HORACE TRAGÉDIE 1640
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NOTICE.
Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent qu'au chef-d'œuvre dont elles ont été suivies.
L'Orazia qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546, n'est autre que la sœur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement comparée à l'Horace de Corneille, en Italie par Napoli Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater entre les deux œuvres de notables différences.
La plus ancienne tragédie française d'Horace se trouve, avec un Dioclétian, dont le véritable sujet est le martyre de saint Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc, en 1596, sous ce titre: «Les Poësies de Pierre de Laudun d'Aigaliers, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et acrostiches. Œuvre autant docte et plein de moralité que les matieres y traictées sont doctes et recreatives.»
Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici, est intitulée simplement, en tête de la page 36: «Horace, tragédie;» mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie d'Horace trigemine.» La dédicace est adressée «à très-haut et puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en justice comme sorricide,» a été renvoyé absous, on trouve le dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe, fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long, je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore:
Çà, çà, tue, tue, tue.—Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.
Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a rien puisé à une pareille source.
Enfin le troisième Horace antérieur à celui de Corneille, el Honrado hermano, tragi-comedia famosa, a été publié par Lope de Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre, qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont l'interregnum, ce régime bizarre qui en attendant une élection définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines, conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une jactance de matamore. Le dénoûment de cette tragi-comédie exigeait un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce temps Horace est absous par une acclamation populaire.
A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live, rappelle aussitôt ces vers:
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. —Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];
mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'Horace, c'est probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la lecture plutôt que pour la scène.
Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet d'Horace, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit peu de temps après le succès du Cid. Nous n'essayerons pas de le prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet 1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre opinion se fonde sur la Lettre du désintéressé au sieur Mairet, publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du Cid. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure, qu'au commencement de 1640.
Cependant la dispute du Cid avait été close officiellement le 5 octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte, mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre le Cid, m'accusant, et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa protectrice, en faisant quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations.»
Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première représentation d'Horace comme d'un fait tout récent, et en fixe par conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat des Horaces, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le verrez assez à temps[633].»
Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues publiques par l'impression[634].»
Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre les indications suivantes: le vieil Horace, Baron père; Horace, Montfleury; Curiace, Bellerose; Sabine, Mlle de Villiers; Camille, Mlle Beaupré; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent sur aucun document sérieux.
Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans Horace, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous avons eu occasion de citer dans la Notice du Cid[635], et qui ne se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer.
Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.
Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières représentations ne nous apprend où Horace a été joué d'abord. Seulement, comme nous savons d'une part que Cinna fut donné à l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie peu de temps après la première représentation du Cid au Marais, et que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter Horace, abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de notre poëte sur les représentations d'Horace se rapportent tous à l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de la Pratique du Théâtre, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé: Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action théâtrale[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (deux acteurs de l'hôtel de Bourgogne) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus.... toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.
«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme comme véritables personnages....
«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»
On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé, qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].»
Il faut maintenant venir jusqu'à l'Impromptu de Versailles, c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les représentations d'Horace à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace:
Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? —Hélas! je vois trop bien, etc.[639].
....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne):
Iras-tu, ma chère âme, etc. —Non, je te connois mieux, etc.
Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.
Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?» qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse échapper Camille.
Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'Horace, nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses Observations sur la tragédie ancienne et moderne, cet exact ami des règles, après avoir regretté vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène, continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie, elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa sœur, ôta son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et la faute même du poëte.»
Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des débutantes[641].
Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac, que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'Horace: l'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la persécution suscitée contre le Cid par le Cardinal et une autre personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par le peuple.»
Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs autres beaux esprits à entendre la lecture d'Horace. C'est d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son Horace, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain, Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son Œdipe, il me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que j'avois dit de lui dans ma Pratique, où il ne trouvoit rien à condamner que l'excès de ses louanges[645].»
L'anecdote suivante, extraite du Menagiana[646], se rapporte sans doute à cette lecture d'Horace: «M. Corneille reprochoit un jour à M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion, que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille, malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit changer son cinquième acte des Horaces, et lui dis par le menu comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en émouvoir ni fâcher....»
L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la fin de sa pièce; il dit dans sa Pratique du théâtre[649]: «La mort de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.»
Corneille, dans son Examen, publié trois ans après l'ouvrage de d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].»
La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort maladroite: «Dans Horace, dit-il, le discours mêlé de douleur et d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse, qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous haïssons[651].»
Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns, dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.»
A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].
Monseigneur,
Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à Votre Éminence ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É., eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654] pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V. É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes, Monseigneur, ce changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser assez pour être un jour une œuvre digne de vos mains. Ne trouvez donc pas mauvais, Monseigneur, que pour vous remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables sentiments de mon âme:
Totum muneris hoc tui est, Quod monstror digito prætercuntium, Scenæ non levis artifex: Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est[658].
Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659],
MONSEIGNEUR, De V. É., Le très-humble, très-obéissant, et très-fidèle[660] serviteur, Corneille.
HORACE
TITUS LIVIUS[661].
(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite orsum, in omne nomen albanum expetiturum pœnas ob bellum impium dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit, satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur; suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi infit Albanus injurias, et non redditas res ex fœdere quæ repetitæ sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim: etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto, jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi, tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui et fortuna ipsa præbuit materiam.
(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore, unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. Priusquam dimicarent fœdus ictum inter Romanos et Albanos est his legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri populo cum bona pace imperitaret....
(XXV.) Fœdere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes, quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma, illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt. Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna, quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent, duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani adjuvant militem suum; et ille defungi prœlio festinat. Prius itaque quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere, fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec illud prœlium fuit. Romanus exsultans: «Duos, inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est.
(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex fœdere icto quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens, cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique, oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito, verberato, vel intra pomœrium, vel extra pomœrium.» Hac lege duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici suspende; verbera, vel intra pomœrium, modo inter illam pilam et spolia hostium, vel extra pomœrium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta fœditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas, nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum, quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662].
EXAMEN.
C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663]. D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666]; mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa patrie, contre une sœur qui la maudit en sa présence avec des imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue. L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point d'autre irrégularité que de blesser les yeux.
Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa sœur de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si extraordinaire, et servir de commencement à cette action.
Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa sœur, ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille, qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité dans les mœurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages, où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]:
Servetur ad imum Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.
Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais succès de Pertharite, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable.
Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de le satisfaire.
Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire cette double alliance.
Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du Cid, et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu que, dans le Cid, toutes celles de l'Infante sont détachées, et paroissent hors œuvre:
.... Tantum series juncturaque pollet[674]!
L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun effet.
L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé ainsi encore dans l'Andromède et dans l'Œdipe[676]. Je ne dis pas la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans Polyeucte[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de ce qui doit arriver de funeste.
Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.
Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa dignité que dans le Cid, parce qu'il a intérêt pour tout son État dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.
Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'HORACE.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1641, in-4o;
1641, in-12;
1647, in-12;
1648, in-12;
1655, in-12.
RECUEILS.
1648, in-12;
1652, in-12;
1654, in-8o;
1655, in-12;
1656, in-8o;
1660, in-8o;
1663, in-fol.;
1664, in-8o;
1668, in-8o.
N.B.—Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de 1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).
ACTEURS.
TULLE, roi de Rome. Le vieil HORACE, chevalier romain. HORACE, son fils. CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille. VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille. SABINE, femme d'Horace et sœur de Curiace. CAMILLE, amante de Curiace et sœur d'Horace. JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe. PROCULE, soldat de l'armée de Rome.
La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680]. HORACE. TRAGÉDIE. ACTE I. SCÈNE PREMIÈRE. SABINE, JULIE. SABINE. Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur; Elle n'est que trop juste en un si grand malheur: Si près de voir sur soi fondre de tels orages, L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages; Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu5 Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu. Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes, Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, Ma constance du moins règne encor sur mes yeux:10 Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. Commander à ses pleurs en cette extrémité, C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté. JULIE. C'en est peut-être assez pour une âme commune[681],15 Qui du moindre péril se fait une infortune[682]; Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux[683]; Il ose espérer tout dans un succès douteux. Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles; Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.20 Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir: Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir. Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, Et concevez des vœux dignes d'une Romaine. SABINE. Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684];25 J'en ai reçu le titre en recevant sa main; Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée, S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour;30 Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685], Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686]. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,35 Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité? Je sais que ton État, encore en sa naissance, Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;40 Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687] Ne le borneront pas chez les peuples latins; Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre: Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur45 Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur, Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;50 Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. Albe est ton origine: arrête, et considère55 Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants; Et se laissant ravir à l'amour maternelle, Ses vœux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.60 JULIE. Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688]. J'admirois la vertu qui réduisoit en vous65 Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes. SABINE. Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689], Trop foibles pour jeter un des partis à bas,70 Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,75 Quelque maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison, J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison. Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,80 Et qu'après la bataille il ne demeure plus Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, J'aurois pour mon pays une cruelle haine, Si je pouvois encore être toute Romaine, Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,85 Au prix de tant de sang qui m'est si précieux. Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme: Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, Et serai du parti qu'affligera le sort.90 Égale à tous les deux jusques à la victoire, Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire; Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690], Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. JULIE. Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses,95 En des esprits divers, des passions diverses! Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]! Son frère est votre époux, le vôtre est son amant; Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre.100 Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692], De la moindre mêlée appréhendoit l'orage, De tous les deux partis détestoit l'avantage, Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,105 Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs. Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée, Et qu'enfin la bataille alloit être donnée, Une soudaine joie éclatant sur son front[693].... SABINE. Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!110 Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; Son esprit, ébranlé par les objets présents, Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle;115 Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle; Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]: Près d'un jour si funeste on change peu d'objet; Les âmes rarement sont de nouveau blessées, Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;120 Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens. JULIE. Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures; Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. C'est assez de constance en un si grand danger125 Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger; Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie. SABINE. Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. Essayez sur ce point à la faire parler: Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.130 Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie: J'ai honte de montrer tant de mélancolie, Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs. SCÈNE II CAMILLE, JULIE. CAMILLE. Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]!135 Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, Et que plus insensible à de si grands malheurs, A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée; Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée:140 Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien, Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697]. Hélas! JULIE. Elle est pourtant plus à plaindre que vous:145 On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire; Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.150 CAMILLE. Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter. JULIE. Quoi! vous appelez crime un change raisonnable?155 CAMILLE. Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable! JULIE. Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]? CAMILLE. D'un serment solennel qui peut nous dégager? JULIE. Vous déguisez en vain une chose trop claire: Je vous vis encore hier entretenir Valère;160 Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699]. CAMILLE. Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, N'en imaginez rien qu'à son désavantage: De mon contentement un autre étoit l'objet.165 Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet; Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa sœur[700] Par un heureux hymen mon frère possesseur,170 Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serois le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois: Unissant nos maisons, il désunit nos rois; Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701],175 Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!180 Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; Vous avez vu depuis les troubles de mon âme; Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme, Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,185 Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, M'a fait avoir recours à la voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.190 Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux: «Albe et Rome demain prendront une autre face;195 Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.» Je pris sur cet oracle une entière assurance, Et comme le succès passoit mon espérance,200 J'abandonnai mon âme à des ravissements Qui passoient les transports des plus heureux amants. Jugez de leur excès: je rencontrai Valère, Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703]. Il me parla d'amour sans me donner d'ennui:205 Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui; Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace: Tout ce que je voyois me sembloit Curiace; Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux; Tout ce que je disois l'assuroit de mes vœux.210 Le combat général aujourd'hui se hasarde; J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde: Mon esprit rejetoit ces funestes objets, Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. La nuit a dissipé des erreurs si charmantes:215 Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite;220 Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion Redoubloit mon effroi par sa confusion. JULIE. C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète. CAMILLE. Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,225 Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix. JULIE. Par là finit la guerre, et la paix lui succède. CAMILLE. Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704], Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705] Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux? SCÈNE III. CURIACE, CAMILLE, JULIE. CURIACE. N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme235 Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;240 Et comme également en cette extrémité Je craignois la victoire et la captivité.... CAMILLE. Curiace, il suffit, je devine le reste: Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste, Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,245 Dérobe à ton pays le secours de ton bras. Qu'un autre considère ici ta renommée, Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer: Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer;250 Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître. Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]? Ne préfère-t-il point l'État à sa famille?255 Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? Enfin notre bonheur est-il bien affermi? T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi? CURIACE. Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignoit assez une entière allégresse;260 Mais il ne m'a point vu, par une trahison, Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment265 Aussi bon citoyen que véritable amant[707]. D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle: Je soupirois pour vous en combattant pour elle; Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups, Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.270 Oui, malgré les desirs de mon âme charmée, Si la guerre duroit, je serois dans l'armée: C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. CAMILLE. La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?275 JULIE. Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix. CURIACE. L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708], D'une égale chaleur au combat animées,280 Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement, N'attendoient, pour donner, que le commandement, Quand notre dictateur devant les rangs s'avance, Demande à votre prince un moment de silence, Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains,285 Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes: Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.290 Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes: Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs, Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]? Nos ennemis communs attendent avec joie295 Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, Dénué d'un secours par lui-même détruit. Ils ont assez longtemps joui de nos divorces; Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,300 Et noyons dans l'oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l'ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,305 Elle nous unira, loin de nous diviser. Nommons des combattants pour la cause commune: Que chaque peuple aux siens attache sa fortune; Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, Que le foible parti prenne loi du plus fort[711];310 Mais sans indignité pour des guerriers si braves, Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.»315 Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]: Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami; Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, Voloient, sans y penser, à tant de parricides,320 Et font paroître un front couvert tout à la fois D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée Sous ces conditions est aussitôt jurée: Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,325 Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir: Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente. CAMILLE. O Dieux, que ce discours rend mon âme contente! CURIACE. Dans deux heures au plus, par un commun accord, Le sort de nos guerriers réglera notre sort.330 Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme: Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome; D'un et d'autre côté l'accès étant permis, Chacun va renouer avec ses vieux amis. Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères;335 Et mes desirs ont eu des succès si prospères, Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain Le bonheur sans pareil de vous donner la main. Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance? CAMILLE. Le devoir d'une fille est en l'obéissance.340 CURIACE. Venez donc recevoir ce doux commandement[713], Qui doit mettre le comble à mon contentement. CAMILLE. Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, Et savoir d'eux encor la fin de nos misères. JULIE. Allez, et cependant au pied de nos autels345 J'irai rendre pour vous grâces aux immortels. FIN DU PREMIER ACTE. ACTE II SCÈNE PREMIÈRE HORACE, CURIACE. CURIACE. Ainsi Rome n'a point séparé son estime; Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime: Cette superbe ville en vos frères et vous Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;350 Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714], D'une seule maison brave toutes les nôtres: Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715], Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains. Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire,355 Consacrer hautement leurs noms à la mémoire: Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix, En pouvoit à bon titre immortaliser trois; Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme M'ont fait placer ma sœur et choisir une femme,360 Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716] Me font y prendre part autant que je le puis; Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte: La guerre en tel éclat a mis votre valeur,365 Que je tremble pour Albe et prévois son malheur: Puisque vous combattez, sa perte est assurée; En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, Et me compte déjà pour un de vos sujets.370 HORACE. Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717]. C'est un aveuglement pour elle bien fatal, D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle375 Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle; Mais quoique ce combat me promette un cercueil, La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; Mon esprit en conçoit une mâle assurance: J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance;380 Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie. Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement:385 Ce noble désespoir périt malaisément. Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette, Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite. CURIACE. Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint. Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.390 Dures extrémités, de voir Albe asservie, Ou sa victoire au prix d'une si chère vie, Et que l'unique bien où tendent ses desirs S'achète seulement par vos derniers soupirs! Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre? De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre; De tous les deux côtés mes desirs sont trahis. HORACE. Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays! Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes; La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,400 Et je le recevrois en bénissant mon sort, Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718]. CURIACE. A vos amis pourtant permettez de le craindre; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre: La gloire en est pour vous, et la perte pour eux;405 Il vous fait immortel, et les rend malheureux: On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle. SCÈNE II HORACE, CURIACE, FLAVIAN. CURIACE. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix? FLAVIAN. Je viens pour vous l'apprendre[719]. CURIACE. Eh bien, qui sont les trois? FLAVIAN. Vos deux frères et vous. CURIACE. Qui? FLAVIAN. Vous et vos deux frères. Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? Ce choix vous déplaît-il? CURIACE. Non, mais il me surprend: Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand. FLAVIAN. Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720],415 Que vous le recevez avec si peu de joie? Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour. CURIACE. Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour Ne pourront empêcher que les trois Curiaces Ne servent leur pays contre les trois Horaces.420 FLAVIAN. Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots. CURIACE. Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. SCÈNE III. HORACE, CURIACE. CURIACE. Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre; Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort425 Préparent contre nous un général effort! Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes. Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux, L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. HORACE. Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur; Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721],435 Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire: Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440 Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on brigueroit en foule une si belle mort; Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur445 Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur, Et rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous; L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,450 Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée. CURIACE. Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare;455 Mais votre fermeté tient un peu du barbare: Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité. A quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.460 Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix Albe montre en effet465 Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme: Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723], Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,470 Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie475 Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724], Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et si Rome demande une vertu plus haute,480 Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain[725]. HORACE. Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître. La solide vertu dont je fais vanité485 N'admet point de foiblesse avec sa fermeté; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand; il est au plus haut point; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point:490 Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose,495 A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien: Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;500 Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. CURIACE. Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue; Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue; Comme notre malheur elle est au plus haut point:505 Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. HORACE. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux; Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.510 Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727], A vous aimer encor, si je meurs par vos mains, Et prendre en son malheur des sentiments romains. SCÈNE IV. HORACE, CURIACE, CAMILLE. HORACE. Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace,515 Ma sœur? CAMILLE. Hélas! mon sort a bien changé de face. HORACE. Armez-vous de constance, et montrez-vous ma sœur; Et si par mon trépas il retourne vainqueur, Ne le recevez point en meurtrier d'un frère, Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,520 Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous, Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous. Comme si je vivois, achevez l'hyménée; Mais si ce fer aussi tranche sa destinée, Faites à ma victoire un pareil traitement:525 Ne me reprochez point la mort de votre amant. Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse. Consumez avec lui toute cette foiblesse[728], Querellez ciel et terre, et maudissez le sort; Mais après le combat ne pensez plus au mort.530 (A Curiace[729].) Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle, Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle. SCÈNE V. CURIACE, CAMILLE. CAMILLE. Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730] Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? CURIACE. Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse,535 Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi, Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,540 Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731]; Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller. CAMILLE. Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits:545 Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]: Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien.550 CURIACE. Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu, Et que sous mon amour ma valeur endormie[733]555 Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi; Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734], Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735].560 CAMILLE. Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis! CURIACE. Avant que d'être à vous, je suis à mon pays. CAMILLE. Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, Ta sœur de son mari! CURIACE. Telle est notre misère: Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur565 Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur. CAMILLE. Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736], Et demander ma main pour prix de ta conquête! CURIACE. Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis, Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.570 Vous en pleurez[737], Camille[738]? CAMILLE. Il faut bien que je pleure: Mon insensible amant ordonne que je meure; Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739], Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine,575 Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. CURIACE. Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours, Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours! Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue! Ma constance contre elle à regret s'évertue.580 N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740], Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs; Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place: Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. Foible d'avoir déjà combattu l'amitié,585 Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié? Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; Je me défendrai mieux contre votre courroux, Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous:590 Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime,595 Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime? CAMILLE. Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, Et cesse d'aspirer au nom de fratricide.600 Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? Je te préparerois des lauriers de ma main; Je t'encouragerois, au lieu de te distraire; Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère. Hélas! j'étois aveugle en mes vœux aujourd'hui;605 J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme! SCÈNE VI. HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. CURIACE. Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon cœur, Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma sœur?610 Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage, L'amenez-vous ici chercher même avantage? SABINE. Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche: Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous, Je le désavouerois pour frère ou pour époux. Pourrois-je toutefois vous faire une prière Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère?620 Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741]; Enfin je vous veux faire ennemis légitimes. Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien:625 Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; Et puisque votre honneur veut des effets de haine, Achetez par ma mort le droit de vous haïr: Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir.630 Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge: Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange; Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur. Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle,635 Si vous vous animiez par quelque autre querelle: Le zèle du pays vous défend de tels soins[742]; Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins: Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. Ne différez donc plus ce que vous devez faire:640 Commencez par sa sœur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries: Vous êtes ennemis en ce combat fameux,645 Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. Quoi? me réservez-vous à voir une victoire Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire, Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri?650 Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme, Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu: Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne;655 Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc, qui vous retient? Allez, cœurs inhumains, J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. Vous ne les aurez point au combat occupées, Que ce corps au milieu n'arrête vos épées;660 Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous. HORACE. O ma femme! CURIACE. O ma sœur! CAMILLE. Courage! ils s'amollissent. SABINE. Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent! Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands cœurs,665 Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs? HORACE. Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743] Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744] Avec toute ta force attaquer ma vertu?670 Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745], Et me laisse achever cette grande journée. Tu me viens de réduire en un étrange point; Aime assez ton mari pour n'en triompher point. Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse;675 La dispute déjà m'en est assez honteuse: Souffre qu'avec honneur je termine mes jours. SABINE. Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours. SCÈNE VII. LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. LE VIEIL HORACE. Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes, Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?680 Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse: Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse, Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.685 SABINE. N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre; Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746], Nous vous laissons ici pour leur rendre du cœur.690 Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus de larmes[747]: Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748]. Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir. Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir. SCÈNE VIII. LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE. HORACE. Mon père, retenez des femmes qui s'emportent,695 Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent. Leur amour importun viendroit avec éclat Par des cris et des pleurs troubler notre combat; Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice On nous imputeroit ce mauvais artifice.700 L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté, Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté. LE VIEIL HORACE. J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent. CURIACE. Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments.... LE VIEIL HORACE. Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; Pour vous encourager ma voix manque de termes; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux.710 FIN DU SECOND ACTE. ACTE III. SCÈNE PREMIÈRE. SABINE[749]. Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces: Soyons femme d'Horace, ou sœur des Curiaces; Cessons de partager nos inutiles soins; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire? Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750], Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; Soyons femme de l'un ensemble et sœur des autres:720 Regardons leur honneur comme un souverain bien; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. La mort qui les menace est une mort si belle, Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. N'appelons point alors les destins inhumains;725 Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire; Et sans considérer aux dépens de quel sang Leur vertu les élève en cet illustre rang,730 Faisons nos intérêts de ceux de leur famille: En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie,735 J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751], Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, Vain effort de mon âme, impuissante lumière,740 De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté745 Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche, Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. Je sens mon triste cœur percé de tous les coups Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux.750 Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang. La maison des vaincus touche seule mon âme:755 En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752]. C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée!760 Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, Si même vos faveurs ont tant de cruautés? Et de quelle façon punissez-vous l'offense, Si vous traitez ainsi les vœux de l'innocence? SCÈNE II. SABINE, JULIE. SABINE. En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous?765 Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? Le funeste succès de leurs armes impies[753] De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754], Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs, Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]?770 JULIE. Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore? SABINE. Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore, Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l'on fait une prison? Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes;775 Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, Et par les désespoirs d'une chaste amitié, Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié. JULIE. Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle: Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.780 Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer, On a dans les deux camps entendu murmurer[756]: A voir de tels amis, des personnes si proches, Venir pour leur patrie aux mortelles approches, L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur,785 L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale. Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix;790 Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare. SABINE. Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez! JULIE. Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez: Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre;795 Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d'un sort si triste on les veut garantir; Ces cruels généreux n'y peuvent consentir: La gloire de ce choix leur est si précieuse, Et charme tellement leur âme ambitieuse,800 Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux, Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757]. Le trouble des deux camps souille leur renommée; Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758], Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix. SABINE. Quoi? dans leur dureté ces cœurs d'acier s'obstinent[759]! JULIE. Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760], Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, Demandent la bataille, ou d'autres combattants.810 La présence des chefs à peine est respectée, Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée; Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort: «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, Consultons des grands Dieux la majesté sacrée,815 Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. Quel impie osera se prendre à leur vouloir, Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?» Il se tait, et ces mots semblent être des charmes; Même aux six combattants ils arrachent les armes;820 Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux, Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle; Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi,825 Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. Le reste s'apprendra par la mort des victimes. SABINE. Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, Et je commence à voir ce que j'ai desiré.830 SCÈNE III. SABINE, CAMILLE, JULIE. SABINE. Ma sœur, que je vous die une bonne nouvelle. CAMILLE. Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle. On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui; Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui. Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes;835 Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. SABINE. Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. CAMILLE. Disons plutôt, ma sœur, qu'en vain on les consulte.840 Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761]; Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; Ils descendent bien moins dans de si bas étages Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, De qui l'indépendante et sainte autorité[762]845 Est un rayon secret de leur divinité. JULIE. C'est vouloir sans raison vous former des obstacles Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763]; Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, Sans démentir celui qui vous fut hier rendu.850 CAMILLE. Un oracle jamais ne se laisse comprendre: On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764]; Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt, Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est. SABINE. Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,855 Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.860 CAMILLE. Le ciel agit sans nous en ces événements, Et ne les règle point dessus nos sentiments. JULIE. Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce. Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe. Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour865 Ne vous entretenir que de propos d'amour, Et que nous n'emploierons la fin de la journée Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée. SABINE. J'ose encor l'espérer[765]. CAMILLE. Moi, je n'espère rien. JULIE. L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.870 SCÈNE IV. SABINE, CAMILLE. SABINE. Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme: Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766]; Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, Et si vous attendiez de leurs armes fatales875 Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales? CAMILLE. Parlez plus sainement de vos maux et des miens: Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens; Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe.880 La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on a vécu fille; On voit d'un œil divers des nœuds si différents[768],885 Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible, et nos vœux confondus.890 Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. SABINE. Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents, C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents: L'hymen n'efface point ces profonds caractères; Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères:900 La nature en tout temps garde ses premiers droits; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix: Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes; Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez905 Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, En fait assez souvent passer la fantaisie[769]; Ce que peut le caprice, osez-le par raison, Et laissez votre sang hors de comparaison:910 C'est crime qu'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires. Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter, Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, Où porter vos souhaits et terminer vos craintes. CAMILLE. Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais; Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits: On peut lui résister quand il commence à naître, Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,920 Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, A fait de ce tyran un légitime roi: Il entre avec douceur, mais il règne par force; Et quand l'âme une fois a goûté son amorce, Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,925 Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut: Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles. SCÈNE V. LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE. LE VIEIL HORACE. Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler:930 Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent. SABINE. Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent; Et je m'imaginois dans la divinité Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771]935 La pitié parle en vain, la raison importune[772]. Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773]. Nous pourrions aisément faire en votre présence De notre désespoir une fausse constance;940 Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774]; L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. Nous ne demandons point qu'un courage si fort945 S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. Recevez sans frémir ces mortelles alarmes; Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes; Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.950 LE VIEIL HORACE. Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, Et céderois peut-être à de si rudes coups, Si je prenois ici même intérêt que vous: Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères,955 Tous trois me sont encor des personnes bien chères; Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang, Et n'a point les effets de l'amour ni du sang; Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente Sabine comme sœur, Camille comme amante:960 Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie; Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie; Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié,965 Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée, Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement De l'affront que m'eût fait ce mol consentement.970 Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, Je ne le cèle point, j'ai joint mes vœux aux vôtres. Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albe seroit réduite à faire un autre choix; Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces975 Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Et de l'événement d'un combat plus humain Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain. La prudence des Dieux autrement en dispose; Sur leur ordre éternel mon esprit se repose:980 Il s'arme en ce besoin de générosité, Et du bonheur public fait sa félicité. Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, Et songez toutes deux que vous êtes Romaines: Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor;985 Un si glorieux titre est un digne trésor. Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois, Ce grand nom deviendra l'ambition des rois:990 Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire. SCÈNE VI. LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE. LE VIEIL HORACE. Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire? JULIE. Mais plutôt du combat les funestes effets: Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste. LE VIEIL HORACE. O d'un triste combat effet vraiment funeste! Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:1000 Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir. JULIE Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.1005 LE VIEIL HORACE. Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]? Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite? JULIE. Je n'ai rien voulu voir après cette défaite. CAMILLE. O mes frères! LE VIEIL HORACE. Tout beau, ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.1010 Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte: Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,1015 Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.1020 JULIE. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? LE VIEIL HORACE. Qu'il mourût[776], Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,1025 Et c'étoit de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie; Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.1030 J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir dans sa punition L'éclatant désaveu d'une telle action. SABINE. Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,1035 Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses. LE VIEIL HORACE. Sabine, votre cœur se console aisément; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement. Vous n'avez point encor de part à nos misères: Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;1040 Si nous sommes sujets, c'est de votre pays; Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; Et voyant le haut point où leur gloire se monte, Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux1045 Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous. Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses: J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains.1050 SABINE. Suivons-le promptement, la colère l'emporte. Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, Et toujours redouter la main de nos parents? FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE IV. SCÈNE PREMIÈRE. LE VIEIL HORACE, CAMILLE. LE VIEIL HORACE Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme;1055 Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme: Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste Le souverain pouvoir de la troupe céleste....1060 CAMILLE. Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777]; Vous verrez Rome même en user autrement; Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée, Excuser la vertu sous le nombre accablée. LE VIEIL HORACE. Le jugement de Rome est peu pour mon regard,1065 Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. Je sais trop comme agit la vertu véritable: C'est sans en triompher que le nombre l'accable; Et sa mâle vigueur, toujours en même point, Succombe sous la force, et ne lui cède point.1070 Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère. SCÈNE II. LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE. VALÈRE. Envoyé par le Roi pour consoler un père, Et pour lui témoigner.... LE VIEIL HORACE. N'en prenez aucun soin: C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie1075 Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; Il me suffit. VALÈRE. Mais l'autre est un rare bonheur; De tous les trois chez vous il doit tenir la place. LE VIEIL HORACE. Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]!1080 VALÈRE. Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait. LE VIEIL HORACE. C'est à moi seul aussi de punir son forfait. VALÈRE. Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? LE VIEIL HORACE. Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? VALÈRE. La fuite est glorieuse en cette occasion.1085 LE VIEIL HORACE. Vous redoublez ma honte et ma confusion[779]. Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, De trouver dans la fuite un chemin à la gloire. VALÈRE. Quelle confusion, et quelle honte à vous D'avoir produit un fils qui nous conserve tous,1090 Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire? LE VIEIL HORACE. Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin? VALÈRE. Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?1095 Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire? LE VIEIL HORACE. Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780]. VALÈRE. Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme Qui savoit ménager l'avantage de Rome.1100 LE VIEIL HORACE. Quoi, Rome donc triomphe! VALÈRE. Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781]; Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;1110 Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: Il attend le premier, et c'étoit votre gendre.1115 L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, En vain en l'attaquant fait paroître un grand cœur; Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; Elle crie au second qu'il secoure son frère:1120 Il se hâte et s'épuise en efforts superflus; Il trouve en les joignant que son frère n'est plus. CAMILLE. Hélas[782]! VALÈRE. Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace: Son courage sans force est un débile appui;1125 Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. Comme notre héros se voit près d'achever, C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:1130 «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; Rome aura le dernier de mes trois adversaires, C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,» Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine;1135 L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine, Et comme une victime aux marches de l'autel, Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel: Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, Et son trépas de Rome établit la puissance[783].1140 LE VIEIL HORACE. O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! O d'un État penchant l'inespéré secours! Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! Appui de ton pays, et gloire de ta race! Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements1145 L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse? VALÈRE. Vos caresses bientôt pourront se déployer: Le Roi dans un moment vous le va renvoyer,1150 Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785] D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare; Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples vœux. C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie1155 Faire office vers vous de douleur et de joie; Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui: Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786], Si de sa propre bouche il ne vous en assure,1160 S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État. LE VIEIL HORACE. De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787]. VALÈRE. Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi;1165 Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788] Au-dessous du mérite et du fils et du père. Je vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements,1170 Et combien vous montrez d'ardeur pour son service. LE VIEIL HORACE. Je vous devrai beaucoup pour un si bon office. SCÈNE III. LE VIEIL HORACE, CAMILLE. LE VIEIL HORACE. Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs; Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs; On pleure injustement des pertes domestiques,1175 Quand on en voit sortir des victoires publiques. Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous; Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789]. En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790];1180 Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main. Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791]; Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, Et ses trois frères morts par la main d'un époux1185 Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous; Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage Fera bientôt régner sur un si noble cœur Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.1190 Cependant étouffez cette lâche tristesse; Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse; Faites-vous voir sa sœur, et qu'en un même flanc Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang. SCÈNE IV. CAMILLE. Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques,1195 Qu'un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche,1200 Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses, Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,1205 Et portât tant de coups avant le coup mortel? Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d'événements, Et le piteux jouet de plus de changements?1210 Un oracle m'assure, un songe me travaille[792]; La paix calme l'effroi que me fait la bataille; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant; Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793];1215 La partie est rompue, et les Dieux la renouent; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794] Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795], Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796] L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle: Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux1225 D'un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte; Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.1230 Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]: On demande ma joie en un jour si funeste[798]; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le cœur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime,1235 Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux. Dégénérons, mon cœur, d'un si vertueux père; Soyons indigne sœur d'un si généreux frère:1240 C'est gloire de passer pour un cœur abattu[799], Quand la brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre? Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect;1245 Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient: préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant.1250 SCÈNE V. HORACE, CAMILLE, PROCULE. (Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].) HORACE. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. CAMILLE. Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801]. HORACE. Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes:1260 Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu. CAMILLE. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paroître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant,1265 Pour me faire oublier sa perte en un moment? HORACE. Que dis-tu, malheureuse? CAMILLE. O mon cher Curiace! HORACE. O d'une indigne sœur insupportable audace[802]! D'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs, Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs; Tes flammes désormais doivent être étouffées;1275 Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées: Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien. CAMILLE. Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:1280 Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort; Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta sœur où tu l'avois laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, Qui comme une furie attachée à tes pas,1285 Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803], Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois!1290 Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804], Que tu tombes au point de me porter envie; Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité! HORACE. O ciel! qui vit jamais une pareille rage!1295 Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.1300 CAMILLE. Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés1305 Saper ses fondements encor mal assurés! Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers!1310 Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles! Que le courroux du ciel allumé par mes vœux[806] Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807],1315 Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir! HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa sœur qui s'enfuit. C'est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809].1320 CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810]. Ah! traître! HORACE, revenant sur le théâtre. Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]! SCÈNE VI. HORACE, PROCULE. PROCULE. Que venez-vous de faire? HORACE. Un acte de justice: Un semblable forfait veut un pareil supplice. PROCULE. Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.1325 HORACE. Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma sœur. Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille: Qui maudit son pays renonce à sa famille; Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis; De ses plus chers parents il fait ses ennemis:1330 Le sang même les arme en haine de son crime. La plus prompte vengeance en est plus légitime[812]; Et ce souhait impie, encore qu'impuissant, Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. SCÈNE VII. HORACE, SABINE, PROCULE. SABINE. A quoi s'arrête ici ton illustre colère?1335 Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père; Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux: Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813], Immole au cher pays des vertueux Horaces Ce reste malheureux du sang des Curiaces.1340 Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur; Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; Je soupire comme elle, et déplore mes frères: Plus coupable en ce point contre tes dures lois,1345 Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois, Qu'après son châtiment ma faute continue. HORACE. Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue: Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, Et ne m'accable point d'une indigne pitié.1350 Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme, C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, Non à moi de descendre à la honte des tiens. Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse;1355 Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller. Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]?1360 Sois plus femme que sœur, et te réglant sur moi, Fais-toi de mon exemple une immuable loi. SABINE. Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, J'en ai les sentiments que je dois en avoir,1365 Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815], Si pour la posséder je dois être inhumaine; Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.1370 Prenons part en public aux victoires publiques; Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, Et ne regardons point des biens communs à tous, Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?1375 Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte; Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;1380 Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, Écoute la pitié, si ta colère cesse; Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs,1385 A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs: Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816], Si je les vois partir de la main d'un époux.1390 HORACE. Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes Un empire si grand sur les plus belles âmes, Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs! A quel point ma vertu devient-elle réduite!1395 Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs. SABINE, seule. O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs, Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce!1400 Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, Et n'employons après que nous à notre mort. FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE V. SCÈNE PREMIÈRE. LE VIEIL HORACE, HORACE. LE VIEIL HORACE. Retirons nos regards de cet objet funeste, Pour admirer ici le jugement céleste: Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse, Et rarement accorde à notre ambition L'entier et pur honneur d'une bonne action.1410 Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle; Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: Moi, d'avoir mis au jour un cœur si peu romain; Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;1415 Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte: Son crime, quoique énorme et digne du trépas, Étoit mieux impuni que puni par ton bras. HORACE. Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817]; J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. Si dans vos sentiments mon zèle est criminel, S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, Si ma main en devient honteuse et profanée, Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée: Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818]1425 A si brutalement souillé la pureté. Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. C'est en ces actions dont l'honneur est blessé Qu'un père tel que vous se montre intéressé:1430 Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas, Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas. LE VIEIL HORACE. Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême;1435 Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même; Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, Et ne les punit point, de peur de se punir[819]. Je te vois d'un autre œil que tu ne te regardes; Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes.1440 SCÈNE II. TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, troupe de Gardes[820]. LE VIEIL HORACE. Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi; Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi: Permettez qu'à genoux.... TULLE. Non, levez-vous, mon père: Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. Un si rare service et si fort important1445 Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821]. Vous en aviez déjà sa parole pour gage; Je ne l'ai pas voulu différer davantage. J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas, Comme de vos deux fils vous portez le trépas,1450 Et que déjà votre âme étant trop résolue, Ma consolation vous seroit superflue; Mais je viens de savoir quel étrange malheur D'un fils victorieux a suivi la valeur, Et que son trop d'amour pour la cause publique1455 Par ses mains à son père ôte une fille unique. Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822]; Et je doute comment vous portez cette mort. LE VIEIL HORACE. Sire, avec déplaisir, mais avec patience. TULLE. C'est l'effet vertueux de votre expérience.1460 Beaucoup par un long âge ont appris comme vous Que le malheur succède au bonheur le plus doux: Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, Et dans leur intérêt toute leur vertu cède. Si vous pouvez trouver dans ma compassion1465 Quelque soulagement pour votre affliction[823], Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême, Et que je vous en plains autant que je vous aime[824]. VALÈRE. Sire, puisque le ciel entre les mains des rois Dépose sa justice et la force des lois,1470 Et que l'État demande aux princes légitimes Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir; Souffrez.... LE VIEIL HORACE. Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice? TULLE. Permettez qu'il achève, et je ferai justice: J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu. C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu; Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service On puisse contre lui me demander justice.1480 VALÈRE. Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s'irritent; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826]; Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer:1485 Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer; Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, Si vous voulez régner, le reste des Romains:1490 Il y va de la perte ou du salut du reste. La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827], Et les nœuds de l'hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, Qu'il est peu de Romains que le parti contraire1495 N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs. Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes L'autorise à punir ce crime de nos larmes,1500 Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur, Et ne peut excuser cette douleur pressante[829] Que la mort d'un amant jette au cœur d'une amante, Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau,1505 Elle voit avec lui son espoir au tombeau? Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; Il a sur nous un droit et de mort et de vie; Et nos jours criminels ne pourront plus durer Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.1510 Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome Combien un pareil coup est indigne d'un homme; Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux: Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,1515 D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage: Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir; Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir; Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. Vous avez à demain remis le sacrifice:1520 Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, D'une main parricide acceptent de l'encens? Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine; Ne le considérez qu'en objet de leur haine, Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831]1525 Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, Fût digne en même jour de triomphe et de mort.1530 Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. En ce lieu Rome a vu le premier parricide; La suite en est à craindre, et la haine des cieux: Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux. TULLE. Défendez-vous, Horace. HORACE. A quoi bon me défendre?1535 Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832]; Ce que vous en croyez me doit être une loi. Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi, Et le plus innocent devient soudain coupable[833], Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable. C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser: Notre sang est son bien, il en peut disposer; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir;1545 D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. Je ne reproche point à l'ardeur de Valère Qu'en amant de la sœur il accuse le frère[834]: Mes vœux avec les siens conspirent aujourd'hui; Il demande ma mort, je la veux comme lui.1550 Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu'à ce même but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière1555 A montrer d'un grand cœur la vertu toute entière. Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins. Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, S'attache à son effet pour juger de sa force[835];1560 Il veut que ses dehors gardent un même cours, Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours: Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente; Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux;1565 Il n'examine point si lors on pouvoit mieux, Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, L'occasion est moindre, et la vertu pareille: Son injustice accable et détruit les grands noms; L'honneur des premiers faits se perd par les seconds; Et quand la renommée a passé l'ordinaire, Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836]. Je ne vanterai point les exploits de mon bras; Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats: Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde,1575 Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; Si bien que pour laisser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire:1580 Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie; Et ma main auroit su déjà m'en garantir;1585 Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers; Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers;1590 Que Votre Majesté désormais m'en dispense; Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur. SCÈNE III. TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837]. SABINE. Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme1595 Les douleurs d'une sœur, et celles d'une femme, Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice Dérober un coupable au bras de la justice:1600 Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, Et punissez en moi ce noble criminel; De mon sang malheureux expiez tout son crime; Vous ne changerez point pour cela de victime: Ce n'en sera point prendre une injuste pitié,1605 Mais en sacrifier la plus chère moitié. Les nœuds de l'hyménée et son amour extrême Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;1610 La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine, et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée1615 De toute ma famille a la trame coupée! Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! N'aimer pas un mari qui finit nos misères!1620 Sire, délivrez-moi par un heureux trépas Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. Ma main peut me donner ce que je vous demande; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,1625 Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire en mourant aux mânes de sa sœur, Et conserver à Rome un si bon défenseur.1630 LE VIEIL HORACE, au Roi[838]. Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père: Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison. (A Sabine.) Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839], Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840], Va plutôt consulter leurs mânes généreux; Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux: Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie, Si quelque sentiment demeure après la vie,1640 Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.1645 Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux. (Au Roi.) Contre ce cher époux Valère en vain s'anime: Un premier mouvement ne fut jamais un crime; Et la louange est due, au lieu du châtiment, Quand la vertu produit ce premier mouvement.1650 Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie, Souhaiter à l'État un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée:1655 Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée. Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel L'auroit déjà puni s'il étoit criminel: J'aurois su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance;1660 J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Valère: Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère, Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,1665 Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État. Qui le fait se charger des soins de ma famille? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? Et par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?1670 On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir. (A Valère.) Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race: Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841],1680 L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842] Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome, Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom1685 D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843], Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits?1690 Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire;1695 Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844].1700 (Au Roi.) Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]: Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans:1705 Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle: N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.1710 (A Horace.) Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide: Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit; Mais un moment l'élève, un moment le détruit; Et ce qu'il contribue à notre renommée1715 Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits, A voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.1720 Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,1725 Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche; Et Rome toute entière a parlé par ma bouche. VALÈRE. Sire, permettez-moi.... TULLE. Valère, c'est assez: Vos discours par les leurs ne sont pas effacés;1730 J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime1735 Ne sauroit lui servir d'excuse légitime: Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,1740 Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie: Sans lui j'obéirois où je donne la loi,1745 Et je serois sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États;1750 Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847]. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule1755 Ce que dès sa naissance elle vit en Romule: Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime;1760 Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848]; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère: Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir,1765 Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849]; Chassez de ce grand cœur ces marques de foiblesse: C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez.1770 Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice, Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvoient les moyens de le purifier: Son père en prendra soin; il lui sera facile1775 D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle,1780 Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps.