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Œuvres complètes de Mathurin Regnier

LES PREMIERES ŒVVRES DE M. REGNIER.

Reading edition

Verùm, vbi plura nitent in Carmine, non ego paucis Offendar maculis.

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EPITRE LIMINÉAIRE

AV ROY.

Sire,

Ie m’estois iusques icy resolu de tesmoigner par le silence, le respect que ie doy à vostre Maiesté. Mais ce que l’on eust tenu pour reuerence, le seroit maintenant pour ingratitude, qu’il luy a pleu me faisant du bien, m’inspirer auec vn desir de vertu celuy de me rendre digne de l’aspect du plus parfaict & du plus victorieux Monarque du monde. On lit qu’en Etyopie il y auoit vne statuë qui rendoit vn son armonieux, toutes les fois que le Soleil leuant la regardoit. Ce mesme miracle (SIRE) auez vous faict en moy qui touché de l’Astre de V. M. ay receu la voix & la parole. On ne trouuera donc estrange si, me ressentant de cet honneur, ma Muse prend la hardiesse de se mettre à l’abri de vos Palmes, & si temerairement elle ose vous offrir ce qui par droit est desia vostre, puis que vous l’auez faict naistre dans vn suiect qui n’est animé que de vous, & qui aura eternellement le cœur & la bouche ouuerte à vos loüanges, faisant des vœus & des prieres continuelles à Dieu qu’il vous rende là haut dans le Ciel autant de biens que vous en faites çà bas en terre.

Vostre tres-humble & tres-obeissant & tres-obligé suiet & seruiteur

Regnier.

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ODE A REGNIER

SVR SES SATYRES.

Qui de nous se pourroit vanter De n’estre point en seruitude ? Si l’heur le courage & l’estude Ne nous en sçauroient exempter : Si chacun languit abbatu Serf de l’espoir qui l’importune, Et si mesme on voit la vertu Estre esclaue de la fortune L’vn se rend aux plus grands subiect, Les grands le sont à la contrainte, L’autre aux douleurs, l’autre à la crainte, Et l’autre à l’amoureux obiect : Le monde est en captiuité, Nous sommes tous serfs de nature, Ou vifs de nostre volupté, Ou morts de nostre sepulture. Mais en ce temps de fiction Et que ses humeurs on deguise, Temps où la seruile feintise Se fait nommer discretion : Chacun faisant le reserué, Et de son plaisir son Idole, Regnier, tu t’es bien conserué La liberté de la parole. Ta libre & veritable voix Monstre si bien l’erreur des hommes, Le vice du temps où nous sommes, Et le mespris qu’on fait des loix : Que ceux qu’il te plaist de toucher Des poignants traits de ta Satyre, S’ils n’auoient honte de pecher, En auroient de te l’ouïr dire. Pleust à Dieu que tes vers si doux Contraires à ceux de Tyrtée Flechissent l’audace indontée, Qui met nos Guerriers en couroux : Alors que la ieune chaleur Ardents au düel les fait estre, Exposant leur forte valeur, Dont ils deburoient seruir leur maistre. Flatte leurs cœurs trop valeureux, Et d’autres desseins leur imprimes, Laisses là les faiseurs de rymes, Qui ne sont iamais malheureux : Sinon quand leur temerité Se feint vn merite si rare, Que leur espoir precipité A la fin deuient vn Icare. Si l’vn d’eux te vouloit blasmer Par coustume ou par ignorance, Ce ne seroit qu’en esperance De s’en faire plus estimer. Mais alors d’vn vers menaçant Tu luy ferois voir que ta plume Est celle d’vn Aigle puissant, Qui celles des autres consume. Romprois-tu pour eux l’vnion De la Muse & de ton genie, Asseruy soubs la tyrannie De leur commune opinion ? Croy plustost que iamais les Cieux Ne regarderent fauorables L’enuie, & que les enuieux Sont tousiours les plus miserables. N’escry point pour vn foible honneur, Tasche seulement de te plaire, On est moins prisé du vulgaire Par merite, que par bon-heur. Mais garde que le iugement D’vn insolent te face blesme : Ou tu deuiendras autrement Le propre Tyran de toy-mesme. Regnier la loüange n’est rien, Des faueurs elle a sa naissance, N’estant point en nostre puissance, Ie ne la puis nommer vn bien. Fuy donc la gloire qui deçoit La vaine & credule personne, Et n’est pas à qui la reçoit, Elle est à celuy qui la donne.

Motin.

Difficile est Satyram non scribere.

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Discours au Roy.

Satyre I.

Puissant Roy des François, Astre viuant de Mars, Dont le iuste labeur surmontant les hazards, Fait voir par sa vertu que la grandeur de France Ne pouuoit succomber sous vne autre vaillance : Vray fils de la valeur de tes peres, qui sont Ombragez des lauriers qui couronnent leur front, Et qui depuis mile ans indomtables en guerre Furent transmis du Ciel pour gouuerner la terre, Attendant qu’à ton rang ton courage t’eust mis, En leur Trosne eleué dessus tes ennemis : Iamais autre que toy n’eust auecque prudence Vaincu de ton suiect l’ingrate outre cuidance Et ne l’eust comme toy du danger preserué : Car estant ce miracle à toy seul reserué, Comme au Dieu du païs, en ses desseins pariures Tu fais que tes bontez excedent ses iniures. Or apres tant d’exploits finis heureusement, Laissant aus cœurs des tiens comme vn vif monument Auecques ta valeur ta clemence viuante, Dedans l’Eternité de la race suiuante, Puisse tu comme Auguste admirable en tes faicts Rouler tes iours heureux en vne heureuse paix, Ores que la Iustice icy bas descenduë Aus petis, comme aux grands, par tes mains est renduë, Que sans peur du larron trafique le marchant, Que l’innocent ne tombe aux aguets du meschant, Et que de ta Couronne en palmes si fertille Le miel abondamment & la manne distille, Comme des chesnes vieux aus iours du siecle d’or, Qui renaissant sous toy reuerdissent encor. Auiourd’huy que ton fils imitant ton courage, Nous rend de sa valeur vn si grand tesmoignage Que Ieune de ses mains la rage il deconfit, Estoufant les serpens ainsi qu’Hercule fit, Et domtant la discorde à la gueule sanglante, D’impieté, d’horreur, encore fremissante, Il luy trousse les bras de meurtres entachez, De cent chaisnes d’acier sur le dos attachez, Sous des monceaux de fer dans ses armes l’enterre, Et ferme pour iamais le temple de la guerre, Faisant voir clairement par ses faits triomphans, Que les Roys & les Dieux ne sont iamais enfans. Si bien que s’esleuant sous ta grandeur prospere, Genereux heritier d’vn si genereux pere, Comblant les bons d’amour & les meschans d’effroy, Il se rend au berceau desia digne de toy. Mais c’est mal contenter mon humeur frenetique, Passer de la Satyre en vn panegyrique, Où molement disert sous vn suiet si grand Des le premier essay mon courage se rend. Aussi plus grand qu’Enée, & plus vaillant qu’Achille Tu surpasses l’esprit d’Homere & de Virgille, Qui leurs vers à ton los ne peuuent egaller, Bien que maistres passez en l’art de bien parler. Et quand i’egalerois ma Muse à ton merite, Toute extreme loüange est pour toy trop petite Ne pouuant le fini ioindre l’infinité : Et c’est aus mieux disans vne temerité De parler où le Ciel discourt par tes oracles, Et ne se taire pas où parlent tes miracles, Où tout le monde entier ne bruit que tes proiets, Où ta bonté discourt au bien de tes suiets, Où nostre aise, & la paix, ta vaillance publie, Où le discord étaint, & la loy retablie Annoncent ta Iustice, où le vice abatu Semble en ses pleurs chanter vn hymne à ta vertu. Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on reuere, Phœbus Roy des chansons, & des Muses le pere, Au plus haut de l’Autel se voit vn laurier sainct, Qui sa perruque blonde en guirlandes etraint, Que nul prestre du Temple en ieunesse ne touche, Ny mesme predisant ne le masche en la bouche, Chose permise aus vieus de sainct zelle enflamez Qui se sont par seruice en ce lieu confirmez Deuots à son mistere, & de qui la poictrine Est plaine de l’ardeur de sa verue diuine. Par ainsi tout esprit n’est propre à tout suiet, L’œil foible s’esblouit en vn luisant obiet, De tout bois comme on dict Mercure on ne façonne, Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne. De mesme le laurier, & la palme des Roys N’est vn arbre où chacun puisse mettre les doigs, Ioint que ta vertu passe en loüange feconde Tous les Roys qui seront, & qui furent au monde. Il se faut recognoistre, il se faut essayer, Se sonder, s’exercer auant que s’employer Comme fait vn Luiteur entrant dedans l’aréne, Qui se tordant les bras tout en soy se deméne, S’alonge, s’acoursit, ses muscles estendant, Et ferme sur ses pieds s’exerce en attendant Que son ennemy vienne, estimant que la gloire Ia riante en son cœur luy don’ra la victoire. Il faut faire de mesme vn œuure entreprenant, Iuger comme au suiet l’esprit est conuenant, Et quand on se sent ferme, & d’vne aisle assez forte, Laisser aller la plume où la verue l’emporte. Mais, Sire, c’est vn vol bien esleué pour ceux Qui foibles d’exercice, & d’esprit paresseux, Enorgueillis d’audace en leur barbe premiere Chanterent ta valeur d’vne façon grossiere Trahissant tes honneurs auecq’ la vanité D’attenter par ta gloire à l’immortalité. Pour moy plus retenu la raison m’a faict craindre, N’osant suiure vn suiet où l’on ne peut attaindre, I’imite les Romains encore ieunes d’ans, A qui lon permetoit d’accuser impudans Les plus vieus de l’estat, de reprendre, & de dire Ce qu’ils pensoient seruir pour le bien de l’Empire. Et comme la ieunesse est viue, & sans repos, Sans peur, sans fiction, & libre en ses propos, Il semble qu’on luy doit permetre dauantage, Aussi que les vertus florissent en cest’ age Qu’on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur, Affin que tout à l’aise elles prenent vigueur. C’est ce qui m’a contraint de librement escrire Et sans piquer au vif me mettre à la Satyre Où poussé du caprice, ainsi que d’vn grand vent, Ie vais haut dedans l’air quelquefois m’esleuant. Et quelque fois aussi quand la fougue me quitte Du plus haut, au plus bas, mon vers se precipitte Selon que du suget touché diuersement Les vers à mon discours s’offrent facillement : Aussi que la Satyre est comme vne prairie Qui n’est belle sinon qu’en sa bisarrerie, Et comme vn pot pouri des freres mandians, Elle forme son goust de cent ingredians. Or grand Roy dont la gloire en la terre espanduë Dans vn dessein si haut rend ma Muse éperduë, Ainsi que l’œil humain le Soleil ne peut voir, L’esclat de tes vertus offusque tout sçauoir, Si bien que ie ne sçay qui me rend plus coupable, Ou de dire si peu d’vn suiet si capable, Ou la honte que i’ay d’estre si mal apris, Ou la temerité de l’auoir entrepris. Mais quoy, par ta bonté qui tout autre surpasse I’espere du pardon auecque ceste grace Que tu liras ces vers, où ieune ie m’ébas Pour esgayer ma force, ainsi qu’en ces combas De fleurets on s’exerce, & dans vne barriere Aus pages lon reueille vne adresse guerriere Follement courageuse affin qu’en passetans Vn labeur vertueux anime leur printans, Que leur corps se desnouë, & se desangourdisse Pour estre plus adroit à te faire seruice. Aussi ie fais de mesme en ces caprices fous, Ie sonde ma portee, & me taste le pous Affin que s’il aduient, comme vn iour ie l’espere, Que Parnasse m’adopte, & se dise mon pere, Emporté de ta gloire & de tes faicts guerriers Ie plante mon lierre au pied de tes Lauriers.

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A Monsieur le Comte de Caramain.

Satyre II.

Comte de qui l’esprit penetre l’Vniuers, Soigneus de ma fortune, & facille à mes vers, Cher soucy de la muse, & sa gloire future, Dont l’aimable genie, & la douce nature Faict voir inaccessible aus efforts medisans Que Vertu n’est pas morte en tous les courtisans, Bien que foible, & debille, & que mal recongnuë Son Habit décousu la montre à deminuë, Qu’elle ait séche la chair, le corps amenuisé, Et serue à contre-cœur le vice auctorisé, Le vice qui Pompeus tout merite repousse, Et va comme vn banquier en carrosse & en housse. Mais c’est trop sermoné de vice, & de vertu : Il faut suiure vn sentier qui soit moins rebatu, Et conduit d’Apollon recognoistre la trace Du libre Iuuenal, trop discret est Horace Pour vn homme piqué, ioint que la passion Comme sans iugement, est sans discretion : Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde : L’homme pour vn caprice est sot qui se hazarde. Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains, Et comme enfans trouuez qu’ils soient fils de putains, Exposez en la ruë, à qui mesme la mere Pour ne se descouurir faict plus mauuaise chere. Ce n’est pas que ie croye en ces tans effrontez Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez, Et que ces rimasseurs pour faindre vne abondance, N’approuuent impuissans vne fauce semance : Comme noz citoyens de race desireux Qui berçent les enfans qui ne sont pas à eus. Ainsi tirant profit d’vne fauce doctrine, S’ils en sont accusez ils feront bonne mine, Et voudront le niant qu’on lise sur leur front S’il se fait vn bon vers que c’est eus qui le font, Ialous d’vn sot honneur, d’vne batarde gloire, Comme gens entenduz s’en veullent faire accroire, A faus titre insolens, & sans fruict hazardeus, Pissent au benestier affin qu’on parle d’eus. Or auecq’ tout cecy le point qui me console C’est que la pauureté comme moy les affolle, Et que la grace à Dieu Phœbus & son troupeau Nous n’eusmes sur le dos iamais vn bon manteau. Aussi lors que lon voit vn homme par la ruë, Dont le rabat est sale, & la chausse rompuë, Ses gregues aus genous, au coude son pourpoint, Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point, Sans demander son nom on le peut recognoistre, Car si ce n’est vn Poëte au moins il le veut estre. Pour moy si mon habit par tout cycatrisé Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé, Ie prendrois patience, & parmy la misere Ie trouuerois du goust, mais ce qui doit deplaire A l’homme de courage, & d’esprit releué, C’est qu’vn chacun le fuit ainsi qu’vn reprouué, Car en quelque façon, les malheurs sont propices, Puis les gueus en gueusant trouuent maintes delices, Vn repos qui s’egaye en quelque oysiueté. Mais ie ne puis patir de me voir reietté ; C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers. I’ay changé mon humeur, alteré ma nature, I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure, Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy, Donnant ma liberté ie me suis asseruy, En publiq’ à l’Eglise, à la chambre, à la table, Et pense auoir esté maintefois agreable. Mais instruict par le temps à la fin i’ay cogneu Que la fidelité n’est pas grand reuenu, Et qu’à mon tans perdu sans nulle autre esperance L’honneur d’estre suiect tient lieu de recompanse, N’ayant autre interest de dix ans ia passez Sinon que sans regret ie les ay despensez. Puis ie sçay quant à luy qu’il a l’ame Royalle, Et qu’il est de Nature & d’humeur liberalle. Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut, Ny domter mon malheur si le ciel ne le veut. C’est pourquoy sans me plaindre en ma deconuenuë Le malheur qui me suit, ma foy ne diminuë, Et rebuté du sort ie m’asserui pourtant, Et sans estre auancé ie demeure contant Sçachant bien que fortune est ainsi qu’vne louue Qui sans chois s’abandonne au plus laid qu’elle trouue, Qui releue vn pedant, de nouueau baptisé, Et qui par ses larcins se rend authorisé, Qui le vice ennoblit, & qui tout au contraire Raualant la vertu la confinne en misere. Et puis ie m’iray plaindre apres ces gens icy ? Non ; l’exemple du temps n’augmante mon soucy. Et bien qu’elle ne m’ait sa faueur departie Ie n’entends quant à moy de la prendre à partie : Puis que selon mon goust son infidelité Ne donne, & n’oste rien à la felicité. Mais que veus tu qu’on fasse en ceste humeur austere ? Il m’est comme aux putains mal aisé de me taire. Il m’en faut discourir de tort & de trauers, Puis souuent la colere engendre de bons vers. Mais, Conte, que sçait-on ? elle est peut estre sage, Voire auecque raison, inconstante, & volage, Et Deésse auisée aux biens qu’elle depart Les adiuge au merite, & non point au hazard. Puis lon voit de son œil, lon iuge de sa teste, Et chacun à son dire a droit en sa requeste : Car l’amour de soy-mesme, & nostre affection, Adiouste auec vsure à la perfection. Tousiours le fond du sac ne vient en euidence, Et bien souuent l’effet contredit l’apparance ; De Socrate à ce point l’arrest est mi-party, Et ne sçait on au vray qui des deux a menty, Et si philosophant le ieune Alcibiade Comme son Cheualier en reçeut l’accolade. Il n’est à decider rien de si mal-aisé, Que sous vn sainct habit le vice deguisé. Par ainsi i’ay doncq’ tort, & ne doy pas me plaindre, Ne pouuant par merite autrement la contraindre A me faire du bien, ny de me departir Autre chose à la fin sinon qu’vn repentir. Mais quoy, qu’y feroit-on, puis qu’on ne s’ose pendre ? Encor’ faut-il auoir quelque chose où se prendre, Qui flate en discourant le mal que nous sentons. Or laissant tout cecy retourne à nos moutons, Muse, & sans varier dy nous quelques sornettes, De tes enfans bastards ces tiercelets des Pœtes, Qui par les carefours vont leurs vers grimassans, Qui par leurs actions font rire les passans, Et quand la faim les poind se prenant sur le vostre Comme les estourneaux ils s’affament l’vn l’autre. Cepandant sans souliers, ceinture, ny cordon, L’œil farouche, & troublé, l’esprit à l’abandon, Vous viennent acoster comme personnes yures, Et disent pour bon-iour, Monsieur ie fais des liures, On les vent au Palais, & les doctes du tans A les lire amusez, n’ont autre passetans. De là sans vous laisser importuns ils vous suiuent, Vous alourdent de vers, d’alaigresse vous priuent, Vous parlent de fortune, & qu’il faut acquerir Du credit, de l’honneur, auant que de mourir, Mais que pour leur respect l’ingrat siecle où nous sommes, Au pris de la vertu n’estime point les hommes ; Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien, Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien, Puis sans qu’on les conuie ainsi que venerables, S’assiessent en Prelats les premiers à vos tables, Où le caquet leur manque, & des dents discourant, Semblent auoir des yeux regret au demourant. Or la table leuée ils curent la machoire : Apres graces Dieu beut, ils demandent à boire, Vous font vn sot discours, puis au partir de là, Vous disent, mais Monsieur, me donnez vous cela ? C’est tousiours le refrein qu’ils font à leur balade. Pour moy ie n’en voy point que ie n’en sois malade. I’en perds le sentiment du corps tout mutilé, Et durant quelques iours i’en demeure opilé. Vn autre renfroingné, resueur, melancolique, Grimassant son discours semble auoir la colique, Suant, crachant, toussant, pensant venir au point : Parle si finement que l’on ne l’entend point. Vn autre ambitieux pour les vers qu’il compose, Quelque bon benefice en l’esprit se propose, Et dessus vn cheual, comme vn singe attaché Meditant vn sonnet, medite vne Euesché. Si quelqu’vn comme moy leurs ouurages n’estime, Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime, Difficille, hargneux, de leur vertu ialoux, Contraire en iugement au commun bruit de tous, Que leur gloire il derobe, auecq’ ses artifices. Les Dames cependant se fondent en delices Lisant leurs beaux escrits, & de iour & de nuit Les ont au cabinet sous le cheuet du lict, Que portez à l’Eglise ils valent des matines, Tant selon leurs discours leurs œuures sont diuines. Encore apres cela ils sont enfants des Cieux, Ils font iournellement carousse auecq’ les Dieux : Compagnons de Minerue, & confis en science, Vn chacun d’eux pense estre vne lumiere en France. Ronsard fay-m’en raison, & vous autres esprits Que pour estre viuans en mes vers ie n’escris, Pouuez vous endurer que ces rauques Cygalles Egallent leurs chansons à voz œuures Royalles, Ayant vostre beau nom lachement dementy ? Ha ! c’est que nostre siecle est en tout peruerty : Mais pourtant quelque esprit entre tant d’insolence Sçait trier le sçauoir d’auecque l’ignorance, Le naturel de l’art, & d’vn œil auisé Voit qui de Calliope est plus fauorisé. Iuste postérité à tesmoing ie t’apelle, Toy qui sans passion, maintiens l’œuure immortelle, Et qui selon l’esprit, la grace & le sçauoir, De race en race au peuple vn ouurage fais voir, Vange ceste querelle, & iustement separe Du Cigne d’Apollon la corneille barbare Qui croassant par tout d’vn orgueil effronté Ne couche de rien moins que l’immortalité. Mais Comte que sert-il d’en entrer en colere ? Puisque le tans le veut nous n’y pouuons rien faire, Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on Changer chose en Virgile, ou bien l’autre en Platon. Quel plaisir penses-tu, que dans l’ame ie sente, Quand l’vn de ceste troupe en audace insolente, Vient à Vanues à pied, pour grimper au coupeau Du Parnasse François, & boire de son eau, Que froidement reçeu, on l’escoute à grand peine, Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine, Et se bouchant l’oreille au reçit de ses vers, Tourne les yeux à gauche, & les lit de trauers, Et pour fruit de sa peine aux grands vens dispersée, Tous ses papiers seruir à la chaire percée ? Mais comme eux ie suis Pœte, & sans discretion Ie deuiens importun auecq’ presomption. Il faut que la raison retienne le caprice, Et que mon vers ne soit qu’ainsi qu’vn exercice, Qui par le iugement doit estre limité Selon que le requiert ou l’age, ou la santé. Ie ne sçay quel Demon m’a fait deuenir Pœte : Ie n’ay comme ce Grecq des Dieux grand interprete Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons Naissent en vne nuict comme les champignons, Si ce n’est que ces iours allant à l’auanture Resuant comme vn oyson qu’on mene à la pature, A Vanues i’arriuay, où suiuant maint discours, On me fit au iardin faire cinq ou six tours, Et comme vn Conclauiste entre dans le conclaue, Le sommelier me prit, & m’enferme en la caue, Où beuuant, & mangeant ie fis mon coup d’essay, Et où si ie sçay rien, i’apris ce que ie sçay. Voyla ce qui m’a fait & Poëte, & Satyrique, Reglant la medisance à la façon antique. Mais à ce que ie voy sympatisant d’humeur, I’ay peur que tout à fait ie deuiendray rimeur, I’entre sur ma loüange, & bouffi d’arrogance, Si ie n’en ay l’esprit i’en auray l’insolence. Mais retournons à nous, & sages deuenus Soyons à leurs depens vn peu plus retenus. Or Comte, pour finir ly doncq’ ceste Satyre, Et voy ceux de ce temps que ie pince sans rire, Pendant qu’à ce printemps retournant à la cour I’iray reuoir mon maistre, & luy dire bon iour.

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A Monsieur le Marquis de Cœuures.

Satyre III.

Marquis, que doy-ie faire en ceste incertitude ? Doy-ie las de courir me remettre à l’estude, Lire Homere, Aristote, & disciple nouueau Glaner ce que les Greqs ont de riche, & de beau, Reste de ces moissons que Ronsard, & Desportes, Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes, Qu’ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Egallant leurs honneurs aux honneurs du passé ? Ou si continuant à courtiser mon maistre, Ie me doy iusqu’au bout d’esperance repaistre, Courtisan morfondu, frenetique, & resueur, Portrait de la disgrace, & de la defaueur, Puis sans auoir du bien, troublé de resuerie Mourir dessus vn coffre en vne hostellerie, En Toscane, en Sauoye, ou dans quelque autre lieu, Sans pouuoir faire paix, ou trefue auecques Dieu. Sans parler ie t’entends il faut suiure l’orage, Aussi bien on ne peut où choisir auantage. Nous viuons à tatons, & dans ce monde icy Souuent auecq’ trauail on poursuit du soucy : Car les Dieux couroucéz contre la race humaine Ont mis auecq’ les biens la sueur, & la paine. Le monde est vn berlan où tout est confondu : Tel pense auoir gaigné qui souuent a perdu Ainsi qu’en vne blanque où par hazard on tire, Et qui voudroit choisir souuent prendroit le pire. Tout depend du Destin, qui sans auoir esgard Les faueurs, & les biens, en ce monde depart. Mais puis qu’il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre vne loy si forte ? Suiuons doncq’ sa conduite en cest aueuglement. Qui peche auecq’ le ciel peche honorablement. Car penser s’affranchir c’est vne resuerie, La liberté par songe en la terre est cherie : Rien n’est libre en ce monde & chaque homme depend Comtes, Princes, Sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes viuans sont icy bas esclaues Mais suiuant ce qu’ils sont ils diferent d’entraues, Les vns les portent d’or, & les autres de fer : Mais n’en deplaise aux vieux, ny leur Philosopher Ny tant de beaux escrits qu’on lit en leurs escoles Pour s’affranchir l’esprit ne sont que des paroles. Au ioug nous sommes nez & n’a iamais esté Homme qu’on ayt vu viure en plaine liberté. En vain me retirant enclos en vne estude Penseroy-ie laisser le ioug de seruitude, Estant serf du desir d’aprendre, & de sçauoir, Ie ne ferois sinon que changer de deuoir. C’est l’arrest de nature, & personne en ce monde Ne sçauroit controler sa sagesse profonde. Puis que peut il seruir aux mortels icy bas, Marquis, d’estre sçauant, ou de ne l’estre pas ? Si la science pauure, affreuse est mesprisée, Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée ; Si les gens de Latin des sots sont denigrez Et si lon nest docteur sans prendre ses degrés. Pourueu qu’on soit morguant, qu’on bride sa moustache, Qu’on frise ses cheueux, qu’on porte vn grand pannache, Qu’on parle baragouin, & qu’on suiue le vent : En ce temps du iourd’huy lon n’est que trop sçauant. Du siecle les mignons, fils de la poule blanche Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche, En credit esleuez ils disposent de tout, Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout. Mais quoy, me diras tu, il t’en faut autant faire, Qui ose a peu souuent la fortune contraire : Importune le Louure, & de iour, & de nuict Perds pour t’assugetir & la table, & le lict : Sois entrant, effronté, & sans cesse importune : En ce temps l’impudance eleue la fortune. Il est vray, mais pourtant ie ne suis point d’auis De degager mes iours pour les rendre asseruis, Et sous vn nouuel Astre aller nouueau pilote Conduire en autre mer, mon nauire qui flote, Entre l’espoir du bien, & la peur du danger De froisser mon attente, en ce bord estranger. Car pour dire le vray c’est vn pays estrange, Où comme vn vray Prothée à toute heure on se change, Où les loys par respect sages humainnement, Confondent le loyer auecq’ le chastiment, Et pour vn mesme fait de mesme intelligence L’vn est iusticié, l’autre aura recompence. Car selon l’interest, le credit, ou l’apuy Le crime se condamne, & s’absout auiourd’huy. Ie le dy sans confondre en ces aigres remarques La clemence du Roy, le miroir des Monarques, Qui plus grand de vertu, de cœur, & de renom, S’est acquis de Clement, & la gloire & le nom. Or quant à ton conseil qu’à la cour ie m’engage, Ie n’en ay pas l’esprit, non plus que le courage. Il faut trop de sçauoir, & de ciuilité, Et si i’ose en parler trop de subtilité, Ce n’est pas mon humeur, ie suis melancolique, Ie ne suis point entrant, ma façon est rustique, Et le surnom de bon me va t’on reprochant, Dautant que ie n’ay pas l’esprit d’estre meschant. Et puis ie ne sçaurois me forcer ny me faindre, Trop libre en volonté ie ne me puis contraindre, Ie ne sçaurois flater, & ne sçay point comment Il faut se taire acort, ou parler faucement, Benir les fauoris de geste, & de parolles, Parler de leurs ayeux, au iour de Cerizolles, Des hauts faicts de leur race, & comme ils ont acquis Ce titre auecq’ honneur de Ducs, & de Marquis. Ie n’ay point tant d’esprit pour tant de menterie : Ie ne puis m’adonner à la cageollerie, Selon les accidens, les humeurs ou les iours, Changer comme d’habits tous les mois de discours. Suiuant mon naturel ie hay tout artifice, Ie ne puis deguiser la vertu, ny le vice, Offrir tout de la bouche, & d’vn propos menteur, Dire pardieu Monsieur ie vous suis seruiteur, Pour cent bonadies s’arrester en la ruë, Faire sus l’vn des pieds en la sale la gruë, Entendre vn mariollet qui dit auecq’ mespris Ainsi qu’asnes ces gens sont tout vestus de gris, Ces autres verdelets aux peroquets ressemblent, Et ceux-cy mal peignez deuant les Dames tremblent, Puis au partir de là comme tourne le vent Auecques vn bon iour amys comme deuant. Ie n’entends point le cours du Ciel, ny des planetes, Ie ne sçay deuiner les affaires secretes, Cognoistre vn bon visage, & iuger si le cœur Contraire à ce qu’on voit ne seroit point moqueur. De porter vn poullet ie n’ay la suffisance, Ie ne suis point adroit, ie n’ay point d’eloquence Pour colorer vn faict, ou detourner la foy, Prouuer qu’vn grand amour n’est suiect à la loy, Suborner par discours vne femme coquette, Luy conter des chansons de Ieanne, & de Paquette, Desbaucher vne fille, & par viues raisons Luy monstrer comme Amour faict les bonnes maisons, Les maintient, les esleue, & propice aux plus belles En honneur les auance, & les faict Damoyselles, Que c’est pour leurs beaux nez que se font les ballets, Qu’elles sont le suiect des vers, & des poulets, Que leur nom retentit dans les airs que lon chante, Qu’elles ont à leur suite vne troupe beante De langoureux transis, & pour le faire court Dire qu’il n’est rien tel qu’aymer les gens de court Aleguant maint exemple en ce siecle où nous sommes, Qu’il n’est rien si facile à prendre que les hommes, Et qu’on ne s’enquiert plus s’elle a faict le pourquoy, Pourueu qu’elle soit riche, & qu’elle ayt bien de quoy. Quand elle auroit suiuy le camp à la Rochelle S’elle a force ducats elle est toute pucelle. L’honneur estropié, languissant, & perclus, N’est plus rien qu’vne idolle en qui lon ne croit plus. Or pour dire cecy il faut force mistere, Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Il est vray que ceux là qui n’ont pas tant d’esprit Peuuent mettre en papier leur dire par escrit, Et rendre par leurs vers, leur Muse maquerelle ; Mais pour dire le vray ie n’en ay la ceruelle. Il faut estre trop pront, escrire à tous propos, Perdre pour vn sonnet & sommeil, & repos. Puis ma muse est trop chaste, & i’ay trop de courage, Et ne puis pour autruy façonner vn ouurage. Pour moy i’ay de la court autant comme il m’en fault : Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut : De peu ie suis content, encore que mon maistre S’il luy plaisoit vn iour mon trauail recongnoistre Peut autant qu’autre Prince, & a trop de moyen D’eleuer ma fortune & me faire du bien, Ainsy que sa Nature à la vertu facille Promet que mon labeur ne doit estre inutille, Et qu’il doit quelque iour mal-gré le sort cuisant Mon seruice honorer d’vn honneste presant, Honneste, & conuenable à ma basse fortune, Qui n’abaye, & n’aspire ainsy que la commune Apres l’or du Perou, ny ne tend aux honneurs, Que Rome departit aux vertuz des Seigneurs. Que me sert de m’asseoir le premier à la table, Si la fain d’en auoir me rend insatiable ? Et si le fais leger d’vne double Euesché Me rendant moins contant me rend plus empesché ? Si la gloire, & la charge à la peine adonnée Rend sous l’ambition mon ame infortunée ? Et quand la seruitude a pris l’homme au collet I’estime que le Prince est moins que son valet. C’est pourquoy ie ne tends à fortune si grande : Loing de l’ambition, la raison me commande : Et ne pretends auoir autre chose sinon Qu’vn simple benefice, & quelque peu de nom ; Affin de pouuoir viure, auecq’ quelque asseurance, Et de m’oster mon bien que lon ait conscience. Alors vrayement heureux les liures feuilletant Ie rendrois mon desir, & mon esprit contant. Car sans le reuenu l’estude nous abuse, Et le corps ne se paist aux banquets de la muse. Ses mets sont de sçauoir discourir par raison, Comme l’ame se meut vn tans en sa prison, Et comme deliurée elle monte diuine Au Ciel lieu de son estre, & de son origine, Comme le Ciel mobile eternel en son cours Fait les siecles, les ans, & les mois, & les iours, Comme aux quatre elemens les matieres encloses, Donnent comme la mort la vie à toutes choses, Comme premierement les hommes dispercez, Furent par l’armonie, en troupes amassez, Et comme la malice en leur ame glissée, Troubla de noz ayeux l’innocente pensée, D’où naquirent les loys, les bourgs, & les citez, Pour seruir de gourmete à leurs mechancetez, Comme ils furent en fin reduis sous vn Empire, Et beaucoup d’autres plats qui seroient longs à dire, Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait, Marquis tu n’en serois plus gras, ny plus refaict, Car c’est vne viande en esprit consommée, Legere à l’estomac, ainsi que la fumée. Sçais tu pour sçauoir bien, ce qu’il nous faut sçauoir ? C’est s’affiner le goust de cognoistre, & de voir, Aprendre dans le monde, & lire dans la vie D’autres secrets plus fins que de Philosophie, Et qu’auecq’ la science il faut vn bon esprit. Or entends à ce point ce qu’vn Greq’ en escrit, Iadis vn loup dit-il, que la fain epoinçonne Sortant hors de son fort rencontre vne lionne Rugissante à l’abord, & qui montroit aux dens L’insatiable fain qu’elle auoit au dedans : Furieuse elle aproche, & le loup qui l’auise, D’vn langage flateur luy parle, & la courtise : Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort, Le petit cede au grand, & le foible au plus fort. Luy di-ie, qui craignoit que faute d’autre proye, La beste l’attaquast, ses ruses il employe. Mais en fin le hazard si bien le secourut, Qu’vn mulet gros, & gras à leurs yeux aparut ; Ils cheminent dispos croyant la table preste, Et s’aprochent tous deux assez pres de la beste, Le loup qui la congnoist, malin, & deffiant, Luy regardant aux pieds luy parloit en riant : D’où es-tu ? qui es-tu ? quelle est ta nouriture ? Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature ? Le mulet estonné de ce nouueau discours De peur ingenieux, aux ruses eut recours, Et comme les Normans sans luy repondre voire, Compere, ce dit-il, ie n’ay point de memoire, Et comme sans esprit ma grand mere me vit, Sans m’en dire autre chose au pied me l’escriuit. Lors il leue la iambe au iaret ramassée, Et d’vn œil innocent il couuroit sa pensée, Se tenant suspendu sur les pieds en auant : Le loup qui l’aperçoit se leue de deuant, S’excusant de ne lire auecq’ ceste parolle, Que les loups de son tans n’alloient point à l’ecolle : Quand la chaude lionne à qui l’ardante fain Alloit precipitant la rage, & le dessein, S’aproche plus sçauante en volonté de lire, Le mulet prend le tans, & du grand coup qu’il tire Luy enfonce la teste, & d’vne autre façon, Quelle ne sçauoit point luy aprit sa leçon. Alors le loup s’enfuit voyant la beste morte, Et de son ignorance ainsi se reconforte : N’en deplaise aux Docteurs, Cordeliers, Iacopins, Pardieu les plus grands clers ne sont pas les plus fins.

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index

A Monsieur Motin.

Satyre IIII.

Motin la Muse est morte, ou la faueur pour elle : En vain dessus Parnasse Apollon on apelle, En vain par le veiller on acquiert du sçauoir, Si fortune s’en mocque, & s’on ne peut auoir Ny honneur, ny credit, non plus que si noz paines Estoient fables du peuple inutiles, & vaines. Or va romps toy la teste, & de iour & de nuict, Pallis dessus vn liure à l’apetit d’vn bruit Qui nous honore apres que nous sommes sous terre, Et de te voir paré de trois brins de lierre, Comme s’il importoit estans ombres là bas, Que nostre nom vescust ou qu’il ne vescust pas, Honneur hors de saison, inutile merite Qui viuans nous trahit, & qui morts nous profite. Sans soing de l’auenir ie te laisse le bien Qui vient à contrepoil alors qu’on ne sent rien, Puis que viuant icy de nous on ne faict conte, Et que nostre vertu engendre nostre honte. Doncq’ par d’autres moyens à la court familiers, Par vice, ou par vertu acquerons des lauriers, Puis qu’en ce monde icy on n’en faict differance, Et que souuent par l’vn l’autre se recompense. Aprenons à mentir, mais d’vne autre façon Que ne fait Caliope ombrageant sa chanson Du voille d’vne fable, afin que son mistere Ne soit ouuert à tous, ny congneu du vulguaire. Aprenons à mentir, noz propos deguiser, A trahir noz amys, noz ennemis baiser, Faire la court aux grands, & dans leurs antichambres, Le chapeau dans la main, nous tenir sur noz membres, Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s’asseoir, Et nous couchant au iour, leur donner le bon soir. Car puis que la fortune aueuglement dispose De tout, peut estre en fin aurons nous quelque chose Qui pourra destourner l’ingrate aduersité, Par vn bien incertain à tatons debité, Comme ces courtisans qui s’en faisant acroire, N’ont point d’autre vertu, sinon de dire voire. Or laissons doncq’ la Muse, Apollon, & ses vers, Laissons le lut, la lyre, & ces outils diuers, Dont Apollon nous flatte, ingrate frenesie, Puis que pauure & quémande on voit la poësie, Où i’ai par tant de nuits mon trauail occupé : Mais quoy ie te pardonne, & si tu m’as trompé La honte en soit au siecle, où viuant d’age en age Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage. Mais pour moy mon amy ie suis fort mal payé D’auoir suiuy cet’ art, si i’eusse estudié, Ieune laborieux sur vn bancq à l’escolle, Gallien, Hipocrate, ou Iason, ou Bartolle, Vne cornete au col debout dans vn parquet, A tort & à trauers ie vendrois mon caquet, Ou bien tastant le poulx, le ventre & la poitrine, I’aurois vn beau teston pour iuger d’vne vrine, Et me prenant au nez loucher dans vn bassin Des ragous qu’vn malade offre à son Medecin, En dire mon aduis, former vne ordonnance, D’vn rechape s’il peut, puis d’vne reuerence, Contrefaire l’honneste, & quand viendroit au point, Dire en serrant la main, Dame il n’en falloit point. Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre, S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre, Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast, Et de verges souuent mes chançons menaçast, Me disant de depit, & bouffy de colere, Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire ? La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu S’auancer par cet art tu t’y verras deçeu. Vn mesme Astre tousiours n’eclaire en ceste terre : Mars tout ardant de feu nous menace de guerre, Tout le monde fremit, & ces grands mouuemens Couuent en leurs fureurs de piteux changemens. Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes S’acorde d’armonie auecques les trompettes, Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer, Concert extrauagant des musiques d’enfer ? Toute chose a son regne, & dans quelques années, D’vn autre œil nous verrons les fieres destinées. Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris, Comme en Trace seront brutalement nourris, Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse, Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse. Laisse donc ce métier & sage prens le soing De t’acquerir vn art qui te serue au besoing. Ie ne sçay mon amy par quelle prescience, Il eut de noz Destins si claire congnoissance, Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas, Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas, Bien que mon bon Démon souuent me dist le mesme : Mais quand la passion en nous est si extreme, Les aduertissemens n’ont ny force ny lieu : Et l’homme croit à peine aux parolles d’vn Dieu. Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë. Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë Ie perdy la memoire auecques ses discours, Et resueur m’esgaray tout seul par les destours Des Antres & des Bois affreux & solitaires, Où la Muse en dormant m’enseignoit ses misteres, M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein, De gloire & de renom releuoit mon dessein. Inutile science, ingrate, & mesprisée, Qui sert de fable au peuple, aux plus grands de risée. Encor’ seroit ce peu si sans estre auancé, Lon auoit en cet art son age depencé, Apres vn vain honneur que le tans nous refuse, Si moins qu’vne Putain l’on n’estimoit la Muse. Eusse tu plus de feu, plus de soing, & plus d’art Que Iodelle n’eut oncq’, Desportes, ny Ronsard, Lon te fera la mouë, & pour fruict de ta paine, Ce n’est ce dirat-on qu’vn Poete à la douzaine. Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois, Apollon est gené par de sauuages loix, Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée. Si pour sçauoir former quatre vers enpoullez Faire tonner des mots mal ioincts & mal collez, Amy l’on estoit Poete, on verroit cas estranges, Les Poetes plus espais que mouches en vandanges. Or que des ta ieunesse Apollon t’ait apris, Que Caliope mesme ait tracé tes escris, Que le neueu d’Atlas les ait mis sur la lyre, Qu’en l’Antre Thespean on ait daigné les lire, Qu’ils tiennent du sçauoir de l’antique leçon, Et qu’ils soient imprimez des mains de Patisson, Si quelqu’vn les regarde & ne leur sert d’obstacle, Estime mon amy que c’est vn grand miracle. Lon a beau faire bien, & semer ses escris De ciuette, bainjoin, de musc, & d’ambre gris, Qu’ils soient plains releuez & graues à l’oreille, Qu’ils fassent sourciller les doctes de merueille, Ne pense pour cela estre estimé moins fol, Et sans argent contant qu’on te preste vn licol, Ny qu’on n’estime plus (humeur extrauagante) Vn gros asne pourueu de mille escuz de rente. Ce malheur est venu de quelques ieunes veaux Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux, Et raualant Phœbus, les Muses, & la grace, Font vn bouchon à vin du laurier de Parnasse, A qui le mal de teste est commun & fatal, Et vont bisarement en poste à l’hopital, Disant s’on n’est hargneux, & d’humeur difficille, Que lon est mesprisé de la troupe ciuille, Que pour estre bon Poete il faut tenir des fous, Et desirent en eux ce qu’on mesprise en tous, Et puis en leur chanson sotement importune, Ils accusent les grands, le Ciel, & la fortune, Qui fustez de leurs vers en sont si rebatus, Qu’ils ont tiré cet’ art du nombre des vertus, Tiennent à mal d’esprit leurs chansons indiscrettes Et les mettent au ranc des plus vaines sornetes. Encore quelques grands affin de faire voir De Mœcene riuaux qu’ils ayment le sçauoir, Nous voient de bon œil, & tenant vne gaule, Ainsi qu’à leurs cheuaux nous en flatent l’espaule, Auecque bonne mine, & d’vn langage doux, Nous disent souriant, & bien que faictes vous ? Auez vous point sur vous quelque chanson nouuelle ? I’en vy ces iours passez de vous vne si belle, Que c’est pour en mourir, ha ma foy ie voy bien, Que vous ne m’aymez plus, vous ne me donnez rien. Mais on lit à leurs yeux & dans leur contenance, Que la bouche ne parle ainsi que l’ame pense, Et que c’est mon amy, vn gremoire & des mots Dont tous les courtisans endorment les plus sots. Mais ie ne m’aperçoy que trenchant du prudhomme, Mon tans en cent caquets sottement ie consomme, Que mal instruit ie porte en Brouage du sel, Et mes coquilles vendre à ceux de sainct Michel. Doncq’ sans mettre l’enchere aux sotises du monde, Ny gloser les humeurs de Dame Fredegonde, Ie diray librement pour finir en deux mots, Que la plus part des gens sont habillez en sots.

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
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A Monsieur Bertault, Euesque de Sées.

Satyre V.

Bertault c’est vn grand cas quoy que lon puisse faire, Il n’est moyen qu’vn homme à chacun puisse plaire Et fust-il plus parfaict que la perfection, L’homme voit par les yeux de son affection. Chaque fat a son sens dont sa raison s’escrime, Et tel blasme en autruy ce dequoy ie l’estime, Tout suyuant l’intelec change d’ordre & de rang, Les Mores auiourd’huy peignent le Diable blanc, Le sel est doux aux vns, le sucre amer aux autres, Lon reprend tes humeurs ainsi qu’on fait les nostres, Les Critiques du tans m’apellent debauché, Que ie suis iour & nuict aux plaisirs ataché, Que i’y pers mon esprit, mon ame & ma ieunesse, Les autres au rebours accusent ta sagesse, Et ce hautain desir qui te faict mépriser Plaisirs, tresors, grandeurs pour t’immortaliser, Et disent, ô chetifs qui mourant sur vn liure, Pensez seconds Phœnis en vos cendres reuiure, Que vous estes trompez en vostre propre erreur, Car & vous & vos vers viuez par procureur. Vn liuret tout moysi vit pour vous & encore Comme la mort vous fait, la taigne le deuore, Ingrate vanité dont l’homme se repaist, Qui baille apres vn bien qui sottement luy plaist. Ainsi les actions aux langues sont sugettes, Mais ces diuers rapors sont de foibles sagettes, Qui bleçent seulement ceux qui sont mal armez, Non pas les bons espris à vaincre acoutumez, Qui sçauent auisez auecques differance, Separer le vray bien du fard de l’apparance. C’est vn mal bien estrange aux cerueaux des humains Qui suiuant ce qu’ils sont malades ou plus sains, Digerent la viande, & selon leur nature, Ils prennent ou mauuaise ou bonne nouriture. Ce qui plaist à l’œil sain offence vn chassieux, L’eau se iaunit en bile au corps du bilieux, Le sang d’vn Hidropique en pituite se change, Et l’estommac gasté pourit tout ce qu’il mange, De la douce liqueur roussoyante du Ciel, L’vne en fait le venin, & l’autre en fait le miel. Ainsi c’est la nature, & l’humeur des personnes, Et non la qualité qui rend les choses bonnes. Charnellement se ioindre auecq’ sa paranté, En France c’est inceste, en Perse charité, Tellement qu’à tout prendre en ce monde où nous sommes, Et le bien, & le mal depend du goust des hommes. Or sans me tourmenter des diuers apetis, Quels ils sont aux plus grands, & quels aux plus petis, Ie te veux discourir comme ie trouue estrange Le chemin d’où nous vient le blasme, & la loüange, Et comme i’ay l’esprit de Chimeres brouillé, Voyant qu’vn More noir m’appelle barbouillé, Que les yeux de trauers s’offensent que ie lorgne, Et que les quinze vints disent que ie suis borgne. C’est ce qui m’en deplaist encor que i’aye apris En mon Philosopher d’auoir tout à mépris. Penses tu qu’à present vn homme a bonne grace, Qui dans le four l’Euesque enterine sa grace, Ou l’autre qui poursuit des abolitions, De vouloir ietter l’œil dessus mes actions, Vn traistre, vn vsurier, qui par misericorde, Par argent, ou faueur s’est sauué de la corde, Moy qui dehors sans plus ay veu le Chastelet, Et que iamais sergent ne saisit au collet, Qui vis selon les loix & me contiens de sorte Que ie ne tremble point quand on heurte à ma porte, Voyant vn President le cœur ne me tressault, Et la peur d’vn Preuost ne m’eueille en sursault, Le bruit d’vne recherche au logis ne m’areste, Et nul remord facheux ne me trouble la teste, Ie repose la nuict suz l’vn & l’autre flanc, Et cepandant Bertault ie suis desus le ranc. Scaures du tans present, hipocrites seueres, Vn Claude effrontement parle des adulteres, Milon sanglant encor reprend vn assassin, Grache, vn seditieux, & Verres, le larcin. Or pour moy tout le mal que leur discours m’obiette, C’est que mon humeur libre à l’amour est sugette, Que i’ayme mes plaisirs, & que les passetans Des amours m’ont rendu grison auant le tans, Qu’il est bien malaisé que iamais ie me change, Et qu’à d’autres façons ma ieunesse se range. Mon oncle m’a conté que montrant à Ronsard Tes vers estincellants & de lumiere, & d’art, Il ne sçeut que reprendre en ton aprentissage Sinon qu’il te iugeoit pour vn Poete trop sage. Et ores au contraire, on m’obiecte à peché Les humeurs qu’en ta Muse il eust bien recherché. Aussi ie m’emerueille au feu que tu recelles, Qu’vn esprit si rasis ait des fougues si belles, Car ie tien comme luy que le chaud element, Qui donne ceste pointe au vif entendement, Dont la verue s’echauffe & s’enflame de sorte Que ce feu dans le Ciel sur des aisles l’emporte, Soit le mesme qui rend le Poete ardant & chaud, Suiect à ses plaisirs, de courage si haut, Qu’il meprise le peuple, & les choses communes, Et brauant les faueurs se moque des fortunes, Qui le fait debauché, frenetique resuant Porter la teste basse, & l’esprit dans le vent, Egayer sa fureur parmy des precipices, Et plus qu’à la raison suiect à ses caprices. Faut il doncq’ à present s’etonner si ie suis Enclin à des humeurs qu’euiter ie ne puis, Où mon temperament malgré moy me transporte, Et rend la raison foible où la nature est forte, Mais que ce mal me dure il est bien malaisé, L’homme ne se plaist pas d’estre tousiours fraisé, Chaque age a ses façons, & change la Nature De sept ans en sept ans nostre temperature ; Selon que le Soleil se loge en ses maisons, Se tournent noz humeurs, ainsi que noz saisons, Toute chose en viuant auecq’ l’age s’altere, Le debauché se rit des sermons de son pere, Et dans vingt & cinq ans venant à se changer, Retenu, vigilant, soigneux & mesnager, De ces mesmes discours ses fils il admoneste, Qui ne font que s’en rire & qu’en hocher la teste, Chaque age a ses humeurs, son goust, & ses plaisirs, Et comme nostre poil blanchissent noz desirs. Nature ne peut pas l’age en l’age confondre : L’enfant qui sçait desia demander & respondre, Qui marque asseurement la terre de ses pas, Auecque ses pareils se plaist en ses ébas, Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise, Sans raison d’heure en heure, il s’émeut & s’apaise. Croissant l’age en auant sans soing de gouuerneur Releué, courageux, & cupide d’honneur, Il se plaist aux cheuaux, aux chiens, à la campagne, Facille au vice il hait les vieux, & les dedagne, Rude à qui le reprend, paresseux à son bien, Prodigue, depencier, il ne conserue rien, Hautain, audacieux, conseiller de soy mesme, Et d’vn cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime. L’age au soing se tournant homme fait il acquiert Des biens, & des amis, si le tans le requiert, Il masque ses discours, comme sur vn theatre, Subtil ambitieux l’honneur il idolatre, Son esprit auisé preuient le repentir, Et se garde d’vn lieu difficille à sortir. Maints facheux accidans surprennent sa viellesse, Soit qu’auecq du soucy gagnant de la richesse, Il s’en deffend l’vsage, & craint de s’en seruir, Que tant plus il en a, moins s’en peut assouuir, Ou soit qu’auecq’ froideur il fasse toute chose, Imbecille, douteux, qui voudroit, & qui n’ose, Dilayant, qui tousiours a l’œil sur l’auenir, De leger il n’espere, & croit au souuenir, Il parle de son tans, difficille & seuere, Censurant la ieunesse vse des droits de pere, Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons, Et veut que tous ses mots soient autant de leçons. Voilla doncq’ de par Dieu comme tourne la vie, Ainsi diuersement aux humeurs asseruie, Que chaque age depart à chaque homme en viuant, De son temperament la qualité suiuant : Et moy qui ieune encor’ en mes plaisirs m’égaye, Il faudra que ie change, & mal gré que i’en aye Plus soigneux deuenu, plus froid, & plus rassis, Que mes ieunes pensers cedent aux vieux soucis, Que i’en paye l’escot remply iusque à la gorge, Et que i’en rende vn iour les armes à sainct George. Mais de ces discoureurs il ne s’en trouue point, Ou pour le moins bien peu qui cognoissent ce point, Effrontez, ignorans, n’ayants rien de solide, Leur esprit prend l’essor où leur langue le guide, Sans voir le fond du sac ils prononcent l’arest, Et rangent leurs discours au point de l’interest, Pour exemple parfaitte ils n’ont que l’aparance, Et c’est ce qui nous porte à ceste indifferance, Qu’ensemble l’on confond le vice & la vertu, Et qu’on l’estime moins qu’on n’estime vn festu. Aussi qu’importe-il de mal ou de bien faire, Si de noz actions vn iuge volontaire, Selon ses apetis les decide, & les rend Dignes de recompense, ou d’vn suplice grand : Si tousiours noz amis, en bon sens les expliquent, Et si tout au rebours noz haineux nous en piquent ? Chacun selon son goust s’obstine en son party, Qui fait qu’il n’est plus rien qui ne soit peruerty : La vertu n’est vertu, l’enuie la deguise, Et de bouche sans plus le vulgaire la prise : Au lieu du iugement regnent les passions, Et donne l’interest, le pris, aux actions. Ainsi ce vieux resueur qui nagueres à Rome Gouuernoit vn enfant & faisant le preud’homme, Contre-caroit Caton, Critique en ses discours, Qui tousiours rechinoit & reprenoit tousiours, Apres que cet enfant s’est fait plus grand par l’age Reuenant à la court d’vn si lointain voyage, Ce Critique changeant d’humeurs & de cerueau, De son pedant qu’il fut, deuient son maquereau. O gentille vertu qu’aisement tu te changes ! Non non ces actions meritent des loüanges, Car le voyant tout seul qu’on le prenne à serment, Il dira qu’icy bas l’homme de iugement Se doit accommoder au tans qui luy commande, Et que c’est à la court vne vertu bien grande. Donq’ la mesme vertu le dressant au poulet, De vertueux qu’il fut le rend Dariolet, Donq’ à si peu de frais, la vertu se profane, Se deguise, se masque & deuient courtisane, Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché, Et dispence les gens de blasme & de peché. Peres des siecles vieux, exemple de la vie, Dignes d’estre admirez d’vne honorable enuie, (Si quelque beau desir viuoit encor’ en nous) Nous voyant de là haut Peres qu’en dittes vous ? Iadis de vostre tans la vertu simple & pure Sans fard, sans fiction imitoit sa nature, Austere en ses façons, seuere en ses propos, Qui dans vn labeur iuste egayoit son repos, D’hommes vous faisant Dieux vous paissoit d’ambrosie, Et donnoit place au Ciel à vostre fantasie. La lampe de son front partout vous esclairoit, Et de toutes frayeurs voz espris asseuroit, Et sans penser aux biens où le vulgaire pense, Elle estoit vostre prix, & vostre recompense, Où la nostre auiourd’huy qu’on reuere icy bas, Va la nuict dans le bal, & dance les cinq pas, Se parfume, se frise, & de façons nouuelles Veut auoir par le fard du nom entre les belles, Fait creuer les courtaux en chassant aux forests, Court le faquin, la bague, escrime des fleurets, Monte vn cheual de bois, fait desus des Pommades, Talonne le Genet, & le dresse aux passades, Chante des airs nouueaux, inuente des ballets, Sçait escrire & porter les vers, & les poulets, A l’œil tousiours au guet, pour des tours de souplesse, Glose sur les habits, & sur la gentillesse, Se plaist à l’entretien, commente les bons mots, Et met à mesme pris, les sages, & les sots. Et ce qui plus encor’ m’enpoisonne de rage, Est quand vn Charlatan releue son langage, Et de coquin faisant le Prince reuestu, Bastit vn Paranimfe à sa belle vertu, Et qu’il n’est crocheteur ny courtault de boutique, Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’aplique, Et qui paraphrasant sa gloire, & son renom, Entre les vertueux ne veuille auoir du nom. Voilla comme à present chacun l’adulterise, Et forme vne vertu comme il plaist à sa guise : Elle est comme au marché dans les impressions, Et s’adiugeant aux taux de noz affections, Fait que par le caprice, & non par le merite, Le blasme, & la loüange au hazard se debite : Et peut vn ieune sot, suiuant ce qu’il conçoit, Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit, Donner son iugement, en dire ce qu’il pense, Et mettre sans respec nostre honneur en balance. Mais puis que c’est le tans, mesprisant les rumeurs Du peuple, laisson là le monde en ces humeurs, Et si selon son goust, vn chacun en peut dire, Mon goust sera Bertault, de n’en faire que rire.

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A Monsieur de Bethune estant Ambassadeur pour Sa Maiesté à Rome.

Satyre VI.

Bethune si la charge où ta vertu s’amuse, Te permet êcouter les chansons que la Muse, Desus les bords du Tibre & du mont Palatin, Me fait dire en François au riuage Latin, Où comme au grand Hercule, à la poictrine large, Nostre Atlas de son fais sur ton dos se descharge, Te commet de l’Estat l’entier gouuernement, Ecoute ce discours tissu bijarement, Où ie ne pretens point escrire ton Histoire : Ie ne veux que mes vers s’honorent en la gloire De tes nobles ayeux, dont les faits releuez, Dans les cœurs des Flamens sont encore grauez, Qui tiennent à grandeur de ce que tes Ancestres En armes glorieux furent iadis leurs maistres. Ni moins comme ton frere aidé de ta vertu, Par force, & par conseil, en France a combatu Ces auares Oyseaux dont les grifes gourmandes Du bon Roy des François rauissoient les viandes, Suget trop haut pour moy, qui doy sans m’egarer, Au champ de sa valeur, la voir & l’admirer. Aussi selon le corps on doit tailler la robe : Ie ne veux qu’à mes vers vostre Honneur se derobe, Ny qu’en tissant le fil de voz faits plus qu’humains, Dedans ce Labirinte il m’eschape des mains : On doit selon la force entreprendre la paine, Et se donner le ton suyuant qu’on a d’halaine, Non comme vn fou chanter de tort, & de trauers. Laissant doncq’ aux sçauans à vous paindre en leurs vers, Haut esleuez en l’air sur vne aisle dorée, Dignes imitateurs des enfans de Borée, Tandis qu’à mon pouuoir mes forces mesurant, Sans prendre ny Phœbus, ny la Muse à garant, Ie suyuray le caprice en ces pays estranges Et sans paraphraser tes faits, & tes loüanges, Ou me fantasier le cerueau de soucy, Sur ce qu’on dit de France, ou ce qu’on voit icy, Ie me deschargeray d’vn fais que ie dedaigne, Suffisant de creuer vn Genet de Sardaigne, Qui pourroit defaillant en sa morne vigueur, Succomber soubs le fais que i’ay desus le cœur. Or ce n’est point de voir, en regne la sottise, L’Auarice, & le Luxe, entre les gens d’Eglise, La Iustice à l’ancan, l’Innocent opressé, Le conseil corrompu suiure l’interessé, Les estats peruertis toute chose se vendre, Et n’auoir du credit qu’au pris qu’on peut dependre : Ny moins que la valeur n’ait icy plus de lieu, Que la noblesse coure en poste à l’hostel Dieu, Que les ieunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent, Que les femmes du tans soient à qui plus leur donnent, Que l’vsure ait trouué (bien que ie n’ay dequoy Tant elle a bonnes dents) que mordre desus moy. Tout cecy ne me pese, & l’esprit ne me trouble, Que tout s’y peruertisse il ne m’en chaut d’vn double, Du tans, ni de l’estat il ne faut s’affliger, Selon le vent qui fait l’homme doit nauiger. Mais ce dont ie me deuls est bien vne autre chose Qui fait que l’œil humain iamais ne se repose, Qu’il s’abandonne en proye aux soucis plus cuisans. Ha ! que ne suis-ie Roy pour cent ou six vingts ans, Par vn Edit public qui fust irreuocable, Ie bannirois l’Honneur, ce monstre abominable, Qui nous trouble l’esprit & nous charme si bien, Que sans luy les humains icy ne voyent rien, Qui trahit la nature, & qui rend imparfaite Toute chose qu’au goust les delices ont faicte. Or ie ne doute point, que ces esprits bossus, Qui veulent qu’on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grece, à mes vers ne s’oposent, Et que leurs iugemens desus le mien ne glosent : Comme de faire entendre à chacun que ie suis Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis, De vouloir sottement que mon discours se dore Au despens d’vn suget que tout le monde adore, Et que ie suis de plus priué de iugement, De t’offrir ce caprice ainsi si librement, A toy qui des ieunesse apris en son escolle, As adoré l’Honneur, d’effect, & de parolle, Qui l’as pour vn but sainct, en ton penser profond, Et qui mourrois plustost, que luy faire vn faux bond. Ie veux bien auoir tort en cette seulle chose, Mais ton doux naturel fait que ie me propose Librement te montrer à nu mes passions, Comme à cil qui pardonne aux imperfections : Qu’ils n’en parlent doncq’ plus & qu’estrange on ne trouue Si ie hay plus l’Honneur qu’vn mouton vne louue, L’Honneur que soubs faux tiltre habite auecque nous, Qui nous oste la vie & les plaisirs plus doux, Qui trahit nostre espoir & fait que lon se paine Apres l’esclat fardé d’vne aparance vaine : Qui seure les desirs & passe mechamment La plume par le becq’ à nostre sentiment, Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimeres, Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si noz meres, Noz femmes, & noz sœurs, font leurs maris ialoux, Comme si leurs desirs dependissent de nous. Ie pense quant à moy que cest homme fust yure, Qui changea le premier l’vsage de son viure, Et rangeant soubs des loys, les hommes escartez, Bastit premierement & villes & citez, De tours & de fossez renforça ses murailles, Et r’enferma dedans cent sortes de quenailles. De cest amas confus, naquirent à l’instant, L’enuie, le mespris, le discord inconstant, La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance, L’horrible desespoir ; & toute ceste engeance De maux, qu’on voit regner en l’Enfer de la court, Dont vn pedant de Diable en ses leçons discourt Quand par art il instruit ses escoliers pour estre, (S’il se peut faire) en mal plus grands clers que leur maistre. Ainsi la liberté du monde s’enuola, Et chascun se campant qui deçà, qui delà, De hayes, de buissons remarqua son partage, Et la fraude fist lors la figue au premier age. Lors du Mien, & du Tien naquirent les proces, A qui l’argent depart bon, ou mauuais succes, Le fort batit le foible, & luy liura la guerre, De là l’Ambition fit anuahir la terre, Qui fut auant le tans que suruindrent ces maux, Vn hospital commun à tous les animaux, Quand le mary de Rhée au siecle d’innocence, Gouuernoit doucement le monde en son enfance : Que la terre de soy le fourment raportoit, Que le chesne de Masne & de miel degoutoit : Que tout viuoit en paix, qu’il n’estoit point d’vsures : Que rien ne se vendoit, par poix ny par mesures : Qu’on n’auoit point de peur qu’vn Procureur fiscal Formast sur vne eguille vn long proces verbal : Et se iettant d’aguet dessus vostre personne, Qu’vn Barisel vous mist dedans la Tour de Nonne. Mais si tost que le Fils le Pere dechassa, Tout sans desus desous icy se renuersa. Les soucis, les ennuis, nous broüillerent la teste, Lon ne pria les saincts, qu’au fort de la tempeste, Lon trompa son prochain, la medisance eut lieu, Et l’Hipocrite fist barbe de paille à Dieu, L’homme trahit sa foy, d’où vindrent les Notaires, Pour attacher au ioug les humeurs volontaires. La fain, & la cherté se mirent sur le rang, La fiebure, les charbons, le maigre flux de sang, Commencerent d’eclore, & tout ce que l’Autonne, Par le vent de midy, nous aporte & nous donne. Les soldats puis apres, ennemis de la paix, Qui de l’auoir d’autruy ne se soulent iamais, Troublerent la campagne, & saccageant noz villes, Par force en noz maisons, violerent noz filles, D’où naquit le Bordeau qui s’eleuant debout, A l’instant comme vn Dieu s’etendit tout par tout, Et rendit Dieu mercy ces fiebures amoureuses, Tant de galants pelez, & de femmes galeuses, Que les perruques sont & les drogues encor, (Tant on en a besoing) aussi cheres que l’or. Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit Honneur, ce conteur de sornettes, Ce fier serpent qui couue vn venin soubs des fleurs, Qui noye iour & nuict noz esprits en noz pleurs : Car pour ces autres maux c’estoient legeres paines, Que Dieu donna selon les foiblesses humaines. Mais ce traistre cruël excedant tout pouuoir, Nous fait suër le sang soubs vn pesant deuoir, De Chimeres nous pipe & nous veut faire acroire Qu’au trauail seulement doibt consister la gloire, Qu’il faut perdre & someil, & repos, & repas, Pour tâcher d’aquerir vn suget qui n’est pas, Ou s’il est, que iamais aux yeux ne se decouure, Et perdu pour vn coup iamais ne se recouure, Qui nous gonfle le cœur de vapeurs & de vent, Et d’exces par luy mesme il se perd bien souuent. Puis on adorera ceste menteuse Idolle, Pour Oracle on tiendra ceste croyance folle, Qu’il n’est rien de si beau que tomber bataillant, Qu’au despens de son sang, il faut estre vaillant, Mourir d’vn coup de lance, ou du choc d’vne pique, Comme les Paladins de la saison antique, Et respendant l’esprit, blessé par quelque endroit, Que nostre Ame s’enuolle en Paradis tout droit. Ha ! que c’est chose belle & fort bien ordonnée, Dormir dedans vn lict la grasse matinee, En Dame de Paris, s’habiller chaudement, A la table s’asseoir, manger humainement, Se reposer vn peu, puis monter en carosse, Aller à Gentilly caresser vne rosse, Pour escroquer sa fille & venant à l’effect, Luy monstrer comme Iean, à sa mere le fait. Ha ! Dieu pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille, Autant que cil qui mist les Souris en bataille, Qui sceut à la Grenouille aprendre son caquet, Ou que l’autre qui fist en vers vn Sopiquet, Ie ferois esloigné de toute raillerie, Vn pœme grand, & beau, de la poltronnerie, En depit de l’honneur, & des femmes qui l’ont, D’effect sous la chemise, ou d’aparance au front, Et m’asseure pour moy qu’en ayant leu l’Histoire, Elles ne seroient plus si sottes que d’y croire. Mais quand ie considere où l’Ingrat nous reduit, Comme il nous ensorcelle & comme il nous seduit, Qu’il assemble en festin, au Regnard, la Ciguoigne, Et que son plus beau ieu ne gist rien qu’en sa troigne : Celuy le peut bien dire à qui des le berceau, Ce malheureux Honneur a tint le becq en l’eau, Qui le traine à tastons, quelque part qu’il puisse estre, Ainsi que fait vn chien, vn aueugle, son maistre : Qui s’en va doucement apres luy, pas à pas, Et librement se fie à ce qu’il ne voit pas. S’il veut que plus long tans à ces discours ie croye, Qu’il m’offre à tout le moins quelque chose qu’on voye, Et qu’on sauoure, affin qu’il se puisse sçauoir Si le goust dement point ce que l’œil en peut voir. Autrement quant à moy ie lui fay banqueroute, Estant imperceptible il est comme la Goutte : Et le mal qui caché nous oste l’embon-point, Qui nous tuë à veu’ d’œil, & que l’on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise, A peine en auroit on vn Catrin à Venise, Encor qu’on voye apres, courir certains cerueaux, Comme apres les raisins, courent les Estourneaux. Que font tous ces vaillans de leur valeur gueriere, Qui touchent du penser l’Etoille poussiniere, Morguent la Destinee & gourmendent la mort, Contre qui rien ne dure, & rien n’est assez fort, Et qui tout transparants de claire renommée, Dressent cent fois le iour, en discours vne armee, Donnent quelque bataille, & tuant vn chacun, Font que mourir & viure à leur dire n’est qu’vn : Releuez, emplumez, braues comme sainct George, Et Dieu sçait cependant s’ils mentent par la gorge, Et bien que de l’honneur, ils facent des leçons, Enfin au fond du sac, ce ne sont que chansons. Mais mon Dieu que ce Traistre est d’vne estrange sorte, Tandis qu’à le blasmer la raison me transporte, Que de luy ie mesdis, il me flate, & me dit Que ie veux par ces vers acquerir son credit, Que c’est ce que ma Muse en trauaillant pourchasse, Et mon intention qu’estre en sa bonne grace, Qu’en medisant de luy ie le veux requerir, Et tout ce que ie fay que c’est pour l’aquerir. Si ce n’est qu’on diroit qu’il me l’auroit fait faire, Ie l’irois apeller comme mon aduersaire, Aussi que le duël est icy defendu, Et que d’vne autre part i’ayme l’Indiuidu. Mais tandis qu’en colere à parler ie m’areste, Ie ne m’aperçoy pas, que la viande est preste, Qu’icy non plus qu’en France on ne s’amuse pas A discourir d’honneur quand on prend son repas, Le sommelier en haste, est sorty de la caue, Desia Monsieur le maistre, & son monde se laue, Trefues auecq’ l’honneur, ie m’en vais tout courant, Decider au Tinel vn autre different.

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A Monsieur le Marquis de Cœuures.

Satyre VII.

Sotte, & facheuse humeur, de la plus part des hommes Qui suyuant ce qu’ils sont, iugent ce que nous sommes, Et sucrant d’vn soûris vn discours ruineux, Acusent vn chacun des maux qui sont en eux, Nostre Melancolique en sçauoit bien que dire, Qui nous pique en riant, & nous flate sans rire, Qui porte vn cœur de sang, desous vn front blemy, Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy. Vous qui tout au contraire auez dans le courage Les mesmes mouuemens qu’on vous lit au visage, Et qui parfaict amy voz amis espargnez, Et de mauuais discours leur vertu n’eborgnez, Dont le cœur grand, & ferme, au changement ne ploye, Et qui fort librement, en l’orage s’employe, Ainsi qu’vn bon patron, qui soigneux, sage, & fort, Sauue ses compagnons, & les conduit à bord. Congnoissant doncq’ en vous vne vertu facille A porter les defauts d’vn esprit imbecille, Qui dit sans aucun fard, ce qu’il sent librement, Et dont iamais le cœur, la bouche ne dement, Comme à mon confesseur vous ouurant ma pensée, De ieunesse, & d’Amour, follement incensée, Ie vous conte le mal, où trop enclin ie suis, Et que prest à laisser ie ne veux & ne puis, Tant il est mal aisé d’oster auecq’ estude, Ce qu’on a de nature, ou par longue habitude. Puis la force me manque, & n’ay le iugement De conduire ma barque en ce rauissement, Au gouffre du plaisir la courante m’emporte ; Tout ainsi qu’vn cheual qui a la bouche forte, I’obeis au caprice, & sans discretion, La raison ne peut rien dessus ma passion. Nulle loy ne retient mon ame abandonnée, Ou soit par volonté, ou soit par Destinée En vn mal euident ie clos l’œil à mon bien : Ny conseil, ny raison, ne me seruent de rien. Ie choppe par dessein, ma faute est volontaire, Ie me bande les yeux, quand le Soleil m’éclaire : Et contant de mon mal ie me tien trop heureux D’estre comme ie suis, en tous lieux amoureux, Et comme à bien aymer mille causes m’inuitent, Aussi mille beautez mes amours ne limitent, Et courant çà, & là, ie trouue tous les iours, En des suiets nouueaux de nouuelles amours. Si de l’œil du desir, vne femme i’auise, Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise, Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur, Me passant par les yeux me bleçera le cœur : Et c’est comme vn miracle, en ce monde où nous sommes, Tant l’aueugle apetit ensorcelle les hommes Qu’encore qu’vne femme aux amours fasse peur, Que le Ciel, & Venus, la voye à contre-cœur, Toutesfois estant femme, elle aura ses delices, Releuera sa grace auecq’ des artifices, Qui dans l’estat d’amour la sçauront maintenir, Et par quelques atraits les amans retenir. Si quelqu’vne est difforme, elle aura bonne grace, Et par l’art de l’Esprit, embellira sa face, Captiuant les Amans des mœurs, ou du discours, Elle aura du credit en l’Empire d’amours. En cela l’on cognoist que la Nature est sage, Qui voyant les deffaux du fœminin ouurage, Qu’il seroit sans respect, des hommes meprisé, L’anima d’vn esprit, & vif, & deguisé : D’vne simple innocence elle adoucit sa face, Elle luy mist au sein, la ruse, & la falace, Dans sa bouche la foy, qu’on donne à ses discours, Dont ce sexe trahit les Cieux, & les amours, Et selon plus ou moins qu’elle estoit belle, ou laide, Sage elle sçeut si bien vser d’vn bon remede, Diuisant de l’esprit, la grace, & la beauté, Qu’elle les separa d’vn & d’autre costé, De peur qu’en les ioignant quelqu’vne eust l’auantage, Auecq’ vn bel esprit d’auoir vn beau visage. La belle du depuis ne le recherche point, Et l’esprit rarement à la beauté se ioint. Or affin que la laide autrement inutille, Dessous le ioug d’amour rendit l’homme seruille, Elle ombragea l’esprit d’vn morne aueuglement, Auecques le desir troublant le iugement, De peur que nulle femme, ou fust laide, ou fust belle, Ne vescust sans le faire, & ne mourust pucelle. D’où vient que si souuent les hommes offusquez Sont de leurs apetis si lourdement moquez, Que d’vne laide femme ils ont l’ame eschauffée, Dressent à la laideur d’eux mesmes vn trophée, Pensent auoir trouué la febue du gasteau, Et qu’au sarail du Turc il n’est rien de si beau. Mais comme les beautez soit des corps, ou des ames, Selon l’obiect des sens sont diuerses aux Dames, Aussi diuersement les hommes sont domtez, Et font diuers effets les diuerses beautez : (Estrange prouidence, & prudente methode De Nature qui sert vn chascun à sa mode.) Or moy qui suis tout flame & de nuit & de iour, Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour, Ie me laisse emporter à mes flames communes, Et cours sous diuers vens de diuerses fortunes, Rauy de tous obiects, i’ayme si viuement, Que ie n’ay pour l’amour ny chois, ny iugement : De toute election, mon ame est depourueuë, Et nul obiect certain ne limite ma veuë. Toute femme m’agrée, & les perfections Du corps ou de l’esprit troublent mes passions. I’ayme le port de l’vne, & de l’autre la taille, L’autre d’vn trait lacif, me liure la bataille, Et l’autre dedaignant d’vn œil seuere, & dous, Ma peine, & mon amour, me donne mille coups, Soit qu’vne autre modeste à l’impourueu m’auise, De vergongne, & d’amour mon ame est toute éprise, Ie sens d’vn sage feu mon esprit enflamer, Et son honnesteté me contrainct de l’aymer. Si quelque autre afettée en sa douce malice, Gouuerne son œillade auecq’ de l’artifice, I’ayme sa gentillesse, & mon nouueau desir Se la promet sçauante en l’amoureux plaisir. Que l’autre parle liure, & fasse des merueilles, Amour qui prend par tout me prend par les oreilles, Et iuge par l’esprit parfaict en ses acords, Des points plus acomplis que peut auoir le corps : Si l’autre est au rebours des lettres nonchalante, Ie croy qu’au fait d’amour elle sera sçauante, Et que nature habille à couurir son deffaut Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut. Ainsi de toute femme à mes yeux opposée, Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée, De mœurs, ou de façons, quelque chose m’en plaist, Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c’est. Quelque obiect que l’esprit, par mes yeux, se figure, Mon cœur tendre à l’amour, en reçoit la pointure : Comme vn miroir en soy toute image reçoit, Il reçoit en amour quelque obiect que ce soit, Autant qu’vne plus blanche, il ayme vne brunette, Si l’vne a plus d’esclat, l’autre est plus sadinette, Et plus viue de feu, d’amour, & de desir, Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir. Mais sans parler de moy que toute amour emporte, Voyant vne beauté folatrement acorte, Dont l’abord soit facile, & l’œil plain de douceur, Que semblable à Venus on l’estime sa sœur, Que le Ciel sur son front ait posé sa richesse, Qu’elle ait le cœur humain, le port d’vne Déesse, Qu’elle soit le tourment, & le plaisir des cœurs, Que Flore sous ses pas fasse naistre des fleurs, Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les ames, Les cœurs les plus glacez sont tous brulans de flames, Et fut-il de metail, ou de bronze, ou de roc, Il n’est Moine si sainct qui n’en quittast le froc. Ainsi moy seulement sous l’Amour ie ne plie, Mais de tous les mortels la nature accomplie Flechit sous cest Empire, & n’est homme icy bas, Qui soit exempt d’amour, non plus que du trepas. Ce n’est doncq’ chose estrange (estant si naturelle) Que ceste passion me trouble la ceruelle, M’empoisonne l’esprit, & me charme si fort, Que i’aimeray, ie croye, encore apres ma mort. Marquis voilà le vent dont ma nef est portée, A la triste mercy de la vague indomtée, Sans cordes, sans timon, sans etoille, ny iour, Reste ingrat, & piteux de l’orage d’amour, Qui contant de mon mal, & ioyeux de ma perte, Se rit de voir de flots ma poitrine couuerte, Et comme sans espoir flote ma passion, Digne non de risée, ains de compassion. Cependant incertain du cours de la tempeste, Ie nage sur les flots, & releuant la teste, Ie semble depiter naufrage audacieux, L’infortune, les vents, la marine, & les Cieux, M’egayant en mon mal comme vn melancolique Qui repute à vertu son humeur frenetique, Discourt de son caprice, en caquete tout haut : Aussi comme à vertu i’estime ce deffaut, Et quand tout par malheur iureroit mon dommage, Ie mourray fort contant mourant en ce voyage.

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A Monsieur l’Abé de Beaulieu nommé par Sa Maiesté à l’Euesché du Mans.

Satyre VIII.

Charles de mes pechez i’ay bien fait penitence, Or toy qui te cognois aux cas de conscience, Iuge si i’ay raison, de penser estre absoubs : I’oyois vn de ces iours, la Messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l’œil au Ciel, les mains iointes, Le cœur ouuert aux pleurs, & tout percé des pointes Qu’vn deuot repentir élançoit dedans moy, Tremblant des peurs d’Enfer, & tout bruslant de foy, Quand vn ieune frisé, releué de moustache, De galoche, de botte, & d’vn ample pennache, Me vint prendre, & me dist, pensant dire vn bon mot, Pour vn Poete du tans, vous estes trop deuot, Moy ciuil, ie me leue, & le bon iour luy donne, (Qu’heureux est le folastre, à la teste grisonne, Qui brusquement eust dit auecq’ vne sambieu, Ouy-bien pour vous Monsieur qui ne croyez en Dieu.) Sotte discretion, ie voulus faire acroire, Qu’vn Poete n’est bisarre, & facheux qu’apres boire, Ie baisse vn peu la teste, & tout modestement, Ie luy fis à la mode, vn petit compliment, Luy comme bien apris, le mesme me sceut rendre, Et ceste courtoisie à si haut pris me vendre, Que i’aymerois bien mieux, chargé d’age, & d’ennuys, Me voir à Rome pauure, entre les mains des Iuys. Il me prist par la main, apres mainte grimace, Changeant sur l’vn des pieds, à toute heure de place, Et dansant tout ainsi qu’vn Barbe encastelé, Me dist en remachant vn propos aualé, Que vous estes heureux vous autres belles ames, Fauoris d’Apolon, qui gouuernez les Dames, Et par mille beaux vers les charmez tellement, Qu’il n’est point de beautez, que pour vous seullement, Mais vous les meritez, voz vertuz non communes Vous font digne Monsieur de ces bonnes fortunes. Glorieux de me voir si hautement loué, Ie deuins aussi fier qu’vn chat amadoüé, Et sentant au Palais, mon discours se confondre, D’vn ris de sainct Medard il me fallut rêpondre : Il poursuyt, mais amy, laissons le discourir, Dire cent, & cent fois, il en faudroit mourir, Sa Barbe pinçoter, cageoller la science, Releuer ses cheueux, dire en ma conscience, Faire la belle main, mordre vn bout de ses guents, Rire hors de propos, monstrer ses belles dents, Se carrer sur vn pied, faire arser son espee, Et s’adoucir les yeux ainsi qu’vne poupée : Cependant qu’en trois mots ie te feray sçauoir, Où premier à mon dam ce facheux me peut voir. I’estois chez vne Dame, en qui si la Satyre Permetoit en ces vers que ie le peusse dire, Reluit, enuironné de la diuinité, Vn esprit aussi grand, que grande est sa beauté. Ce Fanfaron chez elle, eut de moy cognoissance, Et ne fut de parler iamais en ma puissance, Luy voyant ce iour là, son chapeau de velours, Rire d’vn facheux conte, & faire vn sot discours, Bien qu’il m’eust à l’abord doucement fait entendre Qu’il estoit mon valet, à vendre & à dependre, Et detournant les yeux, Belle à ce que i’entens, Comment vous gouuernez les beaux espris du tans, Et faisant le doucet de parole, & de geste, Il se met sur vn lict, luy disant, Ie proteste Que ie me meurs d’amour, quand ie suis pres de vous : Ie vous ayme si fort que i’en suis tout ialoux, Puis rechangeant de note, il monstre sa rotonde, Cest ouurage est-il beau ? que vous semble du monde ; L’homme que vous sçauez, m’a dit qu’il n’ayme rien, Madame à vostre auis, ce iourd’huy suis-ie bien, Suis-ie pas bien chauffé, ma iambe est-elle belle, Voyez ce tafetas, la mode en est nouuelle, C’est œuure de la Chine, à propos on m’a dit Que contre les clinquants le Roy fait vn edit : Sur le coude il se met, trois boutons se delace, Madame baisez moy, n’ay-ie pas bonne grace, Que vous estes facheuse, à la fin on verra, Rosete le premier qui s’en repentira. D’assez d’autres propos il me rompit la teste, Voilà quant & comment ie cogneu ceste beste, Te iurant mon amy que ie quitté ce lieu, Sans demander son nom, & sans luy dire adieu. Ie n’eus depuis ce iour, de luy nouuelle aucune, Si ce n’est ce matin que de male fortune, Ie fus en ceste Eglise, où comme i’ay conté, Pour me persecutter Satan l’auoit porté. Apres tous ces propos qu’on se dit d’ariuée, D’vn fardeau si pesant ayant l’ame greuée, Ie chauuy de l’oreille, & demourant pensif, L’echine i’alongois comme vn asne retif, Minutant me sauuer de ceste tirannie, Il le iuge à respect, ô sans ceremonie, Ie vous suply (dit-il) viuons en compagnons. Ayant ainsi qu’vn pot les mains sur les roignons, Il me pousse en auant, me presente la porte, Et sans respect des Saincts hors l’Eglise il me porte. Aussi froid qu’vn ialoux qui voit son corriual, Sortis, il me demande, estes-vous à cheual, Auez vous point icy quelqu’vn de vostre troupe, Ie suis tout seul à pied, luy de m’offrir la croupe, Moy pour m’en depêtrer, luy dire tout expres, Ie vous baise les mains, ie m’en vais icy pres, Chez mon oncle disner, ô Dieu le galand homme, I’en suis, & moy pour lors comme vn bœuf qu’on assomme, Ie laisse choir la teste, & bien peu s’en falut, Remettant par depit en la mort mon salut, Que ie n’alasse lors la teste la premiere, Me ietter du pont neuf, à bas en la riuiere. Insensible il me tresne en la court du Palais, Où trouuant par hasard quelqu’vn de ses valets, Il l’appelle & luy dit, hola hau Ladreuille, Qu’on ne m’attende point, ie vay disner en ville. Dieu sçait si ce propos me trauersa l’esprit, Encor n’est-ce pas tout, il tire vn long escrit, Que voyant ie fremy, lors sans cageollerie, Monsieur ie ne m’entends à la chicannerie, Ce luy dis-ie, feignant l’auoir veu de trauers, Aussi n’en est-ce pas, ce sont des meschans vers, (Ie cogneu qu’il estoit veritable à son dire) Que pour tuer le tans ie m’efforce d’ecrire, Et pour vn courtisan quand vient l’occasion, Ie monstre que i’en sçay pour ma prouision. Il lit, & se tournant brusquement par la place, Les banquiers étonnez admiroient sa grimace, Et montroient en riant qu’ils ne luy eussent pas Presté sur son minois, quatre doubles ducats, (Que i’eusse bien donnez pour sortir de sa pate,) Ie l’ecoute, & durant que l’oreille il me flate, Le bon Dieu sçait comment à chaque fin de vers, Tout expres ie disois quelque mot de trauers, Il poursuit non-obstant d’vne fureur plus grande, Et ne cessa iamais qu’il n’eust fait sa legende. Me voyant froidement ses œuures aduouër, Il les serre, & se met luy mesme à se loüer, Doncq’ pour vn Caualier n’est-ce pas quelque chose : Mais Monsieur n’auez-vous iamais veu de ma prose ? Moy de dire que si : tant ie craignois qu’il eust Quelque proces verbal, qu’entendre il me fallust. Encore dittes moy en vostre conscience, Pour vn qui n’a du tout nul acquis de science, Cecy n’est-il pas rare ? Il est vray sur ma foy, Luy dis-ie souriant : lors se tournant vers moy, M’acolle à tour de bras, & tout petillant d’aise, Doux comme vne epousee, à la iouë il me baise : Puis me flatant l’épaule, il me fist librement L’honneur que d’aprouuer mon petit iugement, Apres ceste caresse, il rentre de plus belle, Tantost il parle à l’vn, tantost l’autre l’appelle, Tousiours nouueaux discours, & tant fut-il humain Que tousiours de faueur il me tint par la main. I’ay peur que sans cela i’ay l’ame si fragille, Que le laissant du guet i’eusse peu faire gille : Mais il me fut bien force estant bien attaché, Que ma discretion expiast mon peché. Quel heur ce m’eust esté, si sortant de l’Eglise, Il m’eust conduit chez luy, & m’ostant la chemise, Ce beau valet à qui ce beau maistre parla, M’eust donné l’anguillade, & puis m’eust laissé là, Honorable defaite, heureuse échapatoire, Encores de rechef me la fallut-il boire. Il vint à reparler de sus le bruit qui court, De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court, Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s’achéue, Si plus en paix qu’en guerre, vn Empire s’éleue. Il vint à definir que c’estoit qu’Amitié Et tant d’autres Vertus, que c’en estoit pitié. Mais il ne definit, tant il estoit nouice, Que l’Indiscretion est vn si facheux vice, Qu’il vaut bien mieux mourir, de rage, ou de regret, Que de viure à la gesne auecq’ vn indiscret. Tandis que ses discours me donnoient la torture, Ie sonde tous moyens pour voir si d’auanture Quelque bon accident eust peu m’en retirer, Et m’enpescher en fin de me desesperer. Voyant vn President, ie luy parle d’affaire, S’il auoit des proces, qu’il estoit necessaire D’estre tousiours apres ces Messieurs bonneter, Qu’il ne laissast pour moy, de les soliciter, Quant à luy qu’il estoit homme d’intelligence, Qui sçauoit comme on perd son bien par negligence, Où marche l’interest, qu’il faut ouurir les yeux. Ha ! non Monsieur (dit-il) i’aymerois beaucoup mieux Perdre tout ce que i’ay, que vostre compagnie, Et se mist aussi-tost sur la ceremonie. Moy qui n’ayme à debatre en ces fadeses là, Vn tans sans luy parler, ma langue vacila : Enfin ie me remets sur les cageolleries, Luy dis comme le Roy estoit aux Tuilleries, Ce qu’au Louure on disoit qu’il feroit ce iourd’huy, Qu’il deuroit se tenir tousiours aupres de luy : Dieu sçait combien alors il me dist de sottises, Parlant de ses hauts faicts, & de ses vaillantises, Qu’il auoit tant seruy, tant faict la faction, Et n’auoit cependant aucune pension, Mais qu’il se consoloit, en ce qu’au moins l’Histoire, Comme on fait son trauail, ne derobroit sa gloire, Et s’y met si auant que ie creu que mes iours Deuoient plustost finir, que non pas son discours. Mais comme Dieu voulut apres tant de demeures, L’orloge du Palais, vint à frapper onze heures, Et luy qui pour la souppe auoit l’esprit subtil, A quelle heure Monsieur, vostre oncle disne-til ? Lors bien peu s’en falut, sans plus longtans attendre, Que de rage au gibet ie ne m’allasse pendre. Encor l’eusse-ie fait estant desesperé, Mais ie croy que le Ciel, contre moy coniuré, Voulut que s’acomplit ceste auanture mienne, Que me dist ieune enfant vne Bohemienne. Ny la peste, la fain, la verolle, la tous, La fieure, les venins, les larrons, ny les lous, Ne tueront cestuy-cy, mais l’importun langage D’vn facheux, qu’il s’en garde, estant grand, s’il est sage. Comme il continuoit ceste vieille chanson, Voicy venir quelqu’vn d’assez pauure façon : Il se porte au deuant, luy parle, le cageolle, Mais cest autre à la fin, se monta de parole, Monsieur c’est trop long-tans : tout ce que vous voudrez, Voicy l’Arrest signé, non Monsieur vous viendrez. Quand vous serez dedans vous ferez à partie, Et moy qui cependant n’estois de la partie, I’esquiue doucement, & m’en vais à grand pas, La queue en loup qui fuit, & les yeux contre bas, Le cœur sautant de ioye, & triste d’aparance : Depuis aux bons Sergens i’ay porté reuerance, Comme à des gens d’honneur, par qui le Ciel voulut Que ie receusse vn iour le bien de mon salut. Mais craignant d’encourir vers toy le mesme vice Que ie blasme en autruy, ie suis à ton seruice, Et prie Dieu qu’il nous garde, en ce bas monde icy, De fain, d’vn importun, de froid, & de soucy.

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
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A Monsieur Rapin.

Satyre IX.

Rapin le fauorit d’Apollon & des Muses, Pendant qu’en leur mestier iour & nuit tu t’amuses, Et que d’vn vers nombreux non encore chanté, Tu te fais vn chemin à l’immortalité, Moy qui n’ay ny l’esprit ny l’halaine assez forte, Pour te suiure de prez & te seruir d’escorte, Ie me contenteray sans me precipiter, D’admirer ton labeur ne pouuant l’imiter, Et pour me satisfaire au desir qui me reste, De rendre cest hommage à chacun manifeste : Par ces vers i’en prens acte, affin que l’auenir, De moy par ta vertu, se puisse souuenir, Et que ceste memoire à iamais s’entretienne, Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne, Et que si i’eus l’esprit d’ignorance abatu, Ie l’euz au moins si bon, que i’aymay ta vertu, Contraire à ces resueurs dont la Muse insolente, Censurant les plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers non les tiens seulement, Mais veulent deterrer les Grecs du monument, Les Latins, les Hebreux, & toute l’Antiquaille, Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille. Ronsard en son mestier n’estoit qu’vn aprentif, Il auoit le cerueau fantastique & rétif, Desportes n’est pas net, du Bellay trop facille, Belleau ne parle pas comme on parle à la ville, Il a des mots hargneux, bouffis & releuez Qui du peuple auiourd’huy ne sont pas aprouuez. Comment il nous faut doncq’ pour faire vne œuure grande Qui de la calomnie & du tans se deffende, Qui trouue quelque place entre les bons autheurs, Parler comme à sainct Iean parlent les Crocheteurs. Encore ie le veux pourueu qu’ils puissent faire Que ce beau sçauoir entre en l’esprit du vulgaire, Et quand les Crocheteurs seront Pœtes fameux : Alors sans me facher ie parleray comme eux. Pensent-ils des plus vieux offenceant la memoire, Par le mespris d’autruy s’aquerir de la gloire, Et pour quelque vieux mot, estrange, ou de trauers, Prouuer qu’ils ont raison de censurer leurs vers, (Alors qu’une œuure brille & d’art, & de science, La verue quelque fois s’egaye en la licence.) Il semble en leur discours hautain & genereux, Que le Cheual volant n’ait pissé que pour eux, Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle, Que la Mouche du Grec leurs leures emmielle, Qu’ils ont seuls icy bas trouué la Pie au nit, Et que des hauts esprits le leur est le zenit : Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance, Et disent librement que leur experience A rafiné les vers fantastiques d’humeur, Ainsi que les Gascons ont fait le point d’honneur, Qu’eux tous seuls du bien dire ont trouué la metode, Et que rien n’est parfaict s’il n’est fait à leur mode Cependant leur sçauoir ne s’estend seulement, Qu’à regrater vn mot douteux au iugement, Prendre garde qu’vn qui ne heurte vne diphtongue, Epier si des vers la rime est breue ou longue, Ou bien si la voyelle à l’autre s’vnissant, Ne rend point à l’oreille vn vers trop languissant, Et laissent sur le verd le noble de l’ouurage : Nul eguillon diuin n’esleue leur courage, Ils rampent bassement foibles d’inuentions, Et n’osent peu hardis tanter les fictions, Froids à l’imaginer, car s’ils font quelque chose, C’est proser de la rime, & rimer de la prose Que l’art lime & relime & polit de façon Qu’elle rend à l’oreille vn agreable son. Et voyant qu’vn beau feu leur ceruelle n’embrase, Ils attifent leurs mots, ageolliuent leur frase, Affectent leur discours tout si releué d’art, Et peignent leurs defaux de couleurs & de fard. Aussi ie les compare à ces femmes iolies, Qui par les Affiquets se rendent embelies, Qui gentes en habits & sades en façons, Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons, Dont l’œil rit molement auecque affeterie, Et de qui le parler n’est rien que flaterie : De rubans piolez s’agencent proprement, Et toute leur beauté ne gist qu’en l’ornement, Leur visage reluit de cereuse & de peautre, Propres en leur coifure vn poil ne passe l’autre. Où ses diuins esprits hautains & releuez, Qui des eaux d’Helicon ont les sens abreuuez : De verue & de fureur leur ouurage etincelle, De leurs vers tout diuins la grace est naturelle, Et sont comme lon voit la parfaite beauté, Qui contante de soy, laisse la nouueauté Que l’art trouue au Palais ou dans le blanc d’Espagne, Rien que le naturel sa grace n’acompagne, Son front laué d’eau claire, éclaté d’vn beau teint, De roses & de lys la Nature l’a peint, Et, laissant là Mercure, & toutes ses malices, Les nonchalances sont les plus grands artifices. Or Rapin quant à moy qui n’ay point tant d’esprit, Ie vay le grand chemin que mon oncle m’aprit, Laissant là ces Docteurs que les Muses instruisent, En des arts tout nouueaux, & s’ils font comme ils disent, De ses fautes vn liure aussi gros que le sien, Telles ie les croiray quand ils auront du bien, Et que leur belle Muse à mordre si cuisante, Leur don’ra, comme à luy dix mil escus de rente, De l’honneur, de l’estime, & quand par l’Vniuers, Sur le lut de Dauid on chantera leurs vers, Qu’ils auront ioint l’vtille auecq’ le delectable, Et qu’ils sçauront rimer vne aussi bonne table. On fait en Italie vn conte assez plaisant, Qui vient à mon propos, qu’vne fois vn Paisant, Homme fort entendu & suffisant de teste, Comme on peut aisement iuger par sa requeste, S’en vint trouuer le Pape & le voulut prier, Que les Prestres du tans se peussent marier, Affin ce disoit-il que nous puissions nous autres Leurs femmes caresser, ainsi qu’ils font les nostres. Ainsi suis-ie d’auis comme ce bon lourdaut, S’ils ont l’esprit si bon, & l’intellect si haut, Le iugement si clair, qu’ils fassent vn ouurage, Riche d’inuentions, de sens, & de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos escris, Et voir comme l’on dit, s’ils sont si bien apris, Qu’ils montrent de leur eau, qu’ils entrent en cariere, Leur age defaudra plustost que la matiere, Nous sommes en vn siecle où le Prince est si grand, Que tout le monde entier à peine le comprend, Qu’ils fassent par leurs vers, rougir chacun de honte, Et comme de valeur nostre Prince surmonte Hercule, Ænée, Achil’, qu’ils ostent les lauriers Aux vieux, comme le Roy l’a fait aux vieux guerriers : Qu’ils composent vne œuure, on verra si leur liure, Apres mile, & mile ans, sera digne de viure, Surmontant par vertu, l’enuie & le Destin, Comme celuy d’Homere, & du chantre Latin. Mais Rapin mon amy c’est la vieille querelle, L’homme le plus parfaict a manque de ceruelle, Et de ce grand defaut vient l’imbecilité, Qui rend l’homme hautain, insolent, effronté, Et selon le suget qu’à l’œil il se propose, Suiuant son apetit il iuge toute chose. Aussi selon noz yeux, le Soleil est luysant, Moy-mesme en ce discours qui fay le suffisant, Ie me cognoy frappé, sans le pouuoir comprendre, Et de mon vercoquin ie ne me puis deffendre. Sans iuger, nous iugeons, estant nostre raison Là haut dedans la teste, où selon la saison Qui regne en nostre humeur, les brouillas nous embrouillent Et de lieures cornus le cerueau nous barbouillent. Philosophes resueurs discourez hautement, Sans bouger de la terre allez au firmament, Faites que tout le Ciel bransle à vostre cadance, Et pesez vos discours mesme, dans sa Balance, Congnoissez les humeurs, qu’il verse de sus nous, Ce qui se fait de sus, ce qui se fait de sous, Portez vne lanterne aux cachots de Nature, Sçachez qui donne aux fleurs ceste aymable painture, Quelle main sus la terre, en broye la couleur, Leurs secretes vertus, leurs degrez de chaleur, Voyez germer à l’œil les semances du monde, Allez metre couuer les poissons dedans l’onde, Dechifrez les secrets de Nature & des Cieux, Vostre raison vous trompe, aussi-bien que vos yeux. Or ignorant de tout, de tout ie me veus rire, Faire de mon humeur moy-mesme vne Satyre, N’estimer rien de vray qu’au goust il ne soit tel, Viure, & comme Chrestien adorer l’Immortel, Où gist le seul repos qui chasse l’Ignorance, Ce qu’on voit hors de luy, n’est que sote aparance, Piperie, artifice, encore ô cruauté Des hommes & du tans, nostre mechanceté S’en sert aux passions, & de sous vne aumusse, L’Ambition, l’Amour, l’Auarice se musse : L’on se couure d’vn frocq pour tromper les ialoux, Les Temples auiourd’huy seruent aux rendez-vous : Derriere les pilliers, on oit mainte sornete, Et comme dans vn bal, tout le monde y caquette : On doit rendre suiuant & le tans, & le lieu, Ce qu’on doit à Cesar, & ce qu’on doit à Dieu, Et quant aux apetis de la sottise humaine, Comme vn homme sans goust, ie les ayme sans peine, Aussi bien rien n’est bon que par affection, Nous iugeons, nous voyons selon la passion. Le Soldat auiourd’huy ne resue que la guerre, En paix le Laboureur veut cultiuer sa terre : L’Auare n’a plaisir qu’en ses doubles ducas, L’Amant iuge sa Dame vn chef d’œuure icy bas, Encore qu’elle n’ait sur soy rien qui soit d’elle, Que le rouge, & le blanc, par art la fasse belle, Qu’elle ante en son palais ses dents tous les matins, Qu’elle doiue sa taille au bois de ses patins, Que son poil des le soir, frisé dans la boutique, Comme vn casque au matin, sur sa teste s’aplique, Qu’elle ait comme vn piquier le corselet au dos, Qu’à grand paine sa peau puisse couurir ses os, Et tout ce qui de iour la fait voir si doucete, La nuit comme en depost soit de sous la toillette. Son esprit vlceré iuge en sa passion, Que son taint fait la nique à la perfection. Le soldat tout-ainsi pour la guerre soupire Iour & nuit il y pense & tousiours la desire, Il ne resue la nuit, que carnage, & que sang, La pique dans le poing, & l’estoc sur le flanc, Il pense mettre à chef quelque belle entreprise, Que forçant vn chasteau tout est de bonne prise, Il se plaist aux tresors qu’il cuide rauager, Et que l’honneur luy rie au milieu du danger. L’Auare d’autre part n’ayme que la richesse, C’est son Roy, sa faueur, la court & sa maitresse, Nul obiect ne luy plaist, sinon l’or & l’argent, Et tant plus il en a plus il est indigent. Le Paisant d’autre soing se sent l’ame ambrasée, Ainsi l’humanité sottement abusée, Court à ses apetis qui l’aueuglent si bien, Qu’encor qu’elle ait des yeux si ne voit-elle rien. Nul chois hors de son gout ne regle son enuie, Mais s’aheurte où sans plus quelque apas la conuie, Selon son apetit le monde se repaist, Qui fait qu’on trouue bon seulement ce qui plaist. O debille raison où est ores ta bride, Ou ce flambeau qui sert aux personnes de guide, Contre les passions trop foible est ton secours, Et souuent courtisane apres elle tu cours Et sauourant l’apas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu’à son goust, & ne voys que par elle. De là vient qu’vn chacun mesmes en son defaut, Pense auoir de l’esprit autant qu’il luy en faut, Aussi rien n’est party si bien par la nature Que le sens, car chacun en a sa fourniture. Mais pour nous moins hardis à croire à nos raisons, Qui reglons nos espris par les comparaisons D’vne chose auecq’ l’autre, épluchons de la vie L’action qui doit estre, ou blasmée, ou suiuie, Qui criblons le discours, au chois se variant, D’auecq’ la fauceté la verité triant, (Tant que l’homme le peut) qui formons nos ouurages, Aux moules si parfaicts de ces grands personnages, Qui depuis deux mile ans, ont acquis le credit, Qu’en vers rien n’est parfaict, que ce qu’ils en ont dit, Deuons nous auiourd’huy, pour vne erreur nouuelle Que ces clers deuoyez forment en leur ceruelle, Laisser legerement la vieille opinion, Et suiuant leurs auis croire à leur passion ? Pour moy les Huguenots pouroient faire miracles, Ressuciter les morts, rendre de vrais oracles, Que ie ne pourois pas croire à leur verité, En toute opinion ie fuy la nouueauté. Aussi doit-on plutost imiter nos vieux peres, Que suiure des nouueaux, les nouuelles Chimeres, De mesme en l’art diuin de la Muse doit-on Moins croire à leur esprit, qu’à l’esprit de Platon. Mais Rapin à leur goust, si les vieux sont profanes, Si Virgille, le Tasse, & Ronsard sont des asnes, Sans perdre en ces discours le tans que nous perdons, Allons comme eux aux champs & mangeons des chardons.

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