ŒDIPE. TRAGÉDIE. (continued 2)
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SCÈNE VI.
ŒDIPE, THÉSÉE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE. Est-ce encor votre bras qui doit venger son père?1865 Son amant en a-t-il plus de droit que son frère, Prince? THÉSÉE. Je vous en plains, et ne puis concevoir, Seigneur.... ŒDIPE. La vérité ne se fait que trop voir. Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre, Si le ciel fait le choix qu'il nous faut tous deux craindre. S'il me choisit, ma sœur, donnez-lui votre foi: Je vous en prie en frère, et vous l'ordonne en roi. Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme L'empire que lui fit une si belle flamme, Prenez soin d'apaiser les discords de mes fils,1875 Qui par les nœuds du sang vous deviendront unis. Vous voyez où des Dieux nous a réduits la haine. Adieu: laissez-moi seul en consoler la Reine; Et ne m'enviez pas un secret entretien, Pour affermir son cœur sur l'exemple du mien.1880
SCÈNE VII.
THÉSÉE, DIRCÉ.
DIRCÉ. Parmi de tels malheurs que sa constance est rare! Il ne s'emporte point contre un sort si barbare; La surprenante horreur de cet accablement Ne coûte à sa grande âme aucun égarement; Et sa haute vertu, toujours inébranlable,1885 Le soutient au-dessus de tout ce qui l'accable. THÉSÉE. Souvent, avant le coup qui doit nous accabler, La nuit qui l'enveloppe a de quoi nous troubler: L'obscur pressentiment d'une injuste disgrâce Combat avec effroi sa confuse menace;1890 Mais quand ce coup tombé vient d'épuiser le sort Jusqu'à n'en pouvoir craindre un plus barbare effort, Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente, Qui brave impunément la fortune impuissante, Regarde avec dédain ce qu'elle a combattu,1895 Et se rend toute entière à toute sa vertu.
SCÈNE VIII.
THÉSÉE, DIRCÉ, NÉRINE.
NÉRINE. Madame.... DIRCÉ. Que veux-tu, Nérine? NÉRINE. Hélas! la Reine.... DIRCÉ. Que fait-elle? NÉRINE. Elle est morte; et l'excès de sa peine, Par un prompt désespoir.... DIRCÉ. Jusques où portez-vous, Impitoyables Dieux, votre injuste courroux!1900 THÉSÉE. Quoi? même aux yeux du Roi son désespoir la tue? Ce monarque n'a pu.... NÉRINE. Le Roi ne l'a point vue, Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs L'ont cru devoir sur l'heure à de si grands malheurs. Phorbas l'a commencé, sa main a fait le reste.1905 DIRCÉ. Quoi? Phorbas.... NÉRINE. Oui, Phorbas, par son récit funeste, Et par son propre exemple, a su l'assassiner. Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner; Il s'est jeté d'abord aux genoux de la Reine, Où, détestant l'effet de sa prudence vaine:1910 «Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux, Et voir le Roi son père expirer sous ses coups, A-t-il dit, la pitié qui me fit le ministre De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre, Fait place au désespoir d'avoir si mal servi,1915 Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi. L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme Recevra de ma main sa première victime: J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur.» Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce [285]. La Reine, à ce malheur si peu prémidité, Semble le recevoir avec stupidité. L'excès de sa douleur la fait croire insensible;1925 Rien n'échappe au dehors qui la rende visible; Et tous ses sentiments, enfermés dans son cœur, Ramassent en secret leur dernière vigueur. Nous autres cependant, autour d'elle rangées, Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées,1930 Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs, Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs. Mais enfin tout à coup, sans changer de visage, Du mort qu'elle contemple elle imite la rage, Se saisit du poignard, et de sa propre main1935 A nos yeux comme lui s'en traverse le sein [286]. On diroit que du ciel l'implacable colère Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire. Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots: «Allez dire à Dircé qu'elle vive en repos,1940 Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile; Athènes a pour elle un glorieux asile, Si toutefois Thésée est assez généreux Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux.» THÉSÉE. Ah! ce doute m'outrage; et si jamais vos charmes.... DIRCÉ. Seigneur, il n'est saison que de verser des larmes. La Reine, en expirant, a donc pris soin de moi! Mais tu ne me dis point ce qu'elle a dit du Roi? NÉRINE. Son âme en s'envolant, jalouse de sa gloire, Craignoit d'en emporter la honteuse mémoire; 1950 Et n'osant le nommer son fils ni son époux, Sa dernière tendresse a toute été pour vous. DIRCÉ. Et je puis vivre encore après l'avoir perdue!
SCÈNE IX.
THÉSÉE, DIRCÉ, CLÉANTE, DYMAS, NÉRINE.
(Cléante sort d'un côté et Dymas de l'autre, environ quatre vers après Cléante). CLÉANTE. La santé dans ces murs tout d'un coup répandue Fait crier au miracle et bénir hautement1955 La bonté de nos dieux d'un si prompt changement. Tous ces mourants, Madame, à qui déjà la peste Ne laissoit qu'un soupir, qu'un seul moment de reste, En cet heureux moment rappelés des abois, Rendent grâces au ciel d'une commune voix;1960 Et l'on ne comprend point quel remède il applique A rétablir sitôt l'allégresse publique. DIRCÉ. Que m'importe qu'il montre un visage plus doux, Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous? Avez-vous vu le Roi, Dymas? DYMAS. Hélas, Princesse!1965 On ne doit qu'à son sang la publique allégresse. Ce n'est plus que pour lui qu'il faut verser des pleurs: Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs; Et sa vertu souillée à peine s'est punie, Qu'aussitôt de ces lieux la peste s'est bannie.1970 THÉSÉE. L'effort de son courage a su nous éblouir: D'un si grand désespoir il cherchoit à jouir, Et de sa fermeté n'empruntoit les miracles Que pour mieux éviter tout sorte [287] d'obstacles. DIRCÉ. Il s'est rendu par là maître de tout son sort.1975 Mais achève, Dymas, le récit de sa mort; Achève d'accabler une âme désolée. DYMAS. Il n'est point mort, Madame; et la sienne, ébranlée Par les confus remords d'un innocent forfait, Attend l'ordre des Dieux pour sortir tout à fait.1980 DIRCÉ. Que nous disois-tu donc? DYMAS. Ce que j'ose encor dire, Qu'il vit et ne vit plus, qu'il est mort et respire; Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer, Des morts et des vivants semble le séparer [288]. J'étois auprès de lui sans aucunes alarmes [289];1985 Son cœur sembloit calmé, je le voyois sans armes, Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux [290]: «Prévenons, a-t-il dit, l'injustice des Dieux; Commençons à mourir avant qu'ils nous l'ordonnent; Qu'ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent.1990 Ne voyons plus le ciel après sa cruauté: Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté; Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie.» Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains1995 Font distiller un sang qui rend l'âme aux Thébains. Ce sang si précieux touche à peine la terre, Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre; Et trois mourants guéris au milieu du palais De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix.2000 Cléante vous a dit que par toute la ville.... THÉSÉE. Cessons de nous gêner d'une crainte inutile. A force de malheurs le ciel fait assez voir Que le sang de Laïus a rempli son devoir: Son ombre est satisfaite; et ce malheureux crime2005 Ne laisse plus douter du choix de sa victime. DIRCÉ. Un autre ordre demain peut nous être donné. Allons voir cependant ce prince infortuné, Pleurer auprès de lui notre destin funeste, Et remettons aux Dieux à disposer du reste.2010
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.