LES PREMIERES ŒVVRES DE M. REGNIER. (continued 3)
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Avtre.
Aymant comme i’aymois que ne deuois ie craindre ? Pouuois ie estre asseuré qu’elle se deust contraindre ? Et que changeant d’humeur au vent qui l’emportoit, Elle eust pour moy cessé d’estre ce qu’elle estoit ? Que laissant d’estre femme inconstante & legere, Son cœur traistre à l’Amour, & sa foy mensongere, Se rendant en vn lieu l’esprit plus arresté, Peust au lieu du mensonge aymer la verité ? Non, ie croyois tout d’elle, il faut que ie le die, Et tout m’estoit suspect horsmis la perfidie, Ie craignois tous ses traits que i’ay sçeu du depuis, Ses iours de mal de teste, & ses secrettes nuicts, Quand se disant malade & de fieure enflammee Pour moy tant seullement sa porte estoit fermée, Ie craignois ses attrais, ses ris, & ses couroux, Et tout ce dont Amour allarme les ialoux. Mais la voyant iurer auecq’ tant d’asseurance, Ie l’aduoüe, il est vray, i’estois sans deffiance : Aussi qui pouuoit croire apres tant de serments, De larmes, de souspirs, de propos vehements Dont elle me iuroit que iamais de sa vie, Elle ne permettroit d’vn autre estre seruie, Qu’elle aymoit trop ma peine, & qu’en ayant pitié, Ie m’en deuois promettre vne ferme amitié ; Seulement pour tromper le ialoux populaire, Que ie deuois, constant, en mes douleurs me taire, Me feindre tousiours libre, ou bien me captiuer, Et quelqu’autre perdant, seule la conseruer. Cependant deuant Dieu dont elle a tant de crainte, Au moins comme elle dict ; sa parolle estoit feinte, Et le Ciel luy seruit en ceste trahison, D’infidele moyen pour tromper ma raison : Et puis il est des Dieux tesmoins de nos parolles, Non, non, il n’en est point, ce sont contes friuolles, Dont se repaist le peuple, & dont l’antiquité Se seruit pour tromper nostre imbecilité : S’il y auoit des Dieux ils se vengeroient d’elle, Et ne la voiroit on si fiere ny si belle, Ses yeux s’obscurciroient qu’elle a tant pariurez, Son teint seroit moins clair, ses cheueux moins dorez Et le Ciel pour l’induire à quelque penitence, Marqueroit sur son front son crime & leur vengeance. Ou s’il y a des Dieux ils ont vn cœur de chair, Ainsi que nous d’amour ils se laissent toucher, Et de ce sexe ingrat excusant la malice, Pour vne belle femme ils n’ont point de Iustice.


Impvissance.
Imitation d’Ouide.
Quoy ? ne l’auois-ie assez en mes vœuz desiree, N’estoit elle assez belle, ou assez bien paree ? Estoit elle à mes yeux sans grace & sans appas ? Son sang estoit il point issu d’vn lieu trop bas ? Sa race, sa maison n’estoit elle estimee, Ne valoit elle point la peine d’estre aymee ? Inhabile au plaisir n’auoit elle dequoy ? Estoit elle trop laide, ou trop belle pour moy ? Ha ! cruel souuenir, cependant ie l’ay euë, Impuissant que ie suis en mes bras toute nuë, Et n’ay peu le voulans tous deux esgallement, Contenter nos desirs en ce contentement : Au surplus à ma honte, Amour, que te diray-ie ? Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige, . . . . . . . . . . . . . . . . . Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa, Me suggerant la manne en sa leure amassee, Sa cuisse se tenoit en la mienne enlassee, Les yeux luy petilloient d’vn desir langoureux, Et son ame exiloit maint souspir amoureux, Sa langue en begayant d’vne façon mignarde, Me disoit : mais mon cœur qu’est ce qui vous retarde ? N’auroy-ie point en moy quelque chose qui peust Offencer vos desirs, ou bien qui vous depleust ? Ma grace, ma façon, ha Dieu ! ne vous plaist elle ? Quoy ? n’ay-ie assez d’amour, ou ne suis-ie assez belle ? Cependant de la main animant ses discours, Ie trompois impuissant sa flamme & mes amours, Et comme vn tronc de bois, charge lourde & pesante, Ie n’auois rien en moy de personne viuante : Mes membres languissans perclus & refroidis, Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis. Mais quoy ? que deuiendray ie en l’extresme vieillesse, [Puis que ie suis rectif au fort de ma ieunesse.] Et si las ! ie ne puis & ieune & vigoureux, Sauourer la douceur du plaisir amoureux. Ha ! i’en rougis de honte & dépite mon âge, Age de peu de force & de peu de courage, Qui ne me permet pas en cest accouplement, Donner ce qu’en amour peut donner vn amant : Car, Dieu ! ceste beauté par mon deffaut trompee, Se leua le matin de ses larmes trempee, Que l’amour de despit escouloit par ses yeux, Ressemblant à l’Aurore alors qu’ouurant les Cieux, Elle sort de son lict hargneuse & depitee, D’auoir sans vn baiser consommé la nuictee, Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs, De chagrain & d’amour elle en iette ses fleurs. Pour flater mon deffaut : Mais que me sert la gloire, De mon amour passee, inutile memoire, Quand aymant ardemment, & ardemment aymé, Tant plus ie combatois, plus i’estois animé : Guerrier infatigable, en ce doux exercice, Par dix ou douze fois ie r’entrois en la lice, Où vaillant & adroit apres auoir brisé, Des Cheualiers d’amour, i’estois le plus prisé. Mais de cest accident ie fais vn mauuais conte, Si mon honneur passé m’est ores vne honte, Et si le souuenir trop prompt de m’outrager, Par le plaisir receu ne me peut soulager. O ciel ! il falloit bien qu’ensorcelé ie fusse, Ou trop ardent d’Amour que ie ne m’apperceusse Que l’œil d’vn enuyeux nos desseins empeschoit, Et sur mon corps perclus son venim espandoit : Mais qui pourroit atteindre au point de son merite, Veu que toute grandeur pour elle est trop petite ? Si par l’egal ce charme a force contre nous, Autre que Iupiter n’en peut estre ialoux, Luy seul comme enuyeux d’vne chose si belle, Par l’emulation seroit seul digne d’elle. Hé ! quoy ? là haut au Ciel mets tu les armes bas, Amoureux Iupiter, que ne viens tu ça bas, Iouir d’vne beauté sur les autres aymable ? Assez de tes Amours n’a caqueté la fable : C’est ores que tu dois en amour vif & pront, Te mettre encore vn coup les armes sur le front, Cacher ta deité dessous vn blanc plumage, Prendre le feint semblant d’vn Satyre sauuage, D’vn serpent, d’vn cocu, & te répendre encor, Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or, Et puis que sa faueur à moy seul octroyee, Indigne que ie suis fust si mal employee, Faueur qui de mortel m’eust fait égal aux Dieux, Si le Ciel n’eust esté sur mon bien enuieux. Mais encor tout bouillant en mes flames premieres, De quels vœuz redoublez & de quelles prieres, Iray-ie derechef les Dieux sollicitant, Si d’vn bienfait nouueau i’en attendois autant ? Si mes deffauts passez leurs beautez mescontentent, Et si de leurs bien-faicts ie croy qu’ils s’en repentent ? Or quand ie pense ! ô Dieu quel bien m’est aduenu, Auoir veu dans vn lict ses beaux membres à nu, La tenir languissante entre mes bras couchee, De mesme affection la voir estre touchee, Me baiser haletant d’amour & de desir, Par ses chatouillemens resueiller le plaisir, Ha ! Dieux, ce sont des traicts si sensibles aux ames, Qu’ils pourroient l’amour mesme eschauffer de leurs flames, Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouué, Des mysteres d’amour, amant trop reprouué. Ie l’auois cependant viue d’amour extresme, Mais si ie l’eus ainsi elle ne m’eust de mesme, O mal heur ! & de moy elle n’eust seulement Que des baisers d’vn frere, & non pas d’vn amant. En vain cent & cent fois, ie m’efforce à luy plaire, Non plus qu’à mon desir ie n’y puis satisfaire, Et la honte pour lors qui me saisit le cœur, Pour m’acheuer de peindre esteignist ma vigueur. Comme elle recognust, femme mal satisfaite, Qu’elle perdoit son temps, du lict elle se iette, Prend sa iupe, se lace, & puis en se mocquant, D’vn ris, & de ces motz, elle m’alla picquant, Non ! si i’estois lasciue, ou d’Amour occupée, Ie me pourrois fascher d’auoir esté trompée, Mais puis que mon desir n’est si vif, ne si chaud, Mon tiede naturel m’oblige à ton defaut, Mon Amour satis-faicte ayme ton impuissance, Et tire de ta faute assez de recompence, Qui tousiours dilayant m’a faict par le desir, Esbatre plus long temps à l’ombre du plaisir. Mais estant la douceur par l’effort diuertie, La fureur à la fin rompit sa modestie, Et dit en esclatant, pourquoy me trompes-tu ? A quoy ton impudence a venté ta vertu ? Si en d’autres Amours ta vigueur s’est vsée ? Quel honneur reçois tu de m’auoir abusée ? Assez d’autres propos le despit luy dictoit, Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. En fin voulant cacher ma honte & sa colere, Elle couurit son front d’vne meilleure chere, Se conseille au miroir, ses femmes appella, Et se lauant les mains, le faict dissimula. Belle, dont la beauté si digne d’estre aymée Eust rendu des plus mortz la froideur enflamée ; Ie confesse ma honte, & de regret touché, Par les pleurs que i’espands i’accuse mon peché, Peché d’autant plus grand que grand’ est ma ieunesse, Si homme i’ay failly, pardonnez moy, Deesse, I’auouë estre fort grand le crime que i’ay fait, Pourtant iusqu’à la mort, si n’auoy-ie forfait, Si ce n’est qu’à present qu’à vos pieds ie me iette, Que ma confession vous rende satisfaicte, Ie suis digne des maux que vous me prescrirez, I’ay meurtry, i’ay vollé, i’ay des vœuz pariurez, Trahy les Dieux benins : inuentez à ces vices, Comme estranges forfaicts, des estranges supplices. O beauté faictes en tout ainsi qu’il vous plaist, Si vous me condamnez à mourir ie suis prest, La mort me sera douce, & d’autant plus encore, Si ie meurs de la main de celle que i’adore. Auant qu’en venir là, au moins souuenez vous, Que mes armes, non moy causent vostre courrouz, Que Champion d’Amour entré dedans la lice, Ie n’eus assez d’haleine à si grand exercice, Que ie ne suis chasseur iadis tant approuué, Ne pouuant redresser vn deffaut retrouué. Mais d’où viendroit cecy, seroit-ce point maistresse, Que mon esprit du corps precedast la paresse, Ou que par le desir trop prompt & vehement, I’allasse auec le temps le plaisir consommant ? Pour moy, ie n’en sçay rien, en ce fait tout m’abuse, Mais enfin, ô beauté, receuez pour excuse, S’il vous plaist, de rechef que ie r’entre en l’assaut, I’espere auec vsure amender mon deffaut.


Sur le trespas de Monsieur Passerat.
Passerat le seiour & l’honneur des Charites, Les delices de Pinde & son cher ornement, Qui loin du monde ingrat que bien heureux tu quittes, Comme vn autre Apollon reluis au firmament. A fin que mon deuoir s’honore en tes merites, Que mon nom par le tien viue eternellement, Que dans l’Eternité ces parolles escrites Seruent à nos neueuz comme d’vn testament. Passerat fut vn Dieu sous humaine semblance, Qui vit naistre & mourir les Muses en la France, Qui de ses doux accords leurs chansons anima. Dans le champ de ses vers fut leur gloire semée, Et comme vn mesme sort leur fortune enferma, Ils ont à vie esgale esgale renommée.


Stanses.
Le tres puissant Iupiter Se sert de l’Aigle à porter Son foudre parmi la nuë ; Et Iunon du haut des Cieux, Sur les Paons audacieux, Est souuent icy venuë. Saturne a pris le Corbeau, Noir messager du tombeau, Mars l’Esperuier se reserue, Phebus les Cygnes a pris, Les Pigeons sont à Cipris, Et la Cheuesche à Minerue. Ainsi les Dieux ont esleu Tel oyseau qui leur a pleu ; Priape qui ne veoid goute, Haussant son rouge museau, A tatons au lieu d’oyseau, Print vn Aze qui vous f…

La C. P.
Infame bastard de Cythere, Fils ingrat d’vne ingrate mere, Auorton, traistre & deguisé, Si ie t’ay suiuy des l’enfance, De quelle ingrate recompence As tu mon seruice abusé ? Mon cas fier de mainte conqueste En Espagnol portoit la teste, Triomphant, superbe & vainqueur, Que nul effort n’eust sceu rabattre, Maintenant lasche & sans combatre Faict la cane, & n’a plus de cœur. De tes Autels vne Prestresse L’a reduict en telle detresse Le voyant au choc obstiné, Qu’entouré d’onguent & de linge, Il m’est auis de voir vn singe Comme vn enfant embeguiné. Sa façon robuste & raillarde Pend l’aureille & n’est plus gaillarde, Son teint vermeil n’a point d’esclat, De pleurs il se noye la face, Et faict aussi laide grimace Qu’vn boudin creué dans vn plat. Aussy penaud qu’vn chat qu’on chastre, Il demeure dans son emplastre, Comme en sa coque vn limaçon, En vain d’arrasser il essaye, Encordé comme vne lamproye Il obeyt au caueçon. Vne saliue mordicante De sa narine distillante L’vlcere si fort par dedans, Que crachant l’humeur qui le pique Il baue comme vn pulmonique Qui tient la mort entre ses dents. Apollon, dés mon âge tendre Poussé d’vn courage d’apprendre Aupres du ruisseau Parnassin, Si ie t’inuocqué pour Poëte, Ores en ma douleur secrete Ie t’inuocque pour medecin. Seuere Roy des destinées, Mesureur des vistes années, Cœur du monde, œil du firmament, Toy qui presides à la vie, Garis mon cas ie te supplie Et le conduis à sauuement. Pour recompense dans ton Temple, Seruant de memorable exemple Aux ioüeurs qui viendront apres, I’appendray la mesme figure De mon cas malade en peinture Ombragé d’ache & de cyprés.


Sur le portraict d’vn Poëte couronné.
Graueur vous deuiez auoir soin De mettre dessus ceste teste, Voyant qu’elle estoit d’vne beste Le lien d’vn botteau de foin.
RESPONSE.
Ceux qui m’ont de foin couronné M’ont fait plus d’honneur que d’iniure. Sur du foin Iesus-Crist fust né, Mais ils ignorent l’escripture.
REPLIQVE.
Tu as vne mauuaise grace, Le foin dont tu fais si grand cas, Pour Dieu n’estoit en ceste place, Car Iesus-Crist n’en mangeoit pas : Mais bien pour seruir de repas Au premier asne de ta race.

Contre vn amoureux transy.
Pourquoy perdez vous la parole, Aussi tost que vous rencontrez Celle que vous idolatrez ? Deuenant vous mesme vne idole, Vous estes là sans dire mot, Et ne faictes rien que le sot. Par la voix Amour vous suffoque, Si vos souspirs vont au deuant, Autant en emporte le vent : Et vostre Deesse s’en mocque Vous iugeant de mesme imparfaict De la parole & de l’effect. Pensez vous la rendre abatuë Sans vostre faict luy déceler ? Faire les doux yeux sans parler, C’est faire l’Amour en tortuë : La belle faict bien de garder Ce qui vaut bien le demander. Voulez vous en la violence De vostre longue affection Monstrer vne discretion ? Si on la voit par le silence, Vn tableau d’Amoureux transi Le peut bien faire tout ainsi. Souffrir mille & mille trauerses, N’en dire mot, pretendre moins, Donner ses tourmens pour tesmoins De toutes ses peines diuerses, Des coups n’estre point abbatu, C’est d’vn asne auoir la vertu.


Qvatrains.
Si des maux qui vous font la guerre Vous voulez guerir desormais, Il faut aller en Angleterre Où les loups ne viennent iamais.
Ie n’ay peu rien voir qui me plaise Dedans les Psalmes de Marot : Mais i’ayme bien ceux là de Beze, En les chantant sans dire mot.
Ie croy que vous auez faict vœu D’aymer & parent & parente ; Mais puis que vous aymez la Tante, Espargnez au moins le nepueu.
Le Dieu d’Amour se deuoit peindre Aussy grand comme vn autre Dieu, Mais il suffit qu’il puisse atteindre Iusqu’à la piece du milieu.
Ceste femme à couleur de bois En tout temps peut faire potage : Car dans sa manche ell’ a des poix, Et du beure sur son visage.


Discovrs
Au Roy.
Il estoit presque iour, & le ciel souriant Blanchissoit de clairté les peuples d’Oriant, L’Aurore aux cheueux d’or, au visage de roses, Desia comme à demy decouuroit toutes choses, Et les oyseaux, perchez en leur feuilleux seiour, Commençoient s’eueillant à se plaindre d’amour : Quand ie vis en sursaut, vne beste effroyable, Chose estrange à conter, toutesfois veritable, Qui plus qu’vne Hydre affreuse à sept gueulles meuglant, Auoit les dens d’acier, l’œil horible, & sanglant, Et pressoit à pas torts vne Nimphe fuyante, Qui reduite aux abois, plus morte que viuante, Halétante de peine, en son dernier recours, Du grand Mars des François imploroit le secours, Embrassoit ses genoux, & l’appellant aux armes, N’auoit autre discours que celuy de ses larmes. Ceste Nimphe estoit d’âge, & ses cheueux meslez Flotoient au gré du vent, sur son dos aualez. Sa robe estoit d’azur, où cent fameuses villes Eleuoient leurs clochers sur des plaines fertilles, Que Neptune arosoit de cent fleuues épars, Qui dispersoient le viure aux gens de toutes pars. Les vilages epais fourmilloient par la plaine ; De peuple, & de betail, la campaigne estoit plaine : Qui s’employant aux ars meloient diuersement, La fertile abondance auecque l’ornement : Tout y reluisoit d’or, & sur la broderie Eclatoit le brillant de mainte piererie. La mer aux deux costés ceste ouurage bordoit : L’Alpe de la main gauche en biais s’epandoit Du Rhain iusqu’en Prouence, & le mont qui partage D’auecque l’Espagnol le François heritage, De l’Aucate à Bayonne en cornes se haussant, Monstroit son front pointu de neges blanchissant. Le tout estoit formé d’vne telle maniere, Que l’art ingenieux excedoit la matiere. Sa taille estoit auguste, & son front couronné, De cent fleurs de lis d’or estoit enuironné. Ce grand Prince voyant le soucy qui la greue, Touché de pieté, la prend & la releue, Et de feux estoufant ce funeste animal, La deliura de peur aussi-tost que de mal, Et purgeant le venin dont elle estoit si plaine, Rendit en vn instant la Nimphe toute saine. Ce Prince ainsi qu’vn Mars en armes glorieux, De palmes ombrageoit son chef victorieux, Et sembloit de ses mains au combat animées, Comme foudre ietter la peur dans les armées. Ses exploits acheuez en ses armes viuoient : Là les camps de Poytou d’vne part s’éleuoient, Qui superbes sembloient s’honorer en la gloire, D’auoir premiers chanté sa premiere victoire. Diepe de l’autre part sur la mer s’alongeoit, Où par force il rompoit le camp qui l’assiegeoit, Et poussant plus auant ses troupes epanchées Le matin en chemise il surprit les tranchées. Là Paris deliuré de l’Espagnolle main, Se dechargeoit le col de son ioug inhumain. La campagne d’Iury sur le flanc cizellée, Fauorisoit son prince au fort de la meslée, Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus Au Dieu de la bataille apendoit les escus. Plus haut estoit Vandome, & Chartres, & Pontoise, Et l’Espagnol defait à Fontaine Françoise, Où la valeur du foible emportant le plus fort Fist voir que la vertu ne craint aucun effort. Plus bas dessus le ventre au naif contrefaite Estoit pres d’Amiens la honteuse retraite Du puissant Archiduc, qui creignant son pouuoir, Creut que c’estoit en guerre assez que de le voir. Deçà delà luitoit mainte troupe rangée, Mainte grande cité gemissoit assiegée, Où si tost que le fer l’en rendoit possesseur, Aux rebelles vaincus il vsoit de douceur, Vertu rare au vainqueur, dont le courage extreme N’a gloire en la fureur que se vaincre soy-mesme. Le chesne, & le laurier cest ouurage ombrageoit, Où le peuple deuot sous ses loys se rangeoit, Et de vœus, & d’ençens, au ciel faisoit priere De conseruer son Prince en sa vigueur entiere. Maint puissant ennemy domté par sa vertu, Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu, Tout semblable à l’enuie à qui l’estrange rage De l’heur de son voisin enfielle le courage, Hideuse, bazanée, & chaude de rancœur, Qui ronge ses poulmons, & se mache le cœur. Apres quelque priere en son cœur prononcée, La Nimphe en le quittant au ciel s’est elancée, Et son corps dedans l’air demourant suspendu : Ainsi comme vn Milan sur ses aisles tendu, S’areste en vne place, où changeant de visage, Vn brullant eguillon luy pique le courage ; Son regard estincelle, & son cerueau tremblant Ainsi comme son sang d’horreur se va troublant : Son estommac pantois sous la chaleur frissonne, Et chaude de l’ardeur qui son cœur epoinçonne, Tandis que la fureur precipitoit son cours, Veritable Prophéte elle fait ce discours. Peuple, l’obiet piteux du reste de la terre, Indocile à la paix, & trop chaud à la guerre, Qui fecond en partis, & leger en desseins, Dedans ton propre sang souilles tes propres mains, Entens ce que ie dis, atentif à ma bouche, Et qu’au plus vif du cœur ma parolle te touche. Depuis qu’irreuerent enuers les Immortels, Tu taches de mépris l’Eglise & ses autels, Qu’au lieu de la raison gouuerne l’insolence, Que le droit alteré n’est qu’vne violence, Que par force le foible est foullé du puissant, Que la ruse rauit le bien à l’innocent, Et que la vertu saincte en public méprisée, Sert aux ieunes de masque, aux plus vieux de risée, (Prodige monstrueux) & sans respect de foy, Qu’on s’arme ingratement au mépris de son Roy, La Iustice, & la Paix, tristes & desolées, D’horreur se retirant au ciel s’en sont volées : Le bon-heur aussi tost à grand pas les suiuit, Et depuis de bon œil le Soleil ne te vit. Quelque orage tousiours qui s’éleue à ta perte, A comme d’vn brouillas ta personne couuerte, Qui tousiours prest à fondre en échec te retient, Et mal-heur sur mal-heur à chaque heure te vient. On a veu tant de fois la ieunesse trompée, De tes enfans passez au tranchant de l’espée, Tes filles sans honneur errer de toutes pars, Ta maison, & tes biens saccagez des Soldars, Ta femme insolemment d’entre tes bras rauie, Et le fer tous les iours s’atacher à ta vie. Et cependant aueugle en tes propres effets, Tout le mal que tu sens, c’est toy qui te le faits ; Tu t’armes à ta perte, & ton audace forge L’estoc dont furieux tu te coupes la gorge. Mais quoy tant de mal-heurs te suffisent-ils pas ? Ton Prince comme vn Dieu, te tirant du trespas, Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes, Qu’il te fait viure en paix à l’ombre de ses palmes : Astrée en sa faueur demeure en tes citez, D’hommes, & de betail les champs sont habitez : Le Paysant n’ayant peur des bannieres estranges, Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vandanges, Et le Berger guidant son troupeau bien noury Enfle sa cornemuse en l’honneur de Henry. Et toy seul cependant, oubliant tant de graces, Ton aise trahissant de ses biens tu te lasses. Vien ingrat respon-moy, quel bien esperes tu, Apres auoir ton Prince en ses murs combatu ? Apres auoir trahy pour de vaines chimeres, L’honneur de tes ayeux, & la foy de tes peres ? Apres auoir cruel tout respect violé, Et mis à l’abandon ton pays desolé ? Atten tu que l’Espaigne, auecq’ son ieune Prince, Dans son monde nouueau te donne vne Prouince ? Et qu’en ces trahisons, moins sage deuenu, Vers toy par ton exemple il ne soit retenu ? Et qu’ayant dementy ton amour naturelle, A luy plus qu’à ton Prince il t’estime fidelle ? Peut estre que ta race, & ton sang violent, Issu comme tu dis d’Oger, ou de Roland, Ne te veut pas permetre encore ieune d’age, Qu’oysif en ta maison se rouille ton courage, Et rehaussant ton cœur que rien ne peut ployer, Te fait chercher vn Roy qui te puisse employer, Qui la gloire du ciel, & l’effroy de la terre, Soit comme vn nouueau Mars indomtable à la guerre, Qui sçache en pardonnant les discords étoufer, Par clemence aussi grand, comme il est par le fer. Cours tout le monde entier de Prouince en Prouince, Ce que tu cherches loing habite en nostre Prince. Mais quels exploits si beaux a fait ce ieune Roy, Qu’il faille pour son bien que tu fauces ta foy, Trahisses ta patrie, & que d’iniustes armes, Tu la combles de sang, de meurtres & de larmes ? Si ton cœur conuoiteux est si vif, & si chaud, Cours la Flandre, où iamais la guerre ne defaut, Et plus loing sur les flancs d’Autriche & d’Alemagne, De Turcs, & de turbans enionche la campagne, Puis tout chargé de coups, de viellesse, & de biens, Reuien en ta maison mourir entre les tiens. Tes fils se mireront en si belles depouilles, Les vieilles au foyer en fillant leurs quenouilles, En chanteront le conte, & braue en argumens, Quelque autre Iean de Mun en fera des Romans. Ou si trompant ton Roy tu cours autre fortune, Tu trouueras ingrat toute chose importune, A Naples, en Sicille, & dans ces autres lieux, Où l’on t’assignera, tu seras odieux, Et l’on te fera voir auecq’ ta conuoitise, Qu’apres les trahisons les traistres on meprise. Les enfans étonnez s’enfuiront te voiant, Et l’Artisan mocqueur, aux places t’efroyant, Rendant par ses brocards ton audace flétrie, Dira, ce traistre icy nous vendit sa patrie, Pour l’espoir d’vn Royaume en Chimeres conçeu, Et pour tous ses desseins du vent il a reçeu. Ha ! que ces Paladins viuans dans mon Histoire, Non comme toy touchez d’vne batarde gloire Te furent differens, qui courageux par tout, Tindrent fidellement mon enseigne debout, Et qui se repandants ainsi comme vn tonnerre, Le fer dedans la main firent trembler la terre, Et tant de Roys Payens sous la Croix deconfis, Asseruirent vaincus aux pieds du Crucifis, Dont les bras retroussez, & la teste panchée, De fers honteusement au triumphe atachée Furent de leur valeur tesmoins si glorieux, Que les noms de ces preux en sont escris aux Cieux. Mais si la pieté, de ton cœur diuertie, En toy pauure insensé n’est du tout amortie, Si tu n’as tout à fait reietté loing de toy L’amour, la charité, le deuoir, & la foy, Ouure tes yeux sillez, & voy de quelle sorte D’ardeur precipité la rage te transporte, T’enuelope l’esprit, t’esgarant insensé, Et iuge l’auenir par le siecle passé. Si tost que ceste Nimphe en son dire enflamée, Pour finir son propos eut la bouche fermée, Plus haute s’eleuant dans le vague des Cieux, Ainsi comme vn éclair disparut à nos yeux, Et se monstrant Déesse en sa fuite soudaine, La place elle laissa de parfun toute plaine, Qui tombant en rosée aux lieux les plus prochains, Reconforta le cœur & l’esprit des humains. HENRY le cher suget de nos sainctes prieres, Que le Ciel reseruoit à nos peines dernieres, Pour rétablir la France au bien non limité Que le Destin promet à son eternité, Apres tant de combats, & d’heureuses victoires, Miracles de noz tans, honneur de noz Histoires, Dans le port de la paix, Grand Prince puisses-tu, Mal-gré tes ennemis exercer ta vertu : Puisse estre à ta grandeur le Destin si propice, Que ton cœur de leurs trets rebouche la malice, Et s’armant contre toy puisse-tu dautant plus De leurs efforts domter le flus, & le reflus, Et comme vn saint rocher opposant ton courage, En écume venteuse en dissiper l’orage, Et braue t’éleuant par dessus les dangers Estre l’amour des tiens, l’effroy des estrangers. Attendant que ton fils instruit par ta vaillance, De sous tes étendars sortant de son enfance, Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant, Aille les Othomans iusqu’au Caire assaillant, Et que semblable à toy foudroyant les armées Il ceuille auecq’ le fer les Palmes idumées, Puis tout flambant de gloire en France reuenant, Le Ciel mesme là haut de ses faits s’etonnant, Qu’il epande à tes pieds les depouilles conquises, Et que de leurs drapeaux il pare noz Eglises. Alors raieunissant au recit de ses faits, Tes desirs, & tes vœus en ses œuures parfaits, Tu ressentes d’ardeur ta viellesse eschauffée, Voyant tout l’Vniuers nous seruir de trophée. Puis n’estant plus icy chose digne de toy, Ton fils du monde entier restant paisible Roy, Sous tes modelles saincts & de paix, & de guerre, Il regisse puissant en Iustice la terre, Quand apres vn long-tans ton Esprit glorieux Sera des mains de Dieu couronné dans les Cieux.

Plainte.
En quel obscur seiour le Ciel m’a-il reduit, Mes beaux iours sont voilez d’vne effroyable nuit, Et dans vn mesme instant comme l’herbe fauchee, Ma ieunesse est seichee. Mes discours sont changez en funebres regrets, Et mon ame d’ennuis est si fort esperduë, Qu’ayant perdu Madame en ces tristes forests, Ie crie, & ne sçay point ce qu’elle est deuenuë. O bois ! ô prez ! ô monts ! qui me fustes iadis En l’Auril de mes iours vn heureux Paradis, Quand de mille douceurs la faueur de Madame Entretenoit mon ame, Or que la triste absence en l’Enfer où ie suis, D’vn piteux souuenir me tourmente & me tuë, Pour consoler mon mal & flater mes ennuis, Helas ! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë ? Où sont ces deux beaux yeux ? que sont-ils deuenus ? Où sont tant de beautez, d’Amours & de Venus, Qui regnoient dans sa veuë, ainsi que dans mes veines, Les soucis & les peines ? Helas ! fille de l’air qui sens ainsi que moy, Dans les prisons d’Amour, ton ame detenuë, Compagne de mon mal assiste mon émoy, Et responds à mes cris, qu’est-elle deuenuë ? Ie voy bien en ce lieu triste & desesperé Du naufrage d’amour ce qui m’est demeuré, Et bien que loin d’icy le destin l’ait guidee, Ie m’en forme l’idee. Ie voy dedans ces fleurs les tresors de son teint, La fierté de son ame en la mer toute esmeuë, Tout ce qu’on voit icy viuement me la peint, Mais il ne me peint pas ce qu’elle est deuenuë. Las voicy bien l’endroit où premier ie la vy, Où mon cœur de ses yeux si doucement rauy, Reiettant tout respect descouurit à la belle, Son amitié fidelle. Ie reuoy bien le lieu : mais ie ne reuoy pas La Reyne de mon cœur qu’en ce lieu i’ai perduë. O bois ! ô prez ! ô monts ! ses fidelles esbats, Helas ! respondez-moy, qu’est-elle deuenuë ? Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L’agreable Printemps sous ses pieds florissoit, Tout rioit aupres d’elle, & la terre paree Estoit énamouree. Ores que le malheur nous en a sçeu priuer, Mes yeux tousiours moüillez d’vne humeur continuë Ont changé leurs saisons en la saison d’hyuer N’ayant sçeu découurir ce qu’elle est deuenuë. Mais quel lieu fortuné si long temps la retient ? Le Soleil qui s’absente au matin nous reuient, Et par vn tour reglé sa cheuelure blonde Esclaire tout le monde. Si tost que sa lumiere à mes yeux se perdit, Elle est comme vn éclair pour iamais disparuë, Et quoy que i’aye faict malheureux & maudit Ie n’ay peu descouurir ce qu’elle est deuenuë. Mais Dieu, i’ay beau me plaindre, & tousiours soupirer I’ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer, I’ay beau mourir d’amour & de regret pour elle, Chacun me la recelle. O bois ! ô prez ! ô monts ! ô vous qui la cachez ! Et qui contre mon gré l’auez tant retenuë, Si iamais de pitié vous vous vistes touchez, Helas ! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë ? Fut-il iamais mortel si malheureux que moy ? Ie ly mon infortune en tout ce que ie voy, Tout figure ma perte, & le Ciel & la Terre A l’enuy me font guerre. Le regret du passé cruellement me point, Et rend, l’obiet present, ma douleur plus aiguë, Mais las ! mon plus grand mal est de ne sçauoir point, Entre tant de mal-heurs, ce qu’elle est deuenuë. Ainsi de toutes parts ie me sens assaillir, Et voyant que l’espoir commence à me faillir, Ma douleur se rengrege, & mon cruel martyre S’augmente & deuient pire. Et si quelque plaisir s’offre deuant mes yeux, Qui pense consoler ma raison abattuë, Il m’afflige, & le Ciel me seroit odieux, Si là haut i’ignorois ce qu’elle est deuenuë. Gesné de tant d’ennuis, ie m’estonne comment Enuironné d’Amour & du fascheux tourment, Qu’entre tant de regrets son absence me liure, Mon esprit a peu viure. Le bien que i’ay perdu me va tyrannisant, De mes plaisirs passez mon ame est combatuë, Et ce qui rend mon mal plus aigre & plus cuisant, C’est qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Et ce cruel penser qui sans cesse me suit, Du traict de sa beauté me pique iour & nuict, Me grauant en l’esprit la miserable histoire D’vne si courte gloire. Et ces biens qu’en mes maux encor il me faut voir Rendroient d’vn peu d’espoir mon ame entretenuë, Et m’y consolerois si ie pouuois sçauoir Ce qu’ils sont deuenus & qu’elle est deuenuë. Plaisirs si tost perdus, helas ! où estes vous ? Et vous chers entretiens qui me sembliez si doux, Où estes-vous allez ? & où s’est retiree Ma belle Cytheree ? Ha triste souuenir d’vn bien si tost passé, Las ! pourquoy ne la voy-ie ? ou pourquoy l’ay-ie veuë ? Ou pourquoy mon esprit d’angoisses oppressé, Ne peut-il descouurir ce qu’elle est deuenuë. En vain, helas ! en vain, la vas-tu dépaignant Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m’en voir separé, d’autant plus me tourmente Qu’on me la represente. Seulement au sommeil i’ay du contentement, Qui la fait voir presente à mes yeux toute nuë, Et chatouille mon mal d’vn faux ressentiment, Mais il ne me dit pas ce qu’elle est deuenuë. Encor ce bien m’afflige, il n’y faut plus songer, C’est se paistre de vent que la nuict s’alleger D’vn mal qui tout le iour me poursuit & m’outrage D’vne impiteuse rage. Retenu dans des nœuds qu’on ne peut deslier, Il faut priué d’espoir que mon cœur s’esuertuë Ou de mourir bien tost, ou bien de l’oublier, Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Comment ! que ie l’oublie ? Hà Dieu ie ne le puis, L’oubly n’efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a graué dans mon ame En des lettres de flame. Il me faut par la mort finir tant de douleurs, Ayons donc à ce point l’ame bien resoluë, Et finissant nos iours finissons nos mal-heurs, Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Adieu donc clairs Soleils, si diuins & si beaux, Adieu l’honneur sacré des forests & des eaux, Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte De vos beautez deserte. Las ! receuez mon ame en ce dernier adieu, Puis que de mon mal-heur ma fortune est vaincuë, Miserable amoureux ie vay quiter ce lieu, Pour sçauoir aux Enfers ce qu’elle est deuenuë. Ainsi dit Amiante alors que de sa voix Il entama les cœurs des roches & des bois, Plorant & souspirant la perte d’Iacee, L’obiet de sa pensee. Affin de la trouuer, il s’encourt au trespas, Et comme sa vigueur peu à peu diminuë, Son ombre plore & crie en descendant là bas, Esprits, hé ! dites-moy, qu’est-elle deuenuë ?


Ode.
Iamais ne pourray-ie bannir Hors de moy l’ingrat souuenir De ma gloire si tost passee ? Tousiours pour nourrir mon soucy, Amour cet enfant sans mercy, L’offrira-il à ma pensee ? Tiran implacable des cœurs, De combien d’ameres langueurs As-tu touché ma fantasie ? De quels maux m’as-tu tourmenté, Et dans mon esprit agité, Que n’a point fait la ialousie ? Mes yeux aux pleurs accoustumez, Du sommeil n’estoient plus fermez, Mon cœur fremissoit sous la peine, A veu d’œil mon teint iaunissoit, Et ma bouche qui gemissoit, De souspirs estoit tousiours pleine. Aux caprices abandonné, I’errois d’vn esprit forcené, La raison cedant à la rage, Mes sens des desirs emportez Flottoient confus de tous costez, Comme vn vaisseau parmy l’orage. Blasphemant la terre & les Cieux, Mesmes ie m’estois odieux Tant la fureur troubloit mon ame, Et bien que mon sang amassé Autour de mon cœur fust glassé Mes propos n’estoient que de flame. Pensif, frenetique, & resuant, L’esprit troublé, la teste au vent, L’œil hagard, le visage blesme, Tu me fis tous maux esprouuer Et sans iamais me retrouuer Ie m’allois cherchant en moy mesme. Cependant lors que ie voulois Par raison enfreindre tes loix Rendant ma flame refroidie, Pleurant i’accusay ma raison, Et trouuay que la guerison Est pire que la maladie. Vn regret pensif & confus D’auoir esté & n’estre plus Rend mon ame aux douleurs ouuerte, A mes despens las ! ie voy bien, Qu’vn bonheur comme estoit le mien Ne se cognoist que par la perte.

Sonnet
Sur la mort de M. Rapin.
Passant, cy gist RAPIN, la gloire de son âge, Superbe honneur de Pinde & de ses beaux secrets, Qui viuant surpassa les Latins & les Grecs, Soit en profond sçauoir, ou douceur de langage. Eternisant son nom auecq’ maint haut ouurage, Au futur il laissa mile poignants regrets, De ne pouuoir attaindre, ou de loin, ou de pres, Au but où le porta l’estude & le courage. On dit, & ie le croy, qu’Apollon fut ialoux, Le voyant comme vn dieu reueré parmy nous, Et qu’il mist de rancœur si tost fin à sa vie. Considere, passant, quel il fut icy bas, Puisque sur sa Vertu les dieux eurent enuie, Et que tous les humains y pleurent son trespas.


Discovrs
D’vne Maquerelle.
Depuis que ie vous ay quitté Ie m’en suis allé depité, Voire aussi remply de colere Qu’vn voleur qu’on meine en gallere, Dans vn lieu de mauuais renom Où iamais femme n’a dit non, Et là ie ne vis que l’hostesse, Ce qui redoubla ma tristesse, Mon amy, car i’auois pour lors Beaucoup de graine dans le corps. Ceste vieille branslant la teste, Me dit excusez, c’est la feste Qui fait que l’on ne trouue rien, Car tout le monde est Ian de bien, Et si i’ay promis en mon ame Qu’à ce iour pour euiter blasme, Ce peché ne seroit commis. Mais vous estes de nos amis, Parmanenda ie vous le iure, Il faut pour ne vous faire iniure, Apres mesme auoir eu le soing De venir chez nous de si loing, Que ma chambriere i’enuoye Iusques à l’escu de Sauoye : Là mon amy tout d’vn plain saut On trouuera ce qu’il vous faut. Que i’ayme les hommes de plume, Quand ie les voy mon cœur s’allume, Autresfois i’ay parlé Latin, Discourons vn peu du destin, Peut-il forcer les professies, Les pourceaux ont-ils des vessies, Dites nous quel autheur escrit La naissance de l’Antechrist. O le grand homme que Virgille, Il me souuient de l’Euangile Que le prestre a dit auiourd’huy : Mais vous prenez beaucoup d’ennuy : Ma seruante est vn peu tardiue, Si faut-il vrayment qu’elle arriue Dans vn bon quart d’heure d’icy, Elle m’en fait tousiours ainsi. En attendant prenez vn siege Vos escarpins n’ont point de liege, Vostre collet fait vn beau tour. A la guerre de Montcontour On ne portoit point de rotonde : Vous ne voulez pas qu’on vous tonde, Les choses grands sont de saison, Ie fus autresfois de maison Docte, bien parlante, & habille Autant que fille de la ville, Ie me faisois bien decroter, Et nul ne m’entendoit peter Que ce ne fust dedans ma chambre. I’auoy tousiours vn collier d’ambre, Des gands neufs, mes soulliers noircis, I’eusse peu captiuer Narcis, Mais hélas ! estant ainsi belle Ie ne fus pas long temps pucelle, Vn cheualier d’authorité Achepta ma virginité, Et depuis auec vne drogue, Ma mere qui faisoit la rogue Quand on me parloit de cela En trois iours me repucela. I’estois faicte à son badinage : Apres pour seruir au mesnage, Vn prelat me voulant auoir, Son argent me mist en deuoir De le seruir, & de luy plaire, Toute chose requiert sallaire : Puis apres voyant en effect Mon pucelage tout refait, Ma mere en son mestier sçauante, Me mit vne autresfois en vente, Si bien qu’vn ieune tresorier, Fust le troisiesme aduenturier Qui fit boüillir nostre marmite : I’apris autresfois d’vn Hermite Tenu pour vn sçauant parleur, Qu’on peut desrober vn voleur, Sans se charger la conscience, Dieu m’a donné ceste science. Cest homme aussi riche que lait, Me fist espouser son valet, Vn homme qui se nommoit Blaise. Ie ne fus onc tant à mon aise Qu’à l’heure que ce gros manant Alloit les restes butinant, Non pas seullement de son maistre, Mais du cheualier & du prestre. De ce costé i’eus mille frans, Et i’auois ià depuis deux ans Auec ma petite pratique, Gaigné de quoy leuer boutique De tauernier à Mont-lhery Où naquist mon pauure mary, Helas ! que c’estoit vn bon homme, Il auoit esté iusqu’à Rome, Il chantoit comme vn rossignol, Il sçauoit parler Espagnol Il ne receuoit point d’escornes Car il ne porta pas les cornes, Depuis qu’auecques luy ie fus. Il auoit les membres touffus, Le poil est vn signe de force, Et ce signe a beaucoup d’amorce, Parmy les femmes du mestier. Il estoit bon arbalestrier, Sa cuisse estoit de belle marge, Il auoit l’espaule bien large, Il estoit ferme de roignons, Non comme ces petits mignons, Qui font de la saincte nitouche, Aussi tost que leur doigt vous touche, Ils n’osent pousser qu’à demy, Celuy-là poussoit en amy, Et n’auoit ny muscle ny veine Qu’il ne poussast sans perdre haleine : Mais tant & tant il a poussé, Qu’en poussant il est trespassé. Soudain que son corps fust en terre, L’enfant amour me fist la guerre, De façon que pour mon amant, Ie prins vn bateleur Normant, Lequel me donna la verolle, Puis luy pretay sur sa parole, Auant que ie cogneusse rien A son mal, presque tout mon bien. Maintenant nul de moy n’a cure, Ie fleschy aux loix de nature, Ie suis aussi seiche qu’vn os, Ie ferois peur aux huguenos En me voyant ainsi ridee, Sans dents & la gorge bridee, S’ils ne mettoient nos visions Au rang de leurs derisions. Ie suis vendeuse de chandelle Il ne s’en voit point de fidelle, En leur estat, comme ie suis, Ie cognois bien ce que ie puis, Ie ne puis aimer la ieunesse Qui veut auoir trop de finesse, Car les plus fines de la Cour Ne me cachent point leur amour. Telle va souuant à l’Eglise De qui ie cognois la feintise, Telle qui veut son fait nier Dit que c’est pour communier, Mais la chose m’est indiquee, C’est pour estre communiquee A ses amys par mon moyen, Comme Heleine fust au Troyen. Quand la vieille sans nulle honte, M’eust acheué son petit conte, Vn Commissaire illec passa, Vn sergent la porte poussa, Sans attendre la chambriere Ie sortis par l’huis de derriere, Et m’en allay chez le voisin Moitié figue & moitié raisin, N’ayant ny tristesse ny ioye De n’auoir point trouué la proye.


Epitaphe de Regnier.
I’ay vescu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle, Et ne sçaurois dire pourquoy La mort daigna penser à moy, Qui n’ay daigné penser en elle.
