'en pourrai davantage; J'en deviendrai plus fort auprès de Scipion. Montrez pour mon bonheur un peu de passion,1500 Montrez que votre flamme au même bien aspire: Ne régnez plus sur elle, et laissez-lui me dire.... SOPHONISBE. Allez, Seigneur, allez; je vous aime en époux, Et serois à mon tour aussi foible que vous. MASSINISSE. Faites, faites-moi voir cette illustre foiblesse:1505 Que ses douceurs.... SOPHONISBE. Ma gloire en est encor maîtresse. Adieu. Ce qui m'échappe en faveur de vos feux Est moins que je ne sens, et plus que je ne veux. (Elle rentre.) MÉZÉTULLE. Douterez-vous encor, Seigneur, qu'elle vous aime? MASSINISSE. Mézétulle, il est vrai, son amour est extrême;1510 Mais cet extrême amour, au lieu de me flatter, Ne sauroit me servir qu'à mieux me tourmenter. Ce qu'elle m'en fait voir redouble ma souffrance. Reprenons toutefois un moment de constance; En faveur de sa flamme espérons jusqu'au bout,1515 Et pour tout obtenir allons hasarder tout.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE. Cesse de me flatter d'une espérance vaine: Auprès de Scipion ce prince perd sa peine. S'il l'avoit pu toucher, il seroit revenu; Et puisqu'il tarde tant, il n'a rien obtenu.1520 HERMINIE. Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace, Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce: Moins on la rend facile, et plus elle a de poids. Scipion s'en fera prier plus d'une fois; Et peut-être son âme encore irrésolue....1525 SOPHONISBE. Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue; Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt, Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt. Cependant de mon feu l'importune tendresse Aussi bien que ma gloire en mon sort s'intéresse,1530 Veut régner en mon cœur comme [719] ma liberté, Et n'ose l'avouer de toute sa fierté. Quelle bassesse d'âme! ô ma gloire! ô Carthage! Faut-il qu'avec vous deux un homme la partage? Et l'amour de la vie en faveur d'un époux1535 Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous? Ce héros a trop fait de m'avoir épousée; De sa seule pitié s'il m'eût favorisée, Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour Auroit plus fait pour moi que cet excès d'amour.1540 Il devoit voir que Rome en juste défiance.... HERMINIE. Mais vous lui témoigniez pareille impatience; Et vos feux rallumés montroient de leur côté Pour ce nouvel hymen égale avidité. SOPHONISBE. Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale:1545 C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale; J'en faisois mon suprême et mon unique bien. Tous les cœurs ont leur foible, et c'étoit là le mien. La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue; Je me serois sans elle un peu mieux défendue;1550 J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux. Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux: Tout mon orgueil disoit à mon âme jalouse Qu'une heure de remise en eût fait son épouse, Et que pour me braver à son tour hautement,1555 Son feu se fût saisi de ce retardement. Cet orgueil dure encore, et c'est lui qui l'invite Par un message exprès à me rendre visite, Pour reprendre à ses yeux un si cher conquérant, Ou, s'il me faut mourir, la braver en mourant.1560 Mais je vois Mézétulle; en cette conjoncture, Son retour sans ce prince est d'un mauvais augure. Raffermis-toi, mon âme, et prends des sentiments A te mettre au-dessus de tous événements.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
SOPHONISBE. Quand reviendra le Roi? MÉZÉTULLE. Pourrai-je bien vous dire1565 A quelle extrémité le porte un dur empire? Et si je vous le dis, pourrez-vous concevoir Quel est son déplaisir, quel est son désespoir? Scipion ne veut pas même qu'il vous revoie. SOPHONISBE. J'ai donc peu de raison d'attendre cette joie;1570 Quand son maître a parlé, c'est à lui d'obéir. Il lui commandera bientôt de me haïr; Et dès qu'il recevra cette loi souveraine, Je ne dois pas douter un moment de sa haine. MÉZÉTULLE. Si vous pouviez douter encor de son ardeur,1575 Si vous n'aviez pas vu jusqu'au fond de son cœur, Je vous dirois.... SOPHONISBE. Que Rome à présent l'intimide? MÉZÉTULLE. Madame, vous savez.... SOPHONISBE. Je sais qu'il est Numide. Toute sa nation est sujette à l'amour [720]; Mais cet amour s'allume et s'éteint en un jour:1580 J'aurois tort de vouloir qu'il en eût davantage. MÉZÉTULLE. Que peut en cet état le plus ferme courage? Scipion ou l'obsède ou le fait observer; Dès demain vers Utique il le veut enlever.... SOPHONISBE. N'avez-vous de sa part autre chose à me dire?1585 MÉZÉTULLE. Par grâce on a souffert qu'il ait pu vous écrire, Qu'il l'ait fait sans témoins; et par ce peu de mots, Qu'ont arrosé ses pleurs, qu'ont suivi [721] ses sanglots, Il vous fera juger.... SOPHONISBE. Donnez. MÉZÉTULLE. Avec sa lettre, Voilà ce qu'en vos mains j'ai charge de remettre.1590 BILLET DE MASSINISSE A SOPHONISBE. SOPHONISBE lit. Il ne m'est pas permis de vivre votre époux; Mais enfin je vous tiens parole, Et vous éviterez l'aspect du Capitole, Si vous êtes digne de vous. Ce poison que je vous envoie1595 En est la seule et triste voie; Et c'est tout ce que peut un déplorable roi Pour dégager sa foi [722]. Voilà de son amour une preuve assez ample; Mais s'il m'aimoit encore, il me devoit l'exemple:1600 Plus esclave en son camp que je ne suis ici, Il devoit de son sort prendre même souci. Quel présent nuptial [723] d'un époux à sa femme! Qu'au jour d'un hyménée il lui marque de flamme! Reportez, Mézétulle, à votre illustre roi1605 Un secours dont lui-même a plus besoin que moi: Il ne manquera pas d'en faire un digne usage, Dès qu'il aura des yeux à voir son esclavage. Si tous les rois d'Afrique en sont toujours pourvus Pour dérober leur gloire aux malheurs imprévus [724],1610 Comme eux et comme lui j'en dois être munie; Et quand il me plaira de sortir de la vie, De montrer qu'une femme a plus de cœur que lui, On ne me verra point emprunter rien d'autrui.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, Page, HERMINIE, BARCÉE, MÉZÉTULLE [725].
SOPHONISBE [726]. Éryxe viendra-t-elle? As-tu vu cette reine?1615 LE PAGE. Madame, elle est déjà dans la chambre prochaine, Surprise d'avoir su que vous la vouliez voir. Vous la voyez, elle entre. SOPHONISBE. Elle va plus savoir [727]. Si vous avez connu le prince Massinisse.... ÉRYXE. N'en parlons point [728], Madame; il vous a fait justice.1620 SOPHONISBE. Vous n'avez pas connu tout à fait son esprit; Pour le connoître mieux, lisez ce qu'il m'écrit. ÉRYXE. (Elle lit bas.) Du côté des Romains je ne suis point surprise; Mais ce qui me surprend, c'est qu'il les autorise, Qu'il passe plus avant qu'ils ne voudroient aller.1625 SOPHONISBE. Que voulez-vous, Madame? il faut s'en consoler [729]. Allez, et dites-lui que je m'apprête à vivre, En faveur du triomphe, en dessein de le suivre; Que puisque son amour ne sait pas mieux agir, Je m'y réserve exprès pour l'en faire rougir.1630 Je lui dois cette honte; et Rome, son amie, En verra sur son front rejaillir [730] l'infamie: Elle y verra marcher, ce qu'on n'a jamais vu, La femme du vainqueur à côté du vaincu, Et mes pas chancelants sous ces pompes cruelles1635 Couvrir ses plus hauts faits de taches éternelles. Portez-lui ma réponse; allez. MÉZÉTULLE. Dans ses ennuis.... SOPHONISBE. C'est trop m'importuner en l'état où je suis. Ne vous a-t-il chargé de rien dire à la Reine? MÉZÉTULLE. Non, Madame. SOPHONISBE. Allez donc; et sans vous mettre en peine De ce qu'il me plaira croire ou ne croire pas, Laissez en mon pouvoir ma vie et mon trépas.
SCÈNE IV.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
SOPHONISBE. Une troisième fois mon sort change de face, Madame, et c'est mon tour de vous quitter la place. Je ne m'en défends point, et quel que soit le prix1645 De ce rare trésor que je vous avois pris, Quelques marques d'amour que ce héros m'envoie, Ce que j'en eus pour lui vous le rend avec joie. Vous le conserverez plus dignement que moi. ÉRYXE. Madame, pour le moins j'ai su garder ma foi;1650 Et ce que mon espoir en a reçu d'outrage N'a pu jusqu'à la plainte emporter mon courage [731]. Aucun de nos Romains sur mes ressentiments.... SOPHONISBE. Je ne demande point ces éclaircissements, Et m'en rapporte aux Dieux qui savent toutes choses. Quand l'effet est certain, il n'importe des causes: Que ce soit mon malheur, que ce soient nos tyrans, Que ce soit vous, ou lui, je l'ai pris, je le rends. Il est vrai que l'état où j'ai su vous le prendre N'est pas du tout le même où je vais vous le rendre: Je vous l'ai pris vaillant, généreux, plein d'honneur, Et je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur; Je l'ai pris magnanime, et vous le rends perfide; Je vous le rends sans cœur, et l'ai pris intrépide; Je l'ai pris le plus grand des princes africains,1665 Et le rends, pour tout dire, esclave des Romains. ÉRYXE. Qui me le rend ainsi n'a pas beaucoup d'envie Que j'attache à l'aimer le bonheur de ma vie. SOPHONISBE. Ce n'est pas là, Madame, où je prends intérêt. Acceptez, refusez, aimez-le tel qu'il est,1670 Dédaignez son mérite, estimez sa foiblesse; De tout votre destin vous êtes la maîtresse: Je la serai du mien, et j'ai cru vous devoir Ce mot d'avis sincère avant que d'y pourvoir. S'il part d'un sentiment qui flatte mal les vôtres,1675 Lélius, que je vois, vous en peut donner d'autres; Souffrez que je l'évite, et que dans mon malheur Je m'ose de sa vue épargner la douleur.
SCÈNE V.
LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.
LÉLIUS. Lépide, ma présence est pour elle un supplice. ÉRYXE. Vous a-t-on dit, Seigneur ce qu'a fait Massinisse?1680 LÉLIUS. J'ai su que pour sortir d'une témérité Dans une autre plus grande il s'est précipité [732]. Au bas de l'escalier j'ai trouvé Mézétulle; Sur ce qu'a dit la Reine il est un peu crédule; Pour braver Massinisse, elle a quelque raison1685 De refuser de lui le secours du poison; Mais ce refus pourroit n'être qu'un stratagème, Pour faire, malgré nous, son destin elle-même. Allez l'en empêcher, Lépide; et dites-lui Que le grand Scipion veut lui servir d'appui,1690 Que Rome en sa faveur voudra lui faire grâce, Qu'un si prompt désespoir sentiroit l'âme basse, Que le temps fait souvent plus qu'on ne s'est promis, Que nous ferons pour elle agir tous nos amis: Enfin avec douceur tâchez de la réduire1695 A venir dans le camp, à s'y laisser conduire, A se rendre à Syphax, qui même en ce moment L'aime et l'adore encor malgré son changement. Nous attendrons ici l'effet de votre adresse; N'y perdez point de temps.
SCÈNE VI.
LÉLIUS, ÉRYXE, BARCÉE.
LÉLIUS. Et vous, grande princesse, Si des restes d'amour ont surpris un vainqueur, Quand il devoit au vôtre et son trône et son cœur, Nous vous en avons fait assez prompte justice, Pour obtenir de vous que ce trouble finisse, Et que vous fassiez grâce à ce prince inconstant,1705 Qui se vouloit trahir lui-même en vous quittant. ÉRYXE. Vous auroit-il prié, Seigneur, de me le dire? LÉLIUS. De l'effort qu'il s'est fait il gémit, il soupire; Et je crois que son cœur, encore outré d'ennui, Pour retourner à vous n'est pas assez à lui.1710 Mais si cette bonté qu'eut pour lui votre flamme Aidoit à sa raison à rentrer dans son âme. Nous aurions peu de peine à rallumer des feux Que n'a pas bien éteints cette erreur de ses vœux. ÉRYXE. Quand d'une telle erreur vous punissez l'audace,1715 Il vous sied mal pour lui de me demander grâce: Non que je la refuse à ce perfide tour: L'hymen des rois doit être au-dessus de l'amour; Et je sais qu'en un prince heureux et magnanime Mille infidélités ne sauroient faire un crime;1720 Mais si tout inconstant il est digne de moi, Il a cessé de l'être en cessant d'être roi. LÉLIUS. Ne l'est-il plus, Madame? et si la Gétulie Par votre illustre hymen à son trône s'allie, Si celui de Syphax s'y joint dès aujourd'hui,1725 En est-il sur la terre un plus puissant que lui? ÉRYXE. Et de quel front, Seigneur, prend-il une couronne, S'il ne peut disposer de sa propre personne, S'il lui faut pour aimer attendre votre choix, Et que jusqu'en son lit vous lui fassiez des lois?1730 Un sceptre compatible avec un joug si rude N'a rien à me donner que de la servitude; Et si votre prudence ose en faire un vrai roi, Il est à Sophonisbe, et ne peut être à moi. Jalouse seulement de la grandeur royale,1735 Je la regarde en reine, et non pas en rivale; Je vois dans son destin le mien enveloppé, Et du coup qui la perd tout mon cœur est frappé. Par votre ordre on la quitte; et cet ami fidèle Me pourroit, au même ordre, abandonner comme elle. Disposez de mon sceptre, il est entre vos mains: Je veux bien le porter au gré de vos Romains. Je suis femme; et mon sexe accablé d'impuissance Ne reçoit point d'affront par cette dépendance; Mais je n'aurai jamais à rougir d'un époux1745 Qu'on voie ainsi que moi ne régner que sous vous. LÉLIUS. Détrompez-vous, Madame; et voyez dans l'Asie Nos dignes alliés régner sans jalousie, Avec l'indépendance, avec l'autorité Qu'exigé de leur rang toute la majesté.1750 Regardez Prusias, considérez Attale [733], Et ce que souffre en eux la dignité royale. Massinisse avec vous, et toute autre moitié, Recevra même honneur et pareille amitié. Mais quant à Sophonisbe, il m'est permis de dire1755 Qu'elle est Carthaginoise; et ce mot doit suffire. Je dirois qu'à la prendre ainsi sans notre aveu, Tout notre ami qu'il est, il nous bravoit un peu; Mais comme je lui veux conserver notre estime [734], Autant que je le puis je déguise son crime,1760 Et nomme seulement imprudence d'État Ce que nous aurions droit de nommer attentat.
SCÈNE VII.
LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.
LÉLIUS. Mais Lépide déjà revient de chez la Reine [735]. Qu'avez-vous obtenu de cette âme hautaine? LÉPIDE. Elle avoit trop d'orgueil pour en rien obtenir:1765 De sa haine pour nous elle a su se punir. LÉLIUS. Je l'avois bien prévu, je vous l'ai dit moi-même, Que ce dessein de vivre étoit un stratagème, Qu'elle voudroit mourir; mais ne pouviez-vous pas.... LÉPIDE. Ma présence n'a fait que hâter son trépas.1770 A peine elle m'a vu, que d'un regard farouche, Portant je ne sais quoi de sa main à sa bouche: «Parlez, m'a-t-elle dit, je suis en sûreté, Et recevrai votre ordre avec tranquillité.» Surpris d'un tel discours, je l'ai pourtant flattée:1775 J'ai dit qu'en grande reine elle seroit traitée, Que Scipion et vous en prendriez souci; Et j'en voyois déjà son regard adouci, Quand d'un souris amer me coupant la parole: «Qu'aisément, reprend-elle, une âme se console!1780 Je sens vers cet espoir tout mon cœur s'échapper; Mais il est hors d'état de se laisser tromper, Et d'un poison ami le secourable office Vient de fermer la porte à tout votre artifice. Dites à Scipion qu'il peut dès ce moment1785 Chercher à son triomphe un plus rare ornement. Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie, J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie: C'est ce que méritoit leur amour conjugal; Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal.1790 Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage; Et n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage, Digne sang d'un tel père, et digne de régner, Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner!» A ces mots, la sueur lui montant au visage,1795 Les sanglots de sa voix saisissent le passage; Une morte pâleur s'empare de son front; Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt: De sa haine aux abois la fierté se redouble; Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble [736], Et soutient en mourant la pompe d'un courroux Qui semble moins mourir que triompher de nous [737]. ÉRYXE. Le dirai-je, Seigneur? je la plains et l'admire: Une telle fierté méritoit un empire; Et j'aurois en sa place eu même aversion1805 De me voir attachée au char de Scipion. La fortune jalouse et l'amour infidèle Ne lui laissoient ici que son grand cœur pour elle: Il a pris le dessus de toutes leurs rigueurs, Et son dernier soupir fait honte à ses vainqueurs.1810 LÉLIUS. Je dirai plus, Madame, en dépit de sa haine, Une telle fierté devoit naître romaine [738]. Mais allons consoler un prince généreux, Que sa seule imprudence a rendu malheureux. Allons voir Scipion, allons voir Massinisse;1815 Souffrez qu'en sa faveur le temps vous adoucisse; Et préparez votre âme à le moins dédaigner, Lorsque vous aurez vu comme il saura régner. ÉRYXE. En l'état où je suis, je fais ce qu'on m'ordonne; Mais ne disposez point, Seigneur, de ma personne; Et si de ce héros les désirs inconstants.... LÉLIUS. Madame, encore un coup, laissons-en faire au temps [739].
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
APPENDICE.
I EXTRAIT DE TITE LIVE (Livre XXX, chap. XII-XV).
XII. Syphax, dum obequitat hostium turmis, si pudore, si periculo suo fugam sistere posset, equo graviter icto, effusus opprimitur capiturque, et vivus, lætum ante omnes Masinissæ præbiturus spectaculum, ad Lælium pertrahitur. Cirta caput regni Syphacis erat: eo se ingens hominum contulit vis. Cædes in eo prælio minor quam victoria fuit, quia equestri tantummodo prælio certatum fuerat: non plus quinque millia occisa, minus dimidium ejus hominum captum est, impetu in castra facto, quo perculsa rege amisso multitudo se contulerat. Masinissa sibi quidem, dicere, nihil esse in præsentia pulchrius, quam victorem, recuperatum tanto post intervallo, patrium invisere regnum: sed tam secundis quam adversis rebus non dari spatium ad cessandum. Si se Lælius cum equitatu vinctoque Syphace Cirtam præcedere sinat, trepida omnia metu se oppressurum: Lælius cum peditibus subsequi modicis itineribus posse. Assentiente Lælio, prægressus Cirtam, evocari ad colloquium principes Cirtensium jubet. Sed apud ignaros regis casus, neque quæ acta essent promendo, nec minis, nec suadendo, ante valuit, quam rex vinctus in conspectum datus est. Tum ad spectaculum tam fœdum comploratio orta; et partim pavore mœnia sunt deserta, partim repentino consensu gratiam apud victorem quærentium patefactæ portæ. Et Masinissa præsidio circa portas opportunaque mœnium dimisso, ne cui fugæ pateret exitus, ad regiam occupandam citato vadit equo. Intranti vestibulum in ipso limine Sophonisba, uxor Syphacis, filia Asdrubalis Pœni, occurrit; et quum in medio agmine armatorum Masinissam, insignem quum armis tum cætero habitu conspexisset, regem esse (id quod erat) rata, genibus advoluta ejus: «Omnia quidem ut posses in nobis Dii dederunt, virtusque et felicitas tua. Sed si captivæ apud dominum vitæ necisque suæ vocem supplicem mittere licet, si genua, si victricem attingere dextram, precor quæsoque per majestatem regiam, in qua paulo ante nos quoque fuimus, per gentis Numidarum nomen, quod tibi cum Syphace commune fuit, per hujusce regiæ deos, qui te melioribus ominibus accipiant, quam Syphacem hinc miserunt, hanc veniam supplici des, ut ipse, quodcumque fert animus, de captiva statuas, neque me in cujusquam Romani superbum ac crudele arbitrium venire sinas. Si nihil aliud quam Syphacis uxor fuissem, tamen Numidæ, atque in eadem mecum Africa geniti, quam alienigenæ et externi, fidem experiri mallem. Quid Carthaginiensi ab Romano, quid filiæ Asdrubalis timendum sit vides. Si nulla alia re potes, morte me ut vindices ab Romanorum arbitrio, oro obtestorque.» Forma erat insignis et florentissima ætas. Itaque quum modo dextram amplectens, in id, ne cui Romano traderetur, fidem exposceret, propiusque blanditias oratio esset, quam preces; non in misericordiam modo prolapsus est animus victoris, sed (ut est genus Numidarum in venerem precæps) amore captivæ victor captus, data dextra, in id quod petebatur obligandæ fidei, in regiam concedit. Institit deinde reputare secum ipse quemadmodum promissi fidem præstaret. Quod quum expedire non posset, ab amore temerarium atque impudens mutuatur consilium. Nuptias in eum ipsum diem repente parari jubet, ne quid relinqueret integri aut Lælio, aut ipsi Scipioni, consulendi velut in captivam, quæ Masinissæ jam nupta foret. Factis nuptiis supervenit Lælius; et adeo non dissimulavit improbare sefactum, ut primo etiam cum Syphace et cæteris captivis detractam eam toro geniali mittere ad Scipionem conatus sit. Victus deinde precibus Masinissæ orantis, ut abritrium, utrius regum duorum fortunæ accessio Sophonisba esset, ad Scipionem rejiceret, misso Syphace et captivis, cæteras urbes Numidiæ, quæ præsidiis regiis tenebantur, adjuvante Masinissa, recipit.